Commémoration de tous les fidèles défunts

Fête des Âmes

Fête : 2 novembre 10ᵉ siècle • solennité

Résumé

Instituée par saint Odilon de Cluny et étendue à l'Église universelle, cette journée est dédiée au secours des âmes du Purgatoire. Par les prières, les aumônes et le sacrifice de la messe, les fidèles vivants aident l'Église souffrante à atteindre la vision béatifique. Le texte souligne la réalité des peines purificatrices et l'importance de la charité fraternelle envers les défunts.

Biographie

LA COMMÉMORATION DES FIDÈLES TRÉPASSÉS,

VULGAIREMENT LA FÊTE DES ÂMES

*Mémoriam defunctorum.*

Accordez du moins un souvenir à ceux qui gémissent dans les liens du purgatoire.

*Héic., XIII, 3.*

Hier, l'Église militante rendait ses honneurs et ses respects à l'Église triomphante; aujourd'hui, elle travaille au secours et à la délivrance de l'Église souffrante. Hier, elle implorait pour elle-même les prières et les suffrages de la première; aujourd'hui, elle offre ses vœux et ses supplications pour la seconde. Hier, elle se réjouissait de la gloire et du bonheur de l'une; aujourd'hui, elle s'afflige des peines et des douleurs de l'autre.

Hier, elle portait des habits blancs pour témoigner son allégresse; aujourd'hui, elle prend ses habits de deuil pour témoigner sa compassion. Et n'était-il pas juste qu'après avoir reconnu et médité les délices ineffables dont les Saints jouissent dans le ciel, elle fît tous ses efforts pour en augmenter le nombre en procurant aux âmes des fidèles, qui satisfont encore à la justice de Dieu dans le purgatoire, la fin de leurs tourments et l'heureuse association à la compagnie de ces esprits bienheureux ?

Il n'y a point eu de temps dans l'Église où l'on n'ait pratiqué la prière et offert des sacrifices pour les morts. Nous voyons même dans le livre II des Machabées que cela se faisait dans la loi ancienne : Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices pour le soulagement de ceux qui avaient été tués dans le combat; l'auteur de ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Notre-Seigneur, fait cette réflexion : *Sancta ergo et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur* ; « C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les morts, afin qu'ils soient absous de leurs péchés ». Toutes les liturgies des Apôtres, que l'on ne peut pas nier être fort anciennes, même dans les additions qui y ont été faites, prescrivent cet office de piété. Saint Clément, Pape, au livre VIII des Constitutions apostoliques ; saint Denis l'Aréopagite, au chapitre dernier de la Hiérarchie ecclésiastique ; saint Irénée, au livre Ier Contre les hérésies ; Tertullien, au livre de la couronne du soldat ; saint Cyprien, épître IXe, et presque tous les autres Pères qui les ont suivis en parlent fort clairement; le grand saint Augustin, en mille endroits de ses écrits, traite très-expressément de la prière pour les morts. Cependant on a été plusieurs siècles dans l'Église sans qu'il y eût de jour destiné au secours général de ces âmes souffrantes. On priait bien pour elles en commun à chaque messe, afin de secourir celles pour qui on n'offrait point des prières et des obligations particulières, comme le même saint Augustin nous l'apprend dans son livre *De Cura pro mortuis* ; mais on ne le faisait pas plutôt à un jour qu'à un autre. Nous avons dans Amalarius Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices, du temps de Louis le Débonnaire, un office entier des défunts, d'où quelques-uns ont inféré que leur mémoire annuelle était établie dès ce temps-là. Cependant cette preuve est bien faible, et il y a plus d'apparence que cet office ne se disait encore alors que pour chaque particulier qui quittait cette vie. C'est au grand saint Odilon, abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution. Il est vrai qu'il ne la fit et ne la put faire que pour les monastères de son Ordre, sur lesquels seulement s'étendait sa juridiction ; mais les souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église, et c'est de là qu'est venue la solennité lugubre de ce jour.

Pour en faire mieux pénétrer le sujet, il est nécessaire d'expliquer en ce discours trois points importants de l'Église : le premier, qu'il y a un purgatoire en l'autre vie, où les âmes qui n'ont pas encore entièrement satisfait sur la terre à la justice de Dieu pour les offenses qu'elles ont commises, sont sévèrement punies et entièrement purifiées avant d'entrer dans le royaume des cieux ; le second, que les peines de ce lieu du purgatoire sont extrêmement sévères et beaucoup plus rudes et terribles que toutes celles que l'on peut endurer en ce monde ; le troisième, que l'Église militante peut soulager et délivrer ces âmes, non par voie d'absolution, qui demande autorité et subordination, mais par voie de suffrage et de transport des satisfactions surabondantes de son chef et de ses membres.

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Pour ce qui est de l'existence du purgatoire, c'est un article de foi défini dans trois conciles généraux, savoir : dans celui de Latran, sous Innocent III ; celui de Florence, sous Eugène IV, et celui de Trente, dans la session XXV, et dans plusieurs conciles particuliers d'Italie, de France, d'Afrique, d'Espagne et d'Allemagne, rapportés par le cardinal Bellarmin dans le savant traité qu'il a fait sur ce sujet. Nous en avons de grands indices dans l'Écriture sainte, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. C'est dans la vue du purgatoire que les habitants de Jabès Galaad jeûnèrent sept jours pour Saul et pour Jonathas après leur mort ; que le saint homme Tobie recommande à son fils de mettre son pain et son vin sur la sépulture du juste, c'est-à-dire de faire l'aumône aux pauvres pour son soulagement et sa délivrance ; que Judas Machabée fit faire des sacrifices pour ceux qui étaient morts dans un combat ; et le prophète Isaïe dit que Dieu nettoiera les taches de Sion : *In spiritu combustionis* ; « dans un esprit de combustion ». C'est dans la même vue qu'au Nouveau Testament Notre-Seigneur dit qu'il y a des péchés qui ne seront remis ni dans le siècle présent ni dans le siècle à venir, supposant par là que d'autres péchés peuvent être remis dans le siècle à venir, c'est-à-dire en purgatoire ; que saint Paul, parlant de celui qui a élevé sur le fondement, c'est-à-dire sur la foi en Jésus-Christ, du bois, du foin et de la paille, qui sont les péchés véniels de malice, d'ignorance et de surprise, dit qu'il ne sera sauvé que par le feu ; que le même Apôtre approuve la pratique de ceux qui se purifiaient et faisaient des actes de mortification et de pénitence pour les morts, ce qu'il appelle *se baptiser* ; et qu'enfin saint Pierre, dans ses Actes, chapitre II, nous assure que Notre-Seigneur, lorsqu'il est descendu aux enfers avant sa résurrection, en a éteint les douleurs. Car il n'a pas éteint celles des damnés, puisqu'il n'y a jamais eu de grâce et de rémission pour eux. Il n'a pas non plus éteint celles des justes des limbes, puisque, quoiqu'ils fussent privés de la béatitude, ils n'étaient pas néanmoins dans un état de souffrance : il fallait donc qu'il y eût quelques âmes entre les uns et les autres qui fussent véritablement dans les douleurs et qui pussent en être délivrées : c'étaient les âmes du purgatoire.

Tous les Pères de l'Église nous ont aussi apporté de main en main cette doctrine, comme une vérité chrétienne que l'on doit tenir pour indubitable ; car, premièrement, il est certain qu'ils enseignent tous qu'il faut prier pour les fidèles qui meurent dans la communion de l'Église, ainsi que nous l'avons déjà remarqué. Or, il y a une liaison inséparable entre cette prière et la vérité du purgatoire, puisqu'on ne peut nullement prier, ni pour les Saints qui sont arrivés au terme de la félicité éternelle, suivant cette parole de saint Augustin : *Injuriam facit martyri qui orat pro martyre* ; « c'est faire affront à un martyr de prier pour lui » ; ni pour les impies qui sont condamnés aux flammes de l'enfer, pour lesquels il n'y a plus de grâce ; il faut nécessairement qu'ils aient reconnu la vérité du purgatoire. D'ailleurs, plusieurs de ces saints docteurs en parlent très-expressément et en termes formels, comme saint Grégoire de Nysse, dans une oraison *pro mortuis*, où il dit que les fidèles qui n'ont pas satisfait pour leurs offenses, par les prières et les bonnes œuvres, seront purifiés et rendus capables de la béatitude, *per expurgantis ignis fornacem* ; « par une fournaise de feu destinée à les purifier ». Saint Grégoire de Nazianze, dans un discours, *In sancta lumina*, déclare que ceux qui ont des restes de péchés à laver seront baptisés d'un baptême beaucoup plus rude et plus long que tout autre baptême, lequel consume la rouille de leur vice, de même que notre feu consume la rouille du fer. Saint Augustin, sur le psaume XXXVII et dans la XVIe homélie des Cinquante, parlant des adultes qui meurent avec des péchés légers, assure qu'ils passeront par le feu du purgatoire et qu'ils ne seront pas livrés aux flammes éternelles. Et saint Grégoire le Grand, sur le psaume III de la pénitence, dit : *Scio futurum esse, ut, post vitae exitum, alii flammis expurgentur purgatorii, alii sententiam æternæ subeant damnationis* ; « je sais qu'après cette vie les uns seront purifiés par les flammes du purgatoire et les autres seront condamnés aux peines perpétuelles de l'enfer ».

La théologie nous fournit encore de puissantes raisons pour confirmer cette vérité ; car, premièrement, il est évident que plusieurs meurent sans aucun péché mortel, mais avec des péchés véniels dont ils n'ont pas fait pénitence. Or, ces âmes ne vont pas en enfer, puisqu'elles sont en état de grâce ; elles n'entrent pas non plus immédiatement dans le royaume des cieux, puisque rien de souillé n'y peut entrer. Il faut donc qu'il y ait un lieu entre ces deux, où elles soient purgées de ces péchés et où elles satisfont pour eux à la justice de Dieu. De plus, il est certain que, lorsque la coupe du péché mortel est remise, il reste encore des peines temporelles à payer à cette rigoureuse justice. Ainsi Marie, sœur de Moïse, fut punie pendant huit jours du murmure qu'elle avait fait contre son frère, bien qu'elle en eût obtenu le pardon ; et David, après que Nathan l'eut assuré que son adultère et son homicide lui étaient remis, ne laissa pas d'en être châtié par la mort de son fils et par beaucoup d'autres fléaux. Or, la plupart des fidèles meurent sans avoir satisfait à ces peines, soit par leur négligence ou leur faiblesse, soit parce que le nombre et l'énormité de leurs crimes en demandent de très-longues et de très-grandes, soit parce qu'ils se convertissent fort tard et qu'ils n'ont plus ensuite le temps de faire pénitence. Il est donc nécessaire qu'il y ait un lieu en l'autre vie où, selon le juste jugement de Dieu, ils accomplissent ces peines, pour être en état de régner avec lui. Nous voyons qu'entre ceux qui meurent il y en a beaucoup qui sont entièrement bons et purs de cœur ; d'autres qui sont entièrement mauvais ; d'autres qui véritablement ont de la bonté, mais qui ont aussi beaucoup de défauts. Le ciel est pour les premiers, l'enfer est pour les seconds. Il faut donc un lieu pour les troisièmes, où, leurs taches étant expiées, ils deviennent dignes de l'heureuse société des premiers. Enfin, une infinité d'apparitions, dont saint Grégoire le Grand, saint Grégoire de Tours, le vénérable Bède, saint Bernard et beaucoup d'autres auteurs ecclésiastiques font foi, et où des âmes sont venues implorer le secours des vivants, sont des preuves du purgatoire. Que si les hérétiques s'en moquent, ils montrent en cela leur opiniâtreté et leur malice, puisqu'ils aiment mieux combattre sans raison des faits rapportés par des auteurs si dignes de croyance que de quitter leur erreur et d'entrer dans un sentiment qu'ils avouent eux-mêmes avoir été suivi depuis plus de quatorze et quinze cents ans par les Pères de l'Église.

Il faut maintenant parler des peines que l'on endure en ce lieu d'expiation et de supplice. Les deux principales et celles qui renferment toutes les autres, sont la privation de Dieu et le tourment du feu. Pour le tourment du feu, c'est le sentiment commun des saints Pères et docteurs qu'il est plus cuisant et plus douloureux que tout ce que l'on peut endurer sur la terre et même que tous les tourments des martyrs. *Gravior est ille ignis*, dit saint Augustin sur le psaume XXXVII, *quam quidquid potest homo pati in hac vita* ; « Ce feu est plus horrible et cause plus de douleur que tout

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ce que l'homme peut souffrir en cette vie ». Et saint Grégoire, sur le psaume III de la pénitence : *Illum transitorium ignem omni tribulatione præsenti existimo intolerabiliorem* ; « Je crois que ce feu passager est plus intolerable que toutes les adversités et les misères de ce monde ». Enfin, le Docteur angélique ne fait point difficulté d'avouer que ce tourment est même plus violent que tous les tourments sensibles et corporels que Notre-Seigneur a endurés dans le cours de sa passion, quoique ceux-ci aient été si grands qu'ils étaient suffisants pour faire mourir tous les hommes, si chacun en eût eu sa portion. Et la raison de cette grande rigueur est que le feu du purgatoire n'afflige point ces âmes par sa vertu naturelle, qui d'elle-même ne peut agir que sur les corps, mais par une vertu surnaturelle qui lui est communiquée comme à un instrument très-sévère de la justice de Dieu. Or, il n'y a rien de plus terrible que cette vertu ; car, ainsi que dit l'Apôtre, c'est une chose épouvantable de tomber entre les mains du Dieu vivant : sa main est infiniment plus pesante que celles de toutes les créatures ; comme il est grand dans ses récompenses, il est grand aussi dans ses châtiments ; et, s'il donne une gloire incomparable et éternelle pour un verre d'eau et pour un acte d'humiliation, il ne faut pas s'étonner s'il punit avec tant de sévérité pour une offense, quoique légère, commise contre le respect et l'obéissance qui est due à sa divine majesté. D'ailleurs, il y a trois choses qui concourent à la grandeur de la douleur : la puissance, lorsqu'elle est extrêmement vive et délicate ; l'objet, lorsqu'il est très-âcre et très-piquant, et l'union de l'un et de l'autre, lorsqu'ils s'approchent de bien près et qu'ils sont joints immédiatement. Or, ces trois choses se trouvent dans la peine des âmes du purgatoire ; car, premièrement, leurs puissances qui sont dégagées de la matière et toutes spirituelles sont beaucoup plus vives qu'elles ne l'étaient dans la dépendance des organes corporels. Ensuite, le feu qui est l'objet qui les tourmente étant, selon saint Thomas, de même nature et de même substance que celui qui brûle les damnés, et ayant été allumé par la sévérité de la justice divine, est bien plus cuisant et plus capable de les gêner que tout ce que nous pouvons concevoir de pénible et d'affligeant sur la terre. Enfin, il n'y a nulle distance entre l'objet et la puissance, le bourreau et le patient, le feu et l'âme qui en est tourmentée. Le feu est dans l'âme, et l'âme est dans le feu, et quand même l'âme pourrait s'éloigner du lieu de son supplice, le feu la suivrait partout et ne cesserait point de la tourmenter. Il faut donc confesser que la peine des âmes du purgatoire est au-dessus de toutes celles que l'on peut endurer en ce monde.

Nous savons que quelques auteurs ont cru que le feu qui les punit n'est qu'un feu métaphorique, c'est-à-dire une cause spirituelle, laquelle, pour les gêner d'une manière très-âcre et très-mordante, est appelée improprement *feu*. Mais quand cela serait, leur peine n'en serait pas moins violente, puisque cette cause ne les tourmenterait pas avec moins de force et de rigueur que le feu. D'ailleurs, bien que l'Église n'ait encore rien déterminé comme article de foi sur cette difficulté, il faut néanmoins tenir pour certain que ce feu est un feu réel et véritable. Car, outre que c'est le sentiment commun des théologiens, les saints Pères et l'Écriture même parlent trop clairement de feu, pour ne leur donner qu'un sens impropre et métaphorique, d'autant plus qu'ils ne font point distinction entre celui qui tourmente maintenant les âmes et celui qui brûlera éternellement les corps après la résurrection générale, lequel sera sans doute un feu corporel. Cependant, comme toutes les âmes du purgatoire ne sont pas punies

également et qu'il est fort probable qu'à mesure qu'on satisfait pour elles et que le terme de leur délivrance approche, leurs peines diminuent et deviennent plus légères, il n'y a nul inconvénient d'avouer qu'il en est quelques-unes dont la peine que l'on appelle du sens n'excède pas les plus grands supplices de cette vie lorsqu'elles sont près d'être délivrées ; et l'on apprend même de quelques révélations qu'il y en a eu qui ne souffraient point de cette peine, mais qui étaient seulement privées de la vision de Dieu et retardées dans la possession de la béatitude.

On peut demander si les démons servent de ministres pour tourmenter et affliger ces âmes chéries du ciel. Le Docteur angélique tient que non, ne pouvant se persuader que ces illustres victorieuses, qui ont si généreusement combattu et terrassé tout l'enfer, soient encore exposées à ses insultes. D'autres tiennent le contraire, et croient que Dieu se sert de ces instruments pour humilier davantage ces âmes négligentes, qui souvent, durant leur vie, ont préféré les suggestions de Satan à ses inspirations célestes. La chose est assez incertaine ; et, comme le souverain Juge, de qui elle dépend, ne nous en a rien révélé, on ne peut pas non plus en rien dire d'assuré.

Cette peine du sens causée par le feu et par d'autres instruments que nous ne savons pas, et qui sont cachés dans les trésors des vengeances divines, est accompagnée de la peine de la damnation, qui est le retardement de la vision de Dieu. Saint Thomas, traitant de cette peine, dit qu'elle est plus grande, plus terrible et plus intolérable que la première ; en effet, comme une seule heure de la vision de Dieu devrait être achetée par des millions de siècles des supplices les plus cruels, il ne faut pas s'étonner si le malheur d'en être exclues plusieurs jours, plusieurs mois ou plusieurs années, cause plus de peine aux âmes du purgatoire que tous les tourments qu'elles endurent de la part du feu. Elles savent combien est grand le bien dont elles sont privées, elles ont un désir immense et comme infini de le posséder, leur amour les y porte avec une ardeur et une impétuosité qui n'ont point d'égale ; jugez de là quelle douleur elles ressentent de se voir repoussées et de ne pouvoir y arriver. C'est une faim sans bornes qui ne trouve pas de quoi se rassasier ; c'est une soif sans mesure qui n'a rien pour se désaltérer ; c'est un torrent impétueux qu'une digue arrête au milieu de sa course, sans qu'il puisse s'écouler dans la campagne et y répandre agréablement ses eaux. Ce qui augmente encore la douleur de nos patientes, c'est qu'elles voient clairement qu'elles sont cause elles-mêmes de ce retard, et qu'elles l'ont mérité pour ne s'être pas voulu sevrer d'un plaisir et d'un divertissement d'un moment, pour s'être épargné quelques heures de mortification et de pénitence, ou pour avoir négligé de gagner des indulgences.

Ajoutons à ces peines une douleur intolérable d'avoir offensé Dieu, qui vient de la grandeur de l'amour dont elles sont pénétrées. Nous lisons dans l'Histoire ecclésiastique que cette douleur a été si grande et si véhémente en quelques pénitents, qu'elle les a suffoqués et leur a ôté la vie. En effet, comme le péché est le plus grand de tous les maux, parce qu'il attaque Dieu qui est un être d'une bonté, d'une excellence et d'une majesté infinies, il est aussi le sujet qui nous doit donner plus d'amertume et de douleur. Que si en cette vie, où nos connaissances sont si obscures et où notre amour est si faible et si languissant, des âmes ont été capables d'une si grande douleur, quelles sont, je vous prie, celles de ces âmes dégagées de la matière, qui voient clairement l'énormité du péché, et qui sont beau-

VIES DES SAINTS. — TOME XIII.

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coup plus embrasées du feu de l'amour divin, que des flammes vengeresses qui les tourmentent? Certainement, nous nous persuadons que leur contrition, leur amertume et leur douleur sont si cuisantes, que toute autre peine qu'elles ressentent n'est presque rien en comparaison de celle-ci, et qu'elles se condamnent volontiers elles-mêmes à tous les tourments qu'elles endurent pour expier les péchés dont elles savent qu'elles se sont rendues coupables. Les damnés se plongent dans les flammes par rage et par désespoir, ou plutôt par une haine inutile qu'ils ont d'eux-mêmes en se voyant criminels; mais ces âmes destinées pour la gloire, s'y plongent par l'excès de leur amour qui leur donne un regret inconcevable d'avoir offensé la bonté de leur Seigneur, et un désir sans mesure de satisfaire à sa justice et d'anéantir, s'il était possible, les péchés qu'elles ont commis contre lui. L'opposition qu'elles voient et qu'elles sentent en elles-mêmes à la sainteté infinie de Dieu dont elles pénètrent la grandeur, les remplit de confusion et aussi d'une horreur qui ne peut se comprendre, et en comparaison de laquelle toutes les peines intérieures que l'on ressent en cette vie ne doivent passer que pour des ombres. Les personnes spirituelles qui ont reçu quelquefois ces impressions humiliantes et crucifiantes en peuvent dire quelque chose, et l'on sait en effet que plusieurs grandes saintes en ont parlé comme d'un enfer. Mais ce que l'on en peut ressentir en ce monde est infiniment éloigné de la peine dont nos illustres souffrantes sont gênées et tourmentées dans le purgatoire.

Cependant, tandis que leur amour les tourmente si cruellement, le même amour les console, parce qu'elles voient que tous leurs péchés n'ont pas été capables de le détruire, ou qu'ils n'en ont pas empêché la réparation. L'assurance qu'elles ont qu'elles aiment Dieu et qu'elles en sont aimées, et que cet amour mutuel ne sera jamais éteint, mais qu'au contraire il s'accomplira dans l'éternité bienheureuse, adoucit la véhémence de leurs peines, et peut-être serait-elle capable de les dissiper, si cet amour qui les soulage n'était en même temps leur bourreau. Les saints anges qui les visitent les consolent aussi dans leur affliction, et ce qui est indubitable, c'est qu'elles sont incapables d'impatience et que, quelque grands que soient leurs maux, elles les portent avec une parfaite soumission à la volonté de Dieu.

Il nous reste à parler du secours que l'Église militante peut leur donner pour diminuer et abréger leurs douleurs. On a pu voir, par tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, que les saints Pères, dans tous les siècles, ont été persuadés qu'il les fallait assister et qu'elles recevaient du soulagement par les prières des fidèles. Aussi, comme leur éloignement de la surface de la terre n'empêche pas qu'elles ne composent avec nous un même corps mystique sous un seul chef immortel qui est Jésus-Christ, il ne faut pas s'étonner que nous ayons ensemble une communauté de biens et qu'elles puissent participer à la vertu de nos satisfactions et de nos suffrages, de même que nous pouvons participer à la force de leurs oraisons. Or, il y a quatre manières générales pour les secourir: la première est d'offrir pour elles l'auguste sacrifice de la messe, de même que, dans l'Ancien Testament, on offrait dans le temple des sacrifices d'animaux pour les défunts. Le cardinal Bellarmin rapporte pour cela le témoignage de saint Cyprien, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Jean Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Grégoire, pape, et de beaucoup d'autres Pères qui disent en termes exprès que les âmes du purgatoire reçoivent de grandes assistances par cette oblation sainte. Le Concile

de Trente, après saint Chrysostome, assure que ce devoir de piété a été enseigné par les Apôtres, et Calvin même n'a pu nier qu'il ne soit en vigueur dans l'Église depuis plus de treize cents ans, d'où il a eu l'imprudence de dire que tous les Pères avaient été sur cela en erreur. Ce qui montre assez que lui-même n'était possédé que d'un esprit d'orgueil et de mensonge. On sait que sainte Monique, étant au lit de la mort, pria son fils et les autres prêtres qui étaient avec lui de se souvenir d'elle au saint autel ; que saint Ambroise, parlant du décès de sa sœur, dit qu'il n'était pas question de la pleurer, mais de la recommander à Dieu par des oblations, et que, de toutes les anciennes liturgies, il n'y en a pas une seule où il n'y ait un *Memento* pour les morts.

La seconde manière de secourir ces âmes, c'est de leur céder et de leur appliquer les satisfactions de nos bonnes œuvres ; car si, dans la justice humaine, on ne fait point difficulté de délivrer un prisonnier pour dettes, lorsqu'un autre se présente pour les payer, pourquoi ne croirons-nous pas que Dieu, dont les miséricordes sont infinies et qui désire souverainement que les hommes exercent la charité les uns envers les autres, veuille bien recevoir les satisfactions dont nous nous dépouillerons pour le soulagement de ces saintes âmes qui ne peuvent plus satisfaire. Il agrée donc nos aumônes, nos jeûnes, nos disciplines et nos autres œuvres de piété, et, sans que nous en perdions le mérite, que nous ne pouvons transporter à personne, il les accepte en paiement, bon, valable et suffisant pour leur secours et pour leur délivrance.

La troisième manière, c'est l'oraison, nous voulons dire de prier instamment pour elles et d'importuner tellement la bonté divine en leur faveur, qu'on obtienne enfin leur grâce. Saint Éphrem demanda pour lui ce secours en son testament, et saint Augustin recommande bien de ne le pas omettre : *Non sunt prætermittendæ supplicationes pro spiritibus mortuorum*. Et c'est de cette manière que les anges et les bienheureux contribuent au soulagement de ces âmes ; car ils ne satisfont pas et n'offrent pas des sacrifices pour elles, mais ils se font leurs intercesseurs et leurs médiateurs auprès de Dieu et ne cessent point de presser sa miséricorde de leur pardonner, qu'ils ne les aient attirées par ce moyen dans leur bienheureuse société. Sur quoi il faut remarquer que nos prières profitent aux âmes du purgatoire, comme impétratoires et comme satisfactoires, mais que celles des bienheureux ne leur profitent que comme impétratoires.

Enfin, la quatrième manière de les assister, c'est de gagner pour elles les indulgences que les Papes ou les autres Prélats ont accordées en leur faveur ; ce qui se fait en leur appliquant, non pas nos propres satisfactions, mais celles de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des autres Saints, qui sont renfermées dans les précieux trésors de l'Église. Il est surtout très important, pour leur soulagement, de payer les dettes qu'elles ont laissées en mourant, de satisfaire aux dommages qu'elles ont causés durant leur vie et d'exécuter promptement les legs pieux marqués dans leurs contrats, leurs testaments et leurs significations de dernière volonté.

Que si nous sommes en pouvoir de les assister, ne sera-ce pas pour nous une extrême lâcheté de ne point le faire ? Certainement, plus une personne est pauvre et dans la nécessité, plus nous sommes obligés d'ouvrir le cœur et les mains pour la secourir ; or, qui est plus pauvre et plus dans la nécessité que ces âmes ? Elles doivent beaucoup, elles n'ont rien, elles sont dans l'impuissance de travailler et de gagner quoi que ce soit ; elles ont affaire à un créancier sévère et rigoureux qui proteste qu'il ne les lâchera

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point, *donec reddant novissimum quadrantem* ; « qu'elles ne l'aient payé jusqu'au dernier double ». Nous entendons tous les jours leurs plaintes et leurs prières par la bouche des prédicateurs et des saints livres qui nous disent de leur part et en leur nom: « Ayez pitié de nous et regardez-nous d'un œil de compassion et de miséricorde, vous qui êtes nos amis, parce qu'enfin la main de Dieu nous a frappées ». D'ailleurs, l'assistance qu'elles attendent de nous ne nous coûtera presque rien, puisqu'elle ne consiste qu'en quelques messes, quelques prières et quelques aumônes, et cependant nous pouvons espérer d'en être récompensés au centuple, parce que, outre le mérite de cette action de charité, qui nous rendra de véritables rédempteurs, non moins que ceux qui travaillent au rachat des captifs, nous ne devons pas douter que, lorsque ces âmes seront dans le ciel, elles ne reconnaissent notre bienveillance et n'emploient tout leur crédit pour nous procurer le salut éternel. Notre-Seigneur aussi, en récompense de cet office de piété, nous préviendra de ses grâces en cette vie, nous fera miséricorde à l'heure de la mort, et, si nous sommes jamais dans les flammes du purgatoire, il sollicitera des personnes charitables pour nous assister de leurs suffrages, comme nous aurons assisté celles qui étaient sur la terrible enclume de sa justice.

C'est pour nous obliger à ce devoir que l'Église fait aujourd'hui résonner toutes ses cloches d'une manière lugubre, qu'elle couvre de noir tous ses autels, qu'elle chante tant de messes et d'offices pour les morts et qu'elle ouvre la bouche de ses prédicateurs pour exprimer la qualité, la durée et la rigueur inconcevables de leurs peines; mais elle a aussi l'intention qu'en considérant ces peines, nous entrions dans une sainte frayeur d'y tomber, que nous veillions davantage sur nous-mêmes, que nous tâchions d'éviter non-seulement le péché mortel, mais aussi les péchés véniels, et que nous ne remettions pas à l'autre vie de satisfaire à la justice de Dieu pour nos crimes. En effet, quelle folie de différer cette satisfaction pour un temps où elle sera si sévère et si terrible, pouvant la faire maintenant par des pénitences légères et incomparablement plus douces et plus faciles: « Gardez-vous bien, mes chers frères », dit saint Augustin, « de répondre: Que m'importe d'aller en purgatoire, pourvu que j'arrive à la vie éternelle? Non, ne parlez pas de la sorte; car ce feu du purgatoire sera plus rude que tout ce que l'on peut voir, sentir ou penser sur la terre, et, comme il est écrit du temps du jugement, qu'un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour, qui sait s'il ne brûlera pas dans ce feu des jours, des mois ou même des années? Se peut-il faire que celui qui, maintenant, ne voudrait pas mettre un moment le bout du doigt dans le feu, ne craigne point d'y être plongé durant un si long espace de temps? » Si nous écoutons cette instruction, et que nous voulions la mettre fidèlement en pratique, nous pourrons vivre avec tant d'innocence et satisfaire si pleinement aux justes exigences de la sévérité de Dieu, que nous ne passerons point par ces flammes ou que nous n'y demeurerons que fort peu de temps. C'est à quoi il faut travailler en cette vie, afin que le moment de notre mort ne soit pas éloigné de notre éternité bienheureuse.

Nous avons conservé le discours du P. Giry. — Cf. 1° Parmi les saints Pères : Saint Augustin, *De cura pro mortuis* ; saint Grégoire, pape, *in Psalm. Domine, ne in furore* ; saint Bernard, *De quinque regionalibus* ; 2° parmi les Ascétiques : Denis le Chartreux, *De novissimis* ; Kopplevas, *De subsidia animorum* ; Koprou, *Réflexions chrétiennes* ; 3° parmi les Théologiens : Collet, *De Purgatorio* ; M. l'abbé Perrin, *Traité dogmatique et moral sur le Purgatoire* ; M. l'abbé Simon, *Le Culte des Morts* ; 4° parmi les Prédicateurs : Saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand, saint Thomas de Villeneuve, Bourdaloue, le révérend Père Venture, le révérend Père Félix.

Événements marquants

  • Pratique de la prière pour les morts dès l'Ancien Testament (Machabées)
  • Établissement d'un office des défunts sous Louis le Débonnaire (Amalarius Fortunatus)
  • Institution de la commémoration annuelle par saint Odilon à Cluny
  • Approbation et extension de la solennité à toute l'Église par les souverains Pontifes
  • Définition dogmatique du Purgatoire aux conciles de Latran, Florence et Trente

Miracles

  • Apparitions d'âmes demandant le secours des vivants rapportées par saint Grégoire et le Vénérable Bède

Citations

Sancta ergo et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur

— II Machabées

Injuriam facit martyri qui orat pro martyre

— Saint Augustin

Date de fête

2 novembre

Époque

10ᵉ siècle

Catégories

Patron(ne) de

Invoqué(e) pour

délivrance des âmes souffrantes, soulagement des peines du purgatoire, rémission des péchés véniels

Autres formes du nom

  • Fête des Âmes (fr)
  • Mémoriam defunctorum (la)