Saint François de Paule

Fondateur de l'Ordre des Minimes

Fête : 2 avril 15ᵉ siècle • saint

Résumé

Né en Calabre en 1416, François de Paule fonda l'Ordre des Minimes, caractérisé par une austérité extrême et le vœu de vie quadragésimale. Célèbre pour ses innombrables miracles et son don de prophétie, il fut appelé en France par Louis XI mourant. Il finit ses jours au Plessis-lès-Tours en 1507, laissant derrière lui une réputation de sainteté universelle.

Biographie

SAINT FRANÇOIS DE PAULE,

FONDATEUR DE L'ORDRE DES MINIMES

Ô que la paix est une sainte marchandise qui mérita d'être achetée bien clairement ? Confirment ingénûment que les prospérités et les honneurs du monde sont souvent cause de notre perdition !

Nous ne pouvons commencer plus à propos la vie de ce saint fondateur, que par cette sage réflexion du cardinal Bellarmin : Dieu l'a envoyé sur la terre avant que le démon fit naître les hérésies de Luther et de Calvin, qui devaient combattre l'abstinence, le jeûne, le Carême et les autres exercices de la pénitence et de la mortification chrétienne, afin qu'établissant dans l'Église un Ordre religieux qui fit une profession particulière de ces exercices, et surtout de l'abstinence perpétuelle du Carême, il servit aux fidèles, non-seulement d'exemple, mais aussi de défense et d'antidote contre un venin si dangereux. Nous travaillerons d'autant plus sûrement sur un si digne sujet, qu'outre les vies qui ont été composées avant nous, nous avons devant les yeux les sources mêmes d'où elles ont été tirées, à savoir : les dépositions de près de trois cents témoins, qui furent entendus pour la canonisation de ce grand serviteur de Dieu, les lettres qui furent écrites au pape et aux cardinaux pour l'obtenir, la relation de ses vertus et de ses miracles, qui fut faite dans un consistoire secret devant Sa Sainteté ; la bulle même de sa canonisation, et les mémoires de quelques-uns de ses religieux qui ont vécu longtemps avec lui.

Paule, petite ville de la Basse-Calabre, au royaume de Naples, fut sa patrie ; de là le surnom de François de Paule ; car c'était l'usage, chez les religieux d'Italie, d'ajouter à leur nom de baptême celui de la ville d'où ils sont natifs. Son père se nommait Jacques Martorille, ou Martotille, et était un fort honnête bourgeois de la même ville, qui vivait de son bien, et n'ayant point de charges publiques, ni d'autres emplois extérieurs dont nous ayons connaissance, passait sa vie dans la pratique du jeûne, de l'oraison et des autres exercices de la piété chrétienne. Sa mère s'appelait Vienne de Fuscaldo, château voisin de Paule. C'était aussi une dame très-pieuse, et qui répondait admirablement aux bonnes inclinations de son mari. Nous verrons, dans la suite de cette vie, des marques particulières de leur insigne vertu. Le temps de sa naissance a été contesté par quelques auteurs, qui l'ont voulu différer jusqu'en l'année 1438 ; mais le P. Giry a montré, par des preuves invincibles, dans une dissertation imprimée l'an 1680, pour répondre à leurs arguments, qu'il la faut mettre, selon l'ancienne tradition et le témoignage de tous ses historiens, en l'année 1416. C'était la sixième de l'empire de Sigismond, en Allemagne ; la trente-sixième du règne de

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Charles VI, en France, et la seconde du concile de Constance, assemblé pour éteindre le schisme entre Grégoire XII, Jean XXIII et Benoît XIII, qui se disaient tous trois souverains Pontifes, et étaient tenus pour tels dans le ressort de leurs obédiences. Le mois et le jour où notre Saint vint au monde nous sont incertains ; quelques écrivains ont avancé que ce fut le 27 mars, que l'on croit être le jour auquel Notre-Seigneur est ressuscité ; mais comme il n'y a point d'historien contemporain qui le dise, et qu'il ne paraît pas que cela soit venu jusqu'à nous par tradition, nous ne pouvons le donner pour certain.

Jacques Martotille et Vienne étant restés quelques années sans avoir d'enfants, eurent recours à Dieu, par les mérites de saint François d'Assise, fondateur de l'Ordre des Mineurs, pour obtenir ce fruit de leur union conjugale ; et, afin que leurs prières fussent plus efficaces, ils firent vœu, s'ils avaient un fils, de lui faire porter le nom de ce glorieux patriarche qu'ils prenaient pour leur intercesseur. Ils ajoutèrent à ce vœu beaucoup de larmes, de mortifications et d'aumônes, qui fléchirent aisément le cœur de celui qui n'avait différé de leur accorder cette faveur, qu'afin que notre Saint fût plutôt un fruit de la grâce qu'un effort de la nature, et qu'il parût dès sa naissance destiné à de grandes choses, comme un Isaac, un Samson, un Samuel et un Jean-Baptiste, tous quatre nés de mères stériles. Ainsi, peu de temps après, Vienne se trouva enceinte, et au bout de neuf mois elle mit au monde ce fils, qui devait être le bonheur de sa famille, la gloire de sa patrie, et l'instituteur d'un nouvel Ordre religieux dans l'Église. On raconte qu'au moment de sa naissance il parut, sur le toit de la maison de ses parents, comme des lampes ardentes ou des flammes de feu, pour marquer qu'une nouvelle lumière venait de se lever sur la terre. Cette maison a depuis été consacrée et changée en une chapelle, où les religieux Minimes de Paule vont souvent célébrer le sacrifice auguste de la messe.

Dès que cet enfant fut né, son père eut soin de le faire baptiser, et il fut nommé François, pour accomplir le vœu par le moyen duquel il avait été obtenu. Philippe de Commines, au livre VIII de ses *Commentaires*, l'appelle Robert ; mais il faut nécessairement qu'il ait eu de mauvais mémoires, puisqu'il est le seul qui lui donne ce nom, et que, dans tous les procès de sa canonisation, où, comme nous avons dit, près de trois cents témoins ont déposé ; dans toutes les Bulles des Papes données de son temps en faveur de son Ordre ; dans toutes les lettres-patentes de nos rois qui le concernent, et dont les originaux se voient encore dans les registres de la Chambre des Comptes, à Paris, et dans tous les auteurs qui ont parlé de lui depuis deux cents ans, il n'est point autrement appelé que François. Plusieurs ont cru que Commines avait écrit François, et que le nom de Robert ne s'est glissé dans ses copies que par la faute de ceux qui ont transcrit ses ouvrages ; ce qui est assez probable, vu le nombre infini de fautes qui se trouvent ordinairement dans les copies écrites à la main.

La joie des parents de notre Saint fut bientôt traversée par un accident qui les mit extrêmement en peine : comme il était encore au berceau, il lui survint à l'œil une fluxion, ou tumeur considérable, qui le mit dans un danger évident d'en perdre l'usage. Un des témoins, qui a déposé à Tours pour sa canonisation, dit même qu'il avait apporté ce mal en naissant, et que, quand il vint au monde, il ne voyait que d'un œil. Cela obligea ces saintes personnes de faire un second vœu pour sa guérison : ce fut de lui faire porter un an entier le petit habit du même saint François d'Assise dans un couvent de son Ordre, lorsqu'il serait plus avancé en âge ; l'enfant fut aussitôt délivré de ce mal, et il ne s'en sentit jamais le reste de sa vie ; il lui en demeura seulement une petite cicatrice, marque de la faveur miraculeuse qu'il avait reçue de Dieu. Sa naissance fut suivie, quelque temps après, de celle d'une fille appelée Brigide, laquelle fut mariée à Antoine d'Alexio, gentilhomme du pays ; elle est devenue, par son fils André, qui vint en France à la suite de son saint oncle, la tige féconde des illustres familles d'Alesso, de Chaillou, d'Eaubonne, d'Ormesson, de Léseau, de Courcelles et de beaucoup d'autres, que leurs grandes charges et leur probité singulière, ont rendues si recommandables par tout le royaume. En effet, ils se reconnaissent tous pour petits-neveux de saint François de Paule, et se tiennent plus honorés de cette qualité que de celles de présidents, de conseillers d'État, de maîtres des requêtes et d'autres semblables qu'ils ont portées avec tant de gloire.

Ce fut assez à Jacques Martotille et à Vienne d'avoir un fils et une fille ; ils renoncèrent, après la naissance de celle-ci, à tout usage du mariage, et, d'un consentement mutuel, ils firent vœu de continence. La ferveur de Jacques fut même si grande, qu'il entra dans l'Ordre des Minimes, établi par son fils, et y vécut avec une piété tout à fait exemplaire ; il prit ainsi place dans les chroniques du même Ordre, parmi les personnes les plus illustres en sainteté, qui en ont honoré les commencements. François ne put recevoir d'un père si parfait, et d'une mère si vertueuse, qu'une éducation toute sainte. Son enfance se passa dans une innocence, une candeur et une dévotion merveilleuses. Comme l'Église l'assure en son Office, il macérait déjà son corps par des veilles et des abstinences continuelles ; tout son plaisir était de passer les journées entières dans les temples, pour y converser avec Dieu et y entendre sa parole ; ses mœurs y étaient si pures, et la crainte qu'il avait de Dieu si tendre et si parfaite, qu'il donnait déjà des marques visibles de cette grande sainteté, qui a depuis paru en lui avec tant d'éclat. Il est même croyable qu'il commença dès ce temps à garder toute l'année les mortifications du Carême, puisque nous apprenons, des procès de sa canonisation, que son père observait cette manière de vivre, et qu'il y a beaucoup d'apparence qu'il la faisait aussi observer dans toute sa famille. Nous ne lisons point qu'il ait été aux écoles ; mais ses parents lui apprirent ce que le Saint-Esprit voulait qu'il apprît des hommes, et dont il ne se réservait pas de l'instruire immédiatement et par lui-même. On rapporte deux réponses qu'il fit à sa mère étant encore fort petit, qui marquent assez la prudence divine et la piété extrême dont il était doué. Comme elle le pressait de se couvrir la tête, à cause du froid, en disant son rosaire, il lui dit : « Que s'il parlait à la reine, bien loin de lui ordonner de se couvrir, elle lui commandait, au contraire, de se tenir nu-tête ; qu'ainsi elle ne devait pas exiger de lui qu'il se tînt couvert en parlant à la Sainte Vierge, qui est la Mère de Dieu et la Souveraine de l'univers ». Cette pieuse dame l'exhortant à s'aller divertir quelque temps avec les autres enfants de son âge, il lui répondit : « Qu'il irait bien volontiers si c'était sa volonté ; mais que, pour lui, dont tout le plaisir était d'aimer et de servir Dieu, il n'y trouverait point d'autre satisfaction que celle de lui rendre obéissance ».

Lorsqu'il eut atteint l'âge de treize ans, un religieux en l'habit de Saint-François, lui apparut et l'avertit qu'il était temps d'accomplir le vœu que ses parents avaient fait pour sa guérison, lorsqu'il n'était encore qu'au berceau. Il leur en parla aussitôt, et les supplia de n'en point différer davantage l'exécution. Ils le menèrent donc au couvent des Cordeliers de la ville de Saint-Marc, distante d'une journée de celle de Paule, jugeant que ce couvent, où toute la rigueur de l'observance était gardée, reviendrait mieux à ses inclinations que celui de Saint-Lucide, qui était plus proche. Ce fut là que ce saint enfant jeta les fondements de la vie si austère qu'il a pratiquée jusqu'à la mort. Quoiqu'il n'y ait reçu que le petit habit que l'on donne à ceux qui sont obligés par vœu, il gardait néanmoins toute la règle avec plus d'exactitude et de ferveur que les religieux les plus robustes et les plus zélés pour les devoirs de leur profession. Il quitta, dès lors, les chemises et la chaussure, et ne voulut porter sur sa chair qu'une grosse tunique, extrêmement rude, que l'on dit être encore en son couvent de Naples. Les religieux de son monastère mangeaient de la viande, selon la liberté de leur règle ; mais lui, que Dieu appelait à une vie plus éminente, n'en mangeait point et observait exactement la vie de Carême. Sa conversation était si douce, son obéissance si prompte et si parfaite, son silence et sa mortification si ravissants, son humilité si profonde, qu'ils embaumaient toute cette maison et lui conciliaient l'amour et le respect de tous les Frères. On le chargeait souvent de plusieurs offices, comme d'aider le sacristain, le dépensier, le réfecturier et l'infirmier ; mais quelque incompatibles que fussent ces occupations, il s'en acquittait néanmoins toujours très-parfaitement ; cela a fait croire à quelques religieux de ce couvent, comme eux-mêmes l'ont déposé, qu'il était en même temps en plusieurs lieux. Un jour, le sacristain l'ayant précipitamment envoyé chercher du feu pour l'encensoir, et ne lui ayant rien donné pour l'apporter, il en apporta innocemment dans le devant de sa robe, sans qu'elle en fût nullement endommagée. Une autre fois, le dépensier étant tombé malade, et la charge de la cuisine lui ayant été donnée, il disposa la viande dans le pot pour le dîner, et le mit sur des cendres froides ; puis, étant allé à l'église pour en apporter du feu, une douce extase l'occupa si profondément, qu'il y demeura jusqu'au temps de la réfection. Le gardien le fit avertir de ce manquement, et du trouble que sa dévotion indiscrète allait causer dans la communauté. Le saint enfant, sans s'émouvoir, le pria de faire sonner le repas à l'heure ordinaire, et, étant entré dans l'office, il fit bouillir les viandes si parfaitement dans un moment, qu'elles furent prêtes pour être servies sur-le-champ à toute cette compagnie de serviteurs de Dieu.

Une vie si parfaite et si remplie de miracles fit souhaiter à l'évêque de Saint-Marc de voir cet admirable enfant, et aux Pères Cordeliers de le retenir parmi eux pour le faire entrer dans leur Ordre ; mais Dieu l'appelait à autre chose, et d'ailleurs son humilité ne lui pouvait pas permettre de demeurer dans un lieu où de si grands prodiges lui pouvaient attirer trop d'honneur ; dès que l'année de son vœu fut expirée, il voulut en sortir. Il fit venir pour cela ses parents, et les supplia de le mener en pèlerinage à Assise, à Notre-Dame-des-Sept-Anges, et en d'autres lieux de dévotion qu'il s'était obligé de visiter, ce qu'ils firent bien volontiers. L'auteur, qui a écrit son histoire de son vivant, et qui avait été près de quarante ans un de ses religieux, assure qu'il alla aussi à Rome pour honorer les sépulcres des saints Apôtres, et qu'y ayant rencontré en chemin un cardinal qui marchait avec grand éclat, il prit la hardiesse de lui remonter que Notre-Seigneur et ses disciples avaient été bien éloignés de cette pompe. Ce cardinal prit ce reproche en bonne part, étant touché de la modestie et de la sainteté qui paraissaient sur son visage ; mais il lui dit qu'il ne devait pas se scandaliser de ce qu'il voyait, parce qu'on était venu à un temps où l'autorité ecclésiastique serait méprisée si elle ne se rendait vénérable par ces apparences extérieures. Au retour de Rome, il visita les monastères et les ermitages les plus

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célèbres, qui étaient sur son passage ou à côté ; on doit probablement mettre dans le nombre le Mont-Cassin, où l'exemple admirable de saint Benoît, qui s'était retiré en solitude dès l'âge de quatorze ans, put beaucoup l'animer à faire la même chose. La tradition porte aussi qu'il fut chez les ermites du Mont-Luc, à Spolète, dont il semble avoir imité la forme d'habit dans les vêtements qu'il a depuis donnés à ses religieux.

Le mépris du monde et le feu de la charité qui l'embrasait de plus en plus, ne lui permirent pas de retourner jusqu'à la maison de ses parents ; car, avant d'arriver à Paule, il leur demanda la permission de se retirer en un lieu solitaire de leur domaine : ces saints parents n'eurent pas de peine à lui accorder cette faveur, parce qu'étant éclairés d'une lumière divine, ils coopéraient avec joie aux desseins de la Providence sur leur fils. Ils lui fournirent même des vivres tant qu'il demeura en ce lieu, afin qu'étant dégagé de tous les soins de la vie, il n'eût rien à faire qu'à s'occuper de la méditation des vérités éternelles. Cependant cette retraite ne lui semblant pas assez secrète ni assez séparée de la fréquentation du monde, il ne s'y arrêta que fort peu de temps ; et quelques mois après, il en choisit une autre, non-seulement plus éloignée, mais plus affreuse et plus déserte. C'était le coin d'un gros rocher élevé au-dessus de la mer, et environné d'autres rocs, que leur hauteur et leur aspérité rendaient de très-difficile accès. Il y trouva une cavité qu'il agrandit par son travail, et dont il fit une caverne assez grande pour s'y loger. On la voit encore aujourd'hui ; elle est longue de huit palmes, large de cinq et haute de sept ; mais l'entrée en est si étroite, qu'on n'y peut passer que de côté. Les pèlerins la visitent avec beaucoup de dévotion, et y révèrent une figure de notre Saint représenté à genoux, et les yeux élevés vers le ciel.

Il redoubla cette ferveur qu'il avait toujours fait paraître pour les exercices de la pénitence et de la vie intérieure. Son lit était le roc, son aliment quelques herbes ou racines qu'il trouvait entre les rochers et dans les bois, ou que la charité de ceux qui le visitaient lui fournissait, avec de l'eau pure qu'il puisait dans un torrent voisin ; son vêtement, un habit vil et grossier, sous lequel il portait un rude cilice ; son occupation, la prière, les larmes, la contemplation des choses divines, et quelquefois de consoler ou d'instruire des personnes du voisinage qui avaient recours à lui. Nous ne savons rien en particulier, ni des combats que le démon lui livra en ce lieu, ni des victoires qu'il remporta sur cet ennemi des hommes, ni des visites qu'il reçut du ciel, ni enfin des grâces dont il plut à Dieu de le favoriser ; parce que son humilité lui a fait tenir toutes ces choses sous le secret ; mais le progrès admirable qu'il fit en si peu de temps dans le silence de cette caverne, et qui le rendit capable d'être instituteur d'un Ordre religieux dès l'âge de dix-neuf ans, nous doit faire juger que ses tentations y furent grandes, ses victoires signalées, son commerce avec les habitants du ciel fréquent et ordinaire, et ses grâces précieuses et abondantes.

On pourrait demander de qui il reçut l'habit de religieux. La tradition des couvents de Calabre est qu'il le reçut de la main d'un ange ; et l'on montre encore, à Paterne, un chaperon que cet esprit bienheureux lui aurait mis sur la tête. Aussi a-t-il fait de grands miracles ; et, l'année 1456, comme la peste ravageait tout le royaume de Naples, on le mit dans de l'eau, d'après l'avis que le Saint en fit donner par un laboureur, auquel il apparut durant son travail : il guérit sur-le-champ tous les pestiférés qui

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burent de cette eau : ce fait fut attesté peu de temps après, dans une information juridique faite par le R. P. Sébastien Quinquet, alors visiteur, et depuis général de son Ordre. Si quelqu'un s'imagine que cette tradition est plutôt pieuse que certaine, nous lui permettons de croire qu'il reçut l'habit des mains de l'archiprêtre de Paule, ou de quelque autre ecclésiastique député pour cela par l'Ordinaire, à moins qu'il ne l'ait reçu de quelqu'un de ces saints ermites, chez qui il avait passé en revenant de Rome, comme saint Benoît le reçut à Sublac du solitaire Romain. On pourrait encore être en peine de savoir où il entendait la messe, et recevait la communion, tout le temps qu'il fut retiré dans sa caverne ; d'autres saints ont été dispensés, par une voie extraordinaire, de l'obligation de ces préceptes, pendant qu'ils étaient cachés dans la solitude, comme on n'en peut pas douter d'un saint Paul, d'un saint Onuphre, et d'autres semblables. Mais je ne vois pas de nécessité d'attribuer cette dispense à celui dont nous écrivons la vie ; et je penserais plus volontiers que, jusqu'au temps où on lui bâtit une chapelle, où on lui venait dire la messe, il allait participer aux divins Mystères en l'église la plus voisine.

Sa sainteté et sa vie si extraordinaires attirèrent bientôt à sa grotte quantité de personnes, pour jouir de sa conversation et pour recevoir de lui du soulagement dans leurs peines ; mais il fut cinq ou six ans sans que nul s'offrit pour imiter sa pénitence et pour demeurer avec lui. Au bout de ce temps (1435), quelques personnes le prièrent de les recevoir pour ses disciples. Sa charité éminente, son zèle pour le salut des âmes, ne leur put refuser cette faveur. Il les admit avec lui ; et pour les loger, il fit d'abord bâtir un petit ermitage, composé seulement de trois cellules, avec une belle chapelle pour chanter les louanges de Dieu et pour recevoir les Sacrements. On ne peut dire avec certitude ni le nombre, ni les noms de ceux qu'il reçut alors en sa compagnie. On en remarque ordinairement douze ; mais entre ceux que l'on met de ce nombre, il y en a très-assurément qui n'ont pu avoir l'âge de se joindre à lui, que plusieurs années après, comme il est aisé de l'inférer à l'année de leur mort. Ce qui est certain, c'est qu'il a vécu avec eux sous les règles de la vie érémitique dans une austérité, une innocence et une ferveur merveilleuses. Il était aussi comme le refuge de tous les pauvres du pays, et il exerçait à leur endroit, non-seulement la charité spirituelle en les consolant dans leurs afflictions, les conseillant dans leurs doutes et les fortifiant dans leurs tentations, mais encore la charité corporelle, en guérissant leurs plaies et leurs maladies, de quelque nature qu'elles fussent, et leur fournissant, même miraculeusement, de quoi vivre dans leurs nécessités.

Le nombre de ses imitateurs s'augmentant continuellement, il prit enfin la résolution de bâtir un monastère et une plus grande église, avec la permission de Pyrrhus, archevêque de Cosenza, qui, n'ayant été sacré, selon Ughelli, qu'en l'année 1452, ne lui put donner cette permission avant ce temps. Ce fut alors que Dieu fit paraître avec éclat ce que peut faire un homme qui est animé de son esprit et rempli de sa force et de sa vertu. On peut dire, sans exagération, qu'il n'entra pas tant de pierres et de pièces de bois dans ce nouveau bâtiment, que François ne fit de miracles et de choses prodigieuses pour sa construction. Il avait pris d'abord des alignements fort étroits pour son église, ne voulant pas s'engager à un édifice qui surpassât ses moyens ; mais comme les murs commençaient déjà à s'élever, un religieux, en habit de Cordelier, se présenta soudain devant lui et le reprit, quoiqu'avec beaucoup de civilités et de témoignages d'affection, de

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ce qu'il faisait son église si petite ; le Saint lui répondit : « Qu'il l'aurait faite volontiers plus grande, mais que sa pauvreté ne lui permettait pas de porter plus haut son entreprise ». — « Ne craignez rien », lui répliqua le religieux ; « abattez ce qui est déjà commencé, et prenez un plus grand dessin : Dieu en tirera sa gloire et vous pourvoira libéralement de tout ce qui vous sera nécessaire ». Le Saint, qui n'avait pas moins de courage et de confiance en Dieu que d'humilité, acquiesça sans difficulté à son ordre. Il fit démolir les murs en sa présence, et prit avec lui l'alignement d'un édifice plus beau et plus spacieux ; et à peine cela fut-il achevé, que cet admirable architecte disparut, sans qu'on sût ni d'où il était venu, ni où il était allé. Ce qui a donné à penser au pape Léon X, dans la Bulle de canonisation de notre Saint, que ce religieux était saint François d'Assise. Cette histoire est aussi rapportée de la manière que nous venons de l'écrire, dans un des procès de sa canonisation, par un témoin qui assure avoir été présent à toute cette action. Quelques jours après, un seigneur de Cosenza, probablement Jacques Tarsia, baron de Beaumont, vint trouver le Saint et lui présenta une somme d'argent considérable, avec quantité de bestiaux, pour contribuer aux frais de ce bâtiment. Une infinité d'autres personnes lui offrirent aussi, les unes de l'argent, les autres des instruments et des matériaux, les autres leurs journées et leurs peines pour avancer l'ouvrage ; et comme il agréa leurs offres, sachant bien qu'elles ne seraient pas sans récompense, on vit travailler à ses ateliers, non-seulement des ouvriers charitables, qui prenaient quelques jours sur leurs semaines pour les consacrer à cette œuvre de piété ; mais aussi des hommes de haute condition, des dames faibles et délicates et de jeunes enfants de noble naissance, qui se faisaient gloire de porter des pierres, du bois et du ciment, comme des manœuvres, pour participer au mérite de cette entreprise. Il y eut même des malades qui trouvèrent leur guérison en se mettant à y travailler, malgré toute l'impossibilité où la maladie les réduisait, comme le rapporte le dix-septième témoin du procès fait à Cosenza ; ce dernier assure que, s'étant fait porter vers le Serviteur de Dieu, pour être soulagé d'une douleur à la cuisse qui le tourmentait si cruellement, qu'il ne pouvait mettre le pied à terre, ce saint Patriarche lui dit d'abord que ce mal lui était arrivé en punition de ce qu'il avait querellé sa mère ; ensuite, il lui ordonna, pour sa guérison, d'apporter seul au bâtiment une poutre, que deux bœufs n'auraient pas même pu remuer. Cet homme fit là-dessus quelque résistance, et lui dit : « Comment voulez-vous, saint Père, que je porte cette poutre, malade et estropié comme je suis, puisque, quand je serais en pleine santé, et que j'aurais plusieurs hommes avec moi, je ne pourrais pas la soulever ? » Mais le Saint lui dit : « Par charité faites ce que je vous ordonne : vous le pouvez ». Il le fit, il chargea cette poutre sur son dos et l'apporta au bâtiment, et, dans cette action, sa cuisse malade fut parfaitement guérie. Il en arriva de même à une femme de la ville de Cortone, qui était paralytique depuis trente ans, et qui fut amenée devant le Saint dans une chaise. Il lui commanda de prendre une pierre qui était proche, et de la porter au lieu où il la fallait placer ; elle fit effort pour se lever et pour obéir, et dans cet effort elle recouvra si parfaitement l'usage de ses membres, qu'en action de grâces elle voulut travailler plusieurs jours, et depuis, elle embrassa la règle du Tiers Ordre établi par son libérateur.

Ce genre de miracle, de rendre les pierres et le bois légers, quelque pesants qu'ils fussent, et de les lever, ou de les faire lever sans difficulté, lui fut ordinaire dans tout le cours de cette construction. Il transporta lui-même, en un autre endroit, une roche d'une grosseur prodigieuse, qui empêchait les fondations du dortoir, et qu'un grand nombre d'ouvriers n'avaient pu remuer, ni fendre et mettre en pièces. Il porta lui seul, au haut du clocher, une pierre de taille que quatre hommes fort robustes avaient beaucoup de peine à soulever. Il tira lui seul, d'une forêt et du bord d'une rivière, des pièces de bois que plusieurs manœuvres ensemble avaient inutilement tenté d'en tirer. Il en chargea d'autres de même poids sur ses épaules et sur celles de ses ouvriers, sans que ni lui, ni les autres en ressentissent la pesanteur, comme si les anges les eussent soutenues et les eussent portées avec eux. De plus, des arbres tortueux ont été redressés, des solives brutes ont été équarries et disposées à mettre en œuvre, et des fosses nécessaires à préparer les matériaux ont été creusées à sa seule parole et sans y employer le travail des hommes ni le secours des instruments.

Il y a surtout trois miracles qui ont rendu ce bâtiment célèbre, non-seulement dans la Calabre, mais aussi dans toute l'Italie et même dans l'Europe. Le premier est celui d'une fournaise de chaux allumée depuis vingt-quatre heures, où il entra sans se brûler. La violence de la flamme l'avait tellement crevée, qu'elle faisait feu de tous côtés et qu'elle menaçait d'une ruine prochaine : ce qui aurait gâté la chaux et aurait fait un tort considérable à tout l'atelier. Les maçons, troublés de cet accident, jetèrent un grand cri et appelèrent le Saint au secours. Il y vint incontinent, et, voyant d'un côté le danger évident de perdre cette matière qui lui était nécessaire pour l'œuvre de Dieu, et, de l'autre, la peine et le trouble de tant d'ouvriers, il s'arma d'une ferme confiance en la bonté du Tout-Puissant, et ne fit point difficulté d'entreprendre par lui-même la réparation de cette fournaise. Il entra donc dedans et en boucha, avec du mortier, toutes les fentes ; il en fit de même au dehors, et rejoignit si bien les murs qui se séparaient, que les ouvriers, qu'il avait envoyés prendre leur repas afin qu'ils ne fussent point témoins de cette action, revenant sur le lieu, trouvèrent la fournaise en bon état, et le saint qui se lavait les mains. Ceux que la curiosité ramena plus tôt, l'en virent sortir aussi frais et aussi sain que s'il n'avait bougé de son oratoire. La Bulle de sa canonisation, et le disciple qui a écrit son histoire de son vivant, font foi de cette grande merveille, et le sixième témoin du procès fait à Cosenza, pour cette canonisation, assure que cette chaux se multiplia ensuite miraculeusement, et que, contre toutes les apparences humaines, il y en eut assez pour faire tout l'ouvrage.

Le second miracle est celui d'une pierre d'une grandeur prodigieuse, laquelle, se détachant de la montagne, roulait impétueusement vers le nouveau monastère avec un péril manifeste, non-seulement de le renverser, mais aussi d'écraser plusieurs ouvriers qui y travaillaient en divers endroits. Le danger fit crier tous ceux qui étaient présents ; mais le Saint, sans se troubler, éleva son cœur vers le ciel, et, par une parole de foi, il arrêta et fixa subitement cette roche dans la plus grande précipitation de sa chute. Ensuite, il s'en approcha lui-même, et l'étaya avec son bâton ; ce qui fut si puissant, qu'elle demeura longtemps en cet état, exposée à la vue d'une infinité de monde qui vint voir ce prodige. Depuis elle fut fendue et mise en morceaux pour servir à l'achèvement du couvent. Il en suspendit encore une par la force du signe de la croix, sur le penchant du précipice ; et c'est peut-être celle que les habitants du lieu voient encore tous les jours se soutenir sans appui, et dans une situation où il serait naturellement impossible qu'elle ne tombât pas.

Le troisième est celui d'une fontaine miraculeuse que le Saint fit sourdre d'un rocher en le frappant seulement de son bâton, pour soulager ses ouvriers qui avaient trop de peine pour aller chercher de l'eau dans le torrent. Ce qui est plus étonnant dans cette fontaine, c'est qu'étant enfermée dans un bassin d'une pierre fort dure, et où il ne paraît point d'ouverture, l'on n'a jamais pu découvrir d'où elle tire ses eaux, et c'est néanmoins une chose impossible de la tarir ; et s'il arrive qu'on vide le bassin pour le nettoyer, en moins de cinq à six heures il se trouve entièrement rempli. Tous ceux qui ont été à Paule en sont autant de témoins oculaires. Le Saint y ayant jeté une truite morte, qu'on lui avait envoyée, elle recouvra incontinent la vie ; et, depuis, ces eaux ont servi à la guérison d'une infinité de malades. Ce qui fait qu'on y voit tous les ans, le premier jour d'avril, veille de la fête du Saint, un concours extraordinaire de monde. Combien de fois encore, en faveur de ces mêmes ouvriers, a-t-il produit ou multiplié du pain, du vin, des figues et d'autres aliments semblables, que la faim leur faisait demander ! Combien de fois a-t-il fait cuire subitement, pour eux et pour d'autres personnes, des légumes que l'on avait oublié ou négligé de faire cuire ! Combien de fois a-t-il remis en état de travailler ceux que des chutes et des blessures considérables avaient rendus incapables de faire la moindre chose !

Outre ces merveilles qui regardent principalement l'édifice du couvent de Paule, on ne saurait dire combien il en fit d'autres en même temps pour la guérison et le soulagement des hommes. Je ne fais point difficulté d'assurer, sur la déposition d'un nombre infini de témoins, qu'il n'y a point de sortes d'infirmités et de maladies qu'il n'ait guéries, ni de sens et de membres du corps humain sur lesquels il n'ait exercé la grâce et la puissance que Dieu lui avait données. Il rendit la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, l'usage des pieds et des mains aux estropiés, la vie aux agonisants et aux morts ; et, ce qui est encore plus considérable, la raison aux insensés et aux frénétiques. Les lépreux, les hydropiques, les paralytiques, les personnes affligées de la pierre, des écrouelles, de la colique, de la migraine et de tout autre genre de douleur, de plaies et d'ulcères, trouvèrent en sa charité un remède instantané. Il n'y eut jamais de mal, quelque grand et incurable qu'il parût, qui pût résister à sa voix ou à son attouchement. On accourait à lui de toutes parts, non pas un à un, mais à grandes troupes et par centaines, comme s'il eût été l'ange Raphaël et quelque médecin descendu du ciel ; et, selon le témoignage de ceux qui l'accompagnaient ordinairement, personne ne s'en retournait mécontent, mais chacun bénissait Dieu d'avoir reçu l'accomplissement de ce qu'il désirait.

Parmi ces prodiges, un des plus signalés fut la guérison du baron de Beaumont, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, et qui a été, en son temps, général de l'armée vénitienne dans la guerre de Pise. Il avait un abcès si horrible à la cuisse, qu'il en pourrissait les chairs jusqu'à l'os, et lui faisait souffrir des douleurs qui lui rendaient la vie insupportable. Il éprouva longtemps les remèdes des plus habiles chirurgiens du pays ; il en rechercha même de plus éloignés, mais ce fut inutilement ; enfin, il eut recours au Saint, qui, par sa prière et par le signe de la croix, le fit retourner chez lui en parfaite santé. Marcel Cardille, de la ville de Cosenza, était non-seulement lépreux, mais aussi perclus des pieds et des mains, et contrefait de tout le corps. Il avait aussi perdu la parole, et était devenu tout noir ; de sorte qu'on ne voyait presque plus en lui la figure ni l'apparence d'un homme. Il n'y avait point au monde de médecin qui eût osé entreprendre sa cure ; mais le Saint, auquel il fut conduit, le prenant seulement par la

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main, et l'exhortant à avoir une foi vive en Jésus-Christ, le fit lever sur ses pieds, et le rendit parfaitement sain. Nous devons encore rapporter cet autre miracle en faveur d'un jeune religieux de l'Ordre de Saint-Augustin, nommé François, qui, depuis, a été prieur au couvent du même Ordre, à Paule. Étant allé, par obéissance, couper du bois dans une forêt, il se donna, avec sa cognée, un si grand coup sur le pied, qu'il se blessa notablement, et que le sang sortait à gros bouillons de sa plaie ; le Saint, qui était dans la même forêt, vint aussitôt à lui, et, par son attouchement, qui fut comme un baume céleste, il le guérit sur-le-champ, et le remit au même état qu'il était avant sa blessure.

Entre plusieurs morts qu'il ressuscita aussi à Paule, le plus célèbre fut son propre neveu, que quelques auteurs croient avoir été Nicolas d'Alesso, frère d'André. Il avait souvent fait paraître un ardent désir d'être religieux dans l'Ordre que son oncle venait d'établir ; mais il n'en avait pu obtenir la permission de sa mère, qui, par un amour trop naturel, ne voulait pas être privée de ses enfants. Enfin, il tomba malade et mourut. Son corps fut porté à l'église du Saint pour y être enterré ; on fit publiquement ses obsèques, et l'on était prêt à le descendre dans la fosse ; mais cet homme divin, qui avait en ses mains les clefs de la vie et de la mort, empêcha qu'on le fit. Il prit ce corps, le porta à sa chambre, et la mère même, après beaucoup de prières et de larmes, le ressuscita. La mère vint le lendemain pour pleurer son fils. Il lui demanda si elle était résignée à la volonté de Dieu, et si elle consentait que cet enfant fût religieux : « Ah ! » répondit-elle, « que n'y ai-je consenti plus tôt, il serait présentement vivant, et j'aurais la consolation de le voir ; mais il est maintenant trop tard, et je ne le verrai ni séculier, ni religieux ». — « C'est assez », dit le Saint, « que vous y consentiez » ; et, au même instant, montant à sa chambre, il lui donna l'habit de son Ordre, et l'amena à sa mère, qui ne put assez louer Dieu de ses miséricordes envers elle et envers ce fils auquel il avait rendu la vie. Il a depuis vécu très-religieusement, tant en Italie qu'en France, sous l'obéissance de son oncle.

Mais quelque grands que fussent ces miracles de saint François de Paule, il faut avouer que le plus surprenant était sa propre personne et sa manière de vivre qui paraissait plutôt angélique qu'humaine. Quoiqu'il fût au milieu de tant d'ouvriers, et qu'il travaillât lui-même comme un manœuvre, il était néanmoins toujours dans une paix et une sérénité d'esprit très-parfaites ; elles paraissaient même sur son visage, où l'on ne voyait jamais rien de triste, mais une splendeur céleste, et un air de l'éternité. Son oraison était continuelle, et cette multiplicité d'occupations ne l'empêchait pas d'être sans cesse uni à Dieu, et d'avoir souvent des extases, des ravissements et des entretiens secrets et familiers avec le ciel. Un jour qu'il priait au pied du grand autel, pendant que les religieux étaient assemblés, il fut vu par deux prêtres et par un frère que la Providence divine y fit venir, tout environné de lumière, et ayant au-dessus de sa tête trois couronnes de gloire, ayant la forme de la tiare du souverain Pontife. Une autre fois, selon les mémoires de Jean de Milazza, l'un de ses disciples, l'archange saint Michel, auquel il était extrêmement dévot, et qu'il avait prié d'être son protecteur et celui de sa famille naissante, lui apparut dans un grand éclat, et lui présenta un cartouche environné de rayons comme une gloire de saint Sacrement contenant le mot Charité écrit en lettres d'un or céleste, et couché sur un champ d'azur, lui ordonnant de prendre ce signe pour les armes et le blason de tout son Ordre. Aussi, ce grand homme, dont la vie n'était plus que le pur amour de Dieu, ne faisait rien et n'ordonnait rien que par charité.

Si il faisait des voyages, s'il entreprenait des bâtiments, s'il recevait des religieux en sa compagnie, c'était par charité. S'il commandait au feu, à l'air, à l'eau, à la terre, aux arbres, aux rochers, c'était par charité. S'il rendait efficaces, pour la guérison des malades, des choses qui, d'elles-mêmes, leur auraient été inutiles ou même nuisibles, c'était par charité. « Par charité », disait-il, « prenez cette herbe, usez de cette poudre, mangez ce morceau, et vous serez guéri ». En un mot, il avait toujours la charité dans l'esprit, dans le cœur, sur la langue et dans les mains ; et comme il ne vivait que par elle, il n'agissait aussi que par elle. Encore un autre jour, plusieurs personnes étant à la porte de sa cellule, où il était enfermé, entendirent une mélodie admirable, et telle que l'on n'en entend point de semblable sur la terre, dont les anges prenaient plaisir à le récréer ; et cette mélodie apaisa la colère d'un homme qui venait lui faire insulte, parce que la terre que l'on tirait de ses fondations, étant emportée par un torrent, empêchait quelquefois ses moulins de tourner.

Malgré ces travaux il ne laissait pas de traiter son corps avec une rigueur que nous pourrions appeler impitoyable. Il n'avait point, en ce temps-là, d'autre lit que le plancher de sa cellule, avec une pierre ou un morceau de bois pour oreiller. Étant plus vieux, il coucha sur une natte ou sur un tas de sarments. Son sommeil était si court, qu'à peine méritait-il le nom de repos ; c'était pour donner plus de temps, et souvent les nuits entières à la prière. Non-seulement il gardait dans toute sa rigueur la vie de Carême, dont il a fait un vœu et une loi inviolable dans son Ordre ; mais il mangeait si peu, que plusieurs témoins n'ont point fait difficulté de dire de lui ce que Notre-Seigneur a dit de saint Jean-Baptiste : qu'il ne mangeait point. Son ordinaire était un peu de pain et d'eau sur le soir. Il était quelquefois deux ou trois jours, et même, avant les bonnes fêtes et dans les nécessités publiques, huit et dix jours sans rien prendre, et en oraison continuelle. On assure qu'il a passé une fois un Carême entier sans aliment, à l'imitation de Notre-Seigneur, de Moïse, d'Elie et de saint Siméon le Stylite. Le vin lui était inconnu, si quelque faiblesse ou maladie ne l'obligeait d'en goûter. Il portait assidûment la haire ou le cilice, et se déchirait le corps par de fréquentes flagellations qu'il se faisait avec une discipline de fer découpée en forme de scie. Son habit n'était ni pour le défendre du froid, ni pour le soulager dans les chaleurs, mais seulement pour couvrir son corps ; cet habit était, d'une part, fort rude et d'un poil grossier et piquant, et, de l'autre, si mal étoffé, qu'il n'était guère capable de le réchauffer. Il n'en changeait point qu'il ne fût tout à fait usé : tel est celui qu'il a laissé à Paule en venant en France, et que les actes de sa canonisation assurent avoir fait tant de prodiges. Et alors même il n'en prenait pas un neuf, mais quelqu'un moins mauvais, et qui avait déjà servi à un autre religieux. Enfin, son austérité était si prodigieuse, que le Pape, dans la Bulle de la même canonisation, est obligé de dire qu'il ne semblait pas qu'il eût un corps, mais plutôt que c'était un pur esprit.

Mais pendant qu'il se donnait tant de peine pour s'offrir en sacrifice agréable au Tout-Puissant, cette Bonté souveraine l'exemptait des douleurs qui suivent la condition de notre nature, et qui sont communes à tous les hommes. Il allait toujours nu-pieds par les sables brûlants, par les cailloux et les rochers les plus pointus, par les neiges, les glaçons, les ronces, les épines, l'eau et la boue, mais il y était comme invulnérable. Une infinité de témoins ont déposé que ces sables ne le brûlaient point, que ces cailloux et ces rochers ne le blessaient point, que ces neiges et ces glaçons ne le gelaient point, que ces ronces et ces épines ne le piquaient point, et que la boue même ne le salissait pas, parce que Dieu avait commandé à ses anges de le garder dans toutes ses voies. Quoiqu'il maniât continuellement des pierres, du bois et des outils, il avait néanmoins les mains aussi blanches et aussi délicates que s'il eût été un homme de cabinet qui n'eût travaillé que de la plume. Ses fréquentes sueurs dans un vieil habit, et qu'il ne dépouillait ni jour ni nuit, ne le rendaient point de mauvaise odeur ; au contraire, il s'exhalait ordinairement de son corps une odeur si suave, qu'elle embaumait ceux qui s'approchaient de lui. Son visage même ne paraissait se ressentir ni de ses austérités, ni de son âge, étant toujours assez plein, et avec un air serein et une couleur de feu. C'est ce qui faisait qu'on le regardait partout comme un Adam innocent au milieu du paradis terrestre, ou, pour parler avec Antoine Staramelle, dans une lettre au pape Léon X, comme un Dieu mortel, auquel toutes les créatures semblaient être soumises.

La rigueur qu'il exerçait contre lui-même ne retombait pas sur ses religieux. Il avait pour eux une douceur et une tendresse extrêmes, et ne souffrait pas qu'ils fissent rien sans sa permission au-dessus des règles ordinaires de l'observance. S'il était quelquefois obligé de les corriger et de les punir, il mêlait toujours l'huile avec le vin, et la miséricorde avec la justice. Bien loin d'abuser du rang et de la qualité de supérieur, il se faisait, en effet, le serviteur des moindres frères. Il nettoyait et raccommodait leurs habits, et même ceux des novices ; les servait au réfectoire, balayait l'église et le couvent, et s'appliquait avec joie aux autres ministères les plus vils de la maison, faisant ainsi son possible pour s'humilier d'autant plus que Dieu le relevait par des prodiges et par des grâces extraordinaires et sans exemple.

Nous parlerons dans la suite de ses autres vertus, dont nous trouverons partout des exemples héroïques. Il nous reste, avant de sortir du couvent de Paule, à dire que la prophétie lui était si ordinaire, qu'il semblait en avoir habituellement le don. Il savait ceux qui le devaient venir trouver pour leur guérison, et envoyait quelquefois au-devant d'eux pour les recevoir. Il pénétrait les causes de leurs maladies et leur marquait les fautes pour lesquelles Dieu les avait punis. Il lisait dans le fond des consciences et en découvrait les péchés les plus secrets. Il connaissait l'avenir, et les choses qui se passaient dans les lieux les plus éloignés lui étaient aussi présentes que si elles se fussent passées devant ses yeux. Il prédit, vingt ans auparavant, à ses religieux, le voyage qu'il devait faire en France, sans que rien le fit prévoir. Il y eut des malades qu'il assura de leur convalescence, et d'autres auxquels il dit que Dieu avait compté leurs jours, et qu'indubitablement ils mourraient ; ce qui s'est toujours trouvé véritable. Enfin, comme il semblait, par ses miracles, que Dieu lui eût fait part de sa toute-puissance, il semblait aussi, par ses prédictions, qu'il lui eût fait part de sa prescience. Mais ce que je trouve en tout cela de plus admirable, c'est que, soit qu'il fit des actions qui surpassaient entièrement les forces de l'homme, soit qu'il prédit des événements que la seule lumière prophétique lui pouvait découvrir, il le faisait toujours avec beaucoup de facilité et de simplicité : on eût dit que cette manière d'agir et de parler lui était naturelle, et qu'il n'y avait rien d'extraordinaire en toute sa conduite. Cela doit nous faire juger qu'il était, dès ce temps-là, arrivé à une si éminente perfection, que la grâce avec ses dons lui étaient comme passés en nature ; en quoi les théologiens font consister le plus haut degré de la vie mystique. Je n'ai

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rien dit de son autorité presque souveraine sur les démons, quoiqu'il en ait chassé plusieurs des corps des possédés durant sa première construction, parce que nous en aurons bientôt d'autres preuves ; mais je ne puis encore omettre en ce lieu que son humilité, son austérité et son grand amour pour Dieu l'avaient rendu si formidable à ces monstres d'enfer, qu'ils appréhendaient même ses disciples et tout ce qui lui appartenait, ou qu'il avait touché.

Pendant que ce grand thaumaturge jetait à Paule, de la manière que nous venons de dire, les premiers fondements de son Ordre, les habitants de Paterne, ville du même diocèse et peu éloignée de Paule, souhaitèrent d'avoir part à la bénédiction de leurs voisins. Ils le supplièrent donc de venir chez eux, et offrirent de lui donner un emplacement pour y établir une communauté religieuse. Paul de Rondace, gentilhomme de Paterne, qu'il avait reçu au nombre de ses enfants, et qui, depuis, a été son vicaire-général en Italie, joignit ses prières à celles de ses compatriotes pour que le Saint leur accordât cette grâce. Il se rendit enfin à leurs instances, et, ayant pris Paul et quelques autres religieux avec lui, il vint établir sa première colonie et son deuxième couvent à Paterne. On lui donna d'abord pour retraite la maison des Frères de la Discipline, c'est-à-dire des Pénitents qui se flagellaient publiquement, sise au faubourg, en attendant qu'on le pourvût d'une place et des autres choses nécessaires pour le bâtiment d'un monastère. Le temps qu'il demeura dans cette maison et avant ce nouvel édifice n'est pas certain ; ce qui est indubitable, et que nous apprenons d'un nombre presque infini de témoins, c'est qu'il fit, en cette construction, les mêmes prodiges et des choses encore plus surprenantes qu'il n'avait fait en celle de Paule. Il rendit, comme à Paule, les arbres et les pierres légères ; il entra, sans se brûler, ni lui, ni ses habits, dans une fournaise ardente ; il arrêta un rocher en l'air dans la plus grande impétuosité de sa chute, et fit sourdre une fontaine d'eau vive dans un lieu sec et où il n'y avait point d'eau. Il trouva miraculeusement des matériaux dans une terre qui était incapable d'en produire, fit cuire des pierres à chaux d'une manière invisible et sans qu'on y eût mis de feu ; il nourrit souvent tout son atelier de ce qui n'aurait pas suffi pour la nourriture d'un homme seul. Un démon s'était assis sur la pierre qui devait servir de clef à la grande porte de l'église, et la rendait si pesante, qu'il était impossible de la remuer ; notre Saint le contraignit de la lever lui-même, et de la porter au lieu où elle devait être placée. Il fit naître, en un instant, sept beaux châtaigniers, en mettant en terre sept châtaignes, pour apaiser la colère d'un homme qui se plaignait de ce qu'il en avait fait couper un dans ses bois, quoiqu'il ne l'eût fait qu'avec la permission de la femme qui avait présumé de la bonne volonté de son mari ; et les fruits de ces châtaigniers ont servi depuis, dans toute l'Italie, à la guérison d'une infinité de malades. Il fit servir des taureaux indomptés, et qui n'avaient jamais porté le joug, à charrier des tuiles pour ses couvertures ; ce qu'ils firent avec autant de douceur que s'ils eussent été domptés depuis dix ans. Un arbre, d'une grosseur prodigieuse, se trouvant au milieu du grand chemin qui conduisait à son église, et incommodant ainsi le passage, il le divisa, par sa seule parole, en deux moitiés, et fit reculer chaque moitié de plusieurs pieds pour laisser au milieu un suffisant espace, sans que ni l'une ni l'autre moitié perdit sa verdure ; et, par ce moyen, il accorda le différend de deux frères qui lui avaient donné le chemin, et qui disputaient ensemble de la propriété de cet arbre. Ces moitiés ont longtemps subsisté au même état ; mais les branches ayant été employées

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à faire des croix et des rosaires, l'on n'en voit plus à présent que les troncs. Enfin, il fit tant d'autres merveilles en cet édifice, que le couvent de Paterne fut appelé par excellence le Couvent des miracles.

Les guérisons des plaies, des ruptures et des maladies y furent aussi très-nombreuses. Un des témoins assure, comme l'ayant vu de ses propres yeux, qu'il guérit deux cents personnes en un jour. D'autres disent qu'il en guérissait à tous moments, et comme sans nombre, de même que s'il eût eu entre les mains les clefs de la santé et de la vie. On lui apporta un jour un petit enfant qui était venu au monde sans yeux et sans bouche ; il lui marqua avec sa salive les endroits où devaient être ces organes, et, à peine eut-il fait le signe de la croix, qu'il s'y forma deux beaux yeux et une bouche très-bien faite. Les aveugles, les sourds et les muets de naissance ne lui coûtaient pas plus à guérir, que ceux qui ne l'étaient devenus que par accident. On compte jusqu'à six morts qu'il a ressuscités en ce lieu, sans parler des personnes qui étaient à l'agonie ou abandonnées des médecins, qu'il a préservées, par sa prière, d'une mort prochaine et indubitable. Le plus renommé de tous ces morts fut Thomas d'Yvre, habitant de Paterne, auquel il rendit deux fois la vie : une fois après qu'il eut été écrasé sous la chute d'un arbre, et une autre fois après qu'il se fut brisé le corps en tombant du haut du clocher en bas, et c'est peut-être là l'unique exemple qui se puisse trouver dans l'histoire des Saints, de la double résurrection d'une même personne.

Ces cures miraculeuses faisaient un grand éclat. Les chirurgiens du pays, qui voyaient qu'elles leur ôtaient toutes leurs pratiques, firent solliciter sous-main le révérend Père Scozette, religieux Mineur de l'Observance, qui prêchait alors dans les principales chaires de Calabre, de prêcher contre le Saint, et de décrier publiquement sa vie, sa conduite et ses prodiges. Il s'y laissa facilement aller. On lui avait dit que le Saint se servait, pour ces guérisons, de quelques herbes ou de quelques poudres qu'il appliquait sur les plaies, (ce qu'il faisait par une profonde humilité, et pour cacher, autant qu'il lui était possible, cette grande puissance de faire des miracles que Dieu lui avait donnée) ; le religieux s'imagina qu'il y pouvait bien avoir en cela de la superstition. Il y eut aussi d'autres religieux de son Ordre qui l'y animèrent, soit par jalousie, soit par un zèle imprudent et précipité. Ainsi, ce grand prédicateur se mit à déclamer, dans ses sermons, contre la manière de vivre, si extraordinaire, de notre thaumaturge, contre le Carême qu'il faisait garder perpétuellement à ses enfants, et surtout contre ces guérisons dont on parlait tant. Le Saint fut averti de ces déclamations ; mais comme il ne cherchait en tout que la gloire de Dieu, et qu'il ne faisait rien que par son mouvement et par son esprit, il lui abandonna avec une patience et une douceur merveilleuses la protection de son innocence, et la défense de sa cause. Scozette voyant que ses discours, qu'il appuyait encore de ses entretiens familiers, ne faisaient point d'impression sur les esprits, parce qu'il n'y avait personne qui ne fût convaincu des grands mérites du Saint, résolut de le venir trouver lui-même pour lui en faire la réprimande, se persuadant aisément, qu'étant savant en philosophie et en théologie, il confondrait sans difficulté un pauvre Ermite qui n'avait jamais étudié. Le serviteur de Dieu le reçut avec sa candeur et son affabilité ordinaires, et pour mieux lui donner la facilité de s'expliquer, il le conduisit dans une chambre particulière auprès du feu. Le prédicateur se déchargea devant lui de tout ce qu'il avait déjà dit en public, et le traita même injurieusement, comme un homme qui trompait le monde par de faux miracles.

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Saint François ne s'en émut point ; mais après qu'il eut achevé ses plaintes, voyant que tout ardent qu'il paraissait, il était néanmoins intérieurement tout glacé par défaut de charité, il prit des charbons ardents dans ses mains, et, les pressant longtemps sans se brûler, il les lui présenta et lui dit agréablement : « Père Antoine, chauffez-vous par charité, car vous en avez grand besoin ». Ce religieux, touché de ce miracle, et se réveillant comme d'un profond sommeil, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Le Saint le releva, et, après l'avoir embrassé, il lui remontra sagement que l'homme, quelque faible qu'il soit de lui-même, peut néanmoins toutes choses lorsque Dieu s'en veut servir pour sa gloire. Depuis ce temps-là, ce prédicateur fut le grand panégyriste de saint François, et publia de tous côtés sa sainteté : il profita si bien du moment d'entretien qu'il avait eu avec lui, qu'il arriva en peu d'années à une très-haute perfection, que Notre-Seigneur a même manifestée par des miracles. Il est mort au couvent d'Amaltée, l'an 1470.

Le don de prophétie, qui avait paru dans notre Saint avec tant d'éclat au couvent de Paule, le suivit et l'accompagna aussi en celui de Paterne et partout ailleurs ; il y en a une infinité d'exemples mêlés parmi les miracles qui viennent d'être rapportés : car, comme la langue aussi bien que le cœur et l'esprit de ce grand homme étaient toujours entre les mains de Dieu, cette Sagesse adorable s'en servait ordinairement pour prononcer des oracles et pour découvrir des secrets qui pouvaient être utiles à l'amendement et à la guérison spirituelle de ceux qui s'adressaient à lui. Pour les possédés, il en délivra aussi beaucoup à Paterne ; et un, entre autres, qu'il fit d'abord travailler quelques jours à ses bâtiments, après quoi le démon, contraint de sortir par la force de son commandement, le fit avec tant d'impétuosité et de bruit, qu'il semblait que toute l'église allait s'écrouler, et qu'il n'y demeurerait rien d'entier. Depuis, il en a guéri encore plusieurs, tant en Italie qu'en France ; entre autres, un novice de son Ordre et un de l'Ordre de saint François d'Assise, dont l'esprit malin s'était saisi par une secrète permission de Dieu.

Mais c'est peut-être trop nous arrêter au couvent de Paterne. De ce couvent, il alla à Spézane-le-Grand, qui est aussi du diocèse de Cosenza, et n'est éloigné de cette ville que de quatre milles, et de Spézane à Corilien, qui est du diocèse de Rossano. Avec la permission des Ordinaires, il y établit de nouvelles colonies, et y bâtit dans la suite de nouveaux couvents. Les miracles l'accompagnèrent partout, tant pour les édifices que pour le soulagement de toutes sortes de malheureux : il récompensa surtout la libéralité des Corilianais, en leur donnant miraculeusement des eaux de fontaine, dont ils avaient un extrême besoin. Au reste, il ne faut pas croire que cet admirable serviteur de Dieu n'eût soin que de la guérison des corps : son application principale était pour la conversion des pécheurs et pour le salut des âmes. Quoiqu'il n'eût pas étudié, il ne laissait pas de prêcher sur la fin de la journée ceux qui étaient accourus vers lui, et il le faisait avec tant de zèle, de lumière et d'onction, citant même les saintes Écritures, que tous les auditeurs en étaient touchés. Il donnait à tout le monde des avis salutaires : comme il connaissait, par un esprit prophétique, les besoins de chacun, chacun s'apercevait qu'il lui disait ce qu'il fallait dire, et s'en retournait chez soi dans la résolution de vivre avec plus de piété. En un mot, les témoins assurent qu'il était la lumière de toute la Calabre, qu'il ramenait tout le monde dans les voies du salut ; qu'il a fait un changement merveilleux dans les mœurs de toute cette province, et qu'elle a fait une perte irréparable, lorsqu'il en est sorti pour aller en France.

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Le Saint, ayant ces quatre couvents, allait de l'un à l'autre, tant pour l'avancement de leurs constructions, qui durèrent longtemps, que pour le gouvernement de ses religieux, qui n'avaient point encore d'autre règle que celle qu'il leur donnait de vive voix avec les exemples de sa sainte vie. Pendant qu'il en prenait un si grand soin, il lui arriva un déplaisir très-sensible par la perte d'un pauvre frère qui, étant sorti sans congé, et même avec dessein de quitter le saint habit de la religion, fut tué d'un coup de tonnerre au territoire de Cartiarco. Mais Dieu, qui n'afflige jamais ses élus, jusqu'à les laisser sans consolation, récompensa la perte de cette ouaille égarée par la conversion admirable d'un jeune libertin, qui vint recueillir la couronne que celui-là avait laissé tomber. Ce fut Jean de la Roque, noble ecclésiastique de Corilien, menant une vie scandaleuse ; il voulut passer par Spézane pour aller satisfaire sa passion avec une courtisane qui était un peu plus loin. Le Saint, en ayant eu révélation, ordonna au portier de le faire entrer dans le couvent lorsqu'il viendrait demander de l'eau à la porte, et ensuite de l'introduire dans une chambre et de l'y enfermer. Le portier exécuta ponctuellement cet ordre, puis, ayant conduit cet insensé dans une cellule qui était dans le cloître, il en tira et ferma la porte sur lui. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour ce misérable qui aimait sa misère, et qui courait avec joie à sa ruine, de se voir arrêté dans la poursuite de son dessein. Il jeta d'abord feu et flammes, vomit beaucoup d'injures contre les religieux, et fit grand bruit pour être délivré ; mais, comme on n'ouvrait point, il se lassa enfin de crier et de frapper ; il se coucha contre terre et se laissa aller au sommeil. Alors le Saint entra dans la chambre, et l'ayant éveillé, lui dit froidement : « Hé ! mon ami, à quoi pensez-vous ? que ne secouez-vous de votre oreille ce qui vous tourmente, et qui vous fait si mal à la tête ? » Ce jeune homme ne sachant s'il veillait ou s'il dormait, porte aussitôt sa main à son oreille droite, et il en tire un gros ver fort hideux et tout velu. Il la porte ensuite à l'oreille gauche, et il en tire un autre ver de même forme, et en ce moment tous ses désirs impurs et toutes ses affections brutales et déshonnêtes furent amorties ; se sentant touché de la main de Dieu, il se jeta aux pieds du Saint et le supplia avec instance de le recevoir au nombre de ses disciples. Il n'eut pas de peine à obtenir cette faveur, à laquelle le serviteur de Dieu savait qu'il était prédestiné. Il a rendu de bien grands services à l'Ordre avec beaucoup de sainteté, et n'est mort que l'an 1520.

Mais c'est assez demeurer en Calabre, il nous faut passer avec saint François de Paule en Sicile. Le bruit de ses vertus et de ses miracles s'y était tellement répandu, qu'il n'y avait point de ville dans toute cette île qui ne demandât ardemment sa présence. Surtout les habitants de Milazzo la souhaitaient, et lui envoyèrent des députés pour le prier de venir établir chez eux une communauté de ses disciples. Il fut encore pressé par quelques Siciliens, auxquels il avait donné l'habit de son Ordre. Ainsi, après avoir mis ordre dans les monastères qu'il laissait, il partit pour la Sicile avec deux de ses religieux, que l'on croit avoir été le père Paul de Paterne, et Fr. Jean de Saint-Lucide. Il fit un insigne miracle en chemin ; ce fut de nourrir, pendant trois jours, neuf voyageurs affamés, avec un fort petit pain qu'il leur fit trouver fort miraculeusement dans leur bissac. Étant arrivé au trajet du phare de Messine, si renommé chez les poètes, à cause du golfe de Charybde et du rocher de Scylla, autrefois célèbres par une infinité de naufrages, il pria, par charité, un nautonier nommé Pierre Colosse, de le mettre dans sa barque avec ses compagnons, et de le passer. Cet homme

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rustique, voyant qu'il n'avait point d'argent pour payer son passage, le rebuta, et lui dit même quelque injure. Alors le Saint, ayant fait sa prière, et se sentant inspiré du Saint-Esprit, qui lui donna, en ce moment, un usage admirable et extraordinaire de l'esprit de la foi et des dons de conseil et de force, étendit paisiblement son manteau sur les ondes, et, étant monté dessus, avec ses deux disciples, il s'en servit comme d'une barque assurée pour traverser un détroit si dangereux. La mer trembla, mais lui ne trembla point ; les flots le respectèrent, les vents lui furent obéissants ; Charybde et Scylla, qui faisaient frémir les galères les mieux équipées, l'honorèrent en son passage, et l'on dit même que, depuis ce temps-là, la mer y a été plus calme, et qu'il ne s'y est plus vu tant de naufrages. Enfin, il arriva près de Messine, et son humilité ne lui permettant pas d'aborder au port, où il aurait été vu d'une infinité de monde, il aborda à côté, où, au rapport de Placide Sempère, de la Compagnie de Jésus, il donna la vie spirituelle et corporelle à un mort qui était pendu depuis trois jours aux fourches publiques. De là, il se rendit à Milazzo ; il y fut reçu comme un ange venu du ciel ; on lui bâtit en peu de temps un beau couvent, qui a été le premier de son institut dans toute l'île. Il n'y eut ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, qui ne voulût contribuer à cet édifice ; les prodiges que le Saint y fit furent encore si grands qu'ils ont été les heureuses semences de beaucoup d'autres monastères d'hommes et de filles que l'on a données bientôt à son Ordre dans les autres villes, et qui composent à présent les provinces de Messine et de Palerme. On montre à Milazzo, au-dessus de la principale porte de son église, deux grosses pierres qu'il éleva seul et sans l'aide de personne, et dont il est impossible d'arracher aucun éclat, et un puits salé dont il rendit les eaux douces seulement jusqu'au temps où l'on aurait fait une citerne. Son trajet miraculeux, dont nous venons de parler, est attesté dans les actes de sa canonisation par plusieurs témoins, et il l'aurait été par beaucoup d'autres, si l'on eût fait des informations en Sicile, où la tradition en est très-répandue. Pierre Colosse, qui lui avait refusé le passage dans sa barque, reconnaissant sa faute, en eut une confusion et une douleur incroyables ; et, lorsqu'il le vit béatifié, il venait tous les matins à son église de Messine, où, en se frappant la poitrine et en versant beaucoup de larmes, il déplorait sans cesse sa rusticité, qui l'avait privé du bonheur de passer un si grand homme.

Après que saint François de Paule eut ainsi satisfait à la piété des Siciliens, il revint à ses couvents de Calabre. Cependant, les actions prodigieuses qu'il opérait à tous moments, faisant grand bruit par toute l'Italie, le pape Paul II, qui monta sur la chaire de saint Pierre le 6 août 1464, voulut en avoir des nouvelles assurées, et envoya pour cela un de ses camériers à l'archevêque de Cosenza, afin qu'il s'en informât pleinement. L'archevêque, qui connaissait la sainteté du serviteur de Dieu, en parla très-avantageusement à ce prélat : « Mais afin », lui dit-il, « qu'on ne puisse pas douter de notre témoignage, prenez vous-même la peine d'aller vers lui, interrogez-le, examinez-le et ne rapportez au Pape que ce que vous en aurez connu par votre propre information ». Le camérier le crut, et, sans donner avis de son voyage, il se rendit au plus tôt à Paule. Dès qu'il vit saint François, il lui voulut baiser les mains par respect ; mais le Saint s'en défendit avec beaucoup d'humilité, lui disant qu'il était bien plus à propos que lui-même lui rendît ce devoir, comme à celui qui était honoré depuis trente-trois ans de la dignité sacerdotale. Le camérier fut surpris de ces paroles, qu'il trouva véritables en y faisant réflexion. Néanmoins, lorsqu'il eut été

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conduit auprès du feu, voulant exécuter sa commission, il se mit à parler contre la vie du Saint et contre celle de ses enfants, le taxant de rigueur indiscrète et de singularité dangereuse, sur quoi il s'étendit fort au long. Le Saint l'écouta paisiblement ; mais comme il s'agissait de soutenir l'établissement de la vie perpétuelle de Carême, dont il avait reçu l'ordre du ciel, il prit des charbons ardents dans ses mains, et, les tenant longtemps sans se brûler, il dit au prélat : « Vous voyez, Monseigneur, ce que je fais par la vertu de Dieu ; ne doutez pas aussi, qu'étant assisté de cette vertu, on ne puisse supporter la vie la plus austère et les plus grandes rigueurs de la pénitence ». Le prélat, effrayé, voulut se jeter à ses pieds pour lui demander excuse et recevoir sa bénédiction ; mais il en fut empêché par le Saint, qui lui demanda, au contraire, la sienne ; il eut ensuite avec lui un entretien tout céleste, qui le charma ; il sortit de sa compagnie encore plus édifié de l'éminente sainteté qu'il faisait paraître par ses discours et par ses manières d'agir et de parler, qu'il n'était étonné du miracle qu'il avait vu faire devant ses yeux. Il en informa le Pape et toute la cour romaine ; ce qui disposa le Saint-Siège aux grâces qu'il a depuis accordées à l'Ordre des Minimes. Au reste, cette sorte de miracle, de manier du feu et des choses embrasées, sans en recevoir aucun dommage, fut si ordinaire à saint François, qu'il y en a une infinité d'exemples dans le cours de sa vie. Il faut croire que Dieu lui accorda ce privilège en récompense de sa charité et de son austérité prodigieuse, et pour autoriser la vie pénitente qu'il venait établir dans le monde.

L'archevêque Pyrrhus lui avait donné permission de prendre trois maisons dans son diocèse, donnant l'exemple aux autres prélats, pour qu'ils lui permissent de faire de semblables fondations ; il voulut honorer son Ordre naissant de beaux privilèges. Ainsi, l'an 1471, il l'exempta de sa juridiction et de celle de ses successeurs, et le mit sous la protection immédiate du Saint-Siège. Deux ans après, le pape Sixte IV fit l'établissement authentique dudit Ordre, sous le nom d'Ermites de saint François, qui depuis a été changé, par Alexandre VI, en celui de Religieux Minimes, et il donna à son saint instituteur, qu'il en créa malgré lui le supérieur général, un ample pouvoir de fonder des maisons dans tout le monde chrétien, et de composer une Règle et des Constitutions pour sa conduite.

Ces faveurs des souverains Pontifes et des prélats de la province de Calabre, ne l'empêchèrent pas d'être l'objet de la persécution de son propre prince, Ferdinand Ier, roi de Naples, ainsi que du duc de Calabre et du cardinal d'Aragon. On n'en sait pas bien la cause ; mais il est probable que ce fut pour quelques avis importants que le Saint fit donner à ce prince, pour le bien de sa personne et de son État ; ils ne lui plurent pas, et plurent encore moins à ses enfants, qui profitaient de ses exactions et de son gouvernement tyrannique. Quoi qu'il en soit, ils envoyèrent à Paterne, où était le serviteur de Dieu, un capitaine de galère, avec des soldats, pour se saisir de sa personne et l'amener pieds et mains liés à Naples. Cette nouvelle jeta la consternation dans tout le pays. Les principaux citoyens tâchèrent de dissuader ce capitaine de rien attenter contre un si saint homme ; ils lui remontrèrent que ce serait attirer sur lui et sur toute la maison royale la colère de Dieu et les fléaux de son indignation. Nonobstant cela, il voulut exécuter son ordre. Il entra dans l'église et dans le couvent, cherchant celui que son prince haïssait. François, bien loin de se cacher, comme ses disciples l'en suppliaient, se mit à genoux sur les degrés du grand autel, exposé à la vue de tout le monde. Le capitaine et les soldats passèrent souvent devant lui et autour de lui ; mais Dieu le rendant invisible, ils ne le purent apercevoir. Enfin, il se produisit lui-même, et au même instant ce capitaine fut touché de la main de Dieu et rempli d'un si grand respect, qu'il se jeta à ses pieds et lui demanda pardon de son attentat. Le Saint le releva avec beaucoup de bonté, et lui dit de ne rien craindre ; mais d'aller de sa part dire au roi, à la reine et à leurs enfants, que s'ils ne se corrigeaient pas de leurs vices, ils éprouveraient bientôt, avec toute leur maison, la rigueur des vengeances du Tout-Puissant. Il le chargea aussi de cierges bénits et d'autres objets de dévotion pour leur présenter. Enfin, il ne voulut pas le laisser sortir, ni ses gens, sans faire collation. Et il arriva cette merveille : deux petits pains et une pinte de vin, qu'on leur servit, furent suffisants pour les rassassier tous, quoiqu'ils fussent plus de quarante, et qu'ils mangeassent et bussent librement, selon leur besoin ; et, à la fin du repas, il resta encore autant de pain et de vin qu'on en avait mis sur la table. La cour fut bientôt informée de ce qui s'était passé, et, par ce moyen, la persécution cessa.

Cependant le Saint, connaissant par un esprit prophétique que les Turcs étaient près de descendre en Italie et dans le royaume de Naples, en donna avis au roi, lui mandant, avec sa générosité ordinaire, qu'il ne s'embarrassât pas des affaires d'autrui, mais qu'il eût soin de conserver ses États, qui allaient être attaqués par les infidèles. Il déclara aussi à ses religieux, et à d'autres personnes, ce que Dieu lui avait fait connaître de cette descente ; ceux-ci en furent d'autant plus épouvantés, que sa prédiction de la prise de Constantinople, en 1453, par Mahomet II, avait été ponctuellement accomplie. Le roi négligea de prévenir ce malheur, et, l'an 1480, le dernier jour d'août, Achmet Pacha, ayant fait prendre terre à son armée, se saisit d'Otrante, ville et port considérables, fit empaler l'archevêque et plusieurs des habitants, et saccagea la plupart des lieux d'alentour. Un si grand malheur fit ouvrir les yeux à Ferdinand. Il envoya promptement une armée pour reprendre cette ville et pour chasser les Turcs d'Italie, puis il commanda aux principaux seigneurs de son royaume de se trouver au siège, pour aider à repousser cet ennemi commun. Jean Nicolas, comte des Arènes, en était un ; mais comme il était grand serviteur de Dieu, et intime ami du Saint, il ne voulut pas partir pour cette expédition sans se recommander à ses prières et lui demander sa bénédiction. Il le vint trouver à Paterne, avec une belle compagnie de gentilshommes et des soldats de ses vassaux. Le Saint, qui avait passé huit jours en oraison et en larmes, dans sa cellule, pour détourner le fléau de Dieu de l'Italie, l'assura qu'ils prendraient Otrante, qu'ils chasseraient les Turcs et qu'ils reviendraient tous en santé ; il leur donna à chacun, pour sauvegarde, un cierge bénit. La chose arriva comme il l'avait prédite ; car, quoique le comte et ceux de sa suite se trouvassent souvent au milieu des ennemis, et qu'il se fit autour d'eux un carnage horrible par les pierres, les projectiles de toute sorte et les feux que jetaient les assiégés, et que la peste fit aussi un grand ravage dans le camp, pas un de ceux qui avaient reçu de ces cierges ne fut ni tué ni blessé ; la ville fut prise, les Turcs contraints de se retirer, et toute cette sainte compagnie revint chez elle pleine de gloire et de santé. Le seul muletier du comte, qui s'était moqué des cierges bénits du Saint et n'en avait point voulu prendre, mourut de la contagion, et son corps exhala à l'instant une odeur insupportable. Cette histoire est attestée dans les actes par des témoins irréprochables.

Le roi Louis XI, prince adroit, politique et défiant, régnait alors en

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France. Il était affligé d'une maladie dangereuse dont il désirait ardemment guérir. Il n'y avait point d'habiles médecins qu'il n'eût consultés, point de remèdes qu'il n'eût essayés, point de dévotions qu'il n'eût faites ou fait faire pour en venir à bout ; mais comme ni Dieu ni les hommes ne le contentaient point par toutes ces voies, entendant parler des merveilles qu'opérait depuis longtemps le saint ermite de Calabre, il eut un grand désir de lui parler et de l'avoir auprès de lui. C'était, sans doute, par un secret mouvement de la divine Providence, qui voulait que saint François vînt en France pour donner plus d'éclat à son Ordre et l'étendre plus facilement par toute l'Europe. Il l'en pressa lui-même par lettres, lui promettant des avantages fort considérables pour lui et pour les siens, s'il le venait trouver. Mais comme ces lettres furent sans effet, le Saint étant trop mort au monde pour se laisser toucher par ses promesses, Louis eut recours au roi de Naples et lui demanda, comme une grâce singulière, de lui envoyer son saint homme. Ferdinand fit son possible pour décider le Saint à donner au roi très-chrétien la satisfaction qu'il souhaitait, ne considérant pas que le perdre c'était perdre le bonheur de son État et quelque chose de plus précieux que tout son royaume. Mais François s'en défendit toujours, ne croyant pas qu'il dût entreprendre un si grand voyage, parce qu'on avait en vue, en l'y invitant, qu'il vînt faire un miracle. Enfin, Louis s'adressa au pape Sixte IV, et le supplia de commander à l'ermite de Paule de le venir trouver. Le Pape, jugeant à propos de le contenter, envoya deux Brefs au saint homme, par lesquels il lui ordonna de se rendre promptement à la cour de France. Il ne lui en fallut pas davantage pour le déterminer, et la voix du souverain Pontife fut pour lui comme un ordre venu du ciel.

Il dit adieu à ses enfants, leur laissa pour son vicaire le père Paul de Paterne, dont nous avons déjà parlé, et dont la sainteté a été si grande, qu'outre plusieurs miracles que l'on rapporte de lui, son corps a demeuré cent cinquante ans après sa mort sans corruption. Sa pauvreté le dispensa de leur faire des présents ; mais le peu de choses qui leur demeurèrent de lui, comme un vieil habit, un chaperon, un cordon, une tunique, une discipline et une dent de sa bouche, qu'il donna à sa sœur, ont été, et sont encore des sources de faveurs et de guérisons surnaturelles par toute la Calabre. Il fit jusqu'à Naples, comme à Salerne, à Cava et en d'autres lieux, plusieurs miracles que le lecteur pourra voir en son histoire.

A Naples, on le reçut avec la même pompe que si c'eût été un grand légat apostolique (ce sont les propres termes de Philippe de Commines), ou que si le roi eût fait lui-même son entrée la première fois. Ferdinand, ses enfants, et tout ce qu'il y avait de nobles et de personnes de qualité dans la ville, allèrent au-devant de lui, et la foule du monde y fut si grande, que, sans les efforts du prince de Tarente, second fils du roi, qui l'était venu chercher jusqu'à Salerne, il eût été impossible de le faire passer. Le roi voulut qu'il logeât dans son palais, soit pour lui faire plus d'honneur, soit pour avoir un moyen de l'observer. Épiant la nuit, par des fentes, ce qu'il faisait dans sa chambre, il l'aperçut en oraison, tout environné de lumière, et élevé de plusieurs pieds au-dessus du plancher ; il en fut d'autant plus surpris, qu'il se persuadait qu'après les fatigues d'un voyage et d'une réception solennelle, et après avoir reçu de si grands honneurs, il ne serait guère en état de faire oraison ; mais il ne savait pas encore que la ferveur du Saint était si constante, et son humilité si profonde, que ni les honneurs ne l'élevaient, ni les travaux ne l'abattaient.

Le lendemain il l'invita à manger à sa table ; mais le Saint s'en étant

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excusé comme d'une chose qui ne lui convenait pas, il lui envoya, pour son dîner, des poissons frits qu'on lui avait servis. Le Saint les bénit, les rétablit en vie et les lui renvoya par le même page qui venait de les apporter ; ce qu'il fit pour corriger sa défiance, sachant bien qu'il ne lui avait envoyé ce plat que pour l'éprouver. Ensuite, le roi le vint trouver lui-même et lui présenta quantité de pièces d'or, pour aider, disait-il, à la fondation de ses couvents ; mais le Saint lui dit encore courageusement qu'il ferait beaucoup mieux de rendre cet or à ses pauvres sujets, dont il avait sucé le sang par des impositions injustes, que d'en faire des aumônes qui ne pouvaient être qu'abominables devant Dieu. Et, pour le convaincre de la vérité de ce qu'il lui disait, il prit une de ces pièces d'or, la rompit en deux, et en fit couler en sa présence plusieurs gouttes de sang. Ce terrible miracle, qui est attesté par les plus anciens écrivains de sa vie, jeta l'épouvante dans l'esprit de ce prince ; il reconnut sa faute, la pleura amèrement et promit de la réparer ; mais il n'exécuta guère, dans la suite, ce qu'il avait promis, et ainsi il attira sur lui et sur toute sa famille le fléau dont ce grand Prophète l'avait déjà menacé, et dont il le menaça encore en cette occasion. Cependant le roi l'obligea, avant son départ, de choisir une place pour le monastère qu'il lui voulait faire bâtir dans sa ville royale. Il la choisit, mais dans le quartier de la ville le plus sale et le moins fréquenté. Le roi s'en étonna, et lui dit que ses religieux y seraient inutiles et qu'ils rendraient mieux, à un autre endroit, les services qu'on pouvait attendre de leur charité. Mais le Saint lui prédit que ce quartier qu'il avait choisi serait un jour si agréable et si peuplé, qu'il n'y en aurait point de semblable en toute la ville ; ce que l'événement a montré véritable, parce que le palais du vice-roi y a été bâti vis-à-vis le couvent des Minimes, avec un grand nombre d'hôtels et de belles maisons, qui l'ont fait entièrement changer de face.

De Naples, le Saint fut conduit par mer à Rome. Son premier historien assure qu'il y eut une si grande foule à son entrée, à cause des guérisons miraculeuses qu'il faisait à tous moments, qu'il était impossible d'approcher de lui ni par eau ni par terre. Le Pape le reçut avec beaucoup d'honneur, et même, selon Philippe de Commines, lui donna trois fois audience, à chacune desquelles il s'entretint familièrement avec lui pendant trois ou quatre heures, voulant absolument qu'il fût assis sur une belle chaise. Tous les cardinaux le visitèrent et lui donnèrent des marques d'une estime et d'une vénération toute singulière. Sa Sainteté le voulut élever aux ordres ecclésiastiques ; mais il s'en défendit toujours constamment, et se contenta du pouvoir qu'il lui donna de bénir des cierges et des chapelets ; ce qui a été la source d'une infinité de miracles qu'il a faits en France. Il lui parla du vœu de la vie de Carême, qu'il voulait établir dans son Ordre ; mais comme le Pape y fit beaucoup de difficultés, il prit par la main le cardinal neveu, qui était Julien de la Rovère, et dit à Sa Sainteté : « Saint Père, celui-ci fera ce que votre Sainteté a tant de peine à faire » ; lui prédisant par là qu'il serait Pape. Ce qu'il confirma encore à ce cardinal, lorsqu'il se réfugia en France, sous le pontificat d'Alexandre VI. En effet, il le fut depuis sous le nom de Jules II, et c'est lui qui a approuvé les règles de l'Ordre avec le quatrième vœu de la vie de Carême.

Le serviteur de Dieu ayant satisfait à sa dévotion, par la visite des saints lieux, et reçu la bénédiction apostolique, retourna à Ostie et reprit le chemin de France. Passant par Gênes, il montra du doigt une montagne voisine, où il assura qu'il y aurait un jour un couvent de son Ordre ; ce qui s'est exécuté treize ans après, par la libéralité du prince Doria. Il avait prédit la même

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chose à Messine, en montrant la chapelle du Saint-Sépulcre ; à Cava, près de Naples, en mettant la première pierre à l'église d'une Congrégation appelée la Société de Jésus, et à Rome, en montrant le Mont-Pincio ; et l'on peut dire de lui ce qui est dit de Samuel, que nulle de ses paroles n'est tombée à terre, mais qu'elles ont toutes été ponctuellement accomplies.

De Gênes, l'envoyé du roi très-chrétien, qui l'était venu chercher en Calabre, et le conduisait dans tout le voyage, fit prendre la route de Marseille ; mais, par une conduite de la divine Providence, le vaisseau aborda à un petit port entre Bormes et Briganson. Le Saint, avant de mettre pied à terre, se confessa et distribua des cierges bénits aux plus considérables de la compagnie ; ce qu'il fit pour se disposer aux grandes merveilles que Dieu allait opérer, par son moyen, dans tout le royaume de France. Étant descendu, il imprima ses vestiges sur un rocher, qui les retient encore à présent ; et ce lieu même est devenu fort célèbre par une chapelle que les habitants y ont fait bâtir, et qui est visitée de tout le voisinage avec beaucoup de dévotion.

L'envoyé demanda à entrer dans la ville de Bormes ; mais cela aurait été refusé, à cause de la peste qui ravageait tout le pays et avait déjà commencé de se répandre en cette ville, si le Saint n'eût dit : « Ouvrez par charité, Dieu est avec nous ». On ouvrit à cette parole, et cette honnêteté des habitants ne leur fut pas inutile ; car le Saint ayant fait sa prière, tous leurs malades, et ceux mêmes qui s'étaient retirés dans la campagne pour se faire traiter, se trouvèrent guéris en un moment ; et, ce qui est plus admirable, il leur est demeuré ce grand privilège, que la peste n'entre jamais dans leur ville, quelque dégât qu'elle fasse dans toute la province, et que nul des citoyens de Bormes, en quelque endroit qu'il se trouve, et quand même il coucherait avec les pestiférés, n'est jamais infecté de la contagion. Nous en avons eu, jusqu'à maintenant, des preuves sans nombre, et qui même ont été juridiquement examinées et approuvées. Aussi, incontinent après la canonisation du Saint, ils firent bâtir une superbe église en son honneur ; et, dans ces derniers temps, ils ont donné un couvent aux religieux de son Ordre. La ville de Fréjus, par laquelle il passa ensuite, éprouva pareillement son grand pouvoir auprès de Dieu, car il guérit aussi tous ceux qui étaient frappés de l'épidémie. On reconnut ce bienfait huit ans après, par la fondation d'un beau monastère, où trois chapitres généraux ont été célébrés, mais qui, depuis, a été changé en celui d'Arles, à cause de l'intempérie de l'air.

Il faut dire ici, en passant, que ces deux villes ne sont pas les seules qui aient été guéries ou préservées de la peste par les prières et la protection de ce grand Serviteur de Dieu. Il a renouvelé plusieurs fois ce miracle après sa mort ; et il est un des Saints que l'on invoque avec le plus de succès dans cette calamité publique. L'an 1629, la ville de Naples confessa qu'elle lui était redevable de sa conservation, dans une horrible contagion qui venait de ravager toute la Sicile et une partie de l'Italie ; et, pour action de grâces, elle l'adopta au nombre de ses principaux patrons, ce qui se fit avec une pompe et une magnificence qui n'avaient point encore eu d'exemple. La description en a été imprimée en italien et en français, sous le titre de *Patronage de Naples*. Les villes de Morlaix et de Saint-Paul-de-Léon, en Basse-Bretagne ; celle de Mons, en Hainaut, celle de Malaga, en Espagne, et celles de Cosenza et de Paterne, en Calabre, lui rendent tous les jours leurs reconnaissances, pour avoir été délivrées du même mal par sa puissante intercession. Nous avons déjà dit que celle de Paterne le fut par le moyen de l'eau,

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où un de ses chaperons avait trempé ; elle guérit généralement tous ceux qui en burent. Celle de Cosenza le fut presque en même temps par une huile miraculeuse qui coulait de la lampe qui brûlait en sa chapelle de Paule ; sa seule onction rendit la santé à tous ceux qui étaient infectés. Pour celle de Malaga, elle l'a été l'an 1637 d'une manière encore plus extraordinaire ; car, comme plus de vingt mille personnes y étaient déjà mortes en moins d'un mois, un avocat du Tiers Ordre du Saint, nommé Antoine Pérez, qui avait une relique de lui, l'ayant fait toucher aux malades de sa maison, les guérit tous sur-le-champ. L'évêque l'ayant appris, ordonna une procession solennelle où l'image de saint François de Paule fut portée, et durant laquelle huit cents pestiférés, qui étaient à l'hôpital, furent guéris, et la peste cessa entièrement par toute la ville. Reprenons maintenant la suite de notre histoire.

Il faudrait nous arrêter à chaque pas, si nous voulions rapporter tous les autres prodiges que fit le Saint dans tout le cours de son voyage. Il en avait fait sur la mer en préservant son vaisseau d'un naufrage et d'une prise de corsaires, qui paraissaient inévitables ; il en fit encore sur la terre dans tout le reste du chemin : car, comme les villes et les bourgs allaient de tous côtés au-devant de lui pour recevoir sa bénédiction, il récompensa souvent leur dévotion par des faveurs et des guérisons extraordinaires. Quelquefois aussi il se rendit invisible, soit pour n'être point interrompu dans ses prières, soit pour éviter les honneurs qu'on lui voulait déférer, ce qui mit un jour l'envoyé de France extrêmement en peine, en lui faisant croire que le Saint avait repris le chemin d'Italie.

Le roi Louis XI, apprenant son arrivée en France, en eut tant de joie qu'il semblait qu'il eût conquis un nouveau royaume, et l'on dit qu'il fit donner dix mille écus à celui qui lui en apporta les premières nouvelles. Sachant qu'il approchait de Tours, où il faisait sa résidence, il commanda à son dauphin, que l'on a depuis appelé Charles VIII, de le recevoir à Amboise. Il le fit avec de grands témoignages d'estime et de respect, et, depuis ce temps-là, il l'a toujours aimé et honoré comme son propre père. Mais, si nous en croyons Philippe de Commines, le roi enchérit encore sur cet accueil ; car il ne le reçut pas à son arrivée au Plessis-lès-Tours, qui fut le 24 avril 1482, avec moins d'honneur et de soumission que si c'eût été le Pape même. Il alla au-devant de lui avec sa cour ; et, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de divin, il se jeta à ses pieds, et le supplia de lui rendre la santé. Le Saint le releva le mieux qu'il lui fut possible, et, pour ce qui était de sa santé, il lui répondit ce qu'une personne sage lui devait répondre, à savoir : que la santé et la vie des rois, aussi bien que celle des autres hommes, étant entre les mains de Dieu qui a compté tous leurs jours, il fallait s'adresser à lui par la prière, pour connaître là-dessus sa volonté. Le roi le fit loger dans une dépendance de son château, en une petite maison proche de la chapelle de Saint-Mathieu, afin de pouvoir jouir plus facilement de son entretien, et donna charge à deux de ses officiers d'avoir soin de sa subsistance et de celle de ses religieux ; mais, comme il était soupçonneux de son naturel, et que, d'ailleurs, son médecin, Jacques Coythier, lui jetait adroitement des pensées de défiance du saint homme, par une secrète jalousie qu'il avait contre lui, il commença à le tenter et à l'éprouver en diverses manières.

En effet, il lui envoya tantôt un buffet précieux garni de quantité de vases d'or et d'argent, qu'il pouvait appliquer, disait-il, à la construction d'un monastère ; tantôt un service entier de vaisselle d'étain pour son usage ; tantôt une image de Notre-Dame qui était estimée dix-huit mille écus ;

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mais comme le Saint refusa tous ces présents auxquels il préférait sa pauvreté, il lui apporta lui-même secrètement plein un chapeau de pièces d'or, l'assurant qu'il les pouvait prendre sans crainte, et que personne n'en saurait rien. Le Saint lui fit là-dessus une sévère réprimande, et lui dit qu'il ferait beaucoup mieux de réparer les torts qu'il avait faits à tant de monde pendant sa vie et de penser sérieusement à en obtenir le pardon par la pénitence, que de faire des présents d'iniquité, et de tenter les serviteurs de Dieu. Ce prince, néanmoins, ne se rendit pas encore ; mais, voyant que le Saint était inébranlable du côté de l'avarice, il le voulut éprouver du côté de l'intempérance, lui envoyant souvent des corbeilles de beaux poissons, et lui mandant que, s'il n'en mangeait point, il le priait au moins d'en laisser manger à ses compagnons. Mais cet admirable serviteur de Dieu, qui pénétrait par la lumière du ciel la malice de son hôte et l'iniquité de son offrande, n'y voulut point acquiescer ; il répondit que ses religieux se contentaient d'aliments grossiers, et qu'ils n'avaient pas besoin de ces mets délicieux, qui n'étaient bons que pour la bouche des grands.

Enfin, le roi reconnaissant par là la vertu incomparable d'un homme à l'épreuve de toutes sortes de tentations, en conçut une estime extraordinaire, et lui donna un entier crédit sur son esprit. Souvent il l'allait visiter dans sa cellule, où il demeurait fort longtemps seul avec lui, et on le voyait sortir de ce sanctuaire les yeux baignés de larmes et avec de grands sentiments de compunction de ses fautes passées. D'autres fois, ne pouvant y aller à cause de sa maladie, il le faisait venir dans sa chambre, où le Saint lui parlait et aux personnes de sa cour avec tant de prudence, de sagesse et de vigueur, qu'il était tout visible que l'esprit de Dieu parlait par sa bouche. C'est ainsi que le dit Philippe de Commines, homme de cour, qui assure l'avoir entendu plusieurs fois parler de cette manière.

Certes, il y a sur cet homme merveilleux deux choses à remarquer en cet endroit, qui ne doivent pas donner moins d'étonnement que ses plus grands miracles, et qui font voir manifestement que sa vertu l'avait élevé à une parfaite jouissance de la liberté des enfants de Dieu. D'abord, bien qu'il eût toujours été dans la solitude, ou occupé à la construction de ses couvents de Calabre, néanmoins, quand Dieu l'en fit sortir pour étendre son Ordre en d'autres pays, il parut dans les premières cours de l'Europe, et traita avec le Pape, les rois, les cardinaux, les princes, les évêques, les dames de qualité, avec tout ce qu'il y avait de grand, de spirituel et de délicat dans ces cours, sans aucun embarras, mais avec autant d'engagement, d'ouverture et de facilité que s'il y eût été nourri toute sa vie ; nul de ceux avec qui il conversa plus de vingt ans ne remarqua jamais rien en lui de faible, de rampant, ni de répréhensible, mais toujours une grande force d'esprit, une sagesse toute céleste et une sainteté qui obligeait tout le monde à le révérer. Ensuite, il savait bien que le roi Louis XI souhaitait passionnément la santé ; on ne lui pouvait parler de la mort, qu'il n'entrât dans des fougues et des emportements furieux ; et, après tout, il ne l'avait fait venir de Calabre que dans l'espérance qu'il le guérirait ; néanmoins, notre Saint ayant appris, dans l'oraison, que le prince ne devait pas s'attendre à cette grâce, mais que, son heure étant venue, il devait se préparer au dernier passage, il lui en porta généreusement la parole, lui disant comme Isaïe à Ézéchias, mais dans des circonstances bien plus délicates : « Disposez vos affaires, car vous mourrez et ne vivrez plus ». Et ce roi, bien loin de se laisser aller à ses colères ordinaires, reçut cet avis de la bouche du Saint avec un grand calme et une parfaite soumission d'esprit, le priant seulement de

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lui servir de directeur et de le disposer à cette heure qui est la plus terrible de toutes les heures. Le Saint le fit avec beaucoup de soin ; et ainsi, ce grand monarque français, qui avait été pendant sa vie la terreur des princes, l'arbitre de l'univers et le vengeur des rois, étant bien muni des sacrements de l'Église, rendit son esprit à Dieu le jour même que François l'avait prédit, contre l'avis du médecin, à savoir le 4 août 1483.

En mourant il lui recommanda ses trois enfants : Charles, son dauphin, âgé seulement de treize ans ; la princesse Anne, mariée à Pierre, duc de Bourbon, et la princesse Jeanne, mariée à Louis, duc d'Orléans, qui, depuis, a été Louis XII. Aussi le Saint en eut-il un soin extraordinaire ; car pour la princesse Anne, qui paraissait stérile et ne pouvait avoir d'enfants, il lui en obtint deux par ses prières, un garçon et une fille ; en reconnaissance, elle fonda et fit bâtir le couvent des Minimes de Gien, l'an 1496 ou 97. Pour la princesse Jeanne, il contribua beaucoup, par ses avis et ses intercessions auprès de Dieu, à la faire arriver à cette éminente sainteté qui fait qu'on la reconnaît publiquement pour bienheureuse ; lorsque le roi Louis XII la répudia, saint François la consola et la fortifia si puissamment, qu'elle changea avec joie la qualité de reine de France en celle d'épouse solitaire du Fils de Dieu. Enfin, pour ce qui est de Charles VIII, il l'a perpétuellement assisté dans ses affaires. C'est lui qui, par ses larmes, lui a fait remporter deux signalées victoires d'une extrême importance pour sa personne et pour tout son royaume : l'une, en la journée de saint Aubin, contre François, duc de Bretagne, au temps de laquelle guerre il fut vingt-deux jours enfermé dans sa cellule pour lui obtenir le secours du ciel ; l'autre, en la journée de Fornouë, contre les princes d'Italie ligués ensemble pour le faire périr, à son retour de la conquête de Naples. Le Saint connut, par révélation, le danger où était le roi, et l'ayant découvert à ses religieux, il les fit mettre en prière avec lui pour mériter la protection de Dieu. Et son oraison fut si efficace, que ce prince, avec sept mille soldats, passa sur le ventre à une armée de quarante mille hommes qui avait pour chef le plus habile capitaine de toute l'Italie. C'est encore ce saint homme qui, après la défaite du duc de Bretagne, procura le mariage du roi avec Anne, sa fille et son unique héritière, ce qui a uni pour jamais cette riche et illustre province à la couronne de France.

Charles, de son côté, n'oublia rien pour récompenser les faveurs qu'il avait reçues et recevait tous les jours du Saint. Il le visitait souvent, ou le faisait venir en son cabinet pour avoir son avis dans les affaires les plus épineuses de son État et de sa conscience, et l'on dit que, par respect, il ne lui parlait jamais que découvert. Il voulut absolument qu'il nommât son dauphin sur les fonts du baptême, de quoi il y a un acte authentique dans les registres de la chambre des Comptes à Paris. Il lui fit bâtir, dans son propre parc, le célèbre couvent du Plessis, auquel il affecta des revenus pour la subsistance de ses religieux. Il lui en donna aussi un à Amboise, dont l'Église fut construite au lieu même où il l'avait reçu étant dauphin, par le commandement du roi Louis XI, son père. Lorsqu'il entra triomphant dans Rome, l'an 1495, et qu'il y fut proclamé empereur de Constantinople par le pape Alexandre VI, un de ses plus grands soins fut d'y fonder un monastère de son Ordre : c'est celui de la Sainte-Trinité, sur le mont Pincio, lequel, suivant les intentions de son fondateur et les ordonnances du Saint, confirmées par quatre souverains Pontifes, ne doit être habité que par des religieux de la nation française.

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Le roi Louis XII, qui fut héritier de la couronne de Charles, le fut aussi de sa bienveillance et de sa libéralité envers ce grand serviteur de Dieu. Il est vrai que, d'abord, comme il ne connaissait pas son mérite, parce qu'il avait toujours été éloigné de la cour, il lui donna permission de s'en retourner en Italie ; mais, ayant appris de quel trésor il serait privé en perdant ce saint homme, que les rois, ses prédécesseurs, avaient regardé comme le soutien de leur État et la puissante sauvegarde du royaume de France, il rétracta aussitôt cette permission. Il conçut tant de respect et d'estime pour lui, qu'il enchérit encore sur les grâces que Louis XI et Charles VIII lui avaient faites ; il n'en faut point d'autres preuves que les grands privilèges qu'il accorda à son Ordre.

La faveur de ces trois rois donna une si haute réputation à cet Ordre naissant, qu'il se répandit en peu de temps dans plusieurs villes considérables du royaume ; beaucoup de seigneurs et de femmes de qualité voulurent en avoir des monastères sur leurs terres et dans les lieux de leurs domaines. Ses progrès furent les mêmes en Italie et en Sicile ; on vit s'élever les couvents de Rome, de Naples, de Gênes et de Messine, dont nous avons déjà parlé ; et d'autres en Espagne et en Allemagne par la piété de Ferdinand V, roi de Castille et d'Aragon, et de l'empereur Maximilien Ier, qui voulurent avoir, dans leurs États, des rejetons d'une si heureuse plante ; le saint homme eut ainsi la consolation de voir son Ordre établi de son vivant dans les quatre principales parties de l'Europe. Plus tard il s'étendit jusqu'en Amérique.

Mais ce qui contribua davantage à un si prompt accroissement, fut sans doute le nombre de ses miracles et de ses prophéties, et sa vie plus angélique qu'humaine ; il avait une grâce particulière pour obtenir de Dieu qu'il accordât la faveur de la maternité aux femmes restées stériles, pour attirer le secours du ciel sur celles qui étaient en travail d'enfant, et pour conserver et rétablir la santé des petits enfants que l'on recommandait à ses prières. Nous avons beaucoup de miracles de ce genre dans les informations faites à Tours pour sa canonisation. Depuis sa mort, il a souvent fait paraître qu'il a encore le même pouvoir ; je n'en veux point d'autres preuves que le nombre infini de tableaux et d'images votives que l'on voit dans les églises et dans les chapelles dédiées sous son nom, et que cette grande quantité d'enfants qui ont porté ou qui portent encore à présent l'habit, la couleur ou le cordon de son Institut.

Nous dirons ici, à cette occasion, qu'il n'y a guère de maisons souveraines en Europe qui ne lui soient obligées de quelque prince ou de quelque princesse. Celle de France lui est redevable du roi François Ier, l'un des plus grands monarques qui en aient porté le sceptre ; de Mme Claude de France, son épouse, fille de Louis XII, et du jeune François, leur premier dauphin, frère aîné d'Henri II. Celle d'Autriche lui est redevable de l'empereur Léopold-Ignace, qui régna dans le XVIIIe siècle. Celle de Savoie, du duc Charles-Emmanuel, prince doué de très-belles qualités, et qui a gouverné son État avec tant de bonté et de prudence, qu'il s'est rendu immortel dans l'esprit et dans le cœur de tous ses sujets. Il disait lui-même fort souvent qu'il était enfant de saint François de Paule, et qu'il devait aussi à ses mérites la naissance de son fils, le prince Victor-Amédée-François, qui lui a succédé. Celle de Bavière, du duc Ferdinand Marie, fils de Maximilien Ier. Celle de Lorraine, de la duchesse Nicole, fille unique et héritière d'Henri II, duc de Lorraine. Celle de Mantoue, de l'heureuse lignée de Charles de Gonzague, duc de Nevers, qui a donné des souverains au Mantouan et au Montferrat ; une reine, épouse de deux rois, à la Pologne, et une princesse très-

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vertueuse au Palatinat du Rhin. Celle de Montpensier, de Marie de Bourbon, première femme du duc d'Orléans. Celle d'Urbin, du prince Guy Ubalde, dont la naissance fut d'autant plus merveilleuse, que son père était hors d'état et d'espérance d'avoir des enfants, et qu'il ne fut porté à faire un vœu à saint François de Paule pour en obtenir, que par le désir et la dévotion de ses sujets.

Je laisse les maisons de Condé, de Nemours, de Nassau, de Saint-Georges et de plusieurs autres, qui ont de semblables obligations à ses prières, et qui lui ont rendu des reconnaissances publiques. Je n'ai point parlé de Louis le Grand ; car, si la reine Anne d'Autriche, sa mère, a reconnu que le vœu fait par elle à notre Saint, avait beaucoup contribué à sa fécondité, néanmoins il est juste de rendre grâces tout spécialement pour la naissance de ce grand roi, dont l'Église et la France ont tiré tant d'avantages, à la libéralité de la Sainte Vierge, qui a voulu récompenser, par un si digne présent, l'offrande que Louis le Juste et la même Anne d'Autriche, son épouse, lui avaient fait de leur royaume, en 1638, dans l'église des Minimes d'Abbeville.

Je reviens aux autres miracles que le serviteur de Dieu a faits étant à Tours. Pour les guérisons surnaturelles, il suffit de dire qu'il continua en France ce qu'il avait fait en Italie ; avec cette différence seulement que, pour mieux cacher le don de Dieu, ce qu'il avait le plus à cœur, il faisait presque toutes ces cures par le moyen des cierges et des chapelets bénits qu'il distribuait ou envoyait aux malades ; il attribuait ainsi plutôt leur guérison à leur foi, ou à la vertu de la bénédiction, qu'au mérite de ses prières, qu'il croyait être fort petit. Cependant, il guérit d'une autre manière la reine Anne de Bretagne, qui lui fut toujours souverainement affectionnée. Cette princesse, dans une maladie dangereuse, s'envoya recommander à ses prières ; il lui fit porter trois pommes, et lui manda d'en manger pour sa guérison ; elle en mangea contre l'avis de tous les médecins, qui jugeaient que cela lui causerait la mort ; et, en peu de temps, elle fut guérie.

Les plus notables de ses prophéties furent celles qui donnèrent l'origine à ses couvents de Malaga, en Espagne, et de Nigeon-lès-Paris. L'an 1487, Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, assiégeait la ville de Malaga, occupée par les Maures ; saint François connut, par révélation, que ce prince lèverait le siège et abandonnerait son entreprise, s'il n'était soutenu et fortifié par quelque promesse céleste. Il lui envoya donc, de Tours en Espagne, deux de ses disciples, et lui manda qu'il eût bon courage, et que, dans trois jours, Dieu le rendrait maître de cette place. La chose réussit comme il l'avait mandé. Ferdinand, qui avait déjà fait les dispositions pour la levée du siège, reprit cœur, et, trois jours après, il entra triomphant dans la place. Il fit bâtir, en reconnaissance, une église en l'honneur de Notre-Dame de la Victoire, et la donna ensuite à l'Ordre des Minimes : c'est cette église et l'insigne victoire remportée sur les Maures dans la prise d'une place de cette importance, qui les ont fait appeler dans toute l'Espagne les Frères de la Victoire. Quelque temps après, deux docteurs de Sorbonne, appelés Jean Quentin et Jean Standonc, l'un et l'autre renommés pour leur science et leur piété, mais qui, par quelques considérations humaines, avaient été contraires, dans le conseil de l'évêque de Paris, à l'établissement de ce

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nouvel Ordre en son diocèse, furent députés, pour quelques affaires, vers le roi Charles VII, qui était à Amboise ; ils prirent résolution d'aller jusqu'à Tours, pour voir et sonder le saint ermite. Leur venue ne lui fut pas inconnue, il l'apprit dans l'oraison ; et, comme ils arrivaient à Tours, il envoya deux religieux pour les prier de prendre logement dans son couvent. Ce message les étonna extrêmement. Mais ils furent bien plus surpris, lorsqu'étant entrés en conférence avec lui, ils entendirent parler de nos mystères, et expliquer les plus grandes difficultés de la théologie avec plus de netteté et de lumière que n'eussent fait les plus grands savants de leur Faculté. Puis il leur fit voir avec éclat son esprit prophétique, en leur prédisant qu'après avoir empêché jusqu'alors la propagation de son Ordre et son établissement près de la capitale du royaume, ils en seraient dans la suite les plus zélés promoteurs, et même les agents et les procureurs ; ce qui arriva effectivement ; car, étant retournés à Paris, ils appliquèrent tous leurs soins à la construction du célèbre couvent de Nigeon, et firent paraître tant de zèle pour cette affaire, que le Saint leur en abandonna toute la conduite. On croit néanmoins qu'allant en Champagne, il passa par ce monastère, et lui donna sa bénédiction.

La vie de ce grand serviteur de Dieu a toujours été parfaitement uniforme : ni le changement des lieux, ni la marche des années, ni même la vieillesse avancée ne l'ont jamais fait changer de conduite. Son vivre, son vêtir, son coucher, ses veilles, ses jeûnes, ses prières, ses mortifications, furent les mêmes après quatre-vingts ans, qu'elles avaient été dans la vigueur de trente et de quarante ans. Quoiqu'il fût général d'un Ordre cénobitique, employé au ministère ecclésiastique, il demeura toujours constamment dans son état d'ermite. Il avait une cellule séparée des autres, que nous pourrions appeler, comme la montagne de Moria, un lieu de vision, puisque c'était là que les anges le visitaient, que Dieu se communiquait parfaitement à lui, et qu'il était élevé dans une très-haute contemplation des vérités divines. Un jour, il n'ouvrit point au roi Charles VIII, qui vint lui-même heurter à sa porte, parce qu'il n'était pas juste, disent les actes de sa canonisation, de quitter le Roi du ciel pour entretenir un roi de la terre. Il n'y a que cette même cellule qui ait été témoin des larmes qu'il y a versées, des disciplines sanglantes qu'il s'y est données, et des grâces extraordinaires qu'il y a reçues. Cependant une partie de la journée se passait à l'église, soit à communier et à entendre les messes, ce qu'il faisait avec une tendresse et une ferveur extraordinaires, soit à assister aux heures canoniales, qu'il ne laissait pas de réciter, quoiqu'il ne fût pas clerc ; soit à méditer les mystères de notre salut ; et le feu de l'amour divin qui embrasait son cœur devenait alors si véhément, qu'il l'élevait quelquefois de plusieurs coudées au-dessus du pavé ; ce qui est arrivé non-seulement devant ses religieux, mais aussi en présence d'Anne de Bourbon, fille aînée de Louis XI, et de plusieurs autres dames de la cour qui en ont rendu témoignage.

Il avait une dévotion particulière aux mystères de la sainte Trinité, de l'Annonciation de la Sainte Vierge, de la Passion de Notre-Seigneur ; et les noms de Jésus et de Marie lui étaient si profondément gravés dans le cœur, qu'il les prononçait à tous moments, de même que celui de la charité : aussi voulut-il que la plupart des églises de ses premiers couvents fussent dédiées sous l'invocation de l'un de ces noms ou de tous deux ensemble. Enfin, il paraissait en tout si mort au monde, si dégagé des sens, si abîmé dans Dieu, si embrasé du divin amour, qu'on l'eût plutôt pris pour un séraphin que pour un homme sujet aux misères et aux faiblesses du corps.

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Ses vertus paraissent avec tant d'éclat, en tout ce que nous venons de dire, qu'il n'est plus nécessaire de nous y arrêter en particulier. En effet, quelle foi ne devait-il pas avoir pour transporter, par sa parole, des montagnes d'un lieu à un autre, pour entrer dans des fournaises ardentes sans se brûler, pour suspendre des rochers au milieu de l'air, pour tirer des fontaines d'eau vive de la dureté des cailloux, pour marcher à pied sec sur les flots de la mer, pour chasser avec empire les maladies contagieuses, et pour commander aux éléments et à toute la nature ? Quelle espérance et quelle confiance en Dieu pour commencer, sans nul secours humain, l'établissement d'un grand Ordre qui n'en reconnaît point de plus austère ; pour promettre avec assurance, ou des enfants à des femmes stériles, ou la guérison à des malades que la médecine jugeait incurables, et pour nourrir, par des multiplications surnaturelles, des troupes entières d'un morceau de pain qui n'était pas suffisant pour nourrir un homme seul ! Quelle ferveur et quel amour de Dieu pour quitter si jeune ses parents et toutes les choses de la terre, pour se retirer à quatorze ans dans un désert affreux et dénué de toutes les commodités de la vie ; pour mener jusqu'à quatre-vingt-onze ans une vie si austère et si contraire aux inclinations de la nature ; pour ne se jamais relâcher dans les exercices de l'oraison et de la pénitence, et pour mettre toute sa joie dans la conversation avec Dieu et dans l'application à l'avancement de sa gloire ! Quelle charité envers le prochain, pour s'employer sans cesse à faire du bien à tout le monde, à guérir les malades, à consoler les affligés, à secourir les pauvres, à convertir les pécheurs, à instruire les ignorants, et à faire toutes les autres œuvres de la charité corporelle et spirituelle ; pour passer les semaines entières en jeûne et en oraison, afin de détourner les fléaux de Dieu des royaumes et d'attirer ses grâces et les effets de sa miséricorde sur son peuple ; en un mot, pour se faire, comme saint Paul, toutes choses à tous, afin de les sauver tous !

Que dirons-nous de ces vertus que nous appelons cardinales ? Sa prudence ne paraît-elle pas admirablement dans la fondation et le gouvernement de son Ordre, dans les avis salutaires qu'il donnait à ceux qui avaient recours à son conseil, et dans ses manières si discrètes de traiter avec tant de personnes si différentes d'âge, d'état et de condition ; avec le Pape, les rois, les cardinaux, les évêques, les ministres d'État, les dames de la cour, et tant d'autres qui ne s'ennuyaient jamais avec lui et qu'il a toujours parfaitement contentées ? Sa justice n'éclate-t-elle pas dans le refus qu'il a fait des biens qu'on lui offrait au préjudice de la restitution, dans sa douce sévérité envers ses religieux coupables, et dans son zèle contre les pécheurs et surtout contre les grands qui abusaient tyranniquement de leur autorité ? Sa force ne se fait-elle pas voir, soit à supporter avec joie les calomnies et les persécutions, soit à entreprendre généreusement ce que Dieu lui inspirait pour sa gloire, quelque difficile que cela fût, et bien que cela parût beaucoup au-dessus de ses forces, soit à persévérer, jusqu'à la mort, dans une même conduite de vie ; ou, pour mieux dire, à s'avancer toujours de vertu en vertu, sans qu'on puisse remarquer, ni qu'il ait jamais reculé, ni qu'il se soit jamais arrêté dans le chemin de la perfection ? Sa tempérance ne reluit-elle pas d'une manière toute singulière en ses jeûnes et ses mortifications continuelles, en son abstinence de chair, de poisson et de vin, en son aversion pour tous les plaisirs sensuels, et pour toutes les satisfactions du corps ; et surtout en cette pureté virginale qu'il a gardée inviolable, et presque sans nul mouvement contraire, jusqu'au dernier soupir de sa vie ?

Je ne dis rien de son humilité, si profonde, que, quelques prodiges qu'il

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fit, et quelques honneurs qu'il reçut, il demeurait toujours constamment dans la vue de sa faiblesse et de son impuissance, et dans la persuasion qu'il était indigne de tout honneur ; aussi, tout Général de son Ordre qu'il était, il ne laissait pas de servir ses frères et de s'abaisser aux plus vils ministères de ses couvents. Je ne dis rien non plus de sa douceur et de son affabilité : elles gagnaient tellement tous ceux qui avaient une fois joui de sa conversation, qu'ils ne sortaient jamais d'avec lui qu'avec un grand désir d'y retourner, suivant ces paroles de la Sagesse : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif ». Et c'est ce qui lui acquit l'amitié des seigneurs espagnols et allemands qui étaient à la cour, et qui fut cause de deux belles colonies de religieux qu'il envoya en Espagne et en Allemagne, comme nous l'avons déjà remarqué.

Enfin, ce qui couronnait tout ce beau concert de vertus était son admirable simplicité ; il faisait toutes choses sans affectation et sans étude, d'une manière si aisée et si tranquille, qu'on eût dit que les miracles lui sortaient naturellement des mains et les prophéties de la bouche, et qu'il était passé dans un naturel de grâce et de conduite extraordinaires. François de Paule était ce que nous appelons ordinairement bon, c'est-à-dire ouvert, franc, candide, serviable, prompt à faire du bien à tout le monde ; c'est ce caractère et cet esprit qu'il a laissé à ses enfants, et qui règne dans tout son Ordre.

C'est donc cette vie si merveilleuse qui fut la principale cause d'un si prompt établissement de son Ordre dans les quatre premières parties de l'Europe. Il avait eu permission du pape Sixte IV, dès l'année 1474, étant encore en Calabre, d'en composer la Règle ; et l'on peut croire, avec beaucoup d'apparence, qu'il y travailla dès ce temps-là ; néanmoins, il n'envoya à Rome, et n'en demanda l'approbation du Saint-Siège qu'en l'année 1492. C'était Alexandre VI qui occupait alors la chaire de saint Pierre : il lui donna cette approbation avec beaucoup d'éloges, et changea même le nom d'Ermites de saint François, que portaient ses religieux, en celui de Minimes, que le Saint chérissait particulièrement. Jules II la confirma encore depuis, à savoir l'an 1506, après quelques changements que cet excellent législateur y avait faits, et surtout lorsqu'il eut fait un vœu de la vie de Carême, qui n'était au commencement qu'en constitution.

Cette Règle est toute particulière et différente des quatre anciennes, qui, seules, étaient alors en vigueur : nous voulons parler de celles de saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoît et de saint François d'Assise. L'Église chante, dans l'office de sa fête, qu'il la composa par un mouvement, une lumière et une application particulière de l'Esprit divin, et qu'elle renferme toute la perfection de la religion : il l'a nommée lui-même une Règle douce et sainte, *hæc est Regula mitis et sancta*. Quoiqu'on l'appelle Règle, au singulier, elle en comprend néanmoins trois : celle des religieux, qui s'obligent aux vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et d'observance perpétuelle de la vie de Carême ; celle des religieuses, qui font les mêmes vœux et gardent les mêmes observances ; et celle du Tiers Ordre, pour les personnes séculières qui veulent mener dans le monde une vie plus austère et plus parfaite que la vie du commun des fidèles. À cette Règle, le Saint ajouta deux autres ouvrages : 1° un Correctoire, dans lequel il marque les pénitences qu'il faut imposer, dans son Ordre, aux transgresseurs des commandements de Dieu et de l'Église, et aux violateurs de leur Règle ; et 2° un Cérémonial, dans lequel il marque les cérémonies qu'on doit garder dans la récitation des divins offices et dans les autres fonctions ecclésiastiques. De sorte que l'on peut dire qu'il a parfaitement imité Moïse, le premier et le plus célèbre des législateurs, lequel, selon la doctrine de saint Thomas, a donné trois sortes de préceptes aux Israélites : les préceptes des mœurs, pour la bonne conduite de leur vie ; les préceptes des jugements, pour la punition des coupables, et les préceptes des cérémonies, pour le règlement du culte divin.

Il est temps d'en venir à la fin de cette sainte vie. Trois mois auparavant, le serviteur de Dieu, qui s'y était toujours préparé avec un soin extrême, en voulut renouveler plus particulièrement les dispositions. Il se renferma plus que jamais dans sa cellule du Plessis, et s'y tint presque toujours retiré et caché, afin qu'il n'y eût rien qui le pût distraire de cet esprit d'amour, dont il espérait bientôt la pleine jouissance et la bienheureuse éternité. Le jour des Rameaux de l'année 1507, il eut quelque atteinte de la fièvre, qu'il apprit par révélation devoir être l'instrument de sa délivrance ; il ne voulut pas néanmoins qu'on eût aucun soin de lui, ni qu'on lui donnât aucun soulagement. Le jeudi saint il assembla, selon l'ordonnance de sa Règle, les religieux à la sacristie, qui tenait lieu de chapitre, et les exhorta à l'amour de Dieu, à la charité les uns pour les autres et à l'observance fidèle de leur Règle, et surtout de la vie de Carême, qui faisait leur différence d'avec les autres religieux. Ce fut, dit-on, en cette occasion que, pour fortifier l'esprit de quelques lâches qui regardaient ce vœu comme une rigueur insupportable, il prit du feu entre ses mains et leur dit qu'ils ne craignissent rien, et que le même Dieu qui lui faisait manier ces charbons ardents sans se brûler, leur donnerait la force de supporter une vie qu'ils croyaient être au-dessus de la nature. Je crois néanmoins que ce grand miracle était arrivé longtemps auparavant, et lorsqu'il avait changé cette abstinence de toutes sortes de viandes, de simple constitution qu'elle était, en un quatrième vœu, l'an 1501.

Le même jour, il se fit conduire à l'église, où, après s'être confessé, il reçut la sainte Eucharistie de la manière que la reçoivent, ce jour-là, tous ses religieux, c'est-à-dire les pieds nus et la corde au cou. Mais il fit paraître, en cette action, tant de dévotion et de ferveur, et de si grands transports d'amour et de joie, qu'il était aisé de voir que c'était là la communion qui le devait unir à son centre et le faire entrer dans la possession du souverain Bien. Après l'action de grâces, il se retira en sa cellule, appuyé sur les bras de ses religieux. Un frère, appelé Bertre, lui demanda si, dans l'après-dîner, on lui laverait les pieds, suivant la coutume de l'Église. Il répondit que non, mais que le lendemain on ferait de son corps ce que l'on voudrait, prédisant par là que le jour suivant serait celui de sa mort. Le reste du même jour et la nuit d'après lui servirent à s'enflammer de plus en plus du désir de voir Celui qu'il n'avait encore connu que sous les voiles de la foi. Il appela pour la dernière fois ses religieux autour de lui, les exhorta de nouveau à la paix entre eux et à la pratique de leurs observances, leur nomma un vicaire général en sa place, jusqu'au premier Chapitre qui se tiendrait à Rome, reçut avec une singulière dévotion le sacrement de l'Extrême-Onction, et se fit réciter les sept Psaumes de la Pénitence, les Litanies des Saints et la Passion de Notre-Seigneur selon saint Jean ; ensuite, il bénit ses enfants, se munit lui-même du signe de la croix, prit de l'eau bénite, baisa amoureusement l'image du Crucifix, et, élevant les yeux vers le ciel, il dit cette dernière parole de Jésus mourant sur la croix : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Ce ne fut pas néanmoins là sa dernière ; car, reprenant encore un peu de force, il ajouta cette excellente prière qu'un

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de ses compagnons, nommé Michel Lecomte, nous a conservée : « Ô aimable Jésus, bon pasteur, conservez les justes, justifiez les pécheurs, ayez compassion de tous les fidèles défunts et soyez-moi favorable, quoique je ne sois qu'un très-indigne pécheur ! » En achevant ces mots, il rendit son esprit à Dieu, sans nulle apparence de douleur ni de mort, mais comme une personne qui est surprise d'un doux sommeil qui lui assoupit tous les sens.

Ce fut non-seulement au jour même de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le vendredi saint, mais aussi vers l'heure à laquelle on croit qu'il expira, comme le pape Léon X l'a expressément remarqué, avec tout ce que nous venons de dire, dans la bulle de sa canonisation. Le cardinal Bellarmin fait grand état de cette circonstance, et avoue qu'elle lui donnait une vénération particulière pour saint François de Paule, dont la vie et la mort avaient été vouées à honorer Jésus-Christ crucifié et expirant en croix. Le temps de sa naissance, en 1416, et celui de son décès, en 1507, marquent assez qu'il a vécu quatre-vingt-onze ans. C'est aussi l'âge que lui donnent, non-seulement les actes et la bulle de sa canonisation, mais encore les leçons de son office et tous les auteurs qui ont écrit sur lui depuis deux siècles, comme les curieux le pourront voir dans la dissertation dont nous avons parlé au commencement de cette vie.

Son saint corps fut porté à l'église et y demeura trois jours exposé, sans qu'on le pût enterrer, à cause d'un concours infini de personnes de toutes sortes de conditions qui venaient le voir et l'honorer. Le lundi de Pâques, on l'ensevelit dans une chapelle de la nef, au côté droit. Mais la duchesse de Bourbon, fille de Louis XI, et la duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, n'étant pas contentes qu'on l'eût mis dans la terre, principalement parce que ce lieu était fort humide par les fréquentes inondations de la rivière du Cher, obligèrent, le jeudi suivant, les religieux à le lever. Il fut encore exposé plusieurs jours, durant lesquels il parut toujours aussi beau et aussi frais que s'il eût été seulement endormi. Il exhalait même une odeur si agréable, que toute l'église en était parfumée ; ce prodige attira tant de monde au couvent, dans une simple campagne, qu'en un jour on n'y vit pas moins de six mille personnes. Le peintre qui avait déjà moulé son visage, peu de temps après sa mort, l'imprima encore une fois au bout de douze jours, afin de le représenter plus au naturel ; il est un de ceux qui rendirent authentiquement témoignage de cet état de non-corruption, et c'est de lui que l'on a le tableau du Vatican, qui a servi d'original à une infinité d'images et de tableaux du Saint, que l'on a faits depuis. On fit, dans la même chapelle, une grotte de maçonnerie, fort bien voûtée, pour placer ce riche trésor, et on l'y déposa dans une grande pierre creusée, en forme de tombeau, que la duchesse de Bourbon fit venir de la commanderie de Balan, après que le commandeur lui en eut fait le don. Cette pierre avait toujours paru si pesante, que dix-huit paires de bœufs n'avaient pu l'enlever, ce qui avait obligé de la laisser sur le chemin ; mais elle devint légère, et deux bœufs la traînèrent fort facilement, dès qu'elle fut destinée à un si saint usage.

Les fidèles commencèrent dès lors à faire des vœux à ce grand Saint, pour lui demander son intercession auprès de Dieu et pour obtenir son assistance et des faveurs surnaturelles par ses mérites, et leurs vœux furent souvent exaucés dans le ciel. Le plus célèbre fut celui que fit la reine Anne de Bretagne, par le conseil de messire Laurent Lallement, évêque de Grenoble, pour la guérison de madame Claude de France, sa fille unique, qui était dangereusement malade ; aussitôt cette princesse recouvra une parfaite santé, quoiqu'elle fût fort éloignée de la reine, qui résidait alors au château de Monbonnot, en Dauphiné. La lettre de ce très-illustre prélat au pape Léon X, rend un témoignage indubitable de cette guérison. Elle arriva seulement trois semaines après la mort du Saint.

Tout ce qu'il lui avait appartenu, servi ou touché, reçut aussi une vertu toute particulière pour opérer des miracles et pour rendre la santé aux malades. Les actes de sa canonisation font foi qu'avant sa mort, des lunettes, qu'il avait envoyées à un saint ecclésiastique de son Tiers Ordre, nommé Ange Serra, qui était aveugle, lui rendirent la vue dès qu'il s'en servit ; sa discipline de fer, qui était teinte de son sang, guérit une femme affligée d'un mal de poitrine, dont elle ne pouvait supporter la violence ; un cordon qu'il avait porté, ayant été présenté à Rome, par un de ses religieux, à une possédée, le démon fut contraint de sortir de son corps et de la laisser en liberté ; et, après son décès, une pièce de sa tunique ayant été partagée en vingt morceaux, pour être distribués à vingt gentilshommes, qui souhaitaient d'en avoir chacun leur part, il s'en fit une multiplication si prodigieuse, sous la main du seigneur Jean, comte des Arènes, qui faisait la distribution, qu'il s'en trouva assez pour quatre-vingts autres personnes qui survinrent en même temps, et qu'il en demeura encore sept pour le comte. Ces morceaux ont depuis été des sources de miracles par toute la Calabre et le royaume de Naples, où ils furent dispersés. Les bonnets et les autres cordons dont il s'était servi, et ceux qu'on lui mit exprès après sa mort, procurent encore tous les jours des grâces et des soulagements visibles à ceux qui se les font appliquer avec foi et piété. Il y en a de tous côtés des exemples fort authentiques, que je me dispense néanmoins de rapporter ; je dirai seulement, en passant, que ces esprits forts, à qui ces dévotions ne plaisent pas, devraient considérer que si Dieu, par un secret de sa Providence, et pour humilier l'esprit humain, a attaché ses plus grandes grâces, et l'œuvre même de notre salut à ce qu'il y a de plus commun sur la terre, à savoir : à de l'eau, du chrême et de l'huile, qui sont la matière de trois de nos Sacrements, il ne faut pas s'étonner qu'il se serve aussi des moindres choses qui aient été à l'usage des Saints, pour conférer des faveurs considérables à ceux qui se les appliquent pour leur soulagement. C'est en cela qu'il fait paraître sa grandeur et sa magnificence ; il montre qu'il sait récompenser avec usure l'honneur que ses serviteurs lui ont rendu, puisqu'il ne les honore pas seulement en leurs personnes, mais aussi en tout ce qui les touche et leur a appartenu. Aussi lisons-nous dans les Actes des Apôtres, dont le témoignage est indubitable, que les mouchoirs de saint Paul, et les linges qui l'avaient touché, étant mis sur les malades, les délivraient de leurs maladies et avaient même la force de chasser les esprits malins de leurs corps ; et nous avons vu, en la vie de saint Grégoire le Grand, que ce Pape, si savant et si éclairé, crut avoir donné à quelques ambassadeurs une relique fort précieuse et de grande vertu, en leur donnant seulement un linge blanc qu'il avait fait toucher aux ossements des Martyrs ; et, en effet, pour les en convaincre, il en fit sortir du sang en le perçant avec un couteau. Cela donc fait voir que ce n'est pas une faiblesse d'esprit, mais un acte de religion très-saint et très-avantageux, de se faire appliquer les restes sacrés, non-seulement du corps, mais aussi des vêtements des Saints.

Tout ce qu'il y avait de grands, tant en France qu'en Calabre et dans le royaume de Naples, s'intéressèrent pour la canonisation de celui dont nous parlons. La reine Anne de Bretagne la sollicita tant qu'elle vécut, suivant le vœu qu'elle en avait fait, par le conseil de l'évêque de Grenoble, pour la

2 AVRIL.

santé de la princesse sa fille. Après sa mort, le roi François Ier, la reine Claude, son épouse, la duchesse d'Angoulême, mère du roi, et plusieurs princes et princesses de leur sang la pressèrent encore davantage. Leurs lettres sur ce sujet, tant au Pape qu'aux cardinaux, se sont conservées, et nous en avons encore les copies entre les mains. Enfin, le décret en fut solennellement publié le 1er mai, l'an 1519, par le pape Léon X, à qui le Saint avait prédit qu'il serait Pape, et lequel témoigna n'avoir jamais fait aucune action avec tant de joie et de satisfaction que celle-là. Ce fut le roi François Ier qui fit toute la dépense de cette solennité ; et quoiqu'il l'eût faite avec tant de magnificence, qu'on n'en a guère vu depuis de semblable, il croyait, néanmoins, n'avoir rien fait pour reconnaître les obligations que sa maison et tout son royaume avaient à la mémoire de celui qu'on venait de publier citoyen du ciel. Cette canonisation donna liberté de bâtir des églises, de dresser des autels, de célébrer des messes et de chanter des offices solennels en son honneur ; ce qui fut fait aussitôt en beaucoup d'endroits, non-seulement par les religieux de son Ordre qui en avaient la permission dès le temps de sa béatification, faite le 7 juillet de l'an 1513, mais aussi par beaucoup d'autres communautés qui attendaient ce moment avec impatience, pour témoigner publiquement au Saint leur reconnaissance de ses bienfaits.

Il semblait qu'il ne lui avait rien manqué pour sa gloire que le martyre ; mais Dieu lui voulut donner en quelque manière, après sa mort, l'honneur dont il avait été privé pendant sa vie : car l'an 1562, les Calvinistes, étant entrés à main armée dans son couvent de Plessis, pour le saccager et en violer les choses saintes, comme ils avaient fait dans les autres églises de la ville de Tours, le tirèrent de son tombeau, où ils le trouvèrent tout entier, et encore revêtu de ses habits, quoiqu'il y eût déjà cinquante ans qu'il fût mort ; le traînèrent avec une corde qu'ils lui mirent au cou dans la chambre destinée pour recevoir les hôtes, et l'y brûlèrent avec le bois du grand crucifix de l'église, qu'ils fendirent pour cela en plusieurs éclats. Je laisse à la piété des lecteurs de faire les réflexions qu'il leur plaira sur les circonstances de cet attentat ; je dirai seulement qu'il n'avait pas été inconnu à ce grand serviteur de Dieu durant sa vie, et qu'il en avait même prédit le temps et l'année à ses disciples. En effet, l'an 1562, peu de mois avant que les Calvinistes vinssent à Tours, le R. P. Mathurin Aubert et le R. P. Joseph le Tellier, qui, depuis, a été général de l'Ordre, faisant par députation la visite au couvent du Plessis, un ancien religieux, qui avait vu le saint Père, et qui avait même reçu l'habit de ses mains, leur déclara que le temps approchait auquel ce grand Prophète avait prédit que les églises de Tours seraient profanées et pillées par les hérétiques. C'est ce qui me fait dire de lui, ce que l'Église chante de saint Martin au jour de sa fête : « Bien que l'épée d'un bourreau ne lui ait pas ôté la vie, il n'a pas néanmoins perdu le mérite et la palme du martyre ». Je ne le dis pas seulement parce que sa vie, comme il est porté dans l'acte de sa canonisation, a été un long et continuel martyre, ou parce qu'il a mille fois souhaité de répandre son sang et d'être immolé pour la défense des vérités catholiques ; mais aussi parce qu'il a accepté, étant vivant et encore capable de mérite, le traitement barbare et inhumain qu'il savait qu'on ferait un jour à son corps, de même que Notre-Seigneur a accepté avant sa mort le coup de lance qui devait lui percer le côté et le cœur après sa mort.

Au reste, loin de diminuer l'honneur que l'on portait à son corps, cette cruauté a beaucoup servi à le rendre plus célèbre et plus glorieux. Car,

SAINT FRANÇOIS DE PAULE, FONDATEUR DE L'ORDRE DES MINIMES. 169

depuis ce temps-là, il s'est fait plus de miracles à son tombeau qu'auparavant, et il a été plus que jamais visité par les cardinaux, les évêques, les princes, les princesses et les plus grands seigneurs du royaume. Il n'y a pas même eu jusqu'à maintenant (disait le P. Giry en 1685), un seul de nos rois qui ne lui ait rendu ce devoir, et ils ont tous regardé cette dévotion comme un acte de reconnaissance et de piété, qui semblait héréditaire à leur couronne. Les ossements de notre Saint ayant été, pour la plupart, retirés du brasier par des catholiques zélés qui se mêlèrent adroitement parmi les hérétiques, on les a distribués, dans la suite du temps, à diverses églises. Notre-Dame-la-Riche, paroisse de Tours, en reçut quelques-uns, que la reine Marie de Médicis fit enfermer dans un précieux reliquaire. Les autres, outre ce que le couvent de Plessis-lès-Tours en a retenu, ont été données, par la sage disposition des supérieurs, à ceux de Nigeon, de Paris, d'Aix en Provence, de Madrid, de Malaga, de Barcelone, de Paule, de Naples, de Gênes et de quelques autres, où ils furent richement enchâssés dans l'or, l'argent et le cristal.

On invoque ce grand Serviteur de Dieu pour toutes sortes d'affaires, de nécessités et d'afflictions, soit publiques ou particulières, soit spirituelles ou corporelles ; et on le fait, ou en promettant de faire quelque action de piété en son honneur, ou par des neuvaines, ou par des treizaines, ancienne dévotion de treize vendredis, pour honorer le jour de sa mort qui fut un vendredi et les treize semaines d'années, c'est-à-dire les quatre-vingt-onze ans qu'il a vécu sur la terre. Dieu a tant accordé de grâces et de faveurs extraordinaires à ces manières de prier et d'implorer sa miséricorde, qu'on ne peut point douter qu'elles ne lui soient très-agréables. Une des plus considérables est le signalé miracle qui arriva aux Minimes de la ville de Calais, l'an 1661, en la personne d'une pieuse fille, appelée Péronne Rault. Elle était depuis plusieurs années tellement infirme, qu'elle ne pouvait se traîner que sur des béquilles, et avec l'aide d'une servante ; beaucoup de ses os étaient déboîtés et hors de leur situation naturelle, et elle avait même une jambe d'un demi-pied plus courte que l'autre ; son mal s'était encore augmenté depuis trois mois, et il lui avait été impossible, durant tout ce temps, d'aller autrement à l'église qu'en se faisant porter dans une chaise. Enfin, après la fête de saint François de Paule, elle prit la résolution de faire une neuvaine dans la chapelle qui est dédiée sous son nom, pour lui demander sa guérison, nonobstant ce que les médecins du roi lui avaient dit, lorsqu'ils passèrent par Calais, que son mal était incurable et qu'elle n'en guérirait jamais. Le quatrième jour de sa neuvaine, qui était celui de l'octave de la fête, après qu'elle eut assisté à la messe et communié, elle fut saisie d'une douleur et d'une faiblesse extraordinaire, durant laquelle elle sentit ses os se remuer, ses nerfs s'étendre, et comme une humeur bienfaisante se répandre par tous ses membres pour les rétablir ; elle entendit aussi le bruit des mêmes os qui rentraient dans leurs jointures et se remboîtaient l'un dans l'autre, selon la constitution naturelle du corps humain ; et, à cet instant, elle fut si parfaitement guérie, qu'après avoir fait dire une seconde messe pour remercier Dieu d'une faveur si insigne, elle laissa ses béquilles dans la chapelle, où on les vit longtemps suspendues, et retourna chez elle à pied, en bonne santé et sans l'aide de personne. L'évêque de Boulogne, de qui dépend la ville de Calais, fit faire une information juridique de ce grand événement, et, après avoir reconnu que c'était un véritable miracle, il en permit la publication, et une reconnaissance solennelle par un Te Deum et une procession. Cela ne servit pas peu à confondre les hérétiques et à fortifier les catholiques anglais, qui, comme voisins, furent bientôt informés de ce prodige.

Il y en a une infinité de semblables ; mais comme il serait inutile d'en faire le détail, il me reste à dire que le pape Grégoire XIII a donné indulgence plénière, à perpétuité, à tous les fidèles qui, au jour de la fête de saint François de Paule, visiteront une des églises de son Ordre, et, étant confessés et communiés, y feront des prières pour les sujets ordinaires marqués dans sa Bulle. Elle est de l'année 1580, et il y est expressément porté que, lorsque cette fête sera transférée, ce qui arrive assez souvent par concurrence avec la semaine sainte, ou avec la solennité de Pâques, l'indulgence sera aussi transférée avec elle, et qu'elle ne se séparera jamais de l'office. L'an 1585, le pape Sixte V mit aussi saint François de Paule dans le Bréviaire Romain, avec trois leçons propres, qui sont l'abrégé de sa vie.

Les attributs du saint Fondateur des Minimes sont : 1° le cartouche environné de rayons portant le mot charité — *charitas* — lequel mot ainsi encadré est devenu à la fois le blason et la devise de l'Ordre : nous avons dit en quelle circonstance ; 2° un bâton, soit pour exprimer son grand âge, dans lequel il devait avoir besoin de ce troisième pied des vieillards, soit pour rappeler le miracle qu'il fit d'arrêter avec son bâton une pierre énorme qui se précipitait sur une pente rapide ; 3° un âne devant une forge. Un maréchal qui venait de ferrer l'âne du Saint exigea, deniers comptants, le payement de son salaire ; mais comme l'homme de Dieu ne portait pas d'argent sur lui, le maréchal s'emporta en mille malédictions : pour mettre fin à ce bruit, François ordonna à sa bête de secouer ses pieds et de rendre les fers. L'âne, obéissant contre son ordinaire, fit tomber sa ferrure aux pieds de l'ouvrier, fort étonné d'un pareil dénouement. — Nous ne rappellerons que brièvement d'autres circonstances notables de la vie du Saint qui ont pu servir à le caractériser et que nous avons déjà décrites, telles que celle de son passage du détroit de Messine sur son manteau ; sa visite à Ferdinand, roi de Sicile, devant lequel il brise en deux une pièce d'or qui laisse couler du sang ; son arrivée devant Louis XI, qui le reçoit à genoux, etc., etc. ; nous ferons encore remarquer que le scapulaire des Minimes est bien plus petit que celui des autres Ordres religieux : il ne vient qu'à mi-corps, au lieu de tomber jusqu'à terre. La couleur de la robe et de tout le costume est le noir. Plusieurs villes ont pris saint François de Paule pour leur patron ou le titulaire de quelqu'une de leurs églises : Naples en 1619, Nocera en 1631, Tours en 1653, Malaga en 1637 ; la Havane où il fut choisi avant d'y être connu : son nom ayant été mis dans une urne avec celui de plusieurs autres saints, fut amené par un enfant chargé du tirage au sort (1628).

L'Ordre des Minimes donna en France l'exemple de la soumission à la Bulle *Unigenitus*, et s'attira en conséquence la critique des Jansénistes.

Les Minimes ont donné aux lettres plusieurs célébrités : nous comptons

SAINT ABONDE, ÉVÊQUE DE COME. 171

parmi les Français les PP. Niceron, Marsenne, Plumier, Avrillois, Le Clerc, de Coste, Monteynard, Giry, auteur de la *Vie des Saints*, qui sert de base à la nôtre, etc.

Au XVIIIe siècle, les Minimes avaient cinq maisons à Rome, dont l'une, la *Trinité-du-Mont*, appartenait aux Français. Ils comptaient six provinces en Espagne, deux maisons à Paris, une à Vincennes, etc.

Aujourd'hui, ces religieux ont sept maisons dans les États d'Autriche et plusieurs en Italie. Ils ont fait des efforts pour se rétablir en France, leur seconde patrie : ils ne comptent pas que nous sachions d'autres maisons que celles de Marseille, dont une de religieux et l'autre de religieuses.

Le P. Giry a principalement tiré des pièces originales qui ont été employées dans l'affaire de la canonisation, la biographie du fondateur des Minimes, et il l'a écrite avec d'autant plus d'amour, qu'il était Minime lui-même : nous n'avons presque pas retouché son style.

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## SAINT URBAIN, ÉVÊQUE DE LANGRES (375).

Urbain, sixième évêque de l'église de Langres, vit le jour dans un village près de Grancy-le-Château nommé Calmiers-le-Bas. Son père se nommait Sénateur, et sa mère, Gidiarde. Il se forma à la piété et se donna à Dieu dès son enfance. Dans un âge plus avancé, il donna tant de marques d'une sainteté consommée, que, après la mort d'Honorat, évêque de Langres, il fut appelé à le remplacer par les vœux de tous les fidèles.

Il fut un prélat accompli ; il rendit, par ses travaux incessants, au clergé la religion, au peuple la dévotion, aux édifices ruinés leur éclat et leur beauté première, aux divins offices leur splendeur. Le don des miracles vint ajouter à sa sainteté un éclat mérité ; non-seulement il guérissait les malades par ses prières, mais il chassait aussi les démons et commandait aux éléments. Ses oraisons, en effet, écartèrent souvent les orages, dissipèrent les ouragans, et protégèrent les moissons et les vignes contre la tempête et la grêle ; de là vient que même encore aujourd'hui on l'invoque contre le mauvais temps, et qu'on a coutume de le représenter avec un raisin.

Il eut un long épiscopat pendant lequel il augmenta sans cesse la somme de ses mérites. Il vit avec joie arriver le moment de sa sortie de ce monde. Il succomba à une maladie de quelques jours ; après avoir reçu les sacrements de l'Église, et recommandé son diocèse à Dieu, tandis qu'il priait au milieu de son clergé et de son peuple en pleurs, il émigra, appelé par Jésus-Christ, aux célestes demeures. Son vénérable corps fut transporté à Dijon, selon qu'il l'avait désiré, et déposé dans la basilique de Saint-Jean-Baptiste. Cette basilique était alors située hors des murs de la ville, avec son cimetière. Saint Urbain passe, dans la tradition, pour avoir consacré l'église de Saint-Étienne à Dijon, la première qui fut bâtie dans l'enceinte de cette cité. Il était autrefois honoré à Langres le 23 janvier, qui fut probablement le jour de sa naissance au ciel, mais le martyrologe romain le nomme le 2 avril, qu'on croit être le jour de son ordination. Aujourd'hui sa fête se célèbre, dans le diocèse de Langres, le 3 avril.

Saint Urbain de Langres est le Patron des vignerons, particulièrement dans certaines parties de la Bourgogne, de la Champagne et de la Lorraine.

*Propre de Langres ; Saints de la Haute-Marne ; Saints de Dijon, etc.*

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## SAINT ABONDE, ÉVÊQUE DE COME (468).

Cet Évêque, célèbre autant par sa science que par sa sainteté, assista au concile de Milan, tenu sous l'évêque Eusèbe, au temps du pape saint Léon. Ce Pape lui confia une mission importante dont le but était de réparer les dommages que le brigandage d'Éphèse avait causés à l'Église, comme on le voit par les lettres (trente-quatrième et trente-sixième) du Pontife à l'empereur Théodore et à l'impératrice Pulchérie. Il s'en acquitta très-heureusement. Il assembla en cette occasion un synode : il reçut à l'unité Anatolius, évêque de Constantinople, Maxime d'Antioche, et d'autres évêques qui rentraient dans le sein de l'Église, et les rétablit sur leurs sièges.

Saint Abundius est le premier Patron de Côme. Il est représenté ressuscitant le fils d'un riche païen ou accordant sa protection à un cerf.

3 AVRIL.

Événements marquants

  • Naissance à Paule en 1416
  • Retraite en solitude à l'âge de quatorze ans
  • Fondation de l'Ordre des Minimes (Ermites de saint François) en 1435
  • Traversée du détroit de Messine sur son manteau
  • Voyage en France à la demande de Louis XI
  • Mort au Plessis-lès-Tours à l'âge de 91 ans
  • Canonisation par Léon X en 1519

Miracles

  • Traversée du détroit de Messine sur son manteau étendu sur les eaux
  • Entrée dans une fournaise ardente sans se brûler
  • Résurrection de son neveu Nicolas
  • Multiplication du pain et du vin pour les ouvriers
  • Fait couler du sang d'une pièce d'or rompue devant le roi de Naples

Citations

Par charité, chauffez-vous, car vous en avez grand besoin.

— Réponse au Père Scozette en tenant des charbons ardents

Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains.

— Dernières paroles

Date de fête

2 avril

Époque

15ᵉ siècle

Décès

Vendredi saint, 2 avril 1507 (naturelle)

Invoqué(e) pour

Guérison des maladies incurables, Stérilité des femmes, Protection contre les tempêtes

Autres formes du nom

  • Robert (fr)
  • Francesco di Paola (it)

Prénoms dérivés

François

Famille

  • Jacques Martotille (père)
  • Vienne de Fuscaldo (mère)
  • Brigide (sœur)
  • Nicolas d'Alesso (neveu)
  • André d'Alesso (neveu)