Saint Georges, Martyr
Martyr
Résumé
Tribun militaire sous Dioclétien, Georges de Palestine confessa sa foi chrétienne lors des persécutions impériales. Après avoir survécu à divers supplices et provoqué la chute des idoles, il fut décapité en 303. Figure universelle, il est célèbre pour la légende du dragon terrassé, symbole de sa victoire sur l'idolâtrie.
Biographie
SAINT GEORGES, MARTYR
*Magnum et memorabile nomen.*
Voici un grand nom, un nom immortel.
Saint Georges vint au monde l'an 280 à Diospolis ou Lydda de Palestine. Ses parents étaient riches et surtout bons chrétiens. Son père était au service de l'empereur : l'éducation de Georges resta donc confiée à sa mère.
À l'âge de dix-sept ans, il embrassa également la profession des armes : les bons et loyaux services du père, qui à cette époque était mort, furent récompensés dans le fils. Georges d'ailleurs était beau, intelligent, bien fait et d'une exquise politesse : il plut à l'empereur Dioclétien, qui l'éleva successivement aux grades et le créa tribun militaire dans sa garde.
Un jour que le césar Dioclétien, très dévot à Apollon, consultait le dieu sur une affaire qui intéressait le gouvernement de l'État, on dit que du fond de son antre obscur, Apollon lui répondit : « Les justes qui sont sur la terre m'empêchent de dire la vérité ; par eux l'inspiration des trépieds sacrés est réduite au mensonge ». Consterné de se voir ainsi le jouet de l'erreur, le malheureux prince voulut connaître quels étaient les justes sur la terre. Un des prêtres du dieu lui répondit : « Prince, ce sont les chrétiens ». Cette réponse était un appât que l'empereur saisit avec avidité ; dès ce moment il devint furieux et cruel. La persécution contre les chrétiens s'était ralentie ; il la ralluma plus terrible qu'auparavant.
Dès le premier jour, les atroces cruautés exercées contre les chrétiens et le décret du sénat, dont rien ne pouvait adoucir les rigueurs, excitèrent l'indignation de Georges : il blâma tout haut les mesures plus que violentes dont ses frères dans la foi étaient l'objet. En vain ses amis lui recommandèrent la prudence et lui rappelèrent les bienfaits de l'empereur ; Georges avait vu plus d'une fois la colère du prince se décharger sur ses favoris, quand ceux-ci avaient le bonheur d'être chrétiens : il comprit que son heure pourrait venir bientôt. En conséquence, il s'empressa de distribuer son argent et ses vêtements aux pauvres, rendit la liberté aux esclaves qu'il avait auprès de lui ; et quant aux absents, il régla leur sort de la manière qu'il jugea la plus convenable.
Ainsi préparé à la mort, Georges aborda l'empereur lui-même et plaida en faveur des chrétiens innocents, réclamant pour eux au moins la liberté, puisque cette liberté ne nuisait à personne. — « Jeune homme, se contenta de répondre Dioclétien, songe à ton avenir ». — Georges n'avait alors guère plus de vingt ans. — Comme l'intrépide soldat de Jésus-Christ allait
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répliquer, la feinte bienveillance du tyran se changea en fureur. Les gardes reçurent l'ordre de le conduire d'abord en prison ; là on le jeta à terre, on lui passa les pieds dans les entraves, puis on chargea sa poitrine d'une énorme pierre ; ainsi l'avait ordonné le despote. Mais le Bienheureux, toujours patient au milieu des supplices, ne cessa de rendre grâces à Dieu.
Le lendemain, il fut encore présenté à Dioclétien ; mais ce prince n'ayant pu rien gagner sur la constance de cet illustre Martyr, le fit mettre dans une roue armée de tous côtés de pointes d'acier, afin de le déchirer en mille pièces : durant ce supplice, il fut consolé par une voix du ciel qui s'adressait à lui, et lui disait : « Georges, ne crains rien, car je suis avec toi ». Il le fut aussi par l'apparition d'un homme, plus brillant que le soleil et vêtu d'une robe blanche, qui lui tendit la main pour l'embrasser et l'encourager dans ses peines. De nouveaux supplices n'eurent d'autre résultat que de faire briller davantage la fermeté héroïque du guerrier ; les chrétiens en étaient ravis, les païens confus. Quelques-uns néanmoins se convertirent ; Potoleus, entre autres, et Anatolius, tous deux préteurs, qui perdirent la vie pour Jésus-Christ.
L'empereur, voyant la constance de Georges à l'épreuve de ses supplices, employa la douceur pour tâcher de l'ébranler. Mais ce généreux Confesseur de la vérité ne voulant plus répondre par des paroles, mais par des effets, lui demanda d'aller au temple, pour y voir les dieux qu'il adorait. Dioclétien, croyant que Georges rentrait enfin en lui-même et allait céder, fit assembler le sénat et le peuple, afin qu'ils fussent présents au célèbre sacrifice que Georges devait offrir. Tout le monde ayant les yeux sur lui pour voir ce qu'il ferait, il s'approche de l'idole d'Apollon ; puis, étendant la main et faisant le signe de la croix : « Veux-tu », lui dit-il, « que je te fasse des sacrifices comme à Dieu ? » Le démon, qui était dans la statue, répondit : « Je ne suis pas Dieu, et il n'est point d'autre Dieu que celui que tu prêches ». À l'heure même, on entendit des voix lugubres et horribles, qui sortaient de la bouche de ces idoles, et elles tombèrent enfin toutes par terre réduites en pièces et en poussière. Les prêtres de ce temple exhortèrent le peuple à mettre la main sur le saint Martyr, disant à l'empereur qu'il fallait se défaire de ce magicien, et lui trancher la tête, pour empêcher que le mal n'augmentât davantage. Il fut donc mené au lieu du supplice, où, après avoir fait son oraison, il fut décapité, le 23 avril de l'an 303.
On représente ordinairement saint Georges en cavalier, attaquant un dragon pour la défense d'une jeune fille qui implore son secours ; mais c'est plutôt un symbole qu'une histoire, pour dire que cet illustre Martyr a purgé sa province, représentée par cette fille, de l'idolâtrie, figurée par ce dragon sorti des enfers ; ou bien encore qu'il a vaincu par sa foi le démon, désigné sous le nom de dragon dans l'Écriture.
## RELIQUES ET CULTE DE SAINT GEORGES.
Ses reliques furent divisées et transportées dans beaucoup d'églises : à Rome, à Ferrare, à Venise, à Paris, à Amieux, à Bordeaux, etc. L'église paroissiale de Chevrières, près Compiègne (Oise), possède encore aujourd'hui une insigne relique de ce Saint, qui en est le patron. C'est l'une d'une caisse ; l'authenticité en a été reconnue et la chasse, qui le renferme, scellée, en 1859, par l'évêque diocésain. Il est le patron principal de Cerisy-Gailly, d'Hargicout, d'Havercas, de Massil-Saint-Georges, de Villers-Bocage. Des chapelles lui sont érigées à Applaincourt et à Gomiécourt, où on va l'invoquer pour les maladies dartreuses. On conserve de ses reliques à Cerisy-Gailly (deux ossements), aux Clarisses d'Amieux, à Saint-Riquier, à Picquigny et à Villers-Bocage.
Un rapprochement, qui ne manque ni d'à-propos ni d'importance, doit trouver ici sa place. En 1339, Raoul, duc de Lorraine, fonda, dans une partie de son palais, à Nancy, une collégiale de
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chancines qu'il plaça sous le patronage de la sainte Vierge et de saint Georges. Le 10 janvier 1401, René d'Anjou fit offrir, au Chapitre de cette église, une précieuse relique provenant du prieuré de Saint-Honoré d'Alichamps, laquelle consistait « en l'os d'une des cuisses de saint Georges depuis le haut jusqu'au genouil ». Ce prince l'avait obtenue du cardinal de Foix, légat du Saint-Siège, et fait enchâsser en argent « en un cuissal fait à la forme et semblance de la cuisse d'un homme armé, assise sur un carreau d'argent armolé de ses armes ». Il est fait mention de cette insigne relique dans les inventaires du trésor de la collégiale dressés en 1552 et 1604. On y lit même la mention de « un bras d'argent de saint George ». Et une autre : « Le chef de saint George avec un chapelet doré ».
On ignore ce que devint la presque totalité des reliques et des objets de prix composant le trésor de saint Georges. Lors de la fusion du Chapitre ducal avec celui de la primatiale, en 1743, les chanoines de la fondation de Raoul firent transporter, dans l'église de leur nouvelle destination, une partie de leur mobilier liturgique. On ne sait si le cuissal de saint Georges y fut compris, si les chanoines en disposèrent pour ne pas l'introduire dans un sanctuaire dont le saint Martyr ne serait pas le patron, ou s'il ne quitta le pays qu'à l'époque de la spoliation révolutionnaire de 93. En toute hypothèse, ne serait-il pas assez vraisemblable que « l'os d'une cuisse » de saint Georges que possède aujourd'hui « l'église paroissiale de Chevrières, près Compiègne (Oise) », n'est autre que le « cuissal » apporté en Lorraine par le duc René, et qu'une suite d'événements y aura fait arriver ! ?
Les guerriers ont choisi saint Georges pour leur patron, et l'Église romaine a coutume d'invoquer saint Georges, saint Sébastien et saint Maurice, comme les principaux protecteurs de l'Église contre ses ennemis, parce qu'ils furent à la fois de braves guerriers et de fidèles chrétiens.
La dévotion des gens de guerre à saint Georges était principalement fondée sur la ressemblance de profession ; elle l'était aussi sur l'autorité d'une relation dont l'auteur assurait que le Saint était apparu à l'armée des chrétiens croisés avant la bataille d'Antioche et que les infidèles avaient été défaits par sa protection. On disait encore que le même Saint était apparu à Richard Ier, roi d'Angleterre, lorsqu'il marchait contre les Sarrasins, et que les troupes de ce prince, en ayant été instruites, se sentirent animées d'un nouveau courage et taillèrent l'ennemi en pièces. Tous ces faits contribuèrent beaucoup à rendre le nom de saint Georges fameux parmi les militaires.
Ce Saint est honoré dans les églises d'Orient et d'Occident, comme un des plus illustres Martyrs de Jésus-Christ. Les Grecs lui ont même donné longtemps le titre de grand Martyr, et sa fête est encore chez eux d'obligation. Il y avait autrefois à Constantinople cinq ou six églises de son nom, et l'on prétend que la plus ancienne avait été bâtie par Constantin le Grand. On attribue aussi à ce prince la fondation de celle qui était sur le tombeau du Saint, en Palestine. Quoi qu'il en soit du fondateur de ces deux églises, il est au moins certain qu'elles furent bâties sous les premiers empereurs chrétiens. Les empereurs Justinien et Maurice en firent aussi élever deux sous l'invocation de saint Georges : l'une était à Bizanes, dans la Petite-Arménie, et l'autre à Constantinople.
Il est rapporté, dans la vie de saint Théodore le Sicéote, qu'il servit Dieu longtemps dans une chapelle qui portait le nom de Saint-Georges, qu'il avait une dévotion particulière à ce glorieux Martyr, et qu'il en recommanda le culte au comte Maurice, lorsqu'il lui prédit l'empire.
Il se faisait un grand concours de peuple à l'une des églises du Saint, à Constantinople : elle s'appelait Manganes, et était attenante à un monastère situé du côté de la Propontide. C'est de là que l'Hellenpont ou le détroit des Dardanelles a pris le nom de Bras de saint Georges. Le Saint est honoré en ce jour par plusieurs églises d'Orient, principalement en Georgie, avec la qualité de patron titulaire. Nous lisons, dans les auteurs de la Byzantine, qu'il s'est opéré un grand nombre de miracles par son intercession et qu'on lui a été redevable du gain de plusieurs batailles.
Son culte fut répandu en Occident par ceux qui, dans leurs pèlerinages à Jérusalem, visitaient souvent son église et son tombeau, qui étaient à Diospolis, en Palestine, où l'on pense que l'un de ses serviteurs le transporta après son martyre : selon l'opinion la plus probable, ce martyre eut lieu à Nicomédie, en Bithynie. Diospolis s'appelle aujourd'hui Iydis : on y voit encore une église magnifique bâtie par Justinien et consacrée à saint Georges. Elle est dans la province de Damas et compte 2 000 habitants. On voit, par saint Grégoire de Tours, qu'il était fort célèbre en France dès le VIe siècle. Saint Grégoire le Grand ordonna de réparer une ancienne église bâtie en son honneur, qui était sur le point de tomber en ruine. On trouve son office dans le sacramentaire de ce saint Pape et dans plusieurs autres. Sainte Clotilde, femme du roi Clovis, dressa des autels sous son nom, et voulut que l'église du monastère de Chelles, dont elle était fondatrice, fût aussi dédiée sous son invocation. Il est dit, dans l'ancienne vie de saint Doctrovée, « qu'on apporta des reliques de saint Georges à Paris, et qu'on les déposa en l'église de Saint-Vincent, aujourd'hui de Saint-Germain des Prés, lorsqu'on en fit la dédicace ». Fortunat de Poitiers a
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composé une pièce de vers sur une église du même Saint qui était à Mayence. Il résulte de toutes ces autorités que le culte de saint Georges est fort ancien dans l'Occident et surtout en France.
Il était le premier Patron de la république de Gênes. Les Anglais, sous leurs rois normands, rapportèrent des croisades une grande dévotion à saint Georges, et l'invoquèrent comme Patron dans la guerre. Le concile national, tenu à Oxford en 1222, ordonna que sa fête fût de précepte dans toute l'Angleterre. Ce fut sous sa protection qu'Édouard III mit l'Ordre de la Jarretière, qu'il institua en 1330.
On voit, par tout ce qui vient d'être dit, que le nom de saint Georges a toujours été en grande vénération dans l'Église. L'ancienneté et l'universalité de son culte sont bien établies. Les Actes, que nous avons de lui, s'accordent tous à dire qu'il souffrit à Nicomédie, sous Dioclétien. M. Assemani a prouvé, par le consentement unanime des églises du monde chrétien, que le martyre de saint Georges arriva le 23 avril à Nicomédie, sous Dioclétien.
Le cardinal Barunius a recherché très-exactement, et recueilli avec une sévère critique toutes les histoires de saint Georges qui se trouvent dans les plus anciennes bibliothèques ; nous avons cru pouvoir suivre, sans aucune difficulté, un si grave auteur. — M. Jean Darche a publié à Paris en 1562, une *Vie de saint Georges*, in-12 de 499 pages, dont il consacre plus de 100 à prouver la réalité du dragon terrassé par saint Georges. En principe, nous ne sommes point opposé à l'interprétation littérale des légendes ; mais l'histoire vraie de saint Georges est si difficile à tracer ; il règne un si grand décousu, une si grande incertitude dans ses Actes, que nous avons cru pouvoir ici nous en tenir au sens symbolique : c'est du reste l'opinion la plus généralement admise. — Voir dans la vie de sainte Opportune, p. 592, note 2, ci-dessus, que nous sommes loin d'être des partisans outrés de l'interprétation symbolique.
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## S. GÉRARD, TRENTE-CINQUIÈME ÉVÊQUE DE TOUL
994. — Pape : Jean XVI. — Roi de France : Hugues Capet.
Vellies ; ne reculez devant aucune espèce de travaux ; remplissez les fonctions d'un prédicateur de la foi ; soyez à la hauteur de votre ministère. *II Tim.*, IV, 5.
Entre tous les évêques de Toul brille d'un éclat particulier saint Gérard, dont l'épiscopat domine avec grandeur dans le lointain des âges, et dont le nom s'est d'autant mieux popularisé, que les principaux monuments qui, encore aujourd'hui, ornent la ville de Toul et par lesquels elle conserve quelque importance, sont dus à son inspiration et à sa générosité.
La ville de Cologne fut le lieu de la naissance de saint Gérard. Ingramme, son père, et Emma, sa mère, y tenaient un des premiers rangs parmi la
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noblesse ; sa vertueuse mère lui inspira de bonne heure la crainte de Dieu, l'amour des saints autels, et, étant elle-même un modèle de piété, elle lui en persuada la pratique par l'autorité de ses exemples.
Comme il semblait appelé à l'état ecclésiastique, ses parents le firent entrer dans la communauté des clercs qui desservaient la cathédrale de Cologne, et qui suivaient la règle des chanoines réguliers. Sa mère ayant été tuée d'un coup de foudre, il imputa ce malheur à ses propres péchés et redoubla ses macérations ; il en agit de même pour une faute qu'il commit par inadvertance dans son office de cellérier : il s'en punit comme d'un crime. Les austérités, les veilles, la psalmodie et les humiliations furent ses pratiques ordinaires, depuis son entrée dans ce Chapitre jusqu'à l'âge de vingt-huit ans qu'il en sortit.
Plus il cachait ses mérites, plus ils éclataient : il était connu dans toute l'Allemagne, et l'empereur l'estimait beaucoup.
Après la mort de Gauzelin, évêque de Toul (963), Gérard fut élu pour lui succéder, par Brunon, archevêque de Cologne, duc de Lorraine, et premier ministre de l'empereur Othon, son frère. Il ne se soumit à cette élection que par pure obéissance.
Sacré à Trèves, l'an 963, il fut reçu la même année dans la ville de Toul, comme l'ange tutélaire de la province, au milieu des acclamations du peuple. Malgré les fatigues de l'épiscopat, il ne renonça jamais ni à ses austérités, ni à ses pénitences accoutumées. Chaque jour il récitait treize heures canoniales, joignant l'office des moines à celui des chanoines. Il se faisait lire l'Écriture sainte pendant qu'il était à table et même au lit, afin d'avoir l'esprit occupé de saintes pensées tant que le sommeil le laissait libre. Cette dévote pratique fut si agréable à Dieu, qu'il l'approuva par un miracle.
Une femme avait mis une chandelle allumée sur l'autel de saint Mansuy, pour y honorer les reliques de ce premier évêque, et le sacristain s'étant retiré dans sa chambre, pour y prendre son repas, sans éteindre la chandelle, la flamme se communiqua aux ornements de l'autel. Elle menaçait l'église d'un incendie ; saint Gérard connut par révélation ce danger, et dit au clerc, qui lisait devant son lit, de courir à l'église de Saint-Mansuy pour y éteindre le feu, et de reprendre le sacristain de sa négligence. L'on conserva longtemps l'ornement qui portait les marques du feu, comme une preuve du mérite du Saint, qui en avait arrêté le cours par ses prières.
S'il interrompait quelquefois l'oraison, la lecture de l'Écriture sainte et de la Vie des Saints, qui remplissaient ses jours, c'était pour prêcher la divine parole ou pour remplir d'autres devoirs indispensables de son ministère. La province de Belgique n'avait pas alors d'évêque qui égalât notre Saint dans le talent de la chaire ; aussi, ne se contentant pas de prêcher dans sa ville épiscopale, il allait souvent dans les paroisses voisines pour distribuer au peuple le pain de la parole de Dieu.
Les évêques de Toul étaient alors en même temps les souverains temporels du diocèse. Gérard donna d'excellentes lois à sa cité, régla la police, établit des poids et des mesures fixes. L'administration de la justice fut aussi un de ses soins importants : on montre encore de nos jours le siège en pierre sur lequel il s'asseyait pour rendre la justice aux peuples.
Saint Gérard s'adjoignit son frère Ancelin pour administrer les affaires
pont plus démêler la vérité dans les Actes qui nous restent de lui. Pour l'ancienneté de son culte par toute l'Église, et conséquemment la certitude de son existence, c'est un point incontestable, et prouvé par le témoignage d'un grand nombre d'auteurs, qui ont écrit depuis le VIe siècle jusqu'à présent. Voir l'Histoire de saint Georges, par le docteur Baylin, célèbre historien protestant. — Alban Butler.
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civiles dans le comté de Toul, afin de s'appliquer plus spécialement aux devoirs d'un véritable pasteur. Il cherchait les pauvres et les conduisait lui-même dans son palais, pour leur laver les pieds et les faire asseoir à sa table. Le comte, son frère, demandait souvent par grâce d'avoir rang parmi les conviés. Il rétablit dans les monastères la discipline qui s'affaiblissait ; il reconstruisit celui de Saint-Mansuy, et y attacha de nouveaux revenus ; il fonda la Maison-Dieu, le plus ancien hôpital de Toul, et lui assigna des fonds suffisants ; il enrichit une foule d'églises et de monastères de son diocèse, soit de ses propres deniers, soit des libéralités qu'il obtenait de l'empereur ; il fit bâtir sur un plus vaste plan la basilique de Saint-Étienne, cette magnifique cathédrale que nous admirons encore aujourd'hui, et qui fut cinq siècles avant d'être terminée ; il construisit aussi la belle église et les cloîtres de Saint-Gengoul, et y attacha une collégiale. En récompense de tant d'actions qui avaient en vue la gloire de Dieu et de la religion, saint Gérard obtint le don des miracles.
Les affaires de son église le pressant d'aller à la cour de l'empereur Othon II, il partit de Toul, et s'embarqua sur la Moselle, aux pieds des murailles de cette ville. Vis-à-vis de Dommartin, le clerc, qui l'accompagnait dans ce voyage, voulut laver ses mains dans la rivière ; tandis qu'il se penchait, un reliquaire, que le Saint lui avait confié, tomba dans l'eau et il lui fut impossible de l'en retirer. Le saint Évêque ayant terminé heureusement ses affaires à la cour, remonta dans sa barque pour revenir à Toul. Sitôt qu'il fut arrivé à l'endroit où avait été perdu son reliquaire, il se mit en oraison, tout rempli de confiance, plongea sa main dans l'eau et l'en retira. Ce miracle surprit tous ceux qui l'accompagnaient.
Lorsque saint Gérard eut assez avancé la construction de la cathédrale, pour qu'on y pût célébrer le service divin, il résolut d'en faire la dédicace, et, pour rendre la cérémonie plus auguste, il y invita Théodoric, évêque de Metz. Mais Théodoric n'ayant pas pu s'y trouver, saint Gérard le pria de donner à sa nouvelle église une partie d'une pierre qui avait servi au martyre de saint Étienne, et dont l'église de Metz était depuis longtemps dépositaire. Notre Prélat alla lui-même à Metz pour obtenir plus facilement cette relique. Il prit ce trésor entre ses mains, le baisa et l'arrosa de ses larmes, et désigna la partie qu'il en souhaitait. Dieu n'attendit pas que Théodoric eut satisfait à la demande de notre pieux évêque : la pierre, frappée d'une main invisible, se divisa d'elle-même, et la portion que saint Gérard avait marquée de son doigt demeura dans ses mains. L'étonnement saisit les spectateurs à la vue d'un miracle qu'ils regardèrent comme la récompense de la piété du Saint ; on lui permit d'emporter dans son église cette relique dont le ciel semblait approuver la translation. On la renferma depuis dans une image de saint Étienne, donnée par Nicolas de Sane, archidiacre de Toul, et enrichie par Antoine, duc de Lorraine, d'une portion de la côte de ce même saint Martyr. Ce prince religieux vint à Toul le 20 avril 1540, accompagné des princes et des princesses ses enfants ; il porta lui-même cette relique sur l'autel, dans le temps que Jacques Antoine, docteur en théologie et doyen de l'église cathédrale, célébrait la messe.
Théodoric, évêque de Metz, duquel nous venons de parler, ayant bâti ou réparé le monastère d'Épinal, voulut y honorer les reliques de saint Goëric, son prédécesseur dans l'évêché de Metz, par une nouvelle translation ; il pria, à cet effet, saint Gérard de faire lui-même la cérémonie, comme étant l'évêque diocésain. On avait, pour ce sujet, préparé deux châsses, l'une d'argent et l'autre de fer : celle-ci devait être emboîtée dans la première ;
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mais l'ouvrier, qui avait mal pris ses mesures, les fit toutes deux d'une même grandeur. Cet inconvénient imprévu retarda la cérémonie ; l'évêque de Metz, qui y avait invité un grand nombre de personnes illustres, se chagrinait de ce retard. Saint Gérard, qui célébrait la messe, ayant conjecturé par le bruit confus qui s'élevait parmi le peuple, le sujet du chagrin de Théodoric, demanda à Dieu qu'il honorât son serviteur Goëric, en ôtant l'obstacle qui s'opposait à la cérémonie de la translation de son corps. À peine Gérard eut-il achevé sa prière, que ces deux châsses, posées l'une sur l'autre, s'emboîtèrent en un instant ; celle qui était trop étroite s'élargit pour recevoir l'autre sans le secours d'un ouvrier.
Notre Saint nourrissait un grand nombre d'Irlandais et de Grecs, que la misère des temps avait fait sortir de leur pays, et qui, attirés par la réputation de sa charité, étaient venus chercher un asile dans la ville de Toul. Il les assemblait tous les jours, et les partageait en plusieurs chœurs pour chanter les louanges de Dieu en leur langue. Il apprit que l'un de ces étrangers venait d'expirer, et, quoiqu'il se fût déjà retiré pour prendre son repos, il sortit, assembla ses clercs et se transporta au lieu où était le corps du défunt, pour y faire les prières dont l'Église a coutume de se servir dans cette occasion, et pour lui donner la sépulture. Il arriva alors une chose extraordinaire. Les cierges qu'on portait aux obsèques du mort ne s'éteignirent jamais, quoiqu'un vent impétueux et mêlé d'orage soufflât violemment dans le temps même que le convoi était en marche.
La charité de Gérard parut si agréable à Dieu, que pour en publier le mérite, il fit un miracle, que l'auteur de sa vie a rapporté en ces termes : « Ce saint Prélat s'était retiré avant le repas dans son cabinet, pour prier, selon sa coutume ; mais lorsqu'il s'acquittait de ce devoir, il entendit la voix plaintive de trois pauvres, qui lui demandaient l'aumône. Le pieux Évêque, en en étant touché de compassion, sortit de son cabinet et prit sur la table trois pains et quelques viandes qu'il leur tendit par la fenêtre. S'étant mis ensuite à table, il y trouva les mêmes pains et les mêmes viandes qu'il avait distribués aux pauvres. Surpris d'un événement si extraordinaire, il demanda au maître d'hôtel s'il n'avait pas remplacé ce qu'il avait donné aux pauvres. Le domestique protesta qu'il n'y avait pas touché depuis qu'on l'avait servi, on connut que Dieu avait récompensé, par ce miracle, la charité du saint Évêque, et tous les assistants en rendirent grâces à Dieu ».
Mais c'est surtout pendant la famine et la peste, qui désolèrent le Toulois, à la suite de la guerre entreprise par Lothaire, roi de France, pour reprendre la Lorraine à l'Empire, sous la minorité d'Othon III, que la charité et la vertu toute-puissante de Gérard parurent avec le plus d'éclat. Il se dévoua tout entier au soulagement de son peuple ; il vida ses greniers, fit venir des denrées des contrées voisines et nourrit ainsi les populations jusqu'à la moisson suivante. Pour détourner le fléau de la peste et désarmer la colère de Dieu, il ordonna un jeûne de trois jours, lequel ayant été exécuté dans un esprit de pénitence, il assembla les paroisses de sa ville épiscopale, celles des environs, et fit une procession générale, où l'on portait les corps des saints évêques de Toul.
Dans le temps même que la procession était en marche, et qu'elle entrait dans l'église de Saint-Mansuy, seize personnes de celles qui étaient à la suite moururent subitement de la peste. Le peuple alarmé, craignant un sort pareil, fondait en larmes. Le saint Pasteur, armé d'une vive confiance, redoubla ses prières, versa des torrents de larmes et exhorta par son exemple le peuple à s'humilier devant le Seigneur : « Il n'y a », disait-il, « qu'une
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pénitence sincère qui soit capable de le fléchir ; humilions-nous lorsqu'il nous frappe, et croyons que nos péchés sont cause de ce châtiment rigoureux ». Le Saint conduisit la procession dans l'église de Saint-Épre, où, après s'être prosterné devant les châsses, et avoir chanté sept fois les litanies, il se leva pour entonner l'antienne : « À la voix de nos supplications » ; *In voce deprecationis* ; Dieu, qui semblait toujours plus irrité, frappa sur l'heure même trois autres personnes de la peste, lesquelles moururent entre les bras du Pasteur. Cet accident devait sans doute lui faire perdre courage et ralentir la ferveur de son peuple ; mais il ne servit, au contraire, qu'à exciter son zèle et à donner une nouvelle ferveur à ses prières. La persévérance de notre charitable évêque désarma enfin l'ange exterminateur ; l'air se purifia, la peste suspendit ses ravages, et les éléments ne firent plus sentir leur inclémence pendant l'année.
À l'exemple des plus pieux évêques, saint Gérard résolut de faire le voyage de Rome, pour y visiter les lieux que les apôtres saint Pierre et saint Paul ont rendus dignes de respect et de vénération par leur martyre. Il choisit douze personnes, entre les clercs et les moines de son diocèse, pour l'y accompagner. Cette petite troupe parut si modeste et si régulière dans sa marche, que tout le monde en fut édifié. La croix précédait les douze voyageurs, qui, allant deux à deux, psalmodiaient alternativement. Le saint Prélat fit à Paris la connaissance des bienheureux Mayeul et Adalbert, le premier, abbé de Cluny, et le second, futur évêque de Prague. Leur entrevue fut suivie d'un repas ; mais comme c'était un jour de jeûne, et que, selon sa coutume, saint Gérard ne buvait que de l'eau, il appela un de ses gens et lui dit à l'oreille, sans qu'on l'entendît, de lui en apporter. Il obéit ; mais cette eau, qu'il venait de puiser dans la fontaine, se trouva changée en vin. Le Saint crut qu'il n'avait point voulu lui obéir : il le reprit avec sa modération ordinaire ; mais le serviteur ayant protesté qu'il lui avait versé de l'eau, et non pas du vin, saint Gérard attribua ce miracle aux mérites des bienheureux Mayeul et Adalbert, qui s'en défendirent à leur tour, rendant à Gérard l'honneur qu'il se dérobait par son humilité.
Il reçut à Rome, de la part du clergé, des magistrats et du peuple, des honneurs extraordinaires. Il en fut de même sur toute la route : les populations se pressaient autour de lui pour recevoir sa bénédiction et le conduisaient avec solennité d'une ville à l'autre.
Notre saint évêque n'avait pas seulement reçu de Dieu le don des miracles, il avait aussi celui de connaître ce qui se passait dans les provinces étrangères. L'auteur de sa vie nous en fournit quelques exemples ; nous en choisissons un qui lui fait trop d'honneur pour ne pas le rapporter ici :
Othon II avait laissé un fils de même nom pour son successeur ; mais comme il était fort jeune, et que l'empire semblait demander, dans les conjonctures présentes, un prince qui put gouverner par lui-même, Henri, duc de Bavière, enleva le jeune Othon, dans le dessein de se faire empereur. Les partisans d'Othon s'assemblèrent dans le but de prendre entre eux les mesures nécessaires pour conserver l'empire au jeune prince. Saint Gérard fut appelé à cette assemblée ; mais ses incommodités ne lui ayant pas permis de s'y trouver, il se contenta de prier le Seigneur de vouloir soutenir les intérêts de ce prince contre les desseins de l'usurpateur : on conclut, dans cette assemblée, de prendre les armes ; Henri de Bavière arma de son côté. Les deux partis en présence l'un de l'autre, et sur le point de livrer combat, convinrent de vider le différend dans une seconde assemblée, à laquelle chaque parti enverrait des députés.
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Après quelques contestations, les députés convinrent de laisser l'empire au jeune Othon, et de donner, par un traité, la paix à toute l'Allemagne. Dieu, qui avait réuni les cœurs des députés par les prières de notre évêque, lui révéla, à l'heure même de la conclusion du traité, l'heureuse issue de cette assemblée. Saint Gérard, conversant familièrement avec ses clercs et ses domestiques devant la porte de son palais, leur dit : « La paix est faite et la tranquillité est rendue à l'État ; le duc de Bavière s'est départi de ses prétentions, et le prince Othon jouira de l'empire ».
La noblesse du Toulois n'accepta pas de plein gré les règles de police et de bonne administration établies par notre Saint ; elle murmurait hautement sur ce qu'il voulait rendre justice aux pauvres et empêcher les riches de les opprimer. Olderic et Richard, deux des seigneurs les plus puissants de la province, furent les premiers à faire révolter les peuples, en leur insinuant que l'évêque, sous le prétexte de la charité, mais en réalité pour s'enrichir, les dépouillait de leurs biens. Comme il se sentait innocent, la patience de notre Saint lui fit surmonter aisément la calomnie ; mais sa modération ne put rappeler ces opiniâtres à leur devoir ; ils persuadèrent aux simples que le silence de l'évêque était un aveu de ses crimes.
Gérard, craignant que la douceur n'augmentât le mal au lieu de le diminuer, crut qu'il était enfin de son devoir d'excommunier Olderic et Richard ; il le fit solennellement, dans son église cathédrale, en présence des abbés réguliers, du doyen, des archidiacres et des chanoines.
Les rebelles, méprisant les censures, formèrent le funeste dessein de lui ôter la vie, et cherchèrent les moyens d'exécuter leur cruel attentat. Ayant appris qu'il était allé à Manoncourt, village dépendant de l'abbaye de Saint-Épre, ils y firent marcher une troupe de séditieux, qui, ne pouvant pénétrer dans la maison où notre Saint s'était retiré, y mirent le feu. Saint Gérard s'échappa et se réfugia dans l'église voisine : là, prosterné contre terre, auprès de l'autel, il offrait à Dieu sa vie, en chantant ces versets de David : « Le Seigneur est ma lumière et ma force ; qui craindrai-je ? Si des armées entières se lèvent contre moi, mon cœur ne faiblira pas ». *Dominus illuminatio mea et salus mea ; quem timebo ? Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum.*
Olderic, entrant dans l'église, trouva notre saint Prélat dans cette posture humiliée ; mais au lieu d'en être touché, il s'approcha de lui, le poignard à la main, et le menaça de le tuer s'il ne lui donnait l'absolution de sa censure. Le Prélat, insensible à ces menaces et résolu de mourir plutôt que de trahir son ministère, refusa de l'absoudre, et lui fit voir par sa constance qu'on ne pourrait extorquer de lui, par le crime, une grâce qui ne s'accordait qu'à une sincère pénitence. Olderic fut tellement ému de la fermeté de son pasteur, qu'oubliant tout à coup ses injustes ressentiments, il se jeta à ses genoux, lui promit d'exécuter de point en point ce qu'il plairait au saint évêque de lui prescrire. Sur ces promesses, qui semblaient partir du fond d'un cœur pénitent, saint Gérard lui donna l'absolution des censures. Mais le repentir d'Olderic n'était qu'apparent : il se révolta de nouveau ; de nouveau il fut frappé d'excommunication, non-seulement par le Saint, mais par tous les évêques de France qu'on avait assemblés pour ce sujet. Dieu montra visiblement, par l'extinction entière de la famille d'Olderic, combien il approuvait la sévérité du châtiment dont ce seigneur relaps avait été frappé.
Vers la même époque, Théodoric, évêque de Metz, ayant fait bâtir une chapelle en l'honneur de sainte Luce, dans l'abbaye de Saint-Vincent de
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Metz, invita Gérard à assister à la dédicace. Presque dans le temps de cette cérémonie, un comte, nommé Sigebert, étant en guerre avec Vicfrid, évêque de Verdun, attaqua cet évêque dans le château de Vendresel, près de Sivry-sur-Meuse. Richer, neveu de Vicfrid et archidiacre de Verdun, y fut tué et l'évêque fait prisonnier. Le Pape, informé de cet attentat, adressa à Egbert, archevêque de Trèves, et à saint Gérard, une commission apostolique pour contraindre le comte Sigebert à réparer l'insulte faite à l'évêque de Verdun. Après avoir adressé les monitions juridiques à ce comte, les deux évêques le frappèrent d'excommunication. Sigebert, effrayé, rendit la liberté à Vicfrid, se soumit à la pénitence qui lui fut imposée, et paya une somme d'argent qui fut employée à la décoration de la cathédrale de Verdun.
L'Église de Toul possédait, ainsi que les abbayes de Saint-Mihiel et de Saint-Denis, une partie des terres qui avoisinaient la ville de Bar. Frédéric, qui devint, quelques années après, premier duc de Lorraine et premier comte de Bar (959), par suite de son mariage avec Béatrix, sœur de Hugues Capet et nièce d'Othon Ier, avait fait bâtir ou réparer, sous l'épiscopat de saint Gauzelin, le château de Bar, malgré l'opposition du roi et de l'évêque. Saint Gérard ne put laisser impunie cette entreprise sur les droits de l'évêque de Toul. Il s'en plaignit à l'empereur. Frédéric dut donner à l'évêque un certain nombre de villages avec les avocaties de Saint-Dié et de Moyen-Moûtiers, en échange des terres qu'il possédait dans le Barrois, et dont la réunion à la ville et au château de Bar paraît avoir été l'origine de ce comté. À la suite de ce raccommodement et de cet échange, saint Gérard consacra et dédia à saint Étienne, l'an 992, la chapelle du château de Bar.
Outre la collégiale de Saint-Étienne de Bar, saint Gérard consacra celle de Ligny-en-Barrois sous le titre de Notre-Dame et de Saint-Épre. Il bâtit et consacra un grand nombre d'autres églises dans les paroisses de son diocèse. Sa vénération pour saint Mansuy et saint Elophe, deux de ses prédécesseurs, était profonde ; il fit faire avec solennité la translation de leurs précieuses reliques. Il avouait souvent qu'il était redevable à leur intercession d'un grand nombre de faveurs qu'il avait reçues du ciel.
Sa dévotion envers Notre-Dame d'Écrouves mérite aussi d'être rappelée, à cause du grand nombre de miracles qui s'y faisaient en ce temps-là.
Saint Gérard avait la plus tendre affection pour les chanoines de sa cathédrale ; il leur accorda les privilèges les plus grands et les combla de ses libéralités. Il leur permit de disposer de leurs biens, soit par testament, soit autrement, quand même ils décéderaient dans le palais épiscopal, ou qu'ils seraient attachés à l'évêque.
Cette affection sincère de saint Gérard pour ses chanoines est suffisamment prouvée par tous les monuments qui nous en restent, et surtout par son testament, dans lequel il les déclare ses vrais et légitimes héritiers, et leur donne le village de Tranqueville, tant pour la fondation de son anniversaire que pour l'augmentation de la prébende du doyen, avec cette clause qu'ils feraient une aumône extraordinaire aux pauvres le jour de l'ordination du doyen.
Le saint Évêque, ayant rempli tous les devoirs d'un pasteur zélé, sentit que ses forces diminuaient considérablement, et que, selon toutes les apparences, il devait bientôt quitter cette vie pour recevoir la récompense de ses travaux ; bien loin de se servir des dispenses que l'âge et la faiblesse auraient pu lui permettre, il se proposa de redoubler ses austérités pour
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paraître plus agréable aux yeux du Seigneur. Car, « il sert peu », disait-il, « d'avoir bien commencé, si l'on achève mal, puisque la couronne n'est promise qu'à celui qui persévérera jusqu'à la fin. Ne pouvant plus compter que sur quelques jours de vie, il faut que j'emploie ces précieux moments à orner mon âme de vertus ; et puisque mon corps doit servir de pierre dans l'édifice de la céleste Jérusalem, il faut tailler cette pierre et la polir par les mortifications, si je prétends qu'elle trouve place dans le ciel. Les jugements de Dieu sont si redoutables, et son œil si pénétrant, que la justice la plus parfaite doit trembler devant lui. Il faut qu'un chrétien amasse des trésors de bonnes œuvres, afin que la mort lui soit un passage au bonheur des Saints ; il faut qu'il sème des pleurs dans le temps, s'il veut recueillir des joies dans l'éternité ».
Saint Gérard était vivement touché de ces vérités chrétiennes ; aussi ménagea-t-il précieusement ses derniers moments ; il s'appliqua avec plus de ferveur que jamais aux œuvres de piété et de charité, et il fit de la mort le sujet de toutes ses réflexions. Le moment qui devait finir sa vie arriva enfin ; il fut révélé à un Écossais que ce saint Prélat nourrissait et entretenait dans son palais. Aussitôt cet étranger, que Videric, le premier historien de saint Gérard, dit avoir été un homme de bien, annonça au peuple de Toul, avec abondance de larmes, la triste nouvelle du trépas prochain de son pasteur. Ce peuple l'apprit avec une douleur proportionnée à la perte qu'il allait faire ; mais notre Saint n'en fut point ému. Toujours lui-même, il alla au chœur réciter ses Matines avec les chanoines, et, s'étant approché de l'autel de Saint-Blaise pour y dire quelques psaumes, il fut subitement saisi d'une douleur si aiguë à la tête, qu'il crut qu'on l'avait frappé d'un coup de lance. Cette douleur fut suivie d'une si grande faiblesse, qu'on le porta tout languissant dans son lit. Il fit assembler autour de lui son clergé et son peuple pour leur déclarer que l'heure de sa mort était proche ; il les exhorta à l'amour de Dieu ; il leur recommanda l'observance de sa loi et leur donna enfin sa bénédiction, qu'il étendit jusqu'aux absents. Après quoi, ayant reçu d'abord l'Extrême-Onction et ensuite le Viatique, selon l'ancien usage de l'Église, depuis longtemps rétabli dans le diocèse de Toul et Nancy, il rendit son âme à Dieu le 22 avril 994 de l'ère commune, la cinquante-neuvième année de son âge, et la trente-et-unième, avec trois semaines et trois jours, de son épiscopat.
Un clerc de Metz, appelé Fulcuin, qui s'était fait religieux dans l'abbaye de Saint-Arnoul, où il avait vécu dans une grande réputation de sainteté, étant à l'extrémité, dans le temps même que notre saint évêque expirait, eut une extase, de laquelle étant revenu, il dit aux assistants : « Ah ! mes frères, le ciel est en joie, on y fait une fête extraordinaire ; car j'ai vu un grand nombre d'esprits bienheureux aller au-devant d'une âme, pour la conduire dans la gloire qu'elle s'est acquise par les travaux de cette vie mortelle ». On connut bientôt que l'âme dont parlait ce religieux, était celle de saint Gérard. Saint Mayeul, abbé de Cluny, qui avait été l'ami de ce Saint, eut aussi une révélation de sa mort ; il l'annonça à ses religieux lorsqu'ils se mettaient à table : « Notre frère Gérard, évêque de Toul, leur dit ce saint abbé, vient de mourir. Quoiqu'il ait été très-vertueux pendant sa vie, il se peut faire qu'il ait besoin de notre secours ; car on ne peut entrer dans le ciel sans une grande pureté ; prions pour lui ». Tous les religieux de Cluny se mirent en prières pour le repos de l'âme de l'évêque, et l'abbé lui rendit les devoirs d'un parfait ami.
Le bruit de la mort du saint Prélat s'étant répandu dans tout le pays,
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les évêques et les grands du royaume de Lorraine voulurent honorer ses obsèques de leur présence. Une foule de peuple y accourut de toutes parts, et, après que les grands et les petits lui eurent baisé les pieds et les mains, le clergé fit la cérémonie de sa sépulture, avec toute la pompe due au mérite d'un si grand saint. Il fut inhumé au milieu du chœur de la cathédrale, où Frédéric de Void, chanoine de cette église, a fait, depuis, élever un très-beau mausolée de cuivre.
La charité, qui fut la source des plus grands miracles que saint Gérard opéra pendant sa vie, ayant pris de nouveaux accroissements après sa mort, son tombeau devint un asile public à tous les malheureux qui implorèrent le secours de sa puissance, trouvèrent aide et protection, soulagement et consolation.
Le premier exemple que Videric en rapporte est la guérison d'un paralytique de la paroisse de Saint-Agnant : après avoir raconté, en détail, ce miracle et beaucoup d'autres, l'historien ajoute : « Ce Saint a cessé de faire des miracles, lorsque le peuple a malheureusement oublié de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, sans vouloir se convertir à lui par une meilleure vie. Aussi, a-t-on vu, depuis ce temps-là, que les pestes et les guerres ont affligé cette ville et son territoire ; qu'Eudes, comte de Champagne, est entré à main armée dans le Barrois et dans le comté de Toul ; qu'il y a porté la désolation et les meurtres ; que les Leuquois et les Barisiens ont été châtiés par le Seigneur jusqu'en 4038 ; mais qu'ayant alors eu recours à leur bienheureux évêque dans des sentiments de pénitence, il a recommencé à leur faire sentir les effets de son intercession ». Cet auteur donne ensuite, entre autres preuves, la guérison d'un aveugle l'an 4050, la seconde année du pontificat de saint Léon IX, le jour même que l'on faisait la fête de notre Saint avant sa canonisation.
Les siècles suivants ont aussi heureusement éprouvé son pouvoir auprès de Dieu ; les archives de la cathédrale le montrent par une suite d'attestations authentiques. Les statuts de l'an 4332 ordonnent que les chanoines examineront diligemment ceux qui auront miraculeusement été guéris sur le tombeau du Saint, et qu'après que le miracle sera prouvé, on fera asseoir la personne, en faveur de qui il aura été fait, dans un fauteuil, sous la grande couronne ; après quoi le clergé chantera une antienne du Saint en actions de grâces.
Ceux qui étaient incommodés de rupture, de goutte, de pierre ou de gravelle, venaient sur son tombeau et n'en sortaient jamais sans avoir reçu quelque grand soulagement dans leurs maux. Les peuples y accouraient en si grande foule, qu'on y a vu, pour un seul jour, deux à trois mille pèlerins.
Une sainteté déclarée par tant de miracles, si connue et si respectée dans le royaume de Lorraine, devait porter le souverain Pontife à mettre Gérard dans le catalogue des Saints. Il demeura néanmoins 57 ans, ou environ, sans être canonisé. Mais Dieu, qui avait couronné dans le ciel les mérites de son serviteur, voulut qu'un de ses successeurs dans l'évêché de Toul, et élevé depuis au souverain pontificat, lui rendît la justice qui lui était due sur la terre. Le pape saint Léon IX le canonisa dans un concile tenu à Rome l'an 4050, et il y ordonna qu'on ferait sa fête, ainsi qu'il paraît dans la Bulle de sa canonisation, qui se lit tout au long dans le manuscrit de Saint-Mansuy, mais dont nous ne donnerons ici qu'un extrait, qui terminera dignement la vie de ce saint Prélat :
« Léon, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, etc. Peu de temps avant
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nous, un évêque nommé Gérard occupait le siège épiscopal de Toul, d'où nous avons été tiré pour être promu au souverain pontificat, non pas assurément pour nos mérites, mais par la volonté du Tout-Puissant, qui dispose de toutes choses à son gré. Cet évêque avait reçu du Père céleste deux talents : la connaissance du bien et la pratique de ce même bien, à l'aide desquels il put comprendre intimement la loi divine et l'accomplir en tous points. Il sut faire fructifier les talents que Dieu lui avait donnés ; il convertit les âmes en leur annonçant les paroles du salut, et en pratiquant lui-même ce qu'il enseignait, de manière qu'il offrait au Seigneur un double gain, et méritait les éternelles récompenses. Il ceignit ses reins d'une chasteté angélique, et porta dans ses mains des lampes ardentes, par les exemples de vertu qu'il s'appliqua sans cesse à donner aux autres. Il désirait si vivement s'unir à son Dieu, qu'il répétait tous les jours que son âme soupirait après lui comme le cerf altéré soupire après l'eau des fontaines. Et comme sa vie était l'innocence même, qu'il admettait les pauvres à sa table, qu'il pratiquait toutes les vertus évangéliques, et qu'il ne faisait rien, soit en prêchant, soit en enseignant, qui ne fût saint et agréable à Dieu, il obtint de lui de faire des miracles, dont plusieurs témoins sont encore vivants. Nous avons demandé au Synode s'il devait être mis au nombre des Saints. Les archevêques, les évêques, les abbés, les clercs et les laïques ont répondu tous unanimement que Gérard était un homme saint, et qu'il devait être vénéré comme tel. En conséquence, nous avons ordonné, avec le consentement des Pères du Concile, que, dès maintenant, il soit tenu Saint et honoré comme tel à Toul, le 9 des calendes de mai, comme le sont saint Mansuy et saint Épre et tous les autres Saints par tout l'univers. Nous désirons aller nous-même faire la translation de son corps vénérable, et le placer sous un autel particulier, pour la plus grande gloire de Jésus-Christ, qui s'est fait homme pour nous ».
Saint Léon vint en effet à Toul, en 1051, pour faire la translation du corps de saint Gérard, accompagné d'Halinard, archevêque de Lyon ; de Hugues, archevêque de Besançon ; de George, archevêque de Colozza ; de plusieurs évêques et d'un grand nombre de personnes de distinction. Le peuple y était venu de la province en si grand nombre, que le saint Pontife dut retarder la cérémonie et ordonner qu'elle se fît de nuit, pour éviter les désordres qui accompagnent ordinairement les grandes foules. Le corps de notre Saint fut trouvé sain et entier ; il en fut de même de ses vêtements, à l'exception de quelques parties réduites en poudre. Son visage était plus vermeil et plus blanc que pendant sa vie. Cette translation eut lieu le 22 octobre.
## RELIQUES DE SAINT GÉRARD. — NOTRE-DAME DE SION.
Une très-grande partie du corps de saint Gérard a été conservée jusqu'à ce jour (1872).
La cathédrale de Toul possède un os du bras ; celle de Nancy un péroné, un fragment d'humérus, un fragment de vertèbre et une partie de côte ; l'église Saint-Sébastien de la même ville conserve un humérus. La chapelle de la doctrine chrétienne de Nancy et beaucoup d'églises du diocèse en possèdent des ossements ou des fragments notables.
Mais la partie la plus considérable des ossements de ce saint Évêque est dans l'église Saint-Gengoult de la ville de Toul, qui possède environ dix-huit ossements, parmi lesquels un ilion, un tibia, un fémur, etc., outre le chef.
Dès les premières années de la grande Révolution, en juillet 1790, plusieurs prêtres et dignitaires de l'église de Toul ayant sollicité l'avantage de posséder quelques reliques des
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saints Évêques et Protecteurs du diocèse, dont ils ne prévoyaient que trop la spoliation, Messieurs du Chapitre délégueront trois d'entre eux à l'effet de procéder à une distribution de ces restes précieux.
Onze de Messieurs les Chanoines et deux de leurs vicaires reçurent chacun, entre autres reliques, des fragments plus ou moins notables de celles de saint Gérard. Lorsque les églises furent rendues au culte catholique et avant de quitter la vie, ces ecclésiastiques ne manquèrent pas d'offrir aux paroisses ou aux chapelles de leur choix, les fragments des saints corps dont ils étaient en possession, et c'est ce qui en explique la présence dans les lieux où ils sont aujourd'hui vénérés.
Lorsque les Vandales sacrilèges de 1793 eurent versé, sur le pavé nu de la cathédrale, les reliques du trésor pour en emporter les châsses précieuses, M. Aubry, alors vicaire du chapitre, assisté de quelques pieux fidèles, les recueillit et les enferma dans un reliquaire en forme de chapelle, qui ne peut être que celui confectionné, par les soins des chanoines, en 1635, pour y déposer les restes mortels de saint Amon. Il fit transporter, en lieu sûr, ce dépôt sacré, puis, devenu curé de Saint-Gengoult, il le plaça provisoirement sous l'autel majeur de son église paroissiale, dans une armoire fermant à clé.
La chasse, dont il est ici question, n'est ni vermoulue ni fort peu décente, comme l'a écrit l'auteur de la notice, imprimée au tome IV, page 431, de la sixième édition du présent ouvrage ; elle n'était que bistrée par le temps et légèrement écornée à l'un des angles ; élégamment rajeunie et décorée de fines pointures assez bien conservées, elle fait le principal ornement de l'autel où elle est exposée.
Mieux que personne, le même auteur pouvait savoir la provenance du pêle-mêle et de la confusion dont il parle et que d'autres ont fait disparaître. Ainsi qu'il le dit, la partie la plus considérable des ossements de saint Gérard est dans l'église Saint-Gengoult de Toul : ce qu'il faut maintenant ajouter, c'est que les deux chefs des saints Mansuy et Gérard, sont aujourd'hui parfaitement déterminés par l'examen anatomique qu'en a fait, en septembre 1863, M. le docteur Godron, doyen de la faculté des sciences de Nancy, et leur authenticité constatée par les procès-verbaux de révision dressés le 15 juillet 1776 ; c'est que ces deux chefs sont rentrés dans l'église cathédrale de Toul, d'où ils n'ont été tirés que pour n'être ni profanés ni peut-être anéantis.
Au centre du transept de cette basilique, était autrefois le tombeau de saint Gérard, objet de la vénération des peuples et l'instrument de grâces nombreuses ; il n'en reste plus que le sarcophage de pierre dans lequel le corps du Bienheureux fut d'abord déposé. Ce sarcophage, entièrement vide, est formé par une longue dalle dans laquelle on a incrusté un losange en marbre noir et portant cette courte inscription : *Hic est sepulcrum hominis Dei, B. Gerardi*. Une plus longue épitaphe avait été gravée en creux sur la pierre elle-même : le frottement des pieds l'a rendue complètement illisible.
Une autre précieuse relique, possédée par la cathédrale de Toul et dont ne parle pas l'historien primitif de saint Gérard, est la pointe de l'un des clous qui servirent au crucifiement de Notre-Seigneur. Saint Gérard l'avait apportée de Trèves, et l'évêque Henri de Ville l'enferma dans un magnifique reliquaire que l'on cachait soigneusement pendant la Révolution, et que l'on s'empressa de rendre à la dévotion des fidèles, après le rétablissement du calme. D'après la plus scrupuleuse confrontation, ce fragment, vénéré encore aujourd'hui à Toul, faisait partie de la relique dont sainte Hélène avait enrichi Trèves. Une fête en son honneur, établie en 1461, et que l'on célébrait solennellement le vendredi de la deuxième semaine après Pâques, donna lieu à l'établissement d'une foire assez considérable, nommée du Saint-Clou.
S'il en faut croire une pieuse tradition, la sainte Vierge aurait inspiré à son dévot serviteur Gérard, évêque de Toul, la pensée de lui élever un sanctuaire sur la montagne de Sion, située dans cette partie du département de la Meurthe qui formait autrefois le comté de Vaudémont, en Lorraine, entre Lunéville au levant, Mirecourt au midi, Vaudémont au couchant et Vézelise au nord. Quoi qu'il en soit, c'est à ce saint prélat qu'est due la première construction de la chapelle qu'a rendue célèbre la dévotion des peuples et des princes de Lorraine.
La Vie de saint Gérard a été écrite en détail par le Père Benoît, capucin, en 1769. Il en fait entrer l'abrégé dans son *Histoire ecclésiastique et politique de la ville et de l'évêché de Toul*. Celle que nous donnons est en grande partie la reproduction littérale de cette dernière.
SAINT ADALBERT, ÉVÊQUE ET MARTYR.
SAINT ADALBERT DE PRAGUE, ÉVÊQUE ET MARTYR
959-997. — Papes : Jean XII ; Grégoire V. — Souverains de Bohême : Venceslas Ier ; Boleslas Ier.
Ce Saint, fils d'un magnat de Bohême, naquit vers l'an 959, et fut nommé, au baptême, Woytach. Il tomba, pendant son enfance, dans une grave maladie qui le réduisit à l'extrémité. Ses parents le portèrent alors à un autel dédié à la Sainte Vierge, et firent vœu de le consacrer à l'Église s'il recouvrait la santé. Leur fils guérit aussitôt. Ils eurent grand soin de l'élever dans la crainte de Dieu. Adalbert, archevêque de Magdebourg, voulut bien se charger de son éducation, et, en le confirmant, il lui fit prendre son nom. Le nouvel Adalbert, c'est ainsi que nous l'appellerons désormais, se distingua dans la célèbre école de Magdebourg. À l'étude il joignait la prière, la visite des pauvres et des malades, auxquels il prodiguait avec amour des consolations et des aumônes.
Après la mort de l'archevêque de Magdebourg (981), Adalbert retourna en Bohême, emportant avec lui une bibliothèque qu'il s'était formée. En 983, il reçut les ordres sacrés des mains de Diethmar, évêque de Prague. Ce prélat mourut peu de temps après, en désespéré, poussant des cris horribles, et disant qu'il allait être damné pour avoir négligé les devoirs de son état et recherché avec passion les honneurs, les richesses et les plaisirs du monde. Adalbert, témoin de cette scène, fut saisi de frayeur et de componction, détesta toutes les fautes qu'il avait pu commettre, se revêtit d'un cilice et alla, d'église en église, implorer la miséricorde divine. Il distribua aussi d'abondantes aumônes. Il courait par là, sans le savoir, aux honneurs. Quand il s'agit de nommer un successeur à Diethmar, tout le monde jeta les yeux sur Adalbert, qui fut sacré, le 29 juin 983, par l'évêque de Mayence, et fit son entrée pieds nus dans la ville de Prague. Il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par le peuple, et surtout par Boleslas, souverain de Bohême. Adalbert seul s'affligeait de sa dignité. Depuis ce jour jusqu'à sa mort, on ne le vit jamais rire, et, lorsqu'on lui en demandait la raison, il répondait : « Il est fort aisé de porter une mitre et une crosse ; mais c'est quelque chose de bien terrible que d'avoir à rendre compte d'un évêché au souverain Juge des vivants et des morts ». Pour se préparer à ce jugement terrible par une sage administration, il divisa d'abord son revenu en quatre parties : la première fut destinée à l'entretien de l'église ; la seconde, à la subsistance des chanoines ; la troisième, au soulagement des malheureux ; il réserva la quatrième pour ses besoins et pour ceux de sa maison. Il nourrissait tous les jours douze pauvres en l'honneur des douze Apôtres, et un nombre plus grand aux jours de fête ; il couchait sur un cilice ou sur la terre nue ; il macérait son corps par des longues veilles et par des jeûnes rigoureux. Presque tous les jours il prêchait à son peuple et visitait les malades ainsi que les prisonniers.
Tout ce zèle, toute cette sainteté, ne purent réformer le diocèse de Prague ; l'idolâtrie y régnait encore, et l'immoralité bien davantage ; le clergé neutralisait, par ses mauvais exemples, l'apostolat d'Adalbert. Découragé en face de ce troupeau incorrigible, le pasteur l'abandonna un
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instant pour aller à Rome consulter le pape Jean XV (989). Il en obtint la permission de quitter son évêché, visita le Mont-Cassin, puis revint à Rome, où il prit l'habit religieux avec son frère Gaudence, dans le monastère de Saint-Boniface. Il y passa cinq années à prier pour ses diocésains, se considérant comme un indigne pasteur, se châtiant par les pratiques de la mortification et de l'obéissance : il recherchait dans ce monastère les emplois les plus humbles.
Cependant le Pape, à la prière de l'archevêque de Mayence et de la ville de Prague elle-même, renvoya notre Saint dans son diocèse, avec permission de le quitter de nouveau, s'il ne le trouvait pas plus docile. Adalbert fut reçu avec de grands témoignages de respect et de soumission ; mais c'étaient là de vaines démonstrations : les Bohêmes ne changèrent point leurs mœurs sauvages, dissolues. Adalbert fut obligé de les abandonner de nouveau pour retourner à Rome. En passant, il prêcha l'Évangile dans la Hongrie, et convertit, entre autres, le roi Étienne, qui se rendit depuis recommandable par sa sainteté. Quand il fut rentré dans le monastère de Saint-Boniface, il y exerça la charge de prieur. L'empereur Othon III étant venu à Rome, lui faisait de fréquentes visites.
Grégoire V, successeur de Jean XV, sollicité par l'archevêque de Mayence, renvoya encore une fois Adalbert à son Église. Le Saint obéit, quoique persuadé de l'inutilité de cette démarche. Passant par la France, il y vénéra les reliques de saint Benoît, à Fleury-sur-Loire ; celles de saint Martin, à Tours ; celles de Saint-Denis, près de Paris. Et après s'être arrêté quelques jours à Mayence (où l'empereur s'était rendu pour le consulter sur les affaires de son salut), il se dirigea vers Prague. Mais apprenant que les Bohêmes, loin d'être disposés à le recevoir, venaient de massacrer ses propres parents, de piller leurs biens et d'incendier leurs châteaux, il changea de route et se rendit auprès de son ami Boleslas, duc de Pologne. Celui-ci fit demander aux habitants de Prague s'ils voulaient recevoir leur archevêque : ils ne répondirent que par de grossières insultes. Voyant qu'il ne pouvait plus exercer son zèle dans cette contrée, Adalbert prêcha Jésus-Christ aux idolâtres de la Pologne, qui se convertirent en grand nombre. De là il passa, avec Benoît et Gaudence, compagnons de ses travaux apostoliques, dans la Prusse, qui n'avait point encore été éclairée des lumières de l'Évangile. Ses prédications eurent beaucoup de succès à Dantzig : la plupart des habitants de cette ville reçurent le baptême. Mais il n'en fut pas de même partout : dans une petite île, les infidèles l'accablèrent d'outrages. L'un d'eux le surprit par derrière, pendant qu'il récitait le Psautier, et lui déchargea un coup d'aviron avec tant de violence, qu'il le renversa par terre à demi mort. Adalbert, étant revenu à lui, remercia Notre-Seigneur de l'avoir jugé digne de souffrir pour lui. Il alla dans un autre endroit, où il ne fut pas mieux reçu ; on lui ordonna même, sous peine de mort, de partir au plus tard le lendemain.
Adalbert, accompagné de Benoît et de Gaudence, se retira, conformément à l'ordre qu'on lui avait donné. Enfin, épuisé de fatigues, il se retira quelques moments pour prendre un peu de repos. Les infidèles, s'en étant aperçus, accoururent vers lui, se saisirent de sa personne ainsi que de celle de ses deux compagnons, et les chargèrent de chaînes tous les trois. Adalbert offrit sa vie à Dieu par une prière fervente, dans laquelle il demanda le pardon et le salut de ses ennemis. Le prêtre des idoles le perça de sa lance, en lui disant par dérision : « Vous devez vous réjouir présentement, puisque, à vous entendre, vous ne désirez rien tant que de mourir pour votre Christ ».
LE B. FRÈRE GILLES, TROISIÈME COMPAGNON DE S. FRANÇOIS D'ASSISE. 635
Six autres païens lui portèrent aussi chacun un coup de lance. Ce fut ainsi qu'il consomma son glorieux martyre le 23 avril 997. Ses bourreaux lui coupèrent ensuite la tête, qu'ils attachèrent au haut d'un pieu. Benoît et Gaudence furent emmenés en captivité.
Le duc de Pologne, Boleslas, fit racheter le corps du Martyr. Les idolâtres ne voulurent le vendre que contre son pesant d'or ; mais ils furent bien surpris lorsque ce saint corps, mis dans la balance, fut trouvé extrêmement léger. Cette précieuse relique fut portée solennellement en la principale église de Gnesen, d'où un bras, que le duc Boleslas donna à l'empereur Othon II, a été rapporté à Rome et placé en l'église de Saint-Barthélemy.
Ce saint Martyr était très-redoutable aux démons : l'un d'eux, le jour du sacre d'Adalbert, en sortant d'un possédé, dit à l'exorciste : « Pourquoi m'affliges-tu tant ? ne le suis-je pas assez de voir qu'Adalbert est aujourd'hui sacré évêque ? »
Il a fait plusieurs miracles durant sa vie : il a rendu la vue à une femme en mettant les mains sur ses yeux ; il a guéri, par la même imposition de ses mains, plusieurs malades. Depuis sa mort, son tombeau a encore été honoré par beaucoup de guérisons miraculeuses.
Saint Adalbert a le titre d'Apôtre de la Prusse, quoiqu'il n'ait planté la foi que dans la ville de Dantzig.
Acta Sanctorum, Godescard.
Événements marquants
- Naissance à Diospolis en 280
- Carrière militaire sous Dioclétien et nomination comme tribun
- Distribution de ses biens aux pauvres après le décret de persécution
- Supplice de la roue armée de pointes d'acier
- Destruction des idoles du temple d'Apollon par le signe de la croix
- Décapitation le 23 avril 303
Miracles
- Voix céleste et apparition d'un homme brillant durant le supplice de la roue
- Destruction des statues du temple d'Apollon par le signe de la croix
- Apparition aux croisés avant la bataille d'Antioche
Citations
Je ne suis pas Dieu, et il n'est point d'autre Dieu que celui que tu prêches