Saint Alexandre Ier (Pape)

Pape et Martyr

Fête : 3 mai 2ᵉ siècle • saint

Résumé

Sixième successeur de Pierre, Alexandre Ier convertit de nombreux sénateurs romains, dont le préfet Hermès. Sous le règne de Trajan, il fut martyrisé avec les prêtres Évence et Théodule après avoir survécu miraculeusement à une fournaise. On lui attribue l'institution de l'usage de l'eau bénite dans les maisons et l'ajout de la mention de la Passion dans le canon de la messe.

Biographie

SAINT ALEXANDRE, PAPE,

SAINT ÉVENCE, SAINT THÉODULE, PRÊTRES, SAINTE BALBINE, SAINT QUIRIN,

SAINTE THÉODORA, SAINT HERMÈS, MARTYRS

108-117. — Empereurs : Trajan ; Adrien.

Votre tristesse sera changée en joie. — Le monde se réjouira pendant que vous vous serez attristée, mais votre tristesse sera changée en joie.

Comm. des Martyrs au temps passé.

Saint Alexandre avait trente ans lorsque l'élection le porta sur le Saint-Siège pour gouverner l'empire des âmes. Il était né à Rome dans la région palatine, au quartier dit la Tête de Taureau¹, ainsi nommée d'un taureau de bronze érigé pour perpétuer le souvenir de la victoire de Marius sur les Teutons ; son père s'appelait comme lui, Alexandre.

Les conversions merveilleuses qu'il opéra, surtout dans les rangs élevés de la société, attirèrent sur lui l'attention des persécuteurs ; mais laissons parler les Actes :

« Alexandre, qui siégea le sixième sur la chaire du bienheureux Pierre, apôtre, était un homme d'une sainteté incomparable ; jeune d'années, il était vieux par la foi. La grâce divine lui concilia tellement l'affection de la ville de Rome, qu'il convertit à Jésus-Christ un grand nombre de sénateurs. Une de ses premières conquêtes fut le préfet de Rome, Hermès, qu'il baptisa avec sa femme, sa sœur, sainte Théodora et ses fils, et douze cent cinquante esclaves qui leur appartenaient, en un seul jour de Pâques. Avant de recevoir l'eau régénératrice, Hermès leur rendit à tous la liberté ; ils continuèrent à servir libres celui qu'ils avaient servi esclaves ; Hermès leur distribua tous ses biens. Cependant l'empereur Trajan venait d'envoyer à Rome le chef de sa milice, Aurélien, avec ordre de mettre à mort tous les chrétiens. Dès son arrivée, les prêtres païens vinrent lui dénoncer le fait ; Hermès et le pape Alexandre furent jetés dans un cachot. Sur leur passage, la foule, soulevée par les pontifes idolâtres, poussait des cris de mort : Qu'on les brûle vifs ! disait-elle. Ce sont eux qui rendent nos temples déserts et qui ont détourné des millions d'hommes du culte des dieux ! — Le préfet de la ville, Hermès, fut remis à la garde du tribun Quirinus. Comment, lui disait ce soldat, un patricien tel que vous, un lieutenant de l'empereur, avez-vous pu perdre à plaisir un poste éminent, pour l'échanger contre des chaînes réservées aux plus vils criminels ? — Hermès lui répondit : Je n'ai pas perdu ma préfecture, je n'ai fait que la déplacer. Une dignité terrestre est soumise à toutes les vicissitudes de la terre ; une dignité céleste est éternelle comme Dieu même. — Quoi ! s'écria le tribun, avec la sagesse que nous admirons en vous, vous avez pu vous laisser séduire par une doctrine si insensée ! Vous croyez qu'il reste quelque chose de nous

¹ Caput Tauri.

VIES DES SAINTS. — TOME V.

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après cette vie, quand notre corps est réduit en cendres qu'il suffit d'un souffle pour disperser? — Moi aussi, dit Hermès, il y a quelques années, je riais d'une telle espérance et n'estimais que cette vie mortelle. — Mais, reprit Quirinus, qui donc a pu vous faire changer de sentiment? quelles preuves avez-vous eues pour croire? faites-les-moi connaître; je croirai peut-être à mon tour. — Hermès répondit: Tu as en ce moment sous ta garde le prisonnier qui m'a convaincu; c'est Alexandre. — A ces mots, Quirinus éclata en malédictions contre Alexandre, et s'écria: Mon cher maître, illustre Hermès, je vous en conjure, rentrez dans votre grade; revenez à vous-même; votre patrimoine, votre famille, toute votre maison vous seront rendus. Alexandre n'est qu'un imposteur; Aurélien m'a chargé de vous dire que, si vous consentiez à sacrifier aux dieux, rien n'est perdu pour vous. Je vous demandais quelles preuves avaient déterminé votre résolution, et vous me nommez un misérable magicien, un scélérat que j'ai fait jeter dans une basse fosse! Est-il bien vrai que vous ayez pu être séduit par cet artisan de crimes? Mais un paysan serait à peine le jouet d'un pareil Samardachus¹ qui bientôt sera brûlé vif! S'il était si puissant, que ne se délivre-t-il lui-même, et vous avez lui? — Les Juifs, reprit Hermès, ont dit la même parole à Jésus-Christ, mon maître, quand il fut sur la croix: Qu'il descende, disaient-ils, et nous croirons en lui! Or, si Jésus-Christ n'avait pas eu horreur de leur perfidie et s'il n'avait pas connu clairement leur mauvaise foi, il serait réellement descendu de la croix en leur présence, et leur serait apparu dans toute sa majesté. — Eh bien! dit Quirinus, s'il en est ainsi, je vais à votre Alexandre, je lui dirai: Veux-tu que je croie à ton Dieu? Je vais faire tripler le nombre de tes chaînes; trouve-toi alors à l'heure du souper dans la cellule d'Hermès. Si je vois un tel miracle, je croirai. — Le tribun se rendit dans le cachot d'Alexandre, lui fit cette proposition, et, après avoir doublé les gardes à sa porte, le laissa. Alexandre se mit en prière: Mon Seigneur et mon Dieu! vous qui m'avez fait asseoir sur le siège de Pierre, votre apôtre, vous m'êtes témoin que je ne veux point me soustraire à la passion et à la mort qui m'attendent. Accordez-moi seulement de me conduire ce soir à votre serviteur Hermès, et faites que demain matin je sois de retour dans ce cachot. — Or, à l'entrée de la nuit, un enfant, tenant une torche allumée, apparut au prisonnier, le prit par la main, ouvrit la fenêtre scellée et le conduisit à la cellule d'Hermès; les deux Martyrs, miraculeusement réunis, se mirent en prière, et Quirinus, apportant le repas du soir, les trouva dans cette attitude. Sa stupeur, son effroi, ne lui permirent pas d'articuler une parole; il paraissait foudroyé. Tu as voulu un miracle pour croire, lui dirent-ils; tu vois le miracle. Crois donc à Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui exauce ses serviteurs, et qui a promis de leur accorder tout ce qu'ils lui demandent. Quirinus avait eu le temps de reprendre ses esprits. C'est peut-être là, répondit-il, un des prestiges de votre magie? — Quoi! dit Hermès, est-ce donc par notre volonté que nous aurions pu briser, sans laisser de traces, les portes de ton cachot? Tu as triplé tes gardes, et cependant nous voici ensemble. Crois donc enfin; il n'y a pas d'autre magie que la puissance de Jésus-Christ, ce Dieu qui rendait la vue aux aveugles, guérissait les lépreux et ressuscitait les morts! — Le tribun se sentait ému: J'ai, dit-il, Balbina, ma fille, que je comptais marier bientôt. Il lui est survenu un goître au cou; guérissez-la et je croirai en Jésus-Christ. — Alexandre lui dit: Détache cette chaîne de

fer qui lie mon cou, fais-la toucher à ta fille, et elle sera guérie. — Quirinus hésitait, il ne savait s'il voulait laisser les deux captifs réunis. Referme la porte de la cellule, à la manière accoutumée, lui dit le Pontife ; demain matin je serai dans mon cachot. — En effet, le lendemain, à la première heure du jour, Quirinus ouvrit la porte du cachot d'Alexandre. Le geôlier n'était pas seul, Balbina, sa fille, miraculeusement guérie, l'accompagnait ; il se prosterna aux pieds du saint Martyr, et, fondant en larmes, il dit : Seigneur, je vous en conjure, intercédez pour moi le Dieu dont vous êtes l'évêque, afin qu'il me pardonne mon incrédulité passée ; voici ma fille, votre servante, j'ai fait ce que vous m'avez dit, elle est guérie¹.

Quirinus était converti. Alexandre lui demanda : Combien y a-t-il de captifs dans cette prison ? — Environ une vingtaine, répondit le tribun. — Informe-toi s'il en est quelques-uns, parmi eux, qui aient été incarcérés pour le nom du Christ. — Quirinus fit cette enquête et revint bientôt dire au Pontife : Il y a un prêtre âgé nommé Eventius, et un autre venu d'Orient, nommé Théodulus. — Va, lui dit Alexandre, et amène-les-moi. — Le tribun ne se contenta pas d'amener à Alexandre les deux prêtres ; il réunit autour du saint Pontife tous les autres prisonniers : Ceux-ci, dit-il, sont des voleurs, des adultères, des assassins, tous chargés de crimes. — C'est pour les pécheurs, dit Alexandre, que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, est descendu du ciel, il nous appelle tous à la pénitence et au pardon. — Commençant alors à les instruire, il leur parla avec tant de force et d'efficacité, que, touchés de ses paroles, ils demandèrent le baptême. Alexandre chargea les prêtres Eventius et Théodulus de les recevoir au nombre des catéchumènes et de continuer leur instruction. Bientôt Quirinus, Balbina, sa fille, tous les membres de sa maison et tous les captifs, reçurent le baptême ; la prison fut changée en une église. Le greffier, commentariensis, dénonça à Aurélien tout ce qui venait de se passer. Ce lieutenant impérial fit appeler Quirinus : Je te voulais du bien, lui dit-il, tu m'as indignement trompé ; te voilà la dupe de cet Alexandre ! — Je suis chrétien, répondit Quirinus. Vous pouvez me flageller, me trancher la tête, me jeter aux flammes, je ne serai jamais autre chose ! Tous les prisonniers qui étaient sous ma garde sont chrétiens comme moi. J'ai supplié le pontife Alexandre et le patricien Hermès de quitter leur cachot, je leur en ai ouvert les portes, ils s'y sont refusés ; ils aspirent à la mort comme un affamé à un festin ; maintenant, faites de moi ce que vous voudrez. — Insolent ! dit le magistrat romain, je vais te faire couper la langue et t'appliquer à la torture. — Quirinus eut en effet la langue coupée, et fut étendu sur le chevalet ; après ce supplice, on lui coupa successivement les mains et les pieds ; enfin Aurélien donna l'ordre de le décapiter et fit jeter son corps aux chiens. Durant la nuit, les frères enlevèrent secrètement ces précieux restes et les ensevelirent dans le cimetière de Prétextat, sur la voie Appienne. Balbina, fille de Quirinus, consacra sa virginité au Seigneur. Un jour, Alexandre la vit baiser respectueusement la chaîne de fer qui l'avait miraculeusement guérie : Cessez, lui dit-il, de baiser cette chaîne. Cherchez plutôt les fers que le bienheureux Pierre a portés, vous pourrez leur prodiguer vos hommages. — La vierge n'oublia pas cette recommandation du Martyr. Après de longues et pénibles recherches, elle découvrit enfin les chaînes de l'Apôtre et les légua depuis à la patricienne Théodora, sœur d'Hermès. Celui-ci eut la tête tranchée par ordre d'Aurélien. Théodora recueillit ses restes et les ensevelit dans la cata-

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combe de l'ancienne voie Salaria¹, près de Rome, le 3 des calendes de septembre. Aurélien fit saisir tous les prisonniers baptisés par Alexandre ; on les embarqua sur un navire désemparé, qui fut coulé en pleine mer².

Aurélien s'était réservé Alexandre, et les deux prêtres Eventius et Théodulus, pour les interroger avec plus de soin. « Je veux », dit-il au pontife, « apprendre de ta bouche tout le mystère de votre secte. Explique-moi comment, au nom de je ne sais quel Christ, vous courez au-devant des chaînes et de la mort. — Ce que vous me demandez, répondit Alexandre, est le secret des Saints. Et il nous a été dit : « Ne livrez pas les saints mystères aux chiens ». — Je suis donc un chien ! s'écria Aurélien. — Hélas ! reprit Alexandre, le chien meurt tout entier ; il n'a point de compte à rendre après la vie ; il n'a point d'âme immortelle qui puisse être condamnée à une éternité de souffrances. Mais l'homme, formé à l'image de Dieu, se doit aux obligations qu'un tel privilège lui impose ; des supplices éternels sont réservés à ses crimes. Dignitaire de l'empire, vous puniriez un audacieux qui aurait outragé, dans une de vos statues, la majesté du fonctionnaire public. Cependant, mortel vous-même, les châtiments que vous infligez ne sauraient dépasser la mort temporelle. Mais Dieu est éternel, ses sentences ont l'éternité pour sanction et pour durée. — Ce n'est point là répondre, dit Aurélien. Je t'ai nettement interrogé. Parle, ou je vais te livrer aux fouets des licteurs. — Quoi ! dit Alexandre, vous prétendez m'arracher, par des menaces, la révélation de nos mystères ! C'est à moi que vous tenez un pareil langage ! Mais, en dehors de mon Roi qui est aux cieux, nulle puissance ne saurait me faire trembler. Sachez que les chrétiens subissent toutes les tortures, sans prononcer une seule parole qui puisse trahir le secret de leur foi. Ils le livrent pourtant tout entier à la docilité des humbles disciples. — Aurélien crut devoir faire intervenir la toute-puissance impériale, dont il était le représentant. Trève de subterfuges ! dit-il. Tu n'es point devant un juge ordinaire. Je suis le délégué de Trajan, le maître du monde. — Prenez garde, dit Alexandre. La toute-puissance, dont vous vous faites gloire, sera bientôt réduite à néant ». — La prophétie du saint Pape devait se réaliser bientôt par la mort imprévue d'Aurélien et de l'empereur lui-même ; mais en ce moment elle exaspéra le fonctionnaire. « Misérable ! s'écria-t-il. J'ai trop tardé à sévir. Tu vas expirer dans les tourments. — Qu'importe ! répondit Alexandre. Ne sait-on pas que tel est le sort que vous réservez à l'innocence ? Vous n'accordez la vie qu'à ceux qui abjurent le nom de Jésus-Christ, mon Dieu. Or, je n'aurai point cette lâcheté. Il me faut donc périr par vos mains. Je mourrai, comme Hermès, ce patricien que le martyre a mis véritablement au rang des clarissimes. Je mourrai, comme Quirinus, ce vrai tribun du Christ, et comme ces glorieux régénérés qui viennent de monter aux cieux ! — Voilà précisément ce que je te demande, dit Aurélien. Pourquoi, vous autres chrétiens, préférez-vous la mort à toutes les offres que je puis vous faire ? — J'ai déjà répondu, dit Alexandre : Non licet sanctum dare canibus. — Encore cette injure ! s'écria Aurélien. Assez de vaines paroles ! Licteurs, faites votre office ! — Alexandre fut étendu sur le chevalet ; on lui déchira les flancs avec des ongles de fer, et on avivait les plaies saignantes avec des torches enflammées. Le Martyr souriait, en priant. — Insensé, lui dit le magistrat. Tu n'as pas quarante ans ! Pourquoi

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perdre à plaisir ton existence ? — Plût à Dieu, dit le Martyr, que vous ne perdiez pas vous-même votre âme immortelle ! — En ce moment la femme d'Aurélien lui envoya dire : Mettez Alexandre en liberté. C'est un Saint. Si vous persistez à le torturer, la vengeance divine éclatera sur vous, et j'aurai le malheur de vous perdre. — Alexandre est jeune ! répondit Aurélien. Demandez à ma femme si telle n'est pas la raison du tendre intérêt qu'elle lui porte ». — En réalité, la femme d'Aurélien était chrétienne, et son mari l'ignorait. « Quand le Pontife, épuisé par la perte de son sang, fut descendu du chevalet, on amena Eventius et Théodulus. Aurélien s'adressa à Alexandre : Dis-moi, lui demanda-t-il, qui sont ceux-ci ? — Ce sont deux Saints, deux prêtres, répondit Alexandre. — Comment te nommes-tu, dit le magistrat à Eventius ? — Mon nom parmi les hommes est Eventius, reprit le prêtre. Mais je suis chrétien, et tel est mon nom spirituel. — Depuis quand es-tu chrétien ? ajouta Aurélien. — Depuis soixante-dix ans. J'ai été baptisé à l'âge de onze ans ; à vingt ans je fus ordonné prêtre. J'ai maintenant quatre-vingt-un ans. Cette dernière année de ma vie a été la plus heureuse pour moi, car je l'ai passée dans un cachot, pour le nom de mon Dieu ! — Prends pitié de ta vieillesse, dit Aurélien. Abjure le Christ ; j'honorerai tes cheveux blancs, tu seras l'ami de l'empereur, et je te comblerai de richesses. — Eventius répondit : Je vous croyais quelque sagesse, mais votre cœur est aveuglé ; il refuse de s'ouvrir à la lumière divine. Cependant il est temps encore ; embrassez la foi véritable ; croyez en Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, et il vous sera fait miséricorde. — Le magistrat fit éloigner Eventius, sans lui répondre. Théodulus reçut l'ordre d'approcher du tribunal. Et toi aussi, dit-il, voudras-tu compter pour rien les ordres que je te donne au nom de l'empereur ? — Ni vous, ni vos ordres, ne sauriez m'effrayer ! s'écria Théodulus. Qui êtes-vous, vous qui torturez les Saints de Dieu ? Qu'a fait Alexandre, le saint pontife, pour mériter les supplices que vous lui avez infligés ? — Espères-tu donc y échapper toi-même ? demanda Aurélien. — A Dieu ne plaise, s'écria Théodulus. Jésus-Christ ne me refusera pas la grâce d'être associée à ses martyrs ! » — Cette parole fit naître dans l'âme d'Aurélien une pensée qu'il crut merveilleuse. Il donna l'ordre d'attacher dos à dos Alexandre et Eventius, et les fit jeter tous deux dans une fournaise ardente. Quant à Théodulus, il voulut qu'on le tînt près du four embrasé, pour y être témoin de leur supplice, mais sans le partager. Cependant le miracle des compagnons de Daniel se renouvela en ce moment. « Du milieu des flammes, Alexandre s'écria : Théodulus, mon frère, viens à nous ! L'ange qui apparut aux trois jeunes Hébreux est ici à nos côtés, il te garde une place ! — A ces mots, Théodulus, échappant aux soldats, se précipita dans la fournaise. On entendait les trois Martyrs, libres dans les flammes, chanter la parole du Psaume : « Seigneur, vous nous avez éprouvés par le feu, et il ne s'est trouvé en nous aucune iniquité ! » — Aurélien, furieux de ce prodige qu'il attribuait à un pouvoir magique, les fit retirer de la fournaise. Eventius et Théodulus eurent la tête tranchée. Alexandre, réservé à un supplice plus douloureux, eut tout le corps percé lentement par des pointes d'acier, jusqu'à ce qu'il rendît l'âme. Aurélien insultait à leurs cadavres, quand il entendit une voix du ciel qui lui disait : Ces morts, que tu outrages, sont maintenant dans un lieu d'éternelles délices, mais toi tu vas descendre en enfer ! — Saisi d'horreur, le magistrat rentra dans son palais, tremblant de tous ses membres. Il appela Severina, sa femme. J'ai cru voir, lui dit-il, un jeune homme au visage étincelant ; il a jeté à mes pieds comme une épée flamboyante, et m'a dit : Aurélien, tu vas mainte-

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nant recevoir ta récompense! — Un tremblement nerveux s'est emparé de moi. La fièvre me dévore. Que faire? Invoque ton Dieu pour moi; prie-le de me faire miséricorde. — Severina répondit: J'irai moi-même ensevelir les saints Martyrs, ils intercéderont pour nous. — Elle alla donc, et dans un de ses domaines, au septième milliaire de Rome, sur la via Nomentana; elle déposa de ses mains Eventius et Alexandre dans le même tombeau. Théodulus fut enseveli seul, dans un sépulcre à part. Les prêtres de Rome et tous les fidèles avaient accompagné les corps des Martyrs. Ils demeurèrent réunis, pendant que Severina revint en toute hâte près de son époux. Aurélien était en proie au plus violent délire; une fièvre ardente le consumait; des paroles incohérentes sortaient de ses lèvres; parfois cependant il lui échappait des imprécations contre lui-même; il se reprochait son crime. — Infortuné, dit Severina, vous avez méprisé mes conseils! La main de Dieu s'appesantit sur vous! — Bientôt Aurélien expira dans des convulsions atroces. Severina se revêtit d'un cilice; elle vint se prosterner sur la tombe des Martyrs, et ne voulut plus quitter ce lieu. Plus tard, lorsque le pontife Sixte fut arrivé d'Orient, elle obtint qu'un évêque y célébrerait chaque jour les saints mystères. Voilà pourquoi un prêtre est demeuré jusqu'à ce jour attaché à cet oratoire. Or, le martyre des saints Alexandre, Eventius et Théodulus, eut lieu le cinq des nones de mai (3 mai 117). Gloire à Dieu dans les siècles des siècles. Amen!

Tels sont les Actes de saint Alexandre qui ont été retrouvés au XVIIIe siècle dans un manuscrit de la bibliothèque du Vatican: ce sont les premiers d'un Pape qui aient échappé à l'incendie des archives chrétiennes ordonné par Déce et Dioclétien. Les détails qu'ils renferment sont merveilleusement confirmés par la découverte du tombeau de saint Alexandre et de saint Évence, qui a été faite à Rome, sur la même voie de Nomente, en 1844, 1860 et 1864.

On représente saint Alexandre Ier percé d'alènes ou de clous qui sont enfoncés dans la poitrine.

Suivons maintenant jusqu'au terme de leur carrière glorieuse les autres personnages que nous avons vu figurer dans le drame émouvant des Actes du saint Pontife.

Sainte Balbine, la fille spirituelle d'Alexandre, après avoir passé le reste de sa vie comme un ange, employant ses biens à la nourriture des pauvres chrétiens, remit son âme à l'Époux des vierges en l'année 169, le 31 mars, jour auquel le Martyrologe romain lui fait l'honneur de la mentionner. Son corps virginal fut enseveli près des restes du Martyr, son père, sur la voie Appienne.

On représente sainte Balbine: prenant en main les chaînes du pape saint Alexandre; ou bien, le Pape lui met ses chaînes sur le cou, à côté de saint Quirin, son père. On l'invoque contre les écrouelles, dont saint Alexandre la guérit miraculeusement.

On représente saint Quirin avec un bras coupé; — on lui donne quelquefois un cheval et une armure, sans doute pour rappeler sa qualité de chevalier romain ou de tribun militaire; — un faucon refuse de toucher à sa langue, qu'on lui jette en aliment; et des chiens, à ses membres, qu'on leur donne à dévorer. Un ancien tableau qui se trouvait autrefois dans le chœur des chanoinesses nobles de saint Quirin à Nuyss rappelait l'épisode de la langue offerte au faucon. Un auteur ajoute même le curieux détail que voici: On recou-

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rait à saint Quirin pour la guérison des fistules, scrofules, appelées grâces de saint Quirin. Les maîtres de saint Quirin, c'est-à-dire les infirmiers chargés de soigner les malades qui venaient à Nuyss chercher leur guérison, ne pouvaient manger des œufs et de la volaille tant que durait le traitement. Un autre tableau représentait le martyr traîné au supplice par dix chevaux : ces animaux gagnèrent à cela d'être souvent délivrés de la morve par « le benoît saint ».

Saint Quirin est particulièrement honoré à Cologne où il y avait de ses reliques dans l'église de Saint-Pantaléon, dans celle de Saint-Alban et dans cinq autres ; à Zulpich, à Mayence, à Paris, près de Louvain, à Lille, à Tongres, à Floresse, à Bruxelles, à Nuyss, à Corregio et dans la Lorraine, etc. On l'invoque, en outre, contre la paralysie, les maux de jambes, et en Brabant, contre les maux d'oreilles.

Dans un abrégé de la vie et du martyre de saint Quirin, publiée en 1847¹, on trouve sur les reliques de ce bienheureux et sur celles de sainte Balbine, sa fille, d'intéressants détails, dont voici un résumé succinct. Le saint pape Léon IX, Brunon de Dachsbourg, auparavant évêque de Toul, vivement sollicité par Pépa, sa sœur ou sa mère, qui l'était venue visiter à Rome, consentit à lui donner les corps de saint Quirin et de sainte Balbine, dont elle souhaitait enrichir le couvent de Nuyss, non loin de Cologne, dont elle était abbesse. Lors de son retour, arrivée un soir à quelque distance de Dachsbourg, aujourd'hui Dabo, le mulet qui portait les chasses s'arrêta sans plus vouloir avancer ; force fut de déposer avec toute la décence possible le vénérable fardeau, que le lendemain on ne put soulever, malgré de vigoureux et persévérants efforts. Pépa, reconnaissant à tel signe que Dieu avait des vues de miséricorde pour le pays où elle se trouvait, fit élever une chapelle au lieu même du dépôt et y laissa les corps du père et de la fille, dont néanmoins elle emporta les chefs à Nuyss. La pieuse abbesse confia la garde de la chapelle et des saintes chasses à une personne dévouée à l'entretien du nouveau sanctuaire. Après la mort de la fidèle gardienne, l'abbé de Marmoutiers, en Alsace, la remplaça par un de ses religieux, puis ensuite fit transporter les reliques dans son abbaye. Mais les populations de la contrée, attribuant à cet enlèvement les calamités qui vinrent les affliger, adressèrent de vives réclamations au comte de Dachsbourg qui, les ayant transmises en y joignant les siennes, à l'abbé de Marmoutiers, obtint la restitution des chasses protectrices. De son côté, l'abbé représenta au comte qu'il serait plus convenable d'en confier la garde à deux ou trois religieux qui serviraient le Seigneur auprès de ces insignes reliques. Le comte souscrivit au désir de l'abbé ; il bâtit le prieuré de Saint-Quirin où elles furent honorablement placées et autour duquel s'éleva le beau village qui porte son nom². Les grâces nombreuses et signalées, obtenues par l'intercession des deux Martyrs, ont fait de cette localité le but d'un pèlerinage considérable qui n'a pas discontinué.

Une parcelle des reliques de saint Quirin a été replacée dans la chapelle primitive, nommée la Chapelle haute, dans laquelle les pèlerins ne manquent pas d'aller prier. Il en existe une autre dans l'église champêtre de Saint-Bilaire, au canton de Saint-Nicolas-de-Port³.

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Nous avons déjà vu sainte Théodora rendre les devoirs de la sépulture chrétienne à son frère, Hermès, le préfet de Rome, converti. Le lieu où elle l'ensevelit s'appelait la Rue du Sel. Le pape Pélage II y fit ouvrir plus tard un cimetière qui porta le nom de Saint-Hermès. On n'a pas de détails authentiques sur le reste de la vie de sainte Théodora. On sait seulement qu'après avoir été régénérée dans les eaux du baptême, elle renonça aux plaisirs et disposa de tous ses biens en faveur des pauvres. Elle fut également mise à mort pour la foi, les uns disent en 117, les autres en 133; mais si c'est en 133, elle ne peut avoir été condamnée par le préfet Aurélien, comme le disent quelques auteurs, puisque ce bourreau des chrétiens alla rendre compte à Dieu, peu après avoir envoyé au supplice saint Alexandre et l'illustre phalange de ses disciples.

Le culte de sainte Théodora est mieux établi que sa vie. Vers le milieu du XVIIe siècle, les religieuses Ursulines de Caen, désirant enrichir leur chapelle de quelques reliques, supplièrent le pape Alexandre VII, de leur accorder le corps d'un martyr et d'une vierge martyre. On venait précisément de découvrir les cendres sacrées de saint Marin, jeune sénateur romain, de sainte Théodora et de saint Hermès, son frère. Sa Sainteté, condescendant aux vœux des pieuses filles de Sainte-Ursule, leur envoya les corps des deux premiers : la réception solennelle en fut faite à Caen, le 10 septembre 1656. Echappées aux recherches des révolutionnaires de 93, ces saintes reliques reçoivent encore de nos jours les hommages des chrétiens, dans la chapelle des religieuses Ursulines de Caen. Ce saint dépôt ne saurait être nulle part mieux placé que chez ces épouses du Christ, dont tous les efforts tendent à se sanctifier elles-mêmes et à sanctifier les autres en formant des jeunes filles pour Dieu et la famille.

Les Ursulines de Caen célèbrent, par une permission spéciale, la fête de sainte Théodora le premier dimanche non empêché après Pâques, et le premier dimanche de septembre, elles solennisent la fête de la double translation des reliques de saint Marin et de sainte Théodora.

## ÉPITRES ET RÈGLEMENTS DISCIPLINAIRES DE SAINT ALEXANDRE.

1° Saint Alexandre eut à combattre deux sortes d'hérétiques, les Docètes et les Héracléonites. Les premiers niaient la réalité de la passion du Sauveur : c'est contre eux qu'est dirigé son premier règlement écrit, ordonnant de faire mention de la passion, dans le saint sacrifice, par ces mots : *Qui proedie quam pateretur* jusqu'à la consécration. Comme il le dit lui-même, c'était la simple confirmation d'un usage traditionnel, — *a patribus accepimus*, — mais de peur que les hérétiques n'arguassent d'ignorance, il coupa court à leurs innovations par le glaive de la parole écrite.

« Dans l'oblation des Sacrements », dit-il, « qui se fait à la solennité de la messe, il convient de faire mémoire de la passion du Seigneur... L'oblation du sacrifice doit consister uniquement dans le pain et le vin mêlé d'eau. Les Pères nous ont appris que le calice du Seigneur ne doit point être rempli de vin seul, ni d'eau seule, mais du mélange de l'un et de l'autre. La raison en est facile à comprendre : c'est que du cœur ouvert de Jésus-Christ s'échappèrent à la fois du sang et de l'eau... »

2° Héracléon dogmatisait en Sicile. C'était, en moins d'un siècle, le dix-huitième hérésiarque qui s'en prenait à l'œuvre divine de Jésus-Christ. Il enseignait que le baptême conférait une grâce inamissible : on voit que le quiétisme date de loin. Les évêques de Sicile en référèrent au Pape qui composa un traité contre Héracléon, et envoya un saint prêtre nommé Sabinianus le leur porter. Sabinianus eut, avec l'hérésiarque, une conférence publique dans lequel il le réduisit au silence. Cet important fait historique a été mis en lumière par l'érudition non suspecte d'un savant français, le Père Sirmond ¹.

3° Décrétale relative à l'eau bénite, instituant l'usage de la conserver dans les maisons chrétiennes.

On a fait des dissertations à perte de vue sur l'origine de l'eau bénite : on a voulu y voir l'intention de sanctifier l'usage païen de l'eau lustrale : c'est de l'érudition inutile, car si l'on avait lu, en France, les lettres de saint Alexandre, — ses décrétales si l'on veut, — on y aurait vu que le paganisme n'a rien à voir dans cette question, et que l'origine de l'eau bénite procède directement du cérémonial hébreu transformé par les Apôtres, adapté à la liturgie de ceux qui croient en esprit et en vérité. « Je ne suis pas venu détruire la loi », disait le Maître, « mais la compléter ». Ses disciples se remémorent de ce précepte du Lévitique (II, 13) : « Dans toute oblation au Seigneur, tu mêleras du sel », en ont mêlé à l'eau. Le sel, qui était chez les Juifs le symbole de la sagesse, devenait, pour les chrétiens, le symbole de Jésus-Christ lui-même, la sagesse incréée. De plus, les premiers chrétiens n'avaient-ils pas appris de saint Paul à étendre les mains en forme de croix, pour prier, et à les purifier par une oblation préalable ; ce que nous faisons encore aujourd'hui en entrant dans nos églises : or, où est-il question d'eau lustrale dans les épîtres de saint Paul (I Tim., II, 8 ; Tertullien, de orat., cap. 2), et surtout les doctes Annales de Baronius ; l'Histoire de l'Église, par M. l'abbé Darvas, t. VII ; Acta Sanctorum, t. IV, de mai ? Le Père Giry avait dit, en peu de mois, la même chose que nous : preuve que la prétendue critique moderne n'avait pas entraîné toutes les convictions en attaquant, de parti pris, les documents primitifs.

Les décrétales de saint Alexandre Ier se trouvent au tome V de la Patrologie grecque de M. Migne.

Acta Sanctorum, 3 mai ; Darvas, Hist. de l'Église, t. VII ; notes locales.

Événements marquants

  • Élection au Saint-Siège à l'âge de trente ans
  • Conversion du préfet Hermès et de sa maison
  • Emprisonnement sous le tribun Quirinus
  • Guérison miraculeuse de Balbine
  • Supplice du chevalet et de la fournaise ardente
  • Martyre par percement du corps avec des pointes d'acier

Miracles

  • Apparition d'un enfant à la torche ouvrant les fenêtres scellées de la prison
  • Guérison du goître de Balbine par le contact de ses chaînes
  • Survie indemne dans une fournaise ardente

Citations

Non licet sanctum dare canibus.

— Réponse à Aurélien

Une dignité terrestre est soumise à toutes les vicissitudes de la terre ; une dignité céleste est éternelle comme Dieu même.

— Hermès cité dans les Actes