Saint Bernon, Abbé de Baume et fondateur de Cluny
Abbé et Fondateur
Résumé
Fils d'un noble bourguignon, Bernon devint moine à Autun avant de restaurer l'abbaye de Baume et de fonder celle de Gigny. En 910, avec le soutien de Guillaume le Pieux, il jeta les fondements de l'illustre abbaye de Cluny, instaurant une réforme rigoureuse de la règle bénédictine. Il mourut en 927, laissant derrière lui un héritage monastique qui allait transformer la chrétienté.
Biographie
SAINT BERNON, ABBÉ DE BAUME
ET FONDATEUR DE CLUNY
Sur la fin de l'an 863, les religieux de Glanfeuil (en Anjou) furent chassés par les Normands; après avoir erré longtemps, ils cherchèrent un refuge dans la Haute-Bourgogne; ils portaient avec eux leur plus cher trésor, les reliques de saint Maur, leur fondateur (543); ils furent reçus avec une grande vénération par un seigneur nommé Odon, qui leur assigna, sur une montagne voisine de Lons-le-Saulnier, un emplacement convenable. Or, d'après l'opinion la plus commune, Bernon était fils de cet hôte charitable; né avant l'année 850, il avait alors environ quinze ans; il contribua pour sa part à la bonne réception faite par son père aux émigrés de Glanfeuil, et aux honneurs rendus à la châsse de saint Maur, qui resta trois ans et demi dans ce pays. Pendant ce séjour, l'ouïe fut rendue aux sourds, la vue aux aveugles, la parole aux muets et la marche aux boiteux, devant les saintes reliques. En 868, la châsse de saint Maur fut transférée dans le monastère de Saint-Pierre-des-Fossés, près de Paris, et lui donna son nom; mais quelques fragments du bienheureux corps furent laissés à la Bourgogne pour la récompenser de sa généreuse hospitalité; et aujourd'hui encore, dans l'église du village de Saint-Maur, canton de Conliège, une des plus anciennes du pays, on conserve des reliques du disciple de saint Benoît.
Les exemples, la conversation des Bénédictins, firent sans doute germer ou mûrir dans le cœur de Bernon la pensée de la vocation religieuse. Dès ses tendres années, il s'adonnait aux jeûnes, aux veilles, aux prières, aux aumônes, qui sont les meilleurs moyens pour rendre un enfant agréable à Dieu; déjà il était patient et austère; lorsque les autres écoliers frissonnaient de froid en hiver, on lui voyait, à lui, la face toute saisie d'une grande ardeur d'apprendre et d'approfondir les mystères de la sainte Écriture. Devenu libre, par la mort de son père, qui lui avait laissé, avec son titre de comte, ses vastes domaines, il dit adieu au monde et entra dans le monastère de Saint-Martin d'Autun que Badillon, comte d'Aquitaine, avait relevé de ses ruines (de 873 à 877), sur la fin du règne de Charles le Chauve, en y appelant de Saint-Savin, en Poitou, une colonie de dix-huit moines conduits par saint Hugues. Edifié par cette sainte communauté, il l'édifia à son tour par sa régularité, obéissant de tout son cœur aux commandements de ses supérieurs. Sa vie pure, simple et innocente le préparait, dans les desseins de la Providence, à être un jour le directeur des autres.
Le monastère de Baume, fondé vraisemblablement dans le VIe siècle, par saint Lautein, entre Lons-le-Saulnier et Poligny, dans une vallée étroite, au sein de hautes et après montagnes, d'où coule la Seille, était tombé en décadence; peut-être même fut-il détruit par les Normands qui envahirent la Bourgogne en 888. Repeuplée après ces ravages, la solitude
de Baume était sans règle. Pour y établir la véritable vie religieuse, on eut recours au monastère si florissant de Saint-Martin. Les suffrages de la communauté désignèrent Bernon comme le plus digne d'être le chef de la communauté demandée; saint Hugues lui-même lui fut adjoint et soumis: il le suivait sans doute plus encore par entraînement que par obéissance, car il avait pour lui une estime et une affection singulières; il devint le confident de toutes ses pensées, son conseiller, son auxiliaire dans toutes ses entreprises. Saint Bernon, sacré abbé par Thierry Ier, évêque de Besançon, se mit à l'œuvre vers l'an 890. Ce monastère fut rebâti jusqu'en ses fondements; et, tandis que les murs s'élevaient sur le sol, le saint abbé, autour duquel s'était groupée une communauté nombreuse, édifia dans les cœurs la piété, l'amour de la règle, et les autres vertus. Il avait tout ce qu'il faut pour fonder et bien gouverner une communauté; il savait s'accommoder à l'humeur de chacun, soutenant ceux qui marchaient droit, rappelant par de douces et fermes paroles ceux qui s'écartaient du bon chemin. Toutefois, la correction ne manquait jamais aux délinquants contumaces ou opiniâtres; il était surtout impitoyable, lui uniquement occupé de l'amour de Dieu, pour ceux qui se mêlaient aux intérêts du monde. Il amena son monastère à un tel degré de prospérité, qu'il fut regardé comme le fondateur de Baume. Il y avait apporté d'Autun la réforme de saint Benoît d'Aniane, nommé Eutice par quelques historiens: il en fit autant pour les monastères qu'il gouverna depuis.
Il ouvrit, dès le commencement, une école pour les enfants. Le maître qui en était chargé devait être habituellement au milieu d'eux; mais il lui était défendu d'aller seul avec aucun, ni de leur parler en secret. Dans les promenades ou les entretiens, on devait être trois au moins. Pendant la nuit, les élèves étaient réunis dans un dortoir commun et les maîtres reposaient au milieu d'eux, pour veiller à tous leurs besoins. On faisait une lecture pendant les repas.
Parmi les autres usages observés dans ce monastère, nous ferons encore remarquer les suivants:
On gardait rigoureusement le silence aux heures où il était prescrit. Il était principalement sacré pendant la nuit, on aurait cru commettre un crime en le rompant avant l'heure de Prime; cette pratique avait pour but d'accoutumer les moines à se recueillir dans la méditation des vérités éternelles. On récitait des psaumes pendant le travail des mains. Chacun confessait en public ses manquements à la règle. Après les Complies, on ne recevait plus les étrangers, on ne prenait plus de nourriture. On faisait deux repas à certaines fêtes; mais dans les autres temps, on n'en faisait ordinairement qu'un, avec une légère collation après les Vêpres.
Bientôt le monastère de Baume fut trop étroit pour contenir tous ceux qui venaient se ranger sous la conduite de Bernon. Le saint abbé fonda une nouvelle maison à Gigny, lieu qui lui appartenait et faisait alors partie du diocèse de Lyon. Voulant faire de cette abbaye son œuvre de prédilection, il n'épargna rien pour la doter richement et lui assurer une longue durée. Il la fit d'abord confirmer, selon l'usage, par l'autorité royale. La Bourgogne jurane, enlevée aux Carolingiens, était alors sous le sceptre de Rodolphe de Stratlingen, qui s'était fait couronner roi à Saint-Maurice, en Valais, au commencement de 888, par les évêques et les grands du pays. Ce prince accueillit notre Saint avec la distinction que méritaient sa naissance et ses vertus, et lui accorda, dans une charte, tout ce qu'il demandait: confirmation de l'abbaye de Gigny; donation à cette abbaye: 1° du monastère de
Baume, 2° de la Celle, où reposait le corps du confesseur saint Lautein, 3° des domaines de Chavanne et de Clémencey. L'année suivante, Bernon fit le voyage de Rome et remit entre les mains du pape Formose un acte solennel qui faisait hommage et donation de son pieux établissement au prince des Apôtres et à son successeur, avec prière de le sanctionner et de le consolider. Le souverain Pontife, dans une bulle datée du mois de novembre 895, reçut de très-bon cœur cet hommage, confirma de son autorité pontificale et plaça à perpétuité, sous la juridiction et la possession du bienheureux Pierre, le vénérable monastère de Gigny, avec les villages, granges, maisons, terres, vignes, prés, forêts et colons qui lui appartiennent, et aussi l'abbaye de Baume, avec toutes ses dépendances. « Que si l'abbé vient à mourir, ajoute le Pape, la communauté, selon la règle de saint Benoît et selon l'usage, élira dans l'esprit de Dieu celui que les suffrages unanimes jugeront le plus digne de lui succéder ». Ce n'était pas trop de la protection du chef de l'Église et de l'influence de Bernon pour sauver ses monastères dans un temps « où l'on vit l'Église du Seigneur confondue, les droits méconnus, les lois violées, les possessions ecclésiastiques envahies et devenues la proie des méchants ». Le sol français était ravagé par les Normands, ou déchiré comme une proie par une foule de petits souverains: il n'y avait « ni roi, ni juge ». Quant à l'état de la Bourgogne, « d'un côté, Zwentibold, fils naturel de l'empereur Arnould, agrandissait son royaume de Lorraine de tout le comté de Fort, jusqu'à Besançon; d'autre part, le comté de Scodingue était encore repris sur Rodolphe et cédé par l'empereur au jeune roi d'Arles, Louis, fils de Bozon. Bernard, vassal de Louis, en occupant la contrée pour son maître, s'était emparé pour lui-même des biens du monastère de Baume ». Bernon cita l'usurpateur au plaid (ou assemblée) de Varennes, où les évêques, abbés et seigneurs présents déclarèrent qu'il y avait usurpation, et rétablirent notre Saint et ses religieux dans leurs droits.
Cependant, grâce au gouvernement de Bernon, la discipline et la ferveur régnaient à Gigny et à Baume. Ses religieux semblaient avoir leurs corps seuls sur la terre et leurs pensées dans le ciel. On ne voyait plus rien d'humain dans leurs vertus. Jésus animait leurs âmes, parlait dans leurs paroles, agissait dans leurs actes. Toute jouissance terrestre était foulée aux pieds comme de la boue. Observant la règle de saint Benoît dans toute sa rigueur, ils dépassaient les forces humaines dans leurs veilles, leurs jeûnes, leurs prières; quelques-uns ajoutaient encore des pénitences volontaires à l'austérité de la règle. En retour, Dieu leur donnait des pouvoirs surnaturels; ces saints religieux commandaient aux éléments: à leur prière, on voyait tour à tour, selon le besoin, la pluie abreuver les moissons altérées, ou la sérénité réjouir le ciel et la terre. Ils n'avaient pas moins d'empire sur les âmes: les plus endurcies s'attendrissaient, les plus corrompues devenaient chastes et pures sous le souffle de leurs paroles ou de leurs actes saints. À ce trésor de vertus s'en joignit un autre: les reliques de saint Aquilin et de saint Taurin, qui fut dès lors honoré à Gigny comme le second patron du monastère. Notre Saint résidait alternativement à Gigny et à Baume; il était dans cette abbaye lorsque (900) deux gentilshommes s'y arrêtèrent; voulant se consacrer à une vie parfaite, et voyant les monastères français en décadence, ils se rendaient en Italie: mais charmés des vertus qui parfumaient le monastère de Baume, et de la charité de Bernon, qui les accueillit comme
des frères, ils résolurent de se faire ses disciples: c'étaient saint Aldegrin et saint Odon; nous raconterons plus tard la vie de ce dernier.
L'année suivante (910), notre Saint jeta les fondements du plus grand et du plus illustre monastère qui ait jamais existé: du monastère des monastères, je veux parler de Cluny. Guillaume le Pieux, gendre du roi Bozon, comte d'Auvergne et duc d'Aquitaine, désirant ajouter, avant sa mort, à ses bonnes œuvres déjà si nombreuses, la fondation d'un monastère de la règle de saint Benoît, fit venir Bernon qui partit en toute hâte avec saint Hugues, son fidèle conseiller. Guillaume les attendait à Cluny, l'un de ses domaines; il leur expliqua son dessein, et tous trois se mirent à la recherche d'un emplacement convenable; mais les deux saints religieux, charmés de la situation de Cluny, dirent qu'ils ne trouveraient point de lieu plus propice à l'établissement projeté. C'était un endroit solitaire plein de repos et de paix, à quatre lieues de Mâcon, presque sur les confins de la Bourgogne méridionale, entre deux grandes montagnes couvertes de forêts. Il y avait déjà deux églises ou collégiales dédiées, l'une à la sainte Vierge, l'autre à saint Pierre, sur le penchant d'une colline qui s'abaisse doucement dans une vallée riante embellie par les mille sinuosités de la Grosne.
Cette solitude fixa donc le choix de Bernon. Mais le duc objecta qu'un monastère serait mal placé là, à cause du bruit des chasseurs et de leurs chiens, qui troublaient continuellement les bois d'alentour. Bernon ne vit pas qu'il fût difficile de lever cet obstacle; il répondit en riant: « Faites disparaître les chiens, et à leur place appelez des moines; ne savez-vous pas de qui vous tirerez le plus de profit, de la chasse des chiens, ou des prières des moines? — Mon Père », répliqua Guillaume, « votre conseil est sage, et j'aime votre franchise. Eh bien! qu'il soit fait comme le désire Votre Révérence, et que Dieu nous soit en aide! » Si l'on veut voir de quelle source pure jaillissaient ces fleuves de la vie religieuse qui ont fertilisé notre patrie, qu'on lise la charte de fondation de Cluny, ou, comme on disait en ce temps-là, le testament du vieux duc.
Puis Bernon alla à Rome faire ratifier sa donation par le souverain Pontife, sous la protection duquel il plaça ce nouveau monastère. Cinq ans après, lorsque la construction de cette nouvelle abbaye fut assez avancée, Bernon y amena, selon la règle de saint Benoît, douze religieux seulement, six de Baume et six de Gigny, entre autres saint Hugues et saint Odon. Ce ne furent pas là les seuls monastères que notre Saint fonda ou restaura; il faut encore ranger dans ce nombre Ethice, qui n'est autre que Moutier-en-Bresse, dans l'arrondissement de Louhans; Déols, aujourd'hui Bourgdieu, près de Châteauroux, dans le département de l'Indre, qui, existant déjà dans le VIe siècle, restauré en 918 par Ebbon le Noble, puissant seigneur de Berry, eut saint Bernon pour premier abbé après cette restauration; Massay, qui fut fondé dans le VIe siècle, ou en l'an 738, réformé par saint Benoît d'Aniane en 806, réparé par Louis le Débonnaire en 840, et se trouve dans le testament de notre Saint, parmi les maisons dont il dispose; ce monastère jouissait du privilège de battre monnaie et d'autres droits considérables. D'après certaines histoires, il aurait aussi gouverné les abbayes de Vézelay, d'Aurillac, de Souvigny et de Château-sur-Salins. Quoique la ferveur et la régularité fussent florissantes dans toutes ces maisons, le saint abbé craignait de les mal gouverner; d'ailleurs l'âge et les infirmités diminuaient ses forces, et il sentait que sa fin approchait. Il pria donc les évêques du voisinage de se rendre auprès de lui, afin qu'il profitât de leurs consolations et de leurs
conseils pour le gouvernement des communautés qu'il laisserait après lui. Il leur dit qu'il était indigne du nom d'abbé, qu'il avait rempli cette charge sans fruits, qu'il la remettait entre leurs mains, pour qu'ils la donnassent à un plus digne, ou du moins le déchargeassent d'une partie. On exauça ses demandes, mais on le pria de désigner lui-même ses successeurs. C'est ce qu'il fit dans son testament, que nous avons encore: « J'ai », dit-il, « du consentement des moines mes frères, choisi deux d'entre eux pour me succéder: Guy, mon parent, et Odon, qui m'est également cher... Le bien-aimé Guy gouvernera les monastères de Gigny, de Baume et d'Ethice, ainsi que la Celle de Saint-Lautein, avec tous les biens qui appartiennent aux susdits monastères, à l'exception du village appelé Alafracte (la Frette, arrondissement de Louhans), etc... Notre bien-aimé frère Odon recevra de la même manière les monastères de Cluny, de Massay et de Déols avec leurs dépendances, pour les gouverner régulièrement, selon son pouvoir, avec l'aide de Dieu... Quant au village d'Alatracte, avec toutes ses dépendances et le quart des chaudières que nous possédons (dans les salines) à Lons-le-Saulnier, ainsi que la moitié du pré qui a appartenu au seigneur Salmon (ou Simon), je les donne à Cluny, sous la condition que ce monastère paiera à Gigny une rente annuelle de douze deniers, pour l'investiture. (Cette rente fut payée jusqu'en 1036, époque à laquelle Gigny devint un simple prieuré de Cluny.) Et qu'on ne trouve pas injuste que je donne ces biens à Cluny, puisque c'est là que j'ai choisi le lieu de ma sépulture, et que cet établissement est comme un enfant posthume, qui reste imparfait à cause de ma mort prochaine et de celle du glorieux duc Guillaume, précédemment décédé... » Ce testament, qu'il termine en conjurant, au nom de la miséricorde divine, tous les abbés et religieux actuels et futurs de conserver toujours entre eux la concorde, et de garder les usages observés jusqu'à ce jour, est daté de la quatrième année du règne de Raoul, roi de France (926), et porte les signatures de Bernon, de Guy, d'Odon, de Geoffroy et de Wandalbert. Notre saint abbé, le bon père, comme on l'appelait, mourut quelque temps après, le 13 janvier 927. Il fut inhumé à Cluny, selon ses désirs, dans l'église de Saint-Pierre-le-Vieux, derrière l'autel de saint Benoît, où son tombeau se voyait encore à la fin du siècle dernier. Bernon emportait dans la tombe la gloire d'avoir été un des plus zélés restaurateurs de la discipline monastique, et d'avoir formé des disciples qui surpassèrent encore leur maître et qui ont porté au plus haut point de splendeur l'institut qu'il avait formé. Son nom resta parmi eux avec le titre de bienheureux et de saint. Sa fête se célébrait tous les ans au monastère de Cluny, le 13 janvier. Le même jour, on célébrait un office solennel au prieuré de Souvigny et l'on y donnait à manger à douze pauvres. Son nom est inscrit dans les martyrologes de Ménard, de Bucelin, de Chatelain, de Du Saussay, etc., etc. Son office n'est pas célébré dans le Bréviaire de Besançon.
## CHARTE DE LA FONDATION DE CLUNY
Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n'a donné des biens nombreux aux riches que pour qu'ils méritent des récompenses éternelles, en faisant un bon usage de leurs possesseurs temporaires. C'est ce que la parole divine donne à entendre et conseille manifestement lorsqu'elle dit: « Les richesses de l'homme sont la rédemption de son âme ». Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingelberge, ma femme, pesant mûrement, et désirant, quand il est temps encore, pourvoir à mon propre salut, j'ai trouvé bon, et même nécessaire, de disposer au profit de
mon âme de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de mes richesses terrestres et au sein de mon corps, et de ne m'être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur: « Je me ferai des amis parmi les pauvres », et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais, dans cette foi, dans cette espérance que, si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu, auront recueilli mes libéralités.
« C'est pourquoi, à tous ceux qui vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la consommation des siècles, je fais savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je possède à Cluny, situé sur la rivière de Grâne, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des Apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (villa), fermes, oratoires, serviteurs des deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d'eau, moulins, droits de passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon ou aux environs, et renfermées dans leurs confins, et je les donne aux dits apôtres, moi, Guillaume, et ma femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour l'amour de roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère: pour moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps, pour l'âme encore d'Albane, ma sœur, qui m'a laissé toutes ses possessions dans son testament; pour les âmes de nos frères et de nos sœurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les hommes fidèles qui sont attachés à notre service; pour l'entretien et l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même charité, que cette donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des temps passés, présents et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier sera construit à Cluny, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul, et que là se réuniront des moines vivant selon la Règle de Saint-Benoît, possédant, détenant et gouvernant à perpétuité les choses données, de telle sorte que cette maison devienne la vénérable demeure de la prière, qu'elle soit pleine sans cesse de vœux fidèles et de supplications pieuses, et qu'on y désire, qu'on y recherche à jamais avec un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les personnes que j'ai nommées. Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n'y apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance. Que les moines et toutes les choses ci-dessus nommées soient sous la puissance et domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement tant qu'il vivra, selon sa science et sa puissance. Mais après sa mort, que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur Ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la Règle de Saint-Benoît, sans que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse. Que les moines paient pendant cinq ans à Rome la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de l'église des Apôtres, et que, se mettant ainsi sous la protection desdits Apôtres, et ayant pour défenseur le Pontife de Rome, ils bâtissent eux-mêmes un monastère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plénitude de leur cœur. Nous voulons encore que, dans notre temps et dans le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le permettront du moins l'opportunité des temps et la situation du lieu, ouvert chaque jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres, aux nécessiteux, aux étrangers et aux pèlerins.
« Il nous a plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines réunis à Cluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance terrestre. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable du dernier jugement, je prie, je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le Pontife lui-même de l'Église romaine, n'envahissent les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne à titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient, et ne se permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté! Et pour que cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste et j'ajoute, si je vous conjure, ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi, Pontife des pontifes du Siège apostolique, de retrancher de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie éternelle, par l'autorité catholique et apostolique que tu as reçue de Dieu, les voleurs, les envahisseurs, les vendeurs de ce que je vous donne, de ma pleine satisfaction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront ensemble, ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône, à la clémence et à la miséricorde de notre très-pieux Rédempteur. Que si quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit (ce que préviendra, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le patronage des Apôtres), que si quelqu'un, de quelque manière et par quelque finesse que ce soit, tente de violer ce testament, que j'ai voulu sanctionner par l'amour du Dieu tout-puissant, et par le res-
pect dû aux princes des apôtres Pierre et Paul, qu'il encourt d'abord la colère de Dieu tout-puissant; que Dieu l'enlève de la terre des vivants, et efface son nom du livre de vie; qu'il soit avec ceux qui ont dit à Dieu: Retire-toi de nous; qu'il soit avec Dathan et Abiron, sous les pieds desquels la terre s'est ouverte, et que l'enfer a engloutis tout vivants. Qu'il devienne le compagnon de Judas qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se montrer impunément aux regards humains, et qu'il subisse dans son propre corps, les tourments de la damnation future, en proie à la double punition d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa à peine et demi mort des coups répétés de la flagellation la plus terrible, et dont l'autre expira misérablement, frappé par la main d'en haut, les membres tombés en pourriture et rongés par des vers innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont osé souiller le trésor de la main de Dieu; et, s'il ne revient pas à résipiscence, que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulue, de très-pieux intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la loi séculière, et condamné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux moines qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et demeure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans la ville de Bourges ».
Cet acte remarquable fut rédigé le trois des ides de septembre (11 septembre 916). Il est signé de la propre main de Guillaume, et scellé des sceaux d'Ingelberge, sa femme; de Madalbert, archevêque de Bourges; d'Adélard, évêque de Clermont; d'Alton, évêque; du comte Guillaume, neveu du vieux duc; du vicomte Armand et de trente-six autres personnages qui, sans doute, composaient le conseil et la cour de Guillaume. Il fut rédigé et contresigné par saint Odon, encore simple lévite, faisant ici les fonctions de chancelier.
## NOTICE SUR LE MONASTÈRE DE CLUNY.
Après la mort de saint Bernon, son disciple, saint Odon, lui succéda, comme nous l'avons dit: c'est lui qui fit de ce monastère un chef d'ordre, en y annexant, comme autant de dépendances soumises à son autorité abbatiale, les communautés nouvelles qu'il érigeait ou qu'il réformait. Il en était l'unique abbé: sous lui gouvernement de simples prieurs. Il eut pour successeur saint Aimard, qui s'adjoignit pour coadjuteur saint Mayeul, dont nous raconterons la vie au 41 mai. Dieu n'accordait pas seulement de grands saints pour abbés au monastère de Cluny, mais à chaque abbé un long règne. Saint Mayeul porte quarante ans la crosse abbatiale; saint Odilon, son successeur, cinquante-six ans; saint Hugues, qui vient après, soixante ans; Pierre le Vénérable, neuvième abbé, trente-cinq ans. Mais ici finit la gloire de Cluny; ce sera désormais de Cîteaux que la foi et la civilisation rayonneront sur la chrétienté; puis ce noble rôle passe à saint François d'Assise et à saint Dominique. Cluny devient une puissance en général plutôt féodale que religieuse, et se détache à moitié du Saint-Siège. À la fin du schisme d'Occident, l'abbaye tomba en commende.
Dans la liste de ses cinquante-six abbés, nous trouvons maintenant, au lieu des noms si éclatants de gloire religieuse et littéraire dont nous avons parlé d'abord, nous trouvons Jean III de Bourbon, Jean IV de Lorraine, le prince de Conti. Cette illustre maison de Dieu devient à la fin une marchandise de cour: c'était une pension royale, un revenu de tant, que Louis XIV donnait au cardinal de Bouillon, Louis XV au cardinal de la Rochefoucauld. Enfin, le 13 février 1799, un décret tristement célèbre abolit cet institut monastique avec tous ceux qui couvraient la France. La ville, devenue propriétaire des bâtiments de l'abbaye, n'eut ni assez de goût ni assez de courage pour les conserver. Au mois d'octobre 1793, les cloches sont d'abord arrachées à grand peine des clochers et envoyées à Mâcon pour se fondre en canons républicains. Au mois de novembre, les croix de tous les clochers tombent sous les coups de ces barbares. À la fin du même mois, les chapelles de l'église sont détruites, les autels et les tombes elles-mêmes sont renversées; on brise les vitraux, les statues, on déchire les tableaux; toutes les peintures, toutes les statues de bois, tout ce qui reste des papiers de l'abbaye, sont brûlés en auto-da-fé. Voilà comment une ville se suicide.
Au XVe siècle, les Huguenots que Théodore de Bèze, un des leurs, accuse d'insolence et d'ignorance, parce qu'ils détruisirent ou emportèrent par lambeaux la bibliothèque de Cluny, disant que c'étaient tous livres de messe, les Huguenots profanèrent, mirent en pièces autels, images, statues, châsses, reliquaires, étoffes précieuses, meubles, ornements, objets d'or et d'argent, vitraux. Mais de ce pillage, de cette dévastation, il resta du moins les murs, il resta la magnifique basilique de Saint-Hugues. C'est cette basilique, la plus grande du monde après celle de Saint-Pierre de Rome, que l'on vendit en détail en 93. Les nefs, les piliers se divisent, se comptent, se décomposent et sont mis à l'encan. Les marchands sont maîtres du temple et la démolition mercantile commence; les grilles du chœur disparaissent; les stalles s'en vont aussi, destinées par
une consolation de la fortune à orner un jour le chœur de la cathédrale de Lyon. En 1798, on enlève les vitraux des fenêtres, les portes; on arrache les treillis, le fer, le plomb qui garnissent la rose romane, les tours, les toits et les autres parties de l'édifice; cela fait, on commence à découvrir l'avant-nef et à briser la charpente colossale; on enlève les pavés du temple, on démolit les autels, on ébranle les colonnes; ces fourmis dévastatrices mettent un long temps à dépecer le colosse et à l'emporter par petits lambeaux.
Napoléon passait vers cette époque à Mâcon, pour aller à Milan; les habitants de Cluny vinrent le prier de les honorer d'une visite: il leur répondit qu'il « n'irait pas dans ce pays de Vandales ». La destruction continua; toutes les parties de l'église tombaient successivement sous le marteau et se vendaient à la toise, même par pierre, à tous ceux qui avaient à construire une muraille, une maison, une ferme, une étable. Le partage du temple fut mille fois pire que le partage du territoire monastique qui passa à vil prix en mille mains à la fois, source générale de tous les enrichissements du lieu. Les grandes nefs, les collatéraux furent mis à terre de 1809 à 1811; les beaux clochers ne devaient pas survivre, et l'on se souvient encore à Cluny de l'effroyable bruit qui secoua la ville à la chute de la plus grande tour. Ce fut comme le canon de détresse. On ne sauva rien, ni les colonnes du chœur, ni les curieuses et vieilles peintures de l'abside. Seulement quelque aumône administrative laissa debout un clocher méridional et une chapelle où gisent quelques informes débris. Je le crois bien: la chute du dernier clocher pouvait menacer la solidité des bâtiments adjacents; et puis, ce qu'on a laissé debout ne gêne en rien les prouesses des chevaux du haras, le temple des étalons, et le logis du conservateur. On parla d'établir, dans les constructions plus modernes et toutes conservées, un lycée impérial, une école des arts et métiers; en définitive, il n'y fut logé qu'un petit collège communal. La seule munificence impériale que put obtenir la ville des moines de saint Benoît, ce fut ce haras départemental que Napoléon lui donna, bien moins pour la consoler de ses splendeurs perdues que parce que les fourrages étaient abondants et de bonne qualité dans les prairies de la Gronne.
Tout est consommé. Le lieu qui servait autrefois de refuge et de palais aux papes, aux rois, aux empereurs, aux princes, aux évêques, aux seigneurs de toute la chrétienté, ne recevra plus dans ses murs aucun hôte illustre; et quand les princes modernes, constitutionnels ou absolus, traverseront en poste la Bourgogne, ils ne songeront pas même à passer par Cluny, dont ils ignoreront jusqu'au nom même. Les puissances du jour refuseront d'aller quelques heures au même lieu où saint Louis et le souverain Pontife séjournèrent un mois entier avec une foule de princes de l'Église et de rois de la terre. Déjà l'empereur nouveau de 1594 dédaignait d'y faire une visite sollicitée. Le plus grand personnage qui passera à Cluny, ce sera le préfet du département de Saône-et-Loire, qui voudra bien quelquefois s'y rendre pour le tirage de la conscription, s'il ne préfère s'y faire représenter par un délégué. Cette justice territoriale, autrefois souveraine sous le droit seigneurial de l'abbé, et qui, même en 1789, ne reconnaissait d'autre supérieur que le parlement de Paris, relève maintenant d'un pauvre juge de paix, devenu le premier et le plus haut de ses magistrats. Ce chef-lieu de la religion monastique, qui ne relevait que du souverain Pontife et du roi de France, qui jetait deux mille monastères dans toutes les parties du monde et qui voyait venir à ses solennités des myriades de pèlerins et d'hôtes magnifiques, n'est plus aujourd'hui, dans ses relations spirituelles et temporelles, qu'un humble territoire, destiné à jamais de tous les hommes de la terre et parqué dans la circonscription étroite d'une division cantonale.
Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain, que nous avons tantôt analysés, tantôt reproduits textuellement.
Événements marquants
- Naissance vers 850
- Réception des reliques de saint Maur en 863
- Entrée au monastère de Saint-Martin d'Autun
- Nomination comme abbé de Baume vers 890
- Voyage à Rome en 895 pour faire confirmer l'abbaye de Gigny
- Fondation de l'abbaye de Cluny en 910
- Rédaction de son testament en 926
Miracles
- Guérisons de sourds, aveugles, muets et boiteux devant les reliques de saint Maur en sa présence
- Pouvoir sur les éléments (pluie ou beau temps) par la prière de sa communauté
Citations
Faites disparaître les chiens, et à leur place appelez des moines; ne savez-vous pas de qui vous tirerez le plus de profit, de la chasse des chiens, ou des prières des moines ?