Saint Lambert (Landebert)
Évêque de Maëstricht et Martyr
Résumé
Évêque de Maëstricht au VIIe siècle, Lambert fut un pasteur zélé et l'apôtre des Taxandres. Après un exil de sept ans à l'abbaye de Stavelot, il reprit son siège et s'opposa fermement à l'union illégitime de Pépin d'Héristal avec Alpaïs. Il mourut martyr à Liège, assassiné par les hommes de Dodon pour avoir défendu la loi du mariage chrétien.
Biographie
SAINT LAMBERT OU LANDEBERT,
ÉVÊQUE DE MAËSTRICHT ET MARTYR
La loi de Dieu a été donnée comme un fouet pour les pécheurs endurcis, comme un précepteur pour ceux qui avancent, comme une consolation pour les âmes parfaites. Saint Thomas d'Aquin.
Saint Landebert, appelé depuis saint Lambert, naquit peu après l'an 640, à Maëstricht. Apre ou Evre, son père, descendait d'une famille royale et était le plus considérable seigneur du pays de Liège et de la ville de Maëstricht. Hérisplende, sa mère, était aussi d'une naissance très-illustre. Dieu leur donna ce fils pour la gloire de leur maison et pour récompenser leur vertu. Il reçut le baptême des mains de saint Rémacle, qui lui servit en même temps de parrain. Gilles, religieux de l'Ordre de Cîteaux à l'abbaye d'Orval, dit qu'on peut avant sa naissance, la fille d'un seigneur français, nommée Line, qui était aveugle, fut avertie par un ange d'aller trouver Hérisplende et de s'offrir à elle pour nourrir l'enfant dont elle accoucherait ; que Dieu lui donna miraculeusement du lait, dont elle se frotta les yeux, et recouvra la vue ; et que notre Saint fut allaité de ce lait virginal. Il ajoute que saint Lambert étant encore au berceau, parla deux fois à sa nourrice pour lui reprocher la négligence qu'elle avait apportée à faire ce qu'on lui avait commandé.
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Ces merveilles, présage de sa sainteté, obligèrent ses parents d'avoir un soin particulier de son éducation. Ils le confièrent à saint Landoald, archiprêtre de Maëstricht, sous lequel il fit d'admirables progrès dans la vertu et dans les sciences divines et humaines. Son adolescence fut encore signalée par des miracles : par la force de ses prières, il fit sourdre une fontaine en faveur des ouvriers qui, travaillant à la construction d'une église, manquaient d'eau pour étancher leur soif, et il porta des charbons ardents dans son manteau, sans qu'il en fût endommagé. Pour le perfectionner davantage, ses parents le mirent ensuite sous la discipline de saint Théodart, qui avait succédé à saint Rémacle, d'abord dans le gouvernement des abbayes de Malmédy et de Stavelot, puis sur le siège épiscopal de Maëstricht. Il profita si bien des instructions de ce grand homme, que, croissant à vue d'œil, pour ainsi dire, en grâce, en sagesse et en mérite, il s'attira l'admiration de tout le monde : car il commença dès lors à s'établir inviolablement dans l'amour de Dieu, à brûler de zèle pour le salut de son prochain, à mépriser toutes les choses de la terre, à rechercher avec empressement tout ce qui pourrait le porter à la perfection ; en un mot, à ne désirer que la gloire de Jésus-Christ et à se sacrifier incessamment à sa divine majesté. Après la mort de ce saint prélat, qui fut massacré pour la défense des biens de son Église, il fut ravi plutôt qu'élu, quoiqu'il n'eût encore que vingt et un ans (d'autres disent trente-deux), pour remplir le siège épiscopal de Maëstricht. Il allégua inutilement sa grande jeunesse, son peu d'expérience et d'autres raisons : il fut obligé de céder aux instances du clergé et du peuple, qui lui protestèrent hautement que, quoi qu'il pût faire, il serait leur évêque, et qu'ils n'en éliraient point d'autre que lui ; que, leur élection étant unanime, c'était une marque évidente qu'ils ne l'avaient faite que par le mouvement du Saint-Esprit.
La vie qu'il mena sous l'éclat de la mitre fit bien voir qu'il en était digne, et qu'on ne pouvait pas faire un meilleur choix. La qualité de pasteur lui donna le moyen de faire paraître les sentiments de religion et de piété dont son cœur était rempli. Il offrait tous les jours le sacrifice de la messe pour le peuple que Dieu lui avait commis, et il s'offrit lui-même en holocauste à sa divine Majesté, par les austérités rigoureuses qu'il exerçait sans cesse sur sa chair encore tendre et délicate. L'ordre et la vérité faisaient le plus bel ornement de sa maison ; l'équité et la justice accompagnaient partout ses actions ; son occupation ordinaire était de prêcher à ses ouailles les maximes de l'Évangile ; il reprenait le vice avec une liberté pastorale, encourageait les lâches à la pratique du bien, et fortifiait dans la vertu ceux qui avaient l'intention bien sincère de se perfectionner. Il exhortait tout le monde à mener une vie chrétienne, dont il donnait lui-même d'admirables exemples par sa conduite. Son regard était agréable et engageant, et son esprit jouissait d'une tranquillité et d'un calme parfaits ; ses paroles étaient pleines d'onction, et sa conversation charmante ; son âme ne vivait que des délices de la grâce, et était entièrement morte à tous les plaisirs de la terre ; ses mains étaient ouvertes pour distribuer des aumônes aux nécessiteux, ses bras étendus pour recevoir les misérables, et son cœur sensible pour compatir aux affligés.
Childéric II, roi d'Austrasie, ayant été assassiné en 673, Lambert, qui avait été attaché à ce prince et avait joui de ses faveurs, ressentit le contrecoup de cette révolution. On le chassa de son siège et l'on mit à sa place un intrus nommé Pharamond, qui pendant sept ans ruina l'ordre et la piété dans ce diocèse.
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Lambert supporta cette disgrâce avec une constance merveilleuse, et toute sa douleur fut de laisser entre les mains d'un loup ravisseur des âmes que la Providence lui avait confiées. Son peuple ne put le voir partir sans fondre en larmes ; on entendait retentir de tous côtés dans la ville des voix qui disaient : « Hélas ! nous perdons notre saint pasteur. Qui est-ce qui nous défendra contre la fureur de nos ennemis ? Les plus généreux vont manquer de courage ; les faibles ne pourront plus se soutenir ; les pauvres, les orphelins et les veuves vont devenir la proie d'un scélérat ; nous allons tous être exposés à ses violences. Allons, allons, suivons notre évêque partout où il ira ; et, s'il faut mourir avec lui, n'éprouvons une vie qui nous serait, sans sa présence, plus insupportable que la mort ». Ces paroles étaient entrecoupées de soupirs et de gémissements qui firent verser des larmes au saint prélat. Il tâcha de les consoler, les assurant qu'il ne les abandonnait pas, qu'il les porterait toujours dans son cœur, et que sans cesse il prierait pour eux le souverain Pasteur des âmes. Il les exhorta ensuite à la crainte de Dieu, à la patience dans leur affliction et à la pratique des bonnes œuvres, afin d'attirer sur eux la protection du ciel ; puis, après leur avoir donné sa bénédiction, il les quitta pour se retirer au monastère de Stavelot, sur les limites de son diocèse. C'était un paradis terrestre pour l'observance régulière qui y était gardée dans toute sa pureté, et les religieux qui l'habitaient étaient autant d'anges qui ne s'occupaient que de la contemplation des choses célestes.
Il augmenta le nombre de ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ, qui le reçurent avec tout l'honneur dû à son caractère ; mais, bien loin de permettre qu'on le distinguât des autres, à cause de sa dignité, il voulut suivre le train de la communauté, comme s'il n'eût été qu'un simple religieux. Les plus petites observances furent pour lui des règles inviolables, et la différence que l'on remarqua en lui fut que son humilité était plus profonde, son abstinence plus rigoureuse, son oraison plus longue et plus fervente ; sa soumission envers les supérieurs plus grande, sa conversation plus édifiante, sa mortification plus austère, son obéissance plus prompte, son assiduité aux divins offices plus infatigable ; en un mot, toutes ses vertus plus parfaites et plus éclatantes. En voici plusieurs renfermées dans un seul trait. S'étant levé une nuit en hiver pour vaquer à la prière, il laissa tomber une de ses sandales, ce qui fit du bruit. L'abbé l'entendit, et en punition de cette violation du silence, il ordonna au coupable, qu'il ne connaissait point, d'aller prier au pied de la croix plantée devant l'église. Lambert obéit sans répliquer, et alla au lieu désigné nu-pieds et couvert d'une simple tunique. Il y pria trois ou quatre heures à genoux. Les moines étant entrés au chauffoir après Matines, l'abbé demanda s'ils étaient tous là. On lui répondit qu'il ne manquait que celui qu'il avait envoyé prier devant la croix. On le fit appeler aussitôt : mais quelle fut la surprise de toute la communauté, lorsqu'on vit entrer Lambert tout couvert de neige et presque raide de froid ! L'abbé et les religieux se jettent à ses pieds pour lui demander pardon. « Que Dieu », dit-il, « vous pardonne la pensée qui vous est venue de vous juger coupables pour cette action. Saint Paul ne m'enseigne-t-il pas que je dois servir Dieu dans le froid et la nudité ? » Dieu fit connaître que ce sacrifice lui avait été très-agréable, par une lumière céleste que l'on aperçut sur son visage à la fin de sa pénitence.
Saint Lambert passa sept ans dans cette sainte maison, non pas comme dans un lieu d'exil, mais comme dans un paradis où il goûtait toutes les délices de la vie religieuse. S'il avait été chassé de son siège par les impies,
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il se voyait avec de bienheureux citoyens du ciel ; s'il n'était plus dans un palais épiscopal, il se trouvait dans la compagnie des Saints, et s'il n'avait plus un troupeau à gouverner, il travaillait à se conduire lui-même pour acquérir l'éternité. Au bout de ce temps-là, les affaires de l'Église et de la religion changèrent de face. Le détestable Pharamond, qui n'avait eu que le nom d'évêque, sans faire nulle fonction de véritable pasteur, fut chassé pour ses crimes horribles, non-seulement de l'évêché de Maëstricht, mais aussi de toute la province, et Ebroïn, maire du palais, le plus méchant et le plus cruel de tous les persécuteurs de notre Saint, reçut par une mort violente le châtiment que méritait sa perfidie (781). Pépin, surnommé d'Héristal, gouverna la France pendant les étranges révolutions dont la monarchie fut alors ébranlée. Ce prince, qui avait beaucoup de religion, n'ignorait pas l'injustice que l'on avait faite à saint Lambert ; informé d'ailleurs de son mérite et de sa sainteté, il lui envoya des ambassadeurs au monastère de Stavelot, pour le prier de remonter sur son siège épiscopal, dont il avait été injustement privé. Il eut beaucoup de peine à quitter sa solitude, et son humilité lui fit trouver de nouvelles raisons pour ne point reprendre une charge dont il s'était toujours estimé indigne ; mais les instances des ambassadeurs, et encore plus son zèle pour le salut des âmes, l'obligèrent de retourner à Maëstricht. Il y entra d'autant plus glorieux, qu'il ne revenait qu'après avoir essuyé une rude persécution. La joie que l'on eut de le voir fut égale à la douleur que l'on avait ressentie de sa perte, et les acclamations de tout le peuple témoignèrent assez que l'on avait sans cesse soupiré après son retour. On ne peut exprimer l'allégresse publique qui paraissait dans les voix et sur les visages de tous les habitants. Cette joie générale augmenta encore merveilleusement par l'éclat de ses vertus, dont il continua de donner à son peuple des preuves admirables.
On découvrait dans son cœur la plénitude de la loi divine ; sa bouche était l'oracle de la vérité ; la grandeur de sa mansuétude, la vigueur et la prudence de ses conseils, la justice de ses actions, ravissaient tous ceux qui avaient l'honneur d'approcher de lui. Il ne faisait point acception de personnes ; les pauvres pouvaient l'aborder avec autant de facilité que les plus grands seigneurs ; s'il considérait les vertueux, il ne méprisait point pour cela les pécheurs, qu'il s'efforçait, par toutes sortes de voies, de ramener à leurs devoirs ; chacun trouvait en lui des sentiments de père et de pasteur. Sa conversation était innocente et chaste, sa foi constante, son espérance ferme, sa charité entière, sa sagesse singulière, sa doctrine apostolique et sa vie toute sainte. Il était modeste dans ses ameublements, les tapisseries et les chaises commodes n'entraient point dans sa maison ; ses habits étaient sans ornements et son principal vêtement était un cilice sur sa chair nue. Il visitait soigneusement son diocèse, sans excepter les villages et les métairies les plus éloignées ; il avait l'adresse de découvrir où étaient les âmes qui ne se souciaient pas de leur salut, pour tâcher de les gagner à Jésus-Christ. Les Taxandres, ou habitants du pays de Midelbourg et des îles de Zélande, vivaient encore dans les ténèbres de l'idolâtrie : il entreprit de les convertir à la religion chrétienne, et alla leur annoncer l'Évangile. Il souffrit d'abord plusieurs mauvais traitements de ces peuples, qui voulurent le mettre à mort, dès qu'ils l'entendirent condamner le culte qu'ils rendaient aux idoles ; mais son zèle ne se rebuta point, il se réjouit de leurs injures, continua de les instruire, et leur montra si bien l'impiété de leur superstition, l'unité d'un Dieu, la trinité des personnes divines, la création du monde, le péché originel, la malice des démons qui se faisaient adorer
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comme dieux, le mystère de l'Incarnation et la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, qu'il en amena à l'Église la plus grande partie. Il les baptisa, mit en pièces leurs simulacres, leur consacra des temples et leur ordonna des prêtres pour les confirmer dans la foi : d'où vient qu'il est appelé l'Apôtre des Taxandres.
Plusieurs personnes nobles, touchées de ses paroles et animées par ses exemples, renoncèrent à toutes les vanités du monde et, méprisant leurs richesses en vue des biens éternels, embrassèrent une vie pénitente. On remarque entre autres un jeune seigneur, nommé Hubert, natif d'Aquitaine, comte du palais sous le roi Thierry, savant dans les lettres humaines et très-célèbre dans les armées. Ode, tante du même saint Hubert, veuve d'un duc d'Aquitaine, laquelle, par les exhortations de notre Saint, méprisa tellement le siècle, qu'après avoir distribué aux pauvres une grande partie de ses biens, qui étaient très-considérables, elle employa l'autre partie à fonder un monastère près de Liège, où elle passa saintement le reste de ses jours. La bienheureuse Landrade, très-illustre par sa naissance, bâtit dans un lieu de son domaine un célèbre monastère, où elle reçut, des mains du saint évêque, le voile de la virginité, qu'elle conserva inviolablement jusqu'à la mort. Plusieurs jeunes filles suivirent son exemple, et se consacrèrent à Jésus-Christ dans la même maison. On rapporte une chose merveilleuse de cette sainte vierge. Étant au lit de la mort, elle envoya prier saint Lambert de la venir voir. Comme il était fort éloigné, elle mourut avant qu'il arrivât ; mais elle lui apparut en chemin et lui dit qu'elle jouissait de la béatitude céleste. Le Saint lui demanda où elle souhaitait qu'on enterrât son corps : « Regardez en haut », lui dit-elle, « et vous y verrez une lumière en forme de croix, qui vous marquera le lieu de ma sépulture ». Il leva les yeux et vit que cette lumière tombait directement sur le village de Wintershoven, où elle avait demeuré dans son enfance, sous saint Landoalif. Quand il fut arrivé au monastère, il raconta sa vision aux religieuses et leur signifia l'intention de leur sainte mère ; mais ces bonnes filles n'y eurent point d'égard, et, ne voulant pas être privées de celle qui les avait aimées si tendrement pendant sa vie, elles la firent inhumer chez elles. Le Saint les laissa faire ; mais comme, après trois jours, il fit ouvrir le tombeau, l'on n'y trouva plus le corps. Il avait été miraculeusement transporté par les anges au lieu même que la Sainte avait indiqué au bienheureux prélat.
Pépin, dont nous avons parlé, prince d'ailleurs recommandable par son esprit, par sa prudence et par sa valeur, oublia son devoir envers Dieu et envers les hommes, et, au grand scandale de tous les peuples, répudia Plectrude, sa femme légitime, pour prendre une concubine nommée Alpaïs. Ce grand capitaine, qui avait remporté tant d'illustres victoires sur ses ennemis, ne put se vaincre lui-même en cette matière ; il succomba à une passion infâme, après avoir fait succomber, sous la force de son bras, les plus redoutables guerriers de l'Europe. Il ne manquait rien à sa puissance, à son bonheur, à sa fortune, à sa gloire, et Dieu l'avait favorisé dans toutes ses entreprises ; mais, au lieu de lui en rendre des actions de grâces, il transgressa sa loi, en séparant ce que lui-même avait uni par le sacrement du mariage. C'était aux évêques du royaume à l'en reprendre et à lui dire, avec la liberté du précurseur de Jésus-Christ : Non licet tibi : « Il ne vous est pas permis de chasser votre épouse pour entretenir une concubine comme vous faites ». Ils en étaient bien persuadés, mais ils n'osaient ouvrir la bouche pour le faire. Lambert seul, ne pouvant rien dissimuler quand il s'agissait de la gloire de Dieu et du salut des âmes, prit la hardiesse de
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parler. Il démontra vivement à ce prince l'horreur de son péché, le scandale qu'il causait partout et la punition divine qu'il devait craindre, et que sans doute il n'éviterait pas s'il ne rompait ce détestable commerce. Alpais, appréhendant que le zèle et l'autorité d'un si grand prélat ne fissent impression sur le cœur de Pépin, et qu'à la fin il ne se rendît à ses remontrances salutaires, sollicita Dodon, que quelques-uns disent avoir été son frère, homme puissant par ses grandes richesses et confident du même Pépin, d'arrêter les exhortations de Lambert. Celui-ci n'épargna rien pour en venir à bout. Il en parla au saint évêque. Il s'efforça de le gagner par de belles paroles, ou de l'intimider par ses menaces ; mais, le voyant intrépide et toujours également animé contre l'adultère, il ne pensa plus qu'à le faire mourir.
Ces réprimandes du saint évêque n'empêchèrent point Pépin d'avoir toujours pour lui tout le respect qu'il savait être dû à sa vertu et à son caractère ; il déférait même beaucoup à ses conseils en toutes les choses qui ne touchaient point à sa passion. Un jour, il lui manda de le venir trouver à Jupile, pour traiter avec lui de quelques affaires d'État. Alpais, qui y était alors, fit ce qu'elle put pour mettre saint Lambert dans ses intérêts ; mais ce fut inutilement. Elle le fit prier qu'au moins il ne fit point de remontrances au prince en public. Mais on ne put tirer de lui d'autre réponse, sinon que partout il ferait son devoir et parlerait en évêque. Pendant son séjour en ce lieu, Pépin donna un festin aux grands de sa cour et pria le saint prélat de s'y trouver. Quand on présenta à boire au prince, il donna la coupe au Saint afin que, buvant le premier, il la bénît et la lui remît ensuite entre les mains : imitant en cela l'empereur Maxime, qui fit de même à saint Martin. L'évêque fit ce que Pépin exigeait de lui. Les autres courtisans suivirent cet exemple et prièrent saint Lambert de leur présenter la coupe après l'avoir bénite. Et comme plusieurs lui demandaient cette même grâce à la fois, Alpais avança la main afin de lui dérober, pour ainsi dire, la coupe avec sa bénédiction. Le saint évêque, s'en étant aperçu, se tourna vers Pépin et se plaignit à lui de cet artifice de la concubine, qui voulait par là se glorifier d'être de sa communion ; et, se levant aussitôt de table, il sortit de la chambre, résolu à se retirer de la cour. Alpais s'en offensa et gagna si bien le prince, qu'il fit défense à saint Lambert de partir avant d'avoir auparavant pris congé d'elle ; mais le saint évêque lui répondit généreusement qu'il ne pouvait pas faire ce qu'il souhaitait, l'Apôtre lui défendant d'avoir aucune communication avec une femme impudique. « J'ai une sensible douleur », ajouta-t-il, « que vous l'entreteniez encore, après toutes les remontrances que je vous en ai faites. Je crains extrêmement que, si vous ne l'abandonnez, la colère de Dieu ne tombe sur vous pour vous punir du scandale que vous donnez à toute la France ». Alpais, qui entendit ce discours, appréhendant plus que jamais que si Lambert vivait plus longtemps, il ne persuadât à la fin à Pépin de la renvoyer pour reprendre sa femme, pressa Dodon d'exécuter au plus tôt son pernicieux dessein. Alors celui-ci, prenant avec lui une poignée de gens de guerre, se rend à la maison de l'évêque qui s'était retiré à Liège, et l'environne de tous côtés pour l'empêcher de se sauver. Le Saint s'éveilla au bruit des soldats. Il pouvait faire quelque résistance ; mais comme il savait que les serviteurs de Jésus-Christ ne remportent la victoire qu'en mourant pour lui, et non en se défendant contre leurs ennemis, il n'en fit aucune. Il se prosterna donc seulement en oraison, les bras étendus en forme de croix, pour demander à Dieu la couronne du martyre qui lui était préparée. Cependant
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les soldats entrèrent sans être touchés d'une croix de lumière qui parut en l'air sur sa maison; et, après avoir massacré deux de ses neveux, nommés Pierre et Andolète, avec quelques autres, ils le percèrent lui-même de coups d'épée et lui ôtèrent la vie, le 17 septembre 696, selon la tradition de l'Église de Liège, et 708 ou 709, selon les Bollandistes.
Gilles d'Orval dit aussi que la vraie cause de cette mort fut la vengeance d'Alpaïs. Anselme, chanoine de Liège, qui vivait au milieu du XIVe siècle, l'allègue aussi pour la principale. Réginon et Sigebert, dans leurs chroniques, sont du même sentiment; néanmoins, Godeau dit que Pépin, touché des remontrances du saint évêque, se réconcilia avec Plectrude, qui s'était retirée à Cologne, au monastère de Saint-Maur du Capitole, qui était de sa fondation, et que, plus de seize ans avant la mort de saint Lambert, il renferma Alpaïs dans le monastère d'Orp, où elle fit, le reste de ses jours, une très-rude pénitence que la postérité pourrait proposer pour exemple aux personnes qui sont tombées dans des fautes semblables à la sienne; il le prouve par des actes que Pépin fit avec sa femme, après cette réconciliation, en 692; en 696, année du martyre de saint Lambert; puis en 701, 705 et 714. Il ajoute que notre Saint fut tué comme il priait Dieu dans l'oratoire de Saint-Cosme et de Saint-Damien, à Liège, qui n'était alors qu'un village. Quoi qu'il en soit, on ne doute point qu'il n'ait été mis à mort pour avoir montré une vigueur épiscopale à reprendre les vices et à défendre l'honneur de l'Église et de la religion.
La justice divine ne tarda guère à punir d'une manière terrible ceux qui avaient trempé dans la mort de ce grand prélat. Dodon fut frappé d'une maladie si honteuse, que personne ne pouvait le supporter; on jeta son corps dans la Meuse. Celui qui lui avait donné le coup mortel se battit avec son frère, et ils s'entra-tuèrent l'un l'autre. Plusieurs des soldats périrent dans l'année; et, s'il en échappa quelques-uns, ils perdirent l'esprit et les biens, ou furent affligés de tant de calamités, qu'ils s'estimèrent beaucoup plus malheureux de vivre que de mourir.
On représente saint Lambert: 1° tenant une béquille, soit pour rappeler qu'il fut guéri de son état chétif, soit à cause des malades qui se rendaient à sa fontaine pour recouvrer la santé; 2° une lance à la main, pour indiquer son genre de mort; 3° des anges lui apportant une couronne; 4° quelquefois portant sa tête comme saint Denis; 5° tenant un livre, et derrière lui deux hommes qui sont renversés; 6° au cabinet des estampes de Paris, il est représenté tenant sa crosse et un livre; ses mains sont revêtues de gants ornés de pierreries. Il est couvert d'une chasse magnifique.
## CULTE ET RELIQUES.
Ceux qui échappèrent à la fureur des assassins enlevèrent son corps, le mirent sur la rivière et se transportèrent à Maëstricht, dans son église cathédrale. On dit que les femmes impudiques, qui voulaient approcher du corps pour le baiser avec les autres fidèles, en étaient repoussées par une verte divine, pour montrer combien le Saint avait eu horreur de l'impudicité d'Alpaïs. Toutefois, il ne fut pas enterré dans sa cathédrale; car les chanoines craignant, s'ils lui rendaient cet honneur, de s'attirer quelques mauvais traitements des auteurs de sa mort, le portèrent dans une petite église de Saint-Pierre, hors de la ville, et le mirent dans le tombeau de son père sans oser même lui ériger aucun mausolée. Mais le ciel lui rendit les honneurs que la terre lui refusait: il s'exhalait de ce lieu une odeur si agréable, qu'elle surpassait celle des parfums les plus exquis, et l'on y entendit longtemps une mélodie céleste. Plusieurs années après, saint Hubert le fit transférer de là à Liège, dans l'église qu'il avait fait bâtir à l'endroit où le Saint avait souffert le martyre. Il y transféra en même temps le siège épiscopal de Tongres, que saint Servat avait précédemment transféré à Maëstricht; et, depuis, ce village est devenu une des plus célèbres villes des Pays-Bas. Son corps, lors de sa translation, fut trouvé entier, sans aucune marque de corruption.
SAINTE HILDEGARDE OU HILTEGARDE, VIERGE ET ABBESSE. 179
Comme l'église bâtie par saint Hubert tombait en ruines, le célèbre évêque Notger la rebâtit vers l'an 975. Elle fut brûlée vers la fin du XIXe siècle, puis reconstruite vers l'an 1250. Ce superbe monument a été rasé par les révolutionnaires français. On voyait à l'extrémité de la nef, qui était d'une hauteur et d'une largeur extraordinaires, la vaste chapelle des saints Cosme et Damien. La chasse qui renfermait le corps de saint Lambert était un don de saint Hubert. Le reliquaire en or, d'un travail achevé, qui contenait le chef de saint Lambert, était un présent de l'évêque Erard de la Marck qui, en 1594, fit bâtir le palais épiscopal. Le fameux mausolée en bronze doré, que ce prélat s'était fait construire pendant sa vie, était placé au milieu du chœur. Les auteurs du *Vapage littéraire* disent qu'en fait de sépulture, rien n'approchait de ce monument. Les révolutionnaires français le transportèrent dans un château voisin de Givet, où ils le morcelèrent entièrement l'an 1794. L'église de Liège possède encore aujourd'hui le chef du Saint, que l'on parvint à soustraire aux bandes révolutionnaires.
La mémoire de saint Lambert est très-célèbre, non-seulement en Flandre, mais aussi en France et en divers endroits de l'Europe, où l'on voit plusieurs églises bâties en son honneur. On peut voir les miracles qui se sont faits à son tombeau, dans les historiens que nous avons cités. On fait sa fête avec beaucoup de solennité à Vaugirard, près Paris, dont l'église est dédiée en son honneur.
Acta Sanctorum ; diverses Vies du Saint, par Gate scale, disere, et Etienne de Liège ; Essai historique sur l'ancienne cathédrale de Saint-Lambert et sur son chapitre, par M. le baron Xavier Van der Steen de Jchay. — Cf. Darras : *Histoire générale de l'Église*, t. XVII, p. 61.
Événements marquants
- Naissance à Maëstricht vers 640
- Élection au siège épiscopal de Maëstricht à 21 ou 32 ans
- Exil de sept ans au monastère de Stavelot après l'assassinat de Childéric II
- Retour sur son siège épiscopal sous Pépin d'Héristal
- Évangélisation des Taxandres (Zélande)
- Réprimande publique de Pépin d'Héristal pour son adultère avec Alpaïs
- Assassinat à Liège par Dodon et ses soldats
Miracles
- Allaitement par une nourrice aveugle guérie par du lait virginal
- Parle au berceau pour reprendre sa nourrice
- Jaillissement d'une fontaine par la prière
- Port de charbons ardents dans son manteau sans brûlure
- Lumière céleste sur son visage après une pénitence dans la neige
- Vision de la sépulture de sainte Landrade
- Corps trouvé intact lors de la translation
Citations
Saint Paul ne m'enseigne-t-il pas que je dois servir Dieu dans le froid et la nudité ?
Non licet tibi