Saint Arsène de Rome (le Grand)
Diacre, Confesseur et Solitaire
Résumé
Ancien précepteur des fils de l'empereur Théodose à Constantinople, Arsène quitte la cour pour le désert d'Égypte après avoir entendu une voix divine. Il devient l'un des plus illustres Pères du désert, célèbre pour son humilité radicale, son silence absolu et son don continuel des larmes. Il meurt presque centenaire après une vie de solitude et de prière pure.
Biographie
SAINT ARSÈNE DE ROME, DIACRE ET CONFESSEUR,
SOLITAIRE AU DÉSERT DE SCÉTÉ, EN ÉGYPTE
Que pouvons-nous dire à la gloire de saint Arsène qui ne soit au-dessous de ses mérites ? Sa vertu fut si éminente qu'elle l'égala en quelque manière aux anges, et qu'il est très-peu de solitaires qui soient arrivés comme lui à un si haut degré de perfection.
S. Théodore Studite, Éloge de saint Arsène.
Saint Arsène était Romain, d'une famille distinguée également par sa noblesse et par son opulence. On lui donna une éducation conforme à la grandeur de sa naissance, et nous pouvons ajouter qu'il la surpassa par les excellentes dispositions de son esprit et par son application à le cultiver ; ce qui le rendit un des plus savants hommes d'Italie, tant dans les langues grecque et latine que dans les autres sciences.
Sa réputation vola jusqu'à l'empereur Théodose le Grand, qui, voulant pourvoir à l'éducation de ses enfants, l'appela à Constantinople pour lui en confier la conduite. Le choix d'un si grand prince ne pouvait tomber que sur un des plus illustres personnages de l'empire : ce qui n'est pas un médiocre sujet d'éloge pour saint Arsène ; mais il en était si digne, que si ce choix lui fit honneur, il n'en fit pas moins au juste discernement de Théodose.
Son arrivée à la cour impériale paraît dater de l'an 383. Il avait vingt-neuf ans ; de sorte qu'il peut être né vers l'an 334. Arcade, premier fils de l'empereur, n'avait que six ans lorsqu'il y vint, et Honorius, son frère, n'était pas encore né. Il ne vint au monde que l'année suivante, et ce ne fut qu'à sa huitième année qu'Arsène fut chargé de sa conduite, ayant auparavant celle d'Arcade. Le titre de père des empereurs, que les solitaires lui donnèrent dans la suite, montre assez en quelle considération il était à la cour. Saint Théodore Studite, qui le lui donne aussi, dit qu'il tenait le premier rang après le prince, et cela paraît autoriser ce que dit Métaphraste, que l'empereur le mit au rang des sénateurs et l'honora du titre de patrice.
Quoi qu'il en soit, Arsène, soit pour soutenir sa dignité, soit qu'il aimât naturellement le faste, faisait à la cour une figure brillante. Il était le plus richement vêtu et le plus superbement meublé. Il faisait grand usage de parfums, et avait à son service mille domestiques tous habillés de riches étoffes. Dieu, qui l'appelait dans sa miséricorde à des grandeurs plus solides, ne permit pas que celles de la terre l'éblouissent si fort, qu'il n'en reconnût le faux éclat. Arsène rentrant quelquefois au dedans de lui-même par de salutaires retours, sentait que son élévation et ses richesses n'étaient que des biens passagers qu'on est forcé de quitter avec la vie, après quoi il n'y a que nos œuvres qui nous restent. Il le sentait, et la grâce qui agissait en son cœur y imprimait aussi, avec ces réflexions, une vive crainte de perdre
son âme. De temps en temps il se jetait aux pieds de Dieu, et répandant devant lui ses larmes et ses prières, il lui demandait avec sincérité qu'il lui fît connaître ce qu'il devait faire pour se sauver. Enfin sa persévérance dans cette demande lui obtint de Dieu une grâce qu'on peut regarder comme l'époque saillante de sa vocation à la sublime perfection où il s'éleva depuis.
Priant donc un jour à son ordinaire et réitérant la même demande avec larmes, il entendit une voix qui lui dit : « Arsène, fuis la compagnie des hommes, et tu te sauveras ». Soit que cette voix frappât extérieurement ses oreilles, soit qu'elle ne se fît entendre qu'au fond de son cœur, elle ne fut pas moins distincte et n'opéra pas moins son effet. Ce grand homme, dont le cœur était déjà, comme dit saint Théodore, préparé au sacrifice par la crainte du Seigneur, ne différa plus après cet oracle, et, méprisant toutes les frivoles grandeurs de la terre, il s'embarqua secrètement sur un vaisseau qui faisait voile pour Alexandrie, d'où il passa au désert de Scété pour embrasser la vie solitaire.
Il avait alors quarante ans ; ce pouvait être l'an 394. Il se rendit de suite à l'église des solitaires, et s'adressant à eux, il leur dit avec beaucoup de modestie : « Je vous supplie de me recevoir au nombre des moines, et de me montrer la voie que je dois suivre pour être sauvé ». Il ne leur fut pas difficile de comprendre, à son air et à son langage, qu'il était un personnage de grande considération. Ils le questionnèrent beaucoup pour savoir d'où il venait, et ce qu'il faisait dans le monde. Mais il tâchait de s'en défendre, alléguant seulement qu'il était un étranger qui ne cherchait qu'à assurer son salut. Enfin, voyant que tout ce qu'il disait pour cacher son rang et sa condition ne changeait rien dans le jugement qu'ils avaient d'abord porté de sa personne, il leur fit la confidence qu'ils désiraient, espérant les engager par là plus efficacement à le servir dans sa sainte entreprise.
Ils ne furent pas peu embarrassés pour savoir auquel des solitaires de ce désert ils l'adresseraient pour le former aux vertus monastiques. Il n'était pas aisé de trouver un maître à celui qui l'avait été des enfants du maître du monde ; mais après s'être consultés entre eux, ils jetèrent les yeux sur le vénérable Jean le Nain et le conduisirent à sa cellule.
Ce célèbre solitaire ayant appris d'eux en particulier le sujet qui les amenait et les qualités d'Arsène, ne déclara pas d'abord ce qu'il en pensait ; mais l'heure de None étant venue, il leur dit : « Si vous voulez, mes frères, nous devancerons le temps du repas (car les solitaires ne mangeaient qu'à l'heure de Sexte), et quant au reste, que la volonté de Dieu s'accomplisse ». Il dressa en même temps la table, s'assit avec eux, et laissa Arsène debout, sans même faire semblant de prendre garde à lui. Tandis qu'il se tenait dans cette humiliante position, Jean le Nain prit un pain qui était sur la table, le jeta au milieu de la cellule, et le regardant avec un air d'indifférence, il lui dit : « Mangez, si vous voulez ». Aussitôt Arsène se dirigea vers l'endroit où il le lui avait jeté, le ramassa et le mangea ensuite. Une si rare docilité fit comprendre au vénérable Jean le Nain la solidité de sa vocation. Il n'en demanda pas d'autre preuve, et dit aux religieux : « Vous pouvez, mes frères, vous en aller avec la bénédiction du Seigneur. Priez pour nous. Je vous assure que celui-ci est propre pour la vie religieuse ».
Ces solitaires demandèrent ensuite à Arsène ce qu'il avait pensé de la manière dont Jean le Nain l'avait traité ; et il leur répondit qu'il s'était considéré comme un chien, et qu'il avait, dans la même idée, mangé le pain qu'il lui avait jeté à terre : ce qui les édifia beaucoup. Il n'eut pas besoin, après un si heureux commencement, de demeurer longtemps disciple pour être formé dans les devoirs de son nouvel état. Son maître eut la consolation de le voir faire, sous sa conduite, des progrès si rapides dans la perfection, qu'il surpassait même les plus anciens du désert dans la constance à supporter les travaux de la pénitence, et dans la patience et le courage à soutenir les combats des passions et du démon ; en sorte que, comme dans le monde il s'était distingué par sa science et par son faste, il se distinguait encore plus dans la religion par son humilité et par sa mortification. Cela fit que son père spirituel, reconnaissant l'attrait de sa grâce, qui était pour la vie entièrement retirée, ne le retint pas davantage auprès de lui et lui permit de demeurer seul.
Ce fut alors que, se trouvant dans une pleine liberté de se livrer à toute l'étendue de sa ferveur, il pria encore Notre-Seigneur de lui faire connaître ce qu'il devait faire pour arriver à la sainteté, et il entendit de nouveau une voix qui lui dit : « Arsène, fuis les hommes, garde le silence et demeure dans le repos : ce sont là les premiers fondements que tu dois jeter pour élever l'édifice de ton salut ». Saint Théodore dit qu'ayant reçu cette divine leçon, il commença dès lors, plus que jamais, à porter toutes ses affections vers le ciel. Son corps était, à la vérité, sur la terre, mais la conversation familière de son cœur n'était plus qu'avec les esprits bien heureux. Cette leçon si excellente lui servit de règle de conduite pour toute la vie. Il ne cessa jamais de s'en faire l'application, et rien ne paraît plus merveilleux en lui, que le soin qu'il prit de la mettre en pratique ; ce qui l'a rendu un objet d'admiration à toute l'antiquité.
Il s'avança dans le désert, à treize lieues, loin de l'église de Scété, pour mieux s'éloigner du commerce des hommes. Il se renferma si rigoureusement dans sa cellule, qu'il aimait mieux, lorsqu'il avait besoin de quelque chose, se servir du ministère de ses disciples, que de sortir pour l'aller quérir lui-même. Il ne recevait qu'à regret ceux qui venaient le visiter, et tâchait, autant qu'il le pouvait, de se dispenser de les recevoir. Théophile, patriarche d'Alexandrie, l'alla voir avec un officier et quelques autres personnages, et le pria de dire un mot d'édification. Il fut quelque temps sans répondre, et prenant ensuite la parole, il leur parla ainsi : « Si je vous dis quelque chose, l'observerez-vous ? » Ils répondirent tous qu'ils y étaient disposés ; et il ajouta : « Eh bien donc, en quelque endroit que vous appreniez que soit Arsène, ne l'y venez plus chercher ».
Ce patriarche n'osait depuis interrompre sa retraite ; mais comme il y avait trop à profiter, seulement en le voyant, il ne put se déterminer tout à fait à n'y plus aller. Voulant donc le visiter une autre fois, il envoya demander auparavant s'il lui ouvrirait sa porte. Arsène reconnaissait trop ce qu'il devait à un évêque pour la lui refuser : il répondit au député qu'il la lui ouvrirait s'il venait ; et il ajouta en même temps, qu'en le recevant il serait obligé de recevoir les autres, ce qui le forcerait enfin de quitter le lieu de sa retraite et d'en chercher ailleurs un autre où il fût moins détourné. Cela étant rapporté à Théophile, il dit qu'il aimait mieux se priver de le voir, que de l'obliger par là d'abandonner sa cellule.
Il semble que plus il voulait se cacher, plus cela inspirait aux autres le désir de le venir voir, pour profiter auprès de lui ; mais, toujours attentif à pratiquer la leçon qu'il avait reçue du ciel, il était ferme à ne recevoir des visites que celles où il pouvait profiter pour lui-même, ou qu'il connaissait que Dieu avait pour agréables. Un solitaire vint frapper à sa cellule, et le Saint, croyant que c'était son disciple, lui ouvrit aussitôt ; mais, voyant que ce n'était pas lui, il se jeta le visage contre terre et dit à ce solitaire, qui le priait de se relever, qu'il ne le ferait qu'après qu'il se fût retiré : ce qu'il fit. Il arriva aussi que d'autres solitaires, étant partis d'Alexandrie afin d'aller acheter du lin en Thébaïde, pour leurs ouvrages, passèrent dans le voisinage de sa cellule et se dirent entre eux : « Puisque nous avons l'occasion favorable de voir l'abbé Arsène, il en faut profiter », et ils coururent à sa cellule. Son disciple s'enquit d'eux du sujet de leur arrivée, et le lui rapporta. Mais il lui dit : « Exercez l'hospitalité envers eux, et dites-leur de m'excuser si je ne les vois pas, et laissez-moi contempler le ciel ».
Étant obligé une autre fois de recevoir d'autres solitaires, ils le prièrent de leur dire quelque chose d'édifiant sur ceux qui, comme lui, aimaient tant à être seuls et ne recevaient qu'avec grand'peine la visite des autres. « Tant qu'une fille », leur répondit-il, « demeure renfermée dans la maison de son père, on en a une grande estime ; mais si elle se produit au dehors, on cesse de la considérer comme on faisait auparavant. Il en est de même des choses de l'âme : si on les expose à tout le monde, chacun en juge à sa fantaisie, et la plupart n'en font point de cas ».
Dieu fit voir dans une rencontre, d'une manière bien marquée, que la conduite d'Arsène était dirigée par son Esprit-Saint. Un solitaire attiré par sa réputation, vint expressément à Scété pour le voir, et pria quelques frères, qui desservaient l'église de ce désert, de le conduire à sa cellule. Ils l'invitèrent à se reposer et à prendre auparavant quelque nourriture, parce que la cellule était fort écartée ; mais il protesta qu'il ne mangerait point qu'il n'eût eu le bonheur de le voir ; sur quoi l'un d'entre eux s'offrit de l'y mener. Y étant entrés, ils le saluèrent avec respect, firent oraison et s'assirent avec lui, espérant qu'il leur donnerait quelque avis salutaire ; mais il se tint toujours dans un profond silence. Après qu'ils eurent attendu quelque temps ainsi, le solitaire qui avait amené l'étranger dit : « Je m'en vais vous laisser en liberté », pensant qu'Arsène lui parlerait plus facilement seul à seul ; mais l'étranger, étonné de son silence, ne voulut pas rester davantage et dit à son guide qu'il s'en allait aussi avec lui. Lorsqu'ils furent sortis de la cellule, il lui dit : « Menez-moi, je vous prie, chez l'abbé Moïse ». C'était ce fameux solitaire qui avait été, avant sa conversion, chef d'une bande de voleurs. Celui-ci les reçut bien différemment de saint Arsène ; car il leur témoigna beaucoup de charité, et leur donna à manger. Lorsqu'ils se furent retirés, le solitaire qui avait conduit l'autre lui dit : « Vous avez donc vu ces deux grands personnages ; dites-moi à présent lequel des deux vous estimez davantage ? » — « C'est », répondit-il, « celui qui nous a si bien reçus et qui nous a si bien traités ». Ceci ayant été rapporté aux autres solitaires, un ancien se mit en prières et demanda au Seigneur qu'il lui fît connaître pourquoi Arsène, par l'amour qu'il lui portait, fuyait avec tant de soin la compagnie des hommes, au lieu que, par un effet du même amour, Moïse recevait si bien tout le monde. Sur quoi étant tombé en extase, Dieu lui fit voir deux bateaux qui voguaient sur le Nil, dans l'un desquels était l'abbé Arsène, conduit par le Saint-Esprit, en grand repos et en grand silence ; et dans l'autre était l'abbé Moïse, conduit par les anges de Dieu, qui lui remplissaient la bouche de miel.
Une des raisons pour lesquelles il évitait l'entretien des autres, est qu'il craignait toujours d'y commettre quelque faute. C'est ce qui lui faisait dire
qu'il s'était repenti souvent d'avoir parlé, mais qu'il ne s'était jamais repenti de s'être tu. Admirable instruction, bien propre à nous faire entendre combien il est difficile de parler sans blesser la conscience, et combien le silence est propre à la conserver dans sa pureté. Aussi l'excellent auteur du livre de l'Imitation de Jésus-Christ n'a pas manqué de la recueillir, comme une des plus importantes qu'on puisse donner à ceux qui aspirent à la vie intérieure.
L'abbé Daniel, qui pouvait parler de lui en témoin oculaire, ayant eu le bonheur d'être son disciple, dit que, lorsqu'il était dans l'église, il se tenait derrière un pilier, soit pour n'être pas distrait par les objets extérieurs, soit afin que personne ne vît son visage, qui, en effet, paraissait comme celui d'un ange.
Autant ce grand Saint était fidèle à garder le silence et la retraite, autant aussi goûtait-il la douceur de la vie recueillie, et avait-il d'attrait pour la prière et pour l'oraison. On peut dire qu'il en faisait ses délices ; et là, son cœur, dégagé de toutes les choses sensibles, s'élevait vers Dieu avec une ardeur admirable, pour se perdre en quelque façon dans son sein par la sublimité de sa contemplation. Un frère, à qui Dieu faisait connaître quelquefois les merveilles de sa miséricorde dans ceux qu'il favorisait plus particulièrement de ses précieux dons, vint à sa cellule, et regardant par la fenêtre, il vit le Saint comme s'il eût été tout en feu. C'était l'ardeur dont son âme était saintement embrasée dans l'oraison, que Dieu voulait lui manifester par ce prodige. Il frappa ensuite à la porte, et le Saint ayant ouvert et le voyant tout étonné, il lui demanda s'il y avait longtemps qu'il frappait et s'il avait vu quelque chose ; après quoi il l'entretint quelques moments et le renvoya.
Il passait les nuits entières dans l'exercice de l'oraison ; et l'abbé Daniel racontait que les samedis, le soleil se couchant derrière lui, lorsqu'il priait la face tournée à l'Orient et les mains étendues vers le ciel, il continuait à prier dans cette situation, jusqu'à ce que cet astre, se levant le lendemain, lui frappât les yeux de ses rayons, et qu'alors il s'asseyait pour prendre un peu de repos.
Il disait qu'un religieux qui voulait tout de bon connaître ses passions et y réussir efficacement, devait se contenter de dormir une heure par jour. Le démon ne laissait pourtant pas de le tenter là-dessus, comme sur d'autres sujets. Il s'en plaignit même une fois à ses disciples Alexandre et Zoïle, et les pria de passer la nuit avec lui pour observer s'il ne se laissait pas vaincre par le sommeil. Ils le firent et aperçurent seulement que le matin, au point du jour, il avait fermé les yeux et respiré trois ou quatre fois, en sorte qu'ils ne purent pas comprendre s'il avait véritablement sommeillé.
Comme il ne souffrait rien dans son intérieur qui le détournât de l'esprit de prière et empêchât son cœur de s'élever à Dieu avec liberté, aussi craignait-il d'être détourné au dehors, par le moindre bruit, de l'attention à la présence de Dieu, surtout au temps de l'oraison. S'étant trouvé avec d'autres solitaires dans un endroit auprès duquel il y avait quantité de roseaux, il entendit du bruit, et demanda aux autres ce que c'était. Ils lui dirent que c'était le vent qui soufflait dans des roseaux. « Je m'étonne », leur répondit-il, « que vous puissiez vous accoutumer à ce bruit ; car si un solitaire demeure assis dans un véritable repos, le chant même d'un oiseau troublera un peu la paix et la tranquillité de son cœur ».
Ce n'était pas seulement par amour pour la retraite que saint Arsène aimait si fort le silence ; il le gardait encore pour se dérober plus souvent
aux pièges de la vanité. Il est dit, dans les Vies des Pères, de lui et de Théodore de Pherme, qu'ils détestaient souverainement la vaine gloire, et que c'était par cette raison qu'Arsène fuyait les occasions de parler, et que Théodore ne le faisait qu'en souffrant une extrême violence, comme si on l'avait percé avec un poignard. Par ce principe d'humilité il ne dédaignait pas de prendre conseil des autres, tandis qu'il était si bien en état d'en donner lui-même par l'éminence de sa science, et surtout de son expérience dans les dons de Dieu. Il alla consulter un jour saint Pemen au sujet de son disciple, qu'il lui amena, sur ce qu'il témoignait toujours un plaisir sensible de l'entendre parler des choses de Dieu ; et saint Pemen lui répondit qu'il s'attachât principalement à l'instruire par ses exemples, plutôt que par ses discours.
Saint Théodore Studite rapporte aussi que ce grand Saint, communiquant ses pensées à un solitaire d'Égypte fort avancé en âge, mais peu instruit des lettres humaines, un autre qui s'y rencontra lui dit ensuite : « Abbé Arsène, comment, étant aussi profond que vous l'êtes dans les sciences grecques et latines, consultez-vous ce bon vieillard rustique et ignorant ? » À quoi il répondit : « Il est vrai que je suis assez versé dans les sciences dont vous parlez ; mais je ne suis pas encore parvenu à savoir l'alphabet de ce vieillard, que vous regardez comme un rustique ». Sur quoi saint Théodore fait cette belle réflexion : « Ce saint homme », dit-il, « voulait nous donner à entendre, par là, que si nous ne nous étudions, par une sincère humilité, à apprendre cet alphabet, préférablement à toute autre science, eussions-nous acquis d'ailleurs de sublimes connaissances, nous ne serons, dans la vérité, que des rustiques et des ignorants ».
Saint Arsène, également distingué par le poste éminent qu'il avait occupé à la cour et par l'éclat des vertus dont il brillait dans son désert, méritait d'être souverainement respecté de tous les solitaires, et il l'était aussi ; mais son humilité ne pouvait le souffrir et ne voulait aucune distinction. Cela parut surtout dans l'occasion que nous allons dire. Quelques personnes apportèrent des figues sèches pour les distribuer aux solitaires de Scété ; mais, comme il y en avait peu, les Pères qui en firent la distribution n'osèrent, par respect, lui en envoyer, craignant que ce ne fût lui faire une injure plutôt qu'un présent, de lui donner si peu de chose. Il le sut, et ne voulut point aller à l'église comme il faisait auparavant, disant aux Pères : « Vous m'avez donc excommunié, en ne me faisant point part des largesses que Dieu nous a faites, parce qu'en effet je n'en suis pas digne ? » Sur quoi le prêtre lui en porta, et l'emmena ensuite à l'église fort satisfait ; ce qui fut pour les solitaires, qui admirèrent son humilité, un grand sujet d'édification.
On peut regarder aussi l'extrême pauvreté à laquelle il s'était réduit, comme un effet de son humilité autant que du dégagement de son cœur. On disait de lui que, comme il n'y avait personne à la cour, lorsqu'il y était, qui fût vêtu plus magnifiquement, aussi il n'y avait point, dans tout le désert de Scété, de solitaire qui eût une plus mauvaise robe. Étant tombé malade, il se trouva en si grande nécessité, qu'ayant besoin de quelque linge, il n'eut pas de quoi l'acheter, quoiqu'il ne fallût que peu d'argent. Il le reçut en aumône, et dit ensuite : « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, de ce que vous m'avez rendu digne d'avoir besoin de recevoir l'aumône en votre nom ».
Saint Théodore Studite et l'abbé Daniel disaient de notre Saint, qu'un officier de l'empereur lui ayant apporté le testament qu'un de ses parents,
de l'ordre des sénateurs, avait fait en sa faveur, par lequel il lui laissait une très-riche succession, il voulut d'abord le déchirer, afin qu'il n'en fût plus parlé; mais l'officier se jeta à ses pieds et le pria de n'en rien faire, parce qu'il y allait de sa tête. Sur quoi saint Arsène lui dit : « Comment a-t-il pu me faire son héritier, n'étant mort que depuis peu, tandis que moi-même je suis mort depuis longtemps ? » Ainsi il le renvoya avec le testament, sans rien accepter de cet héritage.
Ce n'était pas une petite pénitence pour saint Arsène de vivre dans un si grand dépouillement de toutes choses, et de s'être réduit à une privation entière de toutes les commodités de la vie, après avoir joui à la cour de toutes celles que procure l'opulence. Mais ce grand Saint, en quittant le monde, s'était attaché à se mortifier dans toutes les choses où il croyait avoir suivi la satisfaction des sens. Ainsi il mortifiait la démangeaison de paraître, si naturelle aux gens d'esprit, par la retraite rigoureuse et par ce silence qu'il n'interrompait presque jamais. Il mortifiait l'amour des aises et des commodités du corps, par le dénuement de tout et cette pauvreté évangélique si parfaite à laquelle il s'était réduit. Il mortifiait l'amour du repos, par les veilles continues dont nous avons parlé. Il mortifiait l'orgueil par la fuite de tout ce qui pouvait le faire estimer des hommes et le mépris généreux de toute la gloire mondaine. Les auteurs de sa Vie nous marquent encore deux genres de mortification qu'il pratiquait, et qui montrent en lui le zèle que le désir de mourir à tout et de s'immoler à Dieu par la pénitence inspire à un cœur pénétré de cette vertu.
L'abbé Daniel disait que lorsqu'il faisait des corbeilles, ce qui était son travail ordinaire et que l'eau dans laquelle il faisait tremper les feuilles de palmier venait à se corrompre, il ne voulait pas qu'on la renouvelât; mais il se contentait de mettre de l'eau fraîche dessus, afin qu'elle continuât à sentir mauvais et ne la changeait qu'une fois l'année. Quelques solitaires lui représentèrent là-dessus que cette eau infecte donnait une mauvaise odeur dans sa cellule et ne pouvait que l'incommoder beaucoup; mais il leur fit cette belle réponse : « Je n'ai que trop usé de parfums excellents lorsque j'étais dans le monde; il est bien juste qu'à présent je souffre cette mauvaise odeur pour réparer cette sensualité que j'ai suivie, afin qu'en la supportant avec patience Dieu me délivre, au jour du jugement, de la puanteur insupportable de l'enfer et que je ne sois pas condamné avec ce mauvais riche qui avait vécu dans le luxe et la bonne chère ».
Son abstinence était telle que ses disciples avouaient qu'ils ne savaient pas de quoi il vivait; car, disait l'abbé Daniel, pendant plusieurs années que nous avons été avec lui, nous ne lui donnions qu'une petite mesure tous les ans, et cependant non-seulement elle lui suffisait, mais encore il nous en donnait toutes les fois que nous l'allions voir. Il ne mangeait pas non plus de fruits, excepté quand ils étaient trop mûrs. Il priait alors, pour éviter la singularité, qu'on lui en apportât, et se contentait d'en goûter un peu.
Quelque attrait qu'il eût pour l'oraison et la contemplation, il ne laissait pas de travailler des mains jusqu'à l'heure de Sexte; mais ce travail n'interrompait pas son recueillement et son union intérieure avec Dieu. Il était, au contraire, si pénétré de sa divine présence, qu'il ne la perdait point de vue et qu'il était obligé de tenir toujours un mouchoir pour essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux, même en travaillant. Dieu lui en avait accordé le don précieux en si grande abondance, qu'elles lui firent tomber le poil des paupières. Ces pleurs venaient et du regret de ses fautes passées
et du désir ardent avec lequel il soupirait après l'éternité bienheureuse. Le souvenir de la mort, qu'il avait aussi presque sans cesse présent, lui en fournissait encore le sujet ; car, quoiqu'il aspirât après la céleste patrie par la véhémence de son amour, la sévérité des jugements de Dieu lui inspirait également une sainte frayeur ; ce qui fit dire à Théophile, patriarche d'Alexandrie, lorsqu'il était près de mourir : « O abbé Arsène, que vous êtes heureux d'avoir toujours eu dans l'esprit ce redoutable moment ! »
Un ancien rapportait aussi de lui, qu'il examinait deux fois le jour, le matin et le soir, s'il avait fidèlement observé ce que Dieu voulait de lui, ou s'il avait manqué de suivre sa volonté en quelque chose et qu'il avait passé ainsi sa vie dans l'exercice continuel d'un jugement rigoureux envers lui-même et un sentiment habituel de pénitence ; ce que tout bon solitaire devait faire à son exemple.
Le démon, toujours ennemi des saints, le tourmenta un jour cruellement dans sa cellule, et ce ne fut pas sans doute cette seule fois. Les solitaires qui avaient coutume de le servir, vinrent le trouver dans cette fâcheuse rencontre et étant près de sa cellule, ils entendirent qu'il disait à Dieu en criant : « Seigneur, venez à mon secours et ne m'abandonnez pas. Il est vrai que je n'ai rien fait jusqu'à présent qui puisse vous être agréable, mais accordez-moi par votre bonté infinie, la grâce de jeter de bons fondements et de commencer à bien vivre ».
Telles étaient donc les vertus du grand Arsène. Il ne faut pas s'étonner si le démon en était jaloux et s'il déployait pour cela contre lui sa rage, autant que Dieu lui en laissait le pouvoir, pour épurer davantage son serviteur et accroître ses mérites ; et son exemple, comme celui de tant d'autres saints, doit servir également de modèle et de consolation aux âmes timorées, à qui l'esprit de ténèbres livre de violents combats. Alors l'humilité, la confiance en Dieu et le recours à sa bonté doivent leur servir de défense.
Mais ce ne fut pas seulement par la tentation des malins esprits que Dieu éprouva saint Arsène. À peine s'était-il retiré dans le désert, qu'il y fut troublé par l'irruption des Maures, et obligé de s'enfuir pour quelque temps, comme plusieurs autres. Ces peuples étaient de la Libye ; Cassien en parle en ces termes : « C'est », dit-il, « la nation la plus cruelle et la plus barbare. Elle trouve un plaisir singulier à exercer ses cruautés. Ce n'est pas l'avidité du butin qui la porte à répandre le sang humain, comme les autres nations barbares ; c'est l'inclination qu'elle a naturellement à faire le mal ». Dans cette incursion, qui arriva vers l'an 395, ils tuèrent plusieurs solitaires de Scété. Saint Arsène se déroba à leur fureur avec ceux qui purent échapper. Nous ne savons pas où il se retira alors. Ce fut peut-être à Troé, appelé autrement Petra, ou la Roche de Troé, proche Memphis, d'où il alla à Canope ; mais il n'y resta pas longtemps ; car les barbares s'étant retirés, il retourna à Scété. Il y a apparence que, durant ce premier séjour à Troé et à Canope, il y reçut la visite de quelques solitaires et de l'oncle de Timothée, patriarche d'Alexandrie. Peut-être aussi que ce fut dans le même temps qu'une dame romaine, attirée par la réputation de sa sainteté, vint expressément de Rome pour le voir. Nous rapporterons ici cette histoire ; mais nous n'assurons pas qu'elle soit arrivée à Canope durant la première sortie du Saint, à l'occasion de l'irruption des Maures, ou si ce fut à son désert même, lorsqu'il y fut retourné.
Cette dame, fort riche et fort pieuse, entendant parler de son éminente vertu, voulut en être témoin elle-même. Elle partit de Rome et vint à Canopé, d'où elle se rendit à Alexandrie auprès du patriarche Théophile, pour le prier d'obtenir du Saint qu'il lui permit de l'aller voir. Le patriarche, qui la reçut avec beaucoup de politesse, se chargea de la commission, et, étant allé à sa cellule, lui dit : « Mon Père, une dame romaine de grande piété et d'un rang très-distingué, est arrivée depuis peu, et a entrepris ce long voyage, pressée du désir de s'édifier en vous voyant, et de recevoir votre bénédiction. Je vous prie donc de ne lui pas refuser cette grâce et de vouloir bien faire une partie du chemin pour lui faciliter cette consolation ».
Quelque respect que saint Arsène eût pour le patriarche, il ne put se résoudre à ce qu'il exigeait de lui. Il fuyait les hommes avec tant de soin pour répondre aux desseins de Dieu, à combien plus forte raison évitait-il la vue des femmes, pour ne pas donner prise à l'ennemi du salut ? Ainsi Théophile, ne pouvant rien gagner sur sa résolution, rendit la réponse à cette femme, qui, loin de perdre courage, fit au contraire seller ses chevaux, et se mit en chemin, en disant : « J'ai confiance en Dieu, et j'espère qu'il me fera la grâce de le voir, puisque ce n'est pas l'envie de voir un homme qui m'a fait entreprendre un si long voyage, mais seulement le désir de voir un Prophète ».
Comme elle approchait de sa cellule, elle le rencontra au dehors, qui se promenait, et se jeta aussitôt à ses pieds, le visage incliné jusqu'à terre. Le Saint la releva et lui dit d'un air sévère : « Si c'est mon visage que vous désirez voir, me voilà, regardez-moi ». Elle fut si surprise de ces premières paroles, qu'elle n'osa lever les yeux ; et le Saint continua ainsi : « Si l'on vous avait rapporté quelque bien de moi qui pût vous édifier, vous deviez vous contenter d'y penser au dedans de vous-même, sans entreprendre, pour me venir voir, de traverser un si long espace de mer. Ne savez-vous pas qu'une femme doit vivre retirée dans sa maison ? Et êtes-vous venue ici afin de vous glorifier à votre retour d'avoir vu Arsène, et d'inspirer par là aux autres femmes l'envie de passer aussi la mer pour me venir voir ? » Elle répondit à ces reproches : « Je laisse à la volonté de Dieu d'empêcher qu'il n'en vienne d'autres ; mais je vous demande humblement de prier pour moi et de ne pas m'oublier ». — « Au contraire », lui dit le Saint, « je prie le Seigneur qu'il efface entièrement votre souvenir de mon cœur ». Ces dernières paroles l'affligèrent extrêmement. La fièvre la prit lorsqu'elle fut de retour à Alexandrie, et l'archevêque l'étant venu voir pour apprendre d'elle l'issue de sa visite, elle lui rapporta surtout les dernières paroles du Saint, ajoutant qu'elles la feraient mourir de douleur. Le prélat la consola en lui en expliquant le véritable sens. « Ne savez-vous pas », lui dit-il, « que vous êtes femme, et que les femmes sont l'instrument dont le démon se sert souvent pour combattre les hommes ? C'est pour cette raison que l'abbé Arsène vous a dit qu'il voulait effacer votre visage de son cœur ; mais, quant à votre âme, ne doutez pas d'un moment qu'il ne prie pour elle ». Ces paroles la remirent de son affliction, et elle retourna en Italie, très-satisfaite de son voyage.
Les Maures firent une seconde irruption dans le désert de Scété, environ vers l'an 434, et Arsène fut obligé de fuir une seconde fois pour éviter de tomber entre leurs mains. Il y avait quarante ans qu'il demeurait dans ce désert. En partant, il répandit des larmes, et dit : « La trop grande multitude de peuple a causé la ruine de Rome, et la trop grande multitude de moines a causé celle de Scété ».
Le lieu que le Saint choisit pour sa retraite fut Troé, comme il avait fait
la première fois. Il demeura dix ans dans ce lieu, après quoi une autre incursion des barbares l'obligea de se retirer à Canope, où il passa encore trois ans. Il résolut ensuite d'abandonner sa cellule sans en rien emporter, et même de se séparer d'Alexandre et de Zolie, ses deux disciples, pour vivre plus solitaire que jamais. Il dit au premier de prendre un vaisseau et de se retirer, et à Zolie de l'accompagner jusqu'au fleuve pour lui trouver un bateau qui le menât à Alexandrie, et qu'après cela il s'en irait rejoindre son frère, c'est-à-dire Alexandre, son disciple. Ils furent également surpris de cet ordre, ne pouvant presque se consoler de sa séparation, et ils se demandaient réciproquement s'ils l'avaient mécontenté en quelque chose, ou s'ils lui avaient manqué d'obéissance ; ce qu'ils n'avaient pourtant pas à se reprocher. Ils obéirent néanmoins sans répliquer, et se retirèrent à la Roche de Troé. Pour le Saint, il alla à Alexandrie, où il tomba dangereusement malade.
Ce n'était pas sa dernière heure, et il se releva insensiblement de sa maladie. Ses disciples, qui s'informaient de lui dans toutes les occasions qu'ils en avaient, apprirent avec douleur sa situation et n'osèrent l'aller voir de peur de manquer à ses ordres et de lui faire de la peine ; mais lorsqu'il fut tout à fait remis, il se détermina de lui-même à venir les joindre à Troé, où il savait qu'ils étaient, disant : « J'irai joindre à présent mes pères » ; car c'est ainsi qu'il les appelait par honneur.
Ce fut là que, deux ans après, il termina heureusement sa course. Comme il vit que sa fin approchait, il dit à ses disciples, dont Daniel était du nombre, de ne pas se mettre en peine d'avoir de quoi faire pour lui des aumônes après sa mort ; ce qui montrait combien il était pauvre ; mais qu'il suffisait qu'on se souvînt de lui au saint sacrifice : « Que si j'ai fait quelque bonne œuvre dans ma vie », ajouta-t-il, « je la trouverai devant Dieu ». Ces paroles, qui leur annonçaient sa mort comme prochaine, les affligea et les troubla beaucoup. Il voulut les leur adoucir et leur dit : « Mon heure n'est pas encore venue, je vous en avertirai dès qu'elle arrivera ; mais je dois vous dire que je ne veux pas que vous donniez quoi que ce soit de mon corps pour être conservé comme des reliques, et si vous le faites, je me rendrai votre accusateur au tribunal de Dieu, où vous paraîtrez comme moi ». Ce grand Saint, qui avait voulu se cacher toute sa vie, voulait aussi, par un sentiment de la plus profonde humilité et d'un amour saint pour la vie cachée, être oublié après sa mort.
Ses disciples lui dirent là-dessus : « Que ferons-nous donc, notre Père ? nous ne savons pas comment on accommode et comment on ensevelit les morts ». — « Hélas ! » leur répondit-il, « est-ce que vous ne saurez pas m'attacher une corde aux pieds et me traîner ainsi à la montagne ? »
Enfin, comme il était près de rendre l'esprit, il commença à pleurer ; ce qui n'est pas étonnant dans les plus grands Saints, qui, ayant été pénétrés d'une plus vive crainte du Seigneur pendant leur vie par les lumières qu'ils avaient de sa sainteté, ont souvent redouté de paraître devant lui, sans perdre le désir de le posséder et l'espérance en sa miséricorde. Néanmoins, ses disciples, qui avaient été témoins de sa vie toute céleste, en furent surpris. « Pourquoi, mon Père, pleurez-vous ? » lui dirent-ils ; « est-ce que vous craignez la mort comme les autres ? » — « Oui, sans doute », leur répondit-il, « et cette crainte ne m'a jamais quitté depuis que je me suis fait solitaire ».
Ce fut dans ces sentiments d'humilité qu'il rendit son âme au Seigneur, enrichie de vertus et de mérites ; étant âgé de quatre-vingt-quinze ans, dont il en avait passé quarante dans le monde, autant à Scété, dix à Troé, trois
à Canope ou à Alexandrie, et deux encore à Troé ; de sorte qu'il peut être mort en 449 ou 450, selon la chronologie des continuateurs de Bollandus, que nous suivons ici comme la plus sûre. Surius, Gazœus et d'autres, le font vivre jusqu'à cent vingt ans ; mais ils se sont trompés.
Saint Pemen ayant appris la nouvelle de sa mort, s'écria en versant des larmes : « Que vous êtes heureux, ô Arsène, de vous être tant pleuré vous-même pendant que vous viviez, puisque ceux qui ne pleurent pas en cette vie pleureront éternellement dans l'autre ; car il faut, ou que par une pénitence volontaire nous pleurions ici-bas, ou que nous pleurions infructueusement quand nous serons morts, par les tourments que nous souffrirons ».
Ses disciples prirent soin de sa sépulture, et l'abbé Daniel dit que le Saint lui laissa sa tunique de peau, son cilice blanc et ses sandales de feuilles de palmier, et il s'en revêtit avec une respectueuse dévotion, pour participer à sa bénédiction.
Faisons connaître maintenant par quelques exemples la doctrine spirituelle de ce grand Saint. C'était l'usage des solitaires de Scété de s'assembler souvent pour parler des choses spirituelles, et de s'animer, par des conférences saintes, au combat contre les vices et à la pratique des vertus. On rapporte à ce propos un petit discours que fit saint Arsène dans une de ces assemblées, sur les différents artifices dont le démon se sert pour tromper les solitaires, et sur les moyens de les découvrir et de les éviter.
« Vous savez, mes Pères et mes Frères, que les hommes n'agissent pas ordinairement à l'aveugle ; mais qu'ils ont des motifs qui les font agir, et qu'ils se proposent une fin. Nous l'avons éprouvé nous-mêmes quand nous avons quitté le monde. Ce n'a été que pour acquérir la pureté de cœur, et pour acquérir par là notre sanctification. Nous devons donc travailler sans cesse à cette purification de nous-mêmes, non-seulement à l'extérieur, mais encore dans notre intérieur ; ce qui est plus difficile et qui exige un plus grand travail, parce que le combat des passions est plus fort et qu'il en coûte davantage de remporter la victoire sur elles. Plusieurs sont parvenus à dompter leur chair par les jeûnes et d'autres macérations, en sorte qu'elle ne leur fait pas tant sentir ses révoltes ; mais ils ne se sont pas également appliqués à dompter les mauvaises affections de leur âme ; et on peut dire d'eux qu'ils ne se sont purifiés qu'à demi. Ils ont mis tous leurs soins à se priver des satisfactions des sens extérieurs et à éviter de tomber dans des vices grossiers, ce qui est très-louable, sans doute, et très-nécessaire ; mais ils n'ont pas travaillé à détruire les vices secrets du cœur, tels que sont l'envie, l'amour de la vaine gloire, la présomption, le désir des richesses et l'orgueil, qui est le vice capital. On peut comparer ces solitaires à des statues qui brillent au dehors par l'éclat de l'or et de l'airain, et qui ne renferment au dedans que de l'ordure ou une matière vile. Il ne suffit donc pas de réformer en nous l'homme extérieur, si nous voulons parvenir à une entière pureté de cœur ; ce sont ces vices intérieurs qu'il faut principalement attaquer et tâcher de détruire.
« Vous ne devez pas aussi ignorer, mes Frères, que le démon emploie toutes sortes d'artifices pour nous séduire ; et qu'un des plus dangereux, et qui lui réussit davantage en plusieurs, est de leur présenter les apparences d'un bien, pour les entraîner ensuite plus facilement au mal. C'est ainsi qu'il inspire, par exemple, à quelques-uns l'amour de l'hospitalité, pour les porter, en traitant bien ceux qui les viennent voir, à l'intempérance de la bouche. Il leur a semblé d'abord qu'ils ne se proposaient que d'exercer la charité, et en mangeant avec leurs hôtes ils se sont accoutumés à la gourmandise, et enfin à d'autres vices dont elle est ordinairement la cause. De même, il a suggéré à d'autres la pensée d'amasser de l'argent pour faire l'aumône; et par le moyen de cette pensée, il a fait glisser dans leur cœur cette avidité funeste pour les biens de la terre que cause l'avarice.
« Il en a aussi trompé d'autres, sous prétexte du bien spirituel du prochain, leur faisant croire qu'en se tenant retirés dans leurs cellules ils se rendaient inutiles, et qu'ils devaient plutôt se montrer pour l'avantage des autres. Ainsi, en écoutant cette suggestion, ils ont quitté leur retraite, ils se sont engagés dans des entretiens avec les gens du monde, même avec les femmes; et s'appuyant trop sur la vertu qu'ils croyaient avoir acquise, comme s'ils n'eussent plus rien eu à craindre d'eux-mêmes et qu'ils fussent hors d'atteinte de la tentation, ils se sont exposés témérairement dans les occasions et ont fait enfin des chutes funestes.
« Voici encore un des plus dangereux pièges de cet ennemi de nos âmes. Il laisse quelquefois des solitaires sans les tenter pendant un certain temps; et alors, se croyant exempts de vices, parce qu'ils n'ont point de tentation à combattre, ils conçoivent des sentiments d'estime d'eux-mêmes, comme s'ils étaient déjà parfaits, et tombent dans l'abîme de l'orgueil; ou bien, ne voyant point d'ennemis contre eux, ils cessent de veiller sur eux-mêmes, comme s'ils n'avaient plus rien à craindre; ils restent dans l'inaction, ils tombent dans la négligence, ils s'endorment, pour ainsi dire, dans une fausse sécurité; et tandis qu'ils pensent être en sûreté, il vient tout à coup les attaquer par quelque tentation violente, et les fait succomber d'autant plus facilement, qu'il lui a été plus aisé de les surprendre, parce qu'ils se défiaient moins de sa fureur.
« Considérant donc, mes Frères, les ruses du démon, et comment il nous attaque en tant de différentes manières, ce qui n'est pas toujours aisé à découvrir, nous avons besoin d'une grande attention sur nous-mêmes, d'une vigilance continue sur nos sens, et sur ce qui se passe au dedans de nous. Nous avons besoin d'un esprit de discernement et de discrétion; mais sur toutes choses nous avons besoin de prier sans cesse le Seigneur, afin qu'il nous éclaire et qu'il ne permette pas que nous soyons trompés par les apparences d'un bien, que le malin esprit nous présente pour mieux nous faire tomber dans le péché. Ainsi soyons perpétuellement sur nos gardes pour découvrir de quel côté, quand et comment le tentateur vient nous attaquer ».
Un autre lui dit: « Mon Père, je suis souvent tourmenté par la pensée que, ne pouvant ni jeûner ni travailler, je dois m'employer à visiter des malades; je ferai du moins par là un acte de charité ». — « Non », lui dit le Saint qui comprenait que c'était une tentation du démon pour le porter à quitter sa retraite; « allez-vous-en, mangez, buvez, dormez, ne travaillez pas, je vous recommande seulement de ne point sortir de votre cellule ». Or, il savait, en lui donnant ce conseil, dit celui qui a recueilli ses sentences, qu'un religieux qui garde fidèlement sa cellule avec patience, rentre bientôt dans l'observance des autres règles de son état. Il dit aussi que, de même qu'une brique qui n'est pas bien cuite se dissout quand on la met dans l'eau, au lieu qu'elle s'y endurcit davantage lorsqu'elle l'est suffisamment, de même un religieux qui n'est pas bien établi et manque de ferveur succombe facilement à la tentation.
Les principaux disciples de saint Arsène, Zoïle, Alexandre et Daniel, étaient tous trois de Pharan, dans l'Arabie. C'est pour cela que Daniel est
surnommé quelquefois le Pharanite dans le Recueil des actions et des paroles remarquables des Pères de la solitude.
Alexandre était fort exact dans les pratiques laborieuses de la religion, et il excellait en douceur et en obéissance. C'est pour cela que saint Agathon l'aimait singulièrement.
L'abbé Daniel ne vint sous la conduite de saint Arsène qu'après Alexandre et Zolle ; car il les appelle ses Pères. C'est de lui que nous avons appris plusieurs particularités de la vie de ce grand Saint. Aussi avait-il si bien mis à profit ses instructions, qu'il fut en état d'en donner aux autres.
On pourrait peindre saint Arsène versant des larmes, parce que c'était un don qu'il avait reçu du ciel ; ou enfoncé opiniâtrement dans la lecture et la méditation, malgré les visites qu'on prétendait lui faire et qu'il souffrait avec tant de peine.
Nous avons tiré cette biographie, en l'abrégeant, des Vies des Pères des déserts d'Orient, par le S. P. Michel-Ange Marin, de l'Ordre des Minimes.
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Événements marquants
- Naissance à Rome vers 354
- Appel à Constantinople par Théodose le Grand en 383 pour l'éducation d'Arcade et Honorius
- Vocation solitaire suite à une voix divine : 'Arsène, fuis la compagnie des hommes'
- Arrivée au désert de Scété en 394
- Formation auprès de Jean le Nain
- Fuites successives devant les incursions des Maures (395 et 434)
- Retraites à Troé et Canope
- Mort à l'âge de 95 ans
Miracles
- Apparition du Saint comme s'il était tout en feu durant l'oraison
- Voix célestes dictant sa conduite
Citations
Arsène, fuis la compagnie des hommes, et tu te sauveras.
Je me suis repenti souvent d'avoir parlé, mais je ne m'étais jamais repenti de m'être tu.
Comment a-t-il pu me faire son héritier, n'étant mort que depuis peu, tandis que moi-même je suis mort depuis longtemps ?