Bienheureux Nicolas de Flue (Frère Klaus)
Solitaire en Suisse
Résumé
Magistrat et soldat respecté d'Unterwald, Nicolas de Flue quitte sa famille en 1467 pour devenir ermite au Ranft. Il y vécut vingt ans sans autre nourriture que l'Eucharistie, devenant un conseiller spirituel et politique majeur. En 1481, son intervention miraculeuse à la Diète de Stanz évita la guerre civile et scella l'unité de la Suisse.
Biographie
LE BIENHEUREUX NICOLAS DE FLUE,
SOLITAIRE EN SUISSE
1417-1487. — Papes : Jean XXIII; Innocent VIII. — Empereurs d'Allemagne : Sigismond; Frédéric III.
Pénétrez-vous bien de cette pensée, que Dieu seul est la source du vrai bonheur ; et encore de celle-ci : La pierre de touche du véritable amour de Dieu, c'est la soumission à sa sainte volonté. Si vous souffrez tout avec patience pour l'amour de Dieu, si vous pardonnez les offenses d'autrui, alors vous aimez véritablement Dieu.
Une des maximes favorites du bienheureux Nicolas de Flue.
Le bienheureux Nicolas de Flue, naquit le 21 mars de l'an 1417, près de Saxlen, au pays d'Unterwald, en Suisse. Il descendait d'une famille de bons et pieux bergers, où l'on se transmettait de père en fils les anciennes vertus
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des Suisses, et qui jouissait depuis plusieurs siècles de l'estime et du respect de ses concitoyens. Ses parents avaient une honnête aisance; ils étaient pleins de modération et craignaient Dieu. Ils firent ce qu'avaient fait leurs pères et leurs aïeux, restèrent fermement attachés à la foi de l'Église et soumis aux magistrats; ils élevèrent leurs enfants dans tout ce qui était bon, et prirent de leurs troupeaux un soin infatigable. Puis ils s'endormirent tranquillement et s'en allèrent à Dieu pleins de confiance; car ils avaient marché devant lui aussi fidèlement que les patriarches sur les bords du Jourdain.
Le jeune Nicolas grandit sous leur tutelle, et comme s'en souvenaient, après sa mort, des vieillards de soixante-dix ans, il se montra toujours un enfant pieux et obéissant, observateur fidèle des avis de ses parents, aimant la vérité, doux et affable envers tout le monde. Ce qui le distingua des hommes ordinaires, ce fut, dès les jours de son enfance, la tendance de son esprit, toujours tourné vers la source suprême du bon et du beau. Ceux qui l'entouraient remarquèrent plus d'une fois qu'après le rude travail de toute une journée dans les prairies, comme on revenait le soir au logis, il disparaissait à la dérobée pour aller prier dans quelque lieu caché. Son esprit parvint de bonne heure à mortifier assez son corps pour pouvoir se livrer sans distraction aux plus hautes contemplations. Quand quelqu'un, par bienveillance, l'avertissait de ne point ruiner sa santé dans sa jeunesse par des jeûnes aussi rudes, il répondait avec douceur que telle était à son égard la volonté de Dieu.
Malgré sa dévotion fervente et austère, il n'était jamais triste et sombre, mais en tout temps affable et joyeux; et il remplissait tous les devoirs de sa condition : dans sa vingt-troisième année, sur l'appel des magistrats, il porta les armes dans la campagne contre le canton de Zurich qui voulait se séparer de la ligue helvétique; il le fit encore quatorze ans plus tard, lors de la conquête et de l'occupation de la Thurgovie, où il commanda comme capitaine une compagnie de cent hommes (1450 et 1460). Il avait déployé tant de bravoure dans cette guerre, que son pays lui décerna comme récompense une médaille d'or. Une circonstance plus honorable encore de la même expédition, c'est que le monastère de la vallée Sainte-Catherine le révère encore aujourd'hui comme son libérateur. Ce fut grâce à ses exhortations que les Suisses renoncèrent à mettre le feu à ce monastère pour en chasser les ennemis, lesquels l'abandonnèrent d'eux-mêmes bientôt après. À la guerre, Nicolas portait d'une main son épée, de l'autre son chapelet; il se montra toujours à la fois guerrier sans peur et chrétien miséricordieux, protégeant la veuve et l'orphelin, et il ne permettait pas que les vainqueurs se livrassent à des actes de violence envers les vaincus.
Parvenu à l'âge d'homme, Nicolas se maria pour obéir à ses parents; il choisit parmi les vierges de la contrée une vertueuse jeune fille nommée Dorothée. Ils vécurent ensemble dans l'union et la paix, et engendrèrent dix enfants, cinq garçons et cinq filles, dont sortit une grande et honorable famille qui ne perdit jamais le souvenir de ses ancêtres: il existe encore à présent des descendants du bienheureux frère Nicolas. Il eut tellement à cœur l'éducation de ses enfants, que l'un de ses fils, pendant la vie de son père, parvint à la plus haute dignité du pays, et qu'un autre l'obtint après sa mort; un troisième, qu'il fit étudier à Bâle et à Paris, devint curé de Saxlen. Nicolas lui-même fut élu à l'unanimité gouverneur et juge d'Obwalden; nous savons de sa propre bouche quelle fut sa conduite dans cette place importante. Le curé Henri Im Grund, son ami et le directeur de sa
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conscience, a révélé après sa mort ce qu'il lui avait dit un jour à ce sujet : « J'ai reçu de Dieu en partage un esprit droit; j'ai été souvent consulté dans les affaires de ma patrie; j'ai aussi prononcé beaucoup de sentences; mais, moyennant la grâce divine, je ne me souviens pas d'avoir agi en quelque chose contre ma conscience. Je n'ai jamais fait acception de personnes et ne me suis jamais écarté des voies de la justice ». La haute charge de landamman ou président de canton lui fut décernée par l'assemblée du pays à plusieurs reprises ; mais il craignit cette grande responsabilité, et, sans doute, il sentait aussi que Dieu lui avait réservé quelque chose de plus grand. Nicolas de Flue vivait ainsi depuis cinquante ans pour le bien de sa patrie et de sa famille, lorsqu'en 1467 un grand changement s'opéra dans son existence.
Tandis qu'il accomplissait fidèlement tous les devoirs que lui imposait sa condition, il sentit dans son intérieur croître de plus en plus le penchant à mener une vie plus haute avec Dieu dans la solitude. Voici là-dessus le témoignage de son fils aîné, Jean de Flue : « Mon père est toujours allé se coucher en même temps que ses enfants et ses domestiques; mais, toutes les nuits, je l'ai vu se lever de nouveau, et l'ai entendu prier dans sa chambre jusqu'au matin ». Maintes fois il se rendit aussi, dans le silence de la nuit, à la vieille église voisine de Saint-Nicolas, ou en d'autres lieux saints; ces paisibles promenades étaient pour lui les heures les plus heureuses de sa vie. Ce qui le poussa de plus en plus à céder à l'impulsion intérieure de ne plus vivre que dans la contemplation des vérités éternelles, ce furent de fréquentes visions miraculeuses où Dieu l'engagea à prendre ce parti. Ainsi il vint un jour dans un de ses biens, nommé Bergmatt, pour visiter son troupeau. Il s'agenouilla sur l'herbe, et commença, comme c'était son habitude, à prier du fond de son cœur et à considérer les merveilles de la grâce divine.
Alors Dieu lui accorda cette vision. Il vit un lis odoriférant, blanc comme la neige, sortir de sa bouche et s'élever jusqu'au ciel. Tandis qu'il prenait plaisir au parfum et à la beauté de la fleur, son troupeau venait vers lui en bondissant, et il y avait dans le nombre un cheval superbe. Comme il se tournait de ce côté, le lis s'inclina, se courba vers le cheval, qui accourut et le lui tira de la bouche. Nicolas reconnut par là que son trésor était dans le ciel, mais que les biens et les joies célestes lui seraient enlevés, si son cœur restait trop attaché aux choses de la terre. Une autre fois qu'il vaquait aux occupations de sa maison, il vit venir à lui trois hommes d'un extérieur pareil et vénérable, et dont les manières et les discours ne respiraient que la vertu. L'un d'eux commença ainsi à l'interroger : « Dis-nous, Nicolas, veux-tu te remettre corps et âme en notre pouvoir ? — Je ne me donne à personne d'autre », répondit-il, « qu'au Dieu tout-puissant, que j'ai longtemps désiré servir de mon âme et de mon corps ». A ces mots, les étrangers se tournèrent l'un vers l'autre en souriant, et le premier reprit : « Puisque tu t'es donné tout entier à Dieu et que tu t'es engagé à lui pour jamais, je te promets que, dans la soixante-dixième année de ton âge, tu seras délivré de toutes les peines de ce monde. Reste donc ferme dans ta résolution, et tu porteras dans le ciel une bannière victorieuse au milieu de la milice de Dieu, si tu as porté avec patience la croix que nous te laissons ». Après ces paroles, les trois hommes disparurent.
Cette apparition et d'autres semblables l'affermirent plus que jamais dans sa résolution de quitter le monde; il finit par la déclarer à sa vertueuse épouse, et la pria de lui donner, pour l'amour de Dieu, la permission de
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remplir la vocation que Dieu lui marquait. Elle y consentit avec une résignation tranquille, et Nicolas se mit alors sérieusement à tout régler dans sa maison; il assigna à chacun sa part d'héritage. En 1467, il rassembla toute sa maison, son vieux père septuagénaire, sa femme, ses enfants et ses amis; il parut devant eux, pieds nus et tête nue, revêtu seulement d'une longue robe de pèlerin, le bâton et le chapelet à la main; il les remercia pour tout le bien qu'ils lui avaient fait, les exhorta pour la dernière fois à craindre Dieu avant tout, à ne jamais oublier ses commandements; puis il leur donna sa bénédiction et partit. Il témoigna souvent par la suite combien cette séparation lui avait été douloureuse, en remerciant toujours Dieu avant tout de l'avoir rendu capable de surmonter, pour le servir, l'amour qu'il portait à sa femme et à ses enfants.
Nicolas se mit paisiblement en route vers la contrée où Dieu voudrait le conduire; il ne voulait pas rester dans son pays, craignant de devenir un sujet de scandale, et d'être pris pour un imposteur, qui se donne une apparence de sainteté. A travers les vallées fertiles et les forêts verdoyantes de sa patrie, il arriva aux limites de la confédération, à un endroit où il pouvait voir au-delà des frontières la petite ville de Liestal; il eut là une vision merveilleuse. La ville, avec ses maisons et ses tours, lui parut entourée de flammes. Effrayé de ce spectacle, il regarda autour de lui, et s'entretint avec un paysan qu'il trouva dans une métairie. C'était un bon et honnête campagnard, auquel, après d'autres entretiens, il découvrit sa résolution, en le priant de lui indiquer un lieu retiré pour l'accomplir. Cet homme trouva le projet bon et louable, mais lui conseilla de rentrer dans sa patrie, parce que les confédérés n'étaient pas toujours bien accueillis partout : on pourrait, ajouta-t-il, le voir de mauvais œil et troubler sa retraite; d'ailleurs, il y avait assez de déserts en Suisse, pour pouvoir y servir Dieu en paix. Le frère Nicolas remercia son hôte de ce bon avis, et reprit le même soir le chemin de son pays. Il passa la nuit dans un champ en plein air, pria Dieu de l'éclairer sur le but de son pèlerinage. Bientôt il s'endormit, le cœur toujours triste; mais voilà tout à coup qu'il se vit entouré d'une vive clarté, il lui sembla qu'un lien le ramenait vers sa patrie. Cette clarté surnaturelle pénétra tout son intérieur, et le fit souffrir comme s'il avait senti le tranchant d'un couteau.
Depuis la vision qu'il eut à cette place où il existe encore aujourd'hui une chapelle avec son portrait, Nicolas de Flue, pendant les vingt ans qu'il vécut encore, ne prit plus d'autre aliment ni d'autre boisson que la sainte eucharistie qu'il recevait tous les mois. Cela se fit par la grâce du Dieu tout-puissant, qui a créé de rien le ciel et la terre, et peut les conserver comme il lui plaît. Ce miracle, comme le reconnaît Jean de Muller lui-même, historien protestant de la confédération suisse, fut examiné pendant sa vie, raconté au loin, livré à la postérité par ses contemporains, et tenu pour incontestable, même après le changement de confession religieuse.
Le lendemain matin, frère Nicolas se leva et alla le même jour, sans s'arrêter, jusqu'au Melchhal, sa patrie. Comme il avait fait vœu de pauvreté perpétuelle, il ne rentra point dans sa maison, mais se rendit dans un de ses pâturages, appelé le Kluster. Là il se fit une petite cabane de branches et de feuillages sous un mélèze vigoureux, au milieu d'épais buissons d'épines. Il resta là, sans que personne le sût, jusqu'au huitième jour, ne mangeant ni ne buvant, mais absorbé dans la prière et dans la méditation des
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choses divines; c'est alors que quelques chasseurs le découvrirent, en poursuivant le gibier dans ce désert. Ils en parlèrent à son frère, Pierre de Flue, qui vint le supplier de ne pas se laisser mourir de faim dans une solitude aussi sauvage. Frère Nicolas l'engagea à être sans inquiétude à son égard, parce qu'il n'avait encore éprouvé aucun mal jusqu'ici.
Cependant, pour n'avoir pas l'air de tenter Dieu, il fit appeler secrètement un prêtre vénérable, curé à Kerns, Oswald Isner. Celui-ci a rendu le témoignage suivant, après la mort de l'ermite, comme on peut le lire dans le livre de la paroisse de l'an 1488. « Quand le père Nicolas eut commencé à s'abstenir d'aliments naturels et qu'il eut ainsi passé onze jours, il m'envoya chercher, et me demanda secrètement s'il devait prendre quelque nourriture ou bien continuer son épreuve. Il avait toujours désiré de pouvoir vivre sans manger, pour se séparer du monde d'autant mieux. J'ai touché quelquefois ses membres, où il ne restait que peu de chair; tout était desséché jusqu'à la peau; ses joues étaient absolument creuses et ses lèvres amaigries. Quand j'eus vu et compris que cela ne pouvait venir que de la bonne source de l'amour divin, j'ai conseillé au frère Nicolas de persister dans cette épreuve aussi longtemps qu'il pourrait la supporter sans danger de mort, puisque Dieu l'avait soutenu sans nourriture pendant onze jours. C'est ce que fit le frère Nicolas; dès ce moment jusqu'à sa mort, c'est-à-dire environ vingt ans et demi, il continua de n'user d'aucune nourriture corporelle. Comme le pieux frère était plus familier peut-être avec moi qu'avec tout autre, je l'ai maintes fois accablé de questions et lui ai fait les plus vives instances pour savoir comment il soutenait ses forces. Un jour, dans sa cabane, il me dit en grand secret que, quand il assistait à la messe et que le prêtre communiait, il en recevait une force qui seule lui permettait de rester sans manger et sans boire, autrement il ne pourrait y résister ».
Quand le bruit de cette vie miraculeuse se fut répandu, une foule de personnes accoururent de toutes parts pour voir l'homme que Dieu avait honoré d'une telle grâce, et pour s'en convaincre par leurs propres yeux. On peut bien penser qu'aucun bûcheron n'allait abattre un arbre dans ce canton, aucun berger visiter ces prairies, sans chercher l'entretien du merveilleux habitant de la solitude. Sa vie calme en fut tellement troublée, qu'il voulut chercher un refuge plus isolé encore et moins accessible aux hommes. Après avoir parcouru dans cette vue plusieurs vallées des plus sauvages, il vit enfin, au-dessus d'une gorge sombre, à travers laquelle la Melk se précipita en mugissant, descendre du ciel quatre lumières étincelantes comme des cierges allumés. Obéissant à ce signe de la volonté de Dieu, il se bâtit là une petite hutte entourée d'épais taillis, située seulement à un quart de lieue de distance de sa femme et de ses enfants. Mais cette même année ses voisins, les habitants d'Obwalden, édifiés par sa vie sainte, et sachant par toute sa vie passée qu'il n'était ni un vain enthousiaste ni un imposteur, lui bâtirent une chapelle aussi petite qu'il la voulait avoir, et lui en firent présent pour lui marquer leur attachement. Frère Nicolas entra dans cette nouvelle demeure et y continua de servir Dieu de tout son corps et de toute son âme.
Cependant la renommée de sa vie extraordinaire et surnaturelle retentit au loin, et bien des hommes se refusèrent à croire qu'un homme pût vivre aussi miraculeusement de la seule grâce de Dieu. Tandis que ceux-ci regardaient sa vie comme une imposture, beaucoup d'autres y ajoutèrent foi. Voulant vérifier le fait, les magistrats envoyèrent des gardes, qui pendant
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un mois occupèrent jour et nuit toutes les avenues de cette retraite, afin que personne n'y portât des vivres.
Le prince-évêque de Constance usa d'un autre moyen : il envoya sur les lieux son suffragant, l'évêque d'Ascalon, avec ordre de ne rien négliger pour acquérir une certitude complète des faits qu'on lui avait rapportés, et pour démasquer l'imposture, s'il la reconnaissait. L'évêque se rendit à Saxlen, bénit d'abord la chapelle à côté de la cellule de Nicolas, puis entra chez le pieux solitaire, et lui demanda quelle était la première vertu du chrétien. Frère Nicolas répondit : La sainte obéissance. Eh bien ! reprit l'évêque aussitôt, si l'obéissance est ce qu'il y a de meilleur et de plus méritoire, je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de manger ces trois morceaux de pain, et de prendre ce vin bénit de saint Jean. Nicolas pria l'évêque de le dispenser de cette obligation, par la raison que cela lui serait excessivement pénible et douloureux ; il l'en pria à diverses reprises et avec instance ; mais l'évêque ne voulut point céder. Alors frère Nicolas obéit. Mais à peine eut-il avalé quelque peu de pain et de vin, qu'il lui survint une si forte douleur d'estomac, que l'on craignit qu'il n'expirât sur l'heure. Le suffragant, étonné et confus, lui fit des excuses, et déclara que ce qu'il venait de faire lui avait été ordonné par l'évêque de Constance, qui voulait éprouver par l'obéissance du frère si sa voie était de Dieu ou du malin esprit.
L'archiduc Sigismond d'Autriche envoya également son médecin, le savant et habile Burcard de Hornek, afin qu'il observât attentivement Nicolas durant plusieurs jours et plusieurs nuits. Frédéric III, empereur d'Allemagne, lui envoya aussi des délégués pour l'examiner ; mais toutes ces perquisitions et recherches ne servirent qu'à confirmer la vérité ; tous ceux qui le visitèrent furent tellement frappés de la piété et de l'humilité du serviteur de Dieu, que tous leurs doutes s'évanouirent, et qu'ils se séparèrent de lui pénétrés du plus profond respect, pour aller annoncer ce miracle à toute la chrétienté. Nicolas lui-même ne s'en vanta jamais ; il croyait que Dieu lui avait fait une bien plus grande grâce en le rendant capable de triompher de son amour pour les siens, en lui faisant obtenir leur consentement à sa renonciation au monde, et en ne lui laissant pas éprouver trop vivement le désir de retourner auprès d'eux. Quand on lui demandait comment il pouvait exister sans manger, il avait pour coutume de répondre : Dieu le sait !
Pour constater le fait de cette vie extraordinaire, on inscrivit dans les archives de Saxlen ce qui suit : « Qu'il soit fait savoir à tous et à chacun que, dans l'année quatorze cent quatre-vingt-sept, vivait un homme du nom de Nicolas de Flue, né et élevé près de la montagne, dans la paroisse de Saxlen ; il a abandonné père et frère, femme et enfants, cinq fils et cinq filles, et s'en est allé dans la solitude qu'on nomme le Ranft, où Dieu l'a soutenu sans nourriture ni boisson jusqu'aujourd'hui où le fait est écrit, c'est-à-dire pendant dix-huit ans. Il a toujours été d'un esprit éclairé, d'une vie sainte, ce que nous avons vu et savons en vérité. Prions donc afin que, délivré de la prison de cette vie, il soit conduit là où Dieu sèche les larmes aux yeux de ses saints ! ».
Le bienheureux Nicolas de Flue vivait ainsi paisiblement dans la solitude, pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Seulement, le dimanche et les jours de fête, il abandonnait sa cellule et assistait, comme tous les enfants de la paroisse, au service divin dans l'église de Saxlen, ne voulant
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en rien être distingué des autres. De même, on le voyait se rendre annuellement à Lucerne pour la grande procession de Notre-Dame de Mars, et visiter les lieux de célèbres pèlerinages, ainsi que ceux où l'Église accordait quelque indulgence. Quand la route lui fut devenue trop pénible à cause de son âge avancé, et que les riches dons des personnes pieuses lui permirent de fonder dans cette solitude le service d'un chapelain, il entendit tous les jours la messe dans sa propre chapelle; il s'y confessait et recevait la sainte communion trois fois par mois.
Du reste, tous ses jours se ressemblaient, s'écoulant dans une paix profonde, que ne pouvaient altérer les passions basses des hommes charnels : telles sont les cimes élevées des monts de sa patrie, qui souvent resplendissent des rayons éclatants du soleil, quand à leurs pieds d'épais nuages se sont abaissés sur les vallées.
Il consacrait au service de Dieu tout le temps qui s'écoulait depuis minuit jusqu'à midi; c'était alors qu'il priait, qu'il considérait la miséricorde de Dieu dans le gouvernement du genre humain; c'est alors qu'il méditait avant tout la vie et la passion de Jésus-Christ notre Sauveur, qui, comme il le disait, lui communiquait une force miraculeuse, une nourriture surnaturelle. Il ne possédait aucun livre; mais voici, entre autres prières qui échappaient aux élans de son cœur, celle qu'il ne manquait pas de dire chaque jour.
« O Seigneur ! enlevez tout ce qui m'éloigne de vous ! — O Seigneur ! faites-moi don de ce qui mène à vous ! — O Seigneur, enlevez-moi à moi-même, et donnez-moi tout à fait à vous ! »
Le sujet de cette courte oraison, c'est-à-dire le désir de devenir sans cesse plus semblable à Dieu, de devenir saint comme le Père qui est dans les cieux, était le but unique de toute sa vie.
Souvent, au milieu de ses prières et de ses méditations, l'ardeur de la contemplation l'emportait dans un monde supérieur; devant cette vive lumière, ses yeux corporels se fermaient, les yeux intérieurs de son âme s'ouvraient, ses regards pénétraient cet autre monde qui rayonne de la magnificence divine. Dans ces heures d'extase, où son âme veillait, il ressemblait extérieurement à un homme endormi ou mort. Un jour, ceux qui le trouvèrent dans cet état l'ayant éveillé et lui ayant demandé ce qu'il lui arrivait, ce qu'il faisait, il répondit qu'il avait été bien loin, et qu'il avait eu des jouissances infinies.
Pendant le reste de la journée, de midi jusqu'au soir, il recevait ceux qui le visitaient; ou bien, quand le temps était beau, il parcourait les mon-
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tagnes en priant, visitait son ami le frère Ulrich, et s'entretenait avec lui des choses célestes. Ulric était un gentilhomme allemand, originaire de Bavière, qui, après des aventures inconnues, avait quitté le monde pour se fixer auprès de Nicolas dans cette solitude. Établi dans le creux d'un rocher, il y menait une vie semblable; seulement il ne pouvait se passer d'aliments, et de pieux campagnards le pourvoyaient. Le soir, frère Nicolas reprenait ses prières; puis il allait prendre un repos bien court sur sa couche qui ne consistait qu'en deux planches, avec un morceau de bois ou une pierre pour oreiller; il se réveillait bientôt pour prier encore.
Le nombre de ceux qui visitèrent cet homme si parfaitement séparé du monde, devint bientôt infini. Sa vie sainte et miraculeuse inspirait à tous les chrétiens, sans distinction de rang, une telle confiance dans la force de ses prières et dans la vertu de ses conseils, que, dans les autres cantons suisses ou ailleurs, quiconque avait le cœur malade, quiconque désirait un sage avis dans des affaires publiques ou privées, allait en pèlerinage à l'oratoire de frère Nicolas, trouvait auprès de lui des conseils et des consolations, et se recommandait à ses prières. Généraux d'armée et hommes d'état, évêques et savants ne croyaient pas au-dessous de leur dignité de visiter dans ces gorges sauvages ce pauvre ermite, qui ne savait ni lire ni écrire; ils s'étonnaient de sa sagesse si simple, et de son regard clair et profond sur les choses divines et humaines. Tous ceux qui, de près ou de loin, se rendaient en pèlerinage à Einsiedeln pour y invoquer la sainte Mère de Dieu, ne croyaient pas pouvoir revenir en paix dans leurs foyers, s'ils n'avaient auparavant visité et entretenu frère Nicolas. Sigismond, duc d'Autriche, et Éléonore, son épouse, fille du roi d'Écosse, lui envoyèrent, en signe de leur vénération, un riche ornement d'autel pour sa chapelle. D'autres grands personnages le visitèrent ou lui envoyèrent leurs délégués. Dès cette époque, Albert de Bonstetten écrivit sa vie pour le roi de France, Louis XI.
Nicolas se montrait toujours, dans ses discours comme dans toute sa conduite, bon et affable envers ceux qui le visitaient; il leur présentait la main quand ils entraient et sortaient. Il appelait les hommes mon fils, les femmes ma fille; au moment de la séparation, il disait toujours: Prie pour moi, mon fils! Il ne refusait audience qu'à ceux qu'il savait venir à lui, non avec droiture et avec l'intention de devenir meilleurs, mais par vaine curiosité, pour le tenter comme les Pharisiens tentaient Notre-Seigneur. Il reconnaissait bien ces hommes; car, grâce à sa vie pure et toute en Dieu, l'Esprit-Saint rendait son regard si éclairé et si perçant, qu'il pouvait voir jusque dans les profondeurs de l'âme humaine et que les pensées des hommes ne pouvaient lui rester cachées.
On nous a conservé beaucoup d'entretiens et d'exhortations, dont profitèrent ceux qui visitaient Nicolas, et qui sont salutaires pour tout chrétien. Quand, par exemple, des artisans lui demandaient comment ils devaient s'y prendre pour gagner la vie éternelle, et s'ils ne devaient pas se réfugier dans la solitude, il leur répondait avec bonté et douceur que chacun doit faire honnêtement et loyalement son ouvrage, son métier, ses occupations, quelles qu'elles soient, ne pas surfaire, ne tromper personne, et ne pas négliger ses intérêts sous prétexte de travailler à la vie éternelle. On doit, dans l'état de mariage, diriger sa maison dans la crainte de Dieu, et remplir avec droiture la charge à laquelle on a été appelé; de cette manière, on parvient à une existence aussi heureuse qu'en habitant une cellule au milieu des forêts. Le chemin de la solitude n'est pas le seul qui aboutisse au
ciel; ce n'est ni la vocation ni le salut de chacun de vivre dans le désert comme saint Jean-Baptiste. Ainsi parlait frère Nicolas.
Lui demandait-on quelle conduite il y avait à tenir en matière de foi, et quant aux commandements et aux préceptes divins ? il exhortait à se laisser instruire dans la doctrine chrétienne par les pasteurs des âmes, à l'écouter avec un cœur pur, à en remplir les devoirs de toutes ses forces. Si quelquefois, disait-il, il arrive malheureusement que la vie du prêtre est en opposition avec la doctrine qu'il enseigne, il n'y a là pour vous aucun motif de désobéir à ses instructions; car vous buvez l'eau douce et agréable de la même fontaine, soit qu'elle vous arrive par des tuyaux de plomb ou de cuivre, ou par des tuyaux d'argent et d'or; de même, vous recevez, par l'entremise de mauvais prêtres, les mêmes grâces, les mêmes dons de Dieu, pourvu qu'auparavant vous vous en rendiez digne.
Nicolas engageait les Suisses, avec un mélange de douceur et de sévérité, à conserver la simplicité et les mâles vertus de leurs aïeux, leur amour fraternel, leurs sentiments chrétiens, leur attachement à l'Église. Il faisait une allusion prophétique à la révolution religieuse qui éclata bientôt après sa mort, lorsqu'il disait : Il va venir un temps malheureux de révolte et de dissensions dans l'Église. O mes enfants ! ne vous laissez pas séduire par aucune innovation ! Ralliez-vous et tenez ferme; restez dans la même voie, dans les mêmes sentiers que nos pieux ancêtres, conservez et maintenez ce qu'ils nous ont enseigné. C'est ainsi que vous résisterez aux attaques, aux ouragans, aux tempêtes qui vont s'élever avec tant de violence !
Le bienheureux Nicolas de Flue n'était ni un savant, ni un prince; cependant par sa sainteté seule, il fut le sauveur, et, par là même, le prince de sa patrie.
L'an 1481, après les trois glorieuses victoires sur le duc de Bourgogne à Granson, à Morat et à Nancy, les députés de la confédération helvétique étaient assemblés à Stanz, dans le pays d'Unterwald, pour délibérer sur le partage du butin et sur l'admission des villes de Soleure et de Fribourg dans la confédération. C'était à la mi-décembre. Après bien des discours, on ne put s'accorder sur rien. Les députés s'apprêtaient à partir, irrités les uns contre les autres. On s'attendait à une guerre civile, à la rupture de la confédération. Dans ce péril extrême, le curé de Stanz (il se nommait Henri) se souvint de frère Nicolas de Flue. Il crut que sa vertu seule et la confiance qu'elle inspirait pourrait sauver la patrie.
Déjà la nuit était avancée quand le curé Henri arriva devant l'ermitage. La cellule où le pieux frère habitait depuis près de vingt ans, était tellement basse, qu'il en touchait la voûte avec la tête; elle n'avait que trois pas de longueur, et la moitié en largeur; à droite et à gauche, il y avait de petites fenêtres grandes comme la main, une porte et une petite fenêtre donnaient sur la chapelle. C'était par là que Nicolas saluait ordinairement ceux qui le visitaient. On n'y voyait d'autre meuble qu'un lit où il reposait, avec une mauvaise couverture grise et une pierre et un morceau de bois pour oreiller.
Le bon curé expliqua au frère le grand péril où l'on était; il lui dit comment l'assemblée, que lui-même avait conseillée pour pacifier les esprits, avait eu une issue déplorable, et que les choses les plus graves étaient à craindre; il l'engagea au nom de Dieu à venir secourir sa pauvre patrie dans ce pressant danger. Frère Nicolas lui recommanda d'annoncer sa prochaine venue. Bientôt, en effet, on vit le saint vieillard à Stanz. Il portait un simple habit de couleur foncée, qui lui tombait jusqu'aux pieds; il tenait
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d'une main son bâton, de l'autre son chapelet; il était pieds nus et tête nue, comme toujours. Lorsqu'il parut dans la salle, toute l'assemblée se leva spontanément et s'inclina devant le frère Nicolas.
« Chers seigneurs, fidèles confédérés ! » leur dit-il, « soyez salués au nom de Jésus ! Mon bon père m'a envoyé ici pour que je vous harangue à propos de vos discordes qui peuvent entraîner la ruine de la patrie. Je suis un homme pauvre et sans lettres, mais je veux vous donner conseil dans toute la sincérité de mon cœur, et je vous parle comme Dieu m'inspire. Je vous souhaite beaucoup de bien, et, si j'étais capable de vous en faire un peu, je voudrais que mes paroles vous portassent à la paix. O chers confédérés ! traitez vos affaires avec de bons sentiments, car un bien amène l'autre. Songez que c'est à une constante union que vous et vos pères devez votre prospérité. Maintenant que, grâce à la concorde qui régnait parmi vous, Dieu vous a accordé de si belles victoires, voudriez-vous, par jalousie et par cupidité pour un partage de butin, vous séparer et vous perdre réciproquement ? Gardez-vous bien de toute dissension, de toute défiance; en Dieu on doit toujours trouver la paix : Dieu, qui est la paix même, n'est sujet à aucun changement; mais la discorde est sujette au changement et elle détruit tout.
« C'est pourquoi je vous en conjure, chers confédérés des campagnes ! recevez dans votre alliance les deux bonnes villes de Fribourg et de Soleure; elles vous ont prêté un fidèle secours dans le danger; elles ont souffert avec vous par la bonne et par la mauvaise fortune; elles ont beaucoup perdu pour votre cause. Je ne veux pas seulement vous exhorter et vous conseiller, mais je vous supplie instamment, parce que je sais que c'est la volonté de Dieu. Il viendra un temps où vous aurez bien grand besoin de son secours et de son appui.
« Et vous, confédérés des villes ! renoncez à ces droits de garantie que vous avez établis avec ces deux villes, car ils sont une cause de discorde. N'étendez pas trop loin le cercle de la confédération, afin de maintenir d'autant mieux la paix et l'unité, et de jouir en repos de votre liberté si chèrement achetée. Ne vous chargez pas de trop d'affaires à l'extérieur, et ne vous alliez pas à des puissances étrangères.
« N'acceptez, ô chers confédérés ! ni présents, ni subsides d'argent, afin de ne point paraître avoir vendu votre patrie pour de l'or, afin que la jalousie et l'égoïsme ne germent point parmi vous et n'empoisonnent pas vos cœurs. Conservez dans toutes vos relations votre équité naturelle; partagez le butin selon les services; les terres conquises, d'après les localités. Ne vous laissez jamais entraîner à des guerres injustes par espoir du pillage; vivez en paix et en bonne intelligence avec vos voisins; s'ils vous attaquent, défendez vaillamment la patrie et combattez en hommes de cœur. Pratiquez la justice à l'intérieur, et aimez-vous les uns les autres comme des alliés chrétiens. Que Dieu vous protège et soit avec vous pendant toute l'éternité ! »
Ainsi parla le frère Nicolas, et Dieu donna sa grâce aux paroles du saint Anachorète, dit le vieux chroniqueur Tchudi, au point qu'en une heure toutes les difficultés furent aplanies. Les confédérés, d'après son conseil, reçurent dans leur ligue les villes de Fribourg et de Soleure; les anciens traités d'alliance furent confirmés, et on les consolida en leur donnant pour bases de nouvelles lois reçues à l'unanimité. La pacification de tous les cantons de la Suisse, le maintien de l'ordre public et du pouvoir des magistrats contre les perturbateurs, le partage du butin d'après la règle qu'avait donnée frère Nicolas, tels furent les points sur lesquels tombèrent d'accord, le
jour même, ces confédérés qui avaient lutté si longtemps et avec tant d'animosité. Ce bonheur inespéré était dû à la sainteté de frère Nicolas, avec lequel était la bénédiction de Dieu.
Le frère retourna le soir même dans son paisible ermitage. À Stanz, on mit les cloches en branle; ce concert de jubilation retentit d'un lieu à l'autre, le long des lacs et des vallées, à travers les villages et les villes de toute la Suisse, depuis les hauteurs du Saint-Gothard, couvertes de neige, jusqu'aux plaines riantes de la Thurgovie. Il y eut partout autant de joie et d'allégresse qu'après les victoires de Granson et Morat. C'était à juste titre : là les confédérés avaient sauvé leur patrie des ennemis étrangers; ici ils la sauvaient de leurs propres passions. Leur vrai libérateur, qui leur avait fait remporter cette grande victoire sur eux-mêmes, était le pauvre frère Nicolas; tous le reconnurent et le louèrent comme leur sauveur. Dans les lettres authentiques que chaque délégué rapporta de l'assemblée de Stanz dans son lieu natal, on lit : « Tous les envoyés doivent en premier lieu faire connaître à leur pays la fidélité, la sollicitude, le dévouement qu'a montrés le pieux frère Nicolas dans toute cette affaire, et c'est à lui qu'on doit rendre grâces de ce qui s'est fait ». Les cantons exprimèrent à l'envi leur reconnaissance au bon anachorète, en lui offrant des ornements pour sa chapelle. Quels autres dons auraient pu le flatter? Il accepta cependant de Fribourg une pièce d'étoffe pour remplacer sa robe qui tombait en lambeaux. Les Bernois lui firent cadeau d'un vase sacré. Il les remercia dans une lettre où sa tendresse patriotique et chrétienne enferma des conseils précieux : « Ayez soin de maintenir la paix et la concorde parmi vous, car vous savez combien cela est agréable à celui de qui proviennent toutes choses. Quand on vit selon Dieu, on conserve toujours la paix; bien plus, Dieu est la souveraine paix qui ne peut jamais être troublée en lui. Protégez les veuves et les orphelins, comme vous avez fait jusqu'ici. S'il vous arrive du bien dans le monde, remerciez-en Dieu afin qu'il vous en accorde la continuation dans le ciel. Réprimez les vices publics, exercez toujours la justice. Gravez profondément dans vos cœurs le souvenir de la Passion de Jésus-Christ, et vous en ressentirez de grandes consolations dans les moments d'adversité. On voit de nos jours un grand nombre de personnes qui ont des doutes sur la foi, et que le démon tente. Mais pourquoi avoir des doutes? la foi d'aujourd'hui est la même que celle qui a toujours été ». Cet ami de Dieu, cet ange tutélaire de son pays, intervint dans un grand nombre d'autres circonstances: c'est ainsi que le feu ayant pris à un bourg du voisinage, notre Saint accourut et l'éteignit avec le signe de la croix.
Nicolas mena encore six années dans la retraite sa vie paisible et riche en bénédiction. Avant sa mort, Dieu lui envoya une maladie aiguë, où des douleurs indicibles lui pénétrèrent jusqu'à la moelle des os. Dans cet état de supplice, il se retournait en tout sens, il se remuait sur sa couche comme un ver foulé aux pieds qui ne peut plus rester en repos. Ces effroyables souffrances durèrent huit jours, pendant lesquels son corps fut comme anéanti; il les supporta avec la plus grande résignation; il exhortait encore ceux qui entouraient son lit de mort à toujours se conduire en cette vie de manière à pouvoir la quitter avec une conscience calme. La mort est terrible, disait-il, mais il est bien plus terrible encore de tomber entre les mains du Dieu vivant. Quand ces douleurs furent un peu apaisées et que l'instant de sa mort approcha, frère Nicolas, avec toute l'ardeur de sa piété, désira de recevoir le corps adorable du Sauveur et d'être fortifié par le sacrement de l'Extrême-Onction. Près du mourant se tenait son fidèle com-
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pagnon, le frère Ulrich; son vieil ami, le curé Henri de Stanz, et une pieuse anachorète nommée Cécile, qui, après sa mort, mena encore soixante-dix ans cette vie solitaire dans une cellule voisine; autour de lui se trouvaient sa fidèle épouse et ses pieux enfants. En leur présence, il reçut les derniers sacrements avec une humilité profonde; puis il remercia Dieu pour tous les bienfaits qu'il lui avait dispensés, se prosterna et mourut de la mort des justes, le 21 mars 1487, le jour même où, soixante-dix ans auparavant, il était né pour la gloire de Dieu et l'édification de tous les fidèles.
Sa mort répandit le deuil par tout le peuple. Tous les ateliers furent fermés, et chaque maison pleura frère Nicolas, comme si le père de famille lui-même était mort. Son corps fut transporté avec pompe à Saxlen, et inhumé dans l'église de Saint-Théodore. Tous les cantons lui firent de magnifiques funérailles; Sigismond, archiduc d'Autriche, fit dire pour lui cent messes de Requiem.
Dieu a continué, à son tombeau, la grâce des miracles qu'il lui avait accordée de son vivant. C'est ce qui servit de fondement au culte qu'on lui rendit. On commença par l'invoquer à Saxlen où il se forma un pèlerinage en son honneur; on plaça ensuite sa statue dans les églises, et cette sorte de vénération passa bientôt jusqu'en France et aux Pays-Bas. Son corps fut levé de terre l'an 1540, le 31 mars, auquel se faisait déjà un concours annuel du peuple pour honorer sa mémoire. L'évêque de Lausanne en fit la cérémonie; et ayant placé lui-même les os sur ses cendres dans un cercueil neuf, il le fit mettre dans un tombeau magnifique de pierres de Lucerne, qui fut ouvert l'an 1600, pour les visiter de nouveau. Sa fête se faisait avec un service de trois messes en son honneur: la première, des morts, pour les parents du Bienheureux; la seconde, de saint Benoît, à cause du jour; et la troisième, de la sainte Trinité. Plusieurs Papes ont approuvé le culte qu'on lui rend; la procédure pour sa canonisation fut commencée en 1590, et après avoir été plusieurs fois interrompue, elle a été de nouveau reprise en 1872. Seulement, Clément X a permis l'office et la messe en son honneur, pour l'église dans laquelle il repose: Clément XI a étendu cette concession au diocèse de Constance et à toute la Suisse. Les pèlerins qui aujourd'hui visitent la petite église de Saxlen, voient sous le grand autel, le squelette d'un homme orné d'or et de diamants, portant à son cou les décorations de plusieurs ordres militaires, entre autres la croix de saint Louis et de la Légion d'honneur: c'est celui de Nicolas de Flue, appelé par ses compatriotes frère Klaus. Les Ordres dont il porte les insignes, sont les décorations que ses descendants ont gagnées au service de l'Étranger.
Nicolas était d'une stature élevée: sa cellule avait six pieds de haut, et il pouvait à peine s'y tenir debout. Il n'avait plus que la peau et les os; son teint était hâlé, et quand il parlait, ses veines semblaient être gonflées d'air plutôt que de sang. À mesure qu'il avança en âge, le haut de sa tête se garnit d'une chevelure d'un gris obscur; deux mèches de barbe descendaient de son menton; il avait les yeux noirs et sereins, le regard énergique et perçant; le son de sa voix était mâle, mesuré et imposant. Ses pieds touchaient la terre, mais son esprit planait dans les régions célestes.
On le représente, soit comme ermite couvert de sang, au milieu des épines où le démon l'avait précipité, dit-on, sur le penchant d'une montagne, pendant que l'homme de Dieu s'occupait à ses travaux des champs; soit comme guerrier, et on lui donne alors une stature élevée, qu'il avait, du reste, de son vivant, pour rappeler qu'il avait été l'un des champions de la Suisse dans la guerre de l'Indépendance.
LE BIENNEUREUX NICOLAS DE FLUE, SOLITAIRE EN SUISSE.
Souvent frère Nicolas avait des épanchements poétiques, qui exprimaient avec une douceur admirable le feu d'amour dont son âme était dévorée. Il éprouvait alors ce qui arrivait à cette personne dont parle sainte Thérèse, qui, sans être poète, avait quelquefois des moments de véritable inspiration poétique.
## MAXIMES SPIRITUELLES DE NICOLAS DE FLUE.
Il est vrai, dit M. Guido Goerres, que le frère Nicolas n'a laissé aucun écrit ; il vivait dans un temps où les hommes étaient plus occupés de graver dans leur cœur les doctrines de l'éternelle sagesse et de rendre par là leur vie meilleure que de composer là-dessus de gros livres. Cependant nous possédons encore de lui plusieurs considérations salutaires et plusieurs belles maximes, que purent recueillir de sa bouche ceux qui le visitaient. Elles allaient au cœur, parce qu'elles venaient du cœur, et elles se sont conservées dans le peuple en passant de bouche en bouche.
Nous allons en citer ici quelques-unes ; elles seront pour plusieurs un souvenir précieux, et deviendront un trésor de consolation et de salut pour ceux qui les graveront dans leur cœur et y conformeront leur vue, comme l'a fait le frère Nicolas.
Une de ses exhortations ordinaires sur les degrés par lesquels l'homme monte à la vie éternelle, était celle-ci : « O homme, crois fermement en Dieu ! dans la foi réside l'espérance, dans l'espérance réside l'amour ; dans l'amour le sentiment ; dans le sentiment la victoire sur soi-même ; dans cette victoire la récompense ; dans la récompense la couronne ; dans cette couronne les choses éternelles, que l'on prise si peu ici-bas ».
Les sentences qui suivent sont revêtues en allemand d'une forme métrique qui ajoute à leur prix le charme de la poésie ; leur simplicité même ne peut la leur faire conserver dans la traduction.
« O homme, porte Dieu dans ton cœur, tiens-le pour le meilleur de tous les biens et le bien universel !
« Qui pourrait parler de sa propre sagesse, et reconnaître en même temps les miracles de Dieu ?
« As-tu la force de supporter pour Dieu seul les douleurs et les afflictions, de souffrir les railleries du monde ? Tu peux reconnaître alors que tu aimes Dieu.
« Dieu n'a rien de plus cher que la vie de l'homme ; c'est pour elle que le Fils de Dieu s'est livré au supplice de la croix.
« Cette croix a porté des fleurs et des fruits ; à celui qui les désire du fond du cœur, ils obtiendront des fruits de sainteté.
« Maint homme passe la mer et va au saint tombeau pour gagner la gloire du chevalier ; c'est un noble et généreux chevalier, celui qui sait porter Dieu dans son cœur.
« Quand le monde trompeur te hait, quand tous te trahissent et t'abandonnent, pense à ton Dieu ; il fut bafoué et couvert de crachats.
« Le Fils de Dieu a été suspendu à la croix ; il a délivré tous ceux qui étaient esclaves. O mon Dieu ! je dois me lamenter amèrement devant vous, de n'avoir pas la force de porter volontiers la croix.
« O homme ! espère en Dieu avec confiance, et demande-lui un repentir persévérant.
« Songe à la couronne d'épines que le Seigneur porta sur la croix, et qu'on enfonça sur sa tête sacrée avec un rire impie ; il en souffrit d'horribles douleurs, mais pria pour ceux qui lui donnaient la mort.
« Pense bien, ô homme ! aux tendres petites fleurs qui s'épanouissent doucement sur la terre : tu dois de même fleurir en méditant la passion de Dieu.
« Combien Dieu est donc riche en grâces et en miséricorde d'avoir fait entrer l'âme dans la Divinité ! La joie est-elle plus grande dans mon cœur, ou au sein de la bonté suprême ?
« L'âme doit garder le trésor de l'innocence, pour que Dieu vienne y habiter.
« Dieu sait tirer la douceur d'un cœur pur, comme la jeune abeille tire le miel d'une fleur de mai.
« Que présentes-tu à ce noble hôte que tu as invité chez toi ? Que l'amour soit la coupe du festin ; que la volonté libre soit le vin.
« O mortels ! comment Dieu pourrait-il vous être mieux connu, puisque son amour est envoyé du ciel vers vous ?
« O mon Dieu ! à quelle hauteur vous résidez dans votre majesté, et combien vous vous êtes abaissé profondément vers le pécheur !
Considère, ô homme ! comment le soleil, rayonnant dans la tente des cieux, éclaire le monde entier ; ainsi ton âme doit rayonner des clartés divines. Quand Dieu veut bien ainsi se réfléchir dans l'homme, le ciel fleurit joyeusement et s'épanouit.
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« Ah ! mon Dieu, comment êtes-vous assez bon pour venir habiter avec plaisir dans le cœur de l'homme ! L'âme qui vous désire en est au comble de la joie ; plus d'un pécheur en reçoit la grâce de la conversion.
« Qu'on réunisse dans un superbe écrin l'or, l'argent et les pierreries les plus brillantes ; tout cet éclat pâlit devant la douce lumière de l'âme, blanche comme le lis, quand la grâce de Dieu vient rayonner dans sa nuit.
« Possèdes-tu, ô homme ! tous les biens et les honneurs que la terre possède ou peut posséder ; rien ne te sert à ton heure dernière, si ce n'est le martyre et la douloureuse passion de Dieu.
« Veux-tu cueillir les roses dans le ciel, évite le péché sur la terre.
« Reste toujours soumis à la sagesse, et ne donne jamais entrée dans ton cœur à la colère.
« O mon Dieu ! vous êtes un hôte généreux ; vous travaillez sans relâche dans l'homme, vous donnez à l'âme le pouvoir de conformer sa vie à votre volonté : je vous en loue, Seigneur Jésus ! qui êtes la source de la grâce et de la vertu ».
Sa vie a été écrite l'année d'après sa mort, en 1488, par Henri de Gundelfingen, chanoine de Berne, et par deux autres auteurs du même temps. Plusieurs y ont travaillé depuis ; celui qui l'a fait le plus amplement sur les mémoires des premiers, est le jésuite Pierre Hugues, de Lucerne, qui adressa son ouvrage, en 1636, aux sept cantons catholiques. Heuschenius l'a donnée dans la confirmation de Bellandus. Voir aussi Jean de Malter, Histoire de la Suisse. Guerres, en sa Vie du bienheureux, traduite de l'allemand ; Bahrbacher ; L. Vouillot, Pèlerinage de Suisse, etc.
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## SAINT AMOS, PROPHÈTE (785 av. J.-C.)
Amos, l'un des douze petits prophètes, florissait sous Osias, roi de Juda, et Jéroboam II, roi d'Israël. Avant que Dieu le chargeât de la mission de prophète, il gardait les troupeaux à Thécné, sa patrie. Quoique ses prophéties renfermées en neuf chapitres soient écrites dans un style simple, on y trouve des comparaisons tirées de son ancien état et qui sont aussi justes que pittoresques. Des images puisées dans la vie pastorale, donnent à sa diction un coloris qui ne manque ni de charme, ni de vigueur.
Amasias, prêtre de Béthel, l'accusa d'avoir prédit que Jéroboam mourrait par le glaive ; ce prince voulait le bannir de ses États. Amasias lui conseillait de se réfugier dans le royaume de Juda ; mais, voyant qu'Amos ne consentait pas à trahir sa mission, ni à reculer devant le danger, il lui fit subir toutes sortes de mauvais traitements. Son fils Osias lui enfonça un épieu dans la tête : le saint Prophète fut transporté à demi-mort à Thécné où il mourut presque aussitôt et fut enseveli dans le tombeau de ses ancêtres, l'an 785 avant Jésus-Christ.
Les Grecs l'honorent le 15 juin.
D'après Baillet.
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## LE VÉNÉRABLE GUIGUES,
## PRIEUR DE LA GRANDE-CHARTREUSE (1134).
Guigues avait reçu le jour dans un village du diocèse de Valence, nommé Saint-Romain-de-Château. Son père, qui en était Seigneur, occupait un rang distingué dans la noblesse du pays ; il le fit élever avec beaucoup de soin et le destina de bonne heure aux dignités ecclésiastiques : un avenir brillant s'ouvrait devant le jeune homme ; mais Guigues avait autant de vertus que de talents. Il renonça aux honneurs et entra dans l'Ordre de Saint-Bruno. Guigues n'avait que vingt-six ans, lorsque les suffrages de ses frères lui conférèrent le gouvernement de la Grande-Chartreuse. Sa renommée de sainteté lui attira des disciples si nombreux que l'étroite enceinte du monastère ne put les recevoir tous. C'est alors qu'on vit s'établir les Chartreuses de Portes, dans le diocèse de Bailey ; d'Esconges ou de Rivesli, en Dauphiné ; de Durbon, dans le diocèse de Gap ; de Silve-Bénite, dans le diocèse de Vienne ; de Majureve, dans le diocèse de Lyon ; de Mont-Dieu, dans celui de Reims, etc.
LE VÉNÉRABLE GUIGUES, PRIEUR DE LA GRANDE-CHARTREUSE.
La conduite de ces diverses fondations ne l'empêcha pas de veiller aux intérêts spirituels et temporels de la Grande-Chartreuse. Saint Bruno n'avait donné sa règle que verbalement ; Guigues prit soin de la rédiger en forme de statuts. Il fit aussi reconstruire les bâtiments claustraux qui avaient été presque entièrement engloutis par une avalanche.
Le monastère, qui était au lieu où est maintenant la chapelle de la Vierge, fut réédifié par les soins du zélé prieur, sur l'emplacement qu'il occupe encore aujourd'hui.
Guigues s'attira non-seulement l'admiration de ses nombreux religieux, mais encore celle de tous les saints personnages de son siècle.
Saint Bernard, entre autres, professait pour lui une grande vénération. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, partageait les sentiments de saint Bernard pour leur commun ami. Mais personne ne fut aussi étroitement lié avec lui que saint Hugues, évêque de Grenoble.
Guigues écrivit l'histoire de l'évêque par ordre du pape Innocent II. On a aussi de lui des méditations très-estimées. Enfin, après une vie pleine de mérites et de bonnes œuvres, ce bienheureux Prieur mourut à l'âge de cinquante ans.
*Hagiographie de Valsace.*
FIN DU MOIS DE MARS.
VIES DES SAINTS. — TOME IV.
Événements marquants
- Naissance à Saxlen en 1417
- Service militaire comme capitaine (1450 et 1460)
- Mariage avec Dorothée et naissance de dix enfants
- Exercice des fonctions de juge et gouverneur d'Obwalden
- Départ pour la solitude en 1467 avec l'accord de son épouse
- Jeûne absolu de vingt ans (nourri par la seule Eucharistie)
- Médiation à la Diète de Stanz en 1481 sauvant la Confédération
- Mort après huit jours de maladie aiguë en 1487
Miracles
- Inédie (abstinence totale de nourriture et boisson pendant 20 ans)
- Visions mystiques (le lis, les trois hommes, les quatre lumières)
- Extinction d'un incendie par le signe de la croix
- Don de prophétie sur les troubles religieux à venir
Citations
O Seigneur ! enlevez tout ce qui m'éloigne de vous ! — O Seigneur ! faites-moi don de ce qui mène à vous ! — O Seigneur, enlevez-moi à moi-même, et donnez-moi tout à fait à vous !
La pierre de touche du véritable amour de Dieu, c'est la soumission à sa sainte volonté.