Saint Évroult de Bayeux

Abbé du monastère d'Ouche

Fête : 29 decembre 7ᵉ siècle • saint

Résumé

Ancien haut dignitaire à la cour des rois neustriens, Évroult quitte le monde avec son épouse pour embrasser la vie monastique. Il fonde l'abbaye d'Ouche en Normandie, transformant une forêt de brigands en un centre de sainteté. Mort octogénaire en 707, il est célèbre pour ses nombreux miracles, dont des résurrections et des guérisons de la folie.

Biographie

SAINT ÉVROULT DE BAYEUX,

ABBÉ DU MONASTÈRE D'OUCHE, EN NORMANDIE.

que toutes ces brillantes qualités n'étaient point ternies par l'orgueil. Doux et affable envers tout le monde, il se montrait irréprochable dans ses mœurs, et la beauté de son visage était une fidèle image de la beauté de son âme.

Un homme, aussi remarquable par sa noblesse et par ses vertus, ne pouvait manquer d'attirer l'attention de Clovis II, qui gouvernait alors la Neustrie. Instruit de son rare mérite, il le fit venir à la cour afin de l'employer au gouvernement de son royaume. Après la mort de ce prince, arrivée en 656, Clotaire III, son successeur sur le trône de Neustrie, conçut une telle estime pour saint Evroult, qu'il lui conféra la première charge de son palais. L'homme de Dieu justifia le choix du monarque par sa prudence, et par l'habileté qu'il déploya dans la direction des affaires. Toutefois, en s'appliquant avec beaucoup de zèle à remplir les fonctions de son ministère, il ne perdait jamais de vue qu'il devait avant tout servir et aimer le Roi des rois.

Ses parents et ses amis l'ayant pressé de contracter mariage, afin de ne pas laisser éteindre le nom de sa famille, le Saint épousa une femme digne de lui par ses vertus et sa naissance. Mais, quoiqu'il fût engagé dans l'état du mariage, il ne cessa jamais de méditer et de pratiquer cette belle maxime de l'apôtre saint Paul : « Le temps de la vie est bien court, il faut donc que ceux qui ont une femme vivent comme s'ils n'en avaient point ». Il se gardait encore d'oublier ces autres paroles de l'Apôtre : « Que ceux qui usent de ce monde, vivent comme s'ils n'en usaient pas ; car la figure de ce monde passe avec rapidité ».

Loin de déplaire à son Créateur dans l'usage de ses dons, il ne travaillait et ne respirait que pour sa gloire. Par un sentiment de charité bien rare chez les grands de la terre, il trouvait plus de plaisir à donner qu'à recevoir. Appliqué continuellement à retracer dans sa conduite les exemples des Saints, il n'avait pas de plus grand bonheur que de soulager les pauvres, qui sont les membres souffrants de Jésus-Christ, de veiller et de prier, selon le précepte de notre Sauveur. Il engageait sa femme à pratiquer les mêmes œuvres de piété, en sorte que cette vertueuse dame, déjà portée au bien par les mouvements de son propre cœur, y était encore excitée par les leçons et les exemples de son mari. C'est ainsi que, n'étant encore que laïque, et n'ayant d'autre Règle que sa ferveur, saint Evroult menait dans l'état du mariage une vie aussi parfaite que bien des religieux qui vivent loin des dangers du monde et dans le silence de la retraite.

Cependant Notre-Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, s'apprêtait à répandre de nouvelles bénédictions sur son humble serviteur. Un jour qu'il assistait à l'office divin, il entendit prononcer ces douces paroles que Jésus-Christ adresse à ses disciples dans le saint Évangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive ». Ces paroles du divin Maître le touchèrent jusqu'au fond du cœur. Il les grava dans sa mémoire, ainsi que ces magnifiques promesses que Jésus-Christ fait à ceux qui méprisent le monde pour son amour : « En vérité, je vous le dis, vous qui abandonnez tout pour moi, vous recevrez le centuple, et vous posséderez la vie éternelle ». Se sentant alors embrasé d'une sainte ardeur, il ne se contenta plus de distribuer aux pauvres des aumônes réglées sur l'étendue de ses revenus, il se mit à leur distribuer ses biens eux-mêmes, et résolut de rompre au plus vite tous les liens qui l'attachaient encore au monde. Il communiqua sans crainte son dessein à sa pieuse femme, et s'efforça, en lui mettant sous les yeux les magnifiques promesses de Jésus-Christ, de lui inspirer les mêmes sentiments. Comme elle aimait Dieu de tout son cœur, elle consentit volontiers à faire pour

VIES DES SAINTS. — TOME XIV.

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sa gloire les sacrifices les plus pénibles à la nature. Elle quitta même le monde la première, et, ayant dit adieu pour toujours à son saint époux, elle alla prendre le voile dans une maison religieuse. Après avoir donné au Seigneur cette épouse bien-aimée, saint Evroult ne resta à la cour de Clotaire III, qu'autant de temps qu'il lui en fallait pour distribuer tous ses biens aux pauvres. Alors, se considérant comme échappé aux écueils d'une mer orageuse, où une infinité d'âmes font naufrage, il se hâta de se retirer au monastère des Jumeaux, situé dans le diocèse de Bayeux, comme dans un port où il pourrait travailler plus parfaitement à sa sanctification. Il fut reçu avec des transports de joie par l'abbé et ses religieux, qui le regardaient tous comme leur bienfaiteur; car depuis longtemps il soutenait le monastère par ses aumônes. Il n'est pas besoin de dire quelle fut la sainteté de sa vie au milieu de ces fervents religieux. Ayant pris l'habit monastique, il accomplit fidèlement ce conseil du Saint-Esprit : « Que celui qui est saint se sanctifie encore davantage, et que celui qui est parfait se perfectionne de plus en plus ». C'était de tous les religieux le plus humble, le plus obéissant, le plus doux, le plus charitable, le plus assidu à la prière, et le plus appliqué au travail; sa ferveur faisait l'édification et l'étonnement de tous ses frères. Ils ne purent s'empêcher de lui donner à plusieurs reprises des marques publiques de leur vénération. Mais ce grand Saint, craignant d'en concevoir de la vanité, résolut d'éviter ce nouvel écueil, en se retirant dans la solitude, pour y mener la vie contemplative.

Poussé par l'Esprit de Dieu, qui fondait sur lui de grands desseins de miséricorde, il fit part de son projet à trois bons religieux, qui, non contents de l'approuver, résolurent d'accompagner notre Saint dans sa retraite. Ils sortirent tous les quatre de ce monastère, et, traversant le pays d'Exmes, ils arrivèrent à un endroit du diocèse de Séez, appelé Montfort. Ce lieu était couvert de hautes forêts, et arrosé de ruisseaux limpides. Saint Evroult et ses compagnons crurent qu'ils ne pourraient trouver d'endroit plus favorable à l'accomplissement de leurs desseins. Ils s'y arrêtèrent donc en bénissant le Seigneur. Pendant quelque temps, ils purent, selon leur désir, y mener la vie solitaire et goûter les douceurs de la contemplation. Mais, comme il y avait dans le voisinage deux villes importantes, Exmes et Gacé, qui attiraient une foule considérable de personnes pour les affaires du commerce, les serviteurs de Dieu eurent bientôt à se plaindre de la multitude des visiteurs qui venaient troubler la paix de leur solitude. En effet, un grand nombre de personnes, qui avaient connu le Saint au milieu du monde, et apprécié son inépuisable bienveillance, ayant appris le lieu de sa retraite, venaient souvent le consulter sur leurs intérêts temporels, alors qu'il était le plus adonné à la contemplation des choses célestes. Fatigués de ces distractions, saint Evroult et ses trois compagnons résolurent de quitter ce lieu, qu'ils avaient sanctifié par leurs vertus.

Devant eux se présentait la vaste forêt d'Ouche, dont les arbres étaient si épais qu'à peine le soleil en pénétrait-il l'obscurité avec tout l'éclat de ses rayons. Mais, quelque effrayante que fût déjà cette forêt par son épaisseur, elle l'était bien davantage par la présence des voleurs qui l'infestaient et des bêtes féroces qui y faisaient leur repaire. Ils s'enfoncèrent cependant dans cette affreuse solitude et la parcoururent en tous sens pour y découvrir une place convenable à l'établissement qu'ils projetaient. Comme ils n'y trouvaient point d'endroit propre à l'exécution de leur pieux dessein,

saint Evroult, rempli de l'Esprit de Dieu, se mit à genoux, et, levant les mains au ciel, adressa du fond de son cœur cette prière à Notre-Seigneur : « Ô doux Jésus, qui daignâtes autrefois, par le moyen d'une colonne de nuée et de feu, conduire vous-même votre peuple dans le désert, et lui montrer la route de la terre promise, daignez, je vous en supplie, conduire encore vous-même vos serviteurs qui fuient de cette misérable terre d'Égypte, de ce monde de péché sujet à la tyrannie du démon. Daignez leur montrer la place où ils pourront enfin vous servir en toute liberté, et sauver leur âme rachetée par votre précieux sang ».

A peine eut-il fait cette prière, qu'un ange apparut, et lui fit signe de marcher à sa suite. Conduits par ce guide céleste, saint Evroult et ses compagnons arrivèrent dans un agréable vallon, arrosé de plusieurs ruisseaux, dont les eaux limpides allaient se décharger dans un grand étang. A la vue de cette heureuse solitude, après laquelle ils soupiraient, saint Evroult et ses compagnons se jetèrent à genoux pour remercier la bonté de Dieu, qui ne trompe jamais les espérances de ses serviteurs. Ils bâtirent en ce lieu une cabane de branches d'arbres, pour se mettre à l'abri des intempéries de l'air, et construisirent à l'entour une petite clôture pour en défendre l'entrée aux bêtes de la forêt.

Là, foulant aux pieds tous les plaisirs, toute la gloire et toutes les vanités d'un monde pécheur, ils ne songeaient qu'au ciel, ne vivaient que pour le ciel, et ne soupiraient plus qu'après la possession de Dieu. Aussi chantaient-ils de bouche et de cœur avec le Prophète royal : « Vous êtes mon unique partage, ô Seigneur, votre sainte loi, ô mon Dieu, est l'unique trésor que je veux garder ». Ils gardaient, en effet, avec beaucoup de fidélité cette aimable loi de Dieu, et, par leur brûlante charité, ils s'efforçaient de mériter à l'heure de la mort d'être reconnus de lui pour ses enfants.

Pendant que nos pieux solitaires s'efforçaient ainsi de croître chaque jour dans l'amour de Dieu, il arriva qu'un des voleurs, qui habitaient la forêt, vint leur faire visite, et, voyant bien à leur mise qu'ils n'avaient point d'argent à prendre, il voulut, par charité pour eux, leur persuader de quitter une demeure où leur vie était si peu en sûreté. « Pauvres solitaires », leur dit-il, « quel changement de fortune vous a donc forcé de venir vous cacher dans ce désert ? Comment avez-vous pu vous fixer dans une si horrible solitude ? Véritablement vous ne choisissez pas bien votre place. Ne savez-vous pas que ce lieu est le refuge des brigands et non des ermites ? Les habitants de cette forêt ne vivent que de rapines, et ne peuvent supporter ceux qui vivent de leur travail. Je vous en avertis charitablement, vous n'êtes pas ici en sûreté. D'ailleurs vous n'y trouverez que des terres incultes et même stériles ; en les cultivant, vous vous donnerez beaucoup de mal pour ne rien récolter ».

Le vénérable serviteur de Dieu lui dit avec cette douce éloquence dont il était doué : « Mon cher frère, ce n'est point un changement de fortune, mais bien la sainte volonté de Dieu, qui nous a conduits ici pour pleurer nos péchés. Et comme ce bon Maître est toujours avec nous, afin de nous protéger et de nous défendre, nous ne craignons rien de la part des hommes. N'a-t-il pas dit lui-même dans le saint Évangile : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, sans pouvoir atteindre l'âme ? » Nous n'avons qu'une seule crainte, celle d'offenser Dieu. Pour ce qui est de la difficulté de cultiver cette terre, sachez que notre Dieu est assez puissant pour nourrir ses serviteurs même dans un désert. Vous pourrez vous-même, si vous le désirez,

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goûter avec nous les douceurs de son infinie miséricorde, en renonçant pour son amour à cette profession criminelle que vous exercez, et en promettant de servir désormais avec fidélité ce Dieu infiniment bon. Car, selon la parole du Prophète, Dieu notre Père est si plein de miséricorde, qu'il veut bien oublier toutes les fautes du pécheur, dès le premier jour de sa conversion. Vos fautes sont très-grandes, mon cher frère, mais ne désespérez point de la bonté de notre Dieu. Suivez plutôt l'avis que vous donne ici le Roi-Prophète par ma bouche : « Ô mon fils, éloignez-vous du mal et faites maintenant le bien, tenant pour certain que les yeux du Seigneur s'arrêtent avec complaisance sur les justes, et que ses oreilles sont attentives à leurs moindres prières ». Je ne veux pas vous laisser ignorer les paroles terribles qu'ajoute aussitôt le saint roi David : « Les regards du Seigneur », dit-il, « sont aussi fixés sur ceux qui font le mal, mais c'est afin de détruire un jour jusqu'à leur souvenir sur la terre ». En effet, par là même que Dieu est juste, il se doit à lui-même de récompenser les bons et de punir les méchants, selon la multitude de leurs iniquités. Tremblez donc, mon cher frère, devant ce grand Dieu, ou plutôt venez, croyez-moi, vous jeter dans les bras de son infinie miséricorde ».

Ces paroles firent impression sur le cœur de ce pauvre pécheur, qui reprit tout pensif le chemin de sa maison. Le lendemain matin, abandonnant tout ce qu'il possédait en ce monde, à la réserve de trois pains cuits sous la cendre, et d'un rayon de miel qu'il prit avec lui, il revint promptement au monastère, se jeta aux pieds de saint Evroult, et lui offrit les petits présents qu'il avait apportés. Il sollicita ensuite la faveur d'être admis à professer la vie religieuse pour expier ses péchés. Devenu un modèle de ferveur, il fut le premier qui reçut l'habit monastique dans cette maison. A son exemple, un grand nombre d'autres voleurs, qui habitaient cette forêt, suivirent les conseils de notre Saint, renoncèrent à leurs brigandages, et devinrent de doux et humbles religieux ou d'honnêtes cultivateurs. Plusieurs habitants des villages voisins, attirés par la renommée de saint Evroult, venaient aussi le trouver, afin d'entendre les paroles de vie qui sortaient de sa bouche et de contempler cette douceur angélique qui se reflétait sur son visage. Après lui avoir fait une légère aumône, pour lui aider à vivre dans ce désert, ils reprenaient avec joie le chemin de leur maison, bien résolus de mettre en pratique les charitables avertissements que le Saint leur avait donnés. Plusieurs d'entre eux furent même si touchés de ses exhortations, qu'ils le supplièrent de les admettre en sa compagnie.

A mesure que le nombre de ses frères augmentait, saint Evroult se faisait tout à tous, et se montrait de plus en plus digne de leur vénération par ses vertus. En effet, il donnait continuellement à ses frères l'exemple de la patience et de la mortification la plus parfaite. Assidu à la prière, il y puisait cette tendresse et cette brûlante charité pour ses frères, qu'on remarquait dans tous ses discours. Jamais son cœur ne se laissait abattre par l'adversité, ni élever par la prospérité. Toutes les aumônes qu'on lui apportait étaient par ses ordres distribuées sur-le-champ aux pauvres, qui venaient en foule se recommander à lui comme à leur père nourricier. Il disait qu'il est indigne d'un religieux de s'occuper du lendemain, comme si Dieu, notre Père céleste, ne veillait pas continuellement sur nous, et, dans quelque pressante nécessité qu'il se trouvait, il voulait que l'on traitât les pauvres comme ses enfants. Aussi, plus d'une fois, Dieu, qui récompense dès ce monde au centuple la charité de ses fidèles serviteurs, se plut-il à bénir visiblement saint Evroult, et à l'assister lorsqu'il se trouva dans le besoin.

Un jour, entre autres, que la provision de pain était épuisée, un pauvre, s'étant présenté à la porte du monastère, demanda l'aumône pour l'amour de Dieu. Comme il invoquait à grands cris la pitié du Père cellerier, qui lui avait fait dire qu'il n'avait plus rien à sa disposition, saint Evroult entendit de sa cellule les plaintes de ce pauvre. Il en fut touché jusqu'au fond du cœur. « Ah ! mon frère », dit-il au Père cellerier, « est-ce que vous n'entendez pas les cris de ce malheureux ? De grâce, faites l'aumône à ce membre souffrant de Jésus-Christ ». — « Mais, mon Père », reprit le bon religieux, « je n'ai plus qu'un demi-pain que je garde pour les enfants que l'on instruit dans le monastère. J'ai déjà distribué tous les autres pour vous obéir, quoique nous soyons à la veille de mourir de faim ». — « Mon cher frère », lui dit le Saint, « il ne faut pas hésiter à donner encore à ce pauvre le demi-pain qui vous reste pour l'amour de Notre-Seigneur. N'avez-vous pas entendu dire au Roi-Prophète : « Bienheureux celui qui exauce la prière du pauvre et de l'indigent, au jour de malheur, le Seigneur aura pitié de lui à son tour ? » En effet, notre Sauveur nous refusera-t-il un morceau de pain, après qu'il nous a donné tout son sang sur l'arbre de la croix ? »

Le bon religieux obéit et donna au pauvre tout le pain qui lui restait. Mais la Providence récompensa généreusement la foi admirable de saint Evroult. Car, avant le coucher du soleil, on entendit frapper à la porte du monastère, et un homme, qui conduisait un cheval chargé d'une énorme quantité de pain et de vin, demanda à voir le Père cellerier. Après l'avoir salué, il lui dit qu'il venait rendre au Saint ce qu'il avait bien voulu lui prêter. Puis, déposant par terre toutes ces provisions, il ajouta : « Allez, je vous en prie, porter ceci à votre bon abbé ». Le Père partit aussitôt pour faire venir saint Evroult. Mais l'inconnu monta à cheval, et disparut subitement. Saint Evroult et ses religieux se présentèrent quelques instants après pour remercier ce généreux bienfaiteur. Mais le Frère portier leur rapporta comment il avait disparu. On eut beau le chercher de tous côtés, on ne put même découvrir les traces de son passage. Le Saint comprit alors que c'était Notre-Seigneur qui lui envoyait ces provisions, et, l'âme tout inondée de joie, il rendit grâces à la Bonté infinie, qui se montrait si généreuse à son égard. A partir de ce jour, il ne leur manqua aucune des choses nécessaires à la vie ; ils commencèrent même peu à peu à se voir dans l'aisance.

Citons encore une autre circonstance dans laquelle la Bonté divine se plut à les assister. Deux voleurs d'une province voisine, apprenant que Dieu répandait sur leurs biens ses bénédictions, jugèrent à propos de venir pour y participer à leur manière. Ayant rencontré le troupeau de porcs qui appartenait aux religieux, ils résolurent de l'emmener hors de la forêt, afin de partager ensuite ce butin. Ils se mirent donc à chasser promptement devant eux toute la bande. Mais, par malheur pour eux, ils s'égarèrent en voulant trop se hâter de jouir de leur capture. S'étant engagés dans les sentiers qui traversaient la forêt en tous sens, depuis l'arrivée des religieux, ils se virent à la fin enfermés comme dans un labyrinthe dont ils ne pouvaient trouver l'issue. Après bien des marches et des contre-marches, qui les épuisèrent de fatigue, ils furent tout surpris d'apercevoir le monastère, près duquel ils étaient revenus, et d'entendre la cloche qui appelait les religieux à l'office divin. Touchés de la grâce de Dieu, et pénétrés d'un sincère repentir, ils allèrent se jeter aux pieds de saint Evroult, lui confessèrent humblement leurs fautes et lui demandèrent l'habit monastique.

Tout souriait au Saint dans cette aimable solitude. Cependant il désirait

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vivement se retirer dans une solitude plus profonde encore, et fuir totalement le commerce des hommes pour ne plus vivre qu'avec Dieu. Mais, éclairé par l'Esprit-Saint, il résolut de continuer à servir par sa présence à l'avancement spirituel des religieux, qui s'étaient mis sous sa conduite. « Craignant », dit l'auteur de sa Vie, « de renverser tout l'édifice, s'il en retirait la pierre fondamentale, il fit avec joie le sacrifice de son bonheur particulier pour procurer celui de ses frères. Il demeura donc au milieu d'eux, comme un bon père au milieu de ses chers enfants, et s'appliqua plus que jamais à les édifier par ses tendres instructions et par ses exemples ».

Cependant la renommée de sa sainteté se répandait dans toutes les provinces voisines, et attirait à lui un grand nombre de personnes animées du désir de travailler à leur salut. Elles offraient au Saint leurs maisons, leurs terres, leurs trésors, leur famille même, et le conjuraient de leur bâtir des monastères, et de leur donner la Règle de vie qu'il lui plairait. Cédant à leurs instances, et aux désirs de saint Ainobert, évêque de Séez, qui chérissait le serviteur de Dieu, il bâtit jusqu'à quinze monastères d'hommes et de femmes, et mit à la tête de chacune de ces maisons des supérieurs d'une vertu éprouvée. Parmi les monastères fondés par saint Evroult, au rapport de la tradition, on compte surtout le célèbre monastère de Saint-Martin de Séez, qui, pendant onze siècles, fut pour ce diocèse une source d'édification et de science ecclésiastique ; le monastère de Vierges, fondé à peu de distance du monastère du Saint, auprès de l'église de Notre-Dame ; le grand et le petit monastère d'Almenèches, gouvernés plus tard par sainte Lanthilde et par sainte Opportune ; le monastère de la Cochère, où saint Evroult demeura quelque temps, au rapport de la tradition, avant de s'établir à Montfort ; le monastère d'If, situé sur la paroisse de Saint-Christophe dans le canton de Mortrée, à quelques pas du château de Sacy ; enfin le monastère de Mortain dans l'ancien diocèse d'Avranches. Saint Evroult visitait quelquefois ces maisons religieuses, dont la sainte pauvreté faisait le principal ornement : il veillait à ce que la Règle y fût fidèlement observée, et revenait le plus vite qu'il lui était possible à son abbaye, afin de donner à ses religieux l'exemple de la retraite, et de se conserver lui-même dans le recueillement.

Cependant Notre-Seigneur, qui aime à éprouver ses élus pour les purifier, comme l'or dans le creuset des souffrances, permit que la pieuse famille de saint Evroult fût décimée par une maladie contagieuse. La vingt-deuxième année depuis l'établissement du monastère, la peste se déclara dans cette sainte maison, où elle fit de rapides progrès. Dans ces tristes circonstances, saint Evroult n'agit pas en mercenaire qui, à la vue du danger, prend la fuite, et laisse ses brebis exposées à la fureur des loups. À l'exemple du bon Pasteur, il résolut de donner sa vie pour son troupeau, si telle était la volonté de Dieu. Il resta donc au milieu de ses religieux pour les assister et les défendre. Suivant le conseil de l'Apôtre, il pleurait avec ceux qui étaient dans les pleurs, et, leur montrant le ciel où Dieu les attendait pour couronner leur patience : « Mes chers enfants », leur disait-il avec un accent de charité inexprimable, « regardez le ciel d'où votre Père céleste vous contemple, voici le moment de montrer votre confiance en sa bonté infinie. Restez fermes et patients au milieu des épreuves qu'il vous envoie, tenez-vous prêts à tous les sacrifices qu'il peut vous demander. Agissez tous en dignes enfants de Dieu, et souvenez-vous que la tribulation conduit à la

SAINT ÉVROULT DE BATEUX, ABBÉ.

patience qui est le trésor du chrétien. Renouvelez donc en vous l'Esprit de Jésus-Christ, et combattez généreusement contre l'ancien serpent. Vous êtes tous les membres vivants de Jésus-Christ, n'ayez donc qu'un cœur et qu'une âme pour aimer Notre-Seigneur qui vient à vous. Car voici qu'approche pour vous le moment de paraître devant Dieu, et de lui présenter les œuvres de toute votre vie; veillez et priez, mes bien-aimés frères, car vous ne savez au juste ni le jour ni l'heure de la visite de Notre-Seigneur. Ah ! mille fois heureux le serviteur que le Seigneur trouvera veillant à son arrivée ».

C'est par ces paroles empruntées à Notre-Seigneur lui-même que saint Evroult disposait ses frères à la mort, et qu'il les fortifiait contre les attaques du démon. Cependant les religieux étaient rapidement enlevés par le terrible fléau. Dieu, qui voulait faire briller encore d'un plus vif éclat la sainteté de son serviteur, permit qu'un vénérable religieux, nommé Ausbert, mourût sans recevoir le saint Viatique. Le Frère, qui était chargé de le garder, vint aussitôt en avertir le saint abbé. « Ah ! mon Père », lui dit-il, « un de vos enfants vient de sortir de ce monde sans recevoir le saint Viatique. Priez pour lui afin que Dieu, devant qui il paraît maintenant, lui fasse miséricorde ». Le Saint, se reprochant cet accident, comme s'il fût arrivé par sa négligence, se rendit auprès du lit du défunt. Tout inondé de larmes, il se prosterna le front dans la poussière, et invoqua la Miséricorde infinie. Tout à coup, sentant qu'il est exaucé, il se lève et commande au mort de revivre. A la voix du Saint, le mort lève la tête, et, ouvrant les yeux, les tourne avec amour vers son Sauveur : « Oh ! mon Père », lui dit-il, « que je vous remercie d'être venu à mon secours ! Poursuivi au tribunal de Dieu par l'ennemi des hommes, qui voulait emporter mon âme, parce que j'avais eu le malheur de mourir sans le saint Viatique, je me voyais sur le point d'être temporairement éloigné de mon Dieu, d'être livré à une faim cruelle, et exclu pour un temps du festin des Bienheureux. Tout à coup vous êtes venu me délivrer des mains de mon ennemi. Oh ! bon Père, soyez éternellement béni. Mais, de grâce, allez vite me chercher la sainte communion, afin de me donner le pain des élus, le gage de la vie éternelle et de la résurrection glorieuse ». Aussitôt le Saint fit apporter le Corps de Notre-Seigneur, et le religieux ne l'eut pas plus tôt reçu, que, par un dessein tout particulier de la Providence, il rendit de nouveau son âme à Dieu.

Cependant la maladie continua ses ravages et l'on compta jusqu'à soixante-dix-huit moines qui succombèrent à la contagion, sans parler d'un nombre considérable de Frères servants. Il serait impardonnable de passer sous silence le grand miracle que le Saint opéra en faveur de l'un d'entre eux. Le jour de Noël, un de ces bons Frères, qui remplissait avec le zèle le plus louable l'office de procureur de l'abbaye, atteint par le fléau, rendit le dernier soupir. Malgré l'horreur que devait inspirer le cadavre d'un pestiféré, les religieux l'ensevelirent avec une tendre sollicitude, et, l'ayant porté au cimetière, ils le déposèrent sur le bord de la fosse, en attendant la fin de la messe qu'on célébrait pour le repos de son âme. Cependant tout le monde pleurait dans l'église la mort de ce cher Frère. Saint Evroult, voyant les larmes qui coulaient de tous les yeux, en fut touché jusqu'au fond du cœur. Tout à coup, frémissant sous l'impression du Saint-Esprit, il se mit à genoux, et conjura le Seigneur de vouloir bien rendre la vie au mort. Il demeura longtemps prosterné, le front dans la poussière, et frappant sa poitrine pour implorer la miséricorde de Dieu. Il ne cessa de prier que lorsque le mort, revenu à la vie, sortit de son cercueil, traversa, encore enveloppé de son suaire, les rangs des religieux muets de frayeur, et alla se jeter aux pieds

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de saint Evroult. A cette vue, un grand cri de joie s'élève jusqu'au ciel, et tous les religieux bénissent le Dieu des miséricordes, qui daigne accorder à son serviteur le pouvoir de rappeler les morts à la vie.

Enfin, grâce à la miséricorde infinie, saint Evroult vit cesser le fléau qui avait éprouvé si cruellement sa pieuse famille. Mais il ne cessa pas de prier pour ses enfants défunts, parce qu'il savait que la vraie charité s'occupe plus de l'âme que du corps. C'est par ce motif que, à mesure qu'il avançait en âge, il redoublait ses mortifications, et prolongeait ses prières bien avant dans la nuit. On pouvait lui appliquer véritablement ces paroles du Roi-Prophète : « Il méditait jour et nuit la loi du Seigneur ». Embrase du feu sacré de l'amour de Dieu, il s'exerçait continuellement à la pratique de toutes les vertus. Il se montrait particulièrement retenu dans ses paroles et miséricordieux envers les pauvres pécheurs. Il prenait très-peu de soin de sa personne, et, persuadé qu'il est indigne d'un serviteur de Dieu de s'occuper de sa toilette, comme les femmes du monde, il ne faisait couper ses cheveux et sa barbe que trois fois par an. Son cœur n'était point accessible à la vengeance, et son bonheur était de rendre toujours le bien pour le mal. Quand on venait lui annoncer que les religieux avaient éprouvé quelque perte dans leurs biens temporels, il n'y voyait qu'une occasion nouvelle de bénir le Seigneur qui voulait bien lui conserver le reste. « Le Seigneur nous avait donné cet objet », disait-il, « il lui a plu de nous l'ôter, que son nom soit béni à jamais ». Il avait tant d'habileté pour réconcilier les ennemis, que tous ceux qui venaient à lui, agités par la discorde, étaient bientôt apaisés. Ses paroles, plus douces que le miel, ranimaient dans leur cœur la charité, et ils s'en retournaient remplis d'une paix délicieuse. Il recevait avec une égale bonté tous ceux qui venaient à lui, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, voisins du monastère ou étrangers. Il se montrait d'une amabilité angélique envers tous, et, bien qu'il fût pauvre pour l'amour de Dieu, il ne laissait partir aucun de ses hôtes sans leur faire un petit présent.

Faut-il s'étonner après cela si cet aimable Saint, qui était l'image de Dieu sur la terre par sa bonté, l'était aussi par sa puissance ? Beaucoup de malades, qui avaient entendu parler de sa sainteté et des grands miracles qu'il opérait au nom de Jésus-Christ, venaient le trouver avec confiance, et, après avoir recouvré la santé par la vertu de ses prières, ils s'en retournaient en bénissant le Seigneur d'avoir donné à la terre ce médecin céleste. Il y avait même beaucoup de personnes qui, se sentant dévorées par les ardeurs de la fièvre et incapables d'aller trouver le Saint, envoyaient leurs parents ou leurs amis réclamer le secours de ses prières, et le conjuraient de vouloir bien leur donner sa ceinture, qui n'était qu'un simple bout de corde, ou quelque pièce de ses vêtements. A peine avaient-elles touché ces vêtements avec foi qu'elles se sentaient guéries. On cite, entre autres, une pauvre mère de famille qu'aucun médecin ne pouvait guérir, et qui, entendant parler des miracles de saint Evroult, le fit supplier de lui envoyer une petite pièce du bord de son habit. A peine l'eut-elle reçue, qu'elle fut guérie complètement.

Ce n'étaient pas seulement les personnes des contrées voisines qui venaient implorer la charité de notre Saint. On accourait à lui de tous les diocèses environnants, et même de contrées plus éloignées, pour recouvrer la santé. Parmi ces malades, il se présenta un jour un pauvre tout courbé sous le poids des infirmités. Saint Evroult, le voyant s'avancer péniblement, épuisé de forces par la maladie, et touchant presque ses genoux avec sa tête, fut pénétré d'une grande compassion. « Ah ! mon cher frère », lui dit-il, « comment avez-vous pu faire tout ce trajet dans un état de faiblesse aussi considérable ? » — « Mon Père », lui répondit le pauvre, « j'ai été soutenu par un double espoir : celui de recevoir de votre charité un peu de nourriture, pour apaiser ma faim, et celui surtout de recouvrer par vos prières la santé, dont est privé depuis longtemps mon misérable corps ». Il ne fut pas trompé dans son espérance, car le Saint le guérit parfaitement. Dans l'ardeur de sa reconnaissance, ce pauvre conjura saint Evroult de le garder avec lui, et de lui donner l'habit religieux. Le Saint y consentit avec joie, et l'établit jardinier du monastère.

Un autre pauvre, qui se portait très-bien, mais qui faisait semblant d'être malade et estropié, pour recevoir une aumône plus abondante, ne fut pas aussi favorisé, à beaucoup près. Car à peine eut-il reçu l'aumône de la main du Bienheureux, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente et frappé de la maladie qu'il avait fait semblant d'avoir. Il confessa, devant les religieux du monastère, le tort qu'il avait eu de vouloir tromper cet homme de Dieu qui était si charitable pour les pauvres, et, malgré tous les soins qu'on lui donna, il ne tarda pas à expirer.

La renommée des vertus et des miracles de saint Evroult se répandit tellement qu'elle parvint jusqu'à la cour de Childebert III, qui gouvernait alors la Neustrie. Ce prince, désirant ardemment voir un si saint homme, vint au monastère d'Ouche avec la reine et plusieurs membres de la famille royale. Lorsqu'il fut arrivé en face du monastère, à l'endroit où se trouve maintenant l'église élevée en l'honneur de la sainte Vierge, il descendit de cheval par respect pour le Saint, et commanda à toute sa suite de se préparer à recevoir le serviteur de Dieu avec toute la vénération qui lui était due. Alors les clercs qui l'accompagnaient se revêtirent de leurs ornements sacrés, et, portant ensuite la main sur les saintes reliques et sur la croix, qu'ils avaient déposées sur un tapis, ils voulurent les reprendre pour se mettre en marche ; mais il leur fut impossible même de les remuer. Saisis d'une grande affliction, tous les assistants se mirent à genoux, et invoquèrent humblement la miséricorde de Dieu. La reine fit alors un vœu à la sainte Vierge, et dit devant tous les seigneurs : « Si le Dieu tout-puissant nous fait la grâce de pouvoir prendre et porter en procession nos saintes reliques, je ferai construire ici une belle église en l'honneur de la Mère de Dieu ». Après avoir entendu ces paroles de la reine, les clercs portèrent de nouveau la main à leurs saintes reliques pour les enlever, mais ils ne furent pas plus heureux que la première fois. Alors la reine, extrêmement affligée, dit en versant d'abondantes larmes : « Je sais bien, ô mon Dieu, que mes péchés me rendent indigne de voir le serviteur de Dieu ; cependant, si, par les mérites du Saint, vous voulez bien jeter sur nous un regard de miséricorde, et nous permettre de porter en procession nos saintes reliques, outre l'église que je viens de promettre, je ferai faire un bel autel de marbre que l'on apportera au Saint ». À peine ces paroles étaient-elles prononcées, que toutes les reliques se mirent d'elles-mêmes en mouvement, les clercs les prirent avec des transports de joie, et s'avancèrent en procession au-devant du serviteur de Dieu. Il arrivait, accompagné de tous ses frères et d'une grande multitude de peuple, qui se pressait à sa suite pour voir le roi. Ce prince, ayant été reçu dans le monastère avec tous les honneurs dus à la majesté royale, y passa trois jours avec le serviteur de Dieu. Sur le point de partir, il se recommanda aux prières de saint Evroult, et lui donna quatre-vingt-dix-neuf fermes, désignées dans une charte qu'il lui remit. Il retourna ensuite plein de joie à son palais. La reine n'oublia point son vœu. Elle fit

29 DÉCEMBRE.

bâtir, sur la colline qui s'élève entre la Charentone et la forêt, une église magnifique en l'honneur de la sainte Vierge. Elle envoya aussi à saint Evroult l'autel de marbre qu'elle avait promis pour l'église de son monastère. Elle demanda seulement au serviteur de Dieu, en lui faisant cet envoi, de vouloir bien au saint sacrifice prier pour elle et pour la famille royale.

Le souverain Pontife, informé des vertus admirables de saint Evroult, voulut aussi lui donner un témoignage de son estime particulière. Il lui envoya différentes reliques, entre autres une petite relique de saint Pierre, chef des Apôtres, à qui saint Evroult avait consacré son église.

En travaillant avec ce zèle admirable au service de Dieu, notre Saint était parvenu à l'âge de quatre-vingts ans. Comblé de mérites aux yeux de Dieu et des hommes, il soupirait ardemment après l'heureux jour où il lui serait donné de sortir de ce lieu d'exil pour aller dans la céleste patrie. Bien différent des serviteurs infidèles qui voudraient, s'il était possible, éviter à jamais la présence du souverain Maître, il appelait de tous ses vœux la venue de son Sauveur. Enfin Notre-Seigneur exauça les prières de son serviteur. Il permit qu'il fût atteint d'une fièvre continue, qui le consuma lentement, et lui donna l'occasion d'exercer encore la mortification et la charité la plus admirable. Pendant quarante-sept jours que dura sa maladie, il ne prit pas d'autre nourriture que le Corps et le Sang du Sauveur, et, comme s'il n'eût rien souffert, il ne cessa de prêcher à ses frères la parole de Dieu. Quelques religieux des monastères voisins, étant venus pour voir ce bon Père, le supplièrent les larmes aux yeux de prendre au moins quelqu'une des choses qu'ils lui avaient apportées. « Je vous remercie, mes chers enfants », leur dit-il, « je n'ai besoin d'aucune nourriture. Jésus seul est ma vie. Ne me parlez pas d'autre chose que de Jésus-Christ ». En effet, ce grand Saint n'avait pas besoin de la nourriture terrestre, soutenu, comme il l'était, par le Saint-Esprit, qui lui donnait la nourriture céleste, et le fortifiait par l'espoir de goûter bientôt les délices de la maison de Dieu.

Sentant approcher le jour après lequel il avait tant soupiré, il fit rassembler ses religieux autour de sa couche funèbre, et, comme il les voyait fondre en larmes, il s'efforça de les consoler avec une tendresse ineffable en leur montrant le ciel où il les reverrait bientôt. « Mes chers enfants », leur dit-il, « écoutez les dernières recommandations de votre père mourant. De grâce, demeurez toujours unis par les deux liens de la charité, et conservez les uns pour les autres une tendre affection. Prenez garde de vous laisser tromper par les ruses du tentateur, et soyez fidèles observateurs des promesses que vous avez faites à Dieu. Chérissez toujours la tempérance, et conservez précieusement le trésor de la chasteté. Vivez dans la sainte humilité, évitez l'orgueil plus que la mort. Que chacun de vous ne cherche à surpasser ses frères que par sa charité et par ses bonnes œuvres. Je vous le recommande aussi une dernière fois, mes chers enfants, recevez toujours les étrangers avec bonté pour l'amour de notre bon Sauveur qui a dit : « J'étais étranger, et vous m'avez reçu ». Vivez ainsi, mes chers enfants, et bientôt nous aurons le bonheur de nous revoir au ciel ».

Ayant ensuite donné à tous ses frères le baiser de paix, ce glorieux Confesseur rendit son âme entre les mains de ce Dieu de bonté infinie, qu'il avait tant aimé, et qui lui ouvrit pour récompense de sa fidélité les portes de la Jérusalem céleste. Sa mort arriva le 29 décembre, et la douzième année du règne de Childebert III, qui correspond à l'année 707.

Saint Evroult est représenté : 1° abandonnant le palais et les dignités pour se vouer à la pauvreté : derrière lui un ange ; 2° délivrant un possédé ;

3° convertissant un voleur venu pour l'assassiner dans la forêt d'Ouche; 4° on lui donne aussi pour attribut un morceau de pain, le seul qui lui restait, et qu'il donne à un pauvre. Près de lui un mulet que Dieu lui envoie chargé de provisions dont il fait de suite la distribution à des pauvres; 5° quelquefois sans autre attribut que sa crosse d'abbé, ou priant dans sa solitude.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Dès que saint Evroult eut rendu le dernier soupir, son visage brilla d'un tel éclat, que personne n'eut le moindre doute que son âme, libre de tous les liens du péché, ne régnât avec Jésus-Christ dans le ciel. Ses religieux enterrent son corps et le portèrent à l'église avec un profond respect. Durant trois jours et trois nuits, ils chantèrent des hymnes et des cantiques, et veillèrent autour de cette sainte dépouille, qu'ils inhumèrent, le 2 janvier, dans la basilique de Saint-Pierre.

Son corps, déposé plus tard dans un magnifique tombeau de marbre, ne tarda pas à opérer un grand nombre de miracles. Comme ils étaient une preuve évidente de la gloire dont le Saint jouissait au ciel, un des évêques de Séez, qui siégèrent au VIIIe siècle, après avoir consulté les autres prélats de la province, le proposa solennellement à la vénération des fidèles de son diocèse. Il fit aussi composer en son honneur un office public dont nous possédons encore les leçons. C'était le 29 décembre, jour de la mort de saint Evroult, que l'on faisait cet office, comme nous le voyons dans le martyrologe d'Umbert. Il était célébré avec beaucoup de pompe, non seulement dans les monastères bâtis par le saint Confesseur, mais encore dans plusieurs églises élevées en son honneur dans les diocèses de Séez, de Chartres et d'Avranches. C'était surtout au monastère d'Ouche, appelé depuis le monastère de Saint-Evroult, que l'on déployait pour cette fête une grande solennité. La présence des reliques de notre Saint, que l'on exposait à la vénération des fidèles, excitait puissamment leur dévotion, et les attirait en foule à son monastère.

Les ravages des Normands ne furent pas capables d'arrêter ce pieux élan des peuples de la Neustrie, vers le tombeau de ce grand Saint. Le moine de son abbaye, protégés par leur noble pauvreté et cachés au fond de leur épaisse forêt, purent entendre de loin gronder l'orage qui sévissait sur toute la Neustrie, sans avoir leur monastère renversé, comme le furent à peu près tous les autres. Après l'heureuse conversion des Normands à la foi catholique, on vit de nouveau les fidèles venir en foule au tombeau du Saint. Mais bientôt un déplorable événement vint affliger tous les cœurs zélés pour sa gloire. Ce fut l'enlèvement de ses reliques et de celles de saint Evremond et de saint Ansbert, qui furent tirées par violence de leur tombeau, et emportées à Orléans, vers l'année 946.

Dans l'ardeur de leur dévotion pour saint Evroult, les Orléanais firent bâtir en son honneur une église, à l'endroit où ses reliques avaient stationné la première fois, lorsqu'elles furent apportées dans leur ville. La divine Miséricorde daigna opérer dans cette église un très-grand nombre de guérisons miraculeuses en faveur des pauvres malades qui venaient réclamer la protection du Saint.

Cependant Raoul de Dragy, voyant les grandes faveurs qu'il plaisait à Notre-Seigneur d'accorder à son peuple par les mérites du Saint, demanda au chancelier Herluin sa part des reliques de ce grand serviteur de Dieu. Les saintes reliques furent donc apportées d'un commun accord, en présence de juges sommés par l'évêque pour faire ce partage. Herluin, qui était prêtre, abbé de Saint-Pierre, et grand chancelier du duc d'Orléans, eut en partage la tête et la plus grande partie des ossements de saint Evroult. Il garda en outre son livre d'Heures, son petit autel recouvert d'argent, sa crosse abbatiale et sa ceinture, avec les chartes des donations faites à son abbaye. Pour le reste du corps saint, il fut donné à Raoul de Dragy. Il n'y eut pas plus de difficulté pour le partage des autres reliques. Les Orléanais choisirent pour leur part les ossements de saint Evremond, abbé; les reliques de saint Ansbert, moine de Saint-Evroult, furent données à Raoul de Dragy, qui s'empressa de se rendre au monastère de Rebais, et offrit à l'abbé sa part du glorieux butin fait en Normandie. À la nouvelle du riche présent que ce chevalier allait leur faire, les religieux furent remplis d'une grande joie. Ils vinrent en procession au-devant des reliques, revêtus de leurs plus riches ornements, et tenant des cierges allumés. Les saintes reliques furent conduites en triomphe à l'église du monastère, où elles restèrent plusieurs jours exposées à la vénération des fidèles. Non content de faire rendre ces honneurs à nos Saints, Raoul de Dragy donna encore aux religieux de grandes sommes d'or et d'argent, afin que l'on pût acheter des châsses convenables pour y déposer les saintes reliques. Enfin, voulant mettre pour toujours à l'abri du besoin les religieux chargés de conserver dans leur église ce précieux trésor, il leur donna pour leur entretien les terres de Bouœuil et Portelmon.

Peu de temps après, on fit une nouvelle translation des reliques de saint Evroult, par ordre du roi Hugues Capet, fils du prince Hugues, qui ordonna à l'abbé de Saint-Pierre d'Orléans de donner à Geoffroy, fils du comte d'Anjou, une partie des reliques de saint Evroult, conservées dans son abbaye. Heureux d'emporter avec lui ce gage assuré de la bénédiction de Dieu, ce jeune prince se rendit à Angers, où il fut reçu avec joie par tout le peuple. Il déposa son précieux trésor dans l'église de Saint-Maimbœuf. Plus tard cette église prit le nom de Saint-Evroult, à cause des miracles que le Saint y opérait fréquemment.

Les religieux de Saint-Evroult eussent été au comble de la joie de recouvrer le corps de leur illustre fondateur. Pendant plusieurs siècles, ils firent de nombreuses démarches pour y arriver, mais les moines d'Orléans et ceux de Rebais tenaient trop à ces précieuses reliques pour consentir à les céder même aux enfants de saint Evroult. Cependant les religieux de cette abbaye parviennent à plusieurs reprises à se procurer quelques parties de ses reliques, qu'ils transférèrent avec beaucoup de solennité, dans leur église. Ainsi Foulques, prévôt de l'abbaye de Saint-Evroult, obtint, par le moyen d'un chapelain de la comtesse de Brie, une dent de saint Evroult. Il s'empressa d'apporter cette précieuse relique à son monastère, où elle fut reçue avec des transports de joie par tous les religieux.

Sous le règne de Louis VI, dit le Gros, l'abbaye recouvra encore une autre relique de son fondateur. Un chanoine de Paris, nommé Fulbert, avait depuis longtemps un os entier de l'épine dorsale de saint Evroult, qu'un chapelain de Henri Ier, roi de France, avait enlevé de sa chapelle pour le donner à ce chanoine, en signe de son affection. Celui-ci, craignant que ce larcin ne fût découvert, et ne lui attirât de fâcheuses affaires, remit cette relique à Guillaume de Montreuil. Celui-ci, transporté de joie à la vue d'un pareil trésor, s'empressa de partir pour Saint-Evroult. Tandis qu'il était en chemin, il éprouva par lui-même les effets de la protection de son bienheureux Père. En effet, ayant pris dans un hôtel, où il était descendu, des mets qui étaient empoisonnés, il ressentit bientôt de cruelles souffrances. Dans cette extrémité, il eut recours à saint Evroult et le conjura de lui rendre la santé. À peine eut-il fait cette prière, qu'il vomit le poison qu'il avait pris. Il continua sa route, en rendant grâces à Dieu, et apporta plein de joie la sainte relique à l'abbaye d'Ouche. Il la déposa lui-même dans un beau reliquaire d'argent.

En 1130, Guérin, septième abbé de Saint-Evroult, entreprit de se procurer, avec l'aide de Dieu, une portion plus considérable des reliques du Saint. Sachant que l'on conservait à l'abbaye de Rebais la moitié des reliques du saint Confesseur, il partit pour cette ville avec deux fervents religieux de sa maison, Odon de Montreuil et Garin de Sées, et eut la joie d'obtenir le bras droit du Saint avec une boîte pleine de petites parcelles d'ossements. Muni de ces précieuses reliques, l'abbé de Saint-Evroult reprit le chemin de la Normandie avec ses religieux. Ils arrivèrent le 24 mai à leur monastère. Environ quatre mille personnes de l'un et de l'autre sexe s'y trouvaient réunies pour assister à la fête de la Translation des reliques et recevoir la bénédiction de saint Evroult à son retour dans son abbaye.

La Chronique du monastère d'Ouche rapporte plusieurs autres translations de reliques de notre Saint, qui furent moins solennelles que les précédentes, mais qui causèrent cependant aux religieux une joie bien vive et bien légitime.

Ainsi, vers la fin du XIVe siècle, les troupes de Robert, duc de Normandie, s'étant emparées de la ville d'Orléans qu'elles saccagèrent, un vaillant chevalier, nommé Gaston de Montfort, courut aussitôt au monastère de Saint-Pierre, et emporta pour sa part de butin la tête du saint abbé. Il la déposa dans l'église paroissiale de Saint-Evroult de Montfort, comme un noble trophée de sa piété et de sa vaillance. Quelques années après, cédant aux vives instances des religieux de Saint-Evroult, le curé de Montfort leur donna, du consentement de l'évêque de Lisieux, la partie antérieure de ce glorieux chef, qui fut placée dans un buste d'argent, et exposée à la vénération des fidèles.

Le 13 juillet de l'année 1214, Réginald, abbé de Saint-Evroult, apporta de Rebais une partie de l'os maxillaire du saint Confesseur avec quatre dents, un os de la cuisse et une phalange d'un doigt. Il apportait aussi des reliques de saint Agyle, abbé de Rebais, et de saint Anubert, moine de Saint-Evroult, qu'on lui avait données à condition qu'on célébrerait tous les ans dans son abbaye la fête de saint Agyle, premier abbé de Rebais.

Enfin, en 1358, Jean du Bois-Gestin, abbé de Saint-Evroult, apporta à son monastère de nouvelles reliques de notre Saint : c'étaient un fragment de l'humérus et une phalange du pouce.

Durant tout le moyen âge, les miracles de ce grand Saint continuèrent d'attirer à son monastère un nombre considérable de pèlerins. Ces miracles et cette dévotion des peuples pour saint Evroult persévérèrent jusqu'en 1792. À cette époque malheureuse, où la France, dominée par l'impiété, persécutait cruellement la religion de ses pères, l'abbaye de Saint-Evroult, malgré les nombreux services qu'elle rendait aux pauvres, malgré le respect que devaient inspirer le nom de ce grand Saint et la présence de ses reliques, fut impitoyablement ravagée, comme tous les autres monastères. Après avoir chassé ignominieusement les derniers religieux de cette maison bénédictine, on livra l'abbaye au pillage, on enleva les calices, les croix, et les antiques ossements donnés à Saint-Evroult par les princes et les rois. On abattit ensuite, pour le plaisir de détruire, une grande partie des bâtiments de l'abbaye. La belle église, élevée en l'honneur de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Evroult, fut profanée et abattue par d'impies dévastateurs. Plus tard on employa les pierres de ce vénérable édifice à encaisser les routes ou à faire de la chaux. Il ne reste plus de cette magnifique église que quelques pans de murs, qui seuls suffiraient pour nous donner une idée de sa grandeur et de sa beauté. On distingue encore la place où était le grand autel, et probablement le tombeau de notre Saint. Aux places où étaient les autels des saints Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges et de tous les Saints, on n'aperçoit plus que des monceaux de décombres. Au bout de l'abside on voit encore le four à chaux qui a servi à cuire une grande partie des pierres du vénérable édifice.

Cette terre bénie n'est pas la seule où les ennemis de la religion aient accumulé les ruines et tâché d'anéantir le culte de saint Evroult. À Rebais, où l'on avait conservé religieusement pendant huit siècles les reliques du saint abbé, la tempête révolutionnaire a également abattu la magnifique église gothique de l'abbaye et les bâtiments qui l'environnent. Il ne reste plus rien de cette antique maison.

Dans la ville d'Angers, l'église de Saint-Maimbœuf, où l'on conservait religieusement les reliques de saint Evroult depuis plus de huit siècles, fut aussi renversée et détruite de fond en comble. Avec ce vénérable sanctuaire périt la précieuse relique de saint Evroult, donnée par Hugues-Capet à Geoffroy, comte d'Anjou.

A Orléans, presque toutes les reliques de notre Saint furent brûlées par les Protestants au XVIIe siècle ; cependant on en vénérait encore quelques parcelles au XVIIIe siècle, suivant le témoignage de La Soussaye, historien de l'Église d'Orléans. Il affirme que chaque année ces précieuses reliques étaient portées solennellement en procession à travers la ville. La Révolution a malheureusement achevé l'œuvre du protestantisme, et aujourd'hui la ville d'Orléans ne possède plus rien de ces saintes reliques qui faisaient autrefois sa gloire. Son église est détruite et un temple protestant s'élève sur ses ruines.

Cependant tous les efforts de l'impiété n'ont pu détruire complètement le culte de saint Evroult dans les différents diocèses où il était vénéré avant la Révolution. Ainsi, dans le diocèse de Meaux, on conserve encore à Rebais avec un respect religieux les précieuses reliques de saint Evroult, qui y furent transportées au milieu du XVe siècle, et qui ont été sauvées, avec les autres reliques de cette église, pendant la tempête révolutionnaire ; on y possède encore les cinq châsses qui existaient autrefois. Une de ces châsses contient un grand sachet renfermant des cendres et ossements de saint Evroult, de saint Lazare et autres Saints. Ces reliques ont été avariées par l'incendie qui a détruit l'église des Bénédictins en 1592. La reconnaissance de ces reliques a été faite par Mgr de Meaux en 1854. — À Orléans, la mémoire de saint Evroult est encore en bénédiction, et l'on conserve précieusement le souvenir de ses bienfaits. — Si la ville d'Angers a perdu les reliques du saint abbé, elle a gardé au moins le souvenir de ses miracles, et, pour honorer sa mémoire, on a donné à la rue, qui conduisait à l'église de Saint-Maimbœuf, le nom de Saint-Evroult.

Dans les diocèses de Laval, de Blois et de Chartres, plusieurs églises dédiées sous l'invocation de saint Evroult attestent la vénération des peuples de ces contrées pour notre Saint. Ce sont les églises de Saint-Fort (S. Evuritus), près Château-Goutier, où l'on vient en pèlerinage le jour de la Trinité, de Lunai, près Moutoire, et de Pré-Saint-Evroult. Cette église, qui possède plusieurs reliques de saint Evroult, est le centre d'un pèlerinage célèbre dans toute la contrée. La tradition rapporte que l'armée française, emportant les reliques de saint Evroult, campa dans cette paroisse, qui, par suite de cet événement, prit le nom du Saint. Elle portait ce nom glorieux dès l'année 1080 (S. Ebrulfus). La cure était à la nomination du Chapitre de Chartres.

Un hameau de Villemeux, près Dreux, porte aussi le nom de Saint-Evroult. Au centre de ce village, il y avait autrefois une chapelle dédiée au saint abbé. Elle était à la nomination de l'abbaye de Coulombs.

Dans le diocèse de Coutances, une église célèbre par son antiquité et la beauté de ses formes, l'église de Mortain, reconnaît aussi saint Evroult pour patron ou titulaire. Une foule considérable de pèlerins venait chaque année visiter ce vénérable sanctuaire. Le respect qu'il inspirait porte plusieurs seigneurs de la contrée à faire de riches aumônes aux Chanoines de Saint-Evroult. Les rois eux-mêmes voulurent leur donner des marques de leur piété. Sans parler d'un grand nombre d'églises données en France aux Chanoines de Saint-Evroult, comme les églises de Gorron, de Notre-Dame de Tinchebrai, de Saint-Pierre de Tinchebrai, et de Condé-sur-Noireau, ils possédaient de grands biens en Angleterre, qu'ils avaient reçus de la générosité du comte Robert de Mortain, frère de Guillaume le Conquérant. Philippe de Valois, roi de France, en 1330, et Henri V, roi d'Angleterre, en 1417, confirmèrent les franchises et les privilèges du doyen et du Chapitre de Saint-Evroult de Mortain.

Ce vénérable Chapitre périt au moment de la Révolution, comme tous les établissements religieux. Mais le peuple de Mortain conserva l'église collégiale qui était le monument le plus remarquable de la ville. Cette église, devenue paroissiale, s'est enrichie depuis quelques années d'une parcelle des reliques de son saint patron. On conserve une autre parcelle de ses reliques à l'hospice de cette ville, desservi par les religieuses de la Providence de Séez. Chaque année, à Mortain, la fête de saint Evroult est célébrée avec beaucoup de pompe, et la beauté du culte religieux répond à la piété du clergé et du peuple de cette ville.

Le diocèse de Bayeux célèbre aussi tous les ans la fête du saint abbé avec beaucoup de dévotion. Dans plusieurs paroisses du diocèse d'Evreux, les fidèles témoignent une grande vénération pour saint Evroult. Au château de Martainville, près Pacy-sur-Eure, il existe une chapelle en l'honneur de saint abbé. Le diocèse de Sées est celui où la dévotion à saint Evroult est le plus en honneur. Plusieurs parcelles de ses reliques conservées à la cathédrale, au grand séminaire, et dans quelques autres communautés de la ville de Sées, sont principalement, le jour de sa fête, l'objet de la vénération du clergé et des fidèles.

Dans la paroisse de Champs, on voit encore une église qui fut élevée en l'honneur du Saint vers la fin du XVe siècle. On conservait autrefois dans cette église une précieuse relique de saint Evroult. C'était une partie de son chef que François de Brissac, évêque d'Orléans, avait accordé, le 12 février 1492, à Thomas Laffilé, curé de Saint-Hilaire-lès-Mortagne, et originaire de Champs, pour être placée dans l'église de sa paroisse natale. Elle y fut en effet apportée en grande pompe et au milieu d'un grand concours de fidèles. À partir de cette translation, on vit les pèlerins accourir de toutes parts pour réclamer l'intercession du saint abbé. Malheureusement le reliquaire fut enlevé de l'église en 1793 et sa précieuse relique perdue à jamais. Depuis cette époque, le concours des pèlerins a baissé. Mais les habitants de cette paroisse conservent un grand respect pour leur saint patron, et sa fête est célébrée avec solennité.

À Saint-Christophe-le-Jajolot, saint Evroult est aussi vénéré depuis un temps immémorial. En 1688, Guillaume de Cléraï donna à l'abbaye de Saint-Martin la chapelle de Saint-Evroult avec ses dépendances. Cette chapelle était probablement tout ce qui restait alors de l'ancien monastère. En 1248, Innocent IV confirma les moines de Saint-Martin dans la possession de cette chapelle, qui était alors réunie à la cure de Saint-Christophe. On y célébrait les saints Mystères, aux fêtes solennelles, et toutes les fois que les dévotions des pèlerins les portaient à demander une messe. C'était surtout le jour de la fête de cette chapelle, le 4 mai, qu'avait lieu le plus grand concours de peuple. Il y avait ce jour-là une assemblée assez considérable, et plusieurs pèlerins buvaient de l'eau d'une fontaine voisine de la chapelle, qui avait, selon la croyance commune, la vertu de guérir de la folie ou d'en préserver. On voit encore cette fontaine au pied des terrasses du château. Les cellules des solitaires étaient aux environs, vers le hameau de l'If. La chapelle de Saint-Evroult, située à 642 ou douze pas de cette fontaine, vers le nord, étant tombée en ruines pendant la Révolution, le possesseur du château de Sacy obtient, des habitants de Saint-Christophe, la permission de la raser entièrement, et de la réédifier dans l'enceinte du château, à condition d'y laisser un libre accès à tous ceux qui viendraient y aller réclamer la protection de saint Evroult. En 1526, M. d'Ommony, à qui appartenait le château, demanda à Mgr Saussol la permission de célébrer, comme avant 1792, la fête de saint Evroult, le 4 mai. Cette permission fut accordée, et l'on vit revenir à la chapelle une foule considérable de pèlerins, auxquels se mêlaient malheureusement plusieurs personnes, attirées moins par la dévotion que par les plaisirs de l'assemblée, qui avait lieu ce jour-là dans les bois du château. Apprenant les désordres qui s'y commettaient, M. le curé de Saint-Christophe crut devoir cesser d'aller dire la messe le jour de la fête, et l'assemblée fut presque aussitôt arrêtée. Cependant on conserve encore dans cette paroisse une grande vénération pour saint Evroult. La chapelle, qui appartient maintenant à M. le duc d'Andifret-Pasquier, est toute brillante de décorations et chaque dimanche, pendant une grande partie de l'année, on y célèbre la sainte messe.

La paroisse de Saint-Evroult de Montfort se glorifie aussi d'être sous le patronage de saint Evroult et de lui porter depuis un temps immémorial une profonde vénération. Elle possède encore le chef du Saint, à l'exception d'une partie assez considérable, qui fut donnée à l'abbaye de Saint-Evroult. Elle est renfermée dans un buste que Mgr Jolly permit, en 1840, d'exposer à la vénération des fidèles, le jour de la fête patronale, et de porter en procession le jour de la translation des reliques de saint Evroult, c'est-à-dire le dimanche dans l'octave de l'Ascension. Ce jour-là, en effet, de temps immémorial, on fait, à Saint-Evroult de Montfort, une procession après les Vêpres à une petite chapelle, dite aussi de Saint-Evroult, et l'on y porte le buste du Saint, au milieu des marques de la dévotion générale. Tous les ans, à pareil jour, il y a dans le bourg de Montfort une assemblée qui a succédé à l'ancien pèlerinage. Dans le reste de l'année, il vient de temps en temps quelques personnes implorer la protection de saint Evroult, spécialement contre la folie, dont le Saint a reçu de Dieu le pouvoir de préserver ou de guérir.

Mais la paroisse où l'on conserve le plus de dévotion envers le saint abbé est celle de Saint-Evroult-Notre-Dame, dans le canton de La Ferté-Fresnel. C'est là, en effet, que le saint abbé a passé la plus grande partie de sa vie, là qu'il est mort, et que son corps a reposé pendant des siècles. Une foule de monuments religieux excitent d'ailleurs le pèlerin qui visite cette terre bénie, à la dévotion envers saint Evroult. Ainsi l'on aperçoit, en arrivant dans le bourg, les ruines de l'ancien monastère de Saint-Evroult, particulièrement du cloître et de l'église, où tant de fois il chanta les louanges de Dieu, et fit entendre à ses religieux la parole de vie. À côté de ces ruines vénérables, près de la porte de l'ancien monastère, on voit encore une petite chapelle gothique qui est dédiée à saint Evroult, et qui servait probablement pour les étrangers. À deux cents mètres environ, se trouve la fontaine de Saint-Evroult. À peu de distance de là, on entre dans cette épaisse forêt que saint Evroult a défrichée en partie avec ses religieux, et qu'il a tant de fois arrosée de ses larmes. À une demi-lieue des ruines du monastère, du côté de l'ouest, on rencontre une chapelle qui était autrefois dédiée à saint Evroult, et qui est maintenant sous l'invocation de la sainte Vierge. À vingt pas au dessous, on voit couler une belle fontaine qui porte le nom de Saint-Evroult, parce que le Saint est venu plusieurs fois se désaltérer à ses eaux limpides. Avant la Révolution, un grand nombre de pèlerins venaient visiter cette chapelle et boire de l'eau de cette source pour se guérir de leurs infirmités. De nos jours, les pèlerins continuent d'aller à la fontaine. Les uns y baignent les malades, les autres se contentent de leur faire boire de l'eau. On recourt à saint Evroult pour l'aliénation, l'épilepsie, et toutes les maladies de ce genre, pour la fièvre, et pour la conservation des troupeaux. Souvent les prières obtiennent leur effet, et quelquefois d'une manière remarquable.

En revenant au bourg de Saint-Evroult, le pèlerin aperçoit sur la colline, au-delà de la Charente, l'église de la sainte Vierge, qui fut bâtie par saint Evroult, en exécution du vœu de la reine de Neustrie, épouse de Childbert III. Cette église était tombée en ruines, au XVe siècle, par suite des ravages du temps ou des barbares. Un noble chevalier, nommé Gaston de Montfort, entreprit de la rebâtir. Au XVIIe siècle, cette église fut rebâtie, telle que nous la voyons aujourd'hui, et c'est le seul sanctuaire, élevé par notre Saint dans cette paroisse, qui soit demeuré debout. Cette église possède un magnifique christ en ivoire et plusieurs reliquaires enlevés de l'abbaye de Saint-Evroult, au moment du pillage qui eut lieu en 1792.

Depuis la Révolution, on vénère dans cette église les reliques de saint Evroult, conservées autrefois à l'abbaye. Les beaux reliquaires en argent qui les contenaient ont seuls disparu. Ces reliques sont maintenant renfermées dans une humble châsse en bois. De nombreux pèlerins viennent encore s'agenouiller devant elles, et recommander leur vie et leur mort à ce puissant protecteur qui a vu tant de générations prosternées devant lui. Quelques parcelles de ces reliques ont été données, avec l'approbation de Mgr l'évêque de Séez à plusieurs prêtres de son diocèse. On en conserve à Alençon, à Mortagne, à Argentan, à La Carnoille, à Anceins et à Durcet.

Le culte de saint Evroult a été approuvé, à Rome, pour le diocèse de Séez, en 1857.

Vers des Saints du diocèse de Séez, par M. l'abbé Blin, curé de Durcet.

## SAINT THOMAS BECKET,

ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, EN ANGLETERRE, MARTYR

Gilbert, devenu esclave de son père en revenant du pèlerinage de la Terre sainte, le vint trouver en Angleterre, s'y fit chrétienne et l'épousa, après que, par une assistance extraordinaire du ciel, il se fut sauvé des prisons et des chaînes où sa captivité l'avait réduit. Thomas naquit de ce mariage, dans la ville de Londres, le 24 décembre 1117, jour consacré à la mémoire de saint Thomas, apôtre, ce qui lui fit donner son nom. La nature le doua de plusieurs qualités de corps et d'esprit capables de le rendre recommandable aux yeux des hommes ; mais la grâce fut encore plus magnifique en son endroit ; elle répandit dans son âme, dès ses premières années, tant de sagesse et de probité, tant de zèle et de dévotion, qu'on vit bien qu'il était un vase choisi de Dieu pour procurer sa gloire, pour soutenir ses intérêts devant les rois et les peuples et à la face de toute la terre. Son père même était si persuadé qu'il serait avec le temps un grand serviteur de Jésus-Christ que, le venant voir un jour dans un monastère où il l'avait mis pour recevoir les premières teintures des lettres, il le salua avec un profond respect, comme s'il eût été déjà un prélat d'un mérite extraordinaire.

Après ses études d'humanités et de philosophie, qu'il fit en Angleterre et à Paris, il fut employé, tout jeune qu'il était, au gouvernement de la police de Londres. Cet emploi lui donna le moyen d'entrer dans quelques connaissances des affaires d'État et surtout de discerner les droits et les intérêts différents de l'Église et du bras séculier ; mais, voyant les entreprises injustes des magistrats et des seigneurs de la ville contre le clergé, et que les remontrances les plus fortes et les plus pressantes n'en pouvaient empêcher l'exécution, il aima mieux quitter son office que de tremper dans leur iniquité. Le peuple ne le vit renoncer à la magistrature politique qu'avec douleur. Il était si chaste que mille pièges qu'on dressa à sa pudicité ne purent jamais le porter à aucune action déshonnête ; il avait tant de candeur et de sincérité qu'on ne l'entendit jamais prononcer un seul mensonge, même par divertissement ou par flatterie ; il aimait la chasse et il en faisait sa principale récréation, mais c'était toujours sans préjudice aux devoirs de sa charge et aux exercices de piété qu'il s'était prescrits. Dieu le préserva miraculeusement d'un danger de perdre la vie ; car, comme un courant d'eau dans lequel il s'était jeté pour sauver un faucon qui lui servait à la chasse, l'emportait avec violence sous la roue d'un moulin, où il aurait été écrasé, cette roue s'arrêta tout court, et, demeurant immobile, lui donna lieu de s'échapper.

Ayant quitté le soin de la police, il s'attacha à Thibault, archevêque de Cantorbéry ; ce prélat, reconnaissant sa prudence, sa fidélité et sa vigueur, l'employa aux plus grandes affaires de son diocèse ; entre autres, il l'envoya plusieurs fois à Rome pour en négocier de très-importantes auprès du Pape, et, dans l'un de ces voyages, il lui permit de demeurer un an à l'université de Bologne pour s'y perfectionner dans la connaissance du droit civil. Après quelques années, voulant acquérir un si précieux trésor à l'Église, il l'engagea dans les Ordres sacrés, et son grand archidiaconé étant devenu vacant, il le lui donna avec quelques autres bénéfices. Il s'acquitta de ces charges ecclésiastiques avec autant d'intégrité et de vigilance qu'il en avait fait paraître dans l'économie temporelle. Il fut un sage dispensateur des biens de l'Église ; l'augmentation de ses revenus ne fit qu'augmenter sa charité, et les pauvres trouvèrent en lui un père, un protecteur et un nourricier toujours prêt à les secourir. Il s'appliqua aussi à la distribution de la parole de Dieu, et, comme il l'accompagnait d'une conduite irréprochable et de l'exemple de toutes sortes de vertus, il la rendit très-efficace et lui fit faire de grands fruits parmi le peuple.

L'archevêque, admirant de plus en plus les qualités rares d'un si fidèle ministre, le fit connaître au roi Henri II, qu'il avait couronné. Il lui présenta sa vivacité pour concevoir et pénétrer les affaires, son adresse pour exécuter les résolutions, son courage pour les pousser à leur dernière fin, et son intégrité toujours constante et incorruptible dans les missions qui lui étaient données. Ce prince, charmé de tant de perfections, voulut avoir Thomas à son service et, ayant reconnu par quelques épreuves que l'archevêque ne lui avait rien dit que de véritable et qui ne fût même au-dessous de son mérite, il le fit son chancelier ; c'était la première charge de son royaume. On ne vit jamais un ministre d'État, ni si zélé pour les intérêts de son prince, ni si inflexible pour rendre la justice à tout le monde, ni si empressé au soulagement des peuples et à obliger tous ceux qui avaient recours à lui. Il savait tellement ménager son crédit sur l'esprit de son maître qu'il le faisait toujours servir au bien universel de l'Angleterre. L'honneur de sa charge l'obligeait d'avoir un grand train et d'être magnifique en toutes choses ; mais il ne perdit pas pour cela l'esprit de retraite que son état d'ecclésiastique demandait. Il donnait le jour aux affaires et il passait la meilleure partie de la nuit en oraison, et lorsque la nécessité le pressait de prendre un peu de sommeil, il ne se couchait pas dans un lit précieux et délicat, mais sur la dure, afin de n'avoir qu'un repos interrompu de peines et de douleurs. Le roi le surprit plusieurs fois dans cette austérité, et le châtelain de Strafford la découvrit aussi, car une nuit qu'il l'avait reçu dans sa maison, dans un de ses voyages, étant monté dans sa chambre, il le trouva au coin de son lit, les pieds et les jambes nus et le visage collé contre terre, où, après beaucoup de génuflexions et une longue prière, il s'était laissé endormir. Il prenait aussi fort souvent la discipline, afin que, son corps étant humilié par cette pénitence, il eût moins de force pour se révolter contre l'esprit. Ses appointements étaient très-considérables et ses richesses augmentaient tous les jours par les libéralités de son prince ; mais on peut dire qu'il n'en était que le distributeur. Les familles ruinées, les malades abandonnés, les prisonniers sans secours et les monastères indigents en avaient la meilleure part.

Il ne servit pas seulement Henri II dans l'administration de la justice, il le servit aussi dans les affaires de la guerre. Il passa avec lui en Guyenne contre Louis VII, dit le Jeune, roi de France, et il l'y assista puissamment de ses conseils et même de son bras en diverses expéditions où il fut obligé de commander. Entre autres, il prit trois places considérables et que l'on croyait imprenables ; ce qui lui en fit donner le gouvernement. En toutes ses actions il se comporta avec tant de probité et de bonne foi que ses ennemis mêmes, qui en souffraient toutes les hostilités possibles, ne pouvaient s'empêcher de le louer et de le chérir. Louis VII fut de ce nombre. Il le poursuivit comme un des plus redoutables ennemis de son État, mais il l'aima comme un homme d'honneur qui servait aussi bien son prince qu'un sujet pouvait le servir. Outre ces grands emplois, il en eut encore un qui n'était pas moins important au bien de l'Angleterre : ce fut l'éducation du prince de Galles que Henri lui confia comme à celui qu'il jugeait le plus capable d'en faire un grand roi. Thomas s'en acquitta au gré de l'un et de l'autre, et, par un zèle incomparable, il prit en même temps le soin d'élever aussi les jeunes seigneurs que l'on avait mis auprès du prince, sachant bien que la gloire et en quelque façon la force d'un État dépendent des premières impressions que l'on donne à la jeune noblesse.

La prudence avec laquelle il exerça toutes ses fonctions augmenta tellement l'estime que le roi anglais faisait de son mérite, que l'Église de Cantorbéry, primatiale de toute l'Angleterre, étant devenue vacante par la mort de Thibault, arrivée en 1162, il souhaitait qu'on l'élût pour la remplir. Thomas s'opposa de toutes ses forces à son dessein ; et, après avoir employé sans succès ses prières et celles de ses amis, et allégué toutes les raisons dont il put s'aviser pour le rompre, il lui dit enfin que, s'il le faisait archevêque, Sa Majesté s'en repentirait assurément, parce qu'il y avait grande apparence qu'ils se brouilleraient sur le sujet de la juridiction ecclésiastique dont il ne pourrait pas souffrir qu'il resserrât les limites. Henri, néanmoins, demeura ferme dans sa résolution, parce qu'il lui portait une telle amitié qu'il ne croyait pas qu'aucune chose fût capable de l'altérer. Ainsi, dans un concile assemblé à Westminster, monastère royal de Londres, Thomas fut élu archevêque de Cantorbéry, et quelque répugnance qu'il y eût, il acquiesça cependant à son élection, parce que le cardinal de Pise, légat du Saint-Siège, lui déclara qu'il ne pouvait s'y opposer sans résister à la volonté de Dieu. Il ne le fit néanmoins qu'à deux conditions, dont le prince de Galles lui donna la parole au nom du roi, son père, qui était en Normandie : la première, qu'il serait dès lors entièrement déchargé de l'office de chancelier ; la seconde, qu'il serait donné à l'Église libre de toute recherche, sans être obligé de rendre compte des charges de la couronne qu'il avait administrées jusqu'à ce temps.

Il était alors âgé de quarante-quatre ans ; mais il n'avait encore que le diaconat. Ainsi, s'étant rendu à Cantorbéry, il y fut ordonné prêtre la veille de la Pentecôte, et le lendemain il reçut la consécration épiscopale des mains de l'évêque de Winchester, à qui ce droit fut adjugé en l'absence de celui de Londres. Après son sacre, il envoya des députés vers le pape Alexandre III, qui était à Montpellier, pour lui demander le Pallium, et Sa Sainteté le lui accorda très-volontiers, sachant de quel mérite était celui qui le demandait. Lorsqu'on l'apporta, il alla au-devant des députés les pieds nus et avec une humilité et une dévotion singulières pour le recevoir. *Mysterium siquidem grande est*, dit son historien ; car ce mystère est grand, et signifie un rapport admirable de l'archevêque qui le reçoit avec le souverain Pasteur des âmes.

L'onction de son sacre opéra dans son âme un changement surprenant. Il parut tout d'un coup revêtu de toutes les vertus épiscopales. Il se fit la forme et le modèle de tout son troupeau. Il embrassa même la vie régulière dont ses chanoines faisaient profession, jeûnant et veillant comme eux, et portant sous ses habits d'évêque une tunique semblable à la leur. Il y ajouta le cilice, afin de dompter ses membres par des croix et des douleurs continuelles, et afin que, n'étant jamais sans tourment, il fût sans cesse averti de penser à Dieu et de faire ses actions dans la seule vue de sa gloire. Il ne disait point la messe qu'on ne le vît les yeux baignés de larmes. En récitant le Confiteor, il poussait presque autant de soupirs que de mots. Au Canon, il semblait que son cœur touchât les plaies du Sauveur par les sentiments de tendresse et de compassion dont il était pénétré. — Il servait les pauvres à table trois fois par jour : à la première, il en avait treize ; à la seconde, douze ; à la troisième, cent. Il ne pouvait manger qu'il n'y eût quelqu'un auprès de lui. Il pourvoyait abondamment à tous les autres de son diocèse : il visitait les malades, consolait les affligés, soutenait les malheureux et se faisait le père et le protecteur des veuves et des orphelins. Il ne souffrait pas que ses officiers prissent de l'argent de ceux qui avaient des affaires à son tribunal ; et un jour qu'un abbé en offrit à plusieurs pour être expédié plus promptement, il n'en trouva pas un seul qui en voulût recevoir.

L'an 1163, qui suivit son sacre, il se rendit au concile de Tours. À son arrivée, le pape Alexandre III l'envoya recevoir par tous les cardinaux, excepté deux qui restèrent auprès de Sa Sainteté. Il y fit confirmer les privilèges de son église ; et, ayant représenté la liberté que prenaient les princes et les seigneurs de s'emparer des biens ecclésiastiques, il fit prononcer anathème contre ces usurpateurs et contre les prélats qui conniveraient à leurs injustices. À son retour en Angleterre, il fut reçu du roi avec des témoignages d'amitié et de bienveillance, quoiqu'on eût déjà tâché d'aigrir ce prince contre lui, sur ce que, voulant pourvoir plus abondamment aux nécessités des pauvres, il rentrait de plein droit dans les biens évidemment usurpés sur son église, et recommandait en justice ceux dont l'usurpation, étant certaine, n'était pas néanmoins si évidente.

Les premières causes de la froideur qui s'établit entre le roi et l'archevêque sont trop longues à rappeler ici ; nous risquerions d'être incomplet et inexact en abrégeant ; nous dirons seulement que Thomas, en plusieurs rencontres, défendit les droits et privilèges de l'Église sans craindre de déplaire au roi. Celui-ci irrité assembla les évêques en concile à Londres pour avoir leur sentiment. Ils approuvèrent tous la conduite de Thomas et applaudirent à son avis, qu'ils jugèrent conforme aux Canons ecclésiastiques.

Le roi, irrité de les voir tous contre lui, leur demanda s'ils n'étaient pas dans la disposition de se soumettre à l'observance des us et coutumes royales, et de faire serment de les garder. Ils répondirent qu'ils ne pouvaient faire ce serment qu'avec cette clause : *Salvo ordine nostro* ; « Sauf notre ordre » : c'était la forme ordinaire du serment de fidélité des évêques d'Angleterre. Là-dessus le roi entra dans une grande colère, et, témoignant assez par ses emportements qu'il allait maltraiter ces prélats s'ils ne faisaient ce serment sans aucune restriction, il sortit de Londres tout furieux et sans leur dire adieu. La crainte d'une vexation tyrannique fit que presque tous ces évêques changèrent de sentiment, et qu'ils conjurèrent le Saint pour le bien de la paix des Églises d'Angleterre de donner quelque satisfaction au roi. Il se rendit enfin à leurs prières et à leurs larmes ; il alla trouver Henri à Oxford, où il s'était retiré, et, après quelques remontrances vigoureuses, le voyant inflexible dans sa résolution, il lui promit pour lui et pour ses confrères de faire le serment qu'il leur demandait, sans mettre la clause contentieuse.

Le roi témoigna être content de cette soumission, et, pour la rendre plus authentique, il convoqua son parlement à Clarendon, afin que, par son ordonnance et en présence de tous les barons et seigneurs de l'État, les évêques fissent ce serment de la manière dont ils en étaient convenus. Ce procédé fut suspect au bienheureux archevêque, et il vit bien que l'intention du roi était de mettre l'Église de son royaume dans l'esclavage et de la lier tellement à ses coutumes prétendues, qu'elle n'eût plus le pouvoir de s'en dégager. Aussi, il apporta de nouvelles résistances à ce qu'on voulait exiger de lui. Cependant, comme ses confrères que l'on menaçait de l'exil, des prisons et de la mort même, s'ils ne se soumettaient aux volontés du roi, se jetèrent à ses pieds et le pressèrent les larmes aux yeux de ne point s'opiniâtrer dans son refus, et que plusieurs autres ecclésiastiques recommandables pour leur piété et leur doctrine, l'assurèrent qu'il n'y avait point en cela de danger d'offenser Dieu, il se rendit enfin à leurs avis, et il jura le premier de garder les coutumes royales, ne mettant point la clause : « Sauf notre ordre », mais ajoutant en la place ces paroles : « De bonne foi et en vérité ». Dieu permit qu'il commit cette faiblesse, nonobstant les secrètes répugnances et perplexités de sa conscience, pour le tenir toujours dans l'humilité, et, afin que, connaissant par sa propre expérience la grandeur de la fragilité humaine, il ne s'attribuât point les victoires qu'il devait remporter dans la suite à la vue de toute l'Europe.

Les autres prélats firent aussi le même serment. Après quoi le roi nomma quelques seigneurs que l'on présumait avoir une parfaite connaissance de ces coutumes, pour en composer des articles et les mettre par écrit, afin que les évêques y missent leur sceau ; c'était la seule manière dont on souscrivait en ce temps-là. Le lendemain elles furent proposées au nombre de seize, telles qu'elles sont rapportées au quatrième livre de la Vie de saint Thomas, composée par quatre de ses disciples : entre ces coutumes il y en a qui n'étaient nullement anciennes, mais que l'on forgea exprès, tant pour flatter l'ambition du prince, que pour nuire à notre Saint et pour soumettre l'Église à la puissance royale. Henri même n'en avait aucune connaissance, et ce n'était que sur la foi d'autrui qu'il s'imaginait que sa couronne l'engageait à les soutenir. Le bienheureux archevêque, pour ne point chagriner son souverain, ne refusa pas absolument d'y mettre son sceau ; mais il lui remontra que la chose, étant de si grande importance, méritait bien qu'on leur donnât du temps pour examiner les articles et pour se résoudre s'ils y devaient souscrire. Sa demande était trop juste pour être refusée, on lui accorda ce délai. Il prit une copie de ces coutumes, l'archevêque d'York en prit une aussi, et le roi fit emporter l'original pour le faire mettre dans les archives de la couronne.

Au sortir de l'assemblée, il s'éleva une contestation entre les officiers de saint Thomas, touchant ce qui s'était passé, les uns disant qu'on avait bien fait de s'accommoder au malheur du temps, et les autres au contraire soutenant qu'on avait trahi les justes intérêts de l'Église. Son porte-croix surtout dit tout haut : « Hélas ! la tempête a frappé les colonnes du sanctuaire : le pasteur s'est égaré, et les fidèles seront désormais exposés à la conduite du loup. Que deviendra l'innocence, qui en soutiendra les droits, qui combattra et emportera des victoires, après que le chef a été vaincu ? » Chacun se tut à ces paroles ; et le clerc, devenant plus hardi par ce silence, ajouta : « Quelle vertu peut avoir maintenant celui qui a perdu son âme et ruiné sa réputation ? » Saint Thomas, l'entendant faire ces lamentations, s'approcha de lui et lui demanda de qui il parlait : « C'est de vous, Monseigneur », répondit-il, « parce que vous avez aujourd'hui trahi votre conscience, détruit la bonne estime que votre fermeté vous avait acquise, et donné un exemple funeste et scandaleux de lâcheté, en étendant vos mains sacrées pour vous obliger de garder des coutumes exécrables et contraires aux justes libertés de l'Église. Vous avez pactisé avec les ministres de Satan, contre Dieu et contre son Christ, et toute la postérité sentira les effets d'une connivence si odieuse ».

La voix de cet homme, dit le cardinal Baronius, fut le chant du coq qui réveilla saint Pierre. Thomas rentra subitement en lui-même ; il reconnut sa faute, il s'en repentit, et, jetant un profond soupir, il s'écria : « Ah ! malheureux que je suis d'avoir ainsi exposé l'Église d'Angleterre à un esclavage perpétuel ! Mes prédécesseurs en ont soutenu la liberté, moi, par mon imprudence, j'en ai abandonné la défense. Je vois bien que je ne suis pas digne du rang que je tiens, et qu'ayant été tiré d'une vie séculière, je n'ai point de capacité pour être le pasteur du troupeau de Jésus-Christ. Que me reste-t-il, sinon de gémir dans le silence et de pleurer amèrement une si grande faute, jusqu'à ce que le Pape ait jugé lui-même de quelle manière je dois me comporter ? » Dans ce sentiment, il s'abstint de célébrer les saints Mystères, et envoya au plus tôt à Sens pour demander à Sa Sainteté, qui y était, l'absolution de son péché, avec une ample instruction sur ce qu'il devait faire. Le Pape était déjà informé de ce qui s'était passé et de la pénitence de Thomas ; aussi, il lui envoya l'absolution canonique qu'il demandait ; et, par une lettre de consolation qu'il lui écrivit, il l'exhorta à ne plus s'abstenir de dire la messe, mais à reprendre avec une vigueur toute nouvelle les exercices de sa charge pastorale.

Cependant le roi, étant averti qu'il n'était aucunement disposé à mettre son sceau aux articles de ses coutumes, et qu'au contraire il les condamnait presque toutes, commença à le troubler dans l'administration de sa charge et à le tourmenter en toutes manières, et la persécution fut si évidente et si cruelle, qu'il n'y avait personne qui ne jugeât qu'il voulait absolument en défaire le monde. Cela fit penser à saint Thomas de se retirer secrètement de l'Angleterre, où il ne pouvait avoir la paix, et de se rendre auprès du Pape qui était encore en France, à cause d'un schisme dont l'Église était affligée : Dieu ne favorisa pas sa fuite. Il monta sur un vaisseau pour faire le trajet de la mer Britannique ; mais les vents lui furent contraires, et il se vit obligé de retourner dans son palais, où la divine Providence lui préparait un calice d'opprobre et de douleur. Il jugea, par cette impossibilité, que Dieu voulait qu'il s'appliquât généreusement aux devoirs de son office. Ainsi, il recommença à instruire son peuple, à visiter ses paroisses, à retrancher les abus qui s'y étaient glissés et à gouverner son diocèse, non pas selon les articles de Clarendon, mais selon les anciens Règlements des Canons ecclésiastiques.

Henri, s'aigrissant de plus en plus contre lui, envoya des ambassadeurs au Pape pour lui faire ôter la qualité de légat apostolique, attachée à celle d'archevêque de Cantorbéry, et le faire donner à l'archevêque d'York, son ennemi, croyant que, par ce moyen, il pourrait aisément lui faire déposer sa dignité. Le Pape, espérant gagner l'esprit du roi, lui accorda quelque chose de ce qu'il lui demandait, savoir que l'archevêque d'York fût légat apostolique à la place de celui de Cantorbéry ; mais il empêcha les suites pernicieuses qui pouvaient naître de ce changement, en exemptant de l'autorité du légat notre saint archevêque et tous ses suffragants. Il lui écrivit aussi plusieurs lettres pour le consoler, le fortifier et l'encourager à demeurer constant et inébranlable dans la défense des droits légitimes de l'Église. Il lui manda dans une de ses lettres, qu'il faisait faire des prières continuelles dans les monastères de Clairvaux, de Cîteaux et de Pontigny, pour lui obtenir de Dieu les grâces nécessaires dans la conjoncture présente.

Le roi d'Angleterre, n'ayant pas eu du Pape la satisfaction qu'il prétendait, résolut d'en venir aux dernières violences et d'employer toute son autorité pour le perdre s'il ne pouvait l'obliger de souscrire à ses coutumes royales.

On le cita à l'assemblée de Northampton, où les évêques, qui devaient être ses défenseurs, voulant complaire à la cour, se firent eux-mêmes ses persécuteurs. On lui confisqua ses biens avant de l'entendre ; on lui demanda compte de quelques deniers qu'il avait reçus étant chancelier et ministre d'État, et, quoiqu'il répondît fort sagement qu'entre les conditions avec lesquelles il avait accepté l'archevêché, une des principales était qu'il ne serait tenu à aucun compte, on ne laissa pas de le charger d'injures pour ce sujet. On lui fit un crime d'avoir juré de garder les coutumes royales et de refuser ensuite d'y souscrire et de les observer. Enfin, on le rechercha avec tant d'animosité et de rigueur qu'on disait même publiquement qu'on allait le mettre en prison et le faire cruellement mourir.

Pour se préparer à cet arrêt, il dit la messe de saint Étienne et prit sur lui le sacrement auguste de l'Eucharistie, et lorsqu'il fut près de la chambre de l'assemblée, il se chargea de la croix que son chapelain portait devant lui. Pendant qu'en cet état il attendait son jugement, on lui fit des outrages très-sanglants; quelques évêques se moquèrent de lui et le traitèrent de fourbe, d'hypocrite et de rebelle; il y eut même des huissiers qui, en lui montrant des verges et des bâtons, lui témoignaient, avec insulte, qu'ils étaient prêts à le fustiger. Le Saint gémissait en son âme de voir l'Église d'Angleterre si outrageusement traitée en la personne de son primat; mais il se réjouissait d'ailleurs d'expier par ses souffrances les fautes qu'une vie pleine de gloire, de puissance et de délices lui avait fait autrefois commettre. Enfin, l'évêque de Chichester et le comte de Leicester vinrent lui déclarer qu'on l'avait déposé de son archevêché comme parjure et infidèle au roi. Il montra en peu de mots qu'il ne l'était pas, parce qu'il n'avait pas fait serment de garder toutes sortes de coutumes royales, mais seulement celles qui se trouveraient véritablement telles; ce que l'on ne pouvait pas dire de la plupart des articles de Clarendon, et que, si la contrainte et la faiblesse humaine lui avaient fait jurer une chose injuste, bien loin d'être obligé à son serment, il devait au contraire le rétracter, pour ne pas commettre une double injustice. Ensuite, il appela au Pape d'une procédure si impie, où les enfants avaient condamné leur père, les suffragants leur archevêque, et des prélats particuliers le chef de toute l'Église anglicane.

Comme il se retirait après cet appel, qui arrêta l'exécution de la sentence, les officiers du prince le poursuivirent avec des injures; mais, en récompense, il fut accueilli par des troupes de pauvres et de malades, qui chantèrent sans rien craindre : « Béni soit le Seigneur, qui a délivré et sauvé son serviteur des mains de ses ennemis ! » Il fut conduit avec cette escorte jusque dans son palais, ce qui lui fit dire à son clergé qui l'entourait : « Quelle glorieuse procession nous accompagne au sortir d'une maison de tribulation ! » Ensuite, il fit entrer tout ce monde et ordonna qu'on leur donnât abondamment à dîner. Pour lui, il alla droit à l'église remercier Dieu des peines qu'il lui avait envoyées et mit sa croix archiépiscopale auprès de l'image de Notre-Dame; puis, étant venu à sa chambre, il y exhorta ses domestiques à prendre patience et à ne rien dire contre ses persécuteurs.

Enfin, ayant avis que, bien loin de lui permettre d'aller poursuivre son affaire auprès du souverain Pontife, on lui dressait des embûches pour le faire mourir, et faisant réflexion sur ces paroles du Fils de Dieu : « Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre », dès la nuit suivante, il s'enfuit en habit déguisé, accompagné seulement de deux religieux de Cîteaux et d'un serviteur. Il souffrit beaucoup sur terre et sur mer; mais il arriva enfin heureusement à Gravelines, de là au monastère de Clairemarais, Ordre de Cîteaux, ensuite à celui de Saint-Bertin, de l'Ordre de Saint-Benoît, à la prière de Godescalc qui en était abbé; puis à Arras où l'on montrait encore avant la révolution, dans le prieuré de Saint-Nicolas, un autel de Saint-Antoine où il dit la messe; enfin à Soissons, où le roi très-chrétien devait bientôt venir. Ce prince, qui avait déjà rebuté les ambassadeurs du roi d'Angleterre, venus de sa part pour le prier de ne point le souffrir dans ses États, leur témoignant l'estime incomparable qu'il faisait du saint archevêque, et qu'il ne voulait pas dégénérer de la générosité de ses ancêtres, qui avaient fait gloire d'être les asiles des bons prélats persécutés, le reçut à bras ouverts, lui offrit tel lieu de son royaume qu'il voudrait pour sa demeure, et l'assura de tous les autres secours d'argent et de commodité dont il aurait besoin pendant son exil.

Avec cette protection, saint Thomas se rendit à Sens auprès du Pape. Il lui avait déjà écrit et envoyé de ses clercs pour lui représenter l'état de ses affaires, mais il était nécessaire qu'il lui parlât lui-même. Le roi d'Angleterre, à qui la fuite secrète de saint Thomas causait un chagrin mortel, avait député vers Sa Sainteté un archevêque et quatre évêques, savoir : Robert d'York, Henri de Vinton, Gilbert de Londres, Hilaire de Chichester et Barthélemy d'Exeter, lesquels avaient furieusement déclamé contre sa conduite. Le Pape, qui était un homme de Dieu et d'une pénétration merveilleuse, ne se laissa pas tromper par leurs invectives; mais ils avaient prévenu l'esprit de la plupart des cardinaux, à tel point que quelques-uns voulaient que, pour le bien de la paix, l'on ôtât l'archevêché au saint prélat. À son arrivée, il fut assez mal reçu de cette cour, qui lui avait fait tant d'honneur au Concile de Tours. Le Pape néanmoins lui fit bon accueil et, dès le lendemain, lui donna audience en plein Consistoire. Thomas ne s'y rendit pas accusateur de son roi ni de ses confrères; mais, après avoir exposé simplement combien il lui serait avantageux, selon le monde, de vivre en paix avec eux, il fit voir les articles des coutumes royales, auxquelles on voulait l'obliger de souscrire, et pria cette vénérable assemblée de lui dire s'il n'avait pas bien fait de s'y opposer, et s'il ne devait pas encore souffrir plutôt mille fois la mort que d'y laisser assujétir l'Église d'Angleterre. Son discours fut si fort et si touchant qu'il tira les larmes des yeux de toute l'assistance et que ceux mêmes qui s'étaient laissé prévenir contre lui, reconnurent qu'ils avaient injustement condamné un Saint et que sa cause était celle de toute l'Église.

Le jour suivant, il eut une seconde audience, où, par un exemple admirable d'humilité, s'étant accusé lui-même, premièrement de n'être pas entré dans la prélature par la bonne voie, mais seulement pour contenter le roi, sans avoir la capacité ni les vertus nécessaires pour une si grande charge; secondement, de s'être laissé aller, par lâcheté, à jurer qu'il garderait les coutumes royales, sans auparavant les avoir vues ni savoir quelles elles étaient, il remit son archevêché entre les mains du Pape et lui présenta pour cela son anneau pastoral, protestant qu'il s'en serait démis lorsqu'il était en Angleterre, s'il n'avait cru trahir les intérêts de l'Église, en cédant par lâcheté aux violences d'un prince emporté. Le Pape n'eut garde d'accepter sa démission. Il jugea sagement que si Thomas perdait son rang pour s'être opposé aux injustes prétentions de l'Anglais, nul évêque n'oserait plus soutenir son autorité, et que l'Église ne se verrait plus appuyée par des colonnes fondées sur la pierre, mais seulement par des roseaux. Il le rétablit donc dans sa dignité et lui commanda de la garder; puis, se chargeant de le réconcilier avec son roi, il l'envoya à l'abbaye de Pontigny, seconde fille de Cîteaux, qui florissait alors en toute sorte de sainteté, le recommandant très-particulièrement à Guichard, qui en était abbé et qui fut depuis archevêque de Lyon.

Qui pourrait exprimer la sainteté avec laquelle le bienheureux Thomas vécut en cette maison? Il n'était distingué des religieux que parce qu'il les surpassait tous en humilité, en patience, en douceur, en austérités et en dévotion. Il était le premier aux divins offices et au travail manuel, tant dans le couvent que dans la campagne. Ses jeûnes étaient les plus rudes, ses disciplines les plus fréquentes et ses oraisons les plus longues. Il portait perpétuellement sur sa chair nue un cilice de crin fort piquant, avec des caleçons de même matière, qui ne le laissaient pas un moment sans douleur. Sa ferveur le porta même à prier le Pape par lettre de lui permettre de porter l'habit de cet Ordre et de lui en envoyer un bénit de sa main. Sa Sainteté le lui accorda, et, en envoyant cet habit, il lui écrivit en ces termes : « Nous vous envoyons un habit, non pas tel que nous le voudrions, mais tel que nous l'avons », lui marquant par là qu'il aurait mieux aimé le renvoyer dans son siège, revêtu de ses ornements pontificaux, que de ne lui donner qu'un habit de religieux. Enfin on écrit même que, pour se mortifier davantage, il se plongea nu dans une eau presque glacée, à l'imitation de saint Bernard, ce qui lui causa plusieurs incommodités.

Cependant le roi d'Angleterre, irrité de la faveur qu'il avait trouvée auprès du Pape et du roi de France, et du mauvais succès de ses ambassadeurs, se saisit premièrement de tous ses biens et de tous ceux de ses parents, de ses amis et de ses domestiques; ensuite, leur ayant fait faire serment qu'ils iraient trouver l'archevêque en quelque lieu qu'il fût, afin que la vue de tant de personnes, devenues malheureuses à son occasion, l'accablât de douleurs et d'affliction, et le réduisit à lui obéir, il les bannit tous de son royaume, avec leurs femmes et leurs enfants; enfin, ce que n'avaient pas fait les plus cruels tyrans, il défendit dans tous ses États de prier pour lui, comme s'il eût été excommunié de la participation des suffrages de l'Église. Depuis cet édit on voyait tous les jours arriver à Pontigny plusieurs de ces pauvres exilés, qui lui perçaient d'autant plus le cœur, qu'il était hors d'état de pouvoir les secourir. Cependant la divine Providence ne les abandonna point. La plupart des princes et des seigneurs de l'Europe, qui surent cette persécution, se firent honneur de les recevoir et de les faire subsister; Marguerite, reine de Sicile, et l'archevêque de Saragosse, en retirèrent et entretinrent à leurs dépens un grand nombre: de quoi le saint prélat les remercia par ses lettres.

D'autre part, il en écrivit d'admirables, tant au roi qu'aux prélats d'Angleterre, pour leur toucher le cœur et les faire rentrer dans leur devoir par la crainte des jugements de Dieu. Le Pape ne manqua pas aussi de son côté d'en écrire et d'employer d'autres moyens pour accommoder cette affaire; mais l'antipape Octavien étant mort, il fut obligé de retourner à Rome, sans avoir pu la terminer. Il manda auparavant notre Saint à sa cour et eut plusieurs conférences avec lui; et comme sa conversation toute sainte lui était extrêmement agréable, il le mena jusqu'à Bourges. Ce fut là que saint Thomas changea trois fois de l'eau en vin entre les mains de Sa Sainteté, qui l'avait prié, par honneur, de bénir l'eau qu'il voulait boire. Il revint de là à Pontigny, où, voulant raccommoder son cilice, on dit que la sainte Vierge lui apparut et le lui raccommoda elle-même, le comblant de consolation par cette grâce et par les paroles toutes divines qu'elle lui dit.

Le Pape lui ayant rendu sa dignité de légat apostolique, il s'en servit, sans sortir de Pontigny, avec une prudence, une douceur et une force merveilleuses. Il cassa les prétendues coutumes royales; il excommunia les évêques qui les soutenaient et qui les observaient; il menaça le roi de ses foudres, dans la seule vue de sa correction, s'il ne rendait à l'Église l'honneur qu'il lui avait ôté; enfin, il fit absent tout ce qu'il aurait fait présent. Ce prince, qu'une grande maladie ne put corriger, après avoir appelé au Pape de tout ce qu'il pourrait faire, écrivit une lettre menaçante à l'abbé et aux religieux de Pontigny, dans laquelle il leur mandait que, s'ils gardaient davantage l'archevêque chez eux, il ruinerait tous les monastères de leur Ordre en Normandie et en Angleterre, et qu'il en chasserait tous les moines. Le Saint, craignant que tant de bons serviteurs de Dieu ne fussent maltraités à son occasion, donna avis de cette lettre au roi très-chrétien. Ce prince, en en étant touché, lui manda, par ses députés, qu'il ne se mît pas en peine; qu'il se déclarait son protecteur; que, quand tout le monde l'abandonnerait, il ne l'abandonnerait pas; et qu'il pouvait se retirer dans telle ville de son royaume qu'il jugerait plus à propos, sans crainte de manquer d'aucune chose. Saint Thomas, admirant la bonté d'un si grand monarque, sortit de Pontigny, où il avait demeuré deux ans, et se retira à Sainte-Colombe de Sens, après avoir connu, par révélation, qu'il serait martyr.

Il vécut dans ce nouveau monastère comme il avait vécu dans le premier, et encore plus austèrement. La terre était son lit, et une pierre son oreiller; il avait perpétuellement les épaules sanglantes par les disciplines qu'il recevait de l'un de ses aumôniers, ou qu'il se donnait lui-même. Tout son temps était employé, ou à l'oraison, ou à l'instruction de ses domestiques, ou à l'assistance des pauvres qu'il recevait à sa table, ou à écrire des lettres pleines de l'esprit catholique, pour s'acquitter de son devoir de légat. Il était si humble qu'il soumettait ses lettres au jugement de ses officiers, surtout Jean, doyen de Salisbury, qui en a laissé de très-illustres témoignages.

Le roi d'Angleterre, apprenant de quelle manière celui de France s'était comporté envers son adversaire, et surtout que le changement de Pontigny à Sens n'avait servi qu'à le rendre plus glorieux, parce qu'il y avait été reçu de l'archevêque, du clergé et du peuple, avec un honneur extraordinaire, envoya de nouveaux ambassadeurs à ce grand prince, pour lui en faire des plaintes; mais Louis, dont l'âme était véritablement grande et noble, leur répondit avec une sagesse et une vigueur merveilleuses que c'était injustement que leur maître poursuivait l'archevêque; que lui, tout puissant qu'il était, ne voudrait pas entreprendre de déposer le moindre prêtre de ses sujets, et que si Henri II était si zélé pour l'observance de ses coutumes, lui, de son côté, devait l'être bien davantage par la protection des prélats bannis et proscrits, laquelle était comme un apanage et une hérédité de sa couronne.

Il se fit depuis à Rome, contre notre Saint, diverses cabales qui lui attirèrent de nouvelles persécutions; mais le même Louis protégea toujours son innocence, et écrivit même des lettres au Pape pour sa défense. Enfin, après plusieurs négociations, où l'impératrice Mathilde, la reine-mère d'Angleterre, et d'autres princes et princesses s'employèrent très-ardemment, mais avec peu de succès, ce fut encore ce grand roi qui, sans nul intérêt de sa part, mais par le zèle de la gloire de Dieu et de la paix de l'Église, ménagea une entrevue entre Henri II et l'archevêque, pour les réconcilier. On avait assuré le roi d'Angleterre que saint Thomas abandonnerait toute sa cause à la discrétion de Sa Majesté; en effet, dès qu'il fut dans le lieu de l'assemblée, il se jeta à ses pieds pour lui rendre ses obéissances comme à son roi, lui disant que, sauf l'honneur de Dieu, il se remettait de tous leurs différends à son jugement et à sa volonté. Cette clause, sauf l'honneur de Dieu, choqua extrêmement ce prince : il appela le Saint un superbe, un arrogant et un ingrat; et, se tournant vers le roi très-chrétien, il lui dit que la clause qu'il ajoutait n'était qu'une semence de différends perpétuels, parce qu'il prétendrait toujours que ce qui ne lui conviendrait pas serait contre l'honneur de Dieu.

Ensuite, il proposa captieusement une voie d'accommodement, moyennant laquelle il assura qu'il serait content, savoir : que l'archevêque se comportât envers lui comme les plus saints prélats, ses prédécesseurs, s'étaient comportés envers les rois d'Angleterre les moins puissants et les moins jaloux de son autorité. Tous ceux de l'assemblée applaudirent à cette proposition; et le roi très-chrétien la trouva même fort raisonnable. Mais le Saint, qui pénétrait plus que nul autre dans les desseins d'Henri, après l'avoir examinée, la rejeta absolument, parce qu'il est certain, dit-il, que les plus saints prélats n'ont pas retranché ni pu retrancher tous les abus; ainsi, il n'est pas juste de nous obliger à approuver et à signer comme une loi inviolable tout ce qu'ils ont toléré. Ce refus qu'il ne fit que par un zèle intrépide de l'honneur de Dieu et de l'Église, fut si mal reçu, qu'il n'y eut presque personne qui ne lui en fît des reproches et qui ne le traitât d'opiniâtre, d'arrogant et de rebelle. Ceux qui étaient bannis à son sujet en conçurent beaucoup d'aigreur contre lui; le roi d'Angleterre s'en alla sans lui parler, et comme triomphant de la confusion où il le voyait, il en dit mille choses désavantageuses. Louis VII, fâché que sa médiation eût mal réussi, l'abandonna aussi, et ne voulut plus lui rien donner. Notre Saint ne fut point ébranlé par une persécution si générale; il se rendit à Chartres, et de là à Sens, afin d'y continuer à prier en silence pour tous ses persécuteurs et pour le royaume d'Angleterre.

Cependant, le roi très-chrétien étant revenu de son mécontentement, et reconnaissant que le saint archevêque avait eu raison d'en agir envers Henri, prince fourbe et captieux, comme il en avait agi, l'appela à sa cour et le fit entrer dans son cabinet; et, quoique chacun jugeât, par la tristesse qui paraissait sur son visage, qu'il l'allait maltraiter de paroles et le chasser de tous ses États, il se prosterna au contraire à ses pieds, en jetant un grand soupir. Le Saint le releva le mieux qu'il put; mais le roi s'écria les larmes aux yeux : « Assurément, mon seigneur et mon père, vous avez été clairvoyant, et nous n'avons été que des aveugles; oui, vous seul avez été clairvoyant. Nous vous avons donné un mauvais conseil, en voulant vous persuader d'abandonner votre cause, qui est celle de Dieu, au caprice d'un homme dissimulé. J'en ai un regret extrême, et je vous supplie de m'en accorder le pardon et l'absolution; tout ce que j'ai de bien est à votre disposition pour les vôtres aussi bien que pour vous ». Le Saint l'absout bien volontiers de sa faute et lui donna sa bénédiction; depuis ce temps-là, il reçut de lui toute sorte d'assistances. D'ailleurs, la réputation de ce saint archevêque s'augmenta notablement, et l'on disait partout qu'il était la véritable colonne de l'Église. Les archives de Saint-Jean de Lyon témoignent qu'il se réfugia dans cette ville, et que le chapitre de la cathédrale lui donna une maison et une seigneurie à la campagne pour sa demeure et sa subsistance.

Enfin, après plusieurs autres négociations, entrevues, conférences, légations, lettres et menaces, tant de la part du souverain Pontife que de celle du roi très-chrétien; après que le roi d'Angleterre eut mille fois fait paraître une passion tout à fait aveugle, avec un attachement furieux à ses intérêts, au préjudice de ceux de Dieu et de l'Église, au lieu que le saint prélat donnait partout des marques d'une douceur paternelle et d'un zèle ardent de l'honneur de Dieu et de l'Église au préjudice de ses propres intérêts, la paix et la réconciliation furent conclues par Rotrou, archevêque de Rouen, et Bernard, évêque de Nevers, légats du Saint-Siège. Henri II craignant l'interdit de son royaume, l'excommunication de sa personne, la révolte de ses sujets, les armes du roi de France et d'autres fléaux de l'indignation divine, se rendit à tout ce que Sa Sainteté souhaitait de lui. Il reçut le Saint avec tous les siens en ses bonnes grâces; il promit de le remettre en possession de son archevêché et de tous ses biens, et de ne le plus inquiéter; il lui permit de venir à la cour pour renouer leur ancienne amitié; enfin, il s'engagea à ne plus parler de ces funestes coutumes, qui avaient été la cause de tant de troubles et de maux : ce fut le 22 juillet 1170.

Sur cette parole, saint Thomas, accompagné de l'archevêque de Sens, vint trouver son prince. Ils s'entretinrent l'un et l'autre à cheval, avec la même privauté que s'ils n'avaient jamais eu de différend, et promirent de garder entre eux une paix perpétuelle. Lorsqu'ils voulurent se séparer, l'archevêque descendit de cheval pour se jeter aux pieds du roi, mais ce prince le releva, le fit remonter et voulut même tenir l'étrier pendant qu'il montait. Après cette réconciliation, saint Thomas, se préparant à repasser en Angleterre, alla remercier tous ceux dont il avait reçu des bienfaits en France; surtout le roi très-chrétien et les religieux de Pontigny et de Sainte-Colombe de Sens. Il passa alors par Paris; et, ayant logé à l'abbaye de Saint-Victor, il fit un excellent éloge de saint Augustin dans l'octave de sa fête, sur ces paroles : *In pace factus est locus ejus*. Il y laissa en partant, pour gage de son amitié, ses gants, son peigne et sa coiffe de nuit, qu'on y conserva depuis respectueusement, avec une partie de son cilice. Il reçut de tous côtés des avertissements du mauvais traitement qu'on lui préparait en Angleterre. Le roi très-chrétien, qui l'aimait et le révèrait singulièrement, sachant l'humeur altière et vindicative d'Henri II, le pria de ne point se presser d'y retourner. D'autres lui dirent qu'il allait à la boucherie, et qu'on ne lui préparait en cette île que des chaînes, la prison et la mort même. Il en eut aussi un pressentiment du ciel; et la froideur avec laquelle Henri le reçut à Tours, lorsqu'il y alla prendre congé de lui, en fut un présage assez certain; mais la proposition du martyre était plutôt capable de l'animer à retourner au milieu de son troupeau que de l'en détourner, et il avait effectivement dit à l'évêque de Paris qu'il allait mourir en Angleterre.

Il se rendit donc au plus tôt au port de Wissant, situé entre Boulogne-sur-Mer et Calais, pour s'embarquer. Le comte de Boulogne le fit assurer par Milon, doyen de la principale église de cette ville, que, s'il passait en Angleterre, il y serait la victime de la passion de ses ennemis. « Il n'importe, mon cher fils », lui répondit-il, « c'est assez que mon troupeau ait été sept ans sans pasteur; quand on devrait me hacher en pièces, je ne laisserai pas de me rendre au milieu de lui. Je n'appréhende ni les tourments ni la mort ». Il s'embarqua le troisième jour de l'Avent, l'an 1170, accompagné de Jean, doyen de Salisbury, que le roi des Anglais lui avait donné pour sa sûreté et pour le remettre en possession de sa prélature et de ses revenus; et, étant descendu, non pas à Londres, où des soldats armés l'attendaient pour lui faire violence, mais à Sandwich, il arriva enfin à Cantorbéry, où il fut reçu par une procession solennelle du clergé, des religieux et du peuple, avec des applaudissements et des cris de joie qu'on ne peut exprimer. Tous les villages par où il avait passé en avaient fait de même, et l'on chantait, de tous côtés, comme lorsque Notre-Seigneur entra à Jérusalem six jours avant sa passion : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Il montra sur son siège le même zèle qu'il avait toujours témoigné pour la justice et pour le soutien de la discipline ecclésiastique ; et, comme quelques évêques, que le Pape et lui avaient suspendus et excommuniés, lui envoyèrent demander l'absolution de ces censures, il leur fit dire, avec une fermeté apostolique, qu'il présumerait de bon cœur de la bonne volonté de Sa Sainteté pour les absoudre, s'ils étaient prêts à satisfaire à l'Église, pour les crimes dont ils s'étaient rendus coupables dans tout le temps de son exil ; mais qu'autrement il lui était impossible de leur accorder cette grâce. Cette juste sévérité les remplit d'indignation et de fureur ; ils cabalèrent ensemble contre lui et attirèrent dans leur cabale quantité d'autres nobles, tant ecclésiastiques que laïques. Le complot fut qu'une partie irait le décrier auprès du prince de Galles, que son père avait illégitimement fait sacrer roi par l'archevêque d'York ; et que cet archevêque et les évêques de Londres et de Salisbury passeraient en France vers le roi même, pour l'aigrir et l'animer de nouveau contre leur saint primat. En effet, ces trois prélats, que l'on pourrait plutôt nommer des démons, vinrent en Normandie, et s'étant jetés aux pieds d'Henri, ils lui représentèrent d'une manière maligne et captieuse que Thomas avait un orgueil insupportable, qu'il ne voulait se servir de son autorité que pour opprimer tous les évêques de son royaume ; qu'il était même capable de faire soulever les peuples contre sa puissance royale et lui ôter la couronne de dessus la tête ; alors ce prince léger, emporté et cruel, sans examiner ce qu'il disait, ni faire attention que ceux qui l'accusaient étaient des criminels, qu'il avait justement frappés des anathèmes de l'Église, se laissa aller à prononcer ces paroles que l'on peut dire avoir été les meurtrières du Serviteur de Dieu : « Maudits ceux que je nourris de ma table, que j'honore de ma familiarité et que j'enrichis de mes bienfaits, s'ils ne me vengent de ce prêtre qui ne fait que troubler mon cœur et dépouiller mes meilleurs serviteurs de leurs dignités ! » Ces mots ne tombèrent pas à terre ; ils furent accueillis par quatre assassins, qui se trouvèrent présents, savoir : Renault, fils d'Urse, Hugues de Morville, Guillaume de Sérac et Richard le Breton, qui repassèrent bientôt en Angleterre, pour donner au roi la satisfaction qu'il semblait souhaiter.

D'autre part, notre Saint étant allé à Londres pour y saluer le jeune roi et le détromper des mauvaises impressions que ses ennemis lui avaient données contre lui, il y fut accueilli de presque toute la ville avec la même magnificence et la même piété qu'il l'avait été du peuple de Cantorbéry. Mais le prince, animé par ses courtisans, lui envoya dire, par Gosselin, frère de la reine, qu'il eût à se retirer au plus tôt dans son archevêché et à n'en point sortir sans son ordre. Comme la fête de Noël approchait, pour laquelle il souhaitait d'être à son église, il se servit volontiers de ce commandement pour s'en retourner sur ses pas. Polydore Virgile, historien anglais, rapporte que, lorsqu'il passa par le village de Strodon, les habitants de ce lieu, animés par ses ennemis, coupèrent par ignominie la queue de son cheval, et que les enfants de ces sacrilèges furent punis par la justice divine, de l'insulte faite à notre Saint. Mais Herbert de Bosham attribue cette action outrageuse à Robert de Broch.

Le jour de Noël, après la messe de minuit, il monta en chaire, prédit en termes formels que sa mort était proche, et qu'il serait bientôt massacré par les impies. Cette prédiction fit gémir tout l'auditoire, et l'on n'entendait par toute l'église que des lamentations et des cris. Il apaisa ce bruit, et, se revêtant d'un esprit de zèle et de justice, il invectiva fortement contre ceux qui mettaient la division entre le roi et son pasteur, et les excommunia comme les pestes du genre humain et comme les ennemis du bien public. Cependant les quatre assassins arrivèrent à Cantorbéry, et, le lendemain des Innocents, qui est le 29 décembre, vers onze heures du matin, ils se rendirent chez lui, et, sans aucun ordre du roi Henri, ni du jeune prince, son fils, ils lui firent des propositions ridicules et contraires à l'honneur de l'Église et au devoir de sa conscience ; il leur répondit sur chaque point avec une douceur, une humilité et une modestie singulières, témoignant toujours le respect qu'il avait pour ses princes, mais aussi avec une extrême prudence et une fermeté apostolique. Sur ces réponses, ces barbares lui dirent qu'il lui en coûterait la vie. « Je ne fuirai pas », leur dit-il, « j'attendrai avec joie le coup de la mort, je suis prêt à la recevoir ». Et leur montrant sa tête, il ajouta : « C'est là que vous me frapperez ! »

L'après-midi, ces bourreaux, s'étant armés, vinrent assiéger le monastère où il demeurait, pour exécuter leur meurtre. Ses religieux, pour le sauver de leurs mains, le pressèrent de venir à Vêpres et de se renfermer dans l'église, où ils jugeaient qu'il serait plus en sûreté. Il en fit quelques difficultés, craignant de perdre l'occasion du martyre ; mais il satisfit enfin à leurs désirs et s'y rendit, faisant porter sa croix archiépiscopale devant lui. À peine y fut-il, que ses assassins, ayant forcé le cloître, vinrent à la porte qui conduisait de là à l'église. Les frères accoururent pour leur en empêcher l'entrée ; mais le Saint s'y opposa en disant : « Il ne faut pas garder le temple de Dieu comme on garde une forteresse ; nous ne triompherons pas de nos ennemis en combattant, mais en souffrant. Pour moi, je suis prêt à être sacrifié pour la cause de l'Église, dont je défends les droits ». Ils entrèrent donc en fureur, et crièrent comme des enragés : « Où est Thomas Becket, où est ce traître au roi et à l'État ? » À ces paroles, personne ne répondit. Ils ajoutèrent : « Où est l'archevêque ? » Alors le Saint, sans se troubler : « Me voici », dit-il, « non pas traître à l'État, mais prêtre de Jésus-Christ ». L'un des bourreaux lui dit : « Sauve-toi, autrement tu es mort ». C'est qu'il voulait le faire sortir de l'église, afin de ne pas l'assassiner dans un lieu si saint. Mais il répondit : « Je n'ai garde de fuir ; tout ce que je demande, c'est de donner mon âme pour celles en faveur desquelles mon Sauveur a donné tout son sang. Cependant, je vous défends, de la part de Dieu tout-puissant, de maltraiter qui que ce soit des miens ». Il fut en ce moment abandonné de presque tous ceux qui l'accompagnaient ; les uns s'enfuyant au coin des autels, les autres cherchant des cachettes pour éviter la fureur de ces monstres.

Ils firent encore tous leurs efforts pour le tirer de l'église, mais, n'en pouvant venir à bout, un d'entre eux leva son épée avec fureur pour le frapper. Lors, le saint prélat, voyant l'heure de son triomphe arrivée, baissa le cou, comme pour l'exposer à leur rage ; et, élevant ses mains jointes vers le ciel, il recommanda la cause de l'Église et la sienne à Dieu, à la sainte Vierge et au glorieux martyr saint Denis, apôtre de la France. Il parlait encore, que cet exécrable assassin lui déchargea un coup sur la tête avec tant de force, qu'il la lui aurait fendue en deux, sans un de ses ecclésiastiques, nommé Edouard Gryni, qui mit son bras au-devant et détourna un peu l'épée. Cet ecclésiastique fut grièvement blessé, et eut le bras presque coupé. Pour le Saint, il n'eut que le derrière de la tête emporté. Cependant, son sang coulant en abondance, le meurtrier s'écria : « Frappez, frappez ! » Un second vint donc à la charge, et lui donna plusieurs coups, lesquels l'ayant presque assommé, l'obligèrent de se mettre à genoux pour mourir en état de suppliant. Il employa tout ce qui lui restait de force pour dire tout bas : « Je meurs volontiers, pour le nom de Jésus et pour la défense de l'Église ». Un troisième lui donna à l'heure même un autre coup si violent, qu'il lui mit la tête en deux et lui fit jaillir la cervelle sur le visage. Le quatrième tournait tout autour pour empêcher que les clercs ne vinssent s'opposer à cette exécution ; mais les autres lui ayant reproché qu'il ne frappait point, il déchargea son épée dans la plaie, et de la pointe il en arracha le reste de la cervelle qu'il répandit sur le pavé de marbre, avec une cruauté que l'on ne peut décrire sans horreur. Son épée se rompit par ce coup.

Ils s'écrièrent ensuite : « Allons-nous-en d'ici, il n'en relèvera pas ». En effet, le Saint était déjà mort, et, après tant d'injures, d'outrages, de persécutions et de tourments, son âme était allée recevoir la récompense due à ses mérites. Il se passa dans cette horrible tragédie plusieurs choses qui ont rapport à ce que l'Évangile nous apprend de la prise et de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais, comme après que ce divin Maître eut rendu son esprit, Longin lui donna encore un coup de lance pour s'assurer s'il était mort ; ainsi, après que saint Thomas fut expiré, Robert de Broch, ce personnage dont nous avons déjà parlé et qui avait accompagné ces quatre assassins, appréhendant qu'il ne fût pas bien tué, retourna sur ses pas et lui enfonça encore son épée dans le crâne déjà vide. Ce meurtre fut exécuté le 29 décembre 1170.

Ses clercs et ses religieux se rassemblèrent aussitôt et relevèrent son saint corps. En lui ôtant son rochet et sa soutane pour le disposer à la sépulture, ils le trouvèrent revêtu au-dessous de l'habit de l'Ordre de Cîteaux, qui lui avait été envoyé par le Pape. Ils lui trouvèrent aussi ce terrible cilice, qui lui prenait depuis les épaules jusqu'aux genoux, mais si serré sur ses membres qu'il était aisé de juger que les tourments et la mort que ses ennemis lui firent souffrir n'étaient rien en comparaison de la douleur que lui causait à tous moments ce cruel instrument de pénitence. Ce très-saint corps ne fut lavé ni embaumé d'aucune autre liqueur que celle de son propre sang ; aussi ne pouvait-on pas lui en donner de plus précieuse ; outre que l'on n'osa lui faire aucune cérémonie, parce que ses meurtriers, après leur exécrable meurtre et après avoir pillé son palais archiépiscopal et enlevé même ses papiers et ceux de l'archevêché, voulaient encore assouvir leur rage sur son cadavre, criant qu'il était indigne d'avoir place parmi tant de saints pontifes, ses prédécesseurs, et qu'il fallait le traîner par les rues pour le jeter dans un cloaque ou l'attacher à un gibet.

Cependant, son visage ne changea point de couleur, ses yeux demeurèrent toujours brillants, on ne vit point de rides sur son front et ses membres parurent toujours aussi flexibles que s'il eût été en vie. On lui donna la sépulture devant l'autel de saint Jean-Baptiste et de saint Augustin, apôtre des Anglais, dans un endroit où personne n'avait encore été enseveli. Plusieurs saints personnages eurent révélation du temps de son martyre et de l'éminence de la gloire dont il jouissait déjà dans le ciel. Le bienheureux Godric, ermite de Findzale, qui est à plus de soixante lieues de Cantorbéry, en fut miraculeusement averti. Un religieux d'auprès de Jérusalem, en Palestine, qui décéda le même jour, apparut à son supérieur et lui dit que cet admirable pontife, ayant été cruellement assassiné, avait été conduit en triomphe par les anges dans le ciel, où Jésus-Christ, applaudissant à sa générosité, lui avait mis une couronne d'un prix inestimable sur la tête et lui avait donné place auprès de saint Pierre. Saint Antonin écrit aussi qu'un jeune homme qui venait de mourir revint en vie pour dire qu'il avait vu dans le paradis un trône magnifique que l'on préparait à un évêque anglais, nommé Thomas. Il ajoute que lorsqu'à ses obsèques on entonna l'Introit de la messe des morts, *Requiem*, on entendit des voix en l'air qui chantèrent celui de la messe d'un Martyr, *Laetabitur*. Enfin, ses historiens assurent que, étant exposé publiquement pour être inhumé, il leva sa main sacrée et donna sa bénédiction aux assistants.

On représente saint Thomas de Cantorbéry : 1° assassiné dans sa cathédrale par une horde de brigands ; 2° vêtu d'une chasuble de pourpre : on raconte, en effet, que la Mère de Dieu lui avait apporté du ciel une chasuble rouge, comme présage du martyre qu'il devait endurer pour la défense des libertés de l'Église.

Il est un des patrons de Cantorbéry, de Lyon, de Paris, de Pontigny, de Sens.

## CULTE ET RELIQUES.

La sainteté du glorieux Thomas brilla bientôt par un très-grand nombre de merveilles ; car il se fit tant de guérisons surnaturelles à son tombeau, d'aveugles, de sourds, de muets, de paralytiques, de boiteux, de fiévreux et de toutes sortes de malades, et même tant de résurrections de morts, que le pèlerinage n'en devint pas moins commun et moins célèbre que celui de Saint-Jacques en Galice. Son sang, que l'on avait recueilli après sa mort, était un remède efficace contre les maladies les plus pressantes et les plus désespérées ; ce qui engagea ses religieux à le disperser en divers endroits du royaume d'Angleterre et à en faire part aussi à la France et à d'autres lieux de la chrétienté. Le pape Alexandre III, informé de ces grandes merveilles par le bruit commun et par les procès-verbaux des deux cardinaux Théodon et Albert, qu'il avait députés en Angleterre, fit le décret de la canonisation de saint Thomas ; il ordonna que son corps fût levé de terre et qu'on célébrât tous les ans sa fête le jour même de son martyre. Il envoya pour cela trois bulles, l'une au chapitre de Cantorbéry, l'autre à tous les prélats de l'Église, et la troisième à l'évêque d'Averse. Cette canonisation fut faite le mercredi des Cendres 1173, trois ans seulement après la mort du Saint.

La dévotion envers saint Thomas devint si grande, que le 22 août 1179, le roi Louis le Jeune passa en Angleterre pour honorer son tombeau et pour lui demander la santé de son fils aîné, Philippe-Auguste. Le Saint lui était apparu par trois fois pour l'animer à ce pèlerinage et pour lui promettre la guérison de ce prince, s'il l'entreprenait. Ses principaux conseillers y trouvèrent de grandes difficultés, mais il les surmonta toutes et s'en acquitta avec une ferveur et une dévotion qui édifiaient les deux royaumes et quantité de comtes et de seigneurs qui l'accompagnèrent. Il obtint ce qu'il souhaitait, et, outre les dons précieux qu'il fit à l'église de Cantorbéry, il assigna aux religieux qui la desservaient une rente de cent muids de vin à prendre tous les ans sur le port de Poissy, avec la franchise de tout ce qu'ils achèteraient pour eux en France.

La première église, dédiée sous le nom du saint martyr, fut à Crespy, en Valois. On rapporte que saint Thomas, passant un jour par là pour aller à Soissons implorer le secours de Notre-Dame, de saint Brassin, ancien évêque de cette dernière ville, et de saint Grégoire le Grand, apôtre des Anglais, on lui demanda sous quel nom il conseillait de consacrer une église que l'on y bâtissait. Il répondit simplement : « Sous celui du premier martyr ». Cela fit que, les nouvelles de sa mort, de ses miracles et de sa canonisation s'étant depuis répandues de tous côtés, les habitants, se souvenant de cette parole, souhaitèrent qu'elle fût dédiée en son honneur. Elle était collégiale ; Robert de Dreux, frère du roi Louis le Jeune, en fit bâtir une à Paris, Saint-Thomas du Louvre, où il y eut semblablement un Chapitre de chanoines, qui conservèrent un manuscrit de Jean, doyen de Salisbury, et depuis évêque de Chartres, ami intime et fidèle conseiller de notre Saint, touchant sa vie et son martyre. L'abbaye de Royaumont, au diocèse de Beauvais, se glorifiait de posséder son chef donné par saint Louis, fondateur de cette maison. Enfin, il y avait à Chartres une sainte chapelle de son nom, que des évêques de ce siège, anglais de nation, y avaient fondée ; elle a été détruite par des Calvinistes.

En 1538, près de quatre cents ans après sa mort, le roi d'Angleterre, Henri VIII, lui fit endurer un second martyre. Ce prince s'étant révolté contre l'Église, et voulant passer pour chef de celle de son royaume, conçut une telle aversion contre saint Thomas, qui avait été le plus ferme appui de l'autorité du Pape, seul chef de l'Église universelle, que, non content d'avoir pillé tous les trésors de sa cathédrale, dont il fit enlever six chariots chargés, il le fit ajourner personnellement devant son tribunal, par une entreprise aussi ridicule que celle de cet ancien qui menaçait les éléments et faisait fouetter la mer. Ensuite, il le condamna comme criminel de lèse-majesté; ordonna qu'il fût rayé du Catalogue des Saints, défendit sous peine de la vie de chômer le jour de sa fête, d'implorer son intercession par des vœux et des prières, de visiter son tombeau et d'avoir même un calendrier dont son nom ne fût pas effacé; il fit brûler ses ossements sacrés et en fit jeter les cendres au vent; enfin, il n'épargna rien pour en abolir entièrement le culte et la mémoire; beaucoup plus impie dans ce procédé que ne l'avait été Henri II, puisqu'il ne l'avait persécuté que pendant sa vie mortelle, où sa sainteté ne paraissait pas encore par l'éclat d'une infinité de prodiges; au lieu que celui-ci l'a persécuté dans le temps que l'Église, convaincue par tant de miracles, le reconnaissait pour un des illustres martyrs qui règnent avec Dieu dans le ciel. Cet exemple déplorable fait bien voir que la passion dans le cœur d'un roi est dangereuse et funeste, et que l'hérésie et le schisme sont des furies qui attaquent le ciel et la terre, et qui n'épargnent rien pour assouvir l'impétuosité de leur rage.

Vie de saint Thomas, par quatre de ses disciples; Annales et Notes de Baronius. — Cf. Saint Thomas Becket, sa vie et ses lettres, par Mgr Darboy.

Événements marquants

  • Officier à la cour de Clovis II et Clotaire III
  • Mariage puis séparation d'un commun accord pour la vie religieuse
  • Entrée au monastère des Jumeaux (Bayeux)
  • Retraite dans la forêt d'Ouche et fondation de l'abbaye
  • Conversion de nombreux brigands en moines
  • Fondation de quinze monastères d'hommes et de femmes
  • Résurrection miraculeuse de deux moines (Ausbert et le procureur)

Miracles

  • Résurrection du moine Ausbert pour qu'il reçoive le Viatique
  • Résurrection du procureur de l'abbaye le jour de Noël
  • Multiplication du pain et du vin apportés par un cavalier inconnu
  • Égarement miraculeux de voleurs de porcs dans la forêt
  • Guérisons par le contact de sa ceinture ou de ses vêtements

Citations

Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive

— Évangile (déclencheur de sa vocation)

Jésus seul est ma vie. Ne me parlez pas d'autre chose que de Jésus-Christ

— Dernières paroles rapportées

Date de fête

29 decembre

Époque

7ᵉ siècle

Décès

29 décembre 707 (naturelle)

Catégories

Invoqué(e) pour

folie, épilepsie, fièvre, conservation des troupeaux

Autres formes du nom

  • Ebrulfus (la)
  • Evuritus (la)

Prénoms dérivés

Évroult

Famille

  • Inconnue (épouse)