Saint Bernard d'Abbeville (de Tiron)

Fondateur de la congrégation de Tiron

Fête : 14 avril 11ᵉ siècle • saint

Résumé

Né près d'Abbeville au XIe siècle, Bernard fut un moine réformateur et un ermite rigoureux. Après avoir dirigé l'abbaye de Saint-Cyprien et défendu son indépendance face à Cluny, il fonda la congrégation de Tiron en 1109. Connu pour son don de prophétie et sa grande charité, il mourut en 1117 après une vie de prière et de travail manuel.

Biographie

SAINT BERNARD D'ABBEVILLE,

FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DE TIRON

« Efforcez-vous d'affermir votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres. » II Pet., I, 10.

Bernard naquit dans les environs d'Abbeville, vers l'an 1046. Ses parents étaient renommés pour leur piété et leur hospitalité. Il étudia avec succès la grammaire et la dialectique, et son assiduité le préserva de la frivolité qui entraînait alors dans de folles dissipations tant de jeunes gens de sa condition. Il professait un goût si précoce pour la vie religieuse, qu'au sortir de l'enfance, il revêtit l'habit ecclésiastique. Le contraste de ce vêtement avec son âge lui attirait les plaisanteries de ses camarades, et lui valut le surnom du Petit Moine.

Le pieux Enfant, se souciant fort peu de ces moqueries, s'efforçait de rendre ses goûts et ses mœurs conformes au costume qu'il avait adopté. Entièrement adonné à l'étude et à l'accomplissement de ses devoirs religieux, il avait acquis, dès l'âge de vingt ans, une connaissance approfondie des saintes Lettres.

Pressé du désir de réaliser les vœux qu'il formait depuis longtemps, il quitta sa patrie, qu'il ne devait jamais revoir, et partit pour le Poitou, avec trois compagnons de son âge, animés des mêmes sentiments. Ils rencontrèrent sur leur route le roi Philippe Ier ; Bernard en tira un favorable augure et s'écria : « Puisque nous trouvons un roi de la terre, sans le chercher, nous devons présager que nous saurons trouver le Roi du ciel, qui est l'objet de toutes nos aspirations ». Arrivés à Poitiers (1066), ils s'informèrent des maisons monastiques de l'Aquitaine où florissait le mieux la régularité religieuse. On leur indiqua, à deux lieues de là, le monastère de Saint-Cyprien, bâti par Pépin, roi d'Aquitaine, et que dirigeait alors Raymond II, dont la réputation était si grande qu'il était devenu l'un des oracles des conciles provinciaux.

Bernard, après avoir pris l'habit et reçu la tonsure monastique, marcha rapidement dans la voie de la perfection.

Une partie de ses nuits était consacrée à l'étude de l'Écriture sainte. Il arriva qu'une fois le sommeil l'emporta sur sa volonté : Bernard, en s'endormant, laissa échapper la chandelle qu'il tenait à la main. Le flambeau tomba sur les pages sacrées de la Bible, mais, en se consumant tout entier, n'en brûla aucun feuillet.

Vers l'an 1076, on voulut faire revivre la discipline monastique à l'abbaye de Saint-Savin où la règle s'était singulièrement relâchée. Gervais, moine de Saint-Cyprien, fut désigné pour opérer cette réforme : mais il ne consentit à devenir abbé de Saint-Savin, qu'autant que Bernard, en qualité de prieur, se chargerait de la réforme spirituelle.

On accéda à son désir, malheureusement l'union ne régna pas longtemps entre les deux religieux. Gervais, trop préoccupé du désir d'enrichir sa communauté, voulut acquérir une église voisine ; Bernard reconnut là une espèce de simonie, et s'opposa à cette transaction. Gervais, voyant échouer ses projets, résigna ses fonctions, et se retira tout courroucé dans un logis qu'il fit construire des deniers de Saint-Savin, près du monastère de Saint-Cyprien.

Bernard, abandonné à lui-même, fut donc obligé, dès lors, de pourvoir aux soins temporels de la communauté, tout en continuant de veiller à ses progrès spirituels. Loin de reconnaître cette infatigable activité, quelques mauvais religieux y trouvaient un prétexte d'insultes ; l'un d'eux passa même des injures aux voies de fait. Dieu se chargea de venger son serviteur, qui ne voyait là qu'une occasion de s'humilier et de pardonner. Le coupable fut frappé de mort subite, et ceux qui auraient été tentés d'imiter son insubordination rentrèrent alors en eux-mêmes, en courbant désormais un front docile sous le joug de la règle.

Gervais fut du nombre des abbés qui se rendirent à l'appel du pape Urbain II et prirent part à la croisade de 1096. Monté sur un âne, et accompagné de nombreux croisés, il se dirigeait vers la ville de Jérusalem, quand un lion se précipita sur lui et le dévora en face de ses compagnons terrifiés.

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Ce même jour, Bernard eut révélation de ce fatal événement ; il en fit part à ses religieux et ordonna de célébrer l'office solennel des obsèques. Ce ne fut qu'après le retour des Croisés dans leur patrie, que les religieux de Saint-Savin apprirent que Gervais avait péri le même jour où ils avaient assisté à ses obsèques, et que, par conséquent, leur saint Abbé n'avait pu connaître cette horrible mort que par une vision miraculeuse.

Saint Bernard fut favorisé d'autres révélations, connues plus tard par le récit qu'il en avait fait à un ami intime. Un soir qu'il prolongeait ses prières dans l'oratoire, après les Complies, il se trouva transporté dans une salle capitulaire remplie de moines blancs, dont il reçut la bénédiction. Le plus vénérable d'entre eux, s'adressant à Bernard, lui dit : « Nous avons été jadis religieux dans ce monastère, et nous aimons à hanter ces lieux qui furent témoins de nos épreuves victorieuses. Nous te félicitons d'avoir ranimé l'antique piété de ce saint asile. Nous venons aujourd'hui pour t'enjoindre d'annoncer à tes frères que dix-neuf d'entre eux vont prochainement comparaître devant Dieu ». — Dès le lendemain, Bernard fit part à ses moines de cette vision et les engagea à purifier leur conscience, pour se préparer à un départ suprême. L'un d'eux ayant traité ces prédictions de songes illusoires, le prieur de Saint-Savin lui répondit qu'il serait le premier que frapperait la mort ; et il désigna ensuite par leurs noms tous ceux qui allaient descendre dans la tombe, indiquant le jour et l'heure de leur agonie. Tout arriva comme il l'avait prédit, et l'on reconnut alors qu'il était vraiment doué du don de prophétie.

Dans ce même oratoire de Saint-Savin, la Vierge apparut une nuit à saint Bernard, l'encouragea à supporter les tribulations qui l'éprouvaient, et lui annonça qu'il était prédestiné au bonheur des cieux.

Bernard, qui était arrivé à l'âge de cinquante ans, ayant appris que ses confrères voulaient le choisir pour Abbé, prit la fuite, dans l'intention de s'adonner à la vie anachorétique, désir qu'il nourrissait depuis longtemps. Vers l'an 1096, il alla donc trouver un ermite nommé Pierre des Étoiles, qui demeurait non loin du monastère, celui-là même qui devait un jour fonder l'abbaye de Fontgombaud. Pierre approuva son projet, et, pour le soustraire aux recherches qu'on ne manquerait point de faire, consentit à le conduire dans une solitude inaccessible de la forêt de Craon. C'est dans cette nouvelle Thébaïde, s'étendant sur les confins de la Bretagne et du Maine, que vivaient alors, dans des cellules isolées, Robert d'Arbrissel, Vital de Mortain et Raoul de la Fustaye, qui devaient un jour illustrer leur nom par la fondation de diverses congrégations religieuses. Pierre des Étoiles obtint du bienheureux Vital qu'il voulût bien s'adjoindre un nouveau compagnon de solitude et lui confia Bernard, sous le nom emprunté de Guillaume, parce que ce dernier voulait entourer sa naissance et sa retraite du plus grand mystère. Vital, après avoir convoqué tous les anachorètes de ce désert, leur fit agréer l'admission du nouveau Solitaire ; chacun voulait lui offrir sa cellule : mais il fut décidé que Guillaume (nous venons de dire que c'était le nom d'emprunt de saint Bernard) parcourrait la forêt, visiterait toutes les cellules et choisirait celle qui lui conviendrait le mieux. Il s'enfonça donc dans le désert où, tout à l'extrémité, il rencontra la demeure d'un frère nommé Pierre. C'était une étroite cabane, construite avec des écorces d'arbres, dans un oratoire ruiné de saint Médard, et qui n'était entourée d'aucun terrain cultivé. Ce désolant aspect séduisit l'esprit mortifié de Bernard, qui déclara avoir trouvé ce qui lui convenait.

Pierre fut ravi de voir sa pauvre cabane préférée aux demeures plus confortables des autres anachorètes. Il félicita Bernard de son choix et lui promit de le rendre habile dans l'art de tourner le bois. Pour fêter son hôte, il invita tous ses confrères à prendre un repas chez lui : comme d'habitude, il n'avait point de provisions, mais il savait pourtant où en trouver ; s'étant muni de paniers, il parcourut les environs, cueillit des noisettes et des fruits sauvages, dépouilla les troncs d'arbres de leurs rayons de miel, et revint tout joyeux offrir à ses hôtes ce copieux repas improvisé, auquel il ajouta une purée de feuilles d'arbre.

Bernard, sous la direction de Pierre, devint habile dans l'art de façonner le bois et de tresser les écorces ; il apprêtait l'unique repas du soir et faisait cuire des herbes sauvages, qu'aux jours de fête il assaisonnait de quelque condiment. Il rendait à Pierre toute espèce de services, en disant comme le divin Maître : — « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir ».

Pendant les trois années que Bernard consacra ainsi au travail des mains et à la contemplation, les moines de Saint-Savin le faisaient chercher par toute la France. Ils découvrirent enfin sa retraite ; munis d'un ordre de l'évêque de Poitiers et de l'abbé de Saint-Cyprien, ils se disposaient à aller prendre Bernard pour le mettre à la tête de leur communauté. Un religieux, plus empressé que les autres, nommé Hugues, devança ses confrères et annonça à l'Ermite le sort qu'on lui destinait. Bernard, se voyant découvert, résolut de fuir dans une île, espérant que l'océan, mieux que la terre ferme, serait un fidèle gardien de sa solitude.

L'un des anachorètes voulut lui donner dix-huit pièces d'argent qu'il tenait en réserve. L'homme de Dieu les refusa : — « Qu'ai-je à craindre de la pauvreté ? » s'écria-t-il. « Le Seigneur n'a-t-il point promis de procurer le nécessaire à celui qui cherche avant tout son royaume ? » — Il fit donner cette somme à un pauvre campagnard qui se trouvait là, et, riche de sa confiance en Dieu, il se dirigea vers la mer de la Manche. Arrivé sur les bords de l'Océan, il monta dans une barque et se fit conduire à l'île de Chaussey, entre Jersey et Saint-Malo.

C'est sur ce rocher isolé qu'il vécut, de 1099 à 1100, plongé dans une perpétuelle contemplation des choses divines. Sans compagnons, sans feu, sans pain, sans commerce avec les hommes, il vivait de quelques racines sauvages. Un seul événement important vint troubler le calme habituel de son isolement volontaire.

Un navire de pirates armoricains avait capturé deux vaisseaux de marchandises près des côtes d'Angleterre, après un sanglant combat. Il se dirigeait vers un port de Bretagne, avec ses prises et ses captifs, quand il fut poussé par des vents contraires vers l'île de Chaussey. Bernard fut ému d'une profonde pitié, en voyant ces pauvres marchands enchaînés et souillés de leur propre sang. Il les exhorta à la patience et au pardon des injures, tandis qu'il adjura les pirates de rentrer en eux-mêmes et de renoncer à leurs odieux projets. Les forbans ne firent que rire de ses conseils et profitèrent bientôt d'un changement de vent pour remettre à la voile.

Saint Bernard passa toute la nuit en oraison et supplia Dieu, la Vierge et les Saints, de toucher le cœur des barbares et de rendre à leur famille les infortunés prisonniers. Ces vœux allaient être bientôt exaucés. La discorde avait surgi entre les pirates au sujet de la distribution des prises, et leurs

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armes fratricides s'étaient teintes de leur propre sang. Cependant, le navire touchait au port et allait bientôt jeter l'ancre, quand une affreuse et soudaine tempête le chassa loin des côtes. Les forbans, en face de la mort, retrouvent leur conscience, dénouent les liens de leurs captifs et promettent de leur restituer tout ce qui leur appartient. Pour apaiser la colère vengeresse des cieux, ils font vœu d'expier leurs crimes par un pèlerinage, ceux-ci à Jérusalem, ceux-là à Rome, d'autres à Saint-Jacques de Compostelle. À défaut de prêtre, ils se confessent les uns aux autres, et font serment de devenir les dociles pénitents de l'Ermite qu'ils avaient insulté à Chaussey, si jamais ils peuvent, sains et saufs, aborder dans son île. Dieu se laissa toucher par leur repentir et surtout par les prières de Bernard. Cinq navires sur neuf vinrent échouer sur les plages de Chaussey ; les pirates se jetèrent aux genoux du saint Solitaire et ratifièrent les promesses qu'ils avaient faites au milieu des dangers. Avec les débris des vaisseaux naufragés, ils bâtirent une commode demeure à l'Ermite qui, jusque-là, s'était contenté de l'humide abri des cavernes. Quelques jours après, ils reprenaient la mer et allaient rendre à la liberté les marchands qu'ils avaient capturés.

Pendant ce temps-là, les moines de Saint-Savin, lassés de l'inutilité de leurs recherches, avaient fini par se choisir un abbé. Aussitôt que Pierre des Étoiles eut connaissance de cette élection qui devait calmer les craintes de Bernard, il se rendit dans la forêt de Craon où il apprit du bienheureux Vital la nouvelle résidence qu'avait choisie l'Ermite. Il ne crut pas devoir cacher plus longtemps le nom et l'histoire de son ami, dont la renommée remplissait l'Aquitaine. Les anachorètes lui fournirent un guide nommé Chrétien. Tous deux parvinrent bientôt à Chaussey ; après avoir raconté à Bernard l'élection de l'abbé de Saint-Savin, laquelle devait mettre un terme à ses appréhensions, ils lui exposèrent le désir qu'avaient de son retour les anachorètes de l'Anjou. Bernard accéda à leur prière, retourna avec eux dans la forêt de Craon et s'y bâtit une cellule, à l'endroit nommé Font-Gohiard.

Raynaud, abbé de Saint-Cyprien, déplorait depuis longtemps l'absence de Bernard, et souhaitait ardemment de lui transmettre sa crosse, qu'il sentait s'échapper de sa main débile. Ayant recours à la ruse pour ramener au bercail un si regretté transfuge, il alla trouver Bernard dans sa retraite, lui dit que l'intérêt de son monastère l'avait amené dans ces parages, et qu'il n'avait point voulu passer si près de lui sans venir lui renouveler sa fraternelle affection. Affectant de craindre les dangers de la forêt, il le pria de le conduire jusqu'à la lisière ; là, le vénérable vieillard dit à son guide : — « J'ai trompé ta confiance, je ne craignais pas d'autres voleurs que ces bons anachorètes qui t'ont dérobé à notre tendresse ; je te remène parmi tes premiers frères ». — Bernard céda à ces instances, en songeant qu'il pourrait plus tard revenir dans sa solitude chérie. Son arrivée à Saint-Cyprien remplit de joie tous les cœurs ; on lui coupa sa barbe longue et inculte, on le dépouilla de son grossier vêtement de peau, pour lui faire reprendre la coule bénédictine ; et, quelques jours après, il était nommé prieur du monastère.

Quatre mois plus tard, Raynaud, courbé sous le fardeau des ans, sentit la vie l'abandonner ; avant de mourir, il désigna Bernard au choix de la communauté pour lui succéder : — « Je prends Dieu à témoin », s'écria-t-il, « que je ne connais personne de plus saint ». — Ses vœux furent exaucés ; peu de temps après, Bernard, malgré ses répugnances, était consacré abbé par Pierre II, évêque de Poitiers, qui avait adhéré aux projets de Raynaud.

Saint Bernard ne démentit point les espérances qu'on avait conçues de son élévation forcée à la dignité abbatiale. C'était par son humilité, plus que par son rang, qu'il était le premier entre tous. Chaque jour, il recevait à sa table une centaine de prêtres, et servait de ses mains les pauvres qui venaient lui demander l'hospitalité.

Ce fut en l'an 1100, la première année de son abbatial, qu'il assista au Concile de Poitiers, présidé par les cardinaux Jean et Benoît, légats du Saint-Siège, et où fut frappé d'anathème le roi Philippe Ier qui, par son divorce, scandalisait la nation. Guillaume, duc d'Aquitaine, sentant qu'il méritait le même sort, entra en fureur à ce sujet et menaça de mort les cent quarante Pères du concile. Un ecclésiastique est immolé par la rage populaire ; les membres du concile fuient épouvantés. Au milieu de cette terreur générale, Bernard de Tiron, Robert d'Arbrissel et les deux légats demeurent seuls intrépides, ôtent leurs mitres pour montrer combien peu ils craignent les pierres qui volent sur leurs têtes, triomphent par leur courage de la colère du peuple, et la fatale sentence est prononcée... Le duc d'Aquitaine avait intérêt à ne pas souffrir les censures, car lui-même avait répudié sa femme. Un des Pères du concile, Pierre II, évêque de Poitiers, résolu de l'excommunier, prononçait déjà la formule. Guillaume, tirant son épée : « Tu vas mourir de ma main », lui crie-t-il, « si tu ne me donnes l'absolution ». Le prélat feignit d'avoir peur, demanda un instant de loisir et acheva les paroles fatales : — « Frappez maintenant », ajouta-t-il, « je suis prêt ». — Le duc lui répondit froidement : — « Je ne t'aime pas assez pour t'envoyer en paradis ».

Tandis que saint Bernard gouvernait l'abbaye avec autant de zèle que de sagesse, les moines de Cluny affichèrent la prétention de ranger Saint-Cyprien sous leur juridiction ; ils allèrent trouver à Rome le pape Pascal II, et en obtinrent un bref qui déposait Bernard de sa prélature, à moins qu'il ne consentît à se soumettre à la suprématie de Cluny. Bernard n'hésita point un instant : il aima mieux renoncer à sa crosse que de la rendre tributaire, et alla rejoindre dans la forêt de Craon Robert d'Arbrissel et Vital de Mortain. Il parcourait avec eux les villes et les campagnes du Maine, annonçant la parole de Dieu, attaquant de front l'immoralité, et semant dans tous les cœurs des germes de vertu et de dévouement.

À cette époque, des prêtres de la Normandie contractaient publiquement mariage, léguaient leurs bénéfices à leurs enfants, ou bien les leur donnaient en dot. Bernard réussit à dissoudre quelques-unes de ces coupables unions ; mais il excita contre lui une telle animadversion, que sa vie fut plus d'une fois en danger.

Un jour qu'il prêchait à Coutances, un archidiacre qui avait femme et enfants, accompagné de nombreux clercs, chercha à lui faire un mauvais parti et lui demanda comment il se faisait qu'un moine qui devait être mort au monde, vienne ainsi le troubler par ses prédications. Bernard répondit par un commentaire allégorique de l'Écriture sainte, en rappelant que Samson avait exterminé ses ennemis avec une mâchoire d'âne. — « Samson », leur dit-il, « dont le nom signifie Soleil, nous figure le Christ, soleil de justice ; ses ennemis, ce sont tous ceux qui violent ses lois ; l'âne mort, c'est le fidèle observateur de ses commandements ; les mâchoires de l'âne, ce sont les prédicateurs de la foi. C'est précisément parce qu'ils sont morts

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aux vanités du monde qu'ils peuvent mieux combattre et qu'ils sont l'instrument de conversion dont s'arme le bras du Seigneur ». — L'archidiacre, interdit par ce discours, sentit se calmer sa colère et protégea même le Saint contre l'animosité de ses confrères.

Les moines de Saint-Cyprien avaient lutté pendant quatre ans contre les prétentions persévérantes de l'Ordre de Cluny. Munis d'une lettre de l'évêque de Poitiers et de l'abbé de Saint-Cyprien, ils allèrent trouver Bernard dans son ermitage, et le supplient de se rendre à Rome pour plaider auprès du Pape leur cause et la sienne. Le Saint y consentit ; vêtu de son costume d'ermite et monté sur un âne, il partit pour Rome avec quelques-uns de ses compagnons du désert. Le pape Pascal II, qui le connaissait de réputation, grâce aux rapports que lui avaient faits les cardinaux Jean et Benoît, ses légats au concile de Poitiers, le reçut avec bienveillance, l'entretint tout un jour et lui rendit la dignité abbatiale dont il avait cru devoir le déposséder en faveur de Cluny.

Les moines de Saint-Cyprien, qui étaient restés quatre ans sans abbé, s'étaient beaucoup relâchés de leur règle ; quelques-uns d'entre eux ne purent supporter le joug dont ils s'étaient déshabitués, et cherchèrent les moyens de se débarrasser d'un censeur importun, oubliant le service qu'il venait de rendre à la communauté. Pour lasser sa patience et lui faire reprendre le chemin si connu du désert, ils firent soustraire le froment et le vin qui étaient nécessaires pour l'alimentation des religieux et des pauvres ; mais ces provisions furent recouvrées, et un chanoine assura l'avenir matériel de l'abbaye pour toute une année. La mort vengeresse dont la Providence punit les coupables n'effraya point les séditieux ; ils firent alliance avec les moines de Cluny, dont ils avaient jusqu'alors repoussé les empiétements, et favorisèrent leurs projets d'annexion.

Bernard se vit obligé de faire un second voyage à Rome, pour défendre l'indépendance de son monastère. Trouvant Pascal II changé de sentiments et hostile à sa cause, il ne craignit point de protester contre son jugement et d'en appeler au tribunal de Dieu. Le souverain Pontife, irrité d'une telle audace, le chassa de sa présence. Ses conseillers le calmèrent bientôt en vantant les vertus de Bernard ; les cardinaux Jean et Benoît rappelèrent la courageuse énergie dont il avait fait preuve au concile de Poitiers. Pascal consentit alors à recevoir de nouveau l'Abbé de Saint-Cyprien et à écouter ses doléances. Saint Bernard exposa alors que son abbaye existait avant que Cluny fût fondé et qu'elle ne pouvait point se ranger sous la loi d'une institution plus jeune.

Les moines de Cluny, qui prirent à leur tour la parole, ne purent entamer les solides arguments de leur adversaire. Aussi le Pape, revenant sur ses appréciations passées, proclama l'indépendance du monastère de Saint-Cyprien. Il essaya même de retenir à Rome saint Bernard, en lui offrant la dignité de cardinal-prêtre ; mais l'humble religieux, bien loin d'accepter cet honneur, ne voulut pas même reprendre la dignité d'abbé qu'on lui restituait, et sollicita la permission de retourner dans sa solitude. Pascal y consentit, en l'autorisant à baptiser, à confesser, à prêcher, partout où le conduirait son zèle apostolique. Pendant son séjour à Rome, il lui avait témoigné sa bonté extrême, en l'invitant tous les jours à sa table.

Bernard retourna à Saint-Cyprien, et, quelques jours après, partit avec un petit nombre de disciples pour l'île de Chaussey : mais il ne put y faire un long séjour. Des pirates y abordèrent, s'emparèrent des vases sacrés, des vêtements liturgiques que contenait l'oratoire, et les profanèrent dans leurs orgies sacrilèges. Ils reçurent bientôt le châtiment de leurs déprédations :

eux et leur capitaine, Héobald, furent ensevelis dans les flots, sans pouvoir recevoir d'une main sacerdotale l'absolution de leurs crimes.

Bernard, craignant le retour des invasions de pirates, se retira dans une solitude du diocèse d'Avranches, non loin de Fougères, avec un petit nombre de disciples qui virent bientôt grossir leur phalange. Afin de pourvoir à l'alimentation, il fallait consacrer toute la journée au travail; et la récitation des psaumes prenait une partie de la nuit. Aussi Bernard supprima-t-il cet exercice de piété.

Raoul, comte de Fougères, craignant que le voisinage de ces moines agriculteurs ne nuisît à ses chasses forestières, leur donna la forêt de Savigny, distante de six milles, dont le sol, arrosé par des cours d'eaux, était beaucoup plus fertile. Les anachorètes y bâtirent des cabanes et, pendant plusieurs années, se livrèrent aux travaux agricoles. Non loin de là, habitait le bienheureux Vital dont nous avons déjà parlé et qui devait bientôt métamorphoser sa cellule en monastère.

Ce fut pour lui laisser la place libre et imiter son exemple, que Bernard se mit à la recherche d'une autre solitude où ses disciples pussent se grouper et vivre en commun avec lui. Un ange apparut à l'un des religieux pendant son sommeil, et l'engagea à s'adresser à Rotrou, comte de Mortagne. Celui-ci leur donna, en effet, le territoire d'Arcisses, situé près de Nogent-le-Rotrou, favorable à la culture de la vigne et à l'élève du bétail. Mais le comte se rétracta bientôt, sur les observations que lui fit sa mère Béatrix, au sujet des dangers de discorde que pourrait faire naître le voisinage de ces nouveaux religieux avec les Clunistes de Nogent. Il offrit en échange la terre de Brunelle, dans la forêt de Tiron, dont le sol ingrat exigeait les plus rudes travaux. Bernard accepta ce désavantageux échange, et s'empressa d'appeler à lui ceux de ses disciples qui étaient restés en Bretagne et en Normandie.

En se rendant de Nogent à Mortagne-sur-Huine, il fut rencontré avec ses deux compagnons par un chevalier nommé Payen du Teil, qui leur offrit de les accompagner jusqu'à Mortagne, où il leur offrirait un gîte dans sa demeure. Les trois voyageurs s'empressèrent d'accepter. Pendant la nuit qu'ils passèrent sous ce toit hospitalier, l'écuyer de Payen se sauva avec un cheval de selle qu'il déroba à son maître et se dirigea vers Bellesme, ville du Perche, qui était alors en guerre avec Mortagne. Bernard, qui comprit toute la douleur que tâchait en vain de dissimuler son hôte, eut recours à la prière. Dieu alors obscurcit la vue du voleur fugitif, qui, après de nombreux détours, revint dans la maison de son maître, croyant faire son entrée à Bellesme. Ses yeux se dessillèrent alors, et il comprit que c'étaient les prières de Bernard qui avaient amené sa restitution forcée.

Le monastère construit à Tiron devint habitable en 1109. C'est alors qu'il fut béni par Yves de Chartres, qui y célébra la messe le jour de Pâques dans une chapelle en bois, et procéda ensuite à la bénédiction du cimetière des moines.

Les peaux de brebis dont ces religieux étaient revêtus leur donnaient un

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aspect singulier. Les naïfs habitants des campagnes voisines les prenaient pour des Sarrasins, arrivés par des cavernes souterraines afin de ravager les bourgs et les cités ; ils envoyèrent des espions pour surveiller leurs allures. Grand fut leur étonnement en voyant des hommes inoffensifs, bâtissant non pas des camps et des tours, mais de modestes cellules ; ne se disposant point à la guerre, mais chantant des psaumes. La foule alors accourut sans crainte, pour considérer de près ces hommes étranges. Saint Bernard profita de cette affluence pour prêcher le mépris du monde, les joies du sacrifice et les mystères de l'éternité. Beaucoup de ses auditeurs furent touchés par son éloquence parole et embrassèrent la vie monastique.

Le biographe de Bernard nous raconte que le berger de la communauté laissa égarer un de ses veaux dans la forêt. Deux jours après, un loup ramenait l'animal, en remplissant à son égard les fonctions d'un zélé bouvier ; il le conduisit jusqu'aux pieds de Bernard, sans paraître intimidé par la présence des moines, et retourna paisiblement dans la forêt, après avoir rempli sa charitable mission.

Dieu se plaisait à signaler par des prodiges la vertu de son serviteur. Un jour, c'était une pluie de roses qui l'enveloppait de ses parfums, tandis qu'il bénissait la communauté ; une autre fois, c'était une blanche rosée qui embaumait les airs, tandis qu'il célébrait les mystères sacrés ; plus tard, ce fut un incendie, venu de la forêt et menaçant de dévorer les cellules, qu'il éteignit soudain de sa voix suppliante.

Ces faveurs étaient mêlées de tribulations. Les moines de la congrégation de Cluny, résidant à Nogent, prétendirent recevoir la dîme de Tiron et avoir droit sur les mortuaires de la paroisse de Brunelles. Bernard, qui voulait vivre dans un esprit de paix et de douceur, n'essaya point de lutter contre de si puissants adversaires ; il aima mieux leur céder la place. Il sollicita d'Yves, évêque de Chartres, et de son Chapitre le don d'un territoire, situé près de Sarcy, non loin de la source de la rivière de Tiron. La charte de donation fut expédiée en 1113.

Rotrou, comte du Perche, l'ami le plus intime de Bernard, gémissait dans les cachots de Robert de Bellesme, dont l'histoire a tracé le portrait le plus sombre.

Rotrou, étroitement enchaîné dans les cachots de ce tyran, subissait tous les raffinements de sa cruauté, et s'attendant à une mort prochaine, fit solliciter les prières de Bernard pour le salut de son âme. L'homme de Dieu, saisi d'un esprit prophétique, annonça que l'adversité allait bientôt changer de victime et que Robert envierait le sort de Rotrou. Ce revirement de fortune ne tarda point à s'accomplir : Robert, prisonnier de Henri Ier, duc de Normandie, termina ses jours dans une prison d'Angleterre, tandis que Rotrou fut investi du comté de Bellesme, qu'il devait léguer à ses héritiers.

Rotrou, attribuant sa délivrance aux prières de Bernard, lui témoigna toute la vivacité de sa reconnaissance et lui rendit le domaine d'Arcisses, où devait s'élever bientôt un prieuré. Sa mère, Béatrix, vint fixer sa résidence près du monastère et y fit ériger une vaste basilique.

Malgré tous ces bienfaits, les religieux vivaient dans une grande pauvreté. Le nécessaire leur manquait souvent. Il fallut parfois partager une livre de pain entre deux et même entre quatre religieux. La nécessité, en les réduisant à ne se nourrir que d'herbes et de racines, venait encore imposer un surcroit aux exigences de la règle qui leur interdisait le vin et

leur prescrivait les plus grandes austérités. On n'accourait pas moins se ranger en foule sous la conduite de Bernard.

Il n'y a point de vertu qu'il n'ait pratiquée dans un degré héroïque. L'hospitalité était à ses yeux un devoir essentiel de la vie monastique : riches, pauvres, impotents, enfants, femmes, malades, lépreux, il admettait dans son monastère tous ceux qui s'y présentaient. À défaut de pain, on prenait celui qui était déjà servi sur la table des moines ; pour ferrer les chevaux des étrangers, on déferrait ceux de l'abbaye ; pour vêtir les mendiants, on se dépouillait des habits les plus nécessaires.

Saint Bernard poussait si loin l'esprit de mortification qu'on ne le vit jamais s'asseoir près d'un foyer ; lorsqu'il était malade, il refusait le soulagement des remèdes, le secours des bains et des saignées. Un jour qu'il s'était rompu une côte, il ne voulut point recourir au chirurgien afin de souffrir davantage pour l'amour de Dieu. Quand, par la négligence du réfecturier, on n'avait point servi à sa table la ration d'eau accoutumée, il s'abstenait de la réclamer et se réjouissait intérieurement de cette occasion de pénitence. Il ne permettait point qu'en raison de sa dignité, on lui servit des mets plus recherchés, ne se distinguant jamais des autres que par une plus grande mortification.

Doué du don des larmes, ce n'était point seulement sur ses fautes qu'il pleurait, mais sur celles dont il recevait l'aveu au tribunal de la pénitence. Soupirant après les jours de l'éternité, il ne voyait qu'un sujet de tristesse dans les dissipations de ce monde. C'était surtout lorsqu'il célébrait les saints mystères, lorsqu'il assistait aux obsèques de l'un de ses moines, ou qu'il voyait partir l'un d'entre eux pour de lointaines contrées, qu'il donnait cours à l'abondance de ses pleurs et à la vivacité de son émotion.

Nous grouperons ici quelques anecdotes qui nous montreront, traduites en actions, les vertus de notre saint Abbé.

Passant un jour par la cuisine, il aperçut une petite portion qui bouillait au feu : ayant appris que c'était un mets spécial qu'on lui préparait, il s'empressa de le mettre dans la marmite commune et adressa de sévères reproches au cuisinier.

Une autre fois, étant entré au réfectoire pour sonner la cloche du repas, il remarqua qu'on avait mis à son couvert un pain plus blanc que celui des autres. Il s'empressa aussitôt de le porter à la place que devait occuper un vieillard de la communauté.

Dans un voyage qu'il faisait avec quelques-uns de ses frères, Bernard rencontra sur la route une femme dont la mise était fort mondaine. S'étant aperçu que ses compagnons avaient considéré la voyageuse avec trop peu de retenue : — « Cette femme qui vient de passer », leur dit-il, « serait fort belle, si elle n'était pas borgne ! » — Les moines se récrièrent en affirmant qu'elle jouissait bel et bien de ses deux yeux. — Cela se peut, repartit l'Abbé ; je vous avoue que je ne me suis point longuement appliqué à regarder si cette femme n'avait qu'un œil ou si elle en avait deux ». Les moines comprirent à demi-mot et se repentirent de leur indiscrète curiosité.

Une autre fois, Bernard leur donna une leçon de charité. Un serviteur de l'abbaye, ne se trouvant point suffisamment nourri, dérobait des aliments supplémentaires. Les frères s'en aperçurent et mirent les provisions sous clef : le serviteur sut faire jouer les serrures, et alors plainte fut portée à l'Abbé. Celui-ci, loin de leur donner raison, leur reprocha leur parcimonie, et leur dit qu'ils étaient tous coupables des vols qu'ils avaient occasionné.

14 AVRIL.

nés par leur lésinerie. — Dès lors, le domestique affamé eut toute liberté de prendre les aliments que bon lui semblerait.

Un moine, couché dans son cercueil, et près duquel Bernard récitait les prières des morts, se leva tout à coup de sa couche funèbre, enveloppé de son blanc linceul et pria l'Abbé d'annoncer à ses frères qu'il jouissait déjà du bonheur suprême.

Robert des Moteis, voisin de l'abbaye de Tiron, était un chevalier fort pauvre. Bernard alla le visiter, et, par sa seule présence, fit affluer dans le modeste castel une inépuisable richesse.

En passant à Saint-Lubin de Chassant, il guérit, avec un signe de croix, un enfant aveugle-né que sa mère recommandait à l'intercession du Saint. C'est aussi en faisant le signe de la Rédemption qu'il délivra des obsessions du malin esprit deux religieux de sa communauté.

Au temps de la fenaison, un jeune novice fut à peu près écrasé par un chariot que traînaient dix bœufs. On transporta le blessé à l'infirmerie, en ne songeant qu'à la certitude de sa mort prochaine. Mais Bernard, en lui imposant les mains, répara soudain les effets et les traces de l'accident.

Un moine de Tiron, engagé dans les ordres, avait commis diverses soustractions, dans l'espoir de retourner à la vie mondaine. L'Abbé, qui était doué de la vision prophétique, lui montra qu'il connaissait les tentations qui l'éprouvaient et tâcha de le retenir dans les liens de la pénitence. Mais le mauvais religieux ne tint pas compte de ses sollicitations, et, réalisant bientôt ses coupables projets, il s'enfuit loin de l'asile où il ne pouvait donner cours au débordement de ses passions.

Un religieux vint, un jour, confier à son Abbé les tentations dont il était obsédé. Bernard lui montra que ces épreuves étaient destinées à épurer son âme; mais, en même temps, il lui annonça la fin de ces agitations qui auraient pu dépasser la mesure de ses résistances.

Quand le nombre des religieux de Tiron se fut élevé à 500, l'Abbé en envoya 209 dans diverses contrées fonder des prieurés, où ils s'établissaient au nombre de douze. C'est ainsi que l'abbaye de Tiron eut environ soixante-sept maisons de sa dépendance et trente églises paroissiales.

La réputation de Bernard, franchissant les limites de la France, avait pénétré en Aquitaine, en Bourgogne, en Allemagne, en Angleterre, en Écosse; de toutes parts, on sollicitait des fondations de cette congrégation naissante, qui donnait un nouveau lustre à la règle de Saint-Benoît. Ce fut dans ce but que Henri Ier, roi d'Angleterre et de Normandie, lui envoya Thibaut, comte de Blois, et Rotrou, comte de Perche, en s'excusant de ne pouvoir aller lui-même le visiter, à cause du danger qu'il courait en sortant de ses États. Ce prince fit don à l'abbaye d'une rente perpétuelle de quinze marcs d'argent, sans compter une cinquantaine de marcs qu'il leur envoya chaque année jusqu'à sa mort. De plus, il fit construire à ses frais un magnifique dortoir. Bernard, pour témoigner sa reconnaissance au roi d'Angleterre, alla lui rendre visite dans ses États de Normandie.

Le roi de France Louis le Gros, qui dut la guérison d'une maladie aux prières de saint Bernard, donna à l'abbaye de Tiron le territoire de Centray.

Un gentilhomme, nommé Robert, conduisit treize religieux de Tiron en Angleterre et leur fit bâtir l'abbaye de Notre-Dame de Cameis, dans le diocèse de Saint-David.

David, duc de Northumberland, qui devint roi d'Écosse, appela aussi

douze religieux de Tiron et leur fit construire l'abbaye de Kaburck, dans le diocèse de Saint-André. Plus tard, il voulut visiter le saint Fondateur qu'il avait en si grande estime, mais il n'arriva avec sa nombreuse suite à Tiron qu'après la mort de Bernard; il ne crut pas pouvoir rendre un meilleur hommage à sa mémoire que d'emmener avec lui douze religieux pour les associer à ceux qui édifiaient déjà l'Écosse par l'exemple de leurs vertus.

Bernard était mûr pour le ciel. Une grave maladie vint lui offrir une nouvelle occasion d'exercer sa patience.

L'avant-veille de sa mort, Bernard apparut à une pieuse femme de Nogent-le-Rotrou, nommée Marie, alors qu'elle allumait un cierge devant les reliques conservées dans la tour du château de Nogent; il l'engagea à venir, dès le lendemain, le visiter avec sa fille qui se destinait à la vie du cloître, parce que plus tard, ajouta-t-il, il ne serait plus temps. Le lendemain, Marie arrivait à Tiron avec sa fille dont Bernard reçut les vœux. Quelques jours après, la jeune vierge allait rejoindre au ciel celui qui l'avait consacrée au Seigneur.

Les religieux, en veillant la nuit près de leur Abbé, aperçurent avec ravissement une foule de moines enveloppés de l'auréole des saints, qui entouraient le lit d'agonie. C'étaient les anciens religieux de Tiron, qui étaient morts tous en état de grâce, à l'exception d'un seul; celui-là avait osé recevoir la prêtrise sans passer par les ordres inférieurs, et les anges des ténèbres avaient emporté son âme dans les abîmes infernaux: c'est ce que révéla, le lendemain, saint Bernard à ses disciples, en leur adressant ses derniers adieux.

Après onze jours de souffrances, Bernard, âgé de soixante-dix ans, mourut le 14 avril de l'an 4417, sept semaines après son ami le B. Robert d'Arbrissel.

On transporta le corps du défunt dans l'église, où il resta exposé trois jours. Ses funérailles ressemblèrent plus à une fête triomphale qu'à une cérémonie de deuil. Pour rendre les derniers devoirs au saint Abbé, les grands quittèrent leurs châteaux; les cultivateurs, leurs champs; les marchands, leur négoce; les moines, leur église; les anachorètes eux-mêmes renoncèrent pour un jour au calme de leur solitude.

Sa mort fut révélée le même jour à un de ses religieux qui habitaient l'Angleterre, et à d'autres qui s'étaient établis sur les bords du Rhône.

Bernard avait composé des statuts pour la congrégation qu'il fonda, mais ils ne nous sont pas parvenus.

La congrégation de Tiron, qui fut une seconde réforme de l'Ordre de Saint-Benoît, comme celles qui s'accomplirent à Cluny, à Cîteaux, à la Grande-Sauve, fit de rapides progrès après la mort de son fondateur. Outre la maison-mère de Tiron, elle comptait dix abbayes en France et en Angleterre, ainsi qu'un grand nombre de prieurés et de cures, répartis dans les diocèses de Chartres, du Mans, de Paris, de Rouen, d'Avranches, de Nantes, de Soissons, etc. Les religieux étaient vulgairement désignés sous le nom de moines gris, à cause de la couleur de leur vêtement; ils prirent plus tard l'habit noir des Bénédictins. Au XVIIIe siècle, la congrégation cessa d'exister; Tiron et la plupart des autres maisons s'agrégèrent alors à la congrégation de Saint-Maur. Quelques-unes aussi passèrent à d'autres Ordres, ou furent supprimées.

14 AVRIL.

Le culte de saint Bernard d'Abbeville, localisé d'abord à Tiron, s'étendit ensuite à toutes les maisons de la Congrégation.

Le Saint-Siège a autorisé, en 1861, le culte du saint abbé pour le diocèse de Chartres. C'est le 14 avril qu'on célèbre sa fête.

Par un indult apostolique du 19 avril 1866, le Saint-Siège a aussi autorisé Mme l'évêque d'Amiens à insérer, quand il le voudrait, dans la liturgie de son diocèse, l'office du Saint, tel qu'on le récite dans le diocèse de Poitiers.

On représente saint Bernard d'Abbeville dans un ermitage, occupé au métier de tourneur.

Geoffroy le Gros, moine de l'abbaye de Tiron, l'un des derniers disciples de Bernard, écrivit la Vie de son Abbé, de 1137 à 1148, et le dédia à Geoffrey, évêque de Chartres. — Nous avons extrait cette vie de l'Hagiographie d'Amiens, par M. Corbief, en l'abrégeant.

Événements marquants

  • Départ pour le Poitou et entrée au monastère de Saint-Cyprien (1066)
  • Réforme de l'abbaye de Saint-Savin en tant que prieur (1076)
  • Vie érémitique dans la forêt de Craon sous le nom de Guillaume
  • Retraite sur l'île de Chaussey (1099-1100)
  • Participation au Concile de Poitiers et opposition au roi Philippe Ier (1100)
  • Voyages à Rome pour défendre l'indépendance de Saint-Cyprien face à Cluny
  • Fondation du monastère de Tiron (1109)

Miracles

  • Une chandelle allumée tombe sur une Bible sans brûler les pages
  • Vision de la mort de l'abbé Gervais dévoré par un lion
  • Prophétie sur la mort de dix-neuf moines
  • Apparition de la Vierge Marie à Saint-Savin
  • Un loup ramène un veau égaré au monastère
  • Guérison d'un enfant aveugle-né à Saint-Lubin de Chassant

Citations

Puisque nous trouvons un roi de la terre, sans le chercher, nous devons présager que nous saurons trouver le Roi du ciel.

— Texte source, rencontre avec Philippe Ier

Qu'ai-je à craindre de la pauvreté ? Le Seigneur n'a-t-il point promis de procurer le nécessaire à celui qui cherche avant tout son royaume ?

— Texte source, départ pour Chaussey