Bienheureux Pierre Fourier

Curé de Mattaincourt, Instituteur de la Congrégation de Notre-Dame, Réformateur et Général de la Congrégation de Notre-Sauveur

Fête : 7 juillet 16ᵉ siècle • bienheureux

Résumé

Prêtre lorrain et curé exemplaire de Mattaincourt, Pierre Fourier consacra sa vie à l'éducation et à la réforme religieuse. Fondateur de la Congrégation de Notre-Dame pour l'instruction des filles et réformateur des Chanoines réguliers, il mourut en exil à Gray après avoir marqué son temps par sa charité et ses innovations sociales comme la bourse Saint-Èvre.

Biographie

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER,

CURÉ DE MATTAINCOURT (Vosges),

INSTITUTEUR DE LA CONGRÉGATION DE NOTRE-DAME,

RÉFORMATEUR ET GÉNÉRAL DE LA CONGRÉGATION DE NOTRE-SAUVEUR

1565-1640. — Papes : Pie IV ; Innocent X. — Rois de France : Charles IX ; Louis XIII.

Fourier a touché à tout dans les choses de Dieu. Pasteur d’âmes, fondateur d’un Ordre, réformateur d’un autre, mêlé aux conseils de son prince et de son pays, il a rassemblé dans sa personne des souvenirs qui suffiraient à plusieurs vies illustres.

Lacordaire, Panég. du B. Fourier.

Ce digne personnage naquit à Mirecourt dans les Vosges, le 30 novembre 1565. C’était en un temps où l’ignorance et l’hérésie étaient dans leur plus grande force. Son père s’appelait Dominique Fourier, et sa mère Anne Nacquart. Ils étaient médiocrement pourvus des biens de la terre, mais, en récompense, ils furent favorisés de grands dons du ciel : car l’un et l’autre menèrent une vie très-innocente et très-édifiante, et Dieu leur accorda une précieuse mort, qui fut proportionnée à la pieuse conduite qu’ils avaient fidèlement observée lorsqu’ils vivaient sur la terre. Ils eurent pour fruit de leur mariage cinq enfants. L’un d’eux mourut en bas âge, et il en resta quatre, savoir : une fille et trois garçons. Pierre Fourier, dont nous entreprenons de découvrir le mérite, était l’aîné. Les deux autres, appelés Jean et Jacques, ayant profité des saints avis et du bon exemple de leurs parents, se firent aussi une grande réputation dans tout le pays, et Marie, leur sœur, soutint pareillement avec une grande fidélité et une insigne piété l’honneur de sa famille.

Pierre, qui était le premier-né, fut en cette qualité consacré à Dieu par ses parents, qui le destinèrent aux saints autels dès le berceau, espérant que Dieu recevrait et bénirait leur offrande, en inspirant à ce cher enfant qu’ils lui présentaient les sentiments de demeurer à son service quand il serait parvenu à l’âge de discrétion ; ils n’omirent rien pour donner une bonne éducation à cet aimable fils, qu’ils ne regardaient plus que comme un précieux dépôt qui appartenait à Dieu. Dès ses plus tendres années, il fit paraître de si nobles inclinations pour la vertu, que l’on eût dit qu’elle lui était comme naturelle ; il ne pouvait souffrir que l’on découvrît la moindre partie de son petit corps, lors même qu’il était nécessaire de le changer de linge ; il versait tant de larmes et criait si haut quand on ne le couvrait pas, que rien n’était capable de l’apaiser, et sitôt qu’on l’avait revêtu de ses petits habits, il devenait en un instant doux et paisible comme un agneau.

Plus il avançait en âge, plus aussi témoignait-il avoir d’amour et d’estime pour la vertu de pureté. Il s’éloignait toujours des personnes du sexe, et on ne pouvait même lui persuader de demeurer pour quelques moments

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER. 137

auprès de sa propre sœur. Ses maîtres admiraient avec plaisir les inclinations du jeune enfant qui n'avait rien de puéril en sa conduite. Il était modeste en ses regards, modéré dans ses ris, innocent dans ses manières d'agir, faisant paraître, dans tous les divertissements que l'on accorde à cet âge, une certaine maturité qui causait de l'admiration à tous ceux qui l'observaient. Il avait un cœur rempli de bonté pour ses compagnons ; il souffrait tout pour avoir une union parfaite avec eux, et donnait toutes les marques d'un très-bon esprit ; aussi était-il toujours le plus avancé dans les écoles. Il aimait à être repris de ses défauts, les confessait ingénument, et ne manquait point de s'en corriger quand il les avait connus. Il était fort sobre dans ses repas, et sitôt qu'il avait pris sa petite réfection, il montait à sa chambre pour s'occuper innocemment à orner une chapelle, à chanter des hymnes, à rendre un culte particulier aux images des saints et à s'exercer ainsi dans plusieurs autres semblables pratiques de piété. Une conduite si édifiante faisait naître un singulier plaisir dans le cœur de ses parents, qui voyaient avec satisfaction ce jeune enfant se porter aux actions préparatoires à l'état auquel ils l'avaient destiné.

Il ne fut pas plus tôt en âge d'étudier, qu'on l'envoya à l'université de Pont-à-Mousson, qui était alors très-célèbre, à cause des savants maîtres qui la composaient, et de la multitude des écoliers qui s'y rendaient de toutes parts : ce fut là que le jeune Pierre Fourier fit paraître aux yeux de tout le monde les vertus qu'il possédait et la pénétration de son esprit pour les sciences.

Il était d'une taille élevée et majestueuse, avait les yeux beaux, les lèvres vermeilles, le visage d'une blancheur de lis semé des couleurs de la rose. Ces qualités l'exposaient à de grands dangers ; mais, bien résolu de perdre plutôt la vie que l'innocence baptismale, il prit de si bonnes mesures, et persévéra toujours à demeurer si modeste, si recueilli en la présence de son Dieu, et si judicieux dans le choix qu'il faisait de ses compagnons, qu'il ne donna jamais aucune prise sur lui à l'ennemi de la pureté : sachant que cette vertu tout angélique est une belle fleur qui ne se conserve bien qu'au milieu des épines, il joignit la rigueur de la discipline à la bonne volonté dont il sentait son cœur soutenu. Il quittait souvent son lit ordinaire pendant la nuit, pour aller prendre son repos sur des sarments ou des planches. Il se refusait les choses les plus permises, et lorsque ses parents lui procuraient des commodités pour les venir voir dans le temps des vacances, il s'en privait par mortification, faisant ses voyages à pied, malgré les mauvais chemins.

Comme il savait que, de tous les sens, celui du goût est le plus à craindre, il s'accoutuma dès sa jeunesse à ne manger qu'une fois le jour, sur les huit ou neuf heures du soir, et n'usait que de viandes fort grossières et en petite quantité. Il ne savait ce que c'était que l'usage du vin, et il eut toute sa vie du regret de s'être un jour trouvé dans une petite récréation innocente qu'il appelait une débauche, et dans laquelle il avait été obligé d'en goûter. Il approchait le plus qu'il pouvait des sacrements. Il se plaisait à servir des messes, ce qu'il faisait avec une modestie angélique. Toutes ses occupations étaient réglées, et il ne manquait jamais aux heures qu'il s'était prescrites pour la prière ou pour l'étude, car c'était là ce qui partageait tout le temps de sa journée.

Mais il est une dévotion pour laquelle surtout le jeune Pierre avait un attrait particulier : c'est la confiance en la sainte Vierge, la Mère du divin Sauveur, notre mère à tous. Chaque jour il lui payait son tribut d'hommages,

7 JUILLET.

en parcourant pieusement les grains de son rosaire, et il élevait sans cesse son cœur vers elle. Au collège, il s'associa de bonne heure, et avec une ferveur admirable, à la Congrégation des Enfants de Marie ; et depuis ce temps, il ne cessa de déployer son zèle, durant toute sa longue carrière, pour la gloire de la Reine des anges.

Une manière de vivre si sage et si régulière donna lieu à ce jeune étudiant de faire de grands progrès dans les sciences. Outre la langue latine, qu'il savait très-bien, il possédait aussi le grec à un tel degré de perfection, qu'il lisait et comprenait aisément, sans interprètes, les auteurs les plus difficiles qui ont écrit dans cette langue. Il prenait un singulier plaisir à lire, dans l'original, les ouvrages de saint Chrysostome, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, et d'autres Pères de l'Église.

Comme il avait d'aussi grands talents pour bien expliquer aux autres, que pour pénétrer et comprendre lui-même les sciences, ses amis lui persuadèrent d'accepter pour ses disciples plusieurs enfants de gentilshommes et d'autres personnes de distinction, qui se feraient un plaisir singulier de recevoir les leçons d'un si bon maître. Cet emploi, qui l'obligeait à veiller sur les écoliers qu'on lui confiait, était pour lui comme un coup d'essai par lequel Dieu le disposait à la conduite des âmes dans les voies de la grâce. Rien n'était mieux réglé que sa maison ; chaque faute était punie par quelque peine, comme aussi les actions extraordinaires de vertu n'étaient jamais sans récompense ; les immodesties, de quelque genre qu'elles fussent, et le mensonge lui étaient insupportables. On eût dit que le lieu où il donnait ses instructions était plutôt une académie de toutes les vertus, qu'une école où on enseignait les sciences humaines.

Écoutons sur ce point l'un de ses élèves, M. Clément, devenu plus tard maire de Lunéville : « Les vices qu'il avait surtout en horreur, c'étaient le mensonge, le blasphème et l'impureté. Ces deux derniers avaient leur châtiment effectif, et le corps en pâtissait. Pour le mensonge, il avait une méthode qu'il estimait peut-être plus douce, mais dont nous avions plus d'appréhension que du fouet et des autres exécutions d'école. Écoutez, nous disait-il, puisque Dieu permet de la différence entre les hommes, vous souffrirez bien que j'y en mette moi-même. Mon gentilhomme, à moi, ce ne sera pas le plus riche, le mieux vêtu, le plus noble ; non, la vraie noblesse consiste dans la vertu ; et, partant, les plus vertueux seront mes gentilshommes, et les vicieux seront mes roturiers ; et, entre les vicieux, le menteur sera le plus roturier de tous, parce qu'il est l'enfant du démon, père du mensonge, le premier menteur du monde. Quelle honte d'être l'enfant d'un tel père ! Dieu l'a mis sous les pieds des Anges ; eh bien ! le menteur sera sous les pieds de ses condisciples ; il sera le valet de tous, se lèvera le premier, allumera la chandelle, fera le feu, balaiera la chambre, et servira ses compagnons à table, tête nue ». On devine les progrès que durent faire, et dans la science et dans la piété, des élèves ainsi dirigés, dont le maître était aussi capable que vertueux. Aussi les enfants qui lui furent confiés ne perdaient-ils plus tard aucune occasion de témoigner leur reconnaissance envers lui, ils aimaient à publier ses vertus, et regardaient comme leur premier bonheur celui de l'avoir eu pour précepteur et pour guide.

Cependant Pierre Fourier songeait à une affaire sérieuse entre toutes, au choix d'un état de vie. Il ne se sentait pas né pour vivre au milieu du monde ; il redoutait, le timide et humble jeune homme, de s'embarquer sur cette mer orageuse, si fertile en naufrages de toutes sortes. Depuis longtemps il demandait au Seigneur de lui faire connaître sa volonté : résolu qu'il était à la suivre, et à renoncer à tout, plutôt que de lui être infidèle. Décidé enfin, avec le secours de la grâce de Dieu, les sages avis du directeur de son âme, et l'agrément de son bon père, à quitter le monde pour entrer en religion, il lui restait à choisir l'Ordre dans lequel il devait chercher à se sanctifier.

Tous les Ordres religieux ont pour but la sainteté; mais Dieu a différentes voies pour guider les âmes, selon le caractère, le goût, le tempérament de chacun, ou les divers besoins de la société, et chacune de ces voies aboutit au ciel. La Lorraine était couverte alors de monastères, de ces maisons de retraite fondées par la piété de nos pères et la munificence de ces bons et catholiques souverains, les ducs héréditaires de Lorraine et de Bar. Les anciens Ordres de Saint-Augustin et de Saint-Benoît, les Ordres apostoliques de Saint-Dominique et de Saint-François d'Assise, les Chartreux de Saint-Bruno, les Prémontrés de Saint-Norbert, comptaient dans ce pays de nombreux établissements. Une compagnie plus récente, pleine de vie et d'avenir, la Société de Jésus, y brillait de tout son éclat. Or, les Ordres les plus fervents eussent ouvert les portes de leurs monastères à un jeune homme aussi distingué que l'était Pierre Fourier; mais, par une résolution dans laquelle on ne peut voir autre chose qu'une inspiration secrète de l'Esprit-Saint, qui dispose tout selon ses vues providentielles, il se détermina pour celui des Chanoines réguliers, tombés alors dans un triste relâchement. L'abbaye de Chaumouzey, située à cinq lieues de Mirecourt, près d'Épinal, avait alors pour abbé un religieux de sa connaissance : il conçut le désir de s'y retirer avec lui, et de s'y consacrer au service de Dieu, sous la Règle spirituelle de Saint-Augustin.

Cette abbaye fameuse avait été créée en l'an 1094 ; Schérus d'Épinal en avait été le fondateur et le premier abbé. Pendant longtemps la ferveur y avait régné ; mais le désordre s'y était glissé, ainsi que dans plusieurs autres maisons du pays, quand Pierre Fourier s'y présenta. Aussi fut-on étrangement surpris de sa résolution ; on alla presque jusqu'à s'en scandaliser. Peut-être, dans sa candide et naïve innocence, le saint jeune homme ne pensait-il pas que des religieux puissent être pervers : l'âme pure et simple ne devine point le mal, surtout elle ne le devine point si haut.

Il fallut à notre jeune postulant tout ce qu'il avait de vertu, pour endurer les épreuves qu'il eut à subir durant le cours de sa probation et de son noviciat. Mais le pieux serviteur de Jésus-Christ avait tout ce qu'il faut pour souffrir avec mérite : la grâce de Dieu, un grand désir de procurer sa gloire, une ardeur extraordinaire pour la pénitence, une profonde humilité et un courage à toute épreuve. Il surmonta les difficultés de la probation avec une patience d'ange, et, vers la fin de 1586, malgré les remontrances de ses amis, il fit sa prise d'habit à Chaumouzey, à la stupéfaction de tous ceux qui l'avaient connu. La surprise augmenta encore, quand, après son année de noviciat, on le vit s'engager définitivement dans cette communauté.

Ce fut en 1587, que Fourier fit ses trois vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, entre les mains de François Pâtissier, de Mirecourt, alors abbé de Chaumouzey. Par le vœu de pauvreté, il s'engageait à ne rien posséder sur la terre, que la bonté de cette Providence qui revêt les fleurs plus magnifiquement que les rois, et qui donne leur pâture aux petits oiseaux du ciel. Par le vœu de chasteté, il renonçait à son corps, pour vivre dès ici-bas comme les Anges. Par le vœu d'obéissance, il faisait le sacrifice de sa volonté propre, pour ne se conduire en toutes choses que selon la volonté de Dieu, manifestée par ses supérieurs.

7 JUILLET.

L'abbé de Chaumouzey était un de ces hommes à bonnes intentions, qui aiment le bien, qui gémissent du mal, qui conseillent la vertu, mais qui n'ont pas le courage et la force nécessaires pour en imposer la pratique à leurs subordonnés. Cependant, frappé des vertus de son jeune et fervent religieux, vertus qui ne se démentaient en aucune circonstance, et qui tenaient contre les mauvais exemples dont elles étaient environnées, il songea à le faire élever à la prêtrise. Par ses ordres, le jeune religieux s'était adonné, presque seul, et sans autre secours que la grâce de Dieu et ses talents naturels, à l'étude de la théologie, la science essentielle du prêtre. C'était une préparation au cours qu'il devait faire, plus tard, d'une manière large et brillante ; toutefois, dès ce moment, il fut jugé capable et digne du sacerdoce. L'humble Fourier s'effraya d'une telle élévation ; mais le ciel lui vint en aide ; il se résigna par obéissance, et il se disposa, par une ferveur nouvelle, à recevoir le Saint-Esprit avec abondance, au jour de son ordination. On ignore quand et comment il reçut la tonsure, les ordres mineurs et le sous-diaconat ; mais ce fut le 24 septembre 1588, qu'il fut ordonné diacre, dans la collégiale de Saint-Siméon, à Trèves, par les mains de Pierre, évêque d'Azot, suffragant de l'archevêque de Trèves. Le 25 février 1589, il reçut, au même lieu et des mains du même prélat, l'ordre et le caractère sacré de la prêtrise. L'Esprit de Dieu s'était choisi un nouvel apôtre, dont le zèle devait gagner au ciel une multitude d'élus.

Le nouveau prêtre n'osa de si tôt monter à l'autel, pour y offrir la sainte victime du salut des hommes : il se retira dans sa rude et chère solitude de Chaumouzey, pour se préparer à ce jour auguste, où, pour la première fois, il monterait à l'autel du Seigneur. Il passa plusieurs mois dans la pénitence, la prière et les larmes ; et ce n'est que le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, de ce grand saint qu'il semble avoir pris pour modèle, qu'il célébra les divins mystères dans la chapelle de l'abbaye. Le jeune prêtre continua, pendant plus d'une année encore, à édifier, par une conduite irréprochable et par des exemples d'une austérité extraordinaire, cette maison qui avait si grand besoin d'édification.

Après avoir sanctifié la retraite de Chaumouzey, Pierre Fourier fut envoyé par son supérieur compléter ses études de théologie à l'université de Pont-à-Mousson. Si notre jeune religieux marqua toujours une grande inclination pour les sciences, cela parut bien davantage quand on l'eut appliqué à l'étude de la théologie, où il découvrait des vérités bien plus nobles et bien plus utiles que celles dont traite la philosophie. Il fut animé dans cette école par l'exemple de plusieurs sujets qui se trouvèrent heureusement avec lui. Il fut aussi merveilleusement aidé par les soins et les bons conseils du R. P. Jean Fourier, son parent, alors recteur de l'université, et qui devint dans la suite provincial de Lorraine, puis de Champagne, et enfin de Lyon ; il se mit entièrement sous sa direction. Pouvait-il mieux choisir que ce grand maître qui avait déjà si bien formé l'illustre François de Sales, évêque de Genève, dont l'éminente sainteté excitait déjà l'admiration publique ? Pierre Fourier avança à pas de géant dans les voies de la perfection avec un si bon guide ; son directeur même était dans l'étonnement de voir les progrès qu'il faisait dans la vertu, sans que ses exercices de piété apportassent aucun retard à son avancement dans les sciences ; il excellait par-dessus les autres, et on prenait un plaisir singulier à l'entendre parler dans les discussions, où l'on n'admirait pas moins sa sagesse et sa modestie que la profondeur des questions qu'il agitait et la netteté avec laquelle il s'expliquait. Quoiqu'il eût une extrême facilité à concevoir les choses les plus difficiles, il

était néanmoins très-assidu à l'étude et fidèle à remplir les moindres moments de son temps, qu'il ménageait comme un baume précieux dont il ne faut pas perdre une seule gouttelette à escient, suivant ses propres paroles.

La dernière année qu'il passa dans l'université de Pont-à-Mousson, Pierre fut un moment élevé sur le chandelier. Ses talents et ses hautes vertus avaient éclaté jusqu'à la cour de Nancy. Le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, désirant se l'attacher, lui fit offrir la cure de Saint-Étienne de cette ville ; mais l'humble religieux refusa. L'évêque insista, et voulut du moins l'obtenir comme administrateur de la paroisse Saint-Martin de Pont-à-Mousson, qui dépendait de sa juridiction épiscopale. Des pouvoirs lui furent accordés à cet effet, par lettres-patentes du 13 mai 1595, signées d'un vicaire général du diocèse. Le Père Fourier, toutefois, n'exerça pas longtemps ces fonctions ; cette paroisse ne jouit qu'un instant du bonheur de posséder un tel trésor. Au bout de trois mois, Pierre fut rappelé tout à coup à son couvent de Chaumouzey, par ordre de son abbé. L'obéissance du religieux est sans limite : Fourier se rendit aux ordres de son supérieur ; et nous allons voir ce vase d'élection, ce trésor de science et de vertu, s'ensevelir dans la solitude, pour se mûrir encore mieux sous l'aile du Seigneur, à l'école des contradictions.

Après s'être bien fortifié dans la théologie et avoir fait une étude approfondie des divines Écritures et des saints Pères, Pierre Fourier retourna donc dans l'abbaye où il avait fait profession. Son dessein et le désir de ses supérieurs était qu'il y rétablît, autant qu'il le pourrait, l'ancienne régularité. Ce ne fut pas tant par des discours puissants, des avis salutaires et de fréquentes exhortations que par son propre exemple, qu'il travailla à cette grande affaire : de sorte que, sans parler, ni critiquer, ni se plaindre, il reprenait facilement tout le monde et s'opposait à toutes les mauvaises coutumes. Il observait une très-étroite abstinence et se privait même quelquefois des aliments nécessaires pour les donner aux pauvres avec la permission de ses supérieurs ; il ne mangeait qu'une fois le jour, et quelques légumes et racines suffisaient à ses besoins ; il ne buvait jamais que de l'eau et n'en usait même qu'en cas de sérieuse nécessité. Toujours le premier au chœur, il aimait le travail, se plaisait à rendre toutes sortes de bons offices à ses frères, et avait plutôt de la compassion que de l'indignation pour ceux qu'il voyait dans le dérèglement.

On admirait surtout en lui une bienveillance particulière pour les novices ; il les soulageait et les aidait dans tous leurs offices, se levait même pendant la nuit pour aller faire les ouvrages les plus pénibles qui étaient de leur devoir, se plaisait aux actions les plus humiliantes et observait un secret admirable dans toutes ses pratiques de piété.

Ce ne fut pas impunément que le Père Fourier mena, dans ce monastère en décadence, une vie si exemplaire. L'enfer, ne pouvant supporter une si sainte conduite, suscita contre lui une horrible tempête. Trois ou quatre des moins réguliers de la communauté, résolus de ne pas souffrir plus longtemps qu'il censurât leur vie par l'éclat de ses vertus, se liguèrent ensemble pour lui faire tous les affronts qu'ils pourraient et le plonger méchamment dans toutes sortes de confusions ; ils usèrent pour cet effet de menaces, d'injures, de railleries, d'intrigues, jusqu'à l'accabler de coups et à attenter à sa vie, cherchant les moyens d'éteindre cette belle lumière, lorsqu'elle commençait à être en état de paraître. Ils se servirent plusieurs fois de poison qu'ils jetèrent dans le vase où il avait coutume de préparer

7 JUILLET.

les légumes dont il usait pour sa nourriture; mais Dieu, qui ne permettait toutes ces persécutions que pour disposer son serviteur à soutenir des travaux encore plus considérables dans la suite, sut bien aussi le préserver de tous ces dangers. L'austère religieux mangeait si peu que le venin qui se trouvait au fond du vase fut pris en trop petite quantité pour mettre sa santé en péril : Fourier fut sauvé par sa mortification.

Le Père Fourier vécut ainsi, pendant deux ans, au milieu des contradictions, sans se rebuter des mauvais traitements, et sans porter la moindre plainte à son abbé, qui sembla l'ignorer jusqu'à la fin; il ne cessa de redoubler de patience, de douceur et de bonté envers ses persécuteurs. La Providence enfin, lasse de voir souffrir son serviteur, le tira, sans qu'il l'eût demandé, de cette servitude cruelle, pour l'employer à sa gloire. Quelque secrète que soit une persécution, quand elle dure longtemps, il en perce toujours au dehors quelque chose. Les parents et les amis de Pierre furent informés de la situation fâcheuse et pénible où il se trouvait: peut-être bien furent-ils avertis par l'abbé lui-même, qui certes ne put l'ignorer qu'un temps. C'est le propre des hommes faibles de tourner les difficultés au lieu de les surmonter. N'ayant pas assez d'énergie pour mettre ses subordonnés à la raison, il soustrayait au moins le juste à la persécution des méchants. Quoi qu'il en soit, le moment de la délivrance était venu, et nous voyons que son supérieur, loin d'y mettre le moindre obstacle, s'y prêta de tout son cœur; il alla plus loin; comme l'humble Fourier représentait qu'étant ignorant, sans vertu et sans expérience, il était incapable de devenir curé, l'abbé lui fit un commandement exprès d'accepter.

On offrit au Père Fourier le choix entre trois bénéfices : Mattaincourt, Saint-Martin de Pont-à-Mousson et Nomeny. Ces deux dernières paroisses, situées alors dans le diocèse de Metz, étaient offertes par le cardinal, qui déjà une fois avait tenté, pour son diocèse, la conquête de notre Bienheureux, comme de l'une des perles de l'Université fondée par son glorieux père, Charles III. Il y avait de ce côté-là tout à gagner : les faveurs d'un grand évêque, prince du sang ducal, légat apostolique ; faveurs acquises déjà et qu'il n'était besoin que d'entretenir ; un bénéfice magnifique, quel que fût le choix. Pont-à-Mousson offrait encore tous ses souvenirs au jeune écolier, au licencié en théologie, à l'administrateur autrefois aimé ; il retrouverait là des amis anciens et chers, et par-dessus tous le Père Jean Fourier, dont il pourrait de nouveau mettre à profit les bons conseils. Nomeny présentait une riche prébende, un poste des plus honorables et des plus paisibles, et une famille avantageusement connue qui le chérissait. L'ambition n'eût jamais laissé la balance pencher du côté de Mattaincourt. Il semble qu'il n'y avait pas à délibérer : Fourier ne délibéra pas non plus. Cependant, pour ne rien conclure sans maturité et sans conseil, il vola vers son père en Dieu, vers son parent et ami fidèle, le recteur de Pont-à-Mousson. Ce digne homme lui parla d'un ton plein de franchise : « Si vous désirez », dit-il, « des richesses et des honneurs, il faut prendre Pont-à-Mousson ou Nomeny ; si vous voulez avoir beaucoup de peine et pas de récompense temporelle, c'est ce que vous trouverez à Mattaincourt ». C'était assez dire, et Mattaincourt fut choisi. C'est ainsi qu'agissent les Saints : en tout et avant tout la gloire de Dieu ; puis l'intérêt du prochain ; eux, ils ne viennent qu'après.

Mattaincourt est un beau village des Vosges, situé dans une riante vallée qu'arrose la rivière du Madon, au pied de coteaux fertiles en vin et en blé, à une demi-lieue au-dessus de Mirecourt, pays natal de Pierre Fourier. En ces

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER.

malheureux temps, il n'était riche qu'en biens temporels : la messe ne s'entendait qu'aux plus grandes fêtes de l'année ; les sacrements étaient négligés, les fêtes profanées, les autels dépouillés et l'église déserte : dans tout le voisinage on appelait cette bourgade la petite Genève. C'est, en effet, de la métropole du calvinisme que venaient les malheurs de Mattaincourt. Les habitants du village n'ayant alors, pour la plupart, d'autre moyen de subsistance que le commerce, portaient à Genève leurs dentelles et les draps de leurs fabriques : en échange, ils rapportaient de l'or, mais aussi la fièvre de l'hérésie, et Mattaincourt avait fini par devenir le scandale du pays.

Le nouveau pasteur ne se vit pas plus tôt chargé du soin de ce troupeau qu'il s'occupa très-sérieusement à faire une exacte recherche de tous ses besoins et de l'état particulier de chacun de ses membres ; il découvrit, non sans une grande compassion, que l'ignorance, la volupté, le libertinage public, l'hérésie et l'athéisme y avaient pris de profondes racines ; ces désordres lui causèrent de l'étonnement, mais il n'en fut pas découragé ; il s'arma d'un saint zèle et d'une parfaite confiance en Dieu. Il prit possession de sa cure dans la trente-deuxième année de sa précieuse et sainte vie (1597), le jour de la fête du Saint-Sacrement, qu'il porta en procession avec une gravité et une modestie qui charmèrent tout le monde ; il fit ensuite son premier sermon, dans lequel il dit à ses paroissiens que, comme Jésus-Christ se donnait aux hommes sous les espèces sacramentelles, sans chercher d'autre intérêt que le propre bien de ceux qui le reçoivent en la communion, ainsi se donnait-il à eux ce jour-là, non pour l'honneur ni pour les avantages qu'il en pourrait recevoir, mais seulement pour le salut de leurs âmes, qu'il était résolu de procurer quand il lui en devrait coûter son sang et sa vie. Il s'expliqua avec des sentiments si tendres et des termes si pathétiques, qu'il toucha les cœurs même des plus endurcis, qui versèrent une grande abondance de larmes.

Il donna bientôt des preuves de ce qu'il avait avancé ; il n'exigeait jamais rien des pauvres comme récompense de ses peines, et ce qu'il recevait des riches servait uniquement à faire des libéralités à ceux qui se trouvaient dans le besoin. Ses parents étaient toujours les derniers auxquels il rendait service : un de ses frères ayant cru, dans une certaine occasion, recevoir de lui quelque préférence, parce qu'il était son frère, il l'éloigna et fit avancer un simple paroissien, disant à celui qui était son parent : « Il est vrai que vous êtes mon frère et mon plus proche du côté de la chair, mais voici mon enfant et l'enfant de mon esprit, qui m'accuserait d'injustice devant Dieu, si je ne l'aimais plus que vous et si je ne lui donnais la préférence, aujourd'hui qu'il a recours à moi ».

Il inventa une infinité de pieux artifices pour imprimer les vérités chrétiennes dans l'esprit de ceux qui les ignoraient ; outre les instructions publiques, il allait dans les maisons des particuliers, où, faisant assembler trois ou quatre familles, il leur enseignait les préceptes de l'Évangile et leur inculquait plus vivement les principes de notre salut ; il fit faire des confessions générales à ceux qui en avaient besoin ; le travail ne lui faisait rien diminuer ni différer de ce qui lui paraissait nécessaire. Quelque touchantes que fussent ses prédications, les fruits qu'il faisait dans le tribunal de la pénitence étaient incomparablement plus considérables.

Comme il se préparait à prendre un vicaire pour mieux veiller sur son troupeau, on lui représenta qu'il n'avait pas assez de revenus pour s'associer un auxiliaire dans son travail. « La frugalité », répondit-il, « est une banque

7 JUILLET.

de grand rapport ». En effet, ce fut dans les trésors de l'abstinence et de la sobriété qu'il trouva de quoi faire subsister son vicaire.

Son zèle le faisait aller trouver les libertins et les ivrognes dans le lieu de leurs débauches, pour leur reprocher leurs dérèglements ; il allait aussi chercher secrètement les impies et les endurcis dans leurs maisons, pour les convaincre de leur aveuglement ; il se jetait quelquefois à leurs pieds et les arrosait de ses larmes pour amollir leur cœur, et les conjurait, par ce qu'ils avaient de plus cher, de ne pas causer à leur pasteur, qui les aimait tendrement, la douleur d'avoir été le père de damnés. Quand tous ces moyens ne lui réussissaient pas, il allait gémir et verser des larmes au pied des autels, et là il formait des plaintes amoureuses à Jésus-Christ, comme au premier des pasteurs, lui représentant le malheur extrême de ses brebis, qui voulaient de leur plein gré demeurer dans la gueule des loups. « Vous êtes », disait-il à Jésus-Christ, « le curé principal, je ne suis que votre vicaire, et, permettez-moi de vous le dire, avec toute l'humilité de mon cœur, vous êtes comme obligé de faire réussir ce qui n'est pas en mon pouvoir ». Ensuite, revêtu d'un zèle et d'un courage tout nouveau, il osait quelquefois prendre le Saint-Sacrement de l'autel pour le porter dans la maison de ces hommes endurcis, où, d'une voix de tonnerre, à l'exemple d'un saint Bernard, à l'égard d'un duc d'Aquitaine, il les apostrophait avec autant d'autorité et de fermeté que s'il eût eu à conjurer des démons. Il usa plusieurs fois de ces moyens extraordinaires comme des derniers remèdes propres à guérir de tels malades.

Il n'allait jamais aux festins que l'on faisait quelquefois après les enterrements ni à ceux des noces, si ce n'était pour y donner la bénédiction avant le repas ou pour faire quelque exhortation familière contre les excès du boire et du manger. Il n'acceptait aucun présent : un de ses paroissiens ayant fait mettre par adresse un muid de vin dans sa cave, ce sobre pasteur, qui n'usait jamais que d'eau pour satisfaire à sa soif quand il en était pressé, oublia que ce muid lui avait été donné, et on le trouva plein, tout couvert de toiles d'araignées, au bout de plusieurs années. On n'allumait jamais de feu dans sa maison, pas même dans les plus grands froids de l'hiver, si ce n'était que la charité l'y obligeât pour la commodité des pauvres. Il priait un de ses paroissiens de lui faire la grâce de cuire son pain et ses légumes et, pour le récompenser, il le logeait pour rien dans un lieu qui lui appartenait. Sa belle-mère s'étant présentée pour demeurer avec lui, afin d'avoir soin de son ménage, il lui répondit, pour l'en détourner, qu'il n'avait garde d'accepter cette offre, ajoutant qu'il lui serait honteux de prendre sa mère pour sa servante, et que les lois mêmes de la nature ne le lui permettaient pas. Un banc large d'un pied et demi était le lieu ordinaire de son repos, et souvent même il passait les nuits dans le doux sommeil de la contemplation, sans se coucher.

Ses veilles continuelles lui donnaient le moyen d'être toujours prêt à répondre, tant la nuit que le jour, aux moindres besoins de ses paroissiens. Il ne refusa jamais d'aller où on l'appelait, en quelque temps et en quelque saison que ce fût. Il était pour cet effet continuellement revêtu de son surplis et avait toujours son bréviaire sous le bras, pour subvenir, disait-il, aux pressantes nécessités qui pouvaient arriver dans une aussi grande paroisse qu'était la sienne ; on le voyait même souvent, dans le milieu de l'hiver, attendre

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER. 445

à sa porte, pour donner à ses paroissiens, qui passaient, une plus grande facilité de lui exposer leurs besoins, et là, comme un juge toujours favorable, il décidait une infinité de difficultés que chacun lui proposait avec une parfaite confiance et une entière liberté.

Après avoir satisfait aux besoins de son église, il allait voir ses malades, visitait les écoles, questionnait les maîtres sur la conduite qu'ils tenaient, perfectionnait leur méthode, leur défendait de jamais recevoir des filles dans leurs classes, et faisait lui-même des catéchismes et des exhortations en toutes rencontres. Il donnait tout son revenu aux pauvres de sa paroisse et leur répétait souvent qu'ils lui demandassent librement les choses dont ils avaient besoin, leur disant que son bien leur appartenait; il les assemblait deux fois la semaine et leur distribuait du pain pour trois jours, observant de leur en donner du plus blanc le dimanche et y ajoutant quelques morceaux de viande et même du vin, selon leur nécessité; il les traitait avec munificence aux jours des plus grandes fêtes, et engageait ceux qui se mariaient à avoir soin de faire conserver tous les restes du festin de leurs noces, pour donner, le jour suivant, un autre festin à ses pauvres, ce qui attirerait, disait-il, de grandes bénédictions sur leur mariage.

Il soutenait par ses aumônes les artisans et les marchands dans leurs disgrâces et les dédommageait ainsi de leurs pertes, autant qu'il le pouvait. Comme la charité est ingénieuse, le Père Fourier avisa, pour relever les victimes innocentes de la fortune, la création d'une bourse qu'il appela Bourse de Saint-Èvre. C'était une sorte d'assurance mutuelle; cette bourse se composa de dons volontaires, de legs pieux, d'amendes et d'autres épaves. Lorsqu'un de ces marchands se trouvait arriéré dans ses affaires, que son besoin était constant et manifeste, on lui prêtait une certaine somme, pour lui fournir le moyen de continuer son négoce, à la seule condition de la rendre, si elle venait à fructifier dans ses mains. Cet établissement réussit au-delà des espérances; la bourse de Saint-Èvre eut tant de succès que, de l'argent remboursé et recueilli de toute autre manière, on put faire un fonds longtemps affecté à la même œuvre. C'est ainsi qu'il y a plus de deux siècles, par une admirable institution, un des saints du christianisme devançait et pratiquait les plus belles institutions dont s'enorgueillisse notre temps : les caisses d'épargne et les compagnies d'assurance. Le Père Fourier visitait surtout les pauvres honteux, et, leur portant quelque bourse bien garnie, il la glissait adroitement en un endroit de leur maison où ils la pouvaient trouver quand il en était sorti. Il faisait acheter la plus belle viande de la boucherie pour les malades de sa paroisse; ne leur fournissait pas seulement le nécessaire, mais encore l'agréable, leur donnant les confitures les plus exquises qu'il pouvait trouver, et les regardant avec les yeux de la foi comme des personnes très-distinguées et comme les principaux membres du corps mystique de Jésus-Christ. Il passait les nuits entières auprès d'eux, faisant tout ensemble l'office de pasteur et celui de garde ou infirmier, leur rendant les services les plus vils et les plus dégoûtants. Il prêtait son lit à ceux qui n'en avaient point, et, un jour, en ayant prêté par compassion, à l'un les couvertures, à l'autre les draps, à un autre la paillasse et à un dernier qui survint encore le bois du lit, il eut une grande satisfaction de s'en voir entièrement privé. Le bon curé se gardait bien de redemander ce qu'il avait prêté, le donnant de bon cœur à ceux qui le retenaient; aussi bien n'avait-il pas besoin d'un tel meuble, puisqu'il ne s'en servait jamais.

Un jour qu'il allait faire un voyage, il dit au maire de la ville que, s'il

VIES DES SAINTS. — TOME VIII. 40

7 JUILLET.

mourait en chemin, il s'empressât de déclarer que tout son bien appartenait aux pauvres, et eût grand soin de le leur distribuer; que, s'il ne le faisait pas, Dieu le châtierait comme d'un larcin et d'un sacrilège.

Il avait un don particulier pour éteindre les dissensions et faire cesser les divisions les plus invétérées; il accordait les parties qui étaient en procès; sachant parfaitement bien le droit ecclésiastique et le droit civil, ayant surtout une bonne connaissance des coutumes, il était le premier à soutenir la cause des pauvres, des veuves et des orphelins contre les plus fortes parties, et il entreprit peu de procès dont il ne demeurât victorieux.

Cependant le Père Fourier méditait une institution plus large et plus utile encore au bien public que celle de la bourse Saint-Évre. Il se souvenait d'avoir vu dans son jeune âge, au bailliage des Vosges, un seul avocat, « lequel, sous une halle », dit son historien, « vidait plus d'affaires en un jour que nos formalités n'en achèvent dans un an ». Parvenu à l'âge mûr, il voyait à contre-cœur se multiplier les officiers de justice, parce que plus ils devenaient nombreux, moins les affaires s'en ressentaient, et plus on avait à se plaindre de procès fréquents et d'une interminable longueur. Sa maxime, à lui, était celle de saint Augustin : « Point de procès, ou finissez-en vite ». Il conçut le dessein d'une association, dans laquelle seraient engagés les plus nobles et les plus influents personnages du pays. Deux d'entre eux, accompagnés de quelques avocats et d'experts choisis parmi les gens probes et habiles, devaient travailler chaque semaine à terminer amiablement tous les procès et difficultés survenus dans le ressort du bailliage où ils auraient établi leur demeure. Si une des parties refusait d'acquiescer à ce jugement amiable, il devait y avoir une bourse commune, dans laquelle on prendrait l'argent nécessaire pour la poursuite du procès contre l'opiniâtre, sans que l'autre partie en souffrît aucunement. Le Père Fourier avait déjà dressé les statuts de cette association, il avait sondé les dispositions des nobles et des gens influents du pays, parmi lesquels il jouissait d'une renommée de sagesse que peut seule concilier une éminente sainteté. Le bon curé était devenu alors l'homme de la Lorraine autant que le pasteur de Mattaincourt. Nul doute qu'il n'eût obtenu l'agrément des princes du pays, qui avaient en lui une confiance entière et lui avaient voué une amitié toute fraternelle. Malheureusement les troubles et les guerres qui survinrent ruinèrent à la fois et les espérances de sa belle association et le pays qui devait en recueillir les fruits. N'était-ce pas devancer l'établissement de nos justices de paix, en allant plus loin et en faisant mieux encore, par l'application du principe fécond d'association, qui lui eût donné une force incalculable ? C'est ainsi qu'en remontant le cours des âges, l'histoire nous montre que tout ce qu'il y a de beau et de grand dans notre société actuelle, a sa source dans une pensée chrétienne.

Une si belle conduite fit changer de face en peu d'années à toute la paroisse de Mattaincourt. Elle devint comme un jardin précieux où vinrent éclore toutes les vertus chrétiennes, par le sage règlement des mœurs que le fervent pasteur dont nous parlons y introduisit; l'usage des sacrements y était très-fréquent, les personnes mariées vivaient comme frères et sœurs, plusieurs jeûnaient les vendredis et les samedis; un grand nombre se servaient des instruments de pénitence propres aux anciens anachorètes; quelques-uns allaient communément à leur travail la haire ou le cilice sur les reins, et tous avaient une si haute estime de leur vertueux curé, qui soutenait par son exemple tout ce qu'il disait dans ses exhortations, qu'ils mettaient aisément en pratique tous les saints avis qu'il leur donnait.

La chose en vint à ce point que ceux des paroisses voisines, qui fuyaient auparavant les habitants de Mattaincourt, venaient admirer avec plaisir le grand changement qui s'était opéré en eux; c'est ce qui fit dire un jour à l'évêque du lieu, que, pour rendre son diocèse un des plus florissants de l'Église, il souhaiterait d'avoir seulement cinq hommes semblables au vigilant pasteur dont nous exaltons les vertus; ce prélat ne se lassait point de le proposer pour modèle à tous les autres curés. Un ecclésiastique, qui ne connaissait pas bien le rare mérite du Père Fourier, étant envoyé de la part de l'évêque pour visiter le diocèse, reconnut dans la paroisse de Mattaincourt un si bel ordre en toutes choses, une si grande union entre ses habitants, tant de décence dans la célébration des divins mystères, une jeunesse si bien instruite, un peuple si modeste, si pieux, et rendant de si bons témoignages de son curé, qu'il fut ravi d'étonnement d'avoir trouvé dans cette paroisse ce qu'il n'avait jamais vu et ce qu'il ne croyait jamais pouvoir trouver ailleurs; aussi, s'adressant à ce sage pasteur, il lui demanda quelles classes il avait suivies : à quoi ce grand personnage, qui ne désirait rien tant que de se cacher, répondit humblement qu'il avait « étudié en quatrième », sans s'expliquer davantage. L'ecclésiastique, rapportant à l'évêque les merveilles qu'il avait vues dans la paroisse de Mattaincourt, dit qu'il en était d'autant plus surpris, que le curé lui avait assuré qu'il n'avait fait que sa quatrième; ce qui prêta à rire à tous ceux qui connaissaient sa profonde érudition; on désabusa le visiteur à qui l'on fit remarquer que l'humble pasteur lui avait bien dit, par modestie, qu'il avait « étudié en quatrième », mais non pas à l'exclusion des autres classes plus avancées.

Les prélats, ses supérieurs, furent tous si bien persuadés de la science et de la vertu exemplaire de ce vrai serviteur de Dieu, qu'ils l'employèrent plusieurs fois pour des missions fort célèbres, et le firent même visiteur de leurs diocèses, ce dont il s'acquitta toujours avec une vigilance et une piété singulières, et au grand contentement des peuples, aussi bien que de ceux qui l'envoyaient.

Ces emplois importants de visites de diocèses, de missions dans les pays voisins, et d'autres semblables offices concernant le salut des âmes, l'obligèrent de pénétrer si avant dans la connaissance des vices et de la corruption des mœurs des peuples, que ce souvenir lui faisait verser une grande abondance de larmes et pousser mille sanglots vers le ciel. Considérant tous les désordres qui se rencontraient depuis tant d'années dans le Christianisme, il méditait fréquemment sur les moyens que l'on pourrait apporter pour diminuer au moins le nombre et la suite de tant de dérèglements; il jeûnait, priait, couvrait son corps de haires, de chaînes et de cilices, et offrait tous les jours le saint sacrifice de la messe, afin qu'il plût au Père des lumières de lui inspirer ce qu'il avait à faire pour travailler efficacement à un si grand ouvrage. Il connut donc, dans la ferveur de ses méditations, que ce serait une chose très-agréable à Dieu, et fort convenable à la fin qu'il se proposait, de prendre possession de la jeunesse, sitôt qu'elle serait capable d'instruction, et de la soumettre à la direction de personnes sages et pieuses, qui, dressant dès le plus bas âge tous les mouvements de l'esprit et du cœur de ces jeunes enfants, les formeraient ainsi à la piété et les préserveraient de la corruption commune du siècle. Il se persuada de plus qu'il serait nécessaire, pour bien réussir dans ce dessein, qu'il y eût dans l'Église un Ordre dont l'office principal fût de former ainsi à la vertu les jeunes enfants, sans rien exiger des parents pour l'instruction qu'on leur donnerait. Il voulait tenter deux œuvres à la fois : l'une pour l'éducation

7 JUILLET.

des garçons, l'autre pour celle des filles. Mais chaque œuvre a son heure marquée dans les décrets de la divine sagesse; il était réservé par elle au vénérable de La Salle d'instituer les Frères des écoles chrétiennes pour les garçons. Si les efforts de Pierre Fourier échouèrent de ce côté, il réussit au-delà de ses espérances pour les écoles de filles. Ce qui fait surtout l'honneur du bienheureux Père, c'est d'avoir devancé de beaucoup toutes les fondations des Ordres enseignants : devinant ainsi, au sein d'une paroisse de campagne, le grand besoin de son époque, le véritable remède aux maux qui dévoraient l'Église et la religion. Le zélé serviteur de Dieu, dont nous exposons les projets, pensait sérieusement à l'exécution de cette œuvre, lorsque la divine Providence lui adressa quelques filles d'esprit, qui, touchées de ses exhortations, et méprisant les vanités mondaines, lui vinrent déclarer qu'elles étaient résolues de se consacrer à Dieu et de s'offrir à son divin service, aux conditions et en tel état qu'il lui plairait de leur marquer (1597).

Le saint curé reconnut dans cette démarche un coup du ciel; il profita de la bonne volonté de ces filles, les instruisit, les éprouva en bien des manières et très-longtemps, et les forma pour la fin qu'il méditait. Il remercia Dieu de lui avoir donné des sujets pour commencer l'œuvre qu'il entreprenait; et, n'étant plus en peine désormais que d'un logement, qu'il prétendait convertir en un monastère, Judith d'Apremont, sœur de Esther d'Apremont, qui fut mère de Mgr des Porcelets, évêque de Toul, offrit la première et son crédit et sa fortune et donna de très-bonne grâce sa maison de Saint-Mihiel, qui était fort riche, et située dans un des plus beaux endroits de la ville. C'est cette maison qui a eu l'avantage et la gloire d'être le lieu du premier établissement de cet Ordre. Cette belle donation engagea bientôt le R. P. de Mattaincourt à chercher les moyens d'obtenir les permissions nécessaires de la part des évêques, qui, on le pense bien, ne pouvaient qu'approuver avec un grand plaisir une œuvre si utile à l'Église. Il lui fallait avant tout l'approbation de l'évêque de Verdun, dans le diocèse duquel Saint-Mihiel est situé; or, c'était alors le prince Éric, cousin du duc régnant. Le bon curé s'en alla donc à pied, suivant sa coutume, de Mattaincourt à Verdun, solliciter cette faveur. Il exposa simplement la demande, l'approbation provisoire de l'évêque de Toul, les avances et le dévouement de madame d'Apremont, dont il lui remit les lettres, et le bien qu'il espérait de ses pieuses filles pour l'instruction de la jeunesse. L'évêque de Verdun l'accueillit favorablement, et lui remit une lettre pour le duc Charles III et une autre pour la dame d'Apremont. Le bon Père s'en alla de Verdun droit à Nancy, où grâce aux recommandations du prince-évêque, il fut accueilli fort gracieusement. Riche enfin de la moisson faite en cette petite campagne, il se hâta de revenir raconter à sa bienfaitrice les nouvelles de ses succès, en lui remettant les lettres qu'il avait reçues pour elle.

Les filles de Saint-Mihiel vivaient d'une manière extrêmement austère, et à peu près de même qu'elles faisaient lorsqu'elles n'étaient pas encore réunies dans cette maison; elles ne mangeaient que des légumes et du laitage, usant d'un pain très-bis et n'ayant que de l'eau pour boisson; couchant sur la paille, portant des haires et des cilices très-rudes dont elles étaient elles-mêmes les ouvrières; fabriquant des ceintures de fer et des chaînes fort incommodes, dont elles s'armaient contre les attaques des ennemis de leurs pieux desseins. On admirait avec plaisir la ferveur et la générosité de ces innocentes filles, faisant paraître dans la faiblesse de leur sexe une force héroïque, qui semblait ne devoir convenir qu'aux hommes

les plus forts. Dieu versa de si abondantes bénédictions sur ce petit troupeau naissant, qu'elles firent des fruits admirables dans l'instruction de la jeunesse; de sorte que la ville de Nancy, qui en apprit les heureux progrès, fit tout ce qu'elle put pour avoir quelques-unes de ces admirables filles. Les magistrats en obtinrent enfin plusieurs, et les fonctions qu'elles exercèrent partout où elles furent distribuées parurent d'un si grand secours, que l'éminentissime Charles de Lorraine, cardinal et légat, autorisa cet institut par ses bulles. En vertu de ces patentes, le monastère qui s'établit à Nancy fut le premier qui reçut la clôture et dont les filles prononcèrent les vœux solennels de religion. Les filles de Saint-Mihiel imitèrent leur exemple, et ces deux maisons furent le modèle et la source d'un grand nombre d'autres fort célèbres qui s'établirent en France, dans presque toutes les villes de la Lorraine et dans quelques-unes des Pays-Bas. De sorte que le révérend Père Pierre Fourrier, le digne instituteur de ce nouvel Ordre, a pu voir, avant sa mort, trente-deux beaux monastères solidement établis, formés de sa main et remplis de très-bons sujets.

Dans le cours de l'année 1618, sur les instances réitérées de l'évêque de Toul, eut lieu l'établissement de Bar-le-Duc. Dieu bénit tellement les travaux des pieuses filles dans cette ville, qu'en 1621, trois années après, leur maison fut érigée en monastère. Dans la suite, il devint un des plus florissants de la Congrégation, par les bienfaits de Madame du Jard, qui s'en montra la généreuse fondatrice, et qui en fut la première supérieure. Le 2 décembre de cette même année, jour de la fête de saint François-Xavier, les sept premières Mères de l'Institut de Notre-Dame firent leur profession dans le monastère de Nancy. Les novices de Saint-Mihiel et de Châlons y furent convoquées, pour être témoins de l'engagement de leurs compagnes; mais elles n'y firent point leur profession: on jugea qu'il leur convenait mieux de la faire chacune en leur maison. Le saint fondateur lui-même, par commission expresse de l'Ordinaire, eut le bonheur de recevoir les vœux de ces prémices de sa Congrégation, et ces bonnes filles se trouvaient heureuses, à leur tour, de les déposer entre les mains vénérées de leur Père en Dieu. Aussitôt après la cérémonie, on procéda à la première élection canonique d'une supérieure pour le nouveau monastère; l'homme de Dieu y présida encore. Le concours unanime des suffrages tomba sur la Mère Alix Le Clerc, qui se vit obligée, malgré ses représentations, d'accepter cette charge pour l'espace de trois ans, selon les constitutions de l'Institut. Première fille du bon Père par sa vocation, première religieuse de la Congrégation de Notre-Dame par ses vœux, elle en fut la première supérieure, sous le nom de Sœur Thérèse de Jésus.

Mirecourt, le berceau du saint fondateur, voulut, lui aussi, jouir des bienfaits de son institution. Plusieurs filles des maisons de Nancy, de Châlons et de Bar, vinrent y ouvrir une école au mois de septembre 1619; l'année suivante, ces bonnes Sœurs reçurent une aide du monastère de Saint-Mihiel, qui leur prêta deux de ses maîtresses. Trois ou quatre Sœurs partirent de Nancy, la même année, pour Épinal, où elles arrivèrent le premier jour de l'an 1620. Cette maison dut sa fondation aux bienfaits de la dame de Bagrone, chanoinesse de l'insigne chapitre de Remiremont, et de M. Pâtissier, abbé de Chaumouzey. En 1621, une maison fut fondée à Dieuze, diocèse de Metz, par trois religieuses de Nancy, sous la protection et par les bienfaits de Mme de la Ruelle. Sa vertueuse fille, qui fut la véritable fondatrice de ce monastère, par le don qu'elle lui fit de ses biens et de sa personne, faisait alors son noviciat à Nancy.

Quoique l'établissement de cette belle Congrégation, qui apportait tant d'ornement et d'utilité à l'Église, eût pu contenter le zèle d'un Apôtre moins embrasé d'amour pour les intérêts de Dieu, que ne l'était le Père de Mattaincourt, cet admirable pasteur néanmoins s'offrit encore de tout son cœur pour travailler à la Réforme si nécessaire de l'Ordre des Chanoines réguliers, dont il était membre. Des cardinaux, des légats, des évêques et plusieurs autres prélats avaient déjà tenté, avant le digne réformateur dont nous parlons, de faire revivre l'ancien lustre qui appartenait à cet Ordre ; on avait employé à cet effet la douceur, les menaces, les prières, et les forces même, tant ecclésiastiques que séculières, convenables à cette fin, sans que personne y eût jamais pu réussir, le ciel ayant réservé ce bel ouvrage à l'humble religieux dont nous faisons l'éloge. Ce fut l'an 1621 que commença l'œuvre réformatrice. Grégoire XV envoya un bref du 10 juillet qui autorisait cette entreprise ; Mgr des Porcelets, évêque de Toul, n'omit rien pour faire réussir ce pieux dessein, et, comme il avait une pleine connaissance des riches talents et des rares vertus du Père de Mattaincourt, il lui confia en toute assurance l'économie entière de cette Réforme tant désirée.

On était en peine de trouver une maison pour commencer l'œuvre, lorsqu'on vint heureusement offrir l'ancienne abbaye de Saint-Remi, de Lunéville, pour servir de base à l'édifice qu'on voulait renouveler. On trouva d'abord six bons sujets, que l'on tira des anciennes maisons et de l'Université de Pont-à-Mousson ; confiés aux soins du sage Père de Mattaincourt, qui en fut établi le maître, ils se retirèrent d'abord dans l'abbaye de Sainte-Marie-Majeure, de la ville de Pont-à-Mousson, de l'Ordre de Prémontré. Après y avoir fait une retraite de quelques mois, pour attirer les bénédictions du ciel sur leur entreprise, les six novices furent solennellement revêtus de l'habit de l'Ordre, le jour de la Purification de Notre-Dame, l'an 1623. Quelque temps après, ils se retirèrent à Lunéville, pour commencer leur noviciat sous la direction du bon maître qui les devait former pour la noble fin que l'on méditait. Un ancien profès de la maison, touché de la sainteté des exemples qu'il voyait dans ces humbles et fervents disciples, se joignit à eux dans le noviciat. Le Père de Mattaincourt leur enseigna tout ce qu'ils devaient savoir et faire, pour servir de parfaits modèles à ceux qui accepteraient la Réforme. L'année suivante, ils prononcèrent solennellement leurs vœux, et firent leur profession le jour de l'Annonciation de la sainte Vierge, entre les mains de l'ancien prieur du monastère. Dieu versa de si abondantes bénédictions sur cette naissante entreprise, que, dans l'espace de quatre ans, huit maisons des plus considérables embrassèrent la Réforme.

Le Pape ayant approuvé cette nouvelle Congrégation, le révérend Père Nicolas Guinet, homme d'un mérite singulier, en fut élu général, et non point le Père de Mattaincourt, qui n'était pas encore profès, et n'avait différé que pour éviter cette dignité. Toutefois, après la mort du Père Guinet, le Bienheureux fut contraint d'accepter ces fonctions, malgré tout ce que son humilité lui inspira pour s'en faire dispenser.

Lorsque le vénérable Père Fourier travaillait ainsi avec tout le succès imaginable à cette œuvre si belle, il n'y eut ni ruse, ni malice, dont l'enfer ne s'avisât pour causer du trouble et du mécontentement à celui qui travaillait à la destruction de son empire, dans l'établissement de deux Ordres, l'un de filles et l'autre d'hommes, qui avaient pour fin d'éteindre tous les vices autant qu'il serait possible, et de faire régner la vertu dans tous les cœurs.

Le démon attaquait ouvertement le Père de Mattaincourt, et jusque sur

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER.

les autels, tâchant de le distraire par toutes sortes de moyens ; on vit quelquefois le livre, dont il se servait à la messe, se fermer, sans que personne y touchât ; mais le saint prêtre, qui offrait le sacrifice, découvrait bien clairement d'où procédait cet effet, puisqu'il apostrophait alors et éloignait de lui le malin esprit qu'il voyait sous des formes horribles.

Ce qui lui causa la plus grande douleur, ce fut d'apprendre que le démon, en haine de tout ce qu'il faisait dans ses nouveaux établissements, avait pris possession de quarante personnes dans le village de Mattaincourt, dont il avait été curé, et que ces personnes étaient la source de désordres étonnants dans toutes les familles et même dans l'église de la paroisse. Le Père de Mattaincourt quitta toutes ses affaires pour aller secourir ses anciennes ouailles, qui lui étaient toujours très-chères, et les retirer de la gueule du loup qui s'en était emparé ; il combattit l'ennemi et triompha de lui par l'usage des jeûnes, des prières, des gémissements continuels devant Dieu, des pénitences et des exorcismes.

Quand les mauvais temps furent venus, le Père Fourier ne manqua ni à son pays ni à son humanité. Il eut d'abord recours à la prière. Conjurer la colère de Dieu, qui se manifeste par les fléaux dont il dompte les hommes, c'est l'acte de toute âme qui vit de la foi. Il eut surtout recours à la sainte Vierge, et nous le voyons établir dans sa paroisse désolée, et propager dans les maisons de ses fils et de ses filles en Jésus-Christ, la dévotion à l'Immaculée Conception de Marie. D'innombrables médailles portant ces mots : « Marie a été conçue sans péché », furent répandues par ses soins : cette dévotion s'empara des âmes, les consola, les fortifia, et opéra des prodiges dans tout le pays. En France, la médaille frappée à cette devise n'est guère répandue que depuis dix ans, et comme insigne des membres de l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires. En Lorraine, depuis plus de deux siècles, elle est d'usage courant, et c'est à la face du soleil que des centaines de milliers de congréganistes l'ont portée.

Sa charité s'étendit aux besoins du corps comme elle avait pourvu à ceux de l'âme ; il trouva toujours du pain pour ceux qui avaient faim, des remèdes pour ceux qui souffraient de la maladie, des vêtements pour ceux à qui la misère en refusait. Il le faisait non-seulement dans sa paroisse, mais dans les paroisses voisines, et au loin pour les multitudes de malheureux dont la Lorraine regorgeait. On ne s'expliquerait point où il pouvait puiser des ressources si abondantes, si l'on ne savait que la Providence a des trésors cachés dont les Saints sont les admirables économies.

Hélas ! pour dernière amertume, pour n'ignorer rien des souffrances du cœur, le bienheureux Fourier se vit forcé de quitter sa patrie désolée : le conseiller fidèle des princes lorrains dut fuir devant le ministre de Louis XIII, qui voulait se saisir de sa personne. Il choisit pour lieu d'exil la Franche-Comté, alors aux Espagnols ; mais, avant de partir, il voulut visiter les principales maisons d'hommes et de filles, qui servaient Dieu sous sa Réforme et sa conduite dans les cloîtres ; il les fortifia merveilleusement contre toutes les adversités futures.

Tout le monde sur sa route, prêtres, religieux et séculiers s'empressaient pour le voir, l'admirer et tâcher d'avoir quelque chose qui lui eût servi : on lui coupait ses habits, on lui donnait mille bénédictions, et plus il se cachait et fuyait ces témoignages d'honneur, plus on le recherchait, plus on l'environnait de toutes parts. Il consolait par ses saintes exhortations toutes les personnes qui étaient dans la tristesse, et procurait la santé aux malades par des cures miraculeuses.

Enfin, l'an 1636, étant arrivé à Gray, dans le comté de Bourgogne, il y demeura l'espace de deux ans dans la pensée qu'il y vivrait inconnu ; mais ses héroïques vertus le trahissant, comme il était arrivé partout ailleurs, il fut honoré dans cette ville comme dans toutes les autres ; il y rendait mille bons offices dans le temps de la peste, tant par ses admirables exhortations et ses catéchismes, que par le soin qu'il prenait des malades dans les hôpitaux. Il fit même, pendant ses dernières années, l'école aux petits enfants « comme pour payer son écot », dit son historien, « à la ville compatissante qui l'avait accueilli ».

Il était encore dans le plein exercice de toutes ces bonnes œuvres, lorsque Dieu voulut couronner ses travaux.

Vers le milieu du mois d'octobre de l'an 1640, le bon Père ressentit les premières atteintes du mal qui le conduisit au tombeau. C'était un accès de fièvre, mais d'abord trop léger pour qu'une âme de sa trempe y fît attention, surtout pour qu'il interrompît son travail et prît un repos nécessaire. Un second accès vint au bout de trois jours, et l'assailit « avec un choc si furieux » qu'on dut prévoir dès lors sa fin prochaine. Notre Bienheureux avait eu connaissance de cette fin, il l'avait même annoncée d'une manière frappante à ses confrères. Au troisième accès, le bon vieillard souffrit qu'on appelât un médecin. Le malade lui déclara, devant ses religieux, toute sa pensée : « Tout ce que vous ferez autour de moi sera temps perdu ». Cependant, par esprit d'obéissance, il voulut exécuter tous les ordres des médecins ; seulement, il voyait avec peine les dépenses qu'on faisait, et les soins extraordinaires qu'on prenait pour le soulager. Plein de la pensée qu'il fallait mourir, et qu'il lui était bon de s'en aller à son Dieu, il défendit qu'on fît aucune prière pour sa guérison, comme si une telle défense eût pu être exécutée.

Le mal empirait de plus en plus. Se sentant proche de sa fin, le serviteur de Dieu demanda les Sacrements de l'Église, et il les reçut avec les sentiments de la plus fervente et de la plus édifiante piété. Au moment où le divin Sauveur pénétra dans sa pauvre chambre, le bon Père, anéanti devant sa Majesté divine, s'écria : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous veniez à moi ; non, je n'en suis pas digne, Seigneur ! je devrais bien plutôt être jeté dans une voirie, pour être, là, visité des chiens et des corbeaux, que d'avoir l'honneur de votre présence ». Il fallait bien qu'une humilité poussée à ses dernières limites trouvât, pour s'exprimer, un langage tout étrange aux oreilles humaines. L'humilité attire la grâce ; quand les pluies fécondantes descendent du ciel, les vallées profondes en sont inondées ; le Bienheureux sentit son Dieu combler l'abîme de son néant, et il demeura plongé dans une immense extase. Puis, dans le transport de sa reconnaissance, le saint homme s'écria de nouveau : « Que vous saurais-je rendre, ô mon Dieu, en retour de tant de faveurs ? Ne faut-il, pour vous plaire, que prendre en main le calice de ma mort ? De bon cœur, mon Dieu, de bon cœur ! pourvu que ce soit avec votre grâce ». La journée entière se passa dans ces entretiens d'amour et de gratitude. C'était le beau jour, le jour tant aimé, de la Conception de Notre-Dame.

Malgré l'ardeur brûlante d'une fièvre qui le desséchait jusqu'aux os, malgré la continuité de ses douleurs, malgré sa vieillesse, le serviteur de Dieu avait, contre toute espérance, prolongé sa vie jusqu'à cette fête, qu'il aimait le plus parmi les fêtes de sa bonne et tendre Mère, l'auguste Marie. Il regarda comme une faveur spéciale ce surcroît de vie, qui le menait à un tel bonheur. La nuit suivante et la journée du lendemain, jusqu'à neuf heures du

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER.

soir, se passèrent dans une douce et tranquille confiance en la miséricordieuse bonté de Dieu : toutes les terreurs qui l'avaient assiégé d'abord, s'étaient évanouies ; il en était parfaitement délivré ; la crainte avait entièrement fait place à l'amour.

Soigneux, plus que jamais, de bien employer le peu d'heures qui lui restaient à vivre, il se fit lire les plus beaux passages de l'Imitation, qu'il appelait son livre d'or, et, conformant son cœur au sens des paroles, il croyait, il espérait, il s'humiliait, il priait, il se résignait ; par-dessus tout, il aimait ; son âme se fondait en extases de charité. Disciple de saint Augustin, il voulut mourir comme était mort ce saint docteur et pontife ; il demanda qu'on lui lût l'histoire de ses derniers moments, pour l'imiter. Comme cet illustre évêque, il récita le Miserere, alternativement avec ses bons religieux, parmi les larmes et les sanglots des assistants. Il sentait, au fond du cœur, ce colloque de repentir et d'amour, entre le pécheur et le Dieu qui va être son Juge. Quand il en fut à ce verset : Ne projicias me à facie tua, « Seigneur, ne me rejetez point de votre face », il le prononça d'un accent à fendre le cœur et avec une ardeur brûlante : on put craindre, un instant, que son âme, suivant l'élan de sa voix, ne se détachât de son enveloppe mortelle, pour s'envoler devant la face de son Dieu, dont il était altéré.

A neuf heures du soir, il demanda l'Extrême-Onction, et il la reçut dans cette résignation parfaite à la volonté du Seigneur, qui est le sceau des élus. À onze heures, il se tourna vers ses enfants en larmes et leur demanda d'une voix mourante : « Quelle heure est-il ? » Alors, saisissant son crucifix : « O Jésus, ne m'abandonnez pas au moment de ma mort ! » Puis, prenant une image de Notre-Dame : « Vous savez en qui j'ai toujours eu confiance, ô Marie, assistez-moi ». Il fit ensuite, sur lui-même, trois grands signes de croix, et il entra dans une douce agonie, qui ne dura que quelques instants. Ses lèvres se remuaient encore pour la prière ; on pouvait distinguer à leurs mouvements ces noms qu'il aimait tant : Jésus ! Marie ! Il expira enfin sans nul effort ; comme un parfum qui s'exhale, son âme s'envola doucement de sa prison corporelle. Il était dans la soixante-seizième année de son âge (9 décembre 1640).

Au moment où s'exhalait son âme, on vit s'élever, au-dessus de la maison où gisait son corps sans vie, un globe de flamme resplendissant, qui plana quelque temps dans les airs et se dirigea vers la Lorraine. L'âme du saint homme, avant de remonter à Dieu, se plaisait à visiter une dernière fois son pays bien-aimé, ce pays infortuné pour lequel il mourait dans l'exil.

Le bon Père avait voulu laisser un testament en faveur de ses enfants chéris ; mais, comme son aïeul spirituel saint Augustin, le pauvre serviteur de Jésus-Christ n'avait pas, en fait de biens terrestres, de quoi former la matière d'un legs quelconque. Son testament fut donc celui-ci : Aux religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, ses très-chères et bien-aimées filles, il léguait les constitutions de leur Ordre, qui étaient à peine achevées. Le Père Georges était chargé d'adresser sans délai, aux Sœurs de Mirecourt, l'exemplaire écrit de sa main ; ces bonnes filles devaient en faire au plus tôt cinq copies, et les envoyer aux monastères de Châlons, de Saint-Mihiel, de Bar, de Pont-à-Mousson et de Metz, avec charge de les communiquer à tous les autres. Telle fut la part des chanoinesses de Notre-Dame. Le bon instituteur laissa aussi à ses filles de pieux et charmants opuscules, et une multitude de lettres, où, comme dans une source féconde, elles pouvaient puiser les principes de la vie spirituelle. À ses chanoines, le bienheureux réformateur ne put laisser que des constitutions non achevées ;

7 JUILLET.

mais on pouvait, au moyen des admirables lettres qu'il leur avait écrites, compléter un travail que tant de traverses ne lui avaient pas permis de mener à sa perfection.

L'aurore du lendemain sema partout le bruit de cette mort. Toute la ville de Gray se couvrit de deuil; on y pleurait comme au trépas d'un commun père, et de tous côtés retentissaient ces tristes mots : « Le Saint n'est plus ! » Les magistrats de la cité vinrent témoigner leur douleur devant ses restes inanimés, et mêler leurs larmes à celles des fils et des filles du Bienheureux. Ils honorèrent son trépas comme celui d'un prince de la terre, et on sonna les cloches comme à la mort d'un roi. Sous la pâleur de la mort, le visage noble et serein de Pierre Fourier offrait quelque chose de céleste; il avait toutes les apparences de l'innocence endormie dans un paisible sommeil. On fit l'autopsie de ce corps vénéré. Au dehors il présentait tous les signes d'une rigoureuse pénitence. Au dedans, les parties vitales, le foie, le cœur, les poumons, tout était parfaitement sain; on lui trouva une vésicule de sang, dans lequel on trempa des linges; cependant une chose particulière frappa extrêmement les médecins : malgré les recherches les plus minutieuses, on ne put découvrir aucune trace de fiel. Les entrailles furent extraites et enterrées, sur la demande des magistrats, dans l'église paroissiale, avec un convoi magnifique et un service des plus solennels, aux dépens du trésor public. Une foule de gens, avides de contempler les restes du serviteur de Dieu, s'empressèrent de recueillir de lui quelque souvenir : les uns avaient voulu quelques gouttes de son sang; les autres une boucle de ses cheveux ou une mèche de sa barbe; d'autres lui avaient rogné les ongles des pieds ou des mains; il fallait user de la force pour mettre un terme à cette espèce de dilapidation sainte. Mais, pour soustraire ces restes sacrés à la vénération publique, il fallait un cercueil, et ce pauvre prêtre n'avait pas laissé de quoi fournir à la dépense: les demoiselles de la ville firent une quête pour lui en avoir un, et cette quête fut si abondante qu'il en eut deux, et de magnifiques : l'un en plomb, l'autre en chêne sculpté. On y déposa le précieux corps où avait logé une si grande âme, et on le plaça dans une chapelle de l'église, en attendant sa translation.

Bientôt la nouvelle de cette mort se répandit au loin; les princes de Lorraine prirent une large part à la douleur commune, et ils exprimèrent leurs regrets par leurs lettres de condoléance. Les princesses s'estimèrent heureuses de posséder l'une son chapelet, l'autre sa médaille ou quelque autre objet. Les chaires chrétiennes retentirent de ses louanges.

Depuis longtemps les enfants gémissaient de la longue absence de leur Père: ne pouvant plus le revoir et le recevoir en vie, ils étaient impatients de l'avoir, du moins, tel que la mort le leur avait laissé. Il s'agissait donc de transporter en Lorraine ses dépouilles mortelles; mais la ville de Gray, la ville hospitalière, s'y opposait: elle prétendait garder un trésor que la Providence lui avait envoyé; elle combattit six mois pour conserver ces restes précieux, qu'elle ne céda qu'après une vigoureuse résistance. Toutefois, au mois d'avril 1641, sur un ordre exprès de la cour d'Espagne et de la régence de Bruxelles, ordre sollicité et obtenu par le duc Charles, les magistrats de Gray consentirent à laisser enlever le corps du Bienheureux par ses chers fils, les chanoines de Notre-Sauveur, qui le destinèrent au siège du généralat de leur Ordre, à Pont-à-Mousson. Toutefois, on supplia de si bonne grâce, et d'une si tendre affection pour le Père, que les enfants, à leur grand regret, consentirent à ce que la ville comtoise gardât le cœur du Saint. On l'avait conservé à part : les chanoines le laissèrent, en témoignage

de leur reconnaissance pour l'hospitalité qu'elle avait accordée au vénérable vieillard dans sa détresse. Ce précieux dépôt fut enfermé dans une petite voûte, pratiquée exprès au mur de la chapelle, où le corps avait été gardé six mois avec amour.

Le passage du cercueil à travers les populations fut une véritable marche triomphale : de chaque village, une affluence considérable lui faisait cortège ; on courait aux restes du pauvre religieux comme à une relique précieuse ; les curés y venaient en tête de leurs paroissiens, et l'accompagnaient processionnellement. Partout où il passait, il fallait le reposer, quelques instants au moins, dans l'église, pour léguer à chaque lieu le souvenir de sa présence. On poussa l'enthousiasme jusqu'à prévenir le jugement du Saint-Siège, à qui seul il appartient de décerner les honneurs de la sainteté, et, au lieu du chant lugubre des morts, on fit retentir en maints endroits l'hymne joyeuse du triomphe des confesseurs de Jésus-Christ. Parmi ces ovations, le corps révéré arriva, contre le gré des chanoines, au village de Mattaincourt. On ne sait quel concours de circonstances put déterminer ceux qui présidaient à cette translation à passer par ce lieu, par cette ancienne paroisse du bon Père, dont on avait pris d'avance la résolution de se détourner.

A la nouvelle inattendue de l'arrivée de leur saint pasteur, tous les paroissiens, le curé en tête, s'étaient portés processionnellement à sa rencontre, à une grande lieue, et l'avaient ramené comme en triomphe. Le cercueil fut déposé dans l'église, où il avait prié, où il avait prêché, où il avait tant de fois glorifié Dieu ! Les religieux, à la vue de l'enthousiasme de la paroisse, commencèrent à craindre pour leur cher trésor et ils avaient décidé de ne passer à Mattaincourt qu'une seule nuit. Leur crainte était fondée : possédant encore une fois leur bon pasteur, quoique sans vie, les gens de Mattaincourt résolurent de le conserver à tout prix. Quelle ne fut point la surprise des pauvres chanoines, le lendemain ! Ils se présentent à l'église, pour enlever le dépôt qu'ils lui ont confié la veille ; mais il leur faut recommencer à Mattaincourt le procès soutenu à Gray : les habitants refusent de laisser partir les reliques de leur curé ; ils veulent garder les cendres de leur Père au milieu d'eux, et personne, s'écrient-ils, ne pourra jamais les leur arracher.

Les bons Pères, tout repentants de leur maladresse, protestent contre la violence qui leur est faite ; mais leurs paroles tombent sur des rochers insensibles : ils se voient forcés de laisser là ce cher dépôt. Toutefois, ils ne se tiennent point battus : pour l'enlever à Gray, ils ont obtenu un ordre favorable de la cour d'Espagne ; ils solliciteront contre Mattaincourt un ordre de celle de Lorraine. On vole à Épinal, vers le duc Charles : de part et d'autre, la cause est plaidée solennellement ; les chanoines l'emportent, par la raison que c'est leur général, qu'il a comme cessé d'être curé de Mattaincourt, que ce sont les chanoines qui ont suivi le procès de Gray, et que ce sont eux qui l'ont ramené de la Bourgogne. Armés de cette pièce, ils se présentent à Mattaincourt, ils la signifient à la commune, et demandent qu'elle soit exécutée sans contradiction. Les hommes répondent qu'ils sont dans la disposition d'obéir au décret de Son Altesse, et que, par respect pour l'autorité du prince, ils se soumettront ; mais les femmes et les enfants se rassemblent sur le tombeau, pour garder les reliques de leur bienaimé pasteur. Fortes par leur faiblesse même, plus fortes encore par la faiblesse de leurs enfants, elles se pressent en ordre bien serré. On employa la force armée, elle échoua ; on céda devant l'admirable contenance des héroï-

7 JUILLET.

ques et chrétiennes femmes de Mattaincourt : à elles l'honneur d'avoir gardé à leur pays les cendres de son protecteur.

Le corps du bon Père, dans son double cercueil, demeura, jusqu'au mois de septembre, exposé en plein chœur de l'église, sur deux tréteaux. Tous les jours, il était couvert de fleurs nouvelles, qui l'embaumaient de leurs parfums ; des cierges y étaient allumés sans interruption, et une lampe d'argent y brûlait continuellement en son honneur. Il ne fut au pouvoir de personne d'arrêter l'ardeur enthousiaste des paroissiens, ni d'empêcher la dévotion des étrangers, qui devançaient ainsi le jugement de l'Église. L'affluence des populations voisines ne cessait pas, et deux ou trois cents pèlerins y accouraient aux jours de fêtes. Enfin les deux cercueils furent enfermés dans un troisième ; on creusa une fosse au milieu du chœur, sous le grand crucifix, au lieu même désigné par le bon Père à l'avance ; on y déposa le corps, on tassa la terre, et on replaça le pavé, sans aucune inscription. Plus tard, sur une énorme pierre tombale, on grava ces deux vers dont on ne saurait guère condamner l'espèce de jeu d'esprit, parce que l'accent de la tendresse s'y fait sentir :

Hic, sine corde jacea, Pastor venerande! Tuorum, Ne tibi quid desit, corda fove tuis sinu.

« Ici reposent, pasteur chéri, tes restes vénérés, loin de ton cœur que garde une autre terre; pour que rien n'y manque, ouvre ton sein, et reçois les cœurs éplorés de tes enfants ».

Il est temps maintenant d'entrer dans le détail d'un grand nombre de guérisons et d'autres opérations estimées miraculeuses qu'il a faites pendant sa vie ou que d'autres ont obtenues après sa mort, en l'invoquant ou en usant avec piété de quelque chose qui lui avait appartenu : on compte des morts ressuscités, des maladies incurables dissipées, des fièvres éteintes en un moment dans la plus violente ardeur de leur accès ; des personnes délivrées subitement des plus grands périls, en implorant le secours de cet homme céleste qu'elles avaient connu. Nous nous contenterons d'en citer quelques-uns des plus propres à édifier le lecteur sur le pouvoir du Bienheureux près de Dieu.

Le dernier jour du mois de mai 1620, Dieu déclara publiquement, pour la première fois, devant les hommes, la sainteté de son serviteur. Le bon Père revenait le soir à Mattaincourt, accompagné de l'honorable M. Jennin, curé de Châlons. Des enfants jouaient au bord d'un puits d'où ils tiraient de l'eau ; à la vue du curé de Châlons qui leur est inconnu, ils se sauvent, à l'exception d'une petite fille qui essayait de retenir le seau dans lequel ils puisaient de l'eau ; mais le seau l'entraîna avec lui dans le puits. On cria dans la rue : « À l'eau, à l'eau ! » mais on accourut lentement, on disputa sur les moyens de retirer l'enfant, on fit plusieurs essais inutiles, tellement que, lorsqu'on parvint à la retrouver, elle était morte. Le père de la pauvre petite, qui était un cordonnier, accourt, trouve son enfant noyée, va se jeter aux pieds de son bon pasteur, comme pour lui redemander sa fille : « Que ferai-je, mon Père », s'écrie-t-il, « que ferai-je ? » Et celui-ci : « Priez Dieu, mon fils, priez Dieu ». L'enfant fut emportée chez son père, l'homme de Dieu rentra dans sa chambre, se prosterna devant le Seigneur, versant des larmes abondantes avec de ferventes prières ; au bout de quelques heures la petite fille était revenue à la vie ; mise au lit, elle dormit, et le lendemain elle vint à l'école. Trente-six ans après, elle racontait elle-

même sa résurrection à la gloire de Dieu et à la louange du Père de Mattaincourt.

Une autre fois, Mattaincourt fut témoin d'un prodige peut-être plus étonnant encore. Un pauvre domestique eut au genou un mal affreux, qui le réduisit à une telle extrémité, que les médecins, pour lui sauver la vie, décidèrent l'amputation ; le jour fut pris, et les chirurgiens arrivèrent. Le bon Père était accouru près du patient, et en attendant l'arrivée des opérateurs, il s'était retiré à l'écart et mis en prière. Quand ils furent venus, le saint homme se porta à leur rencontre : « Ah ! messieurs », s'écria-t-il, « je vous prie ; différez votre opération ». On s'approche du jeune homme. « Eh ! pourquoi », ajoute le bon Père d'un ton plein de douceur, « pourquoi couper la jambe à ce pauvre garçon ? Il n'y a pas tant de mal ! » Les médecins le prient d'y regarder de près, et de se convaincre par ses propres yeux. On découvre le genou du malade, le Père le touche légèrement, et à l'instant le mal disparaît, aux yeux des chirurgiens, immobiles d'admiration !

Reformé dans un cloître de Lunéville, où il s'occupait de sa grande réforme des Chanoines Réguliers, le curé de Mattaincourt, dans le courant du mois d'août 1623, fut tout à coup mandé à Nancy, par la cour ducale en alarmes. Le jeune prince, qui fut depuis Charles IV, malade de la petite vérole, était à l'extrémité, et on suppliait le bon Père d'employer son crédit et ses prières devant le Maître unique de la vie. La nouvelle d'un si fâcheux accident, et le péril où se trouvait un enfant si précieux, l'affligea fort et lui fit mettre tout en œuvre pour détourner un coup funeste. Il assembla ses novices, exposa publiquement la sainte Eucharistie, invoqua tous les Saints du ciel par le chant des litanies, mit ses enfants chéris en oraison ; il écrivit à ses filles, demandant à chacune d'elles de ferventes prières à l'intention du jeune prince. Lui, de son côté, passa la nuit dans les exercices de la plus austère mortification. Le lendemain, deux de ses novices, allant le visiter de grand matin, le trouvèrent fort gai et la face toute riante. L'un d'eux prit la liberté de lui dire qu'il les consolait beaucoup, en se montrant si joyeux : « Ah ! » dit-il, « c'est qu'il ne mourra point ! » Cette parole échappée le fit extraordinairement rougir ; son front se colora d'une sainte pudeur, comme s'il eût, par ce mot, trahi sa chère humilité. Elle allait être mise à une autre épreuve : le pauvre curé projetait de faire son voyage à Nancy sur la charrette d'un paysan ; mais la cour y avait pourvu ; il lui fallut subir les honneurs d'un superbe carrosse. Arrivé à la capitale, il fut amené devant le lit du prince, qui conçut, en le voyant, une si grande confiance en ses mérites, qu'il se dit, comme la femme de l'Évangile : « Si seulement je touchais son vêtement, je serais guéri ». L'enfant avança doucement la main et toucha la robe du bon Père : de ce moment, la maladie cessa ses ravages ; le moribond entra en convalescence, et bientôt il fut complètement rétabli. La nouvelle de cette merveille se répandit au loin, avec la renommée du saint de la Lorraine. Charles IV n'oublia jamais, dans la suite, celui qui fut alors son bienfaiteur, et, malgré ses propres égarements, ce prince l'eut toujours en profonde vénération.

En 1630, un officier du roi, à Châlons, blessé fortement au bras droit d'un coup d'arquebuse, s'était vainement adressé aux chirurgiens et aux médecins pour obtenir sa guérison. Malgré les soins les plus assidus, on le vit en danger de perdre la vie ; il fallait au moins lui amputer le bras. À cette nouvelle, le malade, homme violent, entra dans une fureur de démon ; il se mit à blasphémer, à maudire, à renier Dieu ; dans son désespoir, il déclara qu'il voulait mourir et mourir sans confession. Les reli-

gieuses de Notre-Dame ayant su du médecin l'état horrible de ce malheureux, lui donnèrent quelque objet venant de leur saint fondateur, et l'engagèrent à l'appliquer sur la blessure du malade. Le médecin, homme de foi, fit comme elles désiraient ; il engagea doucement son malade à mettre en Dieu sa confiance, à compter sur les prières qu'on allait faire pour lui, et à implorer sa guérison par les mérites du bienheureux Pierre Fourier, puis il appliqua le précieux spécifique et s'en alla. De retour près de lui, le lendemain, quel ne fut pas son étonnement de le trouver entièrement changé, demandant à Dieu pardon et priant de tout son cœur ! Cet homme se confessa, communia dévotement ; et sa plaie, sur laquelle on n'avait fait qu'appliquer l'objet pieux, fut parfaitement cicatrisée. Cet officier, par reconnaissance, se voua au bon Père de Mattaincourt pour le reste de sa vie, et toujours, depuis lors, il porta sur lui la précieuse relique à laquelle il devait son salut.

En 1663, un chirurgien de Nancy, Pierre Poirot, fut attaqué d'une pleurésie qui le mit aux portes de la mort ; n'espérant plus rien du secours des hommes, il se tourna vers l'Auteur de la vie, et le pria, par l'intercession du vénérable Fourier, de prolonger la sienne. On lui posa sur la tête un linge qui avait été à l'usage du serviteur de Dieu ; il s'endormit paisiblement, et, à son réveil, il se trouva en pleine santé. Huit ans plus tard, en 1671, le même homme fut pris d'un mal inconnu qui lui enfia les deux bras et la jambe droite, avec des douleurs intolérables ; sa langue se durcit et se couvrit d'ulcères au point qu'il ne pouvait plus dire une parole ou avaler une goutte d'eau. Tous les remèdes humains furent inutiles, et sa famille désolée s'attendait à le voir périr, faute de respiration et de nourriture. Le malade songea de nouveau à celui qui une fois déjà lui avait rendu la vie ; il avala, dans un peu de bouillon, un cheveu du bon Père, découpé en menus morceaux, et il se trouva sur-le-champ radicalement guéri.

En 1670, le 17 octobre, deux enfants, fils de Théodore de Huz, magistrat de Toul, écrasés par un gros tonneau de vin qui leur roule sur le corps, ne donnant plus signe de vie, et abandonnés des médecins, furent ressuscités par l'imposition de linges imbibés du sang du Bienheureux : le lendemain ils retournèrent aux écoles publiques et ne se sentirent jamais de ce grave accident.

Un cordonnier de la ville de Mirecourt avait un enfant, âgé de trois ans, perclus de tous ses membres ; on avait employé à le soulager tous les moyens imaginables ; il ne restait plus que la voie des miracles. La foi la fit prendre aux parents de ce petit infortuné ; ils firent une neuvaine de prières, et demandèrent une messe dans l'église de Mattaincourt. Au dernier jour de la neuvaine, l'enfant recouvra l'usage de ses membres, et jamais dans la suite il ne se ressentit de cette paralysie.

Deux cent neuf miracles furent ainsi attestés sous la foi du serment, lors du procès de la béatification du bienheureux Pierre Fourier. Aussi le Pape Benoît XIII, par la Bulle du 10 janvier 1730, le déclara-t-il Bienheureux, et autorisa les fidèles à lui rendre un culte public.

On représente le bienheureux Pierre Fourier : 1° avec le rochet, ou mieux, le cordon blanc en sautoir, insigne des chanoines réguliers ; 2° distribuant des images de la sainte Vierge et des chapelets aux petits enfants pour les intéresser à la doctrine chrétienne.

LE BIENHEUREUX PIERRE FOURIER.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUE. — PÉLERINAGE. — ÉCRITS.]

En 1741, le chapitre général de la Congrégation de Notre-Sauveur décida que, pour l'avenir, on transférerait au dimanche, afin de lui donner plus de solennité, la fête du Bienheureux, qui, auparavant, se solennisait au jour de son échéance, le 7 juillet. Cette fête se célébra de la sorte, au milieu des populations enthousiastes, jusqu'au moment de la grande Révolution de France. Vinrent enfin les jours terribles, les jours de sang et de deuil. Pendant cette horrible tempête, les cendres du bienheureux Fourier reposèrent en paix dans leur chasse vénérée : c'est qu'elles étaient confiées à la garde de ses enfants. Les catholiques de Mattaincourt mériteront à jamais la reconnaissance des fidèles, pour leur empressement à soustraire le précieux dépôt aux mains dévastatrices.

Le culte envers le bienheureux Pierre Fourier ne cessa pas un seul instant, même pendant les moments les plus affreux de la Terreur. Des âmes pieuses venaient encore à Mattaincourt des diverses provinces environnantes, et, ne pouvant pénétrer dans les lieux qui gardaient ses précieux restes, elles s'agenouillaient sur le cimetière qui environne l'église, ou bien elles allaient accomplir leur pèlerinage sous un arbre antique, près d'une fontaine, appelée l'arbre et la fontaine du bon Père. Quant aux fidèles de Mattaincourt, ils priaient et gémissaient en secret, comme tous les chrétiens de France, mais ils invoquaient incessamment leur saint pasteur, pour obtenir un terme aux maux effroyables qui pesaient sur la patrie. Chaque année, ils célébrèrent la fête du Bienheureux, en faisant offrir, dans le silence de la nuit, le sacrifice auguste des autels.

Des jours plus beaux se levèrent enfin sur notre pauvre France. Les reliques de notre Bienheureux durent reprendre leur place dans le chœur de son église. On procéda soigneusement à la reconnaissance et à l'exposition de la chasse dans laquelle elles sont renfermées. Les fidèles purent continuer leur pieuse dévotion, et plusieurs faveurs nouvelles furent obtenues.

L'époque approchait du premier anniversaire séculaire de la béatification de Pierre Fourier. On voulut en faire une fête solennelle. Le soleil du 30 août 1832 éclaira ce beau jour. En cette même année, un horrible fléau, le choléra, étendait sur la France un immense voile de deuil et de désolation : il fondit sur la Lorraine ; il sévit cruellement à Mattaincourt, et les habitants épouvantés ne songeaient point à implorer leur bon Père. Tout à coup, une idée de saint parut, elle circula dans le peuple comme une étincelle électrique : on vola en foule au pied du saint pasteur qui aima tant ce village désolé, et le fléau, depuis lors, suspendit et cessa tout à fait ses ravages.

Enfin, le 7 juillet 1833, Mattaincourt fut le théâtre d'une fête splendide, celle de la dédicace de la magnifique église élevée sur le tombeau du bon Père, par les soins de M. Reid, curé de la paroisse, avec les aumônes des pieux fidèles de la France, de la Belgique et des bords du Rhin, et les subsides de l'État et de la commune. Cette belle manifestation de l'art chrétien réalise, et au-delà, toutes les espérances qu'on avait conçues : nous y voyons, ressuscitée, à nos yeux une des féeries architecturales et monumentales du christianisme au moyen âge. Le prélat consécrateur fut Son Éminence Mgr le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, assisté de tous les évêques, ses suffragants. Une foule immense de pèlerins ecclésiastiques et laïques se pressaient dans l'enceinte de ce temple admirable, et, au milieu de ce vaste auditoire, le panégyrique du Bienheureux fut prononcé par le premier des orateurs religieux de la France, le R. P. Lacordaire. Le bon curé de Mattaincourt, le fondateur de la Congrégation de Notre-Dame, le réformateur des Chanoines réguliers trouva un digne interprète dans l'illustre disciple de saint Dominique. Chaque année, le 7 juillet, la fête du bon Père est comme la fête du patron de tout le pays ; elle se célèbre avec une octave solennelle, et, à chaque jour de l'octave, la foule se présente continue et compacte au tombeau du Bienheureux. Non-seulement à l'époque de cette fête, mais dans tous les jours de la belle saison, des bandes de pèlerins descendent sans cesse des montagnes des Vosges, on affluent des plaines de la Franche-Comté, de la Lorraine et de la Champagne.

Nous avons dit que le cœur du Bienheureux se conserve précieusement à Gray ; il y repose dans un reliquaire richement orné : tous les ans, à pareil jour, on l'expose sur l'autel à la vénération des fidèles. Les Ursulines d'Amiens possèdent une relique du Bienheureux.

Les écrits du Père Fourier sont : 1° un manuscrit sur les Constitutions de l'Ordre, dont il est le fondateur ; 2° un autre ayant pour titre : Des biens ecclésiastiques, et contre l'abus de ces biens ; 3° une lettre sur les principaux Devoirs des curés ; 4° une ampliation de textes de l'Écriture sainte, ou La Voie du salut ; 5° des Conférences et Discours spirituels, adressés à ses religieux ; 6° des Règles pour les jeunes gens agrégés à la confrérie de l'Enfant Jésus.

Les additions que nous avons faites à l'abrégé que contenaient les anciennes éditions de cet ouvrage, ont été prises dans une histoire de notre Bienheureux, par M. l'abbé Chapin, du diocèse de Saint-Dié ; dans le Panégyrique de Pierre Fourier, par le R. P. Lacordaire ; et dans les Analecta Juris pontificii.

7 JUILLET.

## STE EDELBURGE, APPELÉE VULGAIREMENT AUBIERGE ET ADALBERGE, TROISIÈME ABBESSE DE FABEMOUTIER, AU DIOCÈSE DE MEAUX (688).

Cette Sainte était fille d'Anna, roi des Est-Angles. Animée d'un désir ardent de parvenir à la perfection chrétienne, elle passa en France et s'y consacra à Dieu dans le monastère de Faremoutier. C'était une abbaye de femmes, appelée en latin *Foræ monosterium*, du nom de sainte Fare, fille d'Agnéric, l'un des principaux officiers de la cour de Théodchot II, roi d'Austrasie, qui en fut la fondatrice. Il était de l'Ordre de Saint-Benoît, dépendait du diocèse de Meaux et datait de 617. Sainte Fare étant morte ainsi que la première supérieure qui lui succéda, Aubierge, que ses vertus rendaient depuis longtemps recommandable, eut le gouvernement du monastère. Elle y mourut, aimée de ses religieuses, chérie des pauvres, des infimes, et de tous ceux qui l'avaient connue.

On l'a peinte quelquefois tenant dans ses mains les instruments de la Passion, et avec une couronne auprès d'elle. Cet attribut caractérise parfaitement celle qui, par amour pour le céleste Époux, a quitté la pompe, pour revêtir la pauvreté de Jésus-Christ.

Le nom de sainte Aubierge est célèbre en Brie, pour qu'il se rattache, quoique par une grossière erreur chronologique, à un monument druidique appelé *Pignon de Sainte-Aubierge*.

C'est sous ce nom que l'on désigne, à cause de sa forme, un immense bloc de grès qui se voit à Beautout, dans l'arrondissement de Coulommiers, entre l'Yères et l'Aubelin, sur le point culminant du plateau qui sépare ces deux rivières. Il est à cent mètres environ de la digue du vaste étang des Rigauds et au sommet de celui de Pierrefitte. Sa hauteur est de 3 mètres 50 centimètres au-dessus du sol ; son épaisseur ne dépasse pas 50 centimètres. Large de 2 mètres 25 centimètres à sa base, il va s'étrécissant peu à peu et se termine en pointe. On remarque, à 80 centimètres de terre sur la grande face exposée au sud-est, une rainure peu profonde de 3 centimètres de largeur qui s'étend horizontalement d'un bord à l'autre. Cette pierre, dont la pose est antérieure à notre ère, appartient aux monuments primitifs. Elle est de celles que l'on appelle druidiques.

Les preuves du caractère monumental de cette roche abondent. Plantée debout dans un terrain sans aspérité et mollement ondulé, elle se distingue par un cachet spécial et grandiose des pierres de la contrée que, dans leur état naturel, on trouve concrètes et recouvertes par la terre végétale. Ce contraste témoigne de l'intervention humaine. En un temps éloigné de notre civilisation, il fallut déployer beaucoup d'art et de force pour dresser sur sa tranche un bloc dont le poids, en y comprenant la partie enfoncée, ne peut être moindre de trente mille kilogrammes. Aussi les voyageurs qui parcourent les chemins voisins du champ où il se fait remarquer, sollicités par son aspect extraordinaire, s'en approchent, et plusieurs, s'en faisant un passeport pour la postérité, ont eu la patience d'y graver leurs noms.

Une autre preuve, indépendante des conditions physiques du menhir, consiste dans le nom que lui a emprunté la contrée. La terre où il se dresse, l'un des étangs qui l'avoisinent, les bois de chênes qui l'entourent, s'appellent le champ, l'étang et les bois de Pierrefitte (*petra fixa*), dénomination usitée pour la désignation des Menhirs. Il est donc vrai de dire que le doute n'est pas possible, puisque la chose frappe notre vue, et le nom, qui la caractérise, nos oreilles.

La légende fournit une nouvelle preuve, quoique sa tendance soit de rapporter au christianisme une œuvre qui l'a précédée. — Sainte Flodoberte, ayant achevé sa chapelle d'Amlis, voulut offrir à sa sœur sainte Aubierge, qui construisait la sienne à Saint-Augustin, une pierre propre à constituer l'un des pignons de l'édifice. Elle la lui portait sur l'épaule, lorsqu'à mi-chemin les deux sœurs se rencontrèrent. Comme sainte Aubierge lui apprit qu'elle avait également terminé son oratoire, elle laissa tomber la pierre devenue inutile qui, de son propre poids, entra en terre et y demeura debout. Cette tradition, suivant l'usage, fait une large part au surnaturel. Ici le transport et l'érection de la roche sont le fait d'une religieuse qui la laisse tomber en chemin ; ailleurs, c'est le travail d'une fée accompli dans des conditions analogues ; ailleurs encore c'est le diable qui, effrayé à la vue de la vierge, abandonne la pierre qu'il portait. La légende est nécessairement apocryphe, puisqu'elle présente sainte Flodoberte et sainte Aubierge comme sœurs et contemporaines, tandis qu'elles ont vécu à cent ans l'une de l'autre. Toutefois nous avons cru devoir la rapporter, car nous ne pouvions passer à côté d'un monument que la piété des fidèles rattache au nom vénéré de sainte Aubierge, sans en dire un mot.

Godouard. — Pour plus de détails sur le *Pignon de Sainte-Aubierge*, voir *Bulletin archéologique de Meaux*, 1866.

LE B. DAVANZATO, PRÊTRE, DU TIERS ORDRE. 161

Événements marquants

  • Naissance à Mirecourt le 30 novembre 1565
  • Entrée à l'abbaye de Chaumouzey en 1586
  • Ordination sacerdotale le 25 février 1589
  • Installation comme curé de Mattaincourt en 1597
  • Fondation de la Congrégation de Notre-Dame en 1597
  • Réforme des Chanoines réguliers (Congrégation de Notre-Sauveur) en 1621
  • Exil en Franche-Comté en 1636
  • Mort à Gray en 1640

Miracles

  • Résurrection d'une petite fille noyée dans un puits
  • Guérison instantanée d'un genou condamné à l'amputation
  • Guérison du jeune prince Charles IV de la petite vérole
  • Cicatrisation miraculeuse d'une blessure par arquebuse

Citations

La frugalité est une banque de grand rapport.

— Réponse à ses paroissiens sur le coût d'un vicaire

Seigneur, je ne suis pas digne que vous veniez à moi.

— Dernières paroles lors de la réception du Viatique

Date de fête

7 juillet

Époque

16ᵉ siècle

Décès

9 décembre 1640 (naturelle)

Invoqué(e) pour

protection contre le choléra, guérison des maladies incurables, éducation de la jeunesse

Autres formes du nom

  • Père de Mattaincourt (fr)
  • Bon Père (fr)

Prénoms dérivés

Pierre

Famille

  • Dominique Fourier (père)
  • Anne Nacquart (mère)
  • Jean Fourier (frère)
  • Jacques Fourier (frère)
  • Marie Fourier (sœur)