Saint Alphonse-Marie de Liguori
Docteur de l'Église, Évêque de Sainte-Agathe des Goths, Fondateur de l'ordre des Rédemptoristes
Résumé
Avocat brillant à Naples, Alphonse de Liguori quitte le monde après une erreur judiciaire pour se consacrer à Dieu. Fondateur des Rédemptoristes et évêque de Sainte-Agathe, il devient l'un des plus grands théologiens moraux de l'Église, luttant contre le jansénisme par la promotion de la miséricorde divine. Il meurt à 90 ans, laissant une œuvre littéraire immense centrée sur l'amour de Jésus et de Marie.
Biographie
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI,
DOCTEUR DE L'ÉGLISE, ÉVÊQUE DE SAINTE-AGATHE DES GOTHS, FONDATEUR DE L'ORDRE DES RÉDEMPTORISTES
2 AOÛT.
d'un publicain; sa Théologie morale examinée et approuvée par le Saint-Siège, a rendu son nom célèbre dans tout l'univers, mais surtout en France, où elle a pour ainsi dire débarrassé le chemin du ciel de bien des ronces, de bien des épines semées par l'humeur farouche de l'hérésie janséniste. Il semble que partout la piété ne parle plus à Notre-Seigneur, dans le sacrement de son amour, et à la sainte Vierge, sa divine Mère, que par les livres de saint Liguori; toutes les vertus qu'il recommande éclatent dans sa vie; son histoire et ses ouvrages ne font qu'un et s'expliquent mutuellement; enfin, son esprit lui a survécu, il anime encore la Congrégation du Rédempteur, et le Saint, dans la personne de ses enfants, évangélise encore en quelque façon nos campagnes.
Notre Saint naquit le jour de la fête de saint Côme et de saint Damien, en 1696, à Marianella, près de Naples, et reçut à son baptême les noms d'Alphonse-Marie, le jour de Saint-Michel suivant. Peu de jours après, le vénérable saint François de Girolamo, dont nous avons parlé au 11 mai, étant venu chez son père, bénit l'enfant; puis, se tournant vers la mère, il dit : « Cet enfant vivra jusqu'à un âge fort avancé; il ne mourra pas avant sa quatre-vingtième année; il sera évêque et fera de grandes choses pour Jésus-Christ ». Nous verrons bientôt comment l'événement justifia cette prédiction. Il fut instruit par son excellente mère dans la pratique de la vertu et la connaissance de la loi divine; et, par son obéissance, sa docilité et sa piété, il répondit parfaitement à ses plus ardents désirs. Parmi ses compagnons, il était affectueux et modeste, et plein de respect et de soumission pour ses aînés.
Un trait, entre une foule d'autres, leur révéla surtout le secret de sa vertu. Dans la vue de procurer à leurs jeunes gens quelques honnêtes divertissements, les Pères de l'Oratoire les avaient conduits à une campagne. On y invite Alphonse à jouer aux boules; il s'en défend quelque temps, sous prétexte qu'il ne connaît pas ce jeu, n'en jouant jamais aucun; enfin il cède aux instances de ses compagnons, et, malgré son inexpérience, il gagne la partie. Alors, soit dépit d'avoir perdu, soit indignation en se croyant trompé par le refus qu'avait d'abord fait Alphonse, un de ces jeunes gens se permet des paroles grossières; à ce langage, le saint enfant ne peut se contenir et répond d'une voix émue: « Quoi donc ! c'est ainsi que, pour la plus misérable somme, vous osez offenser Dieu ! tenez, voilà votre argent » (et il le jeta à ses pieds); « Dieu me préserve d'en gagner à ce prix ! » Aussitôt il disparaît, s'enfuyant dans les allées les plus sombres du jardin. Cette fuite, ces paroles, ce ton sévère et fort au-dessus de son âge frappèrent d'une sorte de stupeur tous ces jeunes gens et le coupable surtout. Cependant ils avaient repris leurs jeux, la nuit approchait et Alphonse ne paraissait plus; ils en sont inquiets, et, se mettant tous ensemble à le rechercher, ils le trouvent dans un lieu écarté, seul et prosterné devant une petite image de la sainte Vierge, qu'il avait attachée à un laurier: il paraissait tout absorbé dans sa prière et déjà ils l'entouraient depuis un moment sans qu'il les aperçût, lorsque celui qui l'avait offensé, n'étant pas maître de lui-même, s'écrie avec force: « Ah ! qu'ai-je fait? j'ai maltraité un Saint ! » Ce cri tire Alphonse de son extase, et aussitôt, plein de confusion d'avoir été ainsi découvert, il prend son image et se réunit à ses compagnons vivement touchés d'une piété si belle. Cet événement les frappa au dernier point: non-seulement ils en firent le récit à leurs parents, mais ils s'empressèrent de le publier partout avec toute la vivacité de leur jeune admiration.
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 215
La tendresse que ses parents avaient pour Alphonse ne leur permit pas de s'en séparer pour le placer dans un collège public. Ce fut dans la maison paternelle que, sous des maîtres habiles, il reçut toute son éducation. Joignant une grande pénétration d'esprit à une mémoire heureuse, il se livra avec succès à l'étude du latin, du grec et de la philosophie.
Il s'appliqua avec tant d'ardeur à l'étude de la loi canonique et civile, à la profession de laquelle son père le destinait, et il fit des progrès si étonnants, qu'il eut besoin d'une dispense de trois ans et quelques mois pour pouvoir passer son examen pour le grade de docteur dans ces deux facultés, n'étant encore que dans sa seizième année (1713). L'étude de ces sciences ne diminua en rien sa dévotion, surtout envers Notre-Seigneur présent dans l'Eucharistie, et la Vierge sa mère ; chaque jour il visitait l'église où se faisait l'office des Quarante-Heures, durant lequel le Saint-Sacrement est exposé avec une grande pompe à la vénération des fidèles. Dans ces occasions, il se faisait remarquer par sa régulière assiduité, par son recueillement et sa ferveur, et tenait ses yeux constamment fixés sur l'objet de son amour. Trois ecclésiastiques, qui avaient coutume de fréquenter les mêmes églises, se sentirent épris d'une sainte envie d'imiter la piété rare du jeune chevalier, dont ils cherchèrent longtemps en vain à découvrir le nom. Il contracta également l'habitude de visiter l'hôpital des incurables, envers lesquels il remplissait tous les devoirs de charité que réclamaient leurs besoins, avec tant d'affection et de bonté, qu'il était aisé de voir qu'en leurs personnes il honorait Jésus-Christ lui-même comme présent. Il évitait soigneusement la compagnie des personnes de sexe différent, et fuyait tout ce qui aurait pu porter atteinte à l'innocence virginale de son âme ; jamais, à moins que son père ne l'y forçât, il ne visitait le théâtre ou les autres lieux d'amusement, quoiqu'il prît beaucoup de plaisir à passer la soirée dans la société de quelques hommes de science qui se réunissaient chez un de ses amis. Son exemple eut une si puissante influence sur un esclave qu'il avait pour domestique, qu'il résolut à tout prix de se faire chrétien, et mourut quelque temps après dans les sentiments d'une piété extraordinaire.
Alphonse embrassa la profession des lois, et s'éleva en peu de temps à un si haut degré de réputation, qu'on lui confiait, de toutes les parties du royaume, les causes les plus difficiles et les plus compliquées ; mais il ne souffrit jamais que son zèle pour ses clients, ou sa diligence dans la poursuite des affaires, le fissent dévier de la plus stricte justice ou de la pratique de la vertu la plus exemplaire. Il entendait la messe tous les matins avant de se rendre au barreau et observait ponctuellement tous les jeûnes et autres préceptes de l'Église ; il approchait des sacrements tous les huit jours, et ne manquait pas, chaque année, par une retraite spirituelle, de réparer les fautes des douze mois passés et de renouveler la ferveur de ses bonnes résolutions.
La faveur avec laquelle l'empereur Charles VI, qui gouvernait Naples à cette époque, regardait sa famille et le haut rang auquel il était visible qu'il s'élèverait dans la magistrature, firent concevoir aux premières familles le désir de s'allier avec lui par le mariage. Un sermon qu'il entendit vers ce temps-là, et dans lequel on avait dépeint un chevalier condamné à l'enfer, qui était depuis apparu à une dame de sa connaissance, produisit une forte impression sur tout l'auditoire, et principalement sur Alphonse, qui, dès lors, se donna plus entièrement à Dieu, visita l'hôpital plus fréquemment, et forma la résolution de ne plus aller désormais au théâtre, et
2 AOÛT.
d'assister chaque jour à l'office des Quarante-Heures : ce qu'il mit ponctuellement en pratique. Mais voici la circonstance qui fixa sa détermination de renoncer à toutes les affaires du monde.
Dans un procès féodal entre deux puissants princes, il avait été chargé de la défense. Il consacra tout un mois à préparer ses preuves et à étudier la cause ; et au jour de l'audience, il gagna les applaudissements et suffrages de l'immense auditoire que l'importance de la cause et sa réputation avaient attiré. Le président était sur le point de prononcer un jugement en sa faveur, lorsque le conseil de la partie adverse, au lieu de tenter une réplique, le pria en souriant d'examiner de nouveau le procès. Il y consentit sans la moindre hésitation, comptant sur la force et la clarté des raisons qu'il avait alléguées à l'appui de sa cause ; mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit dans le procès une simple négative, qu'il n'avait pas remarqué d'abord, et qui renversait de fond en comble les bases même de son raisonnement ! Accoutumé comme il l'était à ne traiter les causes qu'il entreprenait qu'avec la plus scrupuleuse bonne foi, il fut honteux et confus, dans l'appréhension qu'on ne lui en attribuât la faute ; mais tout l'auditoire le justifia d'un concert unanime, et le président essaya de le rassurer et de l'encourager, en lui faisant observer que, dans l'ardeur de la défense et le désir du succès, de pareilles méprises arrivent souvent aux hommes même les plus droits. Tout à coup, cependant, la honte et la confusion se peignirent sur son visage, et, après avoir généreusement avoué qu'il s'était trompé et en avoir demandé pardon aux juges, il prit modestement congé ; et au moment où il sortait, on lui entendit proférer ces mots : « Monde trompeur, je te connais ; tu ne me tromperas plus ». De retour chez lui, il s'enferma pendant trois jours dans sa chambre, et versa beaucoup de larmes devant son crucifix. Pendant ce temps-là, il résolut de quitter la profession des lois et de se consacrer à l'état ecclésiastique ; il prit l'avis de ses directeurs, et ils approuvèrent sa résolution. Mais quand il s'adressa à son père, pour le faire consentir à son désir, il n'en obtint que de la dureté, des reproches et un refus.
Alphonse allait chercher quelque soulagement à sa douleur dans l'exercice de sa charité ordinaire envers d'autres malheureux. Un jour qu'il était dans l'hôpital des incurables, la maison lui parut tout à coup comme bouleversée de fond en comble ; il crut entendre une voix qui lui disait avec force : « Qu'as-tu à faire dans le monde ? » Il regarda d'abord cela comme une imagination, mais, à mesure qu'il sortit, ses yeux furent frappés d'une lumière éblouissante, et, au milieu du bruit de l'hôpital, qui lui semblait crouler, la même voix se faisait encore entendre, lui répétant sans cesse : « Qu'as-tu à faire dans le monde ? » Alors ne doutant plus que Dieu ne lui demandât par là de se hâter dans son sacrifice, il se sentit animé d'un courage surnaturel, et, s'offrant en holocauste à la volonté divine, il s'écria comme saint Paul : « Seigneur ! me voici, faites de moi ce qu'il vous plaira ». Et, en parlant ainsi, il entra dans une église voisine : c'était celle de la Rédemption des captifs, où avait lieu, ce jour-là même, l'adoration des Quarante-Heures. Là, se prosternant devant la Victime adorable, il la supplie d'accepter l'offrande de lui-même ; puis, tout à coup, il détache son épée et va la suspendre à l'autel de Notre-Dame de la Merci, comme un gage authentique de son inviolable engagement à la volonté divine. Le Père Pagano, son directeur spirituel, donna alors, après un mûr examen, son approbation définitive, et la résolution d'Alphonse de se vouer au service des autels fut irrévocablement fixée. Le difficile était d'obtenir le con-
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 217
sentiment de son père. Celui-ci employa ses parents et ses amis, même un abbé des Bénédictins, pour détourner son fils de sa résolution. Leurs efforts ayant été inutiles, le père eut recours à l'évêque de Troja, Mgr Cavalieri, son beau-frère ; mais ce digne prélat prit la défense de son neveu. « Et moi aussi », dit-il au père, « j'ai quitté le monde, j'ai renoncé à mon droit de primogéniture, et vous voulez après cela que je conseille le contraire ? Ah ! je serais trop coupable ». Ces remontrances finirent par arracher au père une sorte de consentement qui permettait à Alphonse d'embrasser l'état ecclésiastique, pourvu qu'il vécût toujours à la maison paternelle, sans entrer jamais dans la Congrégation de l'Oratoire. Encore, quand il fallut en venir à l'exécution, remettait-il d'un temps à l'autre. Il n'y eut pas jusqu'au prétexte de défaut d'argent qu'on n'employât pour ne pas acheter les objets nécessaires au trousseau d'un ecclésiastique. Mais Alphonse pourvut de lui-même à tout, et un jour il parut à l'improviste devant son père avec l'habit clérical. A cet aspect le père jette un grand cri, et, comme hors de lui-même, il se précipite sur son lit, dans un accablement impossible à décrire. Il demeura une année entière sans adresser à son fils seulement la parole.
Ainsi, à l'âge de vingt-sept ans, notre Saint renonça à tous les attraits et à toutes les distinctions du monde ; et la personne qui lui était destinée pour épouse, imitant son exemple, se fit religieuse au couvent du Très-Saint-Sacrement, à Naples, où elle donna, pendant sa vie et à sa mort, tant de preuves de vertu que sa vie, dans la suite, fut écrite par le Saint lui-même.
De même que les Israélites firent servir les vases des Égyptiens au culte de Dieu, ainsi Alphonse tourna au service de l'Église toute sa science et tous les talents dont s'honore le monde, et spécialement le talent qu'il avait pour la musique et la poésie ; il composa plusieurs beaux airs, dans le but d'inspirer l'amour et l'admiration des chants pieux et dévots, au lieu des chants profanes et inconvenants qui étaient à la mode, et dont on faisait ordinairement ses délices.
Le matin, il se livrait avec ardeur à l'étude de la théologie et de la religion, assistait à tous les exercices de piété qui se pratiquaient dans la maison des missionnaires de Saint-Vincent de Paul, se confessait, entendait la messe et communiait, et fréquentait régulièrement les sacrements. Toutes les après-dînées, il visitait et soulageait les malades à l'hôpital, entendait un sermon dans l'église des Oratoriens, et allait ensuite rendre ses dévotions au Saint-Sacrement, dans l'église où il était exposé ; il y restait plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il eût été remis dans le tabernacle, puis il revenait chez lui. Sur le soir, il fréquentait la maison d'un pieux ecclésiastique où se tenaient des conférences sur des sujets de piété ; de plus, il faisait partie d'une pieuse association dont les membres, comme ceux de la confrérie de Saint-Jean, à Rome, de nos jours, faisaient profession de consoler les criminels avant leur exécution, de les préparer à la mort, et de les assister sur l'échafaud. Le cardinal-archevêque de Naples l'admit à la tonsure le 23 septembre 1724, et aux quatre ordres mineurs le 23 décembre de la même année. Ce fut un sujet d'étonnement et d'édification pour toute la ville de voir un homme placé dans un rang si élevé, et devant lequel s'ouvrait une carrière si brillante, remplir les devoirs les plus humiliants de son nouvel office, parcourant les rues pour ramasser les enfants et les conduire à l'église, où il savait se faire comme un d'entre eux, et s'appliquant à leur inculquer les mystères et les vérités de la religion ; pendant le Carême
218 2 AOÛT.
surtout, il ne négligeait rien pour les préparer à s'approcher du saint tribunal de la Pénitence avec les dispositions convenables, au temps de la Pâque prochaine.
Si cette sainte conduite faisait l'admiration du ciel et de ceux qui, sur la terre, jugent tout à la lumière du ciel, le monde, qu'il venait de quitter, se plut à le couvrir de mépris et de ridicule : Alphonse devint la fable du public, et sa vocation fut condamnée comme la démarche insensée d'un esprit léger et inconsidéré. Dans la magistrature comme dans le barreau, l'improbation fut d'autant plus forte qu'on lui avait précédemment accordé plus d'estime et de considération ; on avait l'air de le repousser, comme s'il eût déshonoré l'ordre auquel il avait appartenu, jusque-là que le premier président, qui l'aimait tendrement quand il était avocat, lui fit fermer sa porte quand il fut ecclésiastique. Cependant ce magistrat revint, avant de mourir, à de meilleurs sentiments. Dans sa dernière maladie, il reçut avec beaucoup de consolation la visite d'Alphonse. « Ah ! » s'écria-t-il un jour en le voyant entrer, « que vous êtes heureux, mon excellent ami, dans le choix que vous avez fait ! qu'il serait doux pour moi, en ce dernier moment, de pouvoir me rendre témoignage d'un semblable sacrifice fait en dépit du monde dans mes jeunes années, pour le bien de ma pauvre âme ! Priez pour moi, Alphonse ; je me recommande à votre charité ; sauvez un infortuné qui va paraître devant Dieu et pour qui le monde a déjà passé ».
Notre Saint reçut l'ordre de sous-diacre dans l'église de Sainte-Restitute, le 22 septembre 1725 ; et, immédiatement après, afin de se mieux préparer à travailler à la vigne du Seigneur, il entra dans une Congrégation formée dans le but de donner des missions ou des suites de sermons, dans le royaume de Naples, pour instruire le peuple et le faire avancer dans la vertu. Sa fonction était d'enseigner le catéchisme aux enfants ; et, en peu de temps, sa bonté et sa douceur lui gagnèrent si bien tous les cœurs qu'ils coururent après lui, lorsqu'il s'en alla, et le prièrent de rester avec eux. Le 6 avril de l'année suivante, il fut ordonné diacre, et obtint en même temps le pouvoir d'annoncer la parole de Dieu. Il prêcha son premier sermon, dans l'église de sa propre paroisse, durant l'exposition des Quarante-Heures, en l'honneur de Jésus présent dans l'auguste Sacrement : la ferveur et l'onction avec lesquelles il parla furent une source de profit et d'édification pour les fidèles ; puis il fut invité à prêcher tantôt dans une église, tantôt dans une autre, particulièrement pendant les prières des Quarante-Heures. Mais ses travaux continuels ne tardèrent pas à lui causer une maladie dangereuse, dont il n'échappa que par l'intercession de Notre-Dame de la Merci, dont on apporta une statue auprès de son lit, et qui lui sauva la vie au moment même où il était près de rendre l'âme. Dès qu'il fut rétabli, le cardinal Pignatelli le fit ordonner prêtre le 22 décembre 1726. A partir de ce moment, sa vie ne fut plus qu'une prédication et une exhortation continuelles à la vertu ; de l'autel où il recevait le pain des anges, source de toute force, il allait prêcher la loi et l'amour de Dieu au peuple de la ville et du royaume de Naples, produisant partout des conversions miraculeuses parmi les pécheurs abandonnés et les plus notoires des deux sexes, dont le changement s'annonçait par la pratique de la vertu la plus exemplaire.
Des gens de toutes les classes y venaient pour l'entendre. Un grand littérateur, fameux satirique, n'y manquait jamais. Alphonse lui dit un jour plaisamment : « Votre assiduité à mes sermons m'annonce quelque intention hostile ; prépareriez-vous, par hasard, quelque chose contre moi ? » — « Non, certes », répond l'autre ; « vous êtes sans prétention, et on n'attend
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 219
pas de vous de belles phrases ; on ne saurait vous attaquer quand on vous voit ainsi vous oublier vous-même, et rejeter tous les ornements de l'homme pour ne prêcher que la parole de Dieu ; cela désarmerait la critique elle-même ».
Cependant son père ne lui disait jamais un mot et évitait d'aller l'entendre. Un jour, toutefois, il se laisse entraîner par la foule dans une église : il est surpris et presque fâché d'y trouver Alphonse en chaire ; il reste pourtant, et voilà que ce père terrible est désarmé : une douce onction et une lumière ineffable sont entrées dans son âme, à la voix de ce fils qu'il a si durement traité. Il ne peut s'empêcher de s'écrier en sortant : « Mon fils m'a fait connaître Dieu ». Il sent toute l'injustice de sa conduite, en témoigne son regret à Alphonse et lui en demande pardon.
Ce prêtre, à qui Dieu accordait une telle grâce pour la conversion des âmes, n'osait encore, quoiqu'il fût ordonné depuis un an, s'asseoir sur le tribunal de la Pénitence, tant il avait une haute idée de ce ministère. Il fallut que le cardinal Pignatelli lui enjoignît, en vertu de la sainte obéissance, d'user des pouvoirs qu'il avait de confesser. Alphonse obéit humblement, et fit dès lors des fruits incalculables au confessionnal, non moins que dans la chaire. Il ne se bornait point à la conduite d'un petit troupeau qu'il se fût choisi, mais il recevait indistinctement tous ceux qui se présentaient, au point que le jour ne pouvait lui suffire et qu'il passait à les entendre une partie de la nuit. Il ne cessait dans sa vieillesse de recommander ce ministère comme le plus profitable pour tout le monde : « Par là », disait-il souvent, « les pécheurs font immédiatement leur paix avec Dieu, et l'ouvrier évangélique n'a rien à perdre de son mérite par les séductions de la vanité ». Il ne pouvait souffrir ces confesseurs qui reçoivent leurs pénitents avec un air sourcilleux et rebutant, et ceux encore qui, après les avoir entendus, les renvoient avec dédain comme indignes ou incapables des divines miséricordes. Quelque sévère qu'il fût pour lui-même, il avait, surtout pour les pécheurs, une mansuétude indicible : c'était quelque chose d'infiniment attirant que la manière dont il usait à leur égard : sans transiger quant au péché, il était tout cœur et tout charité pour le pécheur. Aussi, dans ses sermons, ne séparait-il jamais la justice de Dieu de sa miséricorde, persuadé que c'était là le moyen de porter les âmes à la pénitence ; le même principe, ou plutôt le même sentiment le dirigeait au confessionnal : il se souvenait que, s'il était juge de son pénitent, il en était aussi le père, et que c'était un ministère de réconciliation, et non de rigueur, qui lui avait été confié.
Il condamnait expressément le rigorisme de certains esprits chagrins et grondeurs, dont la dure morale est diamétralement opposée à la charité évangélique. « Plus une âme », disait-il, « est enfoncée dans le vice et engagée dans les liens du péché, plus il faut tâcher, à force de bonté, de l'arracher des bras du démon pour la jeter dans les bras de Dieu ; il n'est pas bien difficile de dire à quelqu'un : Allez-vous-en, vous êtes damné, je ne puis vous absoudre ; mais si l'on considère que cette âme est le prix du sang de Jésus-Christ, on aura horreur de cette conduite ». Il disait de plus, dans sa vieillesse, qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais renvoyé un seul pécheur sans l'absoudre, bien moins encore de l'avoir traité avec dureté et aigreur. Ce n'est pas qu'il donnait indifféremment l'absolution et à ceux qui étaient bien disposés et à ceux qui l'étaient mal ; mais, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il donnait aux pécheurs le moyen de sortir de leur état, et, tandis qu'il leur témoignait la plus grande charité et les remplissait de con-
2 AOÛT.
fiance dans les mérites du Sauveur, il lui arrivait toujours de leur inspirer un sincère repentir. Il avait coutume de dire : « Si vous ne montrez un charitable intérêt pour l'âme de votre pénitent, il ne quittera point son péché ».
Le Saint savait allier la douceur à une juste sévérité dans l'imposition de la pénitence ; son principe était de n'obliger à rien qui ne dût certainement s'accomplir, et de ne point charger les âmes d'obligations qu'elles n'acceptent qu'avec répugnance, et que par là même elles abandonneront volontiers. Les pénitences qu'il donnait ordinairement étaient de revenir se confesser au bout d'un certain temps, de fréquenter la confession et la communion, d'assister à la messe tous les jours en méditant sur la Passion de Notre-Seigneur, comme aussi de visiter le Saint-Sacrement et la sainte Vierge, de réciter le chapelet et autres choses semblables, qui étaient autant de moyens qu'il donnait pour sortir du péché. Quant aux macérations, il les conseillait, mais ne les prescrivait pas. « Si le pénitent », disait-il, « est vraiment contrit, il embrassera lui-même la mortification ; mais si on lui en fait une obligation, il laissera la pénitence et gardera le péché ». Par cette douce conduite, il affectionnait les pécheurs au sacrement de Pénitence, et parvenait à les arracher à l'iniquité. C'est ainsi qu'une multitude de gens de toutes les classes, parmi ceux surtout dont la vie avait été la plus criminelle, revinrent à Dieu sous la direction de notre Saint, et édifièrent dans la suite encore plus qu'ils n'avaient scandalisé, bien que quelques-uns d'entre eux eussent, avant leur conversion, affiché l'immoralité la plus révoltante. Il en venait à ce résultat si consolant en leur recommandant la mortification des passions et de la chair et la méditation des vérités éternelles. « Par la méditation », disait-il, « vous verrez vos défauts comme dans un miroir ; par la mortification, vous les corrigerez : il n'y a point de vraie oraison sans mortification, et point de mortification sans esprit d'oraison. De tous ceux que j'ai connus qui étaient de vrais pénitents, il n'y en a point qui n'aient été fort zélés pour ces deux exercices ». Il employait encore, comme un grand moyen de revenir à Dieu, la fréquente communion et la visite journalière au Saint-Sacrement. Rien ne peut égaler l'idée qu'il avait de cette dévotion. « Quelles délices », avait-il coutume de dire lorsqu'il était encore laïque, « quelles délices que d'être prosterné devant le saint autel, d'y parler familièrement à Jésus renfermé pour l'amour de nous dans l'auguste Sacrement ; de lui demander pardon des déplaisirs qu'on lui a donnés, de lui exposer ses besoins comme un ami fait à son ami, et de lui demander son amour et l'abondance de ses grâces ! »
Tel fut l'invariable système de la conduite d'Alphonse à l'égard de ses pénitents, qu'il les recherchait surtout dans la classe du pauvre peuple. Il ne rejetait pas les personnes d'un rang élevé, il croyait même important de les recevoir à cause de leur autorité et de leur exemple ; mais il ne leur accordait jamais aucune espèce de distinction, et l'attrait de sa charité le portait spécialement vers les âmes trop souvent abandonnées des gens de la dernière condition ; aussi le voyait-on quelquefois sur les places publiques et autres lieux les plus fréquentés, comme à la poursuite des plus pauvres, tels que lazzaroni et autres de ce genre : il cherchait à s'en faire entourer, et les portait ensuite à venir recevoir la grâce du Seigneur dans le sacrement de Pénitence.
Ce n'était pas encore assez pour son ardente charité : il imagina de réunir, durant les soirées d'été, une partie de ses pénitents dans quelque endroit solitaire et écarté de la ville ; il choisit successivement différentes
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 221
places publiques au voisinage des églises, et là, au milieu d'une foule de gens de la dernière classe, on le voyait se faire un plaisir de leur apprendre les premiers principes de la religion. Quelques saints prêtres et de pieux laïques voulurent s'associer à cette bonne œuvre, qui prit bientôt un grand accroissement; mais le démon la traversa : et bientôt l'autorité civile s'effraya de ce rassemblement, et il fallut y renoncer. Les ecclésiastiques qui en faisaient partie ne se séparèrent pas pour cela, et le désir de s'édifier mutuellement les porta à se réunir avec Alphonse, plusieurs fois le mois, dans la maison de l'un d'entre eux. Ils passaient ordinairement au moins une journée entière, s'y livrant à tous les exercices de la vie religieuse, tels que la récitation de l'office, l'adoration du Saint-Sacrement, les pénitences corporelles.
Cependant notre Saint n'avait pas perdu de vue l'instruction du bas peuple. A cet effet, il partagea un grand nombre de ces pauvres gens entre plusieurs de ses pénitents les plus zélés et les plus instruits, dont il fit autant de catéchistes. Ces petites réunions se multiplièrent toujours davantage, et bientôt elles n'eurent plus lieu dans des maisons particulières, mais avec l'approbation du cardinal Pignatelli, dans des chapelles et oratoires. C'est de là qu'est venue ensuite ce qu'on appelle à Naples l'instruction des chapelles, bonne œuvre qui se soutient encore aujourd'hui, tant l'utilité en a paru grande. On compte actuellement dans la ville de Naples près de quatre-vingts de ces réunions, de cent trente à cent cinquante personnes chacune. Ce sont toujours des prêtres qui y président. Ils n'y bornent pas leur zèle à l'enseignement des premiers éléments de la religion, mais ils y administrent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, dirigent les exercices de piété, qui sont très-multipliés les jours de fête et de dimanche, et ne négligent rien de ce qui peut porter à la vertu : ils y réussissent. Cette œuvre est depuis longtemps un sujet de consolation pour les archevêques de Naples, et produit parmi ces pauvres gens du peuple des hommes très-éminents en sainteté. Elle s'est répandue en Europe, et principalement en Belgique, d'où elle est passée en France sous le nom de la Sainte-Famille.
Un homme apostolique, missionnaire de la Chine, le Père Matthieu Ripa, vint à Naples, emmenant avec lui de ses missions quatre jeunes Indiens; son but était de les former à l'exercice du saint ministère, et de renforcer par là les missionnaires européens qui étaient dans leur pays: il obtint même de l'empereur et du pape Benoît XIII l'autorisation d'établir pour cette fin à Naples un collège où il devait recevoir de nouveaux élèves qui lui viendraient des Indes.
Un établissement de ce genre intéressa vivement Alphonse par l'espoir du bien qui devait en résulter; il y vit en outre une retraite convenable au ministère qu'il exerçait et qui lui paraissait peu compatible avec sa résidence dans la maison paternelle: il demanda donc d'être reçu dans le nouveau collège comme pensionnaire. Il eut même la pensée de se vouer aux missions de l'Inde et de la Chine; mais son directeur fut d'avis que Dieu l'appelait aux missions de sa terre natale. En attendant, Alphonse prêchait et confessait tous les jours, principalement dans l'église du collège des Chinois, et toujours avec un succès admirable. A la parole extérieure il joignait les prières les plus ferventes, des jeûnes, des mortifications extraordinaires, pour attirer aux pécheurs la grâce de la conversion.
Tous les évêques du royaume de Naples auraient voulu avoir dans leur diocèse un apôtre qui excitait dans tous les cœurs le repentir et la componction; ils le pressaient vivement de donner la mission à leurs peuples. De
2 AOÛT.
nombreuses conversions de pécheurs ensevelis depuis longtemps dans l'iniquité, aussi bien qu'un renouvellement général de l'esprit de foi et de piété, marquèrent partout ses travaux.
Sa tendre patronne, la sainte Vierge, récompensa son zèle en lui apparaissant à la vue d'une foule immense de peuple, rassemblée dans l'église de Foggia, pour entendre un discours sur son sujet favori : l'intercession et la protection de Marie. De son visage, un rayon de lumière, semblable à ceux du soleil, se réfléchissait sur celui de son dévot et pieux serviteur ; tout le peuple en fut témoin et s'écria : « Miracle ! miracle ! » Tous se recommandèrent avec une grande ferveur, et en versant des larmes abondantes, à la Mère de Dieu ; plusieurs femmes même de mauvaise vie furent saisies d'un si profond repentir, qu'elles montèrent sur une plate-forme qui est dans l'église, et commencèrent à se donner la discipline, en criant de toutes leurs forces : « Miséricorde ! » puis, au sortir de l'église, elles se retirèrent dans la maison des Pénitentes de cette ville. Alphonse, dans son attestation juridique, déposa que, durant le sermon, toute la foule dont se composait son auditoire, et lui, avaient vu la sainte Vierge, sous la forme d'une jeune personne de quatorze à quinze ans, qui tournait de côté et d'autre, à la vue de tous ceux qui étaient présents.
Tandis qu'il prêchait la mission dans la ville de Scala, il fut invité, par les religieuses du Saint-Sauveur, à prêcher pendant la neuvaine qui précédait la fête qu'on y célébrait en l'honneur du crucifiquement de Notre-Seigneur. Parmi ces religieuses, il y en avait une de sainte vie, favorisée de plusieurs grâces surnaturelles, nommée sœur Marie-Céleste Costarosa, qui avait fondé ou réformé plusieurs couvents. Un jour qu'elle était au confessionnal et s'entretenait avec le Saint sur des sujets spirituels, elle lui dit : « Dieu ne veut pas que vous restiez à Naples ; il vous appelle pour la fondation d'une Congrégation de missionnaires, qui procureront des secours spirituels aux âmes de ceux qui sont maintenant dépourvus de tout moyen d'instruction ». Ces paroles jetèrent Alphonse dans une grande affliction et un grand trouble d'esprit : car il ne savait pas encore si telle était la volonté de Dieu, et se voyait environné de difficultés, sans compagnons qui pussent l'aider dans son entreprise ; il pria avec ferveur le Père des lumières d'éclairer son entendement et de lui faire connaître sa divine volonté ; et, après avoir consulté plusieurs personnages célèbres pour leur discernement des esprits, et d'une vertu éprouvée, il fut convaincu que Dieu voulait qu'il mît à exécution le dessein de fonder une nouvelle Congrégation de missionnaires. Aussitôt que son intention fut connue à Naples, il s'en trouva plusieurs qui, dans la crainte de perdre un missionnaire si zélé, ou à la vue des difficultés qui semblaient s'opposer à son entreprise, désapprouvèrent fortement ce dessein. Il rencontra une vive résistance de la part du cardinal-archevêque et de plusieurs ecclésiastiques, qui, considérant tout le bien opéré par son moyen à Naples, ne pouvaient se résoudre à croire que Dieu attendît encore davantage de lui. Son père l'assailait par ses larmes et ses représentations, le conjurant de ne point l'abandonner ; et Alphonse a avoué depuis que ce fut la plus violente tentation qu'il eût éprouvée dans toute sa vie, et que Dieu seul l'avait rendu capable de la surmonter et d'y résister. Pour éviter de nouveaux assauts, il quitta secrètement Naples, au commencement de novembre 1732, et se rendit, avec quelques compagnons seulement, à Scala, où l'évêque l'avait déjà invité à ouvrir la première maison et à commencer la fondation de l'Ordre. Il alla habiter avec ses compagnons une misérable maison, avec un petit jardin qui en dépendait :
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 223
il obtint la permission de convertir une des chambres en un oratoire, où, le 9 novembre de la même année, après avoir chanté une messe votive du Saint-Esprit suivie du *Te Deum*, en actions de grâces des faveurs qu'il avait déjà reçues de Dieu, il posa les fondements de la nouvelle Congrégation dite alors *de notre divin Sauveur*, dont les membres devaient s'employer à prêcher et à porter les secours de la religion aux pauvres paysans, qui, vivant dans des chaumières disséminées dans la campagne, ou dans les petits villages et les hameaux, sont souvent privés de tous les bienfaits de l'instruction et de la fréquentation des sacrements. Ses premiers compagnons étaient au nombre de douze : dix prêtres et deux avocats non encore admis aux ordres ; et de plus, un frère convers qui les servait : il s'appelait Vitus Cursio, et était un riche habitant d'Acquaviva, qui, ayant renoncé à tous ses biens terrestres, par suite d'une vision qu'il avait eue à Naples, avait choisi cet humble emploi dans le nouvel Ordre. On a eu raison de comparer la vie de ces premiers Pères à celles des saints pénitents dont parle saint Jean Climaque dans son *Echelle mystique*. Leur maison était petite et incommode, leurs lits, une simple paillasse étendue sur le plancher ; ils avaient pour tous mets, en général, un plat de soupe insipide et désagréable, avec une petite portion de fruits ; leur pain était noir, sans être même levé, par suite de l'inexpérience du frère convers qui le faisait, et si dur qu'il fallait le broyer dans un mortier avant de pouvoir en manger. Cette misérable nourriture, qu'ils prenaient à genoux ou étendus sur le pavé, ils la rendaient encore plus nauséabonde en l'arrosant de quelque drogue amère ; plusieurs d'entre eux même, avant de manger, léchaient le pavé avec leur langue. Ils se donnaient la discipline trois fois par semaine. À la mortification, ils joignaient un véritable esprit de ferveur dans la prière. Outre l'office qu'ils récitaient en chœur, ils s'assemblaient trois fois le jour pour prier pendant une demi-heure et lire la vie des Saints. Il était assigné un quart d'heure pour une visite à Jésus dans le Saint-Sacrement, et à Notre-Dame ; mais ils restaient une grande partie du jour et de la nuit en prières devant la divine Eucharistie. Ils assistaient à la messe avec la piété et le recueillement les plus édifiants. Leur seul temps de relâche était une heure après-dîner, qu'ils employaient à des entretiens spirituels, ou à parler des actions des Saints. Mais Alphonse, qui était l'âme et le moteur de tous ces pieux exercices, surpassait tous ses frères dans ses mortifications, sa ferveur et sa pratique exacte du recueillement et du silence ; et, pour cacher la rigueur avec laquelle il se donnait la discipline, il se retirait souvent dans un cellier ou cave, où, comme on le croit généralement, Notre-Dame lui est apparue plusieurs fois. Cependant ils n'oubliaient pas l'objet principal de leur institut : par l'effet de leurs prédications et de leurs travaux apostoliques à Scala et dans les lieux circonvoisins, tout le diocèse prit une face nouvelle, et il s'opéra un grand nombre de conversions extraordinaires.
Le nombre de ses collègues s'étant considérablement accru, Alphonse résolut de donner de la stabilité et de la régularité à sa congrégation, en formant une règle pour la diriger ; mais ici s'éleva une difficulté à laquelle il ne s'attendait pas, et qui résultait de la manière différente dont plusieurs points de leur nouvelle règle étaient envisagés par ses compagnons. Quelques-uns étaient d'avis que, outre les missions, ils devaient ouvrir des écoles pour l'instruction des pauvres dans la science ; d'autres s'opposaient à la stricte et rigoureuse pauvreté qu'ils avaient jusque-là observée ; tandis que quelques autres, au contraire, pensaient qu'il fallait exiger de tous ceux qui entraient dans l'Ordre une renonciation plus complète encore à toute
2 AOÛT.
propriété temporelle. Alphonse mit tout en œuvre pour les convaincre que la vraie pauvreté était un point essentiel de leur règle, et qu'ouvrir des écoles pour les pauvres, quoique ce fût une œuvre de charité, ne servirait qu'à les distraire de l'unique objet de leur fondation, l'instruction spirituelle des pauvres. Ses raisons restèrent sans effet ; il fut abandonné de tous ses compagnons, à l'exception de deux, dont un n'était pas dans les Ordres sacrés, et l'autre était le frère convers dont il a déjà été parlé. Ses ennemis commencèrent alors à triompher et à représenter son entreprise comme présomptueuse et téméraire ; pour lui, il continua, malgré leurs railleries et leurs invectives, à espérer que Dieu lui fournirait bientôt des compagnons, tout en bénissant sa main miséricordieuse de lui avoir envoyé cette humiliation. De nouveaux compagnons lui arrivèrent en foule de tous côtés ; de sorte qu'en 1735, trois ans après la fondation de son Ordre, il fut en état d'ouvrir trois maisons, y compris la première de Scala.
Tout lui paraissant établi sur un pied ferme, il résolut d'implorer la lumière divine pour l'assister dans la rédaction des règles qui devaient être observées et des vœux qui devaient être faits par les membres de son Ordre. Il adressa de ferventes prières à l'Esprit-Saint, les accompagnant d'un jeûne austère et d'une rigoureuse mortification, et prit les avis des personnages les plus éminents par leur science et leur piété. Sous leur direction, aidé de la grâce de Dieu, il composa les règles et constitutions de son Ordre, auquel il donna le nom de notre divin Sauveur. Il fit ensuite un discours touchant à ses compagnons, dans lequel il les priait, en qualité de disciples de Jésus-Christ, d'imiter son parfait holocauste à son Père naturel, et de s'offrir eux-mêmes à lui en sacrifice pour le salut des âmes, en promettant une observance exacte des règles qu'il leur proposait. Il prescrivit beaucoup de prières et le pieux exercice d'une sainte retraite pour implorer l'assistance divine ; et, enfin, le 21 juillet de l'an 1742, dans une pauvre chapelle près de Ciorani, dans le diocèse de Salerne, après avoir chanté les Vêpres de sainte Marie-Madeleine, patronne de la Congrégation, ils firent leur profession, qui, outre les trois vœux ordinaires de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, en renfermait deux autres : le premier, de ne jamais accepter aucune dignité, office ou bénéfice, en dehors de la Congrégation, à moins d'un commandement exprès du Pape ou du supérieur général ; le second, de demeurer dans l'Ordre jusqu'à la mort, et de n'en demander dispense qu'au Pape ou au supérieur général. Les frères procédèrent ensuite à l'élection d'un supérieur pour tout l'Ordre, et Alphonse fut élu à l'unanimité, avec le titre de supérieur recteur.
La réputation de la vertu et de la sainteté admirables d'Alphonse se répandait chaque jour davantage dans le pays et dans les contrées voisines ; et plusieurs maisons de l'Ordre furent fondées en différentes villes du royaume. C'est ce qui le détermina à obtenir la confirmation de son institut par le Saint-Siège : dans ce but, il députa un de ses compagnons pour aller déposer les constitutions qu'il avait rédigées aux pieds de l'immortel pontife Benoît XIV, qui occupait alors la chaire de saint Pierre. Après un mûr examen, il donna le bref qui les approuvait, le 25 février 1749. Il confirma Alphonse dans la charge de supérieur, et accorda à l'Ordre grand nombre de faveurs et de privilèges ; mais il voulut que son nom fût changé de celui de notre divin Sauveur en celui de notre divin Rédempteur, pour le distinguer de la Congrégation des Chanoines réguliers de notre divin Sauveur. A partir de ce moment, l'Ordre prit de rapides accroissements, et des maisons furent fondées dans les États de l'Église, aussi bien que dans le royaume de
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 223
Naples. Alphonse eut à lutter contre beaucoup d'obstacles dans les efforts qu'il fit pour l'établir en divers lieux ; et il avait coutume de dire que Dieu opérait un continuel miracle en sa faveur, en lui fournissant les moyens de fonder de nouvelles maisons et de soutenir celles qui existaient déjà ; car, se trouvant sans argent pour en venir à bout, il plaçait tout son espoir en Dieu, et ne fut jamais trompé.
Il surpassait tous ses compagnons dans l'exactitude à observer toutes les règles et obligations de l'Ordre ; et quand on sait la rigueur des disciplines qu'il se donnait, et l'austérité de ses jeûnes et de ses mortifications, on ne peut s'empêcher de demander comment il pouvait vivre. Il se contentait d'une petite portion de soupe et de pain avec quelques fruits, dont il n'usait jamais le samedi et les vigiles des fêtes de Notre-Dame. Il portait continuellement de rudes cilices, avec de petites chaînes de fer et une ceinture de poil de chameau. Outre le temps assigné pour la prière par la règle, il se levait de grand matin pour méditer sur les vérités et les mystères de la religion, et tenait son esprit si étroitement uni à Dieu que sa prière n'éprouvait aucune interruption et ne cessait jamais. Il consacrait toutes ses actions à la gloire de Dieu, vers lequel il tournait souvent son cœur par de fervents élancements et de brûlantes aspirations d'amour ; lorsqu'il célébrait la messe ou récitait l'office de l'Église, il respirait dans toute sa personne un air de piété et d'édification. Il réglait les affaires de l'Ordre, et pourvoyait à tous ses besoins avec la diligence et le zèle les plus infatigables. Il travaillait à inspirer à ses frères l'amour des humiliations, des mépris et des souffrances, à l'imitation de notre divin Rédempteur, dont ils portaient le nom, et il leur représentait fortement, de vive voix et par écrit, la nécessité de vivre conformément aux vœux qu'ils avaient faits, et à l'esprit de l'institut dont ils faisaient profession. Les supérieurs s'engageaient par serment à ne pas permettre aux membres de l'Ordre de posséder quelque chose en propre ; de ne leur rien permettre, en un mot, qui pût le moins du monde faire brèche à leur vœu de pauvreté. Il interrompait la composition de ses ouvrages et toute autre occupation pour s'occuper de ce qui concernait ses frères : « Quand il arrive », leur écrivait-il, « que quelqu'un vient pour me parler, ou m'écrit pour ses affaires ou pour celles de l'Ordre, je quitte tout... Je désire qu'on sache bien que celui qui me traite avec cette sorte de confiance m'attache plus fortement à lui, et que tous tiennent pour certain que je quitte tout lorsque j'ai à rendre service à quelqu'un de mes frères et de mes enfants. Je me sens plus empressé à assister quelqu'un d'entre eux qu'à faire toute autre chose. C'est là le bien que le Très-Haut demande de moi préférablement à tout autre, tant que j'occupe cette charge ». Quand quelqu'un tombait malade, son affection et sa sollicitude pour le consoler redoublaient alors ; il allait le visiter et prenait soin que sa nourriture fût bien préparée et convenablement assaisonnée. Il ne voulut pas renvoyer à sa famille un malade attaqué de pulmonie, disant que les frères malades étaient utiles à la Congrégation par leurs prières, et en fournissant aux autres les moyens de pratiquer les œuvres de miséricorde. « Nous sommes leur père », disait-il en parlant des malades, « et l'Ordre est leur mère. Depuis qu'ils ont quitté père et mère pour se consacrer à Dieu, nous devons remplir à leur égard tous les devoirs de la charité ».
Comme la fonction de prêcher, d'instruire et d'entendre les confessions des pauvres était la fin principale de la Congrégation, il avait soin de préparer ses novices, par une longue pratique et une longue expérience, au ministère apostolique. Il avait en aversion les discours improvisés, les fleurs
VIES DES SAINTS. — TOME IX. 15
2 AOÛT.
de rhétorique, les périodes arrondies, l'éclat et la pompe des expressions. « Si le plus pauvre peuple ne me comprend pas », avait-il coutume de dire, « à quoi bon l'appeler à l'église ? Les volontés ne s'émeuvent pas, et notre prédication reste sans fruit. Je pourrai avoir à rendre compte de toute autre chose, mais non de mes sermons ; j'ai toujours prêché de manière à me faire comprendre de la bonne femme la plus ignorante ». Gardons-nous cependant de penser qu'il fut opposé à l'étude et à l'usage de l'art oratoire dans la prédication. « Moins on sait de rhétorique », observait-il avec raison, « moins on est à portée de savoir s'accommoder à la simplicité du style apostolique. Les Pères grecs et latins étaient des maîtres dans cet art ; c'est pourquoi ils savaient si bien se mettre à la portée de tous, et, quand la circonstance le commandait, s'en servir avec avantage. Si l'art manque, le sermon sera insipide et sans règle ; et, au lieu de pénétrer dans l'esprit ou dans le cœur de l'auditoire, il ne lui inspirera que du dégoût et de l'éloignement pour le prédicateur ». Pour encourager à l'étude de l'art oratoire, il publia deux lettres sur l'éloquence populaire, qu'il envoya à beaucoup d'évêques, de prêtres et de chefs d'Ordres religieux. Il ne mettait pas moins de zèle à presser ses frères de se livrer à l'étude de la théologie morale. « Si vous ne la savez pas », leur disait-il, « vous vous perdez, et vous envoyez vos pénitents en enfer : cette étude ne finit qu'avec la vie elle-même ». Il condamnait le trop de facilité et le trop de sévérité comme également funestes pour les âmes ; s'il apprenait que quelqu'un de ses prêtres fût tombé dans un de ces excès, il n'avait plus de repos ni de consolation. Il inculquait la nécessité d'user de grandes précautions et d'une grande prudence avec les pécheurs d'habitude et de rechute. « Faites bien attention », disait-il, « comment vous absolvez cette classe de pécheurs. Leurs larmes, s'ils en répandent, sont trompeuses ; ils ne pleurent pas par haine pour le péché, mais pour vous forcer à leur donner l'absolution afin de recommencer de nouveau ». Il recommandait de ne pas les renvoyer brusquement du confessionnal, mais de leur montrer de la tendresse et de la sympathie, de leur faire comprendre le malheur de leur état, de leur persuader que l'amendement n'est pas impossible, s'ils veulent avoir recours à la grâce de Dieu et à la protection de la sainte Vierge.
Mais, comme le point capital de son Ordre était d'instruire le pauvre peuple des paroisses de campagne, disséminé dans les endroits les moins fréquentés de la contrée, il fit son occupation constante, pendant trente ans, de visiter toutes les provinces, toutes les villes et villages du royaume, faisant le catéchisme aux enfants, entendant les confessions, et prêchant le peuple. Quand il était arrivé en vue du lieu où devait se donner la Mission, il récitait les litanies de la Sainte Vierge et d'autres prières, pour attirer les bénédictions du ciel. Il se rendait ensuite à l'église principale ; et, après avoir adoré le Saint-Sacrement, il montait en chaire et invitait de la manière la plus pressante le peuple à profiter de la grâce de Dieu dans les exercices spirituels des jours qui allaient suivre.
Tous les jours, matin et soir, les missionnaires prêchaient pour les adultes et faisaient le catéchisme aux enfants. Les trois premiers soirs ils parcouraient les rues les plus populaires, un crucifix à la main, invitant les habitants à se rappeler leurs fins dernières et à venir entendre la parole de Dieu. Alphonse, qui donnait le principal sermon, le soir, avait coutume de prendre la discipline avec une grosse corde, trois fois durant la mission : une fois pendant le sermon sur le péché ; la seconde fois, pendant le sermon sur l'enfer ; et la troisième, pendant le sermon sur le scandale ; et
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 227
quand les femmes étaient sorties de l'église, après le sermon du soir, et qu'il ne restait plus que des hommes, il leur était adressé un sermon sur la componction, pour les exciter à se donner eux-mêmes la discipline. Après ces sermons, on employait trois ou quatre jours de plus dans la voie de la dévotion, comme l'appelait Alphonse ; et, pendant ce temps-là les prédicateurs insistaient sur la nécessité de la prière et sur la passion de Notre-Seigneur, qu'il dépeignait en termes si touchants, que tous les assistants versaient des larmes d'amour et d'attendrissement.
Il y avait encore d'autres sermons pour l'instruction des enfants, des jeunes gens, des femmes non mariées et des veuves, et pour les femmes mariées aussi ; ces sermons étaient appropriés aux besoins et au genre de vie de chacun. La retraite se terminait par une communion générale ; et, après un sermon sur la persévérance, la bénédiction était solennellement donnée à tout le peuple. Le dernier jour de la voie de la dévotion, afin de laisser dans les esprits un souvenir ineffaçable de la Passion, Alphonse érigeait un Calvaire, ainsi qu'il l'appelait, à l'entrée du village ou de la ville. Avec quatre compagnons, portant, comme lui, chacun une pesante croix sur les épaules, il s'avançait vers le lieu où elles devaient être érigées, et, après les avoir plantées en terre, il proposait une pieuse méditation sur les mystères de la Passion, qui produisait une profonde impression dans le cœur de tous les assistants. Durant la Mission, il obligeait ses prêtres à rester sept heures, y compris le temps de la messe, au confessionnal, tous les matins ; et ils ne le pouvaient quitter sans la permission du supérieur. Il leur était défendu de recevoir aucun présent ou récompense quelconque, et leur table était restreinte à la nourriture la plus frugale, qui était fournie par la charité de l'évêque ou de quelqu'un des habitants. C'était assez qu'il parût en chaire pour exciter des sentiments de piété ; et il s'opérait plusieurs conversions pour avoir vu son attitude et ses gestes, même de loin. Au confessionnal, il recevait le pauvre et le riche avec les mêmes sentiments affectueux de compassion, et savait leur suggérer des motifs si puissants, qu'ils n'hésitaient jamais à confesser librement leurs péchés, sans qu'une fausse honte les empêchât de subir volontiers une confusion d'un moment, pour se procurer un pardon et une paix plus durables.
Pour assurer le fruit des missions, il les prolongeait jusqu'à quinze et même trente jours, jusqu'à ce qu'il eût produit une complète réforme parmi le peuple ; et, durant la station il prenait soin de former de pieuses confréries entre les membres des divers rangs de la société, de sorte que, par de mutuels bons exemples et des pratiques de dévotion, les effets de la Mission pussent être solides et durables. Dieu récompensa son zèle par plusieurs prodiges. Un jour, durant une Mission qui se donnait à Amalù, quelqu'un, allant à confesse à la maison où demeurait Alphonse, l'y trouva au moment même où devait commencer le sermon dans l'église ; après avoir fini sa confession, cet homme se rendit droit à l'église, et, à son grand étonnement, trouva Alphonse déjà un peu avancé dans son sermon. Cette circonstance l'étonna fort ; car, à son départ, il avait laissé Alphonse occupé à entendre la confession d'autres personnes dans sa maison, et ne l'avait point vu sortir par la seule porte où il fût possible de passer pour se rendre à l'église. Aussi le bruit se répandit-il dans la ville qu'Alphonse entendait des confessions chez lui en même temps qu'il prêchait dans l'église. Lorsqu'il prêchait sur la protection de la Sainte Vierge, et qu'il exhortait ses auditeurs à recourir à elle avec confiance dans tous leurs besoins, il s'écria tout à coup : « Oh ! vous êtes trop froids dans vos prières à notre
2 AOÛT.
sainte Dame! Je vais la prier pour vous». Il se jette alors à genoux dans l'attitude de la prière, les yeux élevés vers le ciel; et tous ceux qui étaient présents le virent élevé de plus d'un pied en l'air, et tournent vers une statue de la Sainte Vierge qui se trouvait auprès de la chaire. Le visage de Notre-Dame jetait des rayons de lumière, qui se reflétaient sur le visage d'Alphonse, qui était alors en extase. Ce spectacle dura environ cinq ou six minutes, pendant lesquelles le peuple criait: « Miséricorde, miséricorde! Miracle, miracle!» Et chacun de fondre en larmes. Mais le Saint se relevant, s'écria d'une voix forte: « Réjouissez-vous, la Sainte Vierge a exaucé votre prière ». Avant que les missionnaires quittassent la ville, Alphonse prédit qu'il y aurait un tremblement de terre le lendemain, et l'événement confirma la vérité de ses paroles.
Ces travaux apostoliques et ces actions miraculeuses remplirent tout le royaume du bruit de la sainteté et de la science du Saint; le roi et le haut clergé résolurent de l'élever à la dignité épiscopale. Il fut d'abord nommé à l'archevêché de Palerme; mais, par ses ferventes prières et ses mortifications, il réussit à obtenir de Dieu qu'on ne le forçât point d'accepter cette dignité. Peu de temps après, l'évêché de Sainte-Agathe des Goths étant devenu vacant, le pape Clément XIII l'y nomma, d'après la connaissance personnelle qu'il avait de ses mérites, et sans qu'il lui fût venu de recommandations d'ailleurs. Alphonse écrivit les lettres les plus pressantes à plusieurs de ses amis et au Pape lui-même, dans lesquelles il leur représentait son incapacité, son âge avancé, le faible état de sa santé et son vœu de n'accepter aucun bénéfice, et suppliait qu'on le déchargeât d'un fardeau si pesant. Le soir qu'il avait reçu sa lettre, le Pape penchait à le rassurer en accédant à sa demande; mais le lendemain matin il ordonna à son secrétaire, le cardinal Négroni, d'informer Alphonse que c'était sa volonté positive qu'il acceptât l'évêché. Le cardinal demanda si Sa Sainteté ne lui avait pas dit, le soir précédent, qu'elle penchait à se rendre à ses vives instances: « C'est vrai », reprit le Pape, « mais le Saint-Esprit m'a inspiré depuis de faire le contraire ». Aussitôt que le cardinal Spinelli, à qui Alphonse avait écrit sur ce sujet, eut appris ce que le Pape avait dit, il s'écria immédiatement: « C'est la volonté de Dieu, la voix du Pape est la voix de Dieu ». Quand Alphonse reçut la lettre du cardinal Négroni, il inclina la tête et dit: *Obmutui, quoniam tu fecisti; gloria Patri, etc.* : « Je me suis tu, puisque vous l'avez voulu ainsi; gloire au Père », etc.; puis, plaçant la lettre sur sa tête, il répéta plusieurs fois ces paroles: « Dieu veut que je sois évêque; eh bien ! je serai évêque. Le Pape l'a ordonné, je dois obéir ». Les craintes que lui inspirèrent la responsabilité et les devoirs de sa nouvelle dignité le jetèrent dans une fièvre si violente qu'on désespéra de sa vie. Le Pape fut profondément affligé en apprenant le danger dans lequel il se trouvait, sans changer cependant de résolution à son égard. « S'il en meurt, nous lui envoyons notre bénédiction apostolique; s'il en revient, nous désirons le voir à Rome ». Alphonse se rétablit et partit aussitôt pour Rome. Ses frères, affligés de la perte d'un tel père, s'adressèrent au Pape par l'entremise de la Congrégation des cardinaux chargés des affaires des évêques et des Ordres religieux, et obtinrent qu'il fût confirmé dans son office de supérieur de l'Ordre, le 25 mai de cette année 1762.
A son arrivée à Rome, le Pape étant parti pour Castel-Gondolfo, le Saint résolut de visiter la sainte maison de Notre-Dame de Lorette. Il célébrait la messe tous les matins dans ce sanctuaire vénérable, et passait plusieurs heures dans la contemplation de la bonté et de l'amour du Fils éternel de
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE.
Dieu, qui, pour nous, a daigné habiter dans cette humble et pauvre demeure. Son visage rayonnait d'amour lorsqu'il baisait tous les objets qui avaient appartenu à la sainte Famille ; c'était une source d'édification et de piété pour ses compagnons d'être témoins de sa ferveur et de la vénération avec laquelle il honorait ce sanctuaire, consacré par la présence d'un Dieu fait homme.
De retour à Rome, il fut reçu par le Pape et les cardinaux avec toutes sortes de marques d'estime et de vénération. Il fut sacré évêque dans l'église de Sainte-Marie, *sopra Minerva*, le 20 juin 1762, dans la soixante-sixième année de son âge. Il fit ses préparatifs de départ, et quitta Rome immédiatement pour se rendre dans son diocèse. Il s'arrêta quelques jours à Naples pour arranger les affaires de son Ordre, et prit le chemin de Sainte-Agathe, malgré les représentations de ses amis, qui lui disaient qu'il était extrêmement dangereux d'y aller à cette époque de l'année. Il fut reçu avec de grands témoignages de joie par le peuple, qui déjà avait conçu de lui une haute opinion et une haute estime, d'après la réputation de vertu et de sainteté qui l'y avait précédé.
Il avait déclaré son opinion et tracé des règles de conduite pour les évêques dans l'accomplissement des devoirs de leur charge, dans un petit volume publié par lui sur cette matière : le reste de sa vie ne fut que la copie trait pour trait de ce qui est écrit dans ce livre. Il continua de pratiquer, dans ses habits, dans l'ameublement de son palais et sa manière de vivre, la même pauvreté rigoureuse qui l'avait distingué dans la Congrégation. Les vases sacrés dont il se servit étant évêque étaient des plus pauvres ; on y voyait peu d'argent ; et ce peu d'argent fut consacré au soulagement des pauvres aussi bien qu'une voiture et deux mules qui lui avaient été données par son frère, et qu'il vendit plus tard pour la même destination. Il couchait, comme auparavant, sur une paillasse, et ses appartements étaient si complètement dépourvus de meubles, que, quand par hasard un étranger venait le visiter, il était obligé d'emprunter des lits, du linge et de la vaisselle pour son usage ; et, en plusieurs occasions, sa charité le mit hors d'état de faire face aux dépenses mêmes les plus médiocres. Sa nourriture était des plus communes, et il y mêlait encore de l'absinthe et d'autres herbes amères : au point que les pauvres qui affluaient vers lui, refusaient de manger ce qu'il leur en laissait. Il n'avait que peu de domestiques, qu'il traitait, en toute occasion, avec la plus grande bonté et la plus grande douceur. Ses mortifications semblaient augmenter en rigueur et en nombre ; et, un jour, son secrétaire fut obligé de forcer la porte de sa chambre et de lui arracher la discipline des mains, de crainte que la violence des coups qu'il se portait ne lui donnât la mort. Il passait une grande partie de la nuit en prières, après avoir été occupé tout le jour des affaires de son diocèse. Un des chanoines de la cathédrale le priait un jour de prendre un instant de repos, jusqu'à ce que son mal de tête fût passé ; il répliqua que, s'il attendait cela, il ne serait jamais en état de se remettre à l'œuvre, parce que son mal de tête ne le quittait jamais.
Dans le soin avec lequel il remplissait les devoirs de sa charge, il se montra un parfait imitateur du zélé et infatigable saint Charles Borromée. Durant les treize années de son épiscopat, il ne fut jamais absent de son diocèse, pendant l'espace même de trois mois, ainsi que le permet le concile de Trente ; il ne s'en absentait que pour un temps très-court, dans trois occasions d'urgente nécessité : deux fois pour les affaires de son Ordre ; et l'autre, d'après un commandement exprès de ses directeurs, à cause de sa
2 AOÛT.
santé. Il travailla à réformer les mœurs et à exciter un véritable esprit de piété dans tout son diocèse, par ses discours privés non moins que par ses sermons et ses missions. Chaque année, il visitait une moitié de son diocèse, et, avant de commencer sa visite, il faisait une neuvaine avec son peuple pour faire descendre les bénédictions du Seigneur sur ses travaux. Durant la visite, il refusait toute espèce de présent, de quelque mince valeur qu'il fût, disant que c'était contraire aux canons. Il entendait la confession de ceux qui lui en manifestaient le désir et adressait des instructions au peuple. S'il y avait des malades qui n'eussent pas reçu le sacrement de Confirmation, il s'empressait d'aller le leur administrer chez eux, malgré l'intempérie de l'air, le mauvais état des routes et toutes les autres difficultés qui pouvaient se rencontrer; et tant que sa santé le lui permit, il eut soin de visiter tous les malades à domicile. Il n'entreprenait jamais rien qui eût rapport à son diocèse sans avoir auparavant imploré la lumière divine par de ferventes prières; dans les affaires d'importance majeure, il se défiait de son propre jugement et réclamait les conseils des autres évêques, sur lesquels il fondait sa confiance. Mais ce qu'il désirait par-dessus tout, c'était d'inspirer à son clergé un esprit de piété, de science, de moralité et de zèle pour l'honneur de la religion; dans ce but, il remit en vigueur les règlements des canons des synodes ou de ses prédécesseurs relativement aux habits et à la conduite des ecclésiastiques. Il s'appliquait à les rendre le modèle de leur troupeau et chargeait des prêtres d'une vie irréprochable de l'informer des défauts qu'ils commettaient dans l'observation de leurs devoirs, afin qu'ils en fussent sur-le-champ corrigés. Il examinait avec soin tous ceux qui se présentaient pour la réception des saints Ordres et pour obtenir des bénéfices; non content de faire subir un sévère et rigoureux examen à ceux qui venaient demander des pouvoirs pour entendre les confessions, il les instruisait lui-même pendant plusieurs jours dans la partie pratique de cet important devoir; ces pouvoirs accordés, celui qui les avait obtenus était obligé de revenir après un certain temps pour subir un second examen et en obtenir la confirmation. Il établit des conférences une fois par semaine dans toutes les parties de son diocèse, sur des questions de théologie morale et commanda à tous les ecclésiastiques d'y assister, sous des peines sévères; il y assistait lui-même régulièrement, et quand sa santé le forçait de garder le lit, il voulait que la conférence se tînt dans sa chambre. Il composa son *Dominicale*, ou cours abrégé de discours pour les dimanches, pour l'usage de ses prêtres dans leurs sermons et explications de l'Évangile de chaque dimanche; et son *Selva*, ou matériaux pour sermons et instructions à l'usage des prêtres dans leurs retraites spirituelles et leurs lectures particulières, accompagnés d'instructions pratiques sur les exercices des missions.
Il ne veillait pas avec moins de diligence sur les étudiants qui se destinaient à l'état ecclésiastique; il visitait son séminaire deux fois la semaine et ne négligeait rien pour affermir dans leurs cœurs encore tendres l'amour de la piété et le désir de se consacrer entièrement au Seigneur. Il composa des airs pieux qu'ils devaient chanter pendant le temps de leurs récréations. Il ne voulait pas qu'ils quittassent le séminaire pendant les vacances, de crainte qu'ils ne perdissent leurs habitudes de diligence et de régularité et ne prissent l'esprit du monde.
On concevra aisément avec quel zèle il travaillait à extirper les scandales de son diocèse et à propager la moralité et la piété parmi son peuple. Il en expulsa une troupe de comédiens, de peur que leur manière de vivre ne corrompît son troupeau, et procéda avec la même fermeté contre tous
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 231
ceux qui menaient une vie scandaleuse, sans égard pour leur rang ou l'influence qu'ils avaient à la cour. Il convertit plusieurs pécheurs publics par sa douce et persuasive éloquence et leur procura une retraite et des moyens de subsistance, de crainte que la pauvreté ne les fît retourner à leurs voies corrompues; mais il chassa de son diocèse ceux qu'il trouva incorrigibles. Ayant appris qu'une de ces femmes perdues avait profité de son absence pour y rentrer, il en fut profondément affligé, et comme on lui demandait la cause de sa douleur, il répondit : « C'est parce que je suis évêque »; et à l'instant même, sans envisager le danger auquel l'exposait son retour, car c'était pour cause de santé qu'il avait quitté son diocèse, il revint à Arienzo, fit venir cette femme en sa présence et lui parla avec tant de force et d'énergie qu'elle tomba à ses pieds, renonça dès lors à ses mauvaises habitudes et se retira dans une maison de refuge, où elle devint un modèle de sincère conversion et de vie exemplaire.
Le zèle et la charité du saint évêque étaient constamment dirigés vers l'instruction et l'avancement spirituel de son troupeau. Il bâtit et répara les églises, forma de nouvelles paroisses et fournit des fonds pour l'entretien et la subsistance des prêtres au soin desquels il les confiait; il introduisit la louable pratique de proposer une méditation sur la passion de Notre-Seigneur et autres sujets appropriés aux besoins du peuple, le matin à la première messe; il ordonna qu'on fît tous les soirs l'exposition du Saint-Sacrement et qu'on récitât de pieuses prières en l'honneur de Notre-Seigneur, qui y est présent; et les samedis, il ne manquait jamais de proclamer la gloire et les louanges de Notre-Dame, afin que tous les cœurs brûlassent d'amour et de dévotion pour elle. Il établit des confréries parmi son troupeau comme moyens propres à porter les fidèles à fréquenter les Sacrements et à venir entendre la parole de Dieu; il entretenait l'esprit de leur fondation en prêchant souvent. Un soir qu'il prêchait, pendant une retraite, la confrérie des hommes d'Arienzo, sur la protection de la sainte Vierge, il fut tout à coup ravi en extase; son visage brilla d'un tel éclat que toute l'église fut éclairée d'une clarté inaccoutumée, et il s'écria : « Voyez comme la sainte Vierge vient répandre des grâces parmi nous ! prions-la, et nous obtiendrons tout ce que nous demanderons ».
Quand Alphonse prit possession de son siège, il résolut d'en administrer le temporel, de manière qu'à l'exception d'une somme modique, nécessaire pour sa subsistance et autres dépenses indispensables, tout le revenu en serait pour les pauvres. A cet effet, il ne se réserva pour lui-même que le revenu que lui avait laissé son père, et donna tout le reste aux pauvres, qui, tous les soirs, encombraient les portes de son palais; il ne pouvait souffrir que personne se retirât mécontent de lui, et, lorsqu'il sortait, il était environné de troupes de mendiants, auxquels, nul excepté, il donnait quelques secours soit de ses propres mains, soit par l'entremise des autres; bien plus, il ordonna à son intendant de distribuer du pain et de l'argent, tous les samedis, à la porte de son palais, à tous ceux qui se présenteraient. Mais, non content de ces charités publiques, il obligeait ses prêtres à lui donner des listes exactes de toutes les personnes qui se trouvaient dans le besoin et que la honte empêchait de demander. Il leur donnait des pensions mensuelles, ou leur envoyait des secours en argent, linge ou autres nécessités. Il fit la recherche des prêtres qui étaient incapables de dire la messe, ou qui se trouvaient dans une extrême pauvreté, ainsi que des pauvres malades et âgés, incapables de travailler; des veuves chargées de nombreuses familles, et des orphelins privés de leurs parents, afin de les assis-
2 AOÛT.
ter; en un mot, les nécessiteux de toute classe étaient soutenus par sa charité. Il prenait un soin particulier des jeunes filles pauvres; il pourvoyait à toutes les nécessités, et, si elles venaient à se marier, il leur payait une dot et meublait leur maison. Il envoyait de l'argent aux pauvres prisonniers dans leur prison, secouait leurs familles ou les délivrait de prison en s'arrangeant avec leurs créanciers. On trouva, calcul fait, que les sommes qu'il dépensait en œuvres de charité surpassaient de beaucoup toutes les dépenses de sa maison et celles exigées par son rang, aussi bien que le salaire de tous ses serviteurs. Il rendait la justice gratuitement et entretenait à ses frais un prêtre pour défendre les pauvres prêtres et autres personnes dans les cours ordinaires de la justice. Ces charités le réduisaient à une telle pauvreté, qu'il fut souvent obligé d'emprunter de quoi payer les dépenses de sa table. Un jour, qu'une personne était venue lui demander sept ducats pour satisfaire un créancier qui la menaçait de la prison, il n'avait pas même à sa disposition une somme si modique, et s'engagea à la payer par termes de mois en mois; et comme il en restait à peu près deux termes à payer lorsqu'il résigna son évêché, il paya tout avant de quitter le diocèse.
Mais ce n'était rien en comparaison de ses charités dans la grande disette qui affligea toute l'Italie en 1764. Il vendit la voiture et les mules qui lui avaient été données par son frère, et n'épargna même pas son anneau pastoral et sa crosse en or. Il réduisit sa table à une portion de pain et de soupe, à laquelle il ajoutait parfois quelques fruits, et engagea sa famille à faire de même pour le bien des pauvres. N'ayant plus autre chose dont il put disposer, il fut sur le point de vendre son rochet et sa montre; mais ses serviteurs lui représentèrent qu'il en avait besoin pour régler son temps. Il obtint de son frère et d'un des membres de son clergé des secours en grains et des fèves, qu'il distribua, sans perdre de temps, aux pauvres. Il recommanda instamment la charité aux autorités civiles, aux ecclésiastiques et aux communautés religieuses, et réprimanda sévèrement le supérieur d'un couvent qui avait montré de la parcimonie dans ses aumônes. Un jour il trouva sa chambre pleine de pauvres gens qui réclamaient son secours : « Mes enfants », leur dit-il les larmes aux yeux, « je n'ai plus rien à vous donner ; j'ai vendu ma voiture, mes mules et tout ce que j'avais; je n'ai plus d'argent, et je ne peux plus trouver personne qui veuille m'en prêter ». A ces mots, ils se mirent à verser des pleurs, et après avoir mêlé ses larmes aux leurs, il passa dans une autre chambre, et laissa ses serviteurs leur distribuer des aumônes.
Durant tout le temps qu'il fût évêque de Sainte-Agathe, il eut beaucoup à souffrir du côté de la santé du corps; dans trois occasions, son mal le réduisit à l'état de faiblesse le plus extrême; et cependant il continua de remplir tous les devoirs de sa charge et de pourvoir à tous les besoins de son diocèse. Le zèle infatigable avec lequel il travailla à procurer le bien de son troupeau le porta à prêcher tous les jours pendant une neuvaine qui se fit pendant le mois d'août, pour obtenir de la pluie dans un temps de sécheresse. Cet exercice, après une longue maladie, la chaleur de la saison et sa faiblesse naturelle occasionnèrent un rhumatisme général qui paralysa le mouvement de tous ses membres et lui courba tellement la tête, qu'il ne lui fut plus possible de dire la messe ou même de se coucher sans incommodité. On découvrit, après sa mort, que les six vertèbres du cou ne faisaient plus qu'un même os solide avec les cartilages qui s'y trouvent. Mais, après plusieurs mois de douleurs et de souffrances cruelles, la fièvre qui accompagnait le rhumatisme le quitta, et la plaie qui avait été occasionnée par la
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 233
courbure de la tête, et qui, comme il paraissait vraisemblable, venant à se gangrener, devait dans peu lui causer la mort, se guérit; mais sa tête resta tellement inclinée sur sa poitrine les dix-sept dernières années de sa vie, qu'il ne pouvait plus boire que quelques gouttes à la fois, et fut par conséquent dans l'impossibilité de dire la messe. Il continua encore à prêcher et à assister aux examens de ceux qui se présentaient pour recevoir les saints Ordres ou obtenir des pouvoirs pour entendre les confessions, et aux conférences ecclésiastiques de son clergé. Quelque temps après, cependant, il suivit l'avis de quelques savants théologiens, qui lui déclarèrent qu'il pouvait très-bien dire la messe et recevoir le calice, assis et assisté par un prêtre en étole et en surplis; mais il refusa d'adhérer aux conseils de certains autres qui voulaient lui persuader de recourir au Pape, pour en obtenir la permission de se servir pour cela d'un tube, disant qu'il aimait mieux ne pas dire la messe du tout que de solliciter un privilège qui était réservé au souverain Pontife.
Depuis longtemps il avait le désir de renoncer à la charge épiscopale, que l'obéissance seule l'avait contraint d'accepter. Il consulta plusieurs hommes de science et de prudence; et, de leur consentement, il écrivit au pape Clément XIII, et lui exposa les raisons qui l'avaient déterminé à faire cette démarche; mais le Pape lui répondit que son nom seul suffisait pour le bon gouvernement de son diocèse. Il s'adressa de même au Pape suivant, Clément XIV, qui lui écrivit, pour toute réponse, qu'une seule prière faite par lui sur son lit, pour le bien de son diocèse, était d'un plus grand poids aux yeux de Dieu que mille visites et que mille coups de discipline donnés jusqu'au sang. Il continua donc d'administrer son diocèse, attendant, comme il disait, l'avènement d'un nouveau Pape pour en être déchargé. Le 21 septembre 1774, il tomba dans un sommeil paisible qui dura jusqu'au lendemain, lorsque tout à coup il agita sa sonnette. Ses serviteurs coururent à lui en alarme, et lui demandèrent ce qu'il avait; car il était depuis deux jours sans manger ni parler: « Cela peut être », répliqua-t-il, « mais ne savez-vous pas que j'étais à assister le Pape qui vient de mourir? » Quelque jours après, on sut en effet que Clément XIV était mort précisément au jour et à l'heure même où Alphonse avait appelé les gens de sa maison pour leur annoncer sa mort. Aussitôt qu'il eut appris l'élection de Pie VI, il lui écrivit une lettre pleine d'humilité; et, après quelques jours de délai, il en reçut une réponse favorable, dans laquelle le Pape déplorait les circonstances qui obligeaient le Saint à se démettre, ajoutant qu'il acceptait sa démission en faisant droit aux fortes et justes raisons qu'il avait alléguées. Aussitôt que le Saint reçut la lettre du Pape, il s'écria: « Dieu soit loué, car il m'a ôté une montagne de dessus les épaules! » Dans sa supplique, il n'avait point réclamé de pension; mais le Pape lui assigna une pension annuelle de huit cents ducats sur les revenus de son évêché. Il mit en ordre les affaires de son diocèse, et, vers la fin de juillet 1775, il se retira au milieu des lamentations de son troupeau dans la maison de son Ordre de Saint-Michel degli Pagani, disant, au moment où il montait sur les degrés: *Gloria Patri*: « Cette croix que je porte sur ma poitrine, et qui était si pesante lorsque je montais les degrés du palais, est devenue maintenant légère, très-légère ».
Les Pères de la maison avaient meublé une chambre pour lui; mais il pria qu'on le laissât vivre comme le reste des frères; et en tout, autant que sa santé lui pouvait permettre, il se conformait à la règle de l'Ordre, comme s'il n'eût été qu'un simple religieux. Il observait la même pauvreté
2 AOÛT.
rigide, pour avoir les moyens d'assister les pauvres, à l'égard desquels il déployait toujours la même tendresse et la même compassion qui l'avaient rendu le père des pauvres de son diocèse. Malgré ses infirmités, il prêchait tous les samedis et tous les dimanches dans l'église de Saint-Michel et en d'autres lieux du voisinage, pour l'édification de tous ceux qui l'entendaient. Toujours animé du même zèle pour le salut de son prochain, il continua de composer et de publier des ouvrages spirituels pour leur instruction. Un de ces livres, intitulé : *La conduite merveilleuse de la divine Providence dans la sanctification des âmes par Jésus-Christ*, fut dédié par lui au pape Pie VI, qui lui écrivit une lettre dans laquelle il le remerciait, disait-il, plus que s'il lui avait offert quelqu'un de ces objets auxquels le monde attache le plus de valeur. Il encourageait les missionnaires de sa Congrégation dans leurs travaux, et se joignait à eux par ses prières ; jamais il n'était plus heureux que lorsqu'il apprenait que la mission avait bien réussi.
A partir du 9 novembre 1779, il fut incapable de dire la messe, et dut se contenter de recevoir la sainte communion tous les matins, jusqu'à sa mort. Il continua d'observer sous tout autre rapport la même rigueur de mortification, quant à la quantité et à la qualité de la nourriture : faisant enlever de sa table tout ce qui n'était pas, comme il le disait, de la nourriture ordinaire des pauvres, c'est-à-dire ce qui n'était pas de la nature la plus insipide. Son confesseur, auquel il obéissait en tout, lui interdit l'usage de la discipline et ses autres pratiques habituelles de mortification du corps ; ce qui fit qu'il remit secrètement à son serviteur la boîte qui contenait ses instruments de pénitence, pour les détruire. Il plut à Dieu que sa vertu fût mise aux plus rudes épreuves. Il fut assailli de si fortes tentations contre la foi qu'on l'entendait par toute la maison, poussant des cris, frappant du pied la terre et appelant Jésus et Marie à son secours : car il était un vrai fils de l'Église catholique. Ses doutes le troublaient même pendant son sommeil. Il n'avait pas moins à souffrir des tourments que lui causaient ses doutes et ses scrupules de conscience ; d'où il arrivait que souvent il envoyait chercher un de ses directeurs à une heure avancée de la nuit ; ou qu'après avoir fait écrire ses doutes sur un morceau de papier par le frère convers qui restait à ses côtés, il les envoyait à son directeur. Mais du moment qu'il avait reçu de leur part l'ordre de tenir son esprit en paix, il était parfaitement calme et tranquille, parce qu'il avait déjà mis en principe, dans un de ses livres qui a pour titre : *La Paix des âmes scrupuleuses*, qu'en pareil cas, la seule règle à suivre était une obéissance parfaite à un confesseur prudent et éclairé : et c'est en effet ce qu'il enseigna toujours en précepte comme en pratique. Il se soumettait en tout, même dans les points les moins importants, à son confesseur et aux supérieurs de la maison où il vivait ; de sorte que toute sa vie fut un modèle parfait d'obéissance.
Dans les dernières années de sa vie, il fut affligé de surdité, d'une perte presque totale de la vue, et d'une hernie qui lui causait de continuelles douleurs et les souffrances les plus aiguës. Il ne pouvait rester couché ; et il fallait le soutenir avec des oreillers pour qu'il pût avoir un peu de repos. Lorsque ses maladies s'aggravaient, il répondait à ceux qui s'informaient de l'état de sa santé : « La mort me serre de près, mais je n'ai point d'autre désir que Dieu seul : Dieu seul ! Dieu seul ! » Dans les souffrances corporelles, comme dans ses peines intérieures, il fut la parfaite copie du modèle qu'il avait déjà tracé pour l'instruction des autres. Dans son livre de *La Conformité à la volonté de Dieu*, il avait représenté la patience avec laquelle il endurait ses propres afflictions, comme le plus haut degré de vertu.
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 235
De même, il cherchait à exciter dans son âme les sentiments de la foi la plus vive aux doctrines et aux mystères de notre sainte Église, ainsi qu'il y avait encouragé et exhorté les autres dans ses ouvrages. Tels étaient ses Vérités de foi et le Triomphe de l'Église ou Histoire des hérésies, écrits contre les faux principes politiques et religieux des Déistes et des Matérialistes du dernier siècle ; son Essai dogmatique contre les prétendus réformateurs, qui est une défense des décisions doctrinales du saint concile de Trente ; et ses Victoires des martyrs, dont il proclama les exemples, pour encourager les fidèles à rester fermes et prêts à mourir pour la foi. Il ne travailla pas avec moins d'énergie, par ses écrits et ses sermons, et plus encore par son exemple, à allumer dans tous les cœurs une foi et une piété ferventes envers Notre-Seigneur dans le saint Sacrement. Quelquefois, comme si, dans ses transports d'amour, il eût vu Jésus des yeux du corps, il s'écriait : « Jetez les yeux sur lui, voyez comme il est beau, aimez-le ! » Pour répandre cet amour par tout l'univers, il publia ses *Visites au saint Sacrement pour tous les jours du mois*. Un jour de vendredi saint, ne se trouvant pas en état, à cause de sa santé, de recevoir ce gage précieux du divin amour, il en fut tellement affligé, qu'il lui survint un violent accès de fièvre qui, malgré une saignée qu'on lui fit subir, ne cessa pas qu'il n'eût reçu la communion le jour suivant. Il a déployé sa tendre affection pour la Passion de Jésus, dans ses sermons et dans les trois livres dont voici les titres : *Réflexions sur la Passion*, *l'Amour des âmes*, et *Traits de feu*. Il recommandait à ses missionnaires la pratique de prêcher au peuple sur la Passion de Jésus, comme étant un moyen plus efficace de produire des conversions durables parmi les pêcheurs, que les plus terribles méditations sur les jugements de Dieu : « Parce que », disait-il, « ce que l'amour ne peut faire, la crainte ne le pourra pas non plus ; et quand une âme est attachée à Jésus crucifié, elle n'a plus lieu de craindre ».
Pour propager l'amour de Jésus dans sa sainte enfance, qui était une de ses dévotions favorites, il composa sa *Neuvaine pour Noël*. Il prêcha aussi avec une ferveur extraordinaire sur la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, dont il introduisit l'office dans son diocèse. Nous avons déjà parlé de sa tendre affection envers la sainte Vierge. Un jour qu'il arriva à son directeur de lui exprimer la confiance qu'il avait qu'elle lui apparaîtrait au moins à l'heure de sa mort, comme souvent elle avait daigné apparaître à plusieurs de ses serviteurs : « Sachez », dit Alphonse, « que dans mon enfance, j'ai souvent conversé avec Notre-Dame, et qu'elle m'a dirigé dans toutes les affaires de l'Ordre ». Son directeur lui demanda à plusieurs reprises ce qu'elle lui avait dit, mais il n'en obtint jamais que cette réponse : « Elle m'a dit tant de belles choses ! elle m'a dit tant de belles choses ! » Il déclara la sainte Vierge la protectrice de son Ordre, et chercha à encourager la dévotion envers elle, comme un moyen puissant d'obtenir la grâce divine. « Des réformateurs », disait-il, « représentent la dévotion à Marie comme injurieuse à Dieu, ils lui dénient le pouvoir dont elle jouit, et attaquent sa puissante intercession ; il est donc de notre devoir de montrer, pour l'intérêt de nos auditeurs, combien elle est puissante auprès de Dieu, et combien il se plaît à la voir honorée ». Ces sentiments de dévotion envers la sainte Vierge se trouvent exprimés dans ses *Gloires de Marie*. Après Marie, c'était pour son chaste époux saint Joseph qu'il ressentait une dévotion particulière, et aussi pour sainte Thérèse, dont il plaçait les noms avec ceux de Jésus et de Marie au commencement de tout ce qu'il écrivait.
Comme preuve de sa vénération profonde pour le Pape, le chef visible
2 AOÛT.
de l'Église, le représentant de Jésus-Christ sur la terre, nous n'avons besoin que de citer son *Vindictæ pro suprema Pontificis potestate adversus Justinum Febronium*, composé pour réfuter les opinions jansénistes avancées par cet auteur. Dans le même but, il écrivit trois autres traités en latin : le premier, pour prouver et défendre l'infaillibilité du Pape dans ses décisions sur la foi et la morale ; le second, pour établir sa suprématie sur les Conciles œcuméniques comme sur les autres ; dans le troisième, qui a pour titre : *De justâ prohibitione et abolitione librorum nocuæ lectionis*, il soutient le droit qu'a le Pape de prohiber la lecture des livres dangereux pour la foi et les mœurs, et réfute l'opinion de ceux qui prétendaient que ces sortes de lectures étaient légitimes. « Je suis prêt », écrit-il dans une de ses lettres, « à verser mon sang pour la défense de la suprématie du Pape ; car, ôtez-lui cette prérogative, et l'autorité de l'Église est réduite au néant ! » « Sans ce juge suprême », dit-il dans une autre occasion, « sans ce juge suprême pour trancher les controverses, la foi est perdue. Ce juge n'existe pas chez les hérétiques, et c'est ce qui cause parmi eux la confusion et les diversités d'opinions ; car chacun est son propre juge ».
Avec quelle ferme confiance ne s'écriait-il pas : « Mon Jésus, vous êtes mort pour moi ; votre sang est mon espérance et tout mon salut ! » Sur cette confiance dans les miséricordes du Seigneur, il se reposait comme sur une ancre de salut, dans ses tentations et ses troubles intérieurs, non moins que dans toutes les difficultés contre lesquelles il eut à lutter pour s'arracher du monde et pour fonder et établir son Ordre, malgré sa pauvreté et la malice de ses ennemis. Nous n'osons parler de son tendre amour pour Dieu. Dans son ouvrage intitulé : *Pratique de l'amour de Jésus*, il a mis en évidence ce divin amour, qui fut le principal ressort de toute son existence ; et, quant à sa charité pour le prochain, il suffira de dire, en outre des preuves déjà données, qu'il assigna à chacun des jours de la semaine une classe particulière de ses semblables, pour lesquels il ordonna aux membres de son Ordre d'offrir à Dieu leurs prières. Tous les soirs la cloche devait sonner dans toutes leurs maisons pour inviter ceux qui les habitaient à réciter le psaume *De profundis* pour les âmes du purgatoire, que le Saint, dans tout le cours de sa vie, s'efforça de délivrer par des prières, des indulgences, des mortifications, et spécialement en offrant pour elles le saint sacrifice de la messe. Une autre preuve de l'esprit de paix et de charité dont il était rempli pour ses semblables, c'est que, quoiqu'il fût d'un caractère naturellement vif et colérique, il savait si bien se réprimer que les reproches et les affronts ne lui arrachèrent jamais une seule réponse dure. Son humilité égalait ses autres vertus. Quand ses amis lui parlaient des conversions qu'il avait opérées et du bon ordre qu'il avait établi dans son diocèse, il les interrompait et rapportait tout à Dieu. Un jour aussi, un religieux de ses amis, entrant dans sa chambre, le vit élevé en l'air, les bras étendus vers les images de Jésus et de Marie ; mais le Saint ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il fut couvert de confusion et lui dit : « Quoi ! vous voilà ? Je vous enjoins de ne parler de cela à personne ». Il chercha de même à cacher un miracle qu'il avait opéré, en donnant l'usage de la parole à un jeune homme qui n'avait jamais pu proférer un seul mot. Le Saint lui fit un signe de croix sur le front, et lui donna une image de la sainte Vierge à baiser, en lui ordonnant de dire ce que représentait cette image ; le jeune homme répondit sur-le-champ même : « La sainte Vierge ».
Ce fut en pratiquant ces vertus et en opérant tous ces merveilleux
SAINT ALPHONSE-MARIE DE LIGUORI, DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 237
effets, que le saint homme atteignit le terme de sa carrière terrestre. Le 13 septembre 1786, il dit à un père Carmélite qui avait coutume de venir le visiter chaque année en ce mois-là : « Père Joseph, l'année prochaine vous me trouverez mort, et nous ne nous reverrons plus sur cette terre ; priez pour moi le Seigneur et Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le 18 juillet de l'année suivante, il fut attaqué, indépendamment de ses maux habituels, d'une violente dysenterie et d'une fièvre aiguë, de sorte qu'il vit clairement que sa fin était proche. Il plut à Dieu de le délivrer de ses scrupules et anxietés ordinaires de conscience, pour qu'il pût sortir en paix de ce monde. Il se confessa fréquemment pendant sa maladie et reçut la sainte Eucharistie tous les matins. Ses religieux se relevaient tour à tour à ses côtés, et lui suggéraient des pensées pieuses et des actes de vertu. Le 23 de ce mois, on jugea nécessaire de lui administrer le saint sacrement d'Extrême-Onction, et deux jours après il communia en Viatique avec une telle ferveur et un si ardent désir de recevoir Notre-Seigneur qu'il répétait à tout instant : « Donnez-moi le corps de Jésus-Christ ; quand Jésus va-t-il venir ? Donnez-moi Jésus-Christ ». Au moment où le prêtre lui apporta le Saint-Sacrement, il s'écria dans la plénitude de sa joie : « Venez, mon Jésus ! » Après l'avoir reçu, il demeura longtemps plongé dans une méditation profonde et produisant des actes de remerciement. Ses religieux le prièrent de leur donner sa bénédiction et de prier Dieu pour eux ; il leva sa main, et les bénit en disant : « Que la bénédiction du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, descende sur vous et y demeure à jamais ! » Ensuite il bénit toutes les maisons et tous les Pères de sa Congrégation, la capitale et son ancien diocèse, et ajouta avec un redoublement de ferveur : « Je bénis les Pères de ce royaume et les États du Pape, le roi et tous les généraux, les ministres et les juges qui invoqueront les Saints et agiront selon la justice ! »
Quatre jours avant sa mort, il fut saisi de si violentes convulsions, et la gangrène, dont il a déjà été parlé, avait pris un tel degré d'accroissement qu'il perdit l'usage de la parole ; mais il continua d'accompagner ses religieux dans les prières qu'ils récitaient pour lui, et ouvrait sa bouche avec beaucoup de joie et de satisfaction pour recevoir le Saint-Sacrement. Quand on prononçait les saints noms de Jésus et de Marie, il semblait reprendre de nouvelles forces ; et comme la veille même de sa mort on lui présentait une image de la sainte Vierge, il ouvrit les yeux et les fixa sur cette digne Mère du Fils de Dieu, qu'il avait toujours réverée et aimée comme sa mère ; son visage parut tout rayonnant de joie et d'amour. Peu après il tomba en agonie ; mais il resta si calme et si paisible, que les Pères qui étaient autour de lui ne s'aperçurent pas qu'il était près de rendre le dernier soupir. Tandis que ses religieux récitaient pour lui de ferventes prières et versaient des larmes en abondance, il pressa fortement contre sa poitrine le crucifix et l'image de la sainte Vierge, et passa ainsi à la gloire de Jésus et à la paix des Saints, le mercredi 1er août 1787, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, dix mois et cinq jours.
Le lendemain, son corps fut enterré avec une pompe extraordinaire dans l'église de Saint-Michel degli Pagani, au milieu des larmes et des gémissements de la ville de Nocera degli Pagani et de tout le royaume de Naples. Il plut à Dieu de manifester la gloire à laquelle il avait élevé son serviteur, par une vision dont il favorisa une religieuse carmélite, dans le diocèse de Melfi. Elle priait dans la chapelle de son couvent lorsqu'elle entendit une voix claire et distincte qui lui commandait de dire à son confesseur
2 AOÛT.
qu'elle avait vu le vénérable Alphonse de Liguori environné de splendeur et de gloire. « Je ne vois personne ! » répondit-elle ; mais aussitôt après elle vit, comme elle l'a attesté elle-même deux fois avec serment : « Le Serviteur de Dieu dans un globe de lumière et de splendeur, à laquelle », dit-elle, « je ne vois point de lumière en ce monde que je puisse comparer ; tout ce que j'en peux dire, c'est que c'était comme un soleil brillant réfléchi dans le plus pur cristal ; le saint prélat était si joyeux et si beau que sa chair ressemblait au blanc du plus bel ivoire ; mon âme en était, pour ainsi dire, étouffée de joie ». Le Saint lui donna plusieurs avis pour sa conduite spirituelle et conclut en ces termes : « Ma fille, conservez-vous toujours dans la pureté de cœur, et que votre cœur soit toujours à Dieu seul ; soyez-lui toujours résignée, résignée à souffrir pour lui autant qu'il lui plaira, et à demeurer toujours sur la terre comme si vous n'y étiez plus ».
Il fut déclaré vénérable par Pie VI, en 1796, neuf ans après sa mort ; béatifié par Pie VII, le 6 septembre 1816, et enfin Pie VIII signa, en 1830, le décret de sa canonisation, qui fut accompli par Grégoire XVI, le 26 mai 1839. Enfin, par un décret du 23 mars 1871, Sa Sainteté le pape Pie IX, approuvant et confirmant l'avis favorable émis à l'unanimité par les cardinaux de la sacrée Congrégation des Rites, sous la date du 11 mars, l'a élevé au rang des docteurs de l'Église universelle.
On le peint quelquefois avec un ostensoir à la main, et devant lequel il prie, pour marquer sa dévotion au Saint-Sacrement. Dans quelques-unes de ses images on le voit élevé de terre et le visage divinement illuminé de rayons éclatants qui partent d'une image de la sainte Vierge. Cela rappelle qu'un jour, prêchant au peuple d'Amalfi sur la dévotion à la sainte Vierge, sa figure fut tout à coup éclairée de rayons sortis d'une image de la Mère de Dieu, qui se trouvait non loin de là.
## CULTE ET RELIQUES. — ÉCRITS.
Le corps du Saint repose actuellement dans une chasse magnifique sous le maître-autel de l'église des Pères Rédemptoristes de Saint-Michel degli Pagani. Le souverain pontife Pie VII, par un sentiment de vénération pour ce grand Saint, donna l'ordre qu'on envoyât à Rome les trois doigts de la main droite de cet illustre docteur, le pouce, l'index et l'annulaire ; voici les termes du Pontife : « Qu'ils viennent à Rome ces saints doigts qui ont si bien écrit pour la gloire de Dieu, de la Vierge Marie et de la religion ».
Notre très-saint Père Pie IX, dans un voyage aux environs de Naples, alla vénérer les précieux restes de saint Liguori, et détacha du corps une côte qu'il partagea avec le supérieur général des Rédemptoristes de Rome ; ce qui permit à quelques églises d'acquérir en partie la possession d'un si riche trésor. Nous en avons vu une parcelle considérable dans la chapelle de Sainte-Geneviève, à côté de celle du corps de cette Sainte, de l'église Saint-Eustache, à Paris.
L'église paroissiale de Chevrières, près Pont-Sainte-Maxence et Compiègne (Oise) possède aussi plusieurs portions de cette côte de saint Liguori ; elles sont enfermées dans une belle chasse qui est contiguë à celle de saint Georges, patron principal, et exposées toutes deux dans le sanctuaire.
Les ouvrages de saint Alphonse de Liguori sont, sur la morale :
1° *Theologia moralis* ; 2° On a fait plusieurs extraits ou abrégés de la Théologie morale à l'usage des pasteurs ; le plus connu est *Homo apostolicus*, 3 vol. ; 3° *Le Guide des confesseurs* ; 4° *Traité sur l'opinion probable*.
Sur le dogme et la polémique : 1° *Traité de la foi contre les hérétiques*, dédié à Benoît XIV ; 2° *Histoire de toutes les hérésies, avec leurs réfutations, ou Triomphe de l'Église* ; 3° *Vérité de la foi, ou Réfutation des Matérialistes, des Déistes et des Sectaires, qui n'ont que l'Église catholique soit la seule vraie*. Il y a ajouté une dissertation sur le pouvoir du Pape et la réfutation du livre de l'Esprit par Helvétius ; 4° *Victoires des Martyrs*, avec des suppléments sur le sacrifice de Jésus, les prières de la messe, des exhortations adressées à un religieux, des instruc-
NOTRE-DAME DE BON-SECOURS, AU DIOCÈSE DE BEAUVAIS. 239
tions pour les étudiants, le choix d'un état, etc.; 5° *Réflexions sur la vérité de la révélation et sur la Passion de Jésus-Christ* ; 6° *Les Voies admirables de la Providence à l'égard des pêcheurs*, avec quelques suppléments sur l'amour de Dieu, la dévotion envers Marie, des conseils de confiance ; 7° *Traité de la juste interdiction des (mauvais) livres* ; 8° *De l'Immaculée-Conception de Marie*. Ces deux traités se trouvent aussi dans son grand ouvrage de Théologie morale ; 9° *Réfutation de quelques ouvrages dirigés contre le culte que l'on rend à Marie* (se trouve aussi dans les *Gloires de Marie*), et une autre réfutation contre ceux qui dissuadent du fréquent usage de la communion (ajouté au *Guide des confesseurs*) ; 10° *Diverses Dissertations théologiques sur le jugement dernier, le purgatoire, l'Antechrist, les signes qui précéderont la fin du monde, la résurrection, la situation des justes et des réprouvés*, etc. ; 11° *La Fidélité des vassaux envers Dieu est un signe certain de leur soumission envers leurs princes* ; 12° *Vindictæ contra Febranium*, où il prouve l'attachement qu'il vouait à l'Église catholique et au Saint-Siège ; 13° *Sermons pour les dimanches et les jours de fête*, avec un supplément sur la prédication, les missions et la vocation ; 14° *Recueil de prédications et d'instructions*.
Ses ouvrages de piété sont: 1° *Selva*, ou *Recueil de matériaux, de discours et d'instructions pour les retraites ecclésiastiques* ; 2° *De la négligence à assister à la sainte messe et au service divin* ; 3° *Cérémonies de la messe* ; 4° *Traduction des Psaumes*, très-estimée ; 5° *Instruction au peuple sur les préceptes du Décalogue* ; 6° *La véritable Épouse de Jésus-Christ, ou la sainte Religieuse* ; 7° *Préparation à la mort* ; 8° *Le chemin du salut* ; 9° *Méditations sur les vérités éternelles* ; 10° *Exercices spirituels pour huit jours* ; 11° *Pratique de l'amour envers Jésus-Christ* ; 12° *Visites au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge* ; 13° *Opuscules sur la communion, les cas de conscience, l'entretien avec Dieu, la volonté de Dieu, la prière, la Passion de Jésus-Christ*, etc. ; 14° *Les gloires de Marie* ; 15° *Neuvaine de Noël*, avec des sermons et des méditations ; 16° *Neuvaine du Sacré-Cœur et pour saint Joseph* ; 17° *Neuvaine pour les trépassés* ; 18° *Des avertissements de la Providence dans les calamités publiques* ; 19° *Recueil de lettres*.
La plupart de ces ouvrages ont été traduits et réimprimés en France. La *Pratique de l'amour envers Jésus-Christ* a surtout été goûtée par les âmes pieuses, et les éditions de cet excellent ouvrage sont très-multipliées. Les *Visites au Saint-Sacrement*, qui jouissent d'une réputation si justement acquise, y ont été répandues depuis longtemps. Ce fut le Père Duró, jésuite lorrain, qui en a publié le premier une traduction. Les œuvres complètes de saint Alphonse de Liguori ont été imprimées à Paris (1834), en 20 vol. in-8° et 30 vol. in-12, avec traduction française des écrits composés en italien. Une nouvelle édition paraît en ce moment avec une traduction du R. P. Dujardin, à Tournai, chez Casterman (1858).
Vie du saint, par le cardinal Wiseman. — Cf. *Esprit des Saints*, par l'abbé Grimes.
Événements marquants
- Naissance à Marianella en 1696
- Doctorat en droit civil et canonique à 16 ans (1713)
- Renoncement au barreau après un échec judiciaire
- Ordination sacerdotale le 22 décembre 1726
- Fondation de la Congrégation du Très-Saint Rédempteur à Scala le 9 novembre 1732
- Sacre comme évêque de Sainte-Agathe des Goths le 20 juin 1762
- Démission de son évêché en 1775 pour infirmité
- Mort à Nocera degli Pagani à l'âge de 90 ans
Miracles
- Bilocation entre sa maison et l'église d'Amalfi
- Lévitation et illumination du visage pendant ses sermons
- Guérison d'un jeune muet par un signe de croix
- Vision de la mort du pape Clément XIV en temps réel
Citations
Mon fils m'a fait connaître Dieu
Mon Jésus, vous êtes mort pour moi ; votre sang est mon espérance et tout mon salut !