Bienheureux Jean de Montmirail (Jean l'Humble)

Religieux de l'Ordre de Cîteaux

Fête : 29 septembre 12ᵉ siècle • bienheureux

Résumé

Seigneur de Montmirail et proche confident du roi Philippe-Auguste, Jean quitte la gloire des armes et de la cour pour embrasser la vie monastique à Longpont. Surnommé 'Jean l'Humble', il se distingue par une charité héroïque envers les lépreux et une austérité extrême. Il meurt en 1217, laissant derrière lui une réputation de sainteté confirmée par de nombreux miracles.

Biographie

LE BIENHEUREUX JEAN DE MONTMIRAIL,

RELIGIEUX DE L'ORDRE DE CITEAUX

Regnum caelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud.

Le royaume des cieux souffre violence, et il n'y a que ceux qui savent se faire violence qui l'emportent d'assaut. Matth., xi, 13.

Le bienheureux Jean était fils d'André, seigneur de Montmirail et de la Ferté-Gaucher, et de Hildiard d'Oisy qui était alliée des comtes de Flandre et de la maison de Béthune. Il naquit en 1165 dans le château de Montmirail. Jamais on ne vit un enfant plus beau, plus aimable, plus gracieux, plus soumis, plus respectueux, et doué d'un plus heureux caractère. Un sourire de gaieté, ou plutôt celui d'un ange, errait sans cesse sur ses lèvres. Dès son plus jeune âge, ses tendres mains étaient toujours prêtes à faire le bien et à donner aux pauvres; son cœur était déjà sensible à toutes les misères. Jean faisait la consolation, la joie, la gloire, l'orgueil, les délices de ses parents; mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Hildiard étant venue à mourir, André, voyant son fils privé des soins d'une mère, lorsqu'il en avait le plus besoin, sentant toute l'importance de l'éducation de l'enfance même, et ne voulant pas la confier à des mains mercenaires, chercha à remplacer dignement l'épouse que le ciel lui avait ravie. Il prit en secondes noces une femme dont le nom est ignoré, mais qui était riche en talents et encore plus en vertus. N'ayant point d'enfants, elle aima le fils d'Hildiard

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comme s'il eût été son propre fils. Elle lui prodigua les soins les plus délicats, les plus assidus, les plus intelligents, les plus tendres. Comme elle avait une vraie piété, elle s'étudiait, avant tout, à répandre dans son cœur les semences de toutes les vertus. Avec quel amour elle cultivait cette jeune plante, destinée à produire tant de fruits excellents! Cette plante croissait, pour ainsi dire, d'elle-même. Jean avait une âme naturellement chrétienne, et qui se portait au bien par sa propre pente. La comtesse le pénétra avant tout de la crainte du Seigneur, qui est le commencement de la sagesse, lui inspira une horreur souveraine du péché, et lui apprit à aimer Dieu de tout son cœur. Elle lui donna souvent cette leçon qu'elle tirait de l'Évangile, que son fils adoptif n'oublia jamais, et qui forma comme le fond de son caractère : « Mon fils, la conquête du ciel est difficile aux riches; mais ils ont un chemin sûr pour y parvenir, la pauvreté et l'aumône ». Ces paroles se gravèrent profondément dans la mémoire et encore plus dans le cœur du jeune Jean.

La foi agit puissamment sur ce jeune seigneur dès les premières années de sa vie. Elle fut l'arche qui le sauva comme un autre Noé des eaux du déluge, c'est-à-dire de la corruption du monde où tant d'âmes périssent tous les jours. Le démon, le monde, les passions eurent beau l'environner d'écueils et unir leurs efforts pour l'engloutir dans le naufrage. La foi le retira de l'abîme, où il commençait à s'enfoncer. La foi fut un bouclier avec lequel il repoussa vigoureusement tous les traits enflammés de ses ennemis. La foi l'éleva aux plus hautes vertus, et lui fit trouver le bonheur dans tout ce qui révolte la délicatesse de l'homme, dans les veilles, les jeûnes, les travaux, les mortifications de tous genres, les humiliations, les injures, les calomnies, les persécutions. De quoi n'est pas capable un homme de foi? « Il peut », dit Jésus-Christ, « transporter même les montagnes ». Dieu avait donné à Jean un cœur doué des plus excellentes qualités. Sans la foi, ces qualités auraient été perdues, et seraient même devenues les sources des plus grands désordres, comme on en a sans cesse sous les yeux de tristes exemples; mais, fécondées par la foi, elles produisirent des fruits abondants de justice. Avec quelle docilité et quelle sainte avidité Jean recueillait toutes les leçons qu'on lui donnait! L'étude de la religion, loin de nuire à l'étude des lettres, la favorisait au contraire, la développait, l'animait, l'enflammait, lui donnait un essor vraiment prodigieux.

Jean profita singulièrement des leçons de ses maîtres. Sans être un savant profond, il possédait toutes les connaissances convenables à sa haute position dans le monde. Il ne fut point orateur, et ne connut point toutes les finesses des rhéteurs d'Athènes et de Rome; mais il parlait avec aisance, avec noblesse, et avec esprit. Il fut obligé d'étudier une autre science, qui avait moins d'attraits pour lui, et qui était plus nécessaire. Les seigneurs, comme grands justiciers, étaient chargés de rendre la justice. André voulut que son fils fût instruit dans le droit romain, dans le droit coutumier de Cambrai, et dans le droit coutumier de Vitry-en-Perthois, qui régissait Montmirail et une partie de ses vastes domaines. Jean devint bientôt un seigneur accompli en tous genres. André ne put donc se dispenser de produire à la cour son fils, qui était du même âge que Philippe, fils de Louis VII. Le jeune seigneur de Montmirail, qui était gai, vif, pétillant d'esprit, ardent au jeu autant qu'au travail, y fut accueilli avec une extrême bienveillance, et même avec enthousiasme. Malgré son humeur martiale, Jean se faisait chérir de tout le monde. Ses traits respiraient l'amabilité. Il était droit, franc, libéral, officieux, tendre et sensible aux afflictions de ses amis. On le trouvait toujours prêt à rendre service aux grands, et encore plus aux petits. Il devinait les désirs, et s'empressait de les satisfaire, sans attendre qu'on les exprimât. Il aimait mieux donner que recevoir. Aussi Philippe-Auguste, touché de la rare bonté qui faisait le fond de son caractère, l'appelait, non Jean de Montmirail, comme les seigneurs de sa cour, mais Jean Bonté, Joannes bonitas. D'autres auteurs disent : Joannes probitas.

Son crédit était immense. Loin d'en abuser, il ne s'en servait que pour faire des heureux et obtenir des grâces aux seigneurs qui s'en montraient dignes. Par là, il se faisait aimer de son souverain et admirer des grands. On peut dire qu'il était la gloire, les délices et comme l'idole de la cour. Ce qu'on doit regarder comme un prodige, c'est qu'il n'avait pas d'envieux, tant il avait su gagner tous les cœurs. Par cette charité compatissante, non-seulement il se conciliait les bonnes grâces des hommes, mais il se ménageait encore plus celles du ciel. Tout ce qu'on fait au dernier des serviteurs de Dieu, c'est à Dieu lui-même qu'on le fait. Mais ce bon Maître ne se laisse jamais vaincre en générosité, et il rend toujours au centuple. Jean se fit chérir de son roi beaucoup plus que des courtisans. Philippe l'avait pris pour son confident, lui faisait part de toutes ses joies, et déposait dans son sein tous ses ennuis.

Les faveurs du monde ne peuvent manquer de produire leurs effets. Tous les plaisirs accourent au-devant de Jean et séduisent son cœur. Qui pourrait résister à leurs perfides amorces ? On ne peut en triompher que par la fuite; mais le baron de Montmirail est retenu à la cour par des liens si doux, si nombreux, si forts, qu'une main divine pourra seule l'en dégager. La comtesse de la Ferté-Gaucher le voit avec effroi approcher ses lèvres de la coupe enchanteresse de Babylone. Elle veut l'arracher aux dangers qui l'environnent, et lui propose de contracter alliance avec une femme digne de lui par sa naissance, par ses qualités et par son éducation : elle s'appelait Hélvide de Dampierre, et était la troisième sœur de Gui de Dampierre et de Bourbon. L'espérance de la comtesse de la Ferté-Gaucher fut trompée. Cette alliance, en donnant à Jean une plus grande considération à la cour, ne fit que l'attacher davantage aux vanités du monde.

Jean possédait tout ce qui était propre à le faire chérir du monde : une race antique, une immense fortune, une éducation brillante, une renommée sans tache, la bravoure et la libéralité. Jeune, grand, robuste, infatigable au travail, formé par les plus habiles maîtres à tous les exercices corporels, d'un esprit vif, avide, pénétrant, initié dans toutes les connaissances humaines, Jean n'avait qu'une passion, c'était la gloire. Comme il régnait à la cour un luxe incroyable, le baron de Montmirail voulait l'emporter sur tous les seigneurs en magnificence. Ses équipages étaient d'une richesse inouïe. L'or et les pierreries étincelaient sur ses vêtements somptueux.

Jean était le type par excellence du grand seigneur du moyen âge; il se signala souvent dans les armées pour le service de son souverain. Il fit surtout des merveilles et remporta le prix de la valeur dans la journée de Gisors, où Philippe passa sur le ventre à une armée florissante d'Anglais qui était venue pour le surprendre. Jean était arrivé au comble des honneurs, de la richesse et de la joie; tout lui souriait. Le monde le charmait par ses prestiges enchanteurs, l'environnait de toutes ses pompes, l'enivrait de délices. Mais Dieu, dans sa miséricorde, lui suscite un véritable ami, qui, loin de le flatter comme les courtisans dont il est entouré, ne cesse de l'avertir sagement de son salut. Ce moniteur vigilant, désintéressé, courageux et prudent, est un chanoine régulier de Saint-Jean des Vignes de

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Soissons, prieur de Saint-Étienne de Montmirail, nommé Jobert. La bonté naturelle de Jean et l'éducation chrétienne qu'il a reçue dans sa jeunesse donnent au prieur un accès facile auprès de lui. Cet excellent pasteur en profite pour lui dire quelques paroles édifiantes, pour lui faire sentir avec beaucoup d'adresse toute la futilité des grandeurs du monde, et pour jeter dans son cœur un trouble salutaire.

Malgré son humeur guerrière et sa passion pour les plaisirs bruyants, Jean écoute avec bienveillance, avec humilité, avec une religieuse attention, et même avec la docilité d'un disciple, les sages leçons de son médecin spirituel; puis il les exécute avec la fidélité d'un serviteur. Il s'arrache insensiblement et d'une manière admirable à ses anciennes habitudes, descend du faîte des grandeurs mondaines, s'abaisse dans son cœur devant la majesté suprême, conçoit de lui-même un profond mépris, et s'élève par les degrés différents de l'humilité de vertu en vertu.

Ce progrès de la grâce fut prompt en lui. Le respect avec lequel il reçoit les avis salutaires que le ciel lui donne par la bouche du prieur lui mérite des secours tellement efficaces, qu'il brise ses fers pour toujours. Il se fait en lui une transformation si merveilleuse, qu'on n'en trouve point d'exemple ni dans les sages du paganisme, ni dans les philosophes modernes, ni dans les mille sectes du protestantisme, ni dans le schisme grec. La civilisation la plus avancée et la science portée à son dernier période, n'en produiront point de semblable. Le catholicisme seul est capable d'opérer ce miracle; parce que le catholicisme seul est la vraie religion, et qu'il y coule une sève divine.

La conversion de Jean fut si rapide, si entière, si solide, si surprenante, qu'on doit y reconnaître le doigt de Dieu. Il n'y eut en lui aucune inconstance. Après avoir mis la main à la charrue, il ne regarda jamais en arrière. Une fois entré dans le sentier si difficile du salut, il y court, il y vole. Il foule aux pieds sans hésiter tous les respects humains, ce qui dénote une force d'âme prodigieuse. Il s'élève au-dessus des jugements que le monde pourra porter sur sa conduite, marche hardiment entre l'honneur et l'ignominie, entre la mauvaise et la bonne renommée, et ne craint pas de s'immoler à la risée publique. Les combats qu'il s'apprête à soutenir contre l'amour-propre seront infiniment plus héroïques que ses luttes incroyables contre les Turcs et les Anglais. Pour comprendre combien fut grand et combien fut admirable ce changement de mœurs, rapportons le témoignage de Gaucher, qui fut d'abord abbé de Longpont, et ensuite de Cîteaux : « Il était entièrement détaché de lui-même au milieu du monde. Il ne regardait plus que comme de la boue tout ce qu'il possédait, ses châteaux, ses vastes domaines, ses maisons, ses métairies, et toutes les pompes du siècle. Il s'appliquait à imiter en tout Jésus-Christ, dont la grâce l'avait prévenu, qui l'avait arraché à la vanité et au faste du siècle, qui par sa miséricorde l'avait rendu un fidèle observateur de ses commandements, et lui avait fait entendre cette parole évangélique : « Si quelqu'un veut venir après moi, et être mon disciple, qu'il se renonce à lui-même et qu'il porte sa croix ».

Jamais on ne vit un tel prodige d'abnégation, de mépris de soi-même, d'amour des mortifications. Jean passa tout d'un coup du comble de l'orgueil au comble de l'humilité. Autant il recherchait les honneurs, autant et plus il recherche les abjections; autant il voulait l'emporter sur tous les hommes, autant il s'étudie à être le dernier de tous. L'orgueil avait été son vice dominant. Maintenant l'humilité va devenir sa vertu capitale, sa vertu

propre, qui constituera tout le fond de son caractère, qui sera le principe de toutes ses actions, qui formera la source d'où découleront toutes ses autres vertus, qui le distinguera de tous les grands personnages du moyen âge, et lui méritera un titre unique.

La marque d'une conversion sincère, c'est la fuite des occasions : « Celui », dit l'Écriture, « qui aime le danger, y périra ». Jean s'arme de courage pour suivre ce conseil de la sagesse éternelle. Il s'arrache à la cour et à tous ses enchantements, quitte même Philippe-Auguste, à qui il était attaché par des liens si doux, et se retire dans ses terres. Il s'éloigne du séjour des grandeurs, des joies, des délices, avec plus de promptitude qu'il ne le ferait d'un lieu infecté de la peste. Il jure un divorce éternel avec le monde, et entre dans la voie étroite de la croix, voie horrible à la nature, mais empourprée du sang d'un Dieu.

La vertu que Jean pratique après l'humilité, c'est la tempérance. Il met une garde de circonspection à tous ses sens. Non-seulement il se prive des plaisirs et des joies du monde, non-seulement il renonce à la vaine gloire, aux dignités, aux honneurs, aux flatteries, aux louanges, aux aises et aux délices de cette vie, mais encore il crucifie tous les désirs déréglés du cœur. Il a entendu cette parole de l'Évangile : « Le royaume des cieux souffre violence, et il n'y a que ceux qui savent se faire violence qui l'emporteront d'assaut ». Avec quelle ardeur Jean s'avance de vertus en vertus! Il ne commence point par les plus faciles, pour arriver lentement aux plus héroïques. Comme un aigle sublime, il s'élève du premier vol aux plus hautes. Il se met à remplir, avec un zèle toujours plus brûlant, tous ses devoirs de chrétien, sans en omettre un seul; ses devoirs envers Dieu, envers le monarque qui tient sa place sur la terre, envers sa famille, envers ses sujets, envers lui-même, envers les églises, envers tous les misérables. Puis, quand il eut ainsi passé en faisant le bien, et qu'il eut rempli sa mission dans le monde, il s'arrache à tout pour toujours, s'enferme dans un monastère, veut être le dernier des religieux, se donne tout entier à Dieu seul, et commence sur la terre cette vie divine qu'il doit continuer toute l'éternité.

Jusqu'alors Jean n'avait servi que le roi de la terre; il veut maintenant servir plus dignement le Roi du ciel. Il assiste au service divin avec exactitude et un profond respect. Il sait que le plus sûr moyen de ne pas périr avec les impies, c'est d'aimer le lieu où réside la gloire du Seigneur, d'y venir fréquemment répandre son âme devant Dieu, et de dire avec le Roi-Prophète : « Seigneur, j'aime la beauté de votre maison ». Le lâche respect humain n'a plus d'empire sur lui. Jean l'a foulé aux pieds pour jamais. Aucun personnage, quel que soit son rang, ne peut le faire manquer aux saints offices. Quand la cloche sonne, il quitte tout pour obéir à cette voix du ciel. Autant il fut prodigue autrefois pour les carrousels, autant il devient magnifique pour les églises. C'est pour lui une ineffable consolation de contribuer à leur embellissement. Il donne pour leur décoration ce qu'il dépensait si follement pour les tournois. Il reconnaît qu'il doit, avant tout, faire hommage à Dieu des immenses richesses qu'il tient de sa munificence. On s'empresse de l'accompagner dans le temple saint, pour contempler le bel ordre qu'il y a établi, les riches ornements dont il a fait don, et plus encore sa profonde piété devant la Majesté suprême. L'exemple des hommes en dignité est une prédication muette qui a souvent plus d'efficacité que les discours les plus éloquents. Aussi, toute la cour de Jean est promptement changée. Le peuple lui-même veut imiter son prince. Mais personne ne peut atteindre le degré de perfection où il est parvenu.

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Citons deux traits extraordinaires de la dévotion de Jean, qui feront rougir une foule de chrétiens : Jean comprend que le plus grand besoin de l'homme est la prière. C'est pourquoi il ne manque pas de se lever chaque nuit et de descendre à l'église, même en hiver et malgré la rigueur de la saison. Il n'est vêtu que de son cilice et d'une cape à l'antique; il assiste aux Matines, que les chanoines du prieuré de Montmirail chantent chaque nuit, s'applique à la prière, sans que rien puisse le distraire, se tient prosterné à terre et arrose le pavé d'un torrent de larmes, afin de pouvoir produire des fruits plus abondants de justice. Il imite le Roi-Prophète et s'écrie avec lui : « Mon âme a été comme attachée à la terre; rendez-moi la vie, selon votre parole ». Dans cette posture, il fait entendre des sanglots et pousse des gémissements vers le ciel. Jérémie n'avait pas d'accents plus lamentables : « Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une fontaine de larmes, et je pleurerai le jour et la nuit ». Odon, son chapelain, son compagnon inséparable et son témoin continuel, atteste qu'il avait aux genoux des durillons très-épais, à cause de la multiplicité de ses génuflexions, et une tumeur au front, pour s'être prosterné tant de fois le visage contre terre. Il a vu souvent ses genoux calleux et cette tumeur à son front. Thomas, abbé de Cantimpré, affirma, par serment, que si on eût voulu enfoncer une aiguille dans son genou, l'aiguille se serait rompue plutôt que d'y pénétrer, à cause de la dureté des genoux.

Tout cela ne suffisait pas encore à Jean de Montmirail. Il trouvait qu'il n'avait pas l'esprit assez libre, assez recueilli, assez dégagé des images des choses du monde, les jours de fête, dans son château de Montmirail. Autant il cherchait autrefois à paraître et à briller, autant maintenant il aime à se retirer dans la solitude. Combien il brûle déjà du désir de s'y enfoncer à jamais! Pour satisfaire autant qu'il peut ce désir de son cœur, il établit, en 1200, un ermitage dans la forêt de Beaumont, *Belli montis*, à une demi-lieue de Montmirail. C'est là qu'il donnera un libre cours aux élans de sa piété. Jean y place un prêtre, nommé Bonnel, religieux de l'abbaye de Cantimpré, en Cambrésis, que Hugues III, son oncle, avait fondée. La veille des plus grandes fêtes, il se levait au milieu de la nuit et se retirait dans cette maison de religion qui s'appelait le Bois, *Boscus*, pour s'y livrer à de pieuses méditations, ne s'occuper que des vérités éternelles, et consacrer plus entièrement au Seigneur le jour de la solennité. Par là il évitait prudemment la société des seigneurs, qui venaient le visiter, et le tumulte d'une nombreuse famille. Plus il s'était livré aux plaisirs bruyants du monde, plus il avait bu à sa coupe empoisonnée, et plus il sent les charmes de cette solitude. Là, il est tout à la prière, tout à la contemplation, tout à la componction, tout à l'amour de Dieu. S'il nous était donné de lever le voile qui nous dérobe cette vie spirituelle, cachée, humble, silencieuse, pénitente, recueillie en Dieu, nous présenterions des choses admirables et dignes des respects éternels des hommes et des anges; mais tout est enveloppé dans une obscurité impénétrable. C'est là que Jean était déjà mort et enseveli dans l'oubli et dans l'ignorance de toutes les créatures. Il répétait sans cesse avec le Roi-Prophète : « Mon unique bonheur est de vivre avec Dieu dans une union intime et parfaite ». Combien il eût désiré pouvoir rester toujours avec le saint ermite! mais le moment n'était pas encore arrivé pour lui de quitter le monde. Il lui devait de grandes réparations.

Dieu avait béni son alliance avec Helvide de Dampierre, et lui avait donné trois fils et trois filles. Mais dans l'enivrement des plaisirs, il ne s'était

pas assez occupé de leur éducation; il les avait abandonnés à sa femme et à des mains mercenaires, sans en prendre beaucoup de souci. Cependant il eut soin de leur faire donner une éducation digne du rôle qu'ils devaient jouer un jour. Mais il lui parut alors qu'on avait négligé leur instruction religieuse. Il voulut se mettre à les former à la piété et par ses paroles et par ses exemples. C'était s'y prendre un peu tard. Sa fille aînée seule, Elisabeth, se montra d'abord docile. Ses autres enfants ne firent souvent que des risées de ses leçons et encore plus de ses actions. Le bon seigneur en recevra même des outrages sanglants, qu'il supportera avec une patience invincible. Voilà les fruits amers d'une éducation qui n'a pas été assez fondée sur des principes religieux. Cependant, la bonne semence qu'il jeta dans le cœur de ces enfants ingrats ne sera pas entièrement perdue. Elle portera même des fruits abondants, quand Dieu manifestera par des signes éclatants la sainteté de son serviteur. Jean fut plus heureux dans les soins qu'il donna à ses vassaux.

Pendant qu'il brillait à la cour et en faisait les délices, il chargeait ses baillis de remplir ses fonctions dans ses terres. Mais les baillis, n'étant pas sous l'œil du maître, ne s'acquittaient pas toujours de leurs devoirs avec exactitude. Quand il fut touché de la grâce, il comprit alors toute la grandeur de ses obligations. Avec quel zèle il se met à parcourir ses domaines, à redresser partout les torts de ses officiers, et à rendre à chacun ce qui lui est dû! Autant il est bon pour les faibles, autant il s'arme de sévérité contre les forts, les méchants et les scélérats. Il déploie un zèle infatigable pour prévenir les scandales, pour arrêter le cours des abus, pour détruire le mal, pour renverser le règne du démon, pour établir celui de Jésus-Christ dans les âmes, pour pourvoir aux besoins des peuples confiés à ses soins, et pour faire fleurir partout la justice. Sa vigilance est si grande, qu'elle ne connaît point de repos. Comme le Prophète royal, il tient toujours ses yeux ouverts, afin que l'ennemi du salut, qui veille sans cesse à la perte des âmes, ne le surprenne point.

L'un des principaux apanages des seigneurs était l'administration de la justice. C'était là une fonction très-importante, fort pénible, et extrêmement délicate. Parmi les seigneurs qui se firent admirer comme grands justiciers, nul ne peut être comparé à Jean. Ce prince donnait tous ses soins à un emploi si difficile. On peut dire de lui qu'il n'était occupé qu'à ce qui regardait le service de ses vassaux. En effet il ne trouve son repos, sa joie, ses délices, que dans ce qui concerne leur bonheur. Il sait qu'il sera traité comme il aura traité les autres, et qu'on le mesurera avec la même mesure dont il se sera servi; aussi c'est toujours avec une sainte terreur qu'il monte sur son tribunal. Comme le souverain juge qu'il représente, il ne fait acceptation de personne. Cependant, il prête une oreille plus attentive à la veuve, à l'orphelin, au faible, à l'innocent, surtout au pauvre. Mais il s'arme d'une sainte rigueur contre les coupables audacieux et les ravisseurs du bien d'autrui. Combien son cœur saignait quand il était obligé d'appliquer les lois rigoureuses de l'époque!

Jean étend sur tous sa sollicitude. Il réprime par des avis salutaires les passions d'une ardente jeunesse. Avec quelle tendresse il console le malheur et soulage la misère! Quel zèle il déploie pour terminer les moindres différends, empêcher les divisions dans les familles, réconcilier le père avec l'enfant, l'époux avec l'épouse, le voisin avec le voisin! En un mot, il dit à tous ce que saint Paul écrivait aux Hébreux : « Tâchez, mes chers enfants, d'avoir la paix avec tout le monde, et d'acquérir la sainteté, sans laquelle

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personne ne verra Dieu ». Il est l'homme de la loi; il ne connaît que la loi. Cependant il l'applique avec un si juste tempérament, que la douceur n'enchaîne point la justice, ni le zèle qui l'anime pour l'observation de la loi ne dépasse point les bornes de la modération. Il sait que trop d'indulgence enhardit le crime, et que trop de rigueur irrite et n'amende point le coupable. Il unit si heureusement la douceur à la sévérité, qu'il se fait craindre et aimer en même temps. C'est vraiment un père au milieu de ses enfants. Aussi son nom est sur toutes les lèvres et encore plus dans tous les cœurs. Tous ses vassaux lui sont dévoués, comme des fils le sont à l'auteur de leurs jours. Il a une confiance sans borne dans les bontés infinies du Seigneur, et sa confiance ne sera pas trompée. Plus les obstacles et les dangers l'environnent, plus il espère dans le Dieu des miséricordes. Vers l'année 1200, Baudoin, comte de Flandre, qui devint plus tard empereur de Constantinople, s'était allié aux Anglais contre les Français. Il assemble une armée assez considérable et vient tout à coup assiéger le château d'Oisy. Les soldats que Jean a mis dans ce fort pour le défendre sont saisis de crainte, parce que leur seigneur ne peut leur procurer aucun secours de ses autres domaines. L'armée de Flandre les enveloppe de toutes parts. Mais l'homme digne de Dieu, armé de la foi, sort du fort avec trois soldats et son chapelain, se rend à l'abbaye de Vauxcelles, s'adresse à l'abbé, et lui dit : « Seigneur abbé, je vous recommande mon château d'Oisy ». L'abbé, stupéfait à cette parole, lui répond : « Seigneur, que dites-vous? Vous ne pouvez pas le défendre, et moi, comment pourrai-je le faire? Je ne puis pas même protéger ma maison contre les atteintes des ennemis ». Jean répond : « Je veux que vous me gardiez mon château ». L'abbé, ne comprenant pas encore sa foi, s'étonne de plus en plus de ses paroles. Jean, dont la foi s'affermit toujours davantage, lui dit en dernier lieu : « Je sais que, si vous voulez, vous pouvez très-bien me conserver mon château, et il ne pourra être sauvé que par vous ». Enfin l'abbé, comprenant ce que sa foi désire, fait chanter le lendemain une messe du Saint-Esprit par chaque prêtre. Il s'élève aussitôt de la terre un brouillard si épais, que les hommes du comte ne peuvent plus se voir entre eux. C'est pourquoi, dans leur stupeur, ils pensent à prendre la fuite; mais le comte les retient et les empêche d'exécuter leur dessein, jusqu'à ce que Dieu, en récompense de la foi de son serviteur, fait tomber une pluie si abondante, qu'elle cause une grande inondation. Les ennemis se sauvent en toute hâte et tremblent pour leur vie.

Notre Bienheureux pratiqua les mortifications du corps et de l'esprit avec un courage incomparable, et il les pratiqua par des motifs surnaturels; ce qui les relève infiniment aux yeux de Dieu et des hommes. Il veut rendre à son âme l'empire que la chair avait usurpé. C'est à ses yeux le comble de l'ignominie que la partie la plus noble de l'homme soit asservie à une vile boue. Il reconnaît qu'il a nourri trop délicatement ce corps de corruption. Il lui avait procuré toutes ses aises et l'avait inondé de délices. Mais cette chair, qu'il a tant flattée, pour laquelle il a eu une indulgence extrême, et qu'il a, pour ainsi dire, adorée, exerça sur lui une si funeste tyrannie, qu'elle l'entraîna dans une infinité de péchés. Mais maintenant il veut la punir des fautes qu'elle lui a fait commettre. Plus il l'a caressée, plus il s'étudie à la crucifier. Il s'applique, comme l'Apôtre, à la réduire en servitude par une mortification continue de tous ses sens, afin qu'elle ne se révolte plus contre l'esprit. Il met tous ses soins à emousser son terrible aiguillon.

Le corps est un esclave rebelle, indomptable. Plus vous lui donnez de nourriture, plus il acquiert de force et plus il se révolte contre vous, et plus il assujétit l'âme à ses instincts brutaux. N'espérez pas l'adoucir par des ménagements. Il faut que vous le dominiez ou qu'il vous domine. Il faut que vous l'affaiblissiez par les jeûnes ou que vous en soyez l'esclave. C'est ce que nous apprend saint Augustin par ces belles paroles : « Portez continuellement la mortification de Jésus-Christ dans vos corps. Si vous ne voulez pas vous enfoncer dans le limon du vice, ne descendez jamais de la croix de Jésus-Christ ». Une vérité dont Jean était pénétré et que le monde ne peut comprendre, c'est que ceux qui mortifient leur corps l'aiment véritablement, tandis que ceux qui lui accordent tout ce qu'il demande, en sont les vrais ennemis. Car, vivre selon la chair, et satisfaire tous ses désirs, c'est enflammer ses passions, lui préparer des maladies, et l'engraisser comme une victime que dévoreront les flammes éternelles de l'enfer. Saint Paul l'a déclaré : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ». Est-ce là aimer son corps? N'est-ce pas plutôt le haïr et en devenir l'ennemi le plus cruel? Mais quels biens, au contraire, ne lui procure-t-on pas en le mortifiant? On amortit ses mauvais penchants, on le guérit de ses maladies, on le préserve de mille douleurs, on lui conserve une santé toujours florissante, on éteint en lui les semences de la mort, on le garantit des maux infinis de l'enfer, et on lui prépare les délices éternelles du paradis. N'est-ce pas là l'aimer véritablement? C'est la pensée de saint Augustin : « Quand on résiste aux désirs de la chair », dit-il, « on aime sa chair, parce qu'on la guérit ».

Jean entend sans cesse retentir à ses oreilles ces paroles effrayantes : « Faites pénitence; car si vous ne faites pénitence, vous périrez tous »... Loin de chercher à éluder cette loi ou seulement à l'adoucir, il se soumet à tout ce qu'elle a de plus rigoureux. Il ne peut lire sans être glacé d'épouvante la parabole du mauvais riche. Il y apprend qu'une vie molle coulée dans la joie, dans les festins, dans les divertissements, dans les honneurs, dans les magnificences du luxe, dans les délices du monde, sans travail et sans pénitence, suffit pour nous exclure à jamais du royaume des cieux, quand même elle serait exempte de tout autre crime. Ce qui met le complément à cette parabole, c'est l'arrêt formidable que Dieu lance dans l'Apocalypse contre les hommes efféminés : « Plus il fut dans les délices, plus accablez-le de tourments ».

La foi lui apprend aussi que le Juge suprême demande à chacun un compte exact de toute sa vie, qu'il pèse tout dans la balance du sanctuaire, qu'il ne passe rien, qu'il juge les justices mêmes, et que ses anges n'ont pas été trouvés sans tache devant lui. La pensée des rigueurs de la justice divine ne le quitte ni le jour, ni la nuit, et lui fait dire avec le roi pénitent en se frappant la tête contre terre : « Je suis accablé de misères, je suis tout courbé, et je marche tout plongé dans la tristesse durant tout le jour. J'ai été affligé, et je suis tombé dans la dernière humiliation, et le gémissement secret de mon cœur me faisait pousser au dehors comme des rugissements ». Ce n'est qu'après avoir accablé son corps de mortifications, qu'après avoir versé des torrents de larmes, qu'après n'avoir mis aucune borne à sa douleur, pour apaiser la justice divine, qu'il est en droit de dire à Dieu, avec le Prophète royal : « Voyez les travaux et les peines que je me suis imposés, et pardonnez-moi tous mes péchés ». Jean ne veut pas seulement se préserver des peines de l'enfer, mais encore des supplices du purgatoire, supplices en comparaison desquels saint Augustin nous dit que ceux de cette

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vie ne sont presque rien. Il adresse à Dieu cette prière du grand docteur : « Faites-moi passer sur la terre par les épreuves les plus cruelles, afin que je sois exempté de ce feu qui purifie ». Il aime infiniment mieux faire pénitence dans ce monde que de la subir dans le lieu horrible des expiations, où il faut payer ses dettes jusqu'à la dernière obole.

Après la mortification corporelle, la mortification spirituelle devint l'unique mobile de toutes ses actions. Autant l'amour de la gloire avait été son vice capital, autant l'amour des abjections devint le fond de son caractère, et lui mérita le surnom unique de Jean l'humble. Chaque acte de sa vie fut, pour ainsi dire, un acte d'humilité. Les couches dures, les cilices, les veilles, les prosternements, les jeûnes, les disciplines et mille autres inventions cruelles firent ses délices. Jean ne se contentait pas de coucher sur la terre nue quand il trouvait des pauvres pour leur donner son lit; il le faisait encore lors même qu'il n'avait pu en découvrir. Ses officiers l'ont surpris plus d'une fois sur cette couche, qui était loin d'être moelleuse, et en ont rendu témoignage. L'amour de la pénitence s'enflammant toujours davantage dans le seigneur de Montmirail, il devint tellement insatiable d'abstinences et de jeûnes, et s'y livra avec tant d'ardeur, qu'on fut forcé de modérer son zèle lorsqu'il entra en religion. Dieu, dans sa miséricorde, lui vint en aide et seconda sa pieuse avidité des souffrances. Il lui envoya une douleur d'un nouveau genre, douleur insolite, très-cuisante, involontaire, et par là plus méritoire que toutes les pénitences qu'il s'imposait lui-même. Jean éprouva une tentation et fit une triste expérience de sa faiblesse. Dieu permet quelquefois que les plus grandes âmes chancellent, afin de les mieux affermir. Il arriva un jour que la gloire militaire, qui avait rendu notre héros jadis si célèbre, se représenta à sa mémoire avec importunité. Comme cette pensée roule quelque temps dans son esprit, il ordonne enfin d'apporter son armure guerrière; ce qui fut fait. Mais, après l'avoir regardée quelques instants, il s'aperçoit de sa faute, se met à la punir sur lui-même avec une grande sévérité, et ne peut répandre assez de larmes pour avoir consenti à une telle tentation.

Dans ce temps notre Bienheureux part pour Soissons. Il demande à son hôte s'il n'y a pas dans la ville quelque personne de sainte vie dont les pieux entretiens pourraient l'édifier. « En effet », répond l'hôte, « il y a une femme d'une grande réputation, qui est recluse depuis plusieurs années dans un logement fort étroit pour le nom du Christ, et que beaucoup de personnes vont visiter à cause de sa sainteté ». Elle logeait sous un petit appentis tenant à l'église Notre-Dame de Soissons. Jean pense qu'il est convenable d'entrer d'abord dans l'église pour faire sa prière à la Vierge Marie. Il se met à genoux devant son image si vénérée, et lui exprime le désir d'avoir une grande contrition de ses péchés. Mais il semble que son cœur n'a jamais été si dur. Tout confus, il lève les yeux vers l'image de la Mère de miséricorde et lui adresse cette prière : « Ô Reine des anges et refuge des pécheurs, que ne puis-je, moi, misérable pécheur, votre serviteur, obtenir maintenant de vous par mes prières que vous daigniez ouvrir votre bouche et me dire que je ne devrais pas posséder votre Fils, mais cependant que cette parole ne s'accomplira nullement, et qu'au moins mon cœur sera tellement touché que sa dureté pourra heureusement s'adoucir ? » À peine a-t-il fait cette prière, qu'il se sent frappé d'une indicible douleur de côté. Cette douleur devient si violente, qu'il croit que c'est au démon que Dieu l'a livré, parce qu'il avait fait une prière indiscrète, en désirant que la Vierge Marie lui parlât elle-même; ce qu'il n'aurait pas dû faire. Il pense donc

qu'en punition un mauvais esprit a reçu, par un jugement divin, un tel pouvoir sur lui. Cet incident lui ôta la pensée d'aller voir la recluse; il endura quatre ans ce terrible mal, dont il obtint sa guérison d'une manière fort inattendue.

Jean, comprenant l'utilité et même la nécessité des communautés religieuses dans la société chrétienne, l'œuvre de régénération qu'elles sont appelées à opérer, les avantages spirituels et même temporels qu'elles procurent aux peuples, les exemples salutaires qu'elles donnent et les abondantes bénédictions qu'elles attirent, se montra saintement prodigue, soit en faisant des donations aux communautés existantes, soit en fondant de nouvelles maisons de prière. Comme il avait une tendre dévotion à Marie, l'auguste Mère de Dieu, il fit, en 1202, plusieurs donations à l'église de la Bienheureuse-Marie de Cantimpré. Il se montra également généreux envers le prieuré de Notre-Dame du Charme, de l'Ordre de Fontevrault, dans le diocèse de Soissons. Sa munificence s'étendit jusqu'à dans la capitale de la France. Comme il avait habité Paris assez longtemps pendant sa jeunesse et sa vie mondaine, il voulut contribuer à un établissement de charité qu'on y fonda vers 1202. En 1203, il fit encore deux autres donations : l'une au Val-Secret, abbaye de l'Ordre des Prémontrés, dans le diocèse de Soissons; et l'autre à Jouy, abbaye de l'Ordre de Cîteaux, dans le diocèse de Sens. La même année, il construisit à Montmirail, pour sa fille aînée Elisabeth, l'abbaye du Mont-Dieu, qui prit plus tard le titre de l'Amour-Dieu. Il voulut que ce fût un monument digne de sa puissance, de sa fortune, de sa piété, de sa tendresse et de sa fille chérie. Il choisit un emplacement très-favorable dans la ville basse, et éleva un édifice spacieux sur la place Champeaux, en face de l'antique maison du bailli, non loin de la magnifique porte Pommesson, et sur un point culminant, d'où les regards se promènent avec enchantement dans la vallée occidentale du Petit-Morin.

La piété fleurit dans cette sainte maison pendant plusieurs siècles, et saint Vincent de Paul y opéra assez longtemps après sa mort, en 1720, un de ses plus grands miracles. Connaissant le prix des âmes et sachant qu'elles ont coûté tout le sang d'un Dieu, et que sauver une âme vaut mieux que gagner l'univers entier, Jean imposa à sa fille et à ses compagnes une mission sublime; il voulut qu'elles se dévouassent à l'éducation des jeunes filles.

Le bienheureux Jean voulut suivre en tout les conseils de saint Paul. Ce grand Apôtre appelle les pauvres des Saints : « Soulagez », dit-il, « les besoins des saints ». Non-seulement il s'empresse à pourvoir à leurs nécessités, mais il leur donne encore son cœur; il prend part à toutes leurs peines, les console dans leurs afflictions, les ranime dans leurs revers, les visite dans leurs maladies, les aime comme ses enfants, les vénère comme les plus nobles membres de Jésus-Christ. L'aumône qu'il leur fait n'est point un don arraché à l'avarice, mais un effet de la plus pure charité. Il s'efforce surtout de la faire comme saint Paul le prescrit, c'est-à-dire avec simplicité. Il ne recherche point les louanges des hommes, mais uniquement la gloire de Dieu et le soulagement des infortunés. Il fait en sorte que la main gauche ne sache pas ce que donne la main droite. Sa plus douce jouissance, c'est de répandre ses richesses dans le sein des malheu-

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reux. Ce qui le comble de consolation, c'est qu'il acquiert par là dans le ciel un trésor, qui ne s'épuisera jamais, que la rouille ne saurait ronger, que les voleurs ne pourront lui ravir, et que la mort même ne lui enlèvera point. Quand la foi anime la charité, quels prodiges doivent jaillir de ces deux sources divines! La charité dans Jean ne connaît point de bornes; elle devient la plénitude de la loi. Comme l'Apôtre, il se dévoue et s'immole tout entier pour ses chers malades, qui sont pour lui des personnes sacrées, se met à genoux devant eux, leur baise la main, pose ses lèvres sur leurs plaies les plus hideuses.

Citons maintenant quelques traits, que l'humilité du serviteur de Dieu n'a pu envelopper de son voile. Il aimait à converser avec les pauvres, et préférait leur compagnie à celle des riches: il les faisait même manger avec lui. Il reçut un jour une singulière récompense de sa charité. Comme il se trouvait dans sa ville, nommée Crèvecœur, où il avait réuni une grande multitude de seigneurs à sa table, il avait, selon son habitude, admis au repas beaucoup de pauvres. Quand ils furent rassasiés, un d'entre eux, qui était aveugle, se met à rendre mille actions de grâces des bienfaits dont Jean l'avait comblé et, bénissant Dieu, il disait: « Vous méritez de recevoir la bénédiction du souverain Roi, vénérable Jean, vous qui nous avez aujourd'hui si bien traités; car j'ai déjà reçu de vous tant d'autres faveurs que je ne saurais les raconter ».

Un officier de la maison, étonné de ces paroles de l'aveugle, s'approche de lui et lui demande comment son maître avait pu lui procurer tant de biens. L'aveugle lui répond: « Comme j'étais un voleur, un meurtrier, un adultère, un sacrilège, que j'étais souillé de beaucoup d'autres crimes, et que j'étais disposé à en commettre de plus grands encore, votre seigneur Jean, béni de Dieu et très-juste juge, me fit arracher les yeux, qui étaient les guides ordinaires de mes forfaits. Je l'en remercie tous les jours, car, par cet acte de justice, il a retiré mon âme du chemin de l'enfer, et l'a délivrée de la mort éternelle ». L'officier, qui avait entendu ce discours, s'empressa d'aller en faire part à son maître. Le serviteur de Dieu, fort contristé de ce qu'il vient d'apprendre, se lève de table avec tant de promptitude que tous les convives en sont surpris, se prosterne aux pieds de l'aveugle, et lui demande pardon avec une grande componction de cœur et en versant des larmes. L'aveugle, tout confus, lui répond: « Vous n'avez aucune raison, seigneur, de me demander pardon. Je vous supplie de croire que je vous suis infiniment plus obligé que vous ne pouvez le concevoir pour cet acte de juste sévérité que vous avez exercé à mon égard; car si vous m'eussiez pardonné, lorsque mes crimes vous arrachèrent des mains le châtiment qui vous met en peine, il y a longtemps que j'aurais été condamné à la potence, et que mon corps desséché se balancerait dans les airs au gré des vents ». Cette réponse de l'aveugle consola et édifia beaucoup le serviteur de Dieu, qui soulagea sa misère par une abondante aumône.

En 1207, il fonda pour les malheureux un hôtel-Dieu qu'il dota richement. Il était situé entre le grand pont du Morin et le pont du ruisseau des prés, dans la Chaussée, faubourg de Montmirail et du diocèse de Troyes. L'église, sous le vocable de saint Jean l'Évangéliste, patron du

le clocher, furent démolis, en 1624, et remplacés par des maisons particulières. Le chœur des flammes est converti en grange. Il ne reste du couvent que l'aile de l'ouest; encore l'intérieur est-il tout modifié d'une manière déplorable pour y loger plusieurs ménages. L'aile du nord n'existe plus; on a construit à sa place quelques salles de bains.

seigneur de Montmirail, occupait le côté du levant; elle était fort remarquable par sa construction.

Notre Bienheureux, après avoir déposé le bouclier qu'il avait coutume de porter dans la milice du siècle, ne rougissait nullement, dans son apprentissage de la milice du Christ, de porter les morts, et, comme un autre Tobie, mettait tous ses soins à leur rendre les derniers devoirs. Mais les vivants lui furent encore plus chers que les morts. Aussi fit-il à leur égard des actes de charité beaucoup plus surprenants. Il portait sur ses propres épaules les malades partout où cela était nécessaire, et les servait en tout avec la plus pieuse affection. Ce qui lui inspirait cette ardeur incroyable, cette tendresse plus que maternelle, c'est qu'il voyait Jésus-Christ même en chaque malade. Il n'en approchait qu'avec une pieuse vénération.

Comme il prenait chaque jour davantage le monde en dégoût, il réfléchissait en lui-même sur ce qu'il devait faire. Il lui vint une pensée, qu'il crut une inspiration du ciel. À cette époque, les Albigeois propageaient leurs erreurs dans le midi de la France par le fer et la flamme. Pour mettre un terme à leurs dévastations, le pape Innocent III fut forcé de faire prêcher la croisade contre ces furieux sectaires. La noblesse française se donnait rendez-vous dans les provinces désolées par ces hérétiques pour y répandre son sang. Cette guerre commença vers 1206. Le seigneur de Montmirail résolut d'y prendre part. Voulant emporter avec lui une grande somme d'argent, afin de subvenir plus abondamment pendant son voyage aux besoins des pauvres, il partit pour la province du Cambrésis. Il pensait se procurer sept mille livres de la vente d'une certaine portion de bois. Mais la divine Providence permit que Jean ne pût accomplir son pieux dessein, parce qu'elle le destinait à une milice beaucoup plus excellente, et où il remporterait des triomphes infiniment plus éclatants.

Le couronnement de la charité de Jean furent les soins qu'il prodigua aux plus délaissés, aux plus hideux et aux derniers des misérables, aux lépreux. Il leur ouvrit tous les trésors de son cœur. Le vénérable serviteur de Dieu, avant de prendre l'habit religieux, était venu habiter son château d'Oisy. Là se trouvait réunie une grande multitude de gentilshommes, ses vassaux. Il sort de ce château, accompagné de tous ces cavaliers, pour se rendre à Aclimont, où l'appelait quelque affaire qu'il devait traiter. Il rencontre en son chemin, auprès du village qu'on appelle Sancy, vingt-cinq lépreux. Lorsque ces malheureux apprirent qu'il était là, ils en furent très joyeux et se mirent à solliciter les bienfaits de son inépuisable charité. Jean saute aussitôt de son cheval à terre, prend avec empressement son argent des mains de l'officier qui le suit, laisse en arrière toute son escorte qu'effraie l'odeur infecte des lépreux, et, brûlant du feu de l'amour divin, s'élance avec ardeur au milieu de ces misérables. Alors il fléchit le genou devant chacun d'eux, leur baise dévotement la main et leur donne à tous l'aumône.

Comme, un jour, il parcourait les lieux saints, c'est-à-dire les huttes des lépreux, il rencontre presque une armée de chevaliers qui étaient de sa famille. Le voyant faire ses pieuses génuflexions devant les ladres, ils se mettent tous à le blâmer. « Seigneur », lui disent-ils, « comme vous êtes chef de toute notre race et que vous tenez le premier rang sur nous tous, par le nombre de vos dignités, vous faites des choses qui ne conviennent

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pas; car, par votre conduite, digne de tout mépris, vous êtes une honte pour nous qui sommes votre sang, et vous nous couvrez de confusion »: Le saint homme leur répond : « Plaise à Dieu, mes bien-aimés parents, que je puisse parvenir à la possession du Seigneur Jésus par le chemin de quelque ignominie que ce soit! » Ô paroles dignes de l'admiration de tous les siècles! Ce monde, pour qui la croix est un opprobre et une folie, ce monde qui n'est que vanité, qui ne comprend point les mystères de la charité, ni tout ce qui vient de Dieu, ni tout ce qui conduit à Dieu, ce monde égoïste, lâche, corrompu et corrupteur, ne pouvait qu'inspirer un souverain dégoût à Jean. Aussi ce grand serviteur de Dieu cherchait-il de plus en plus les moyens de le quitter. Il a entendu la voix de Jésus-Christ qui dit : « Si vous voulez être parfait, suivez-moi ». Jean veut le suivre, quoi qu'il lui en coûte. Il ne lui suffit plus d'être parfait chrétien; il veut parvenir au plus haut degré de perfection que l'homme puisse atteindre; il veut être parfait religieux.

La guerre contre les Albigeois se ranimant de toute part, Jean saisit cette occasion et feint de vouloir y prendre part. Il met tous ses soins à faire les apprêts de son voyage. Combien il se réjouit dans son cœur de pouvoir fuir les dignités passagères de la terre pour mériter la gloire éternelle du ciel! Il rassemble donc ses vassaux pour leur annoncer son départ, leur parle de leur salut avec onction et les engage à faire sans cesse des progrès dans la vertu. Il leur dit adieu, et les embrasse tous avec la plus tendre affection. On n'entend partout que des sanglots. Le bon seigneur prend avec lui peu de compagnons et se dirige vers Longpont, abbaye de l'Ordre de Cîteaux, pour y servir le Seigneur. On ne l'admit d'abord que comme novice. Il abandonna à sa femme la terre de Montmirail et quelques autres. Mais il conserva celle d'Oisy, pour se réserver la faculté de faire encore quelques donations pieuses, et surtout pour pouvoir réparer tous les torts même involontaires que lui et ses officiers auraient pu avoir commis. Son noviciat dura deux ans.

Son entrée en religion fut regardée comme une bassesse qui déshonorait sa race et qui n'avait point d'exemple. Ses pratiques de dévotion et ses excès de charité lui avaient déjà mérité les censures de ses parents et les railleries des mondains. Mais quand on sut qu'au lieu d'aller déployer son courage contre les Albigeois, il avait pris l'habit religieux, ce fut un déchaînement universel contre lui. Sa femme en devint furieuse, ses enfants furent transportés de colère et ne purent lui faire assez d'outrages. Ses amis ne le considérèrent plus que comme un insensé. Les écrivains du règne de Philippe-Auguste, Rigord, Le Breton, Mathieu Paris ne voulurent pas même citer son nom dans leurs ouvrages, quoiqu'ils parlassent fort amplement des autres seigneurs de la cour de cette époque. Jean s'était couvert de tant d'opprobres aux yeux de ses contemporains, qu'ils se seraient crus déshonorés en rapportant même les glorieuses actions de ses premières années. C'est là tout ce qu'il désirait. Il voulait être réputé pour rien, être traité de fou, rejeté comme l'ordure de la terre, foulé aux pieds et oublié du monde entier. Loin d'être ébranlé par les mépris, il dit avec le Roi-Prophète : « Mon cœur s'est attendu aux opprobres et à la misère ».

La première vertu que Jean pratique, c'est la mortification du corps. Ce seigneur, qui habitait des châteaux somptueux, qui avait été élevé avec tant de délicatesse, dont la table était toujours chargée des mets les plus exquis, et qui ne s'abreuvait que des vins les plus fins, s'impose une abstinence si étonnante, qu'il enchaîne son appétit même dans les aliments les

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plus vils, et refuse de manger autant que la nature peut le permettre. Il ne manque pas de verser de l'eau froide dans sa nourriture, de peur d'éprouver la moindre satisfaction en la prenant. L'abbé ayant appris qu'il s'infligeait indiscrètement des abstinences trop rigoureuses, le mande, le réprimande fortement, et lui ordonne expressément de manger au moins du pain autant qu'il pourrait. Jean se voit tenu par ce commandement. De peur de tomber dans le péché de désobéissance, il mange, non sans une peine extrême, toute la portion de pain qu'on lui présente ce jour-là, sans en rien laisser. Mais sentant qu'il ne peut supporter plus longtemps la rigueur de cette prescription, il va trouver l'abbé, et le prie d'une voix suppliante de révoquer cet ordre qui passe ses forces, ou de le modérer en quelque chose pour le rendre plus facile à exécuter. L'abbé lui répond : « Comme vous m'en priez, je me bornerai à vous prescrire de ne manger qu'un pain par jour. Mais du reste, si vous pouvez en manger davantage, ne manquez pas de le faire ». Jean lui répond : « Je vous en conjure, autant que je le puis, ne me laissez pas entre les mains de ma propre volonté; mais commandez plutôt absolument ». L'abbé, vaincu par sa prière, régla ce qu'il ferait désormais, et Jean observa tout fidèlement. Autant les mondains cherchent à flatter leurs corps, autant le serviteur de Dieu s'étudie à mortifier le sien; il emploie même de pleuses ruses.

Saint Augustin dit : « C'est quelque chose de grand que d'être fidèle à Dieu dans de petites choses, d'autant plus que l'amour-propre ne peut s'y attacher, comme à un grand sacrifice ». Jean, pénétré de cette vérité, saisissait toutes les occasions de mortifier ses sens. Il s'en présenta une qui fut fort utile et pour lui et pour les religieux. Il veut prouver, comme dit l'Apôtre, que, quoiqu'il fût encore dans la chair, il ne marchait pas selon les désirs de la chair. Les religieux sortent un jour du couvent pour aller au travail; le serviteur de Dieu, Jean, était avec eux. Ils rencontrent sur leur chemin le cadavre d'un animal mort, qui répand au loin une infection insupportable. Chacun porte sa main ou sa manche devant ses narines pour s'en préserver: le charitable Jean veut rendre service à la communauté, s'avance vers la bête morte, et l'entraîne si loin du chemin, que ses frères ne peuvent plus en être incommodés. Cette action, faite par un seigneur nourri dans les délices, qui s'estime le serviteur de tous, et qui surmonte sans balancer toutes les répugnances de la nature, montre en lui un grand fonds de sainteté.

Sa patience dans les opprobres est encore plus admirable que son humilité. Dieu le traita selon les inclinations de sa grâce, le nourrit du pain d'angoisse et lui fit recevoir les opprobres dans les lieux où il avait paru avec plus de magnificence. Jean se trouvait à Cambrai, dont il avait été jadis seigneur. Il avait pour compagnon Gilon, cellérier du couvent de Vaux-celles, du même Ordre de Cîteaux, et qui fut fondé par les seigneurs d'Oisy, ses ancêtres. Ils eurent la dévotion d'aller visiter une recluse. Chemin faisant, ils arrivent à un endroit où un grand nombre de terrassiers travaillaient dans les fossés de la ville. Ces misérables, voyant passer les deux religieux, se mettent tous à les huer d'une commune voix. Surpris de ce genre de salut et tout honteux, le cellérier hâte le pas. Mais Jean, disposé à souffrir tous les affronts pour Jésus-Christ, se tourne vers les moqueurs et leur dit : « Je suis le misérable Jean de Montmirail, un grand pécheur, qui mérite tous les opprobres, et qu'on ne saurait jamais assez couvrir de confusion. Je vous en conjure, répétez longtemps contre lui votre cri injurieux ».

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Ces insultes de gens inconnus le préparèrent à endurer celles des siens. Ces dernières furent autant de traits déchirants qui pénétrèrent jusqu'au fond de son cœur, et lui devinrent d'autant plus utiles. Le serviteur de Dieu avait donné en aumône, au couvent de Longpont, une maison située dans le bourg qu'on appelle Gandelus. La coutume portait alors que les enfants devaient consentir à ces sortes de donations des pères et mères, de peur qu'après le décès des donateurs, les donataires ne fussent inquiétés par les héritiers. Or, Jean II, fils aîné de Jean de Montmirail, avait refusé son consentement à la donation de cette maison de Gandelus, et quand son père se fut retiré à Longpont, il eut l'impudence de traverser les religieux dans leur possession. Il ne leur permettait pas d'exercer leurs droits dans cette maison, ni même d'y faire les réparations les plus urgentes. Quand le serviteur de Dieu apprit toutes ces vexations, il en ressentit un grand chagrin. Il se rend lui-même à Gandelus, pour réparer la maison, y conduit avec lui des ouvriers, et se met à travailler avec eux comme leur compagnon. Il porte lui-même humblement sur ses propres épaules, jusqu'au sommet de l'édifice, les tuiles nécessaires pour le couvrir. Le fils voulut se venger; ce qui donna un nouvel éclat à la patience du père. Jean avait aussi accordé les menues dîmes à l'église de Longpont. C'était alors l'époque de les lever. Mais le fils aîné de Jean en empêchait souvent la collection, par ses serviteurs, et tourmentait les religieux en mille manières. Jean en est informé, et il vient de nouveau à Gandelus pour recueillir lui-même la dîme. S'interposant comme un mur entre les moines, ses frères, et son fils, il veut éprouver si, par respect pour un père, Jean II se désistera de son entreprise. Il aime surtout mieux supporter les injures de son fils, que de laisser molester injustement les religieux. Il se met à parcourir les rues et les places publiques, va de maison en maison pour lever la dîme, et la porte lui-même dans une hotte sur ses épaules.

Il éprouva encore une autre mortification, qui lui fut beaucoup plus sensible. Ayant eu occasion de venir à Montmirail en compagnie du prieur de Longpont, il se rendit à sa propre maison pour y loger, y trouva les serviteurs de son fils aîné, et leur dit humblement qu'il voulait seulement y passer la nuit. Mais ces officiers, saisissant l'occasion, lui font mille excuses impertinentes, et lui refusent l'hospitalité. Le prieur qui l'accompagne, voyant cet affront, présente à Jean le bouclier de la patience, et lui dit : « Ne vous émouvez pas pour cela; le Seigneur est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu ». Ces paroles de l'Évangile répandent un baume divin dans l'âme du serviteur de Dieu, qui se réjouit de pouvoir se les appliquer; il en rend grâces au Seigneur. Les deux religieux se retirent fort satisfaits d'avoir fait ce gain spirituel, et sont reçus chez des étrangers avec une grande vénération. Ayant été obligé un autre jour de venir à Montmirail pour une affaire, il se présenta de nouveau à sa propre maison. Un serviteur de la dame du château, autrefois son épouse, le voyait venir, s'empressa d'en prévenir sa maîtresse. Ayant reçu une réponse de sa propre bouche, il revient au serviteur de Dieu, et lui dit : « Madame est au bain, c'est pourquoi vous ne pouvez ni la voir ni lui parler ». L'homme de Dieu lui répond humblement : « Plaise au Seigneur que le bain lui soit salutaire ! » Chassé avec tant d'insolence par les siens, Jean sort du château sans ouvrir la bouche au murmure, et se retire. Il continue son chemin jusqu'au fort, qu'on appelle la Ferté-Gaucher, et se présente chez sa belle-mère, qui le reçoit avec honneur et un visage joyeux.

Jean était doué d'une constitution tellement robuste, qu'il eût pu pro-

longer sa vie au-delà des bornes ordinaires; mais, par les pieux excès de ses mortifications, il abrégea les jours de son exil. En peu d'années, suivant les paroles de la Sagesse, il parcourut une immense carrière et s'amassa des mérites infinis pour le ciel. Il crucifia sa chair par tant d'austérités, il fit tant de fois mourir en lui l'homme charnel, qu'on peut dire de lui, qu'après avoir vidé la coupe du martyre, il alla s'abreuver dans le fleuve de la vie éternelle. Sa mort arriva en 1217, le 29 septembre, jour dédié à la mémoire de l'archange saint Michel. Hugues, son prieur, et Gérard, religieux convers, eurent révélation de sa gloire par une vive lumière qu'ils virent s'élever d'une grande infinité de cierges pour aller briller dans le ciel.

On le représente : 1° en costume de chevalier, revêtu de son armure complète, l'épée au côté, le casque sur la tête et la visière levée; 2° déposant ses armes pour prendre l'habit de pénitent; 3° couché et habillé en religieux. Des anges lui présentent des palmes et des couronnes.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

La mémoire et les reliques de Jean de Montmirail, appelé aussi Jean l'Humble, mort en odeur de sainteté dans l'abbaye de Longpont, ont été jusqu'à présent l'objet d'un culte constant. À peine avait-il été enterré dans le cimetière commun, qu'on vit fréquemment un grand nombre de personnes venir s'agenouiller sur sa tombe. Beaucoup de miracles s'étant successivement opérés par l'intercession de ce pieux religieux, son corps fut levé de terre et les fidèles reconnaissants entourèrent d'ex-voto les endroits du monastère où furent dans la suite déposés ses ossements.

Dans les annales de Cîteaux de Ange Maurique, on lit que, en 1236, c'est-à-dire dix-neuf ans seulement après la mort de Jean, les populations, pleines de confiance en sa puissance auprès du Très-Haut, demandèrent qu'une fête spéciale fût établie en son honneur. Le pape Grégoire IX, qui régna de 1227 à 1241, ordonna des informations sur la vie sainte de Jean et sur la foi qu'on pouvait ajouter aux prodiges qu'on lui attribuait. Maurique affirme que l'office et la fête sollicités furent accordés par ce Pontife. Ce qui est du moins certain, c'est que les calendriers, missels, ménologues ou martyrologes de Cîteaux et des Bénédictins indiquent le 29 septembre comme étant le jour consacré à sa mémoire.

Autour de son tombeau brûlaient jour et nuit des lampes et des cierges, au nombre de treize ou quatorze. Sur un tableau fort ancien, placé auprès, étaient écrites des antiennes et des oraisons, tirées de son office, et que récitaient les pèlerins.

Le culte de Jean de Montmirail prit encore plus d'accroissement lorsque, vers 1250 ou 1251, une de ses filles, Marie de Montmirail, dame de La Fère et de Saint-Gobain, femme de Enguerrand III, sire de Coucy, lui éleva, au côté gauche du sanctuaire, un élégant et magnifique mausolée à jour, orné de sveltes colonnes dans le style ogival de l'époque.

Depuis que, en 1634, le pape Urbain VIII (1623-1644) eut décrété que les béatifications et canonisations seraient réservées au Saint-Siège, les évêques de Soissons ont toujours été en instance auprès de la cour de Rome pour obtenir la confirmation du culte de Jean de Montmirail. Le procès-verbal dressé par Simon Legras, le 2 mai 1639, en présence des religieux, et entre autres du chroniqueur Maldrac, témoigne à la fois de la sainteté du bienheureux Jean, et du désir de faire reconnaître et approuver par le Saint-Siège son culte et sa fête. Le roi Louis XIII voulut bien joindre ses prières à celles des religieux et de l'évêque, et, à cet effet, il adressa au pape Innocent X (1644-1655) une lettre motivée, demandant que Sa Sainteté octroyât aux religieux de Longpont la permission de dire la messe et de célébrer l'office et la fête de Jean de Montmirail, le 27 septembre, avec octave.

Dans le procès-verbal dressé en plusieurs séances, en 1657, par l'évêque de Soissons, Charles de Bourlon (1633-1685), il est dit que le prélat s'est transporté à l'abbaye de Longpont pour faire la translation du saint corps du bienheureux Jean de Montmirail... et de six autres corps. Le parchemin, renfermé dans la châsse contenant son chef, portait ces mots : *Caput sancti Joannis de Monte-Mirabili*. En montrant ce chef au peuple, l'évêque dit que c'était un homme de sainte vie et probité, et, qu'à cause de sa bonne vie, on le croyait Saint. Et il donna ce chef à baiser à plusieurs infirmes, malades et autres. Il ajouta qu'on ne pouvait exposer ses reliques pour les vénérer, qu'il fallait suspendre et attendre... jusqu'à ce qu'il eût été mûrement et saintement délibéré sur ce qui est à faire.

En 1677, le prieur de l'abbaye de Longpont, ayant été envoyé à Rome pour les affaires de son Ordre, sous le pontificat d'Innocent XI (1676-1689), présenta sa demande en autorisation de célébrer l'office de Jean de Montmirail. On lui répondit qu'il fallait préalablement établir la preuve de sa canonisation, que le procès-verbal de l'évêque Simon Legras ne pouvait pas servir à hâter l'autorisation du culte, parce qu'il n'avait pas agi en vertu de la délégation du Siège apostolique.

Dans le procès-verbal de Dom Brulart, en 1697, Jean est qualifié de Saint. Dans l'année bénédictine, on lui donne le titre de Confesseur.

Mgr de Simony, en 1845, en faisant remettre les reliques du bienheureux Jean à la duchesse de Boudeauville, s'est montré très-réservé : « Ces reliques », a-t-il écrit, « ne doivent être honorées d'aucun culte, attendu que l'Église ne l'a point encore autorisé par un jugement canonique ».

Mgr de Garsignies (1848-1860) n'a pas été aussi modéré. Le 1er octobre 1859, il a adressé quelques paroles à la paroisse réunie « sur l'importance », a-t-il dit, « et la conséquence de notre démarche, comme constatation du culte immémorial rendu au bienheureux Jean de Montmirail, avons nous-même vénéré ces insignes reliques, avec les membres de notre clergé présents à la cérémonie, les avons ensuite scellées de notre sceau et les avons replacées dans l'église, nous réservant de solliciter en cour de Rome le décret portant confirmation de culte immémorial ».

Immédiatement après, on s'occupe de la rédaction et de l'envoi de la supplique, qui fut envoyée à Sa Sainteté Pie IX, le 1er septembre 1860, accompagnée d'un dossier de cent soixante-deux pages in-1°, et contenant vingt et une pièces relatives au bienheureux Jean : procès-verbaux, enquêtes, extraits de chroniques et de vies des Saints, lettres, chartes, jugements d'experts et divers autres renseignements.

Dans l'abbaye de Longpont on a toujours, et sans interruption, possédé les reliques de Jean de Montmirail ou Montmirail. L'inhumation du corps eut lieu d'abord dans le cimetière commun ; mais les miracles qui s'opérèrent sur sa tombe déterminèrent à le lever de terre, en présence de l'abbé de Cercamp. (Cette cérémonie a souvent été regardée, dans ces temps anciens, comme équivalent à une canonisation.) Le corps fut mis dans un tombeau de marbre qu'on fixa dans le mur intérieur du cloître (1217 à 1231). Un de ses ossements fut porté à Voutiennes (Voïtes) qui est nommée, dans les anciens titres, Vallée des Miracles. On rendit à cette relique de grands honneurs, et on en retira des avantages inappréciables.

La seconde translation eut lieu vers 1250, en présence de plusieurs archevêques et évêques, lorsque Marie de Montmirail, sa fille, lui éleva dans le chœur un magnifique mausolée.

La troisième translation amena à Longpont un nombre plus considérable de prélats, d'abbés et de peuple. La châsse du bienheureux Jean fut placée derrière le grand autel parmi les autres saintes reliques de l'abbaye.

Mais, comme les pèlerins ne pouvaient pas facilement, dans ce lieu sacré, satisfaire leur dévotion et approcher de la châsse aussi souvent et aussi près qu'ils le désiraient, les religieux décidèrent qu'elle reposerait désormais dans une armoire de la sacristie. Ses ossements furent alors renfermés dans une longue caisse de bois, couverte d'une lame de cuivre, d'une peau de maroquin, de clous dorés et de nombreux médaillons aux armes des grandes familles du temps. Le chef fut mis à part dans un reliquaire de bois doré, qui a disparu dans la tourmente révolutionnaire de 1793. C'est la quatrième translation.

Malgré les précautions que prenaient les religieux pour conserver leur précieux dépôt, les restes de Jean de Montmirail coururent plus d'une fois le danger d'être enlevés ou profanés : en 1355 par les Anglais ; en 1414 par Pierre de Tours à la tête de ses soldats, déjà maîtres de Soissons ; en 1567 par les Huguenots. Mais Dieu permit toujours qu'on pût les soustraire à la rapacité ou à l'impiété des profanateurs, tantôt en faisant garder l'abbaye par de forts détachements de fantassins et de cavaliers, tantôt en mettant la châsse en sûreté dans une forteresse voisine (La Ferté-Milon).

En 1639, sur la demande des religieux, l'évêque de Soissons, Simon Legras (1623-1656), le même qui sacra Louis XIV, procéda à l'ouverture de la châsse ainsi qu'à la reconnaissance des ossements et à l'examen des pièces qui en constataient l'authenticité.

En 1657, l'évêque Charles de Bourbon, neveu du précédent et d'abord son coadjuteur, continua ce qu'avait commencé son oncle et fit une nouvelle reconnaissance des reliques du bienheureux Jean. Un docteur en médecine dénomma les ossements trouvés dans la châsse (tibia, humérus, omoplate, ischion, cubitus, clavicule, vertèbre et plusieurs autres encore).

Les reliques du bienheureux Jean furent de nouveau examinées, en 1697, par le visiteur de l'Ordre de Cîteaux, Dom Brulard, abbé de Vaucler. Nous extrayons textuellement du procès-verbal les détails suivants :

— Dom Brulard fit tirer de la châsse de bois doré, suspendue sous la voûte du tombeau de saint Jean de Montmirail... une cassette ou coffre de bois, couvert de cuir peint, long de deux pieds deux pouces et chargé de tous côtés d'anciens écussons émaillés, et fit ouverture dudit coffre, dans lequel, suivant et conformément aux procès-verbaux de NN. SS. les évêques de Soissons, messire Simon Legras et messire Charles Bourbon, des années 1639 et 1657, il a été trouvé des ossements du saint Jean de Montmirail, décemment rangés et enveloppés en un taffetas et un linge bien net, et au-dessus une bourse, dans laquelle était enfermée une double charte de parchemin, d'ancienne écriture, laquelle a été portée à Paris et présentée au Père Dom Jean Mabillon... et le 25 desdits mois et an, tout a été remis en l'état qu'il avait été trouvé; et ladite cassette a été remise dans la châsse de bois doré d'où elle avait été tirée. En foi de quoi, etc. »

L'abbaye de Longpont resta en possession paisible de ces reliques jusqu'à la Révolution française. À cette désastreuse époque où tout ce qui avait rapport au culte était volé, brisé, démoli, brûlé, profané, ou dut avoir des craintes sérieuses sur le sort des restes du bienheureux Jean.

Ce fut un sacristain laïque de l'abbaye, nommé Lebeau, qui les sauva. Affectant les sentiments révolutionnaires les plus exaltés, il fut nommé maire du pays, ce qui lui donna toute facilité pour cacher, de concert avec quelques officiers municipaux, la châsse du Bienheureux dans un des caveaux de la maison conventuelle, sans éveiller les soupçons des démagogues. Lors du rétablissement du culte, la sacristie ayant été désignée pour servir d'église, après la destruction de la magnifique basilique, Lebeau s'empressa de rendre la châsse à l'ecclésiastique chargé de desservir la paroisse de Longpont.

En 1839, l'abbé Lebrun, alors curé de Coccy et de Longpont, s'étant fait autoriser par Mgr de Simony, évêque de Soissons (1825-1848), ouvrit la châsse et y trouva tout entièrement conforme à ce qui avait été mentionné dans le procès-verbal de 1697.

En 1845, le même Mgr de Simony fit donner à mesdames duchesse de Doudesuville et duchesse de Liancourt, quatre petits ossements dont deux dents, tenues dans une portion de la mâchoire inférieure et deux autres un peu plus forts.

En 1855, de concert avec M. Carneau, curé de la paroisse, le propriétaire du château, M. le comte Henri de Montesquieu-Fezensac et son fils, M. le vicomte Fernand de Montesquieu, s'occupèrent de la restauration de la châsse. Les reliques en furent retirées momentanément et dûment revêtues de plusieurs sceaux. Le coffret (long de soixante et onze centimètres sur dix-huit de large) fut reconnu par d'habiles antiquaires « comme étant un ouvrage exécuté à Limoges, vers la fin du règne de saint Louis, conservant sa physionomie primitive et n'ayant subi aucun remaniement postérieur ». — « Les coussins émaillés, au nombre de cinquante, placés sur les quatre faces du reliquaire, représentent les armoiries de la famille royale de saint Louis et des plus grands personnages de cette époque, tels que saint Louis, la reine Blanche de Castille, la reine Marguerite de Provence, le comte de Poitiers, frère de saint Louis, le duc de Bourgogne, le comte de Dreux, le sire de Coucy, Raoul de Neale, comte de Soissons, le seigneur de Montmirail, etc. »

Enfin le 1er octobre 1859, Mgr Cardon de Garsignies (1848-1860), quatre-vingt-quatorzième évêque de Soissons, s'étant transporté à Longpont, a reconnu l'identité et l'authenticité des reliques de Jean de Montmirail, a clos et scellé la cassette longue dans laquelle ces ossements ont été conservés depuis six siècles, a renfermé ladite cassette dans la châsse de bois doré qui la contenait depuis 1657 et l'a replacée dans l'église, où chacun peut facilement la voir et la révérer.

Tiré des Acta Sanctorum: de sa Vie, écrits par le R. P. Machault: de l'Histoire du bienheureux Jean, par M. l'abbé Bellet, et de Notes locales dues à M. Conguet, du chapitre de Soissons.

Événements marquants

  • Naissance au château de Montmirail en 1165
  • Carrière militaire et présence à la cour de Philippe-Auguste
  • Mariage avec Helvide de Dampierre
  • Conversion spirituelle sous l'influence du prieur Jobert
  • Fondation de l'abbaye du Mont-Dieu (1203) et d'un hôtel-Dieu (1207)
  • Entrée comme novice à l'abbaye de Longpont
  • Mort en odeur de sainteté le jour de la Saint-Michel 1217

Miracles

  • Brouillard et inondation miraculeuse sauvant le château d'Oisy
  • Révélation de sa gloire par une lumière céleste à sa mort
  • Nombreuses guérisons sur son tombeau

Citations

Plaise à Dieu, mes bien-aimés parents, que je puisse parvenir à la possession du Seigneur Jésus par le chemin de quelque ignominie que ce soit !

— Réponse aux reproches de sa famille

Date de fête

29 septembre

Époque

12ᵉ siècle

Décès

29 septembre 1217 (naturelle)

Catégories

Invoqué(e) pour

guérison des infirmes et malades

Autres formes du nom

  • Jean l'Humble (fr)
  • Jean Bonté (fr)
  • Joannes bonitas (la)
  • Joannes probitas (la)
  • Joannes de Monte-Mirabili (la)

Prénoms dérivés

Jean

Famille

  • André de Montmirail (père)
  • Hildiard d'Oisy (mère)
  • Helvide de Dampierre (épouse)
  • Elisabeth de Montmirail (fille)
  • Marie de Montmirail (fille)
  • Jean II de Montmirail (fils)