Saint Hugues de Grenoble

Évêque de Grenoble

Fête : 1er avril 11ᵉ siècle • saint

Résumé

Évêque de Grenoble pendant cinquante-deux ans, Hugues fut un réformateur zélé luttant contre la simonie et la corruption. Il est célèbre pour avoir accueilli saint Bruno et fondé avec lui le désert de la Grande-Chartreuse. Malgré ses hautes fonctions, il vécut dans une humilité profonde et une austérité monastique constante.

Biographie

SAINT HUGUES, ÉVÊQUE DE GRENOBLE

La sagesse qui vient d'en haut est avant tout chaste, puis paisible, modérée, équitable, portée au bien, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres. Jacques, III, 17.

Saint Hugues naquit en 1053, à Châteauneuf-d'Isère, à deux lieues de Valence. Son père, marié en secondes noces, eut de sa nouvelle épouse plusieurs enfants. Notre Saint fut du nombre, et devint une source de bénédictions pour lui et toute sa famille.

Pendant que sa mère le portait dans son sein, il lui sembla qu'au moment où elle le mettait au monde, saint Pierre, accompagné de plusieurs autres saints, le prenait dans ses bras et l'élevait au ciel. Frappé de ce prodige, Odilon, père de l'enfant, résolut de donner les plus grands soins à son éducation.

Odilon était un brave officier qui avait passé sa jeunesse dans les camps et avait toujours su allier les devoirs du chrétien à ceux du soldat. Ses mœurs étaient pures, et sa piété surpassait celle de beaucoup de religieux, ses contemporains.

Plus tard, il quitta le monde et tous ses avantages matériels, pour aller finir ses jours à la Grande-Chartreuse, sous la conduite de saint Bruno. Il mourut là, âgé de 100 ans, entre les bras de son fils devenu évêque, entouré de bénédictions, muni du viatique, de tous les secours et de toutes les consolations que Dieu réserve à ses élus, dans ce moment suprême.

Retenue dans le monde par les soins qu'elle devait à ses autres enfants, la digne épouse d'Odilon y vécut comme si elle n'y fût pas, dans la pratique continue du jeûne, de la prière, de l'aumône et de toutes les vertus chrétiennes.

Elle eut aussi le bonheur d'être assistée par saint Hugues, à l'heure de la mort. Comme son digne époux, elle reçut de la main de son fils tous les sacrements qui préparent le chrétien au terrible passage de cette vie dans l'autre.

Né de parents aussi vertueux, Hugues ne tarda pas à se manifester et à répondre fidèlement aux desseins que Dieu avait sur lui. Dès ses plus tendres années, il avait la sagesse de l'âge mûr. Il fit ses études avec succès, au collège de Valence ; son goût pour les lettres et toutes les sciences divines et humaines était si grand, qu'il n'hésita point à quitter son pays pour aller se perfectionner dans les universités étrangères. Après quelques années il revint avec beaucoup d'expérience et de savoir, et sans avoir rien perdu de sa pureté et de sa foi.

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Durant son éloignement, notre Saint n'eut pas seulement à supporter les douleurs de l'absence, il dut, faute d'argent, s'imposer beaucoup de privations qu'il n'osait, par modestie, découvrir à ses amis ; mais dans son admirable patience, il souffrait avec joie pour l'amour de Jésus-Christ qui a lui-même tant souffert pour les hommes.

Étant de retour à Valence, il y fut pourvu d'une prébende de chanoine en l'église cathédrale ; il s'y comporta si prudemment et avec tant d'édification, que le célèbre Hugues, d'abord évêque de Die, ensuite archevêque de Lyon, ayant été nommé légat en France par le pape Grégoire VII, le prit en affection, le fit son conseiller et le pria de partager avec lui les travaux de sa légation. Il suivit donc le légat à Lyon, et de là à Avignon, où, durant la célébration d'un Concile, des députés vinrent, de la part du clergé de Grenoble, le demander pour évêque (1080). Le légat consentit avec joie à leur demande, mais le Saint en fut épouvanté et saisi de douleur ; frémissant de tout son corps, il se mit à crier qu'il n'avait ni l'âge, ni la science, ni la vertu nécessaire pour une si grande charge, et qu'il ne souffrirait jamais qu'une dignité éminente comme l'épiscopat fût souillée par la consécration d'un sujet aussi indigne : sentiment d'humilité qu'il a conservé jusqu'à la fin de sa vie : car malgré ses miracles et sa très-sage administration, qui lui conciliaient le respect et l'admiration de tout le monde, il ne se regardait toujours que comme le plus incapable de tous les évêques, et fut toujours prêt à quitter l'épiscopat. Mais le légat qui, selon le témoignage d'Yves de Chartres, était un des plus grands hommes et des plus saints personnages de son temps, n'eut point d'égard à ses larmes ; ravi de voir que non-seulement il ne recherchait point les honneurs qui ne lui convenaient pas, mais qu'il refusait même ceux dont ses mérites le rendaient digne, et qui lui étaient offerts à l'âge de vingt-sept ans, il fit si bien par ses remontrances, qu'il apaisa ses craintes, triompha de son opiniâtreté et le décida enfin à accepter cette charge, trop pesante pour les plus forts, s'ils ne sont soutenus de Dieu ; mais qui ne l'est pas trop pour les plus faibles, lorsque son esprit les anime et que sa vertu les fortifie. Ainsi il lui conféra tous les Ordres jusqu'à la prêtrise, et lui persuada de venir avec lui à Rome, pour recevoir du Pape même la consécration épiscopale ; car Hugues n'eut eu garde de la recevoir des mains de Varmond, archevêque de Vienne et son métropolitain, qui passait publiquement pour simoniaque.

Pendant qu'il attendait à Rome le jour de son sacre, le démon commençait à le travailler par une tentation importune de blasphème sur la Providence, qui fut, jusqu'à sa dernière maladie, l'épreuve de sa vertu et le sujet de ses victoires. Dieu permit que cette tentation lui arrivât, afin que, comme il devait faire dans sa vie un grand nombre d'actions héroïques et de choses prodigieuses, qui lui attirèrent l'estime et les applaudissements d'une infinité de personnes de toutes sortes d'états et de conditions, il eût continuellement en lui-même, non pas un aiguillon de la chair, comme saint Paul, mais une peine, une croix spirituelle, qui l'avertit de ce qu'il était et le tint dans la vue de son néant et un humble sentiment de sa bassesse. Mais ce qui est tout à fait surprenant, c'est que, durant un si long espace de temps, il fut tellement sur ses gardes, surveilla si fidèlement tous les mouvements de son cœur, que le démon ne put jamais obtenir de lui, je ne dis pas un consentement aux pensées de blasphème qu'il lui suggérait, mais une négligence même et une lâcheté à les repousser.

Cependant, ce grand homme se voyant attaqué par ce nouveau genre de peine, voulut se servir de cette occasion pour se dispenser du poids de la

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charge pastorale qu'on lui allait imposer. Il en parla d'abord au légat Hugues, qui l'avait amené à Rome, et, lui ayant ouvert son cœur et ce qui s'y passait, il lui dit qu'il appréhendait que cette tentation ne lui fût venue en punition de ce qu'il avait trop facilement consenti à son élection : mais, qu'en tous cas, il ne devait pas se charger de la conduite d'un diocèse, parce que c'était une occupation suffisante pour lui de repousser les tentations dont il lui était impossible de se défaire. Le légat le consola et l'encouragea le mieux qu'il put ; mais afin de lui ôter tout sujet de peine, il lui conseilla de se découvrir entièrement au Pape, dans la disposition de se soumettre ensuite aveuglément à tout ce que Sa Sainteté en ordonnerait. Saint Hugues le fit avec beaucoup de sincérité et de franchise ; mais comme le Saint-Père était parfaitement éclairé, il pénétra aussi les desseins de Dieu sur son serviteur, et reconnut que, d'un côté, le démon ne lui avait suscité cette guerre que pour empêcher les grands services qu'il devait rendre à l'Église, et que, de l'autre, Dieu ne l'avait permise que pour l'affermir davantage et le rendre un plus digne instrument de ses volontés. Ainsi, l'ayant merveilleusement consolé et fortifié, il lui imposa les mains et le sacra évêque de Grenoble. La comtesse Mathilde, qui était alors très-puissante en Italie, et qui assistait généreusement le Saint-Siège en tous ses besoins, fournit tout ce qui était nécessaire pour la cérémonie de ce sacre, et présenta à ce nouvel évêque une crosse, ou bâton pastoral, avec le Livre des Offices de saint Ambroise et les psaumes accompagnés des Commentaires de saint Augustin. C'était un don précieux en ce temps-là que celui d'un psautier.

Saint Hugues, après sa consécration, partit de Rome avec la bénédiction du Pape, et se rendit au plus tôt à son diocèse ; mais il le trouva en un état déplorable et presque entièrement corrompu par l'usure, la simonie, la débauche, l'impureté, les concubinages, les mariages incestueux et sacrilèges, et mille autres vices qui n'étaient pas moins communs parmi les prêtres et les clercs inférieurs que parmi les laïques, sans que, pour cela, ni les uns ni les autres s'abstinssent d'approcher des autels et de recevoir les saints Mystères, tant leur ignorance et leur aveuglement étaient grands. Les revenus de l'évêché avaient aussi été dissipés ou vendus à des laïques, par quelques-uns des prélats qui avaient occupé le siège ; de sorte qu'à peine restait-il à notre Saint de quoi subsister, parce qu'il ne voulait pas, comme plusieurs autres, profiter des grâces spirituelles et de la collation des Sacrements qu'il savait devoir se donner gratuitement. Il n'est pas possible de décrire ici ce qu'il fit dans ces commencements pour remédier à de si grands maux. Il employa tous les moyens que la prudence, le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, le désir ardent de s'acquitter de son devoir et la lumière du Saint-Esprit lui purent suggérer. Il joignit à ses remontrances, aux foudres de la prédication et des menaces, à ses prières et à ses larmes, le jeûne, l'oraison, l'aumône et tout ce qui était capable d'attirer la grâce et la miséricorde de Dieu sur son peuple ; mais comme il reconnut, par une lumière céleste, que le fruit de ses travaux n'était pas encore mûr, et que le moment de l'entière rénovation de son diocèse n'était pas encore arrivé, il se retira, après deux ans d'efforts continus dans le monastère de la Chaise-Dieu, de l'Ordre de Cluny, où il prit l'habit de saint Benoît (1084). Ce n'est pas qu'il voulût abandonner son diocèse ; mais considérant qu'il était encore jeune, et surtout se persuadant, par cette humilité qui l'a accompagné toute sa vie, qu'il avait une infinité d'imperfections à corriger, il crut qu'une retraite de quelque temps, dans ce monastère, lui servirait extrêmement

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pour remplir plus dignement, dans la suite, tous les devoirs de sa charge. On vit en lui un modèle de toutes les perfections religieuses; et tout nouveau qu'il était, il n'y avait point d'exercices où il ne servit de modèle aux plus anciens. Mais le pape Grégoire VII, ayant appris sa retraite, lui envoya aussitôt un ordre exprès de retourner dans son diocèse et de reprendre le timon de son vaisseau, qu'il semblait avoir abandonné. Il obéit sans résistance, et quoiqu'il n'eût été qu'un an à la Chaise-Dieu, il en remporta tant d'onction et de ferveur, qu'il fit depuis beaucoup plus de bien à ses ouailles.

Environ trois ans après son retour à Grenoble (1086), saint Bruno, accompagné de six de ses amis, le vint trouver, dans le dessein de jeter les fondements de son Ordre dans quelque endroit retiré de son ressort. Le saint évêque le reçut avec beaucoup de joie, et lui accorda volontiers ce qu'il demandait; quelque temps auparavant, Dieu lui avait fait voir en songe sept étoiles d'une grande splendeur, lesquelles, marchant devant lui, le conduisaient au désert de la Chartreuse, comme en un lieu où il trouverait un véritable repos. Il comprit facilement qu'elles signifiaient ces sept vénérables personnages qui s'adressaient à lui pour se retirer dans une solitude. Il ne se contenta pas de leur marquer un lieu propre à leur dessein; il les y conduisit lui-même, et voulant profiter de leur conversation, dont il se sentait merveilleusement embaumé, il y revenait fort souvent et y demeurait autant que les obligations de sa charge le lui pouvaient permettre. Il était si humble avec eux, que la petitesse du lieu obligeant, dans les commencements, ces saints anachorètes à loger deux dans une même cellule, le compagnon de saint Hugues se plaignait de ce qu'au lieu de le traiter en inférieur, il agissait avec lui comme avec son maître et son supérieur. Les charmes de la contemplation le retenaient quelquefois si longtemps dans cette bénie solitude, que saint Bruno était obligé de l'avertir d'aller reprendre les soins de son troupeau.

Le saint Évêque voyait changer peu à peu la face de son diocèse, lorsque de nouveaux troubles vinrent l'assaillir et jeter mille embarras sur sa vie. Nous n'entrerons pas dans le récit des démêlés qu'il eut avec plusieurs seigneurs et qui abreuveront son existence d'amertume: il nous suffira de dire, pour édifier nos lecteurs et les porter à la patience et à la confiance en Dieu, qu'après trente-six ans de luttes, il put enfin jouir de quelque repos. Dégagé désormais du souci des affaires temporelles, il redoubla de zèle pour son salut et la sanctification de ses chers diocésains.

Son zèle et son amour pour la pauvreté et la pénitence, le portèrent jusqu'à vouloir vendre ses chevaux pour en donner l'argent aux pauvres et aller ensuite à pied prêcher, catéchiser et conférer les Sacrements par tout son diocèse. Mais saint Bruno l'en dissuada, parce que cette action pouvait passer pour une singularité, et parce que le diocèse de Grenoble étant tout rempli de montagnes et de rochers, il n'eût jamais pu résister à la fatigue de le parcourir et de le visiter à pied.

Il joignait aux travaux de l'épiscopat les plus grandes austérités du cloître, et ses jeûnes, ses veilles et ses autres mortifications étaient si grandes et si assidues, qu'elles lui causèrent bientôt une pesanteur d'estomac et une douleur de tête qui lui durèrent jusqu'à la mort. Sa table était ordinairement assaisonnée d'une sainte lecture, qu'il écoutait d'un esprit si attentif, que souvent il arrosait son pain de l'eau qui coulait de ses yeux. Il pleurait encore avec beaucoup de tendresse, lorsqu'il était au confessionnal; et un vénérable chartreux, nommé Gautier, a déposé que, se confessant à lui avant

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d'entrer en religion, le Saint avait versé sur lui tant de larmes, que ses cheveux, son visage et ses habits en avaient été tout mouillés. Pour les femmes, il ne les confessait point dans des lieux secrets ou obscurs, mais en des confessionnaux publics, et qui étaient en vue de tout le monde. Il était si retenu à les regarder, qu'après avoir occupé cinquante-deux ans la chaire de Grenoble, à peine en connaissait-il une de vue. Ayant parlé à une dame qui s'était présentée à lui la gorge et le sein trop découverts, quelques-uns s'étonnaient de ce qu'il ne l'en avait pas reprise; il fut obligé de répondre qu'il ne s'en était pas aperçu. Et il disait à ce propos, qu'il ne savait pas comment celui qui ne retenait point ses yeux se pouvait garantir de mauvaises pensées, puisque c'est par eux, selon Jérémie, que la mort entre dans notre cœur¹.

Ce saint Prélat n'était pas moins soigneux de ne point prêter l'oreille aux murmures, parce qu'il suffit à un chacun, disait-il, de savoir ses propres péchés, pour les pleurer et en faire pénitence, sans se soucier de savoir ceux des autres, ce qui ne peut servir qu'à blesser la conscience. Il était tellement dégagé des choses de la terre, qu'il ne prenait aucun plaisir à apprendre des nouvelles, ni à en raconter, et qu'il ne pouvait souffrir que les gens de sa maison, qui étaient presque tous ou clercs ou religieux, s'entretinssent de ces bagatelles. Il avait souvent des extases très-sublimes, dans lesquelles il goûtait, avec un plaisir ineffable, les douceurs infinies de la Divinité; et de là, il tirait une force merveilleuse pour souffrir les peines corporelles dont il fut si longtemps tourmenté. Il était l'homme du monde le plus droit et le plus véritable en paroles; un comte, appelé Guy, qui d'ailleurs était son ennemi et qu'il avait excommunié deux fois pour ses violences contre l'Église, fut contraint d'avouer qu'il ne croyait pas qu'un mensonge fût jamais sorti de sa bouche. Ses jugements étaient si désintéressés et si équitables, que personne n'en eût osé appeler; il n'y regardait ni le pauvre ni le riche, ni l'ami ni l'ennemi, mais seulement la justice de la cause; et quoiqu'il en ait terminé une infinité dans un si grand nombre d'années qu'il a gouverné son diocèse, il pouvait dire, avec le prophète Samuel, qu'il n'avait jamais reçu un seul présent, sachant que les présents aveuglent et corrompent les plus sages.

Mais, quoique toutes les vertus de ce grand Prélat fussent autant de charmes qui lui gagnaient l'amour de ceux qui avaient le bonheur de le fréquenter, néanmoins cette bonté naturelle, relevée par l'esprit de la charité, qui le faisait compatir à toutes les afflictions du prochain, était le plus puissant attrait pour lui concilier les cœurs. En effet, il était si charitable, qu'il se refusait tout à lui-même, pour avoir de quoi donner aux pauvres; il leur distribuait si libéralement tous les revenus de son église, qu'en une année de disette il vendit jusqu'à son anneau et son calice d'or pour secourir les mendiants de son diocèse. Il prenait un soin particulier d'accorder les différends; quand il n'en pouvait venir à bout par ses remontrances, il se jetait aux pieds des personnes intéressées, soit qu'il les trouvât en campagne, ou qu'il les rencontrât au milieu des rues, pour les décider à se raccommoder ensemble, et ne les quittait point qu'elles ne lui eussent enfin accordé sa demande. Grâce à sa vive sensibilité, il fut un prédicateur entraînant et pathétique. Sa prédication n'était pas délicate, mais vigoureuse; elle faisait une telle impression dans les âmes, que des personnes l'interrompaient pour confesser publiquement leurs crimes, et il n'était pas plus tôt descendu de chaire qu'il se rendait au tribunal de la pénitence, pour y ré-

¹ Jérém., 12, 22.

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concilier avec Dieu les pêcheurs que ces exhortations avaient touchés. On ne peut assez parler de son humilité : quoiqu'il procurât des biens infinis à tous les Ordres de son diocèse, aux ecclésiastiques, aux religieux et aux laïques, néanmoins il ne chercha toute sa vie que l'occasion de se défaire de sa prélature, comme s'en jugeant très-indigne. Et, en effet, il fit pour cela de grandes instances auprès des papes Gélase II, Calixte II et Honoré II : il pria surtout ce dernier, prétextant sa vieillesse et ses maladies continuelles ; mais ce Pape lui fit réponse qu'il l'aimait mieux vieux et malade, pour le bien de son peuple, que tout autre qui serait plus jeune et en pleine santé. Hugues n'en continua pas moins ses démarches : il alla lui-même à Rome pour faire agréer sa démission. Ce fut néanmoins encore sans succès, parce que le pape Honoré persista courageusement à lui refuser cette démission, qu'il croyait devoir être préjudiciable à son Église. C'est ce que fit aussi le pape Innocent II, son successeur.

Si la vigilance de saint Hugues fut si utile à l'Église de Grenoble, elle ne le fut pas moins à l'Église universelle. Il fut l'un de ceux qui, l'an 1112, dans le concile de Vienne, procurèrent le plus ardemment l'excommunication de l'empereur Henri IV, pour s'être saisi, par trahison, du pape Pascal et de tout le clergé de la sainte Église romaine. Et dans le schisme de Pierre Léon, qui voulait être reconnu pape en la place d'Innocent II, et qui se faisait appeler Anaclet II, il se trouva avec les autres prélats au concile du Puy, en Velay, et l'excommunia comme schismatique. Ce saint Évêque est d'autant plus louable en cela, qu'il était étroitement obligé à cet antipape et à son père qui l'avait favorisé en plusieurs rencontres ; mais, fidèle serviteur de Dieu, il renonça généreusement à tous ses intérêts en une affaire où il y allait de l'intérêt général de l'Église catholique, épouse de Jésus-Christ.

A cette occasion, la tentation de blasphème se dissipa entièrement, en sorte qu'il ne lui en demeura pas même le souvenir ; mais ses maladies s'augmentèrent si fort, qu'il ne lui resta plus de vigueur, ni même de mémoire que pour les choses spirituelles. Dans cet état, il agissait avec tant de douceur, qu'il ne demandait jamais rien à ceux qui le servaient, que par forme de supplication ; et, lorsqu'ils lui avaient rendu le service, il les en remerciait par ces paroles : « Mon frère, Dieu vous veuille récompenser de la charité que vous m'avez faite ». S'il se trouvait quelqu'un qui fît paraître du dégoût à faire ce qu'il demandait, ou qui se plaignît de lui, il se frappait la poitrine, et s'accusant comme s'il en eût été coupable, il demandait pénitence. Il récitait continuellement, tout languissant qu'il était, des psaumes, des litanies et des hymnes ; et on remarqua qu'en une nuit, il dit trois cents fois l'oraison dominicale. Les religieux qui l'assistaient craignaient que cette assiduité à prier ne l'incommodât ; mais il leur dit, avec son humilité ordinaire, que bien loin d'augmenter ses misères, elle en était un remède très-efficace. Souvent il pleurait amèrement et jetait de profonds soupirs ; et comme on lui demandait pourquoi il se lamentait si fort, puisqu'il n'avait jamais commis ni parjure, ni meurtre, ni adultère, ni aucun crime : « Qu'importe », répondit-il, « puisque la seule convoitise et la seule vanité sont capables de nous perdre sans la miséricorde de Dieu ! »

Comme l'évêque de Die, qui avait été doyen de son église, souhaitait de recevoir l'habit religieux de ses mains, il sauta joyeusement de son lit et fit cette cérémonie, après quoi il se prosterna le visage contre terre pour remercier la Bonté divine d'avoir inspiré ce dessein à son disciple. Un seigneur, nommé Guy, étant venu demander à genoux sa bénédiction, le Saint

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le reprit sévèrement d’un impôt qu’il avait mis sur ses vassaux, et le menaça de la colère de Dieu s’il ne le levait. Ce seigneur reconnut que c’était Dieu qui lui avait révélé cette affaire, et lui promit de supprimer l’impôt dont il n’avait encore rien reçu.

Enfin, l’an 1132, le 1er avril, qui était le vendredi avant les Rameaux, il plut à Dieu de couronner son serviteur et de l’appeler à l’éternité bienheureuse. Il était âgé de quatre-vingts ans : il en avait passé cinquante-deux dans la prélature. On garda son corps sans sépulture jusqu’au mardi de la semaine suivante ; et, quoiqu’il eût été consumé de maladies, il n’exhala point de mauvaise odeur. Il fut inhumé par trois évêques en l’église de Notre-Dame, à Grenoble, où Dieu a rendu son sépulcre illustre par plusieurs miracles : le pape Innocent II fit le décret de sa canonisation à Pise, le 22 avril 1134, deux ans après son décès.

On représente saint Hugues confessant, parce qu’il rétablit dans son diocèse l’usage des Sacrements, qui n’étaient presque plus fréquentés, et qu’il s’adonnait lui-même avec beaucoup de zèle, de modestie et d’humilité au ministère de la confession.

Quelquefois on l’a représenté en costume de Chartreux, pour montrer que son plus grand bonheur était de partager la solitude de ces religieux, qu’il avait lui-même établis dans son diocèse.

On lui attribue aussi le cygne silencieux pour signifier son amour de la solitude et les instances qu’il fit auprès du Saint-Siège pour obtenir de quitter sa chaire et de se retirer dans l'abbaye de la Chaise-Dieu.

Puis on le montre encore examinant un plan de construction pour indiquer qu’il fut comme le fondateur de la Grande-Chartreuse.

Il y a un autre emblème par lequel on veut signifier à peu près la même chose. Saint Hugues voit tomber à ses pieds sept étoiles : ce sont les compagnons de saint Bruno qui viennent le supplier de les accueillir dans son diocèse.

On le voit encore représenté en groupe avec saint Bruno, saint Hugues de Lincoln et sainte Roseline, parce que, visitée à sa mort par les trois serviteurs de Dieu, cette bienheureuse les vit tous en habits de Chartreux.

Souvent on l’a montré aussi versant des larmes, pour marquer la douleur qu’il éprouvait de voir le triste état où son Église avait été réduite par l’incurie de son prédécesseur et pour rappeler la piété si tendre avec laquelle il vaquait à tous les exercices de son saint ministère.

Saint Hugues était grand et bien fait, mais d’une timidité extraordinaire. Il est spécialement honoré à Grenoble, sa ville épiscopale, et à la Grande-Chartreuse, dont il est considéré comme le fondateur, avec saint Bruno.

## RELIQUES DE SAINT HUGUES. — SES HISTORIENS.

Il nous reste peu de chose des reliques de saint Hugues ; la main des hommes, encore plus que celle du temps, a tout détruit. Au XVIe siècle, quand Grenoble fut prise par le baron des Adrets, à la tête de ses Huguenots, toutes les églises furent livrées au pillage ; on descendit sur la place publique le corps du saint Prélat qui était conservé dans une chasse d’argent, et on le brûla.

Saint Hugues n’a laissé aucun ouvrage, soit que tous ses moments fussent remplis par les travaux de son ministère, soit qu’accablé toute sa vie d’infirmités, il lui fût impossible de se livrer à des études assidues. Nous n’avons de son épiscopat que trois cartulaires ou recueils de chartes qu’il fit rédiger sans doute pour éviter à ses successeurs l’embarras où il s’était trouvé. Déposés aux archives nationales pendant la Révolution, ces cartulaires ont été restitués à l’évêché de Grenoble. Du reste, la Bibliothèque de cette ville en possède deux copies. Nous disions dans notre dernière édition : « On devrait publier ces précieux documents et tous ceux de ce

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genre, afin, si l'on peut employer ce langage, d'assurer l'histoire contre l'incendie; car quelle perte irréparable n'est-ce pas quand une seule copie ou de rares copies existent, et qu'un sinistre s'abat justement sur le lieu qui leur sert de dépôt, comme naguère à Bordeaux ? » Aujourd'hui nous apprenons que ces cartulaires ont été publiés par M. Jules Marion, in-4°, 1869.

Des lieux qui ont vu naître saint Hugues à Châteauneuf, il ne reste sur une éminence dominant le bois, que les ruines d'un vieux château appelé encore aujourd'hui Château de saint Hugues. Au-dessous de ces ruines, du côté de l'Isère est une fontaine à laquelle on attribue des propriétés miraculeuses; on l'appelle aussi fontaine de saint Hugues.

Sa vie a été composée sur l'ordre du pape Innocent II, par le R. P. Jacques Guigues, cinquième prieur de la Grande-Chartreuse. Outre ce document original, outre Baronius et les autres histoires générales, on peut utilement consulter M. Nadal, hagiologie de Valence, et surtout M. Albert du Boys qui a traité le sujet ex-professo.

Ce Guigues était uni par les liens d'une sainte amitié au grand Bernard de Clairvaux. Celui-ci ayant pris le chemin de la Chartreuse pour y aller visiter ses amis de la montagne, ne manqua pas de présenter en passant à Grenoble, ses hommages à saint Hugues. Or, quelle ne fut pas la pieuse surprise du vénérable abbé, quand il vit un prélat couronné de cheveux blancs, dont la renommée publiait partout la vertu, se prosterner à ses pieds et lui demander sa bénédiction ? Jamais sans doute acte d'humilité ne fut mieux apprécié que par un aussi illustre visiteur : depuis, ajoute l'historien de saint Bernard, ces deux enfants de lumière ne furent qu'un cœur et qu'une âme. Mais pour en revenir à Guigues, historien de notre Saint, son travail est remarquable surtout au point de vue de la piété et de l'ascétisme.

Les Bollandistes ont reproduit la vie originale écrite par le vénérable Guigues.

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## SAINT MÉLITON, ÉVÊQUE DE SARDES,

## APOLOGISTE DE LA RELIGION CHRÉTIENNE (IIe siècle).

Saint Méliton, l'un des principaux défenseurs de la foi chrétienne au IIe siècle de l'Église, était évêque de Sardes, ville de Lydie, dans l'Asie-Mineure, du temps de l'empereur Marc-Aurèle.

Il était reconnu publiquement pour un prophète parmi les chrétiens, comme l'a déclaré Tertullien, qui, écrivant alors contre l'Église, faisait connaître que telle était l'opinion des catholiques et se contentait de louer la beauté de son talent, l'élévation de son esprit, sans parler de la sainteté de ses mœurs, de la pureté de sa doctrine.

Les principaux ouvrages de saint Méliton sont : 1° Un catalogue des écritures canoniques ; 2° deux livres sur la question de la Pâque ; 3° son apologie en faveur des chrétiens, qu'il adressa vers l'an 170 à Marc-Aurèle. Ces écrits, et un grand nombre d'autres, dont on peut voir la liste dans saint Jérôme, dans Eusèbe, etc., sont perdus. Nous ne parlons pas du livre intitulé le Trépas de la Vierge, qu'on lui a faussement attribué, et que le pape Gélase a rangé parmi les apocryphes.

Il paraît être mort en paix dans son église, l'an 175.

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## SAINT BERECHOND', ÉVÊQUE D'AMIENS (VIIIe siècle).

Saint Berchon, évêque d'Amiens, succède, vers l'an 641, à saint Salve selon les uns, à Déodat selon les autres. On ne sait rien de sa naissance, ni de sa famille. L'histoire de son épiscopat se borne aux relations qu'il entretint avec saint Valéry, moine de Luxeuil et fondateur de l'abbaye de Leucocous, en Picardie.

Il favorisa la donation que Clotaire II fit à Valéry de la terre de Leucocous et prêta plus tard son concours à saint Blitmond, pour relever de ses ruines l'oratoire primitif et en faire un monastère régulier.

Saint Berchon évangélisa le Vimeu qui restait obstinément attaché à certaines coutumes païennes et spécialement au culte des arbres. Un de ces arbres sacrés s'élevait près de l'ermitage de saint Valéry et attirait les hommages superstitieux des visiteurs. Berchon suspendit à cet arbre des reliques qu'il avait coutume de porter sur lui et put ainsi, sans brusquer des habitudes invétérées, leur donner une consécration chrétienne.

C'est au pied de cet arbre que saint Valéry fut enterré en l'an 622. Trois ans après, les religieux de Leuconsius ayant été dispersés par la guerre, Berchon voulut transférer à sa cathédrale les restes vénérés de saint Valéry : mais tous les efforts restèrent impuissants, on ne put exhumer le corps ni même le soulever. Il était réservé à saint Blitmond d'en faire la pierre angulaire du monastère qu'il devait reconstruire.

On ne connaît pas l'époque précise de la mort de saint Berchon. L'auteur anonyme de la Vie de saint Valéry l'a fixée à l'an 627, Lamotte, à l'an 640, et de Court à l'an 644.

L'auteur des mémoires pour servir à l'histoire de saint Acheul conjecture que le tombeau de Berchon est l'un des cinq qui ont été découverts en 1097, dans l'ancienne cathacombe de Faustinien, église de Saint-Acheul, où tous les évêques ses prédécesseurs avaient été inhumés.

La qualification de Saint est donnée à Berchon par l'auteur de la Vie de saint Valéry, qui vivait au XIVe siècle, par les litanies du diocèse que nous trouvons dans nos manuscrits liturgiques des XIVe et XVe siècles, et par plusieurs catalogues des évêques d'Amiens.

L'église d'Amiens ne célèbre plus sa fête. On suppose que saint Berchon est l'un des six évêques qui sont sculptés au portail Saint-Firmin de la cathédrale d'Amiens. On voyait son portrait imaginaire à la chapelle de l'évêché.

*Hagiographie du diocèse d'Amiens.*

Événements marquants

  • Naissance à Châteauneuf-d'Isère en 1053
  • Études à Valence et dans des universités étrangères
  • Nomination comme évêque de Grenoble en 1080
  • Retraite au monastère de la Chaise-Dieu (1084)
  • Installation de saint Bruno et ses compagnons à la Grande-Chartreuse (1086)
  • Participation au concile de Vienne (1112)
  • Canonisation par Innocent II en 1134

Miracles

  • Vision des sept étoiles annonçant l'arrivée de saint Bruno
  • Fontaine miraculeuse à Châteauneuf
  • Incorruptibilité partielle du corps après la mort

Citations

La seule convoitise et la seule vanité sont capables de nous perdre sans la miséricorde de Dieu !

— Paroles rapportées lors de sa dernière maladie