Saint Antoine le Grand (Premier Père des solitaires d'Égypte)
Premier Père des solitaires d'Égypte
Résumé
Né en Égypte au IIIe siècle, Antoine se retire dans le désert après avoir distribué ses biens aux pauvres. Père du monachisme chrétien, il subit de célèbres tentations démoniaques avant de fonder des communautés de solitaires. Il meurt centenaire au mont Colzim, laissant un héritage spirituel immense porté par saint Athanase.
Biographie
SAINT ANTOINE LE GRAND,
PREMIER PÈRE DES SOLITAIRES D'ÉGYPTE
« Nul ne saurait se flatter d'entrer dans le royaume des cieux sans avoir passé par la tentation. »
Maxime de saint Antoine.
Saint Antoine naquit, l'an de Notre-Seigneur 251, dans un petit village nommé Coma ou Coman, près de la ville d'Héraclée, dans la Haute-Égypte, sous l'empire de Dèce. Ses parents, qui étaient nobles, riches et catholiques, prirent un grand soin de son éducation. Ils ne lui laissèrent point connaître d'autre maison que la leur, ni d'autres gens qu'eux dans le monde. On ne lui fit point étudier les belles-lettres dans les écoles, afin qu'il n'eût aucune communication avec les autres enfants qui auraient pu le pervertir ; de sorte qu'il passa sa jeunesse dans une grande innocence : sobre, religieux, obéissant, et aimant, comme Jacob, à demeurer dans la maison de son père.
À l'âge de dix-huit ou vingt ans, il se vit le maître de ses biens par le décès de son père et de sa mère. Il ne lui restait qu'une sœur plus jeune que lui, dont il fit l'éducation l'espace de six mois. Mais comme il avait déjà conçu dans son esprit le désir d'une vie plus parfaite, telle que la menaient les chrétiens du temps des Apôtres, il entra, avec cette pensée, dans une église où il entendit lire ces paroles que Notre-Seigneur dit à un jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, suis-moi, et tu auras un trésor au ciel » ; il les prit comme si elles eussent été prononcées pour lui seul, et s'en retournant en sa maison, il se défit entièrement de tous ses revenus ; il partagea entre ses voisins trois cents mesures de terre qui lui appartenaient ; pour ses meubles, il les vendit et en distribua le prix aux pauvres, à la réserve de quelque chose qu'il retint pour assister sa sœur. Étant une autre fois entré dans l'église, et prenant garde à ces autres paroles de l'Évangile : « Ne soyez pas en souci du lendemain », il donna tout le reste de son bien aux pauvres, et quitta sa propre maison et sa sœur même qu'il recommanda à quelques filles vertueuses de sa connaissance parmi lesquelles elle a vécu dans une grande sainteté, à l'exemple de son frère.
Il n'y avait pas alors de véritables monastères, et les déserts n'étaient pas peuplés de serviteurs de Dieu comme on les a vus depuis, sur l'exemple de ce grand patriarche ; on voyait seulement dans les campagnes quelques ermites qui vivaient à l'écart et que, pour ce sujet, on appelait Moines, c'est-à-dire Solitaires. Parmi ceux-là il se rencontra un saint vieillard que notre Antoine se proposa d'imiter. Comme une abeille industrieuse, il allait visiter les autres ermites ses voisins, afin de recueillir d'eux, comme de diverses fleurs, le miel de la dévotion pour en remplir son cœur : il apprenait de l'un l'humilité, de l'autre la patience, de celui-ci la componction et de celui-là la chasteté. Il travaillait de ses mains pour éviter l'oisiveté et tout ce qu'il pouvait gagner était destiné aux pauvres, excepté ce qui était absolument nécessaire pour sa subsistance. Il priait souvent et se rendait si fort attentif à la lecture des saints livres, qu'il s'éleva en peu de temps à une éminente perfection : les autres moines ne s'entretenaient que de la dévotion et des ferveurs d'Antoine. Les uns, par honneur, l'appelaient leur père ; les autres, par tendresse, le nommaient leur enfant et leur frère ; et tous, par respect, lui donnaient le titre de Déicole, c'est-à-dire celui qui aime et honore Dieu.
Cependant le démon, ennemi des hommes, prévoyant le grand nombre de ceux qui se convertiraient par l'exemple d'Antoine, résolut de l'attaquer par toutes sortes de moyens et d'artifices. Commençant par la finesse du renard pour continuer ensuite par la force du lion, il lui suggéra d'abord des pensées de regret sur ce qu'il avait quitté le monde, soit parce qu'il perdait par là sa propre satisfaction, soit parce qu'il abandonnait sa sœur. Puis il excita dans son esprit d'extrêmes inquiétudes et en son corps des mouvements d'impureté qui ne pouvaient être éteints que par la rosée céleste de la grâce ; et quoiqu'il se vît assailli en même temps au dedans et au dehors, le démon le tourmenta la nuit par des cris confus de voix épouvantables. Néanmoins, le soldat de Jésus-Christ, armé de sa grâce, demeurait invincible et ferme comme un rocher parmi tous ces assauts ; et plus l'ennemi s'efforçait de l'abattre, plus il s'élevait vers Celui de qui il attendait tout son secours. De sorte que l'ennemi, vaincu de ce côté-là, s'avisa d'une nouvelle ruse : ce fut de lui proposer les voluptés de la vie et les douceurs trompeuses de la sensualité, avec tous les attraits capables d'attirer nos sens, mais la foi vive faisait triompher Antoine de toutes ces attaques par les remèdes qui sont propres à dompter les appétits déréglés : je veux dire les jeûnes, les veilles et les autres industries de la mortification et de la pénitence.
Ce ne fut pas tout ; car le démon, empruntant la figure d'une femme effrontée, sollicitait ouvertement ce saint ermite à des actions criminelles ; mais le souvenir de ces flammes dévorantes qui ne finiront jamais dans les enfers éteignait, par une divine ardeur, les flammes de la concupiscence en son corps et en son âme. Enfin, le démon, désespérant de vaincre jamais par toutes ses ruses, un homme si bien aguerri en cette sorte de milice, résolut de lui avouer sa faiblesse ; pour le faire, il prit la forme d'un petit nègre ou Maure extrêmement laid et horrible à voir, et se jetant aux pieds du serviteur de Dieu, il lui dit : « J'en ai beaucoup trompé et j'ai renversé plusieurs grands personnages ; mais je confesse que tu m'as vaincu ». Saint Antoine lui demanda qui il était : « Je suis », répondit-il, « l'esprit d'incontinence, qui a perdu tant de personnes ». Le Saint, bien loin de s'enorgueillir, remercia la souveraine bonté qui l'assistait par de si sensibles faveurs ; puis redoublant son courage contre l'ennemi, il lui reprocha sa faiblesse, et lui dit que c'était avec raison qu'il prenait la figure d'un nain, puisqu'avec toutes ses forces il ne pouvait venir à bout d'un pauvre homme ; et chantant enfin ce verset du Psalmiste : « Le Seigneur est mon aide, et je me moquerai de mes ennemis », il fit disparaître ce monstre.
Voilà quelle fut la première victoire d'Antoine contre le démon ; ou plutôt, pour user des termes de saint Athanase, la victoire du Sauveur dans Antoine. Mais sachant qu'il n'y a point de victoire parfaite, ni de repos assuré en ce monde, il se tint plus que jamais sur ses gardes. C'est pourquoi, redoublant de ferveur, il s'appliqua tout de nouveau aux saintes pratiques de la mortification, de crainte que l'esprit, abattu par la pesanteur du corps, ne perdît quelque chose de ses forces. Il ne mangeait qu'un peu de pain assaisonné de sel et ne buvait que de l'eau pure, une fois le jour seulement, après le soleil couché ; encore passait-il quelquefois deux ou trois jours sans rien prendre. Son lit était la terre nue ou, tout au plus, couverte d'un peu de jonc et d'un cilice. Jamais il ne rappelait dans son esprit ce qu'il avait fait, mais ce qui lui restait à faire, et de la sorte, il se tenait toujours prêt au combat et tel qu'il voulait paraître en la présence de Dieu, avec un cœur pur et préparé pour obéir à ses commandements.
Les premiers combats de saint Antoine contre le démon ne s'étaient passés que dans l'esprit et dans l'imagination ou, au plus, dans les sens extérieurs ; mais lorsque Dieu, pour éprouver sa patience, l'eut abandonné comme un autre Job au pouvoir de l'ennemi, celui-ci fit bien paraître en la personne du soldat de Jésus-Christ la rage qu'il a contre les hommes. Car voyant que pour le défier, ce semble, au combat, il s'était retiré dans un sépulcre où un seul de ses amis, qui savait ce lieu, lui portait chaque jour de quoi vivre, il l'attaqua à force ouverte et le tourmenta avec tant de cruauté et par des peines si sensibles, qu'il le laissa évanoui et sans aucune apparence de vie. Cela, néanmoins, ne fut pas capable d'abattre le courage de cet homme invincible ; car étant revenu à lui et se voyant dans le village prochain où son ami l'avait transporté pour l'y faire traiter de ses plaies, il le supplia de le reporter en la caverne où il l'avait pris ; et là, quoiqu'il fût si blessé qu'il ne se pouvait remuer, il défiait sans cesse son ennemi par ces paroles : « Me voici, je suis Antoine ; je ne fuis pas, je ne me cache point, je te défie et ta violence ne me séparera jamais de Jésus-Christ ». Puis il chantait ce verset de David : « Quand je serai entouré des escadrons de mes ennemis, mon cœur ne craindra point ! ». Le démon, effrayé et confus, appela ses compagnons à son secours. Ils firent un si grand bruit qu'on eût dit que tout l'édifice allait tomber, et à l'heure même Antoine vit paraître des figures horribles de lions, de taureaux, de loups, d'aspics, de serpents, de scorpions, d'ours, de tigres et d'autres bêtes sauvages, lesquelles, chacune à l'envi, s'efforçaient de l'épouvanter et de lui nuire ; effectivement, il en reçut plusieurs plaies sur son corps. Mais le soldat de Jésus-Christ, levant les yeux et le cœur vers Dieu, tenait toujours ferme, jusqu'à se moquer de la faiblesse de ces esprits revêtus de corps fantastiques, qui venaient plusieurs ensemble pour attaquer un seul homme que le moindre de leur bande était capable d'exterminer, si Dieu le lui avait permis. Puis, regardant au ciel, il vit descendre une clarté qui, dissipant l'obscurité de sa grotte, fit évanouir tous ces monstres plus effroyables que les ténèbres. Le serviteur de Dieu, reconnaissant par cette lumière la présence de son Seigneur, lui dit du profond de son cœur ces paroles amoureuses : « Où étiez-vous, bon Jésus, où étiez-vous ? Pourquoi n'êtes-vous pas venu dès le commencement pour me guérir de mes blessures ? » À quoi une voix lui répondit : « Antoine, j'étais ici et j'attendais la fin de ton combat ; mais, voyant maintenant que tu as combattu courageusement et que tu n'as point cédé, je t'aiderai toujours et ferai voler ta réputation par tout le monde ». Alors saint Antoine sentit ses forces renouvelées, son courage augmenté et sa résolution plus ferme que jamais pour aimer son Dieu.
Il était, pour lors, âgé de trente-cinq ans, et, suivant l'inspiration divine qui l'appelait à une vie plus parfaite, il prit congé de ce bon religieux qui lui apportait son pain de chaque jour, et se retira sur le haut d'une montagne, au-delà du Nil, dans un vieux château habité seulement par des serments. Ces reptiles cédèrent la place à l'homme de Dieu ; mais les démons le poursuivirent et le persécutèrent toujours. En chemin, ils lui firent paraître un bassin d'argent, comme si quelqu'un l'eût laissé tomber par accident. Mais le Saint, s'apercevant de la ruse de l'ennemi, fit le signe de la croix, et d'un cœur plein de foi, il lui dit ces paroles : « Que ton argent, malheureux, périsse avec toi ; tu n'empêcheras pas pour cela mon voyage ». Il rencontra, plus avant, quantité de vrai or, car il assurait depuis, en le racontant à ses disciples, que ce n'était pas un or fantastique ; mais bien loin de s'arrêter à le contempler, il hâta davantage sa marche vers le lieu que nous avons dit, et en bouchant l'entrée avec des pierres, il s'y enferma comme dans un temple qu'il consacra par une prière continuelle, n'ayant pour toute provision que du pain et un peu d'eau pour six mois ; l'un de ses amis lui en apportait deux fois l'année et les lui descendait par-dessus le toit, sans lui parler ni le voir.
Il passa ainsi vingt ans en des combats continuels contre les esprits de ténèbres, qui ne lui donnèrent point de repos ni jour ni nuit ; les pèlerins qui venaient en ce lieu pour visiter le saint homme et recevoir quelque instruction de sa bouche ou bien obtenir la guérison de leurs maladies et le remède à leurs maux, en sont des témoins irréprochables, parce qu'ils entendaient du dehors les injures et les reproches que ces esprits d'enfer faisaient au serviteur de Dieu de ce qu'il les venait chasser de leurs anciennes retraites, pour y loger de nouveaux hôtes. Enfin, saint Antoine, pressé par la foule des personnes qui venaient à lui, soit afin de limiter en la pratique des vertus, soit pour être soulagées en leurs infirmités et délivrées des esprits immondes, sortit comme par force de ce saint lieu qui lui était un paradis. Chacun fut ravi de le voir avec un visage aussi gai et un teint aussi vermeil que si, durant les vingt années d'une solitude si affreuse et si obscure, il eût toujours vécu dans l'abondance et qu'il y eût joui de tous les plaisirs de la vie. Aussi, est-ce là une opération singulière de Dieu qui nourrit ses serviteurs de sa seule parole et qui, par l'onction de son esprit céleste, fait que la substance de l'homme, non-seulement ne diminue point, mais devient plus forte et plus vigoureuse.
La sainteté de vie du bienheureux Antoine donna tant d'admiration que, du lieu où il était, sa réputation se répandit par toute la terre, traversant l'Afrique, l'Italie, l'Espagne et la France, jusqu'aux provinces les plus éloignées ; de sorte qu'un grand nombre de personnes touchées de l'esprit de Dieu accoururent au désert pour suivre ses traces et vivre sous sa conduite. C'est pourquoi on fonda plusieurs monastères, et les déserts furent tellement remplis qu'ils semblaient être des villes peuplées d'habitants célestes.
Lorsqu'Antoine instruisait ses disciples, il leur disait « que l'une des choses les plus importantes pour la vie spirituelle, était de croire que l'on commençait tous les jours ; que le paradis se peut trouver en tout lieu, quand le cœur est attaché à Dieu ; que les esprits de ténèbres redoutent les oraisons, les veilles et les pénitences des serviteurs de Dieu, surtout la pauvreté volontaire, l'humilité, le mépris du monde, la charité et la mortification des passions ; que ce sont les vertus qui écrasent et brisent la tête du serpent ». Il leur enseignait « que les vraies armes pour le combattre étaient une foi vive, accompagnée d'une grande pureté de vie ; qu'ici-bas, celui qui achète paie le juste prix de la marchandise au vendeur, mais que le royaume des cieux est à bon marché, et se donne pour beaucoup moins qu'il ne vaut ; car tous les travaux et toutes les douleurs de cette vie (quand elle durerait quatre-vingts ou cent ans) ne sont que pour un temps, et le bonheur qui en est la récompense est sans fin. Chacun, quoiqu'il ait tout laissé pour servir Dieu, doit penser que cela n'est rien, quand même ce seraient tous les royaumes de la terre ; parce que toute la terre n'est qu'un point, et que, tôt ou tard, l'homme sera contraint de quitter ce qu'il laisse. Comme celui qui sert le roi ne refuse pas de faire ce qui lui est commandé, sous prétexte qu'il a beaucoup servi ; de même, le vrai serviteur de Dieu ne doit pas regarder ce qu'il a fait, mais ce qui lui reste à faire pour son Seigneur. Celui qui a bien fini emporte la couronne, non pas celui qui a commencé. Pour bannir la paresse, le meilleur est d'avoir toujours devant les yeux l'incertitude de cette vie présente, et, la nuit, de ne pas compter sur le jour, ni le jour, sur la nuit. La vertu n'est pas si difficile qu'il semble. Les princes des ténèbres sont animés d'une haine mortelle contre tous les chrétiens, et principalement contre les religieux et les vierges ; ils usent de plusieurs adresses, mais tous leurs artifices se défont par la défiance que le bon religieux a de lui-même, et par la confiance qu'il a en Jésus-Christ, qui désarma ces esprits rebelles sur la croix, et leur ôta les forces et les moyens de nous nuire, si nous ne nous exposons nous-mêmes, par notre faute, à leur cruauté ».
Il leur disait à ce propos : « Une fois j'entendis heurter à la porte de ma cellule ; étant sorti pour savoir qui c'était, j'aperçus un homme d'une grandeur si prodigieuse que sa tête touchait au ciel ; je lui demandai qui il était ; ce spectre me répondit qu'il était Satan. « Je viens », ajouta-t-il, « savoir de vous pourquoi, non-seulement les religieux, mais aussi tous les chrétiens, me maudissent ; car, quelque disgrâce qu'il leur arrive, ils me chargent de malédiction ». Je lui répartis qu'ils le faisaient avec raison, parce qu'ils étaient tentés et sollicités au péché par ses artifices ; à quoi l'esprit répliqua « qu'il n'avait point de part aux crimes des hommes ; qu'eux seuls se faisaient la guerre et se causaient leur malheur, cherchant les occasions de mal faire ; parce que, depuis que Dieu s'était fait homme, il avait perdu son empire sur les provinces, sur les villes et sur les villages, et que les déserts et les vastes solitudes, qui seuls lui étaient demeurés, commençaient à être peuplés de maisons religieuses et remplies de saints personnages qui les en bannissaient par la force de la croix. Je fus ravi de voir que le père du mensonge était forcé de dire ces vérités, si fort à sa confusion. Mais à peine eus-je prononcé le nom de Jésus, pour en bénir Dieu, que le fantôme disparut ».
Il avertissait encore ses religieux « de ne point se laisser toucher du vain désir de savoir les choses à venir, parce que plusieurs en avaient été séduits ; d'attacher plus de prix à bien vivre qu'à faire des miracles ; et, s'ils en faisaient, de ne point se glorifier ni s'estimer davantage, et de ne pas mépriser ceux qui n'en faisaient pas, parce que le miracle est un don de Dieu, qui vient de sa pure miséricorde et non pas de notre misère, et que celui par qui Dieu le fait n'est pas assuré de lui être agréable ». Il ajoutait « que les meilleures armes, pour vaincre l'ennemi, étaient l'allégresse et la joie spirituelle de l'âme, qui a toujours la présence de Dieu dans la pensée, parce que cette lumière dissipe les ténèbres, et fait que les tentations de Satan s'en vont en fumée ; que nous devons toujours avoir présents les exemples des Saints, pour nous exciter à la vertu ; que, pour se garder de tomber, il sert beaucoup de découvrir ses fautes aux frères, et de prévenir une seconde chute par une honte et une confusion manifestes ». Comme il se trouvait souvent en conférence avec ses religieux, il leur donnait diverses leçons pour la pratique des vertus. Une fois, entre autres, il voulut avoir leur opinion sur les vertus, et leur demanda laquelle de toutes leur semblait la plus nécessaire à la vie religieuse ; les uns donnaient le premier rang à la pénitence par laquelle les appétits sensuels sont mortifiés ; les autres, au silence et à la solitude qui retranchent les occasions du péché ; les autres à la miséricorde à laquelle Notre-Seigneur promet la récompense éternelle au jour du jugement ; et les autres, à d'autres vertus. Mais Antoine, comme le plus expérimenté en cette sainte pratique, donna le premier rang à la discrétion, comme au guide et à la maîtresse de toutes les autres, sans laquelle la vie spirituelle est aveugle, confuse et en désordre. C'est ainsi que, par ces conseils et d'autres semblables, Antoine formait ses religieux à la perfection de la vie monastique, et que, par la ferveur de ses paroles, il les portait au mépris de toutes les choses visibles et à l'amour de Dieu ; aussi disait-il de lui-même qu'il ne craignait plus Dieu, mais qu'il l'aimait, parce que le parfait amour chasse la crainte.
Mais ce n'est pas encore ici le plus haut point de la vertu de ce grand homme : quoi qu'il vécût sur la terre comme un ange du ciel, et qu'il fût père de tant de saints enfants, il ne croyait pas cependant avoir rien fait s'il ne mourait pour Jésus-Christ, et s'il ne répandait son sang pour son service.
L'empereur Maximin avait rallumé le feu de la persécution, l'an 311. Plusieurs chrétiens étaient pris, tourmentés et conduits à Alexandrie pour être exécutés ; Antoine, brûlant du désir du martyre, y alla, afin de mourir avec eux, s'il plaisait à Dieu de lui faire cette faveur. Il les accompagnait quand on les présentait aux tribunaux des juges, il les encourageait dans les tourments et les suivait jusqu'au lieu du supplice. Il persévéra si constamment dans ce pieux office, que le juge, quoiqu'il n'entreprenne pas de le faire prisonnier, commanda que tous les religieux sortissent de la ville. La plupart se cachèrent ; lui au contraire, s'étant revêtu le lendemain, d'une belle robe blanche et bien propre pour attirer davantage l'attention, se mit au plus haut de la place publique, mourant de regret en son âme de ne pouvoir pas mourir une fois selon le corps pour Jésus-Christ. Mais la Providence divine, qui voulait se servir de lui pour convertir les déserts en un paradis, ne permit pas que l'on mît à mort celui qui devait donner la vie à tant d'autres.
Sitôt que cet orage fut passé, Antoine retourna en son monastère ; et comme s'il fût nouvellement entré au service de Dieu, il commença à jeûner, à prier et à veiller plus que jamais, s'efforçant d'être toute sa vie martyr dans la solitude, puisqu'il n'avait pu parvenir à cette gloire sur la place publique de la ville d'Alexandrie. Il s'enferma dans sa cellule, sans communiquer avec personne que par nécessité, et là, il opérait des actions miraculeuses de vertu, surtout d'humilité, laquelle il fondait principalement sur la connaissance de lui-même ; il ne pensait qu'à s'abaisser, à mesure que Dieu le rendait plus glorieux, et il donnait toujours au ciel l'honneur de ses actions, ne se réservant pour lui que le mépris et la confusion. Il n'est pas possible d'exposer ici le nombre et la qualité des miracles et des grâces conférées aux fidèles par l'entremise de ce saint personnage. Il avait une autorité absolue sur toutes sortes de maladies, mais Dieu lui avait donné particulièrement un si grand pouvoir sur les esprits malins, que son seul nom suffisait pour les tourmenter et en délivrer les possédés. C'est pourquoi, se défiant de lui-même, et craignant que les merveilles que Dieu opérait par son moyen ne lui acquissent trop de réputation, il résolut de s'éloigner de ces lieux où il était connu ; et, s'étant muni de pain, il s'en alla en la haute Thébaïde où il n'y avait que des hommes sauvages, dont il espérait n'être pas connu.
Comme il était sur le bord du Nil et attendait quelque bateau sur lequel il pût remonter le fleuve vers le sud, il entendit une voix qui lui dit : « Antoine, où vas-tu et que fais-tu ? » Il répondit : « Je m'en vais dans la Thébaïde parce que le monde trouble ici mon repos et demande des choses qui sont au-dessus de mes forces ». La même voix lui dit de laisser ce chemin et d'entrer environ trois journées avant dans le désert. Il marcha trois jours et trois nuits, du côté de l'Orient, vers la mer Rouge, au lieu de descendre vers le sud, et arriva au lieu où le ciel avait fixé sa demeure pour le reste de ses jours. C'était le mont Colzim, qu'on a depuis nommé le mont Saint-Antoine, à une journée de la mer Rouge. Au bas est un ruisseau bordé de palmiers. Cette montagne était si haute et si escarpée qu'on ne pouvait la regarder sans frayeur. On la découvrait du Nil, quoiqu'elle en fût distante de douze lieues. Saint Antoine s'établit au pied de cette montagne, dans une cellule si étroite, qu'elle ne contenait en carré qu'autant d'espace qu'un homme en peut occuper en s'étendant. Il y avait deux autres cellules toutes semblables, taillées dans le roc, sur le sommet de la montagne, où l'on montait difficilement par un petit sentier en forme de colimaçon. Le Saint s'y retirait souvent pour se dérober à la foule. Car ses religieux l'eurent bientôt découvert et ils lui envoyèrent des vivres, quoiqu'avec beaucoup de difficultés. Le saint Père, pour délivrer ses enfants de cette peine, les pria de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé dont il sema un petit terrain ; ce qui lui rendit suffisamment pour son entretien, ayant une joie extrême de n'être plus à charge à personne. Et parce que plusieurs personnes commencèrent à le venir chercher dans cette solitude, il fit un petit jardin, dans lequel il sema des herbes pour leur en donner à manger. On raconte que des bêtes ayant ravagé ce jardin que le Saint avait eu tant de peine à cultiver, il en prit une et lui dit : « Pourquoi me faites-vous du dommage ? Je ne vous en fais point ; allez-vous-en d'ici et souvenez-vous que je vous défends d'y revenir ». Et elles obéirent comme si c'eût été un commandement de Dieu.
Outre la culture de son jardin, il faisait des nattes. Un jour qu'il s'affligeait de ne pouvoir, à cause de ce travail, être toujours en contemplation, un ange lui apparut. Cet esprit céleste se mit à faire une natte avec des feuilles de palmier, et il quittait de temps en temps son ouvrage pour s'entretenir avec Dieu dans l'oraison. Après avoir ainsi plusieurs fois entremêlé le travail et la prière, il dit au Saint : « Faites la même chose et vous serez sauvé ». Depuis, Antoine n'omit jamais cette pratique ; il lui fut ainsi facile de conserver son cœur uni à Dieu pendant que ses mains travaillaient.
Une autre fois, le démon, pour l'épouvanter, assembla de nuit des troupes de bêtes farouches, et lorsqu'il était en oraison, il les rangea devant lui, comme si elles l'eussent voulu dévorer. Mais le Saint, qui n'ignorait pas les ruses de son ennemi, leur dit : « Si Dieu vous a donné quelque puissance sur moi, me voici, mangez-moi ; mais si vous êtes venues par le mouvement du démon, sortez d'ici, car je suis serviteur de Jésus-Christ ». À ces mots, elles s'évanouirent sans qu'on les ait vues depuis. Une autre fois, à l'heure de None, avant le repas, Antoine se mit en oraison ; étant ravi en esprit, il lui sembla qu'il était enlevé au ciel par les anges, et que les démons se mettaient au devant pour l'empêcher de monter ; les bons anges demandèrent aux mauvais pourquoi ils s'opposaient à son exaltation puisqu'il était innocent et qu'il n'avait point commis de crime qui le rendît indigne de ce bonheur. Eux commencèrent à l'accuser de tout le mal qu'il avait fait depuis le jour de sa naissance ; et comme les anges répliquaient que ces péchés avaient été effacés et pardonnés par la pénitence, et invitaient les démons à alléguier ce qu'ils avaient à dire contre lui depuis qu'il s'était fait religieux et consacré au service de Dieu, quelque mensonge qu'ils inventassent, ils ne purent rien dire pour lui empêcher le passage. Quand le Saint fut revenu à lui, il ne mangea pas, mais passa toute la nuit à déplorer la misère et la nonchalance des hommes qui, ayant de si forts ennemis à combattre, vivent sans souci, comme s'ils n'avaient personne à combattre.
Il eut une autre vision, qui a du rapport avec celle-ci. Il entendit, la nuit, une voix qui l'appela et lui dit : « Antoine, lève-toi, viens dehors et tu verras ». Il sortit et il vit un fantôme, comme un géant terrible, qui, touchant de la tête aux nues, étendait les mains pour arrêter des personnes qui volaient au ciel ; quelques-unes étaient repoussées vers la terre et d'autres gagnaient le ciel malgré lui. Après cela, il entendit une voix qui lui dit : « Considère bien ce que tu vois » ; et Dieu, éclairant alors son esprit, lui fit connaître que ceux qui volaient au ciel étaient les âmes des hommes ; que le démon s'efforçait de leur en empêcher le passage et qu'il abattait à terre celles qui s'étaient attachées au péché, mais qu'il n'avait nulle force contre les âmes saintes et innocentes. Une autre fois, il vit toute la terre couverte de lacets et de pièges que les démons y avaient tendus ; comme il se demandait en lui-même qui pourrait les éviter, il entendit une voix qui disait : « Antoine, ce sera la seule humilité ! ». De plus, priant un jour en sa cellule, il ouït une autre voix qui lui dit : « Antoine, tu n'es pas encore parvenu à la mesure d'un corroyeur d'Alexandrie ». Ces paroles l'ayant étonné, il se leva de grand matin, et prenant son bâton à la main, il vint à la ville chercher ce personnage ; il apprit de lui qu'il avait chaque jour, au soir et au matin, cette humble pensée : Tous les habitants de cette ville font leur devoir et gagnent le paradis, et moi seul, pour mes péchés, je ne puis attendre que l'enfer. Toutes ces visions aussi bien que les tentations, servaient de motif à Antoine pour s'avancer davantage dans le mépris du monde et en l'amour de son Sauveur attaché à la croix.
Il avait le cœur si tendre et si plein de compassion, qu'il défendait la cause des pauvres opprimés qui ne pouvaient avoir justice, comme si lui-même eût reçu l'injure qu'on leur avait faite. Pour ce qui est de la pureté, il eût passé pour un ange plutôt que pour un homme.
Son naturel était paisible, débonnaire et extrêmement doux. Il était si ravi dans l'oraison, qu'il passait des nuits entières à genoux à veiller, à prier et à méditer sur la passion et la mort du Sauveur. Lorsque le soleil était à son couchant, il se mettait en prières ; et le lendemain matin, quand ses rayons lui donnaient dans les yeux, il se plaignait de ce qu'il lui ôtait la douceur et le repos de son cœur, quoiqu'il eût passé toute la nuit à genoux en oraison : « Ô soleil ! » disait-il, « pourquoi m'ôtes-tu, par ta lumière, la clarté de la véritable et éternelle lumière ? » Cassien, qui rapporte ce trait, ajoute que parlant de l'oraison, il disait que celle d'un religieux n'était pas parfaite lorsqu'en priant il s'apercevait lui-même qu'il priait : ce qui fait voir combien son oraison était sublime. Il était si rigoureux dans ses pénitences, qu'il ne semblait pas être composé de chair et d'os, et si invincible dans les combats, que c'était lui qui donnait de la terreur aux malins esprits, bien loin de s'effrayer de leurs fantômes. Il avait toujours le visage égal, joyeux et bien composé, sans s'abattre dans les traverses, ni se laisser aller à une joie excessive dans la prospérité : ce qui le faisait connaître au premier coup d'œil entre les autres religieux. Et ceux mêmes qui ne l'avaient jamais vu s'adressaient d'abord à lui ; car, par la candeur de son visage qui respirait la douceur, ils jugeaient de l'intégrité de son âme et de sa conscience. Trois moines avaient coutume de l'aller voir une fois l'an ; deux lui proposaient des questions, mais le troisième ne disait jamais mot. Saint Antoine lui en demanda la raison, craignant que ce ne fût par crainte. Il répondit : « Mon père, il me suffit de vous voir ». Il respectait les ecclésiastiques et se mettait à genoux pour recevoir la bénédiction des prêtres et des évêques ; il fuyait la conversation de tous ceux qui étaient séparés de l'Église, et enseignait que le véritable catholique devait les avoir en horreur et les fuir plus que les serpents et les vipères.
Il y avait un juge arien, nommé Balac, qui exerçait des cruautés horribles contre les catholiques, particulièrement contre les vierges et les religieux qu'il faisait dépouiller et fouetter dans les rues. Antoine lui écrivit pour l'exhorter à quelque modération, et le menaça de la colère de Dieu s'il continuait ses impietés. Cet apostat n'en fit que rire, et jetant la lettre à terre, il cracha dessus et la foula aux pieds ; mais la justice de Dieu ne tarda guère à le punir. En effet, cinq jours après, montant à cheval avec Nestor, gouverneur d'Égypte, le cheval de ce dernier, quoique très-doux, se jeta sur Balac, le renversa par terre et le mordit plusieurs fois à la cuisse. Il fallut le porter tout meurtri et sanglant à la ville où il mourut au bout de deux jours.
Une autre fois, saint Antoine étant sur sa montagne, fort loin de l'Égypte, vit en esprit le ravage que les Ariens devaient faire à Alexandrie ; et se prosternant à terre, il commença à pleurer, à gémir et à prier Notre-Seigneur qu'il ne permit pas qu'une si grande calamité arrivât à son Église. Il avait vu que des bêtes immondes et des mulets indomptés abattraient les autels à coups de pied : c'étaient les Ariens par qui les églises devaient être profanées et les sanctuaires démolis. Dieu modéra son affliction, lui faisant voir que l'Église remporterait la victoire, et qu'après avoir triomphé de ses ennemis, elle se soutiendrait avec plus de majesté que jamais. C'est ainsi que le saint personnage le fit savoir à ses religieux, qui furent consolés par la consolation de leur père, comme ils avaient été dans une extrême affliction par ses larmes et par sa douleur.
C'est durant cette même persécution des Ariens que saint Antoine fut appelé à Alexandrie, par saint Athanase, pour s'opposer à la fureur de ces hérétiques, et pour fortifier et encourager les catholiques qui étaient affligés. Sa présence dans cette ville fit un effet merveilleux sur le cœur des peuples. Ils étaient comblés de joie de l'entendre prononcer anathème contre l'hérésie ; tous s'empressaient de le voir. Les prêtres mêmes des païens allaient à l'église, demandant à parler à l'homme de Dieu ; car c'est ainsi qu'on l'appelait. Il y fit plusieurs prodiges ; et saint Athanase avoue que pendant le peu de temps qu'il y demeura, il convertit plus d'infidèles à la foi qu'il ne s'en était converti auparavant ; dans toute une année. Et certes, quoi que ce saint homme n'eût point étudié dans les livres des philosophes et des sages du monde, néanmoins il avait été intérieurement enseigné du ciel, et éclairé par la vraie et céleste Sagesse, à laquelle la vaine philosophie du monde ne peut résister. Cela se vit dans les disputes qu'il eut contre de grands philosophes, qui venaient à lui pour se moquer de la simplicité de ses paroles, parce qu'il n'avait pas la réputation d'être fort savant ; il leur répondait si pertinemment, qu'ils demeuraient étonnés de la vivacité de son esprit et de la solidité de son jugement, et ne pouvaient résister à la voix de Dieu qui parlait par sa bouche. Quelques-uns de ces philosophes lui demandèrent un jour à quoi il pouvait s'occuper dans son désert, puisqu'il était privé du plaisir de la lecture. « La nature », leur répondit-il, « est pour moi un livre qui me tient lieu de tous les autres ». Dans la ville d'Alexandrie, Didyme le vint saluer, comme l'écrit saint Jérôme. C'était un homme très-savant, tenu en ce temps-là pour un prodige de sagesse, parce que, quoique aveugle, il s'était rendu très-habile en toutes sortes de sciences, et même en celles qui semblent ne pouvoir être acquises que par l'usage de la vue. Comme ils discouraient ensemble de la parole de Dieu, saint Antoine lui demanda familièrement s'il n'était pas fâché d'être aveugle ; ce docteur, se trouvant embarrassé, faisait difficulté de l'avouer ; saint Antoine le pressa tant, qu'il lui confessa enfin franchement que sa cécité lui faisait de la peine. Alors Antoine lui répondit affectueusement : « Pourriez-vous regretter la perte d'une vue qui vous était commune avec les mouches, les fourmis et les animaux les plus méprisables ? Vous devez plutôt vous réjouir de posséder une lumière qui ne se trouve que dans les Apôtres, les Saints et les Anges, lumière par laquelle nous voyons Dieu même et qui nous donne une science toute céleste. La lumière de l'esprit est infiniment préférable à celle du corps. Il ne faut qu'un regard impudique pour que les yeux charnels nous précipitent dans l'enfer ». Par là, Didyme reçut beaucoup de consolation en son infirmité.
Lorsque le Saint eut passé quelques jours à Alexandrie, il ne pensa plus qu'à retourner dans sa cellule. Le gouverneur d'Égypte le pressant de rester, il lui dit : « Il en est d'un moine comme d'un poisson : l'un meurt s'il quitte l'eau, et l'autre s'il quitte la solitude ». Saint Athanase le reconduisit respectivement jusqu'aux portes de la ville, où il le vit guérir une jeune fille possédée du démon.
Que dirai-je après cela des honneurs que lui rendaient les empereurs, les monarques et les princes du siècle ? Ils lui écrivaient des lettres pleines de respect, imploraient le secours de ses prières, et même le suppliaient de leur faire réponse et de leur donner quelque consolation par ses écrits ; ce que firent plusieurs fois Constantin le Grand et ses enfants. Il en profita une fois pour instruire ses religieux et les porter à la vénération qu'ils devaient rendre à la majesté du Dieu vivant. « Les rois du siècle nous ont écrit », leur dit-il, « mais cela n'est rien pour un chrétien ; car si leur dignité est élevée au-dessus de la nôtre, nous savons que la naissance et la mort nous rendent tous égaux. Ce que nous devons le plus estimer et admirer, c'est que Dieu ait écrit sa loi dans le cœur des hommes et enrichi son Église de ses divines paroles. À quoi servent à un religieux les lettres des rois, puisqu'il ne sait pas leur répondre selon le style ? »
Il voulait se défendre de faire réponse aux princes ; mais les solitaires lui ayant représenté que les empereurs étaient chrétiens, et qu'ils s'offenseraient peut-être de son silence, il leur écrivit qu'il se réjouissait de ce qu'ils adoraient Jésus-Christ ; il les exhorta à ne pas se laisser éblouir par leur dignité, jusqu'à oublier qu'ils étaient hommes et devaient rendre compte de leur puissance au Roi des rois. Il leur recommanda d'user de clémence et d'humanité ; de rendre justice à tout le monde ; d'assister les pauvres, et de se souvenir que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel. L'empereur Constantin reçut cette lettre avec un extrême contentement et la tint pour plus chère qu'un trésor.
Ce n'était pas seulement auprès des rois et des princes que notre Saint jouissait d'une grande autorité, mais encore dans toute l'église catholique, puisqu'elle a mis saint Paul, premier ermite, au catalogue des Saints, par le seul témoignage qu'il a rendu de son mérite.
Si le crédit et l'autorité de saint Antoine étaient d'un si grand poids parmi les séculiers, il ne faut pas s'étonner si les religieux, ses confrères et ses enfants, l'avaient en telle estime, qu'ils ne l'appelaient point autrement que le Grand, sans addition ; ce que nous apprend, entre autres auteurs, Pallade en son Histoire religieuse, dite lausiaque, où il rapporte un fait qui mérite bien de tenir place en cette vie. Un certain habitant d'Alexandrie, appelé Euloge, poussé du désir de servir Dieu plus parfaitement, s'était retiré dans la solitude pour y vivre en son particulier à la façon des religieux de ce temps-là. Et parce qu'il n'avait pas la force de travailler comme les autres moines, il s'était réservé quelque chose pour subvenir à ses besoins ; afin de suppléer à ce défaut par quelques œuvres de piété et de miséricorde envers le prochain, il s'associa en sa cellule un pauvre estropié qui ne pouvait remuer d'autre membre de son corps que la langue et les yeux, et l'ayant fait consentir à loger avec lui, il promit à Dieu de l'assister et de le traiter tout le reste de sa vie, afin de gagner le ciel par ce moyen. Ils vécurent quinze ans en bonne intelligence : l'estropié ne pouvant assez admirer la charité d'Euloge, et Euloge s'estimant bienheureux de servir Jésus-Christ en la personne de l'estropié. Mais le démon, outré de ces heureux progrès, entreprit de rompre le lien de charité qui était entre eux. Pour cet effet, il s'empara du corps de l'estropié, et se servant de sa langue comme d'un instrument propre à la malice, il lui fit vomir mille injures contre son bienfaiteur, jusqu'à l'appeler un méchant et un hypocrite qui, après avoir volé le bien d'autrui, voulait cacher ses larcins sous le prétexte de cette charité feinte. Le pieux Euloge fit tout son possible pour apaiser son malade, lui donnant du vin, de la viande et tout ce qu'il lui demandait ; mais rien de tout cela ne put dissiper la fantaisie que le démon lui avait mise dans l'esprit de sortir de cet ermitage pour aller voir le monde et vivre sur les places publiques comme auparavant. Enfin, Euloge voyant les importunités du pauvre, consulta les religieux, ses voisins, sur ce qu'il avait à faire en cette occasion. Tous lui conseillèrent d'aller trouver le Saint, qui ne manquerait pas de le délivrer de ses peines. Euloge y va, conduit son malade avec lui, et le présente à saint Antoine, lequel, ayant su par l'esprit de Dieu qui ils étaient et dans quel dessein ils le venaient trouver, appela Euloge par trois fois en présence de plusieurs personnes. Euloge, qui ne se croyait pas connu de saint Antoine, se persuada qu'il en appelait quelqu'autre, et ainsi ne répondit point ; mais le Saint, redoublant sa voix, lui dit : « Euloge d'Alexandrie, c'est à vous que je parle ; que venez-vous faire ici ? » Euloge répartit : « Celui qui vous a fait savoir mon nom ne vous aura pas caché le sujet de notre venue ». « Il est vrai », répliqua saint Antoine ; « mais je veux que vous le disiez tout haut pour l'édification des frères ». Euloge obéit, raconta toute l'affaire, et dit la résolution qu'il avait prise d'abandonner ce misérable. Alors saint Antoine lui fit une sévère réprimande de ce qu'il voulait laisser une si bonne œuvre et abandonner celui pour qui Notre-Seigneur Jésus-Christ avait donné son sang. Puis, se tournant vers le malade, il lui parla avec des paroles beaucoup plus fortes : « Pauvre et misérable estropié », lui dit-il, « qui ne reconnais pas la grâce que t'a faite ton hôte : c'est que le démon s'est emparé de ton corps, ensuite de ton âme, pour te faire perdre la patience et la persévérance ». Enfin, adoucissant sa parole, il dit à tous les deux : « Allez, mes enfants, retournez en paix et vous hâtez ; parce que si l'ange du Seigneur vous trouve hors de votre cellule, il passera outre, et vous perdrez vos couronnes ». Ils s'en retournèrent ; à vingt-quatre jours de là, le bon Euloge mourut, et trois jours après, l'estropié. J'ai rapporté ceci pour faire paraître le grand crédit de saint Antoine, et en quelle estime il était parmi ses frères ; comme aussi l'esprit de prophétie qu'il possédait avec un merveilleux avantage.
Nous avons dit que les disciples d'Antoine découvrirent sa retraite. Plusieurs se rendirent auprès de lui ; mais ils ne purent jamais obtenir la permission de vivre sur sa montagne ; il leur accorda seulement de se fixer à douze lieues, dans un monastère (Pispir), où, après la mort de notre saint patriarche, saint Macaire gouverna jusqu'à cinq mille moines. Antoine y venait souvent ; c'est surtout là qu'il recevait les étrangers de distinction, qui ne pouvaient avec leur suite, gagner le haut de la montagne. Macaire, chargé de les recevoir, était convenu avec le saint abbé, de les lui annoncer sous les noms d'Égyptiens ou de Jérosolymitains, selon qu'il s'agissait de gens du monde ou de personnes pieuses. Quand Macaire appelait Antoine pour voir des Jérosolymitains, celui-ci venait s'asseoir avec eux et leur parler des choses de Dieu ; si c'étaient des Égyptiens, il leur faisait une exhortation courte et appropriée à leurs besoins, après laquelle Macaire les entretenait et leur préparait des lentilles. Quant à ses autres monastères, Antoine les visitait moins souvent. Il l'entreprit une dernière fois lorsqu'il sut par révélation que sa mort approchait. Il le dit à ses frères avec beaucoup de joie, et les exhorta à persévérer constamment en la vertu. L'une des principales choses qu'il leur recommanda, fut de mettre son corps en terre en quelque lieu inconnu, pour éviter les cérémonies ordinaires aux Égyptiens qui embaumaient les corps de ceux dont ils avaient eu la vie en vénération. Il avait toujours craint qu'on ne lui appliquât cet usage qu'il avait d'ailleurs condamné plusieurs fois comme superstitieux. Aussi il recommanda expressément à Macaire et à Amathas, qui demeurèrent avec lui les quelques dernières années de sa vie pour l'assister dans sa vieillesse, de l'enterrer comme les patriarches l'avaient été, et de garder le secret sur le lieu de son tombeau. De retour dans sa cellule, après la visite de ses monastères, il y tomba malade peu de temps après. Il réitéra à ses deux disciples les ordres qu'il leur avait donnés sur la sépulture de son corps : « Au jour de la résurrection », dit-il, « je le recouvrerai incorruptible de la main du Sauveur ». Puis il ajouta : « Partagez mes habits, et donnez à l'évêque Athanase une de mes tuniques avec le manteau qu'il m'a donné tout neuf et que j'ai usé (il voulait montrer par là qu'il mourait dans la communion d'Athanase) ; donnez à l'évêque Sérapion l'autre tunique, et gardez pour vous mon cilice. Adieu, mes enfants, Antoine s'en va et n'est plus à vous ».
Il termina son discours par le baiser de paix qu'il leur donna avec une tendresse paternelle ; et étendant doucement les pieds, il envisagea la mort avec allégresse, témoignant une joie merveilleuse comme s'il eût vu ses amis venir au-devant de lui : ce qui fait présumer que les esprits bienheureux lui apparurent en ce moment, pour le conduire avec eux dans la céleste patrie. C'est ainsi qu'il rendit son esprit à Dieu le 17 janvier, jour auquel les Égyptiens, les Grecs et les Latins célèbrent sa fête, l'an de Jésus-Christ 336, et de son âge le cent cinquième.
C'était une chose merveilleuse qu'avec tant de longues et excessives pénitences que ce Saint avait pratiquées, il n'eût pas perdu une seule dent, que sa vue n'eût point diminué et qu'il eût encore les jambes fermes et le corps robuste : ce qui était une grande preuve de sa vertu, et de ce que Dieu opère miraculeusement en faveur de ses serviteurs.
Qui ne connaît les images et les statues de saint Antoine, ce saint populaire entre tous ? Qui ne l'a vu cent fois représenté dans nos églises des villes et dans nos églises des campagnes sous la robe fauve des laines mêlées, le menton orné d'une barbe vénérable, avec une béquille à la main, sur son vêtement un tronçon de potence ou un T ; une sonnette attachée à son bâton, un pourceau à ses côtés, un feu allumé à ses pieds, enfin un livre ouvert dans lequel il prie ? — Saint Antoine ayant atteint l'âge de cent cinq ans, on se rend facilement raison de le voir appuyé sur un bâton : ce qu'on s'explique moins facilement, c'est la présence d'un T sur son vêtement. D'aucuns ont voulu y voir l'importation égyptienne de la Croix ankh ou Chrisme adoptée, comme signe de ralliement religieux, par les chrétiens d'Alexandrie, lorsque la destruction du temple de Sérapis eut révélé que la vie future était exprimée dans la symbolique des Pharaons par un symbole où figurait la croix en forme de T. D'autres pensent que ce T a une origine toute occidentale et que ce diminutif de potence était le blason des hôpitaux au moyen âge : ceci est d'autant plus plausible que, comme nous le dirons plus bas, la plus ancienne institution d'un corps hospitalier s'est faite en France sous son patronage. — Le pourceau et la sonnette se fondent sur le même genre de faits : au moyen âge, les sujets de la race porcine pouvaient vaquer par les rues de nos villes comme par celles de nos villages. Lorsque la police des premières interdit ces courses, ceux des hôpitaux conservèrent le droit de continuer à chercher leur vie comme auparavant : seulement ils devaient, pour être distingués par les habitants, porter une clochette au cou. Les flammes qui, près de lui, semblent sortir de terre, rappellent la maladie dite feu Saint-Antoine, que les religieux Antonins faisaient profession de soigner.
On l'a encore peint tourmenté par des démons et consolé par Jésus-Christ. Il existe plusieurs compositions célèbres sous le nom de Tentation de saint Antoine ; enlevé au ciel par les Anges ; marchant sur un serpent.
Le culte de saint Antoine a été partout très-célèbre et est encore de nos jours fort populaire. Il serait donc difficile de nommer tous les pays dont il est le patron, toutes les églises dont il est le titulaire. Il a surtout été honoré dans le Dauphiné qui a eu le bonheur de recevoir et de garder le dépôt de ses reliques ; à Minorque, parce que l'île fut reprise sur les Musulmans un 17 janvier, à Naples, à Paris, etc.
On l'invoque contre la contagion et les maladies de peau, pour les pourceaux et autres animaux domestiques. Nous savons plus d'un pays où le jour de la Saint-Antoine, on mène devant sa chapelle, pour les faire bénir, les divers animaux qui peuplent les écuries.
Saint Antoine est le patron des charcutiers, des porcherons et des vanniers.
## RELIQUES ET CULTE DE SAINT ANTOINE.
Les fidèles disciples suivirent la volonté de leur maître ; ils gardèrent le secret sur son tombeau ; le corps de saint Antoine demeura longtemps caché, jusqu'à ce que, par révélation divine, il fut trouvé et transporté de la Thébaïde à Alexandrie (561), et de là à Constantinople, vers l'an 635, lorsque les Sarrasins s'emparèrent de l'Égypte ; et enfin, vers 980, ces saintes reliques furent concédées par l'empereur de Constantinople à Jocelin, l'un des principaux barons de la province de Dauphiné. Une église commencée par ses soins à la Motte-Saint-Didier, près de Vienne, achevée par ceux de Guigues Didier, son beau-frère et son héritier, reçut le précieux trésor, et l'on appela pour le garder religieusement des Bénédictins de l'abbaye de Montmajour, près d'Arles. En 1090, une maladie horrible, connue sous le nom de feu sucré, ravagea plusieurs provinces de France. Comme on ne trouvait de soulagement que dans la protection de saint Antoine, les peuples accouraient en foule pour l'invoquer dans l'église où reposaient ses reliques. Un gentilhomme nommé Gaston obtint ainsi la guérison de son fils Girinde ou Guérin ; en reconnaissance, ils se consacrèrent tous deux avec d'autres gentilshommes au service des pauvres, des malades et des pèlerins, dans un hôpital qu'ils bâtirent auprès de l'église Saint-Antoine. Telle fut l'origine de l'Ordre des Antonins. Urbain II approuva, dans le concile de Clermont, cette sainte société de frères hospitaliers, dont Gaston fut le premier grand-maître. Il s'éleva bientôt, et plus tard encore, entre les Antonins et les Bénédictins, de grands démêlés qu'il eut inutile de rapporter ici. L'an 1298, le pape Boniface VIII, pour terminer tous ces procès, érigea le prieuré de Saint-Antoine en abbaye, l'ôta à la colonie bénédictine, qui est renvoyée à Montmajour ; la donne aux Antonins, ordonnant qu'ils vivraient sous la règle de saint Augustin, qu'ils s'appelleraient *chanoines réguliers* de Saint-Antoine et que leur chef prendrait la qualité d'abbé ; ce fut le général de tout l'Ordre qui eut un assez grand nombre de maisons, soit en France, soit à l'étranger ; chaque maison s'appelait *commanderie*, et le chef *commandeur*. Cet ordre, réformé au XVIIIᵉ siècle par son vingt-troisième abbé, Antoine Tolosain, fut supprimé et incorporé à celui de Malte par bulle du 17 septembre 1776 et du 7 mai 1777. Quand la révolution éclata, il existait encore soixante-six Antonins, dont trois seulement prêtèrent le serment à la constitution civile du clergé ; les autres préférèrent les persécutions, l'exil et la mort. Aujourd'hui (1862), l'abbaye est une manufacture ; l'église Saint-Antoine est devenue église paroissiale, et l'on y vénère toujours les reliques de saint Antoine, qui n'ont point été emportées par les Bénédictins de Montmajour, comme la prouve très-bien M. Dussy, oblat de Marie. Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, fit ouvrir en sa présence, le 9 mai 1844, le reliquaire qui renferme ces précieux restes, et en reconnut l'authenticité. Il s'est formé autour de l'abbaye de Saint-Antoine une paroisse de deux mille âmes qui porte le même nom, à quinze kilomètres N.-O. de Saint-Marcellin.
Les érudits provençaux maintiennent pour Arles la possession des véritables reliques de saint Antoine. L'ouvrage de M. Dassy a été l'objet d'une réclamation de l'archevêque d'Aix, dont l'auteur avait invoqué le témoignage et réfuté par plusieurs contradicteurs.
Le culte de saint Antoine est très-ancien à Marseille. Il y fut établi au XIIIᵉ siècle par des religieux Antonins qui avaient en cette ville une maison avant 1180. La fête de saint Antoine est actuellement célébrée d'une manière particulière dans l'église paroissiale de saint Cannat.
Le cabinet des médailles de Marseille possède une plaque de confrérie religieuse en plomb, du XVIᵉ siècle, peut-être unique, représentant dans le champ saint Antoine debout, nimbé, tenant de la main droite le TAU et un chapelet, et de la gauche un livre ouvert ; à côté de lui une église. Autour se trouve l'inscription suivante en langue provençale : *San Antoni darle ieb!*.
La vie du grand saint Antoine fut d'abord écrite en grec, par saint Athanase, patriarche d'Alexandrie, sur les instances des disciples du même saint abbé, suivant les mémoires qu'ils lui envoyèrent par les religieux Amathas et Macaire qui avaient été témoins de ses belles actions jusqu'à son décès. Athanase avait souvent visité saint Antoine au désert. Depuis, cette vie fut apportée à Rome par Evagrios, qui la traduisit en latin, à la demande de saint Eusèbe de Verceil et du pape saint Innocent, à qui il la dédia. Elle fut si bien reçue de saint Jérôme, intime ami d'Evagrios, qu'il la mit parmi les autres vies des saints Pères du désert : ce qui a fait penser à quelques-uns que le même saint Jérôme en était le premier traducteur.
Toute l'antiquité a donné des éloges magnifiques au récit de la vie de saint Antoine.
On sait que saint Athanase, quoique très-occupé des affaires les plus importantes de l'Église, a cru contribuer beaucoup à la gloire de Dieu, en employant sa plume à écrire sa Vie. Il l'adressa aux solitaires pour leur servir de modèle, et il avoue que ce qu'il en dit, est peu de chose en comparaison de ce qui restait à dire.
Saint Jérôme dit que Dieu révéla son décès à saint Hilarion ; que le ciel ne donna point de pluie pendant trois ans dans ces contrées, ce qui faisait dire aux habitants, que les éléments même pleuraient sa mort. Saint Augustin écrit dans ses *Confessions*, qu'hésitant encore à se convertir, son ami Potimien le vint voir, et lui racontant que deux officiers qui étaient à Trèves à la suite de l'empereur, ayant lu dans la cellule d'un solitaire quelques pages de la Vie de saint Antoine, en furent si touchés qu'ils résolurent sur-le-champ de renoncer au monde, et d'embrasser la vie religieuse dans ce monastère. Il ajoute que ce récit ne contribua pas peu à le faire rentrer en lui-même, et à le conduire à une parfaite conversion. Car, se tournant vers son ami Alipius, il s'écria : « Que faisons-nous ? Que pensez-vous de ce que nous venons d'entendre ? Voilà que les ignorants ravissent le ciel, et nous, avec toute notre science, sommes assez stupides pour demeurer comme ensevelis dans la chair et le sang. Aurions-nous honte de les suivre, parce qu'ils nous précèdent dans la voie de Dieu, et ne devons-nous pas plutôt rougir de honte de ne les suivre pas ? »
Saint Grégoire de Nazianze ne le nomme pas autrement que le divin Antoine. Saint Chrysostome exhorte ses auditeurs à lire sa Vie pour y apprendre la véritable sagesse. Il dit qu'il avait presque égalé la gloire des Apôtres ; qu'il avait montré par son exemple ce que Jésus-Christ a commandé par ses préceptes ; et qu'il était lui-même une preuve admirable de notre religion, n'y ayant point de secte où l'on puisse trouver un si grand homme. Il fut surnommé saint Antoine le Grand.
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## SAINT SULPICE, LE PIEUX,
### ARCHEVÊQUE DE BOURGES
VIIᵉ siècle.
Deux grands Saints du nom de Sulpice ont gouverné l'église primatiale de Bourges à peu d'années l'un de l'autre. Le premier, surnommé Sévère (que quelques-uns confondent mal à propos avec le saint prêtre Sévère Sulpice, auteur de la vie de saint Martin), mourut sous le roi Gontran, environ l'an 391, et sa mémoire est marquée dans le Martyrologe le 29 janvier ; et l'autre, qui est notre Saint, surnommé le Pieux ou le Débonnaire, à la différence de Sévère, un de ses prédécesseurs, succéda en l'archevêché à saint Austrégisile, dit vulgairement saint Outrille, frère de saint Aré, évêque de Nevers. Il naquit à Vatan, bourg du Berri, quelques années avant la fin du viᵉ siècle, de parents nobles, qui l'envoyèrent de bonne heure à la cour du roi Thierry II, afin qu'il fût élevé avec les autres jeunes hommes de sa qualité. Mais il fit bientôt paraître que Dieu avait de plus hauts desseins sur lui, et qu'il l'appelait à une milice plus relevée que celle des hommes, laquelle ne regarde que les intérêts de la terre. Dès lors, il s'appliquait avec une ardeur presque incroyable à la lecture des saints livres. Aussi Dieu, favorisant ses intentions, lui en donnait une si parfaite connaissance, qu'il concevait en même temps un entier dégoût de toutes les délices du monde. Les églises étaient les lieux où il aimait à se retirer de préférence ; pour se mieux cacher aux hommes, il y allait à la faveur de la nuit, et même il changeait son habit de courtisan en celui de pénitent ; pensant que devant Dieu il valait mieux être couvert d'un sac et d'un cilice, que vêtu d'or et de soie. On raconte que l'une de ces nuits, s'étant fait suivre de deux jeunes enfants, il aperçut deux malins esprits en forme d'Éthiopiens qui les emportaient hors de l'église ; mais ayant couru après, et faisant le signe de la croix contre ces fantômes, il leur fit lâcher prise à leur grande confusion ; depuis, ces ennemis firent une si rude guerre au saint jeune homme, qu'ils ne lui donnaient point de relâche, tandis que lui-même, de son côté, ne cessait point de les combattre ; lorsqu'il portait encore l'habit séculier, il les chassait des corps des possédés par sa seule parole ; il guérit plusieurs malades par ses prières, et, ce qui est plus excellent, il attira plusieurs personnes, par son exemple, à la pratique de la vertu, et au plus parfait désir d'aimer et de servir Dieu.
Ne pouvant se renfermer dans le cloître, le jeune Sulpice s'était du moins retiré dans une retraite domestique, où il pratiquait la mortification des ermites les plus austères ; il n'en sortait que pour nourrir des pauvres, bâtir des églises, meubler des hôpitaux, orner des monastères, délivrer des prisonniers ou enfin pour catéchiser les idolâtres qu'on trouvait encore dans les campagnes. Dès que saint Austrégisile, nommé à l'archevêché de Bourges, après la mort d'Apollinaire, eut pris possession de son Église, il entendit parler de la sainteté de Sulpice et du pouvoir que Dieu lui avait donné sur les démons et sur les maladies. Il en fut si émerveillé que, sans lui demander son consentement, il s'adressa au roi Thierry, afin qu'il lui permît de donner au saint jeune homme la cléricature, et de l'attacher au ministère de son église. Sous les rois mérovingiens, les Francs de race noble ne pouvaient se consacrer au service des autels sans la permission du roi ; leur naissance les destinait au métier des armes. Le prince, qui connaissait la vertu de Sulpice, joignit volontiers son autorité à celle d'Austrégisile, qui obligea notre Saint, malgré les réclamations de son humilité, à recevoir, en peu d'années, la tonsure, les ordres mineurs, enfin le diaconat et la prêtrise.
Bientôt la ville de Bourges, éclairée de ses lumières et animée à la vertu par ses exemples, commença à connaître quel trésor elle possédait. Il fut chargé de l'école épiscopale qui, sous un habile directeur, devint très-nombreuse.
Mais le roi Clotaire II, qui régnait seul en France depuis l'an 613, entendant sans cesse parler des miracles et de la sainteté de Sulpice, le demanda à saint Austrégisile pour le faire aumônier de sa cour, ou plutôt abbé de la chapelle du roi, c'est-à-dire supérieur d'une communauté de clercs ou de moines que les rois entretenaient dans leur propre palais pour y chanter l'office divin, et qu'ils menaient à leur suite dans leurs expéditions et leurs voyages. Sulpice parut sur cette mer du monde continuellement agitée, ferme en sa piété, uniforme en sa vie, immobile en sa vertu, comme un rocher au milieu des vagues. Il ne retint pour sa subsistance et pour celle de sa petite communauté que le tiers des appointements qu'il recevait du roi, et donnait le reste aux pauvres. Il fit tant par ses discours et ses actions, qu'il introduisit à la cour des vertus étrangères à ce milieu : l'humilité, l'abstinence, la charité, l'oubli des injures. En ce temps, le roi tomba si dangereusement malade que chacun désespérait de sa santé. La reine était la seule qui n'eût point perdu courage : elle conjura le saint prêtre de se mettre en prières pour le salut de son époux. Il le fit et passa cinq jours sans manger, sans dormir et sans interrompre son oraison. La maladie du roi augmentant toujours, on pressa Sulpice de prendre au moins quelque nourriture ; on lui représenta qu'il se tuait inutilement, parce que le roi allait expirer. Il déclara sans hésiter que celui qu'on croyait mort serait en état de manger le septième jour, et qu'alors il mangerait avec lui : ce qui s'accomplit à l'admiration universelle.
Peu de temps après (624), saint Austrégisile étant mort, il se forma de grandes brigues pour l'archevêché de Bourges. Mais les personnes de piété qui étaient dans la ville députèrent secrètement vers la reine Sichilde, pour la prier d'exclure les ambitieux et les simoniaques et de leur donner pour pasteur le saint homme Sulpice. La reine y employa toute son influence, et le roi agréa cette requête de l'Église de Bourges. Et aussitôt Dieu, le souverain maître des cœurs, réunit ceux qui étaient divisés, de sorte que l'élection de Sulpice fut unanime.
Le Saint se voyant élevé à cette éminente dignité, la prit bien plutôt pour une charge que pour un honneur ; c'est pourquoi, ne relâchant rien de ses pratiques ordinaires, il accrut, au contraire, ses jeûnes et ses aumônes ; et afin d'employer moins de temps au sommeil, il ne prenait son repos que sur une simple paillasse couverte d'un cilice.
Dieu bénit les travaux qu'il entreprit pour s'acquitter dignement des fonctions de sa charge ; il extirpa absolument le judaïsme de la ville de Bourges en convertissant et baptisant presque tous les Juifs qui y étaient établis. Par ses prédications ferventes, il fit encore que plusieurs d'entre les chrétiens renoncèrent aux vanités du monde, afin de se mettre sous l'étendard de la croix et d'embrasser une vie pénitente.
En 625, il se trouva au grand concile de Reims, où il occupa une des premières places entre plusieurs autres métropolitains qui y assistèrent. Dans sa province, il en tint aussi quelques-uns : il ne nous reste aucun des règlements qui y furent dressés.
Dieu augmenta le pouvoir qu'il avait déjà de faire des miracles ; il a rendu la vue à des aveugles, l'ouïe à des sourds, l'usage libre des bras et des jambes à des paralytiques, celui de la parole à des muets, et même la vie à deux morts, dont l'un avait succombé aux angoisses de la faim, et l'autre avait été submergé dans la rivière d'Auron, qui tombe dans le Cher et de là dans la Loire. Je passe sous silence plusieurs autres merveilles que Dieu a opérées par les mérites notre Saint, comme d'avoir éteint trois incendies par le seul signe de la croix, et d'avoir soutenu un arbre d'une prodigieuse grosseur qui allait écraser un jeune homme par sa chute. Mais je ne saurais taire celui qui, de tous, a été le plus utile : le roi Dagobert, à la sollicitation d'un de ses courtisans, ayant mis un impôt trop lourd sur le peuple de Bourges, Sulpice fit tant par ses prières que le roi révoqua son édit, et comme ce courtisan persistait toujours en sa malice contre l'intention du roi, Dieu le punit d'une mort soudaine.
Il existait dans la rivière d'Yèvre, auprès de Vierzon, un gouffre redoutable auquel se rattachait les plus lugubres souvenirs. On racontait avec terreur que les païens l'avaient jadis considéré comme sacré, qu'après la chute des faux dieux le diable s'y était établi en haine des chrétiens, pour guetter les passants et les entraîner dans l'abîme. Sulpice vint en grande pompe sur les bords de la rivière, jeta un peu d'huile sainte et de chrême dans les eaux qu'il bénit, et, depuis ce moment, on put traverser ce lieu, et même y pêcher sans péril.
« Cependant », ajoute un historien moderne, « le gouffre, ou, comme on le nomme en langage populaire, le Gour de l'Yèvre, a continué jusqu'à nos jours à être l'objet de merveilleuses traditions. On prétend que personne n'en a jamais pu trouver le fond, que les eaux y bouillonnaient à toutes les fêtes de la Vierge ; que ces jours-là on entendait sonner des cloches dans la rivière même ; que les poissons, en y passant, s'arrêtaient et revenaient de manière à décrire une croix. On dit encore qu'un hardi plongeur, nommé Perlas, a vu au fond de l'eau une belle église pleine de grandes richesses, et qu'il en a rapporté une petite cloche et une image de la Vierge, toutes deux placées, à Vierzon, dans une chapelle qui fut construite exprès. Enfin c'est au même lieu qu'en 1828, pendant les travaux du canal du Berri, on a découvert, enfoui dans le sable, les squelettes d'un cavalier et d'un cheval, quelques parties d'armure, et, à la hauteur de la ceinture, de nombreuses pièces anglaises d'Édouard III. C'était probablement un cavalier de l'armée du prince Noir, qui avait péri en cet endroit ».
Cependant, Sulpice, après dix-sept ans d'épiscopat, se sentait pressé par la caducité de l'âge et par le désir de s'occuper de sa sanctification d'une manière plus spéciale ; il supplia le roi de lui permettre de prendre un coadjuteur : ce fut un saint ecclésiastique nommé Ulfolend, sur qui il se déchargea d'une partie de son fardeau, afin d'avoir plus de loisir pour vaquer aux affaires de son salut. Il n'était rien de si humble que lui, ni, suivant l'étymologie de son nom, de si débonnaire et de si facile à pardonner les offenses. Un méchant étant venu pour le voler, tomba dans une fosse très-profonde, où il se trouva accablé sous des ruines ; il était tenu pour mort ; mais enfin il en fut retiré et demanda pardon au Saint ; cet homme admirable, non-seulement lui remit son offense, mais, de plus, lui donna de quoi subvenir à ses besoins, afin qu'il ne se laissât plus aller à ces extrémités. Un de ses clercs, étant sorti sans congé, fut arrêté toute la nuit par une force divine et ainsi contraint de se venir prosterner aux pieds de son évêque ; le saint prélat lui accorda aisément le pardon qu'il demandait.
Quoiqu'il fût primat de toute l'Aquitaine, néanmoins, il chérissait tellement la pauvreté, qu'il usa toujours à sa table de vaisselle de bois et de terre ; ce qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de se montrer magnifique dans la fondation des églises et des monastères.
Parmi les fondations religieuses dues à Sulpice le Pieux, il faut citer d'abord le monastère de la Nef, bâti dans un faubourg de la ville de Bourges, entre l'Yèvre et l'Auron, près d'une station de bateau, d'où lui vint son premier nom de Nef ou navire, échangé plus tard contre celui de son fondateur.
C'était dans cette paisible retraite, consacrée à la Vierge, que l'illustre évêque venait se délasser de ses travaux et du poids des ans qui commençaient à le gagner, en compagnie des frères dont il était l'ami en même temps que le chef. Plus tard, vers le milieu du IXe siècle, sous la direction de l'abbé Ébrard, le service des bacs ayant été remplacé par des ponts jetés sur l'Yèvre et l'Auron de la main des moines eux-mêmes, un diplôme attribué à l'un des fils de Louis le Débonnaire, Pépin II ou Charles le Chauve, gratifia le couvent non-seulement des droits de tonlieu perçus sur les nouvelles voies, mais encore à toutes les portes de la ville.
La tradition attribue encore à l'ardente charité de Sulpice le Débonnaire l'établissement de l'hospice qui porta son nom, et qui exista jusqu'au xvie siècle au-dessous de l'église cathédrale, presque en face de celle de Saint-Ursin. Sur la porte d'entrée de cette Maison-Dieu on lisait cette belle inscription, qui semble un dernier soupir échappé de l'âme tendre de son fondateur :
| DEUM TIME. | Crains Dieu. | | PAUPERES SUSTINE. | Nourris les pauvres. | | MEMENTO FINIS. | Souviens-toi de ta fin. |
Enfin, après tant de miracles et de bonnes œuvres, et lorsqu'il eut consumé tout son corps par les veilles, les jeûnes, la prière et d'autres austérités, il partit de ce monde, encore plus chargé de mérites que d'années, quoique extrêmement vieux, le 17 janvier, l'an de Notre-Seigneur 644 ou au plus tard en 647.
4° En sa qualité d'aumônier militaire dans les armées de Clotaire II, il a été représenté au milieu de gens de guerre et pourrait être adopté pour patron, soit par les aumôniers, soit par les soldats ; 2° auprès du lit de Clotaire qu'il guérit, ou sollicitant de Dagobert Ier l'abrogation d'un impôt injuste ; 3° prêchant et tenant à la main un écriteau qui contient ces paroles de saint Paul : « Quand nous avons le nécessaire pour notre nourriture et notre vêtement, estimons que c'est bien assez » ; il aimait à répéter ce texte de l'Écriture et l'appliquait du reste dans sa conduite.
## RELIQUES DE SAINT SULPICE.
Le corps de saint Sulpice fut porté solennellement dans l'église qu'il avait fait bâtir hors de la ville, où était auparavant une chapelle dite Notre-Dame de la Nef, ou du Navire, à cause de sa situation dans un lieu propre aux stations des navires, au nord de la ville, entre les rivières d'Yèvre et d'Auron.
Symbole de l'ardente dévotion qui s'attachait à la mémoire de Sulpice le Pieux, une belle lampe, soigneusement entretenue, ne cessait de brûler jour et nuit au-dessus de son tombeau. Cependant, un soir, tandis qu'on chantait les Vêpres, la flamme de cette lampe s'éteignit tout à coup comme si elle eût manqué d'aliment. Aussitôt un brillant éclair, pénétrant à travers les vitres, la ralluma, au grand étonnement des assistants, et, depuis ce temps, les gouttes d'huile qui en découlaient sur le marbre conservèrent une vertu miraculeuse dont s'empressèrent de profiter les malades de toute sorte et de tout pays. Sans parler des prodiges journaliers qui rendaient la vue aux aveugles, la parole aux morts, l'ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, la paix aux démoniaques, relevons quelques faits plus particulièrement mis en relief par la légende.
La renommée de la lampe de saint Sulpice se répandit au loin.
Une illustre dame de la Haute-Germanie, aveugle de naissance, s'était rendue, à grands frais et à travers mille dangers, au monastère de la Nef, avec l'espoir d'y obtenir sa guérison. Cependant, malgré les prières et ses larmes, elle restait, depuis plusieurs jours, étendue sur le pavé, devant le tombeau du saint confesseur, sans que ses yeux s'ouvrirent à la lumière. Dans sa douleur et son impatience, elle se met à demander à grands cris quelque relique, qu'il lui soit permis d'emporter et qui la guérisse peut-être avec le temps. Etourdi de ses clameurs, un maçon, travaillant à l'intérieur de l'église, lui dit par dérision :
— Pourquoi tant de bruit ? Tendez votre tablier, je vais vous donner un peu des reliques que nous avons ?
Puis, prenant du mortier avec sa truelle, il le jette dans le tablier de la pauvre dame qui, pleine de foi, s'en frotte les yeux et recouvre immédiatement la vue. Après avoir loué Dieu et saint Sulpice, la noble germaine voulut emporter, comme une vraie relique, le mortier miraculeux, et, de retour en son pays, fit construire un monastère, qu'elle nomma Saint-Sulpice-du-Mortier, et qui devint à son tour célèbre et fécond en prodiges.
L'église de la Nef n'existe plus aujourd'hui ; les reliques qu'elle possédait ont été brûlées en 1793. L'église paroissiale de Saint-Sulpice, à Paris, dans laquelle on vénérait autrefois un os du bras de notre Saint, l'a aussi perdu pendant la Révolution française, et n'a plus maintenant que quelques parcelles des ossements de son patron. La ville de Vatan, en Berri, possède de saint Sulpice un petit os de dix centimètres de longueur, qui a été donné au chapitre de Vatan le 27 janvier 1757, par les religieux de Saint-Sulpice de Bourges.
Dans le Nivernais et l'Auxerrois, la fête de ce Saint se célèbre généralement le 27 août, à cause d'une translation de ses reliques qui a eu lieu à cette époque, d'après l'éditeur des Fastes de l'église d'Auxerre.
« Une grande partie du chef de saint Sulpice, évêque de Bourges, est aujourd'hui conservée à l'église paroissiale de Montreuil-sur-Mer avec une plaque d'argent où se trouve cette inscription gothique. *Hic facit recondi caput sancti Supplici* : *archiepi Bituricensis Duo Margorita Descofen abbissa huf. Ecole anno Dai millesimo quinquentesimo vicemimo sexio*. Marguerite d'Escouflan, vingt-neuvième abbesse de Sainte-Austreberte, avait obtenu cette relique de Mathilde, comtesse de Boulogne qui, elle-même, l'avait reçue de son fils, Robert de Genève, évêque de Thérouanne et plus tard pape, sous le nom de Clément VII. Le reliquaire date de l'an 1426. L'église de Villefranche-de-Conflent (Pyrénées orientales), prétendait posséder le crâne de saint Sulpice ».
M. Badie, curé de Villefranche, à qui nous avions demandé si son Église possédait encore la précieuse relique de saint Sulpice, nous a fait, en date du 23 août 1871, la réponse suivante :
« Il me serait bien doux et agréable de pouvoir répondre à votre lettre d'une manière satisfaisante. Mais, hélas ! je suis sans données et renseignements sur ce qui fait l'objet de vos demandes. Voici seulement ce que je puis vous dire. La grande relique que possédait, il y a quelques années encore, l'église de Villefranche, a été égarée sous mon prédécesseur ou ne sait comment, et toutes mes recherches ont été jusqu'ici inutiles. D'après une copie d'enquête que je possède dans les archives de l'église, elle avait été reconnue authentique par Mgr de Laporte, évêque de Carcassonne et de Perpignan. C'était un os considérable, et ce qui me le fait croire, c'est que la même copie d'enquête ou plutôt de l'ordonnance de l'évêque qui suit l'enquête porte de la permission donnée au curé de la paroisse de détacher un fragment de la grande relique pour le placer ou mieux encore pour l'incruster dans la tête de la statue de saint Sulpice, fragment qui existe encore et qu'on voit être un os.
« Comment la grande relique est-elle parvenue à l'église de Villefranche ? je l'ignore. Les archives de l'Église de la paroisse gardent là-dessus le plus profond silence. Ce que je puis vous dire seulement, c'est que, jusqu'à la Révolution, Villefranche jouissait d'une importance qu'il n'a pas maintenant. Ainsi il ne possède maintenant qu'un prêtre, tandis que jadis il avait une collégiale. Tout me porte à croire que la relique en question est de saint Sulpice le Pieux ».
Nous avons voulu rapporter cette lettre tout entière afin que nos lecteurs déduisent avec nous un pasteur chargé de la garde d'une église, qui a poussé l'incurie jusqu'à laisser disparaître une relique insigne sans que l'on sache ce qu'elle est devenue.
Cette vie est tirée d'un auteur presque contemporain, reproduit par Surina et Bollandus, et des notes qu'a bien voulu nous communiquer M. Callian, vicaire général de Bourges.
## SAINT GENOU, ÉVÊQUE DE CAHORS.
Événements marquants
- Naissance en 251 sous l'empire de Dèce
- Vente de ses biens et entrée en solitude vers l'âge de 20 ans
- Retraite de vingt ans dans un vieux château au-delà du Nil
- Fondation de plusieurs monastères dans le désert
- Voyage à Alexandrie en 311 pour soutenir les martyrs
- Retraite finale au mont Colzim près de la mer Rouge
- Dispute contre les philosophes et lutte contre l'arianisme à Alexandrie
- Mort à l'âge de 105 ans
Miracles
- Victoires sur les apparitions démoniaques (lions, serpents, spectres)
- Guérison de possédés et de malades par son seul nom
- Vision de l'ascension des âmes et des pièges du démon sur terre
- Obéissance des bêtes sauvages ravageant son jardin
- Apparition d'un ange lui enseignant à tresser des nattes
Citations
Nul ne saurait se flatter d'entrer dans le royaume des cieux sans avoir passé par la tentation.
Le Seigneur est mon aide, et je me moquerai de mes ennemis
La nature est pour moi un livre qui me tient lieu de tous les autres.