Saint Abraham de Chidane

Solitaire et Prêtre

Fête : 16 mars 4ᵉ siècle • saint

Résumé

Né en Mésopotamie en 300, Abraham fuit son mariage pour vivre en ermite près d'Édesse. Ordonné prêtre, il convertit par sa patience héroïque un village d'idolâtres après trois ans de persécutions. Il est également célèbre pour avoir arraché sa nièce Marie à une vie de débauche pour la ramener à la pénitence.

Biographie

SAINT ABRAHAM, SOLITAIRE ET PRÊTRE

ET SAINTE MARIE, PÉNITENTE, SA NIÈCE

C'est un devoir pour tout chrétien de travailler à la conversion des pécheurs, parce que tous participent au sacerdoce de Jésus-Christ avec mission de propager l'Évangile. I Pet., II, 9.

Abraham naquit, en l'année 300, à Chidane, en Mésopotamie, près de la ville d'Édesse. À peine fut-il en âge de se marier, que ses parents, qui étaient fort riches, et qui le regardaient comme le principal héritier de leurs biens, lui présentèrent une fille de noble naissance et bien dotée.

Il n'avait guère dessein de l'épouser ; mais, n'osant pas s'opposer à leur volonté, il leur laissa conclure l'affaire. On célébra donc les noces, ce qui se passa en fêtes et en festins qui durèrent sept jours selon l'usage d'alors. Mais au septième jour, qu'il devait consommer le mariage, il sentit son âme pénétrée d'un vif rayon de la grâce, et il en fut si vivement touché, qu'il quitta son épouse, sortit de sa maison et alla se cacher dans une cellule qu'il trouva vide, à trois quarts de lieue de la ville. Là, livrant son cœur en liberté à l'onction intérieure dont le Saint-Esprit, qui lui avait servi de guide dans sa retraite, l'avait rempli, il rendit grâces au Seigneur avec une sainte allégresse, et ne songea qu'à le glorifier. La surprise de ses parents et de tous ses voisins ne saurait être exprimée. Ils le cherchèrent de tous côtés, et enfin au bout de dix-sept jours, ils le découvrirent en prières, et furent dans un étonnement dont ils ne pouvaient presque revenir. « Pourquoi vous étonnez-vous de me voir ici ? » leur dit alors le Saint, « admirez plutôt la

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faveur que Dieu m'a faite de me retirer du bourbier du péché, et priez-le qu'il m'accorde la grâce de porter jusqu'à la fin le joug si doux de son service, qu'il a bien voulu m'imposer sans avoir égard à mon indignité, et que j'accomplisse fidèlement tout ce qu'il demande de moi ». Ils ne le pressèrent pas davantage, et consentirent à ce qu'il suivît sa vocation ; mais il les pria en même temps de ne pas venir l'interrompre dans ses exercices sous prétexte de lui faire des visites, et quand ils se furent retirés, il fit boucher la porte de sa cellule et ne laissa qu'une fort petite fenêtre, par où il recevait à certains jours ce qu'on lui apportait pour sa nourriture.

Il entreprit ainsi l'œuvre de sa perfection avec une ardeur admirable, et, secouru par la grâce du Seigneur, il faisait tous les jours de nouveaux progrès par le renoncement entier à toutes les satisfactions des sens, par les veilles, l'oraison, les larmes de la sainte conjonction, ainsi que par la pratique de l'humilité et de la charité. Aussi, quoiqu'il demeurât enfermé dans sa cellule, l'éclat de sa sainteté ne tarda pas de paraître au dehors. Le bruit en augmenta insensiblement, et ceux qui en entendirent parler s'empressèrent de le venir voir pour s'assurer par eux-mêmes du bien qu'ils en avaient ouï dire, et pour trouver auprès de lui de quoi s'instruire et s'édifier en même temps. Il parut bien que c'était Dieu qui les lui amenait ; car l'ayant placé dans ce lieu comme une lumière dont il voulait se servir pour éclairer les autres, il lui accorda le don de conseil et de sagesse avec abondance, ce qui faisait qu'on ne pouvait se lasser de l'entendre parler des choses célestes.

Il y avait dix ans qu'il avait renoncé au monde quand il apprit que ses parents étaient morts et qu'il avait hérité de leurs biens, qui étaient considérables. Son cœur était trop bien dégagé de l'affection des richesses périssables pour penser à les reprendre. Il pria donc un ami, dont il connaissait la probité, d'en faire la distribution aux pauvres et aux orphelins, et se reposa entièrement sur lui de cet office de piété, afin de n'être pas interrompu par ce soin dans l'exercice de la prière, après quoi il ne s'en embarrassa pas davantage.

Ce sacrifice fut pour lui comme un nouvel engagement qu'il prit de se détacher toujours plus des choses de la terre, et de s'animer par un nouveau zèle à s'enrichir du trésor des vertus. Il n'avait autre chose qu'un manteau, une tunique de poil de chèvre, un plat pour manger, et une natte de jonc pour se coucher, encore couchait-il souvent sur la terre nue ; et par un si grand dépouillement, son âme prit un plus grand essor pour s'élever à Dieu par les degrés des vertus. Mais on peut dire qu'il vola plutôt qu'il ne monta par degrés, tant les progrès qu'il fit dans la perfection furent extraordinaires.

Il faut lire ce qu'en dit saint Éphrem, ce témoin fidèle et véritable de son éminente piété, et qui lui était uni par les liens d'une sainte amitié : « Il ne se relâcha jamais en rien », dit-il, « depuis qu'il eut embrassé la vie solitaire. Il ne passa pas un seul jour sans verser des larmes. On ne le vit jamais sourire. Il regardait chaque jour comme celui de sa mort ».

« Mais voici », continue saint Éphrem, « ce qui est encore plus digne d'admiration : c'est que dans une vie si austère il conserva toujours un visage frais, un air agréable, un corps sain et vigoureux, bien qu'il fût d'un tempérament délicat, comme s'il n'eût point fait de pénitence, tant l'onction de la grâce le fortifiait et le soutenait dans toutes ses actions, et tant elle communiquait de joie spirituelle à son âme. Enfin, ce qu'on doit encore admirer en lui, c'est qu'il ne changea jamais, durant cinquante ans, la robe

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de poil de chèvre dont il était vêtu, et que même elle servit à d'autres après sa mort ».

Nous avons dit que l'odeur de ses vertus attirait de tous côtés quantité de monde à sa cellule. Saint Éphrem nous apprend encore comment il les recevait, les instruisait, les consolait et les animait à travailler à leur salut. « Son humilité », dit-il, « était des plus profondes, et il avait une égale charité pour tout le monde. Il n'y avait point chez lui d'acception de personne. Il ne préférait point les riches aux pauvres, ni les grands aux petits ; mais il avait pour tous le même zèle et la même tendresse chrétienne, et les révèrait tous également en Jésus-Christ. Il ne reprenait personne avec aigreur, et ne savait ce que c'était que d'employer des paroles dures ; mais tous ses discours étaient assaisonnés du sel de la charité et de la douceur. Aussi ne s'ennuyait-on point de l'entendre ; et en considérant la sainteté qui éclatait sur son visage, on se sentait pressé d'un plus grand désir de le voir souvent ».

L'incomparable Abraham, cet homme de pénitence, de prière et de charité, s'exerçait ainsi dans ces vertus, renfermé dans son étroite cellule, quand la Providence voulut faire éclater son zèle, son amour et sa patience par une mission à laquelle il l'appela, et qui n'exigeait rien moins qu'une vertu aussi ardente, aussi ferme, aussi inébranlable que la sienne. Il y avait dans le diocèse d'Édesse un grand village dont tous les habitants étaient idolâtres, et si fort attachés à leurs superstitions, qu'ils n'avaient jamais voulu écouter ni les prêtres et les diacres que l'évêque leur avait envoyés, ni plusieurs solitaires qui avaient voulu entreprendre de les convertir. Au contraire, comme ils ajoutaient la cruauté à leur aveuglement, la charité de ces missionnaires n'avait abouti qu'à exciter leur fureur, et à se faire chasser sans avoir rien pu gagner sur leur cœur.

C'était pour l'évêque de la ville un grand sujet d'affliction, d'avoir fait jusqu'alors inutilement de si fréquentes tentatives pour les amener à la foi de Jésus-Christ. Un jour qu'il avait assemblé son clergé, le discours tomba sur la vertu de saint Abraham, que l'on commença à louer comme il le méritait. Alors Dieu inspira la bonne pensée à l'évêque de l'envoyer à ces païens comme un des plus grands serviteurs de Dieu qu'il connût, et comme le plus propre à ramollir la dureté de leur cœur par sa charité et par sa patience. Tous les ecclésiastiques applaudirent à ce choix, de sorte qu'il se leva sur-le-champ et se rendit avec eux à la cellule du serviteur de Dieu. Après l'avoir salué, il lui parla de ces idolâtres, et lui déclara l'intention qu'il avait de l'ordonner prêtre et de l'envoyer dans leur bourg pour travailler à leur conversion.

Abraham était bien éloigné de fuir la peine, lui qui mettait ses délices dans la pénitence ; mais son humilité cachait tellement ses vertus à ses yeux, qu'il ne savait voir dans lui-même que des misères et des faiblesses. Ainsi, la proposition de l'évêque l'effraya et le rendit tout triste. « Je vous conjure, mon saint Père », lui dit-il, « de considérer que je ne suis qu'un homme vil, très-incapable d'entreprendre une affaire de cette importance ; c'est pourquoi je vous supplie plutôt de me laisser pleurer mes péchés ». « Dieu vous y rendra propre par sa grâce », lui dit l'évêque, « ainsi ne faites point difficulté de vous soumettre ». — « Je vous supplie », répliqua Abraham, « d'avoir pitié de ma faiblesse et de souffrir que je continue de pleurer mes péchés ». — « Mais quoi ! » lui dit alors l'évêque, « vous avez tout quitté, vous avez abandonné le siècle et tout ce que vous y pouviez prétendre, vous êtes crucifié au monde, et vous n'auriez pas encore acquis la vertu

d'obéissance ? » — « Hélas! mon Père », lui répondit Abraham en versant beaucoup de larmes, « que suis-je autre chose qu'un chien mort? et quelle est la vie que je mène pour vous avoir fait juger que j'étais propre pour une si grande entreprise? » — « Ici », lui dit l'évêque, « vous ne vous occupez que de votre propre salut, et là vous pourrez, avec le secours du Seigneur, convertir beaucoup d'âmes et les sauver. Considérez donc bien en vous-même comment vous pouvez obtenir une plus grande récompense, si ce sera ici, ou là ; si ce sera en vous sauvant vous seul, ou en sauvant plusieurs autres avec vous ? » Alors ce saint homme répondit en continuant de pleurer : « Que la volonté de Dieu s'accomplisse ; je suis prêt de vous obéir et d'aller où vous m'ordonnerez ».

L'évêque le conduisit donc à la ville, l'ordonna prêtre, et le fit conduire au bourg des païens. C'était environ l'an 330. Abraham en y allant tenait son cœur élevé à Dieu et lui disait : « Ô Dieu plein de bonté et de clémence, jetez les yeux sur ma faiblesse et mon insuffisance pour un si grand ministère, et envoyez-moi votre secours d'en haut, afin que votre saint nom soit glorifié ». Et lorsqu'il fut entré dans le bourg, n'y voyant partout que des marques d'idolâtrie, et un peuple livré entièrement à ses abominations, il leva les yeux au ciel en jetant de profonds soupirs accompagnés de larmes, et dit à Dieu : « Vous êtes seul impeccable, vous êtes seul miséricordieux, seul clément, seul la bonté même ; ne rejetez point l'ouvrage de vos mains ».

Comme il restait encore quelque chose de la distribution de ses biens, il envoya à l'ami fidèle qu'il en avait chargé, de le lui faire tenir, et se servit de cet argent pour bâtir une église fort belle et fort ornée. Soit que Dieu par une force secrète empêchât les idolâtres de s'y opposer, soit qu'ils ne l'osassent pas, parce qu'il était appuyé de l'autorité des magistrats, et peut-être aussi de quelque rescrit de l'empereur Constantin que l'évêque avait obtenu, cette église fut conduite en peu de temps à sa perfection, et les païens venaient tous les jours la voir par curiosité. Quand donc elle fut achevée, il y faisait à Dieu de longues prières pour le peuple dont sa Providence lui avait confié le soin.

Jusqu'alors il avait passé au milieu des idoles sans rien dire, se contentant de gémir et de prier ; mais enfin, animé d'un saint zèle, et autorisé par l'esprit de Dieu autant que par les lois que Constantin le Grand avait déjà fait publier (car ceci se passa sous son règne entre l'an 330 et l'an 334), il renversa tous les autels et brisa toutes les idoles du lieu. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la fureur des habitants : ils se jetèrent sur lui, le fouettèrent et le chassèrent du bourg ; mais il revint dans la nuit, rentra dans l'église, et plus touché de leur dureté que de tout ce qu'ils lui avaient fait souffrir, il continua de solliciter pour eux avec beaucoup de larmes la miséricorde de Dieu.

Le lendemain, les païens furent étrangement surpris de le retrouver dans l'église en prière. Ils ne pouvaient presque revenir de leur étonnement. Il en prit occasion de les exhorter à renoncer enfin à leurs superstitions ; mais au lieu de l'écouter, ils se jetèrent sur lui comme des furieux, le battirent cruellement, le traînèrent par les pieds avec une corde hors du bourg, l'accablèrent de coups de pierre, et se retirèrent en le croyant mort. Aussi était-il presque sans vie ; mais il reprit ses esprits au milieu de la nuit, et s'adressant à Dieu du fond de son cœur, il lui dit en gémissant et en pleurant beaucoup : « Pourquoi, Seigneur, dédaignez-vous ma bassesse ? pourquoi détournez-vous vos yeux de moi ? pourquoi rejetez-vous les désirs de

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mon cœur? pourquoi méprisez-vous l'ouvrage de vos mains? Je vous supplie, ô Dieu d'une infinie bonté, de jeter des regards de miséricorde sur ce pauvre peuple. Faites-lui la grâce de vous connaître, et de croire qu'il n'y a point d'autre Dieu que vous ».

Après cette prière, Dieu lui rendit ses forces pour retourner à l'église et y chanter ses louanges; et les païens y étant revenus au point du jour, furent plus étonnés que jamais de l'y retrouver. Leur rage se ralluma, et l'ayant pris, ils le traitèrent aussi cruellement que le jour précédent. Enfin leur persécution dura trois ans, et pendant ce temps-là il n'est point de mauvais traitement qu'ils ne lui fissent endurer. Mais soit qu'on le battît, qu'on lui fît mille outrages, qu'on le traînât, qu'on l'accablât de coups de pierre, qu'on lui fît souffrir la faim et la soif, et tous les maux qu'ils pouvaient imaginer pour l'obliger à se retirer, il parut comme un diamant, sans jamais s'ébranler ni se laisser abattre, sans même témoigner aucun mouvement de colère ni d'indignation contre eux; au contraire, plus ils le persécutaient, plus sa charité envers eux, comme un brasier qu'on ne peut éteindre, prenait des accroissements. Tantôt il les exhortait avec zèle; tantôt il les avertissait avec douceur; tantôt il leur donnait de grands témoignages de tendresse et d'affabilité: il traitait les vieillards comme ses pères, les moins âgés comme ses frères, et les plus jeunes comme ses enfants, quoique de leur côté ils ne cessassent de le mépriser, de lui dire des injures et de lui faire mille outrages.

Enfin le jour de la miséricorde arriva. Dieu exauça les prières, les larmes et les souffrances de son serviteur, et le dédommagea par l'entière conversion de ce peuple, des peines qu'il avait endurées jusqu'alors. Voici comment saint Éphrem raconte ce merveilleux changement: « Tous les habitants du bourg étant un jour assemblés, ils se mirent à parler du Saint, et se dirent les uns aux autres dans un sentiment d'admiration: Vous voyez que malgré tous les maux que nous lui avons fait souffrir, bien loin de nous abandonner, il a persisté à demeurer ici, sans avoir jamais dit à qui que ce soit aucune parole fâcheuse, ni avoir aucune aversion contre nous, bien loin de là: il a souffert avec une patience inaltérable nos persécutions, et en a même témoigné de la joie. Assurément il n'aurait pu supporter ces choses si le vrai Dieu n'était avec lui, et si ce qu'il nous dit du royaume du ciel et des supplices éternels n'était véritable? Et comment lui seul aurait-il pu renverser et briser tous nos dieux, sans qu'ils s'en fussent vengés contre lui par de terribles châtiments, s'ils en avaient eu le pouvoir? Il faut donc que ce soit ici le serviteur du seul vrai Dieu, et que tout ce qu'il nous a dit vienne de lui et soit véritable; ainsi nous devons croire au Dieu qu'il nous prêche.

« Ce sentiment fut reçu de tous; et sur-le-champ ils allèrent trouver le Saint à l'église en criant de toutes leurs forces: « Gloire soit rendue au Dieu du ciel qui nous a envoyé son serviteur pour nous délivrer de l'erreur et pour nous sauver ». Quelle fut la joie de ce saint homme quand il les vit venir et les entendit crier ainsi? Comme les fleurs qui ont été nourries de la rosée du matin ont les couleurs plus vives, tel parut aussi le visage de l'homme de Dieu.

« Les voyant si bien disposés, il les baptisa tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, au nombre de mille personnes. Depuis ce temps-là il leur lisait tous les jours assidûment la sainte Écriture, et les instruisait des principes de la foi, de la justice chrétienne et de la charité ».

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Il passa encore un an entier avec eux après qu'ils eurent reçu le saint baptême, les instruisant jour et nuit pour les fortifier dans la piété; après quoi, présumant qu'ils étaient bien affermis dans la foi, et qu'ils aimaient Dieu dans la sincérité de leur cœur, et voyant d'ailleurs l'affection et la vénération extraordinaires qu'ils avaient pour lui, il commença de craindre que ce ne lui fût une occasion de se relâcher dans sa manière de vie et de s'engager trop dans les sollicitudes du siècle sous prétexte de leur donner ses soins. Ce qui fait voir combien son zèle était pur, et combien son humilité, qui le portait ainsi à se défier de lui-même, était sincère: grand exemple pour les personnes appliquées au ministère extérieur du salut des âmes, qui leur apprend à n'y chercher que la gloire de Dieu, et à se conduire avec une sainte défiance d'eux-mêmes.

Ces considérations déterminèrent donc ce saint homme à céder à d'autres le champ du Seigneur qu'il avait si heureusement défriché et cultivé avec tant de travail pour rentrer dans sa solitude, quand il eut jugé qu'il avait rempli suffisamment sa mission. Il se leva au milieu de la nuit: après avoir longtemps prié, il sortit secrètement du bourg, lui donna sa bénédiction en faisant trois signes de croix, et se retira dans un autre lieu où il se cacha le mieux qu'il put.

On peut juger de la douleur des fidèles quand, le jour étant venu, ils ne le trouvèrent plus dans l'église. Ils se répandirent aussitôt partout comme des brebis errantes, pour découvrir où il pourrait s'être caché, appelant leur saint pasteur par leur douleur et par leurs larmes, et faisant retentir tous les lieux de leurs lamentations; mais n'ayant pu le trouver, ils eurent recours à l'évêque, et lui racontèrent ce qui était arrivé. L'évêque n'en fut pas moins affligé qu'eux, et il envoya incessamment des gens partout pour le chercher comme on chercherait une pierre précieuse. Enfin, ceux qu'il avait envoyés étant retournés sans avoir pu le découvrir, il alla lui-même au bourg avec son clergé, où après un discours qu'il fit au peuple assemblé pour tâcher de le consoler, voyant combien ils étaient affermis dans la foi et dans la charité, il choisit ceux d'entre eux qu'il jugea les plus propres aux fonctions ecclésiastiques, en ordonna les uns prêtres, les autres diacres, et les autres lecteurs.

Saint Abraham apprit avec beaucoup de joie ce que l'évêque avait fait, et en rendit à Dieu de grandes actions de grâces; après quoi ne craignant plus qu'on mît des obstacles à sa retraite, il se retira dans sa cellule. Il en fit bâtir une seconde qui touchait la sienne, laquelle étant comme une cellule extérieure, rendait la sienne plus propre au recueillement et favorisait par là davantage son amour pour la vie de prière et de contemplation qu'il voulait mener. Mais les gens du bourg qu'il avait convertis ne l'eurent pas plus tôt su, qu'ils y vinrent pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de le revoir, le regardant toujours comme leur guide dans la voie du salut, et recourant à lui avec une confiance filiale, ainsi que des enfants à leur père, pour recevoir ses instructions et s'édifier.

Le démon, qui dès le commencement s'est déclaré l'ennemi de la vertu, plus irrité que jamais contre Abraham qui avait remporté sur lui tant de victoires par sa patience invincible, et lui avait enlevé tant d'âmes, vint l'attaquer plusieurs fois visiblement, soit pour l'obliger de se relâcher de sa pénitence, soit tout au moins pour troubler sa retraite en lui causant de la frayeur. Il lui apparut tantôt en répandant au milieu de la nuit un faux éclat, comme si c'était une lumière céleste, et en lui faisant entendre la voix de plusieurs personnes, qui lui donnaient de grandes louanges et le

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félicitaient de ses victoires; tantôt en feignant de vouloir renverser sa cellule pour l'écraser sous ses ruines; tantôt en lui faisant paraître comme une grande troupe de gens qui s'exhortaient les uns les autres avec de grands cris à le lier et à le jeter dans une fosse profonde, et tantôt en faisant paraître à ses yeux divers autres fantômes, soit lorsqu'il priait, soit lorsqu'il prenait son petit repas. Mais le Saint, qui avait mis toute sa confiance en Jésus-Christ, ne se troublait point de ses prestiges; il méprisait son ennemi, bien loin de craindre sa puissance et sa malice; il le combattait par les passages de la sainte Écriture et en invoquant le secours du Seigneur.

« Mais je veux », continue le même saint Éphrem, « vous parler encore d'un trait de sa vie des plus dignes d'admiration, qui lui arriva dans sa vieillesse, et qui, en mettant dans un nouveau jour la grandeur de sa charité, peut servir aux personnes spirituelles d'un exemple très-utile et très-propre en même temps à leur inspirer des sentiments d'une sainte composition ». C'est l'histoire de sa nièce, de l'innocence dans laquelle il l'avait conservée, de la chute qu'elle fit, de son retour à Dieu, de sa pénitence et de sa bienheureuse fin.

Il avait eu un frère dans le monde qui laissa en mourant une fille orpheline nommée Marie, que ses amis lui amenèrent âgée seulement de sept ans. Il s'en chargea donc dans l'unique intention de l'élever dans la piété, par laquelle il la pût rendre digne des biens célestes, et ne lui désirant que cette unique possession, il fit distribuer aux pauvres les richesses que son père lui avait laissées, et la fit mettre dans une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait par une petite fenêtre qu'il avait percée. Il lui fit apprendre le psautier et les autres livres de la sainte Écriture; il la faisait veiller pour louer Dieu avec lui et lui faisait chanter des psaumes; il lui fit pratiquer la mortification, et la forma si heureusement à la piété, qu'elle fit des progrès merveilleux, aimant son état et en faisant les délices de son cœur comme son saint oncle, et ornant à son exemple son âme de toutes les vertus.

Abraham, de son côté, ne cessait de prier le Seigneur avec larmes qu'il daignât la conserver dans son innocence et empêcher que son cœur ne s'engageât dans l'affection des choses de la terre. Elle le conjurait aussi souvent de demander à Dieu de la préserver des pièges du démon et de ses mauvaises suggestions. Ainsi elle s'avançait avec une sainte allégresse dans le service et l'amour de son Dieu, et gardait fidèlement la règle que son oncle lui avait prescrite. Ce saint homme était comblé de joie de la voir persévérer si constamment dans son genre de vie, et du progrès qu'elle faisait dans la parfaite charité. Saint Éphrem joignait aussi ses instructions à celles de son oncle, et pendant vingt ans elle se conserva comme une chaste colombe et un agneau sans tache.

Mais le démon ne put souffrir davantage de se voir vaincu par une si belle vertu, sans faire enfin éclater sa rage contre elle. Il dressa donc ses filets pour la surprendre, ou afin de pouvoir au moins distraire son bienheureux oncle, par l'affliction qu'il lui causerait, de l'union si étroite qu'il avait toujours avec Dieu. Comme il employa contre nos premiers parents la ruse du serpent pour les retirer du jardin de délices et les faire passer dans une terre qui ne leur produisait que des ronces et des épines, ainsi il trouva un instrument de perdition pour le faire servir à son pernicieux dessein contre cette pieuse vierge. Cet instrument fut un faux moine, qui venait quelquefois voir saint Abraham sous prétexte de s'instruire auprès de lui

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dans les devoirs de son état, mais qui jeta malheureusement de mauvais regards sur sa nièce, et se laissa éblouir par sa beauté, qui était très-grande, de sorte qu'il ne venait plus que pour la voir, couvrant toujours ses coupables intentions du prétexte de parler à l'homme de Dieu.

Il eut à lutter pendant un an entier contre sa vertu ; mais enfin il s'y prit avec tant d'artifice, qu'à la fin de ce temps Marie l'écouta.

Le démon, qui lui avait fasciné les yeux en ramollissant son cœur pour l'empêcher de voir le précipice où elle allait se perdre, lui en fit voir alors toutes les horreurs et la profondeur, afin d'achever de l'accabler par le désespoir. L'esprit de Marie, qui s'élevait à Dieu avec tant de facilité, fut tout à coup couvert d'épaisses ténèbres ; sa belle âme, qui goûtait Dieu avec tant de paix et de douceur, se trouva comme métamorphosée en démon par l'horrible laideur qu'elle contracta et par le trouble affreux dont elle se sentait cruellement agitée. Alors se livrant tout entière à ses remords, et à la frayeur que lui causait son péché, elle déchira son cilice et se meurtrit le visage de coups : son désespoir allait même jusqu'à vouloir se tuer. « C'en est fait », disait-elle en poussant de grands cris, « je dois me regarder comme morte ; j'ai perdu tout le temps que j'avais passé jusqu'à présent dans la pratique de la vertu ; j'ai perdu mes travaux ; j'ai perdu le fruit de mes larmes, de mes veilles, des saints cantiques dans lesquels je passais une partie de la nuit ; j'ai couvert mon âme d'infamie, je lui ai donné la mort, je l'ai rendue le sujet de la risée des démons. Quelle affliction pour mon saint oncle ! De quoi m'ont servi ses avis et ceux d'Éphrem, quand ils me disaient si souvent de me conserver pure, et que j'avais un Époux immortel, qui est aussi jaloux de la modestie qu'il est saint ? Comment oserai-je encore me présenter à cette fenêtre, d'où il me donnait ses instructions ? N'en sortirait-il pas une flamme pour me dévorer ? Il vaut donc bien mieux, puisque je suis morte à Dieu et qu'il ne me reste aucun espoir de salut, que j'aille dans un pays où je ne sois connue de personne ».

Tels furent les sentiments auxquels se livra, selon saint Éphrem, cette fille déchue de sa vertu, et elle ne les exécuta que trop ; car au lieu d'avouer sa faute à son oncle, qui l'aurait aidée à s'en relever et à faire pénitence, elle ne pensa plus qu'à le fuir, et elle s'en alla dans une ville où elle s'abandonna entièrement au péché. Dieu fit connaître en même temps dans une vision à saint Abraham la chute de sa nièce. Il lui sembla voir un dragon monstrueux qui était venu avec d'horribles sifflements à sa cellule et y avait englouti une colombe, après quoi il était retourné dans son antre. Il crut d'abord que c'était le présage de quelque persécution contre l'Église, et pria beaucoup pour recevoir là-dessus de nouvelles lumières. Il n'en eut point d'autre, si ce n'est que deux jours après il vit encore en songe ce dragon, et que lui ayant écrasé la tête avec ses pieds, il l'avait forcé de vomir la colombe, et l'en avait retirée vivante.

Il s'éveilla là-dessus, et appela sa nièce en lui demandant pourquoi il ne l'avait pas entendue depuis deux jours chanter les louanges de Dieu ; mais n'ayant point de réponse, il lui fut aisé de faire l'application de la vision qu'il avait eue, et ne douta plus du malheur qui lui était arrivé. « Ah ! » s'écria-t-il en gémissant et en répandant des larmes en abondance, « que je suis malheureux ! Un loup cruel a enlevé ma brebis ; ma fille a été faite captive ». Ensuite poussant ses cris vers le ciel : « Jésus, Sauveur du monde », dit-il, « redonnez-moi Marie, ma brebis, et ramenez-la dans votre bergerie, afin qu'en ma vieillesse je ne descende point dans le tombeau avec ma douleur. Ne méprisez pas, mon Dieu, la prière que je vous adresse ;

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faites que j'éprouve bientôt l'effet de votre miséricorde, en retirant de la gueule de ce dragon ma fille qui vit encore ».

Les deux jours d'intervalle qui s'écoulèrent depuis la première jusqu'à la seconde vision représentèrent, dit saint Éphrem, les deux années que cette fille infortunée persévéra dans le désordre. Son saint oncle les passa dans des larmes et des prières continuelles qu'il fit pour sa conversion. Ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'il apprit l'endroit où elle s'était retirée et la vie qu'elle y menait. Il ne s'en rapporta pas tout à fait aux premières nouvelles qu'on lui en donna ; mais il pria un de ses amis de se transporter sur le lieu pour mieux s'assurer de la vérité. Il le fit, et à son retour il lui certifia tout ce qu'on lui en avait déjà dit. Le Saint le pria encore de lui apporter un habit de cavalier et de lui amener un cheval ; et ayant mis sur sa tête un de ces grands chapeaux qui couvrent aussi le visage, afin de n'être point reconnu, il partit dans cet équipage, et se rendit à l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne l'apercevrait point ; mais comme elle ne paraissait pas, il dit à l'hôte en feignant de sourire : « Mon maître, on dit que vous avez ici une fille fort jolie, ne pourrais-je pas la voir ? »

L'hôte étonné de cette demande de la part d'un homme qui paraissait cassé de vieillesse, lui en fit des reproches comme d'un propos indigne de son âge. Il lui avoua pourtant qu'il avait chez lui une fille dont la beauté était ravissante, et la fit appeler. Elle se présenta donc dans un costume qui suffisait à dévoiler sa conduite, et le cœur du saint homme en fut percé de douleur. Il affecta pourtant de la gaieté et ordonna un repas. Quant à Marie, dit saint Éphrem, en se trouvant près du Saint, elle sentit cette suave odeur de pureté que donne l'abstinence, ce qui lui rappela le temps heureux où elle la pratiquait si parfaitement. « Ah ! » s'écria-t-elle en gémissant et en pleurant, comme si on lui eût percé le cœur avec un dard : « Ah ! malheureuse que je suis ! » L'hôte en fut étonné, et lui demanda le sujet de ses pleurs, puisque jusqu'alors elle n'avait jamais donné de marque de tristesse. Mais elle lui répondit sans s'expliquer davantage : « Ô plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans ! »

Ce n'était pas une énigme pour son saint oncle, qui, continuant quelques moments de dissimuler, lui dit qu'il était hors de propos de parler de ses péchés lorsqu'on était dans la joie. Enfin se trouvant seul avec elle dans l'appartement, il leva le chapeau qui lui couvrait presque tout le visage, et lui dit en pleurant : « Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous point ? Ne suis-je pas Abraham qui vous ai tenu lieu de père ? Vous suis-je donc inconnu ? N'est-ce pas moi qui vous ai élevée ? Que vous est-il donc arrivé, ô ma chère fille ? Où est, ma chère enfant, cet habit angélique que vous portiez auparavant ? Où est cette belle pureté ? Où sont ces larmes, ces veilles, cette componction de cœur ? Qu'est devenu ce temps où vous couchiez à terre, et où vous faisiez tant de génuflexions pour adorer Dieu ? Ô ma fille ! comment êtes-vous tombée du haut du ciel dans cet abîme profond ? Pourquoi ne m'avez-vous pas découvert la tentation quand le démon vous l'a suscitée ? N'aurions-nous pas, mon cher Éphrem et moi, prié pour vous afin que vous en fussiez délivrée par celui qui peut nous retirer de la mort même ? Fallait-il vous abandonner encore plus au démon après votre première faute par un malheureux désespoir ? Jugez de l'excès de la douleur que j'en ai ressentie. Mais, ma chère fille, il n'y a que Dieu d'impeccable ».

Le Saint lui parlait ainsi en la tenant par la main, ce qui dura jusqu'à

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minuit, et elle, saisie de frayeur et de confusion, était sans parole comme une pierre, et n'osait lever les yeux pour le regarder. Sur quoi le Saint lui dit, en continuant de répandre des larmes : « Pourquoi, ma fille Marie, ne me répondez-vous pas ? Ne suis-je pas venu ici accablé de douleur pour vous ramener dans la voie du salut ? Je me charge de votre péché, ô ma fille ! j'en répondrai pour vous au jugement de Dieu ; je prends sur moi d'en faire pénitence ». Ces paroles dites avec cette douceur que la charité lui inspirait, et accompagnées de ces larmes que l'état de sa nièce lui faisait répandre, commencèrent à la remettre un peu de sa surprise et de son abattement ; car le coup l'avait terrassée, et elle lui dit : « Si je n'ose vous regarder dans la honte dont je suis accablée, comment, me sentant couverte de crimes, oserai-je invoquer le saint nom du Seigneur ? »

« Je vous ai dit, ma chère enfant, que je me charge devant Dieu de votre iniquité », répliqua le Saint. « Suivez seulement mon conseil et retournons ensemble à notre première demeure ; notre cher Éphrem s'afflige et gémit pour vous obtenir de Dieu le pardon de vos péchés. Je vous en conjure donc, ayez pitié de ma vieillesse et ne refusez pas de me suivre ». — « Oui », lui dit-elle, « si je suis encore à temps de faire pénitence et si le Seigneur veut me faire miséricorde, je vous suivrai comme vous me l'ordonnez. Je me soumets entièrement à votre sainteté et je baise les saintes traces de vos pas, en reconnaissance de ce que votre charité paternelle vous a fait faire pour me retirer du piège où le démon m'avait engagée ». En disant ceci elle se prosterna, et appuyant sa tête sur les pieds du Saint, elle passa le reste de la nuit dans cette situation, répandant quantité de larmes et disant au Seigneur : « Que puis-je faire, ô mon Dieu ! pour reconnaître vos grâces et les effets que j'éprouve de votre très-grande miséricorde ? »

Enfin le jour commença à paraître et le bienheureux vieillard lui dit : « Levez-vous, ma fille, et partons pour retourner à nos cellules ». — « J'ai encore ici », lui dit-elle, « de l'argent et quelques hardes, que voulez-vous que j'en fasse ? » — « Abandonnez tout cela », lui répondit le Saint, « parce que vous ne le tenez que du démon ». Ensuite il la fit monter sur son cheval, et comme le bon Pasteur qui ramène la brebis qu'il avait perdue, le saint vieillard fit le voyage avec sa nièce ayant le cœur comblé de joie. Il la renferma dans la cellule intérieure où il logeait lui-même auparavant et se mit dans la cellule extérieure. Marie reprit son cilice avec ses premiers exercices de pénitence. Elle laissa pénétrer son âme de la plus vive componction ; elle persévéra dans les larmes et dans l'humiliation du cœur ; elle punit son corps par les veilles et les plus rudes travaux de la pénitence ; elle s'y exerça même avec une sainte joie, s'affligeant sans cesse et gémissant devant Dieu par un vif sentiment d'une componction accompagnée d'une tendre confiance en sa miséricorde ; et pour tout renfermer en peu de mots, sa conversion eut toutes les qualités d'une sincère pénitence et d'une contrition véritablement médicinale pour guérir les plaies du péché.

Dieu lui fit connaître, après trois ans de larmes et de gémissements continuels, par le don des miracles qu'il lui accorda, que sa pénitence lui avait été agréable et que ses crimes lui étaient pardonnés ; car elle rendit la santé à plusieurs personnes par ses prières. Quant au bienheureux Abraham, il passa encore dix ans à glorifier Dieu de la conversion de sa nièce, et persévéra, sans jamais se démentir, dans la vie austère qu'il avait menée depuis qu'il s'était engagé dans l'état monastique. Enfin il mourut âgé de soixante-dix ans, et sortit de ce monde, dit saint Éphrem, comme un chevreuil qui

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s'échappe des pièges qu'on lui a tendus, avec un visage si plein de joie et de beauté, qu'il paraissait bien que les anges étaient venus recevoir son âme.

Tous les habitants d'Édesse accoururent à sa cellule pour être présents à son enterrement. Chacun s'empressa de toucher son saint corps par dévotion et d'emporter quelque chose de son habit comme une bénédiction; et on assure que tous les malades qui le touchèrent se trouvèrent guéris sur-le-champ.

Quant à Marie, le même saint Éphrem dit qu'elle survécut cinq ans à son saint oncle; qu'elle continua de passer ce temps-là dans les larmes et les exercices de la pénitence; mais ce fut avec tant de ferveur et de contrition, que plusieurs personnes qui, en passant, l'entendaient pleurer et soupirer, ne pouvaient s'empêcher de pleurer et de soupirer avec elle. Elle s'endormit ainsi de la mort des justes, et il parut sur son visage une splendeur qui fit glorifier Dieu à tous ceux qui étaient présents; elle avait quarante-quatre ou quarante-cinq ans lorsqu'elle mourut vers l'an 375-76. Les Grecs font la fête de saint Abraham et de sa nièce le 29 octobre : elle est marquée dans les martyrologes le 16 mars.

Dans les images qu'on a faites du solitaire de Chidane, on le voit communément ayant près de sa maisonnette une cellule dans laquelle est enfermée sa nièce. Une gravure populaire, en Allemagne, représente le bon vieillard appuyé sur son bâton conduisant par la bride la monture qui ramène sa nièce dans la solitude: celle-ci tient son visage caché dans ses mains: une chevelure luxuriante lui couvre le corps presque en entier: c'est un tableau plein de poésie et devant lequel on ne peut s'empêcher d'être attendri.

Saint Éphrem, diacre d'Édesse, qui vivait en même temps, a fait sur Abraham et sainte Marie, sa nièce, un ouvrage exprès, d'où tous les auteurs ont tiré depuis ce qu'ils en ont écrit. Les confirmateurs de Bullardes reculent l'époque de ces deux Saints d'environ deux cents ans, et veulent que l'écrivain de leur histoire ne soit pas le grand saint Éphrem, mais un autre du même nom, beaucoup plus récent. Nous trouvons leurs conjectures trop faibles pour être cet ouvrage à ce saint diacre, et pour rien changer à l'ancienne chronologie de saint Abraham; et nous ne voyons nulle apparence que cet Abraham, dont parle Jean Meachas, dans son *Pré spirituel*, comme contemporain de l'abbé Théodose, et qu'il appelle *Gouverneur de Sainte-Marie-la-Neuve*, soit le Saint dont nous écrivons la vie. — Nous avons remplacé en partie le récit du Père Gtry, par celui que donne le Père Ange Marin dans ses *Pères des déserts d'Orient*.

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## SAINT JULIEN,

## PREMIER ÉVÊQUE CONNU DE LESCAR OU BÉARN

Vers l'an 400. — Pape : Saint Anastase. — Empereur d'Occident : Honorius.

Non destitit laborare ut denarium diurnum a Domino mereretur accipere. Il travaillait sans cesse pour mériter de recevoir de majus du Seigneur le denier de chaque jour. Brév. de Lescar (1541), *Légende de saint Léonce de Trèves*.

Voici ce que rapporte une ancienne tradition, recueillie par le vieux Bréviaire de Lescar, imprimé en 1541:

... « En la cité de Trèves, capitale de la Gaule Belgique, qui fut fondée par Trebeta, frère de Ninus, roi d'Assyrie — s'il faut en croire les vieilles

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histoires — et qui fut évangélisée par Valère, disciple du bienheureux Pierre, il y eut un évêque, du nom de Léonce, homme distingué par la noblesse de sa race et la gravité de ses mœurs, appliqué aux saintes œuvres et désireux de cultiver la vigne du Seigneur, par l'extirpation de l'idolâtrie, jusque dans les contrées les plus lointaines. Il avait un disciple admirablement vertueux, Julien, très-diligent imitateur d'un si bon Maître.

« Or, saint Léonce, qui savait qu'une partie des Gaules était livrée au culte des démons et qui, dans sa grande douleur, trouvait injuste et indécent que le Prince des Ténèbres régnât sur les créatures de Dieu, apprit que le pays de Béarn, loin d'avoir reçu l'Évangile du Christ « qu'on y avait semé de mille manières », gémissait encore dans la fange des superstitions et de l'incrédulité. Un jour donc, que le bienheureux Julien était auprès de lui, il lui parla en ces termes : « Bienheureux Frère, il nous faut observer les préceptes du Seigneur, et, pour l'éternelle récompense, travailler beaucoup dans la vigne du Christ. C'est pourquoi, ô homme excellent et très-miséricordieux, écoutez mes conseils et ceignez vos reins ; hâtez-vous et courez pour amener à la religion véritable ce peuple qui sert les démons ».

« Le bienheureux Julien brûlait lui-même du désir d'arracher à la gueule du dragon les âmes que le Christ a rachetées de son sang. Docile aux avis de son maître, il prit avec lui deux prêtres, Austrilien et Alpinien, et se mit en route avec autant de joie que de promptitude.

« Mais bientôt il advint que l'un de ses compagnons, Austrilien, passa de vie à trépas. Sur quoi, le bienheureux Julien, rebroussant chemin, courut en toute hâte raconter son malheur au serviteur de Dieu. Celui-ci lui dit : « Repartez au plus tôt, et, prenant en main mon bâton, vous en toucherez le cadavre de votre frère défunt ». Julien repartit, et, arrivé au lieu où le prêtre Austrilien avait été enseveli, il toucha du bâton, suivant la parole de l'homme de Dieu, le corps du défunt qui revint à la vie. Alors, redoublant d'ardeur, le bienheureux Julien continua sa route. Enfin, il arriva à Beneharnum ; il y confessa le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, y enseigna hautement la loi de Dieu, et, par sa douceur non moins que par ses miracles, il amena à la foi du Christ la nation béarnaise, si grandement aveugle jusque-là.

« Les miracles, en effet, vinrent confirmer la prédication du bienheureux Julien. Il guérit un boiteux, du nom de Citernanus, et ses deux fils ; il donna la vue à trois frères, aveugles de naissance, Amilien, Nicet et Ambroise ; purifia deux lépreux, Valentin et Urbain ; rendit l'ouïe à quatre sourds et sauva sept hommes dont les eaux du Gave emportaient la nacelle.

« Dieu voulut donner une vierge martyre à cette église naissante. Une noble fille, nommée Valérienne, avait été promise en mariage à un Gentil ; mais comme celui-ci, résistant aux conseils de Julien, ne voulut pas abjurer ses faux dieux, Valérienne refusa de l'épouser ; ce que voyant, le jeune homme donna la mort à sa fiancée, qui obtint ainsi deux couronnes, l'une blanche pour sa virginité, l'autre de pourpre pour son martyre.

« C'est de cette manière que le bienheureux Julien conduisit à la vérité le peuple du Béarn et qu'il fonda une nouvelle Église, dont le siège épisc

SAINT JULIEN, PREMIER ÉVÊQUE CONNU DE LESCAR OU BÉARN. 449 pal fut fixé dans la ville qui porte maintenant le nom de Lescar. Cependant, le saint évêque de Trèves, Léonce, avait entrepris, malgré son extrême vieillesse, le pèlerinage du tombeau de saint Jacques. Sur sa route se trouvait la cité de son disciple. Il s'y arrêta, et, quand il vit les triomphes remportés par Julien sur les ténèbres de l'erreur, il rendit à Dieu d'immenses actions de grâces, puis continua son pieux voyage, en traversant la cité d'Haro et la vallée d'Aspe.

« À son retour, Léonce repassa par Beneharnum, où il sentit s'affaiblir ses membres octogénaires. Bientôt l'agonie se déclara ; il reçut les sacrements du Seigneur ; on vit une nuée blanche envelopper son lit, et il rendit son âme à Dieu, en proférant de saintes paroles. Le bienheureux Julien lui fit de magnifiques funérailles, que Dieu illustra par des miracles, entre autres la résurrection de trois morts et la guérison de dix aveugles. Au moment où le clergé entonnait l'office des morts, une voix d'ange se fit entendre, disant avec transport : « Réjouissez-vous dans le Seigneur », comme pour déclarer que, de prier pour le Saint, c'était lui faire injure ».

Événements marquants

  • Naissance à Chidane en 300
  • Fuite le septième jour de ses noces pour la vie solitaire
  • Distribution de son héritage aux pauvres
  • Mission de conversion des idolâtres d'un village d'Édesse (330-334)
  • Construction d'une église et baptême de mille personnes
  • Sauvetage et conversion de sa nièce Marie
  • Mort à l'âge de 70 ans

Miracles

  • Conservation d'un visage frais malgré 50 ans d'austérités
  • Guérisons instantanées de malades touchant son corps à sa mort
  • Vision prophétique du dragon et de la colombe concernant sa nièce

Citations

Je me charge de votre péché, ô ma fille ! j'en répondrai pour vous au jugement de Dieu.

— Paroles adressées à sa nièce Marie

Date de fête

16 mars

Époque

4ᵉ siècle

Décès

vers 370 (âgé de 70 ans) (naturelle)

Autres formes du nom

  • Abraham de Chidane (fr)

Prénoms dérivés

Abraham

Famille

  • Marie (nièce)