Saint Bruno de Cologne
Prêtre et Confesseur, Fondateur de l'Ordre des Chartreux
Résumé
Né à Cologne et brillant chancelier de Reims, Bruno quitte les honneurs pour fonder en 1084 l'Ordre des Chartreux dans le désert du Dauphiné. Appelé à Rome par son ancien élève le pape Urbain II, il finit ses jours en Calabre dans la solitude. Son ordre, marqué par le silence et la prière, demeure l'un des plus rigoureux de l'Église.
Biographie
SAINT BRUNO DE COLOGNE,
PRÊTRE ET CONFESSEUR, FONDATEUR DE L'ORDRE DES CHARTREUX
Comme patriarche, saint Bruno ordonne à ses enfants un jeûne perpétuel pour leur servir de nourriture; comme docteur, il prescrit à ses disciples un silence continuel pour leur servir d'entretien; comme général, il leur impose un cloître éternel pour leur servir de vêtement.
Durand, *Caractères des Saints*.
S'il est véritable, comme dit Notre-Seigneur, que l'on connaît l'homme par ses œuvres, de même que l'on discerne l'arbre par ses fruits, quelle estime ne devons-nous pas avoir du mérite de saint Bruno, qui a donné à l'Église l'Ordre sacré des Chartreux, que nous pouvons appeler le plus bel ornement du Christianisme et la plus riche portion du troupeau de Jésus-Christ ! Cette parfaite séparation du monde, cet esprit de retraite et de solitude, et cette mortification qui s'y gardent inviolablement des siècles, ne sont-elles pas des marques de la plénitude de la grâce et de la sainteté de son fondateur ? Nous avons sa vie composée fort au long par plusieurs de ses enfants; mais, laissant au pieux lecteur, qui en voudra savoir tous les événements, le soin d'y avoir recours, nous nous contenterons de donner ici un abrégé de ses plus belles actions.
Bruno d'Hartenfaust naquit à Cologne dans la première moitié du onzième siècle. Le ciel jeta à profusion sur le berceau de cet enfant tous les dons précieux et charmants qui illustrent d'ordinaire les origines privilégiées. Grandeur de naissance, grandeur de l'esprit, grandeur de la fortune, grâces extérieures, intelligence claire et vigoureuse, incomparables aptitudes pour les sciences, présents déjà magnifiques que rehaussait le plus beau de tous, la vertu : voilà au milieu de quel rayonnement se développa cette jeune âme. Ses parents comprirent de suite la rareté du dépôt confié par Dieu à leur amour. À cette époque de foi, nulle ambition de la terre n'était capable de toucher une famille vraiment chrétienne; lorsqu'un enfant pourvu de qualités exceptionnelles apparaissait au foyer paternel, le suprême désir était de le consacrer au Seigneur; on trouvait juste de rendre ce qui avait été donné. Bruno fut destiné au sacerdoce.
À quinze ans, la grande collégiale de Saint-Cunibert, si célèbre à Cologne et dans toute l'Allemagne, ne comptait pas de plus brillant écolier. L'archevêque, saint Annon, remarqua l'adolescent et le nomma chanoine métropolitain. Bruno, à un âge si tendre, comprit les obligations attachées à cette haute faveur. Il se livra aux études sacrées avec cette ardeur tranquille qui fuit les applaudissements des hommes et ne cherche que la solitude pour auxiliaire et Dieu pour témoin; cependant sa jeune réputation perçait malgré lui. Il craignit alors l'enthousiasme de sa ville natale, sans doute aussi les douceurs de la famille que tous les Saints ont fui, et insensible aux tendresses amollissantes du toit paternel comme aux honneurs extérieurs, il partit pour la France et alla continuer ses études au collège de Reims.
Là, comme à Saint-Cunibert, le succès couronna tous ses efforts ; chaque examen du jeune étranger était un triomphe, et au milieu des enfants de la plus brillante nation du monde, le fils de la rêveuse Germanie marchait toujours au premier rang. Ainsi, la renommée, qu'il fuyait comme une ennemie, s'attachait à lui avec persistance. Espérant bientôt que son absence avait suffi pour calmer dans sa patrie le bruit importun qui entourait son nom, il revint à Cologne et s'enferma dans la retraite pour se préparer à recevoir les saints ordres.
Les honneurs l'attendaient encore au seuil de la carrière sacerdotale. L'étudiant chargé des lauriers de deux universités illustres, le noble rejeton d'une antique maison, laissa tomber à ses pieds les espérances du siècle peu dignes de toucher sa grande âme. Tout s'effaça devant ses regards habitués à contempler les hauteurs du ciel. Il était prêtre ! quel honneur valait un tel honneur ? quelle gloire pouvait-il ambitionner après cette gloire suprême ? Un seul désir, ardent, irrésistible, dévorait son cœur : gagner au Christ, son maître, les âmes rebelles ou ignorantes. On le vit alors partir seul, sans argent, sans aucun titre que celui de prêtre du Seigneur, sans mission autre que celle du zèle, et parcourir les campagnes où sa réputation n'avait pu parvenir.
Ce difficile et admirable travail fut comblé de bénédictions. Bruno, dont l'éloquence ravissait les lettrés, se fit simple et oublia sa rhétorique pour répandre la loi divine dans les intelligences quasi sauvages du peuple ; la solitude, les privations, le mépris de tous les dangers enivraient cette âme que les applaudissements de deux pays avaient laissée insouciante et froide. Heureux de ce travail obscur qu'il savait grand aux yeux de Dieu, il ne demandait rien de plus ; mais la Providence, qui voulait faire de ce jeune homme un modèle accompli dans toutes les situations, le rappela à la gloire qu'il fuyait.
Bruno avait effacé de sa mémoire les triomphes de l'école ; Reims s'en souvenait. Gervais, son archevêque, prélat érudit et saint, n'avait pas perdu de vue le brillant étudiant, couronné tant de fois par lui. Il le rappela au nom du bien public. Bruno, plein d'une humble terreur, hésita longtemps. Ce ne fut qu'après bien des jours de larmes et de prières qu'il se décida à quitter ses campagnes chéries. Son retour à Reims fut salué par l'enthousiasme universel. Gervais le nomma chancelier des écoles du diocèse et chanoine théologal. Ces hautes positions étaient dignes de lui, il les remplit avec cette perfection de zèle, cette simplicité et cette douceur qui sont la marque du vrai mérite. On l'appelait le Maître, et il méritait ce titre par l'éclat de sa science ; on pouvait aussi le nommer Père, tant sa bonté et sa grâce ravissaient tous les cœurs. La savante école de Reims était justement fière de sa conquête ; le saint archevêque bénissait le ciel qui lui avait rendu un fils et un auxiliaire ; les rares aptitudes de Bruno s'étendaient à tout. Bientôt, à ses grands travaux scolastiques, à sa charge de chancelier, aux exercices de piété que sa ferveur multipliait, vint s'ajouter le soin des affaires ecclésiastiques de la province. Tant de labeurs absorbaient ses jours et souvent ses nuits, et pourtant il suffisait à tout. La vie des Saints est pleine de ces merveilles, la plus étonnante est cette multiplication du temps qu'ils semblent opérer à leur gré. Bruno, environné de gloire et d'affection, nourrissait toujours dans son cœur l'insatiable désir de la perfection.
Le monde lui pesait. Se cacher, fuir à jamais cette renommée brillante qu'il n'avait pas cherchée, était l'objet constant de ses pensées secrètes ; mais Dieu, qui l'avait montré aux hommes si grand dans la prospérité, voulut, avant de le prendre pour lui seul, le leur présenter comme un modèle de constance dans les revers. Gervais mourut, et l'intrus Manassès parvint, à force d'intrigues, à lui succéder. La sévère cour épiscopale de Reims devint bientôt un foyer de scandales. Bruno, qui semblait oublier depuis si longtemps le rang que sa vertu et ses lumières lui donnaient dans ce vaste diocèse, parut cette fois le premier sur la brèche et se servit de l'autorité de son nom pour former un rempart entre l'Église menacée et l'indigne prélat qui la déchirait. Une persécution violente, des vexations inouïes, des voies de fait même, furent le résultat de ce noble courage. Il supporta cet état de choses, si nouveau pour lui, avec la mansuétude inébranlable qui accompagne l'homme fixé à jamais au-dessus des tempêtes du temps. Tel on l'avait vu souriant et calme au milieu des frénétiques applaudissements de la foule, tel il resta en face de ses fureurs. Il appela de Rome un légat du Pape. Un concile s'assembla à Autun, dont Bruno fut l'âme, bien qu'à cette époque il n'eût pas encore quarante ans. Manassès condamné disparut de la scène et, après avoir fait un bruit si scandaleux, mourut dans une telle obscurité que l'histoire n'a pu découvrir le lieu de son trépas.
Cette tourmente avait duré longtemps. Le calme une fois rétabli, l'astre de Reims parut briller d'un nouvel éclat. Le légat du Pape l'avait présenté à Rome comme le plus ferme champion des droits de l'Église, le siège épiscopal était vacant, Bruno fut désigné par tous pour l'occuper ; mais lui, qui avait bravé les persécutions avec tant de sainte constance, ne put envisager de sang-froid ce fardeau glorieux si justement mérité. Il s'enfuit de Reims après une nuit de prières et de larmes.
On dit qu'il vint à Paris et que là, assistant à Notre-Dame, à l'enterrement d'un chanoine que la voix publique canonisait d'avance, il lui fut révélé que l'infortuné, au contraire, était damné. Ce fait légendaire que Lesueur a immortalisé dans une des toiles célèbres, connues sous le nom de *Cloître de Saint-Bruno*, n'a pas trouvé créance près des écrivains sérieux qui ont écrit la vie du Saint ; du reste, Bruno n'avait pas besoin d'un miracle pour se consacrer à la vie religieuse ; il y avait longtemps que cette pensée germait dans son esprit. À Reims, lors de ses grands travaux et de ses brillants succès, il aimait à s'enfermer dans l'étroit enclos d'un jardin silencieux, et là, entre ses deux amis privilégiés, Raoul le Vert et le chanoine Fulcius, il employait son admirable éloquence à tracer en traits enflammés les charmes et les bienfaits de l'existence monastique. Ces deux hommes, confidents de ses secrets désirs, semblaient devoir être les compagnons de sa retraite, son cœur aimant les y conviait. Gagnés, en effet, par l'entraînante parole du Maître, ils firent vœu de quitter le siècle à sa suite ; mais Fulcius voulut auparavant aller à Rome ; il partit et oublia sa promesse pendant ce long voyage ; Raoul aussi se laissa détourner par d'autres soins ; la gloire du monde sans doute toucha leur cœur, moins grand et moins détaché que celui de Bruno. Ils perdirent ainsi l'immortel honneur de partager, à ses côtés, devant les âges futurs, l'éclat de son auréole.
À cette période de la vie de Bruno, les biographes semblent indécis. Quelques-uns prétendent qu'après une courte retraite passée dans l'attente de ses compagnons, il reprit le chemin de Reims et remonta dans sa chaire
de théologie. Le même enthousiasme l'accueillit. La foule se pressa de nouveau, ardente et passionnée, autour de son orateur favori, les mains prêtes aux applaudissements et l'esprit à l'admiration ; mais l'illustre professeur semblait avoir oublié les subtilités de la scolastique et répudié les fleurs de la poésie. Son front agrandi par les austérités s'était couronné d'un rayon divin, ses yeux brillant du feu sacré avaient entrevu dans les profondeurs des cieux l'unique sujet capable désormais d'enflammer son génie. Ses auditeurs, un moment surpris, se rendirent à cette éloquence nouvelle pour eux. Bruno ne prêchait plus que les sublimes renoncements et les splendeurs de la patrie céleste, et il tenait encore sous le charme la multitude frémissante. « On croyait entendre Dieu même », dit naïvement un vieil écrivain. Les deux timides compagnons qui n'avaient pas osé suivre le Saint dans l'accomplissement de sa vie nouvelle furent vite remplacés ; plusieurs âmes d'élite, embrasées à leur tour du désir surnaturel de la perfection, résolurent de s'attacher à ses pas.
Bruno ne quitta pas tout d'abord la Champagne. Cet homme si savant et si pieux avait l'humilité de croire que tout lui restait à apprendre. Il alla trouver Robert, abbé de Molesmes, qui devint plus tard le fondateur du grand Ordre de Cîteaux, et se mit sous sa conduite avec la docilité d'un enfant.
Bruno était une de ces âmes héroïques qui ne s'arrêtent pas tant qu'elles croient apercevoir à l'horizon de leur destinée une hauteur à gravir. L'amitié de Robert et le séjour à Molesmes lui parurent des douceurs incompatibles avec ses rêves de perfection absolue. Il songeait au désert. Les grands solitaires d'Égypte vivant au milieu de sites sauvages et inexplorés lui semblaient les seuls modèles dignes de son ardent amour pour le silence et la contemplation. Robert, qui, de son côté, se sentait épris des mêmes pensées, se garda bien de retenir son ami. Ils cherchèrent ensemble dans quel coin du monde la nature pouvait être assez âpre pour offrir une retraite inaccessible. Leurs regards se portèrent vers les Alpes dauphinoises dont ils avaient seulement ouï parler. Ce fut une inspiration.
Bruno était venu à Molesmes avec six compagnons qui, enflammés par ses prédications, avaient résolu de le suivre partout. L'histoire a conservé ces noms, qui brillèrent comme des étoiles autour du grand nom de leur chef. C'étaient Lauduin, Etienne du Bourg, Etienne de Die, Hugues le chapelain, tous quatre prêtres et nés dans les deux climats de la Toscane et de l'Espagne ; puis deux laïques, André et Guérin. Bruno les réunit et leur parla avec énergie de la vie austère qui les attendait. Le rude tableau qu'il en traça ne les ébranla point, et ils se déclarèrent résolus à ne jamais l'abandonner. Le départ fut décidé. Cet entretien solennel avait eu lieu le soir. Bruno se retira dans l'église de Molesmes et passa toute la nuit en oraison. Vers le matin, vaincu par la fatigue, il s'endormit, les genoux ployés sur les dalles et la tête appuyée contre un pilier. Ce court sommeil du corps laissa son âme éveillée ; trois anges lui apparurent et le fortifièrent merveilleusement en lui annonçant que Dieu marcherait à ses côtés et que son œuvre serait bénie.
N'est-il pas permis de croire que ces messagers célestes furent les mêmes qui, cette nuit-là, visitèrent aussi le sommeil de saint Hugues, évêque de Grenoble, et lui annoncèrent l'arrivée prochaine des amis du Seigneur ? La pieuse et poétique tradition nous représente en effet le saint prélat transporté en rêve dans le désert de la Chartreuse, au milieu des forêts épaisses et des torrents impétueux qui rendaient inaccessible cette
partie sauvage de son diocèse. Là, au fond des gorges menacées par les avalanches, un temple superbe s'élevait tout à coup, et sept astres aux feux étincelants en couronnaient le faîte. Hugues s'éveilla ému de ce songe prophétique et attendit, en priant Dieu, l'accomplissement de ce que sa foi envisageait comme une révélation. Il ne se fit pas attendre longtemps, car peu de jours après Bruno arrivait et se jetait aux pieds de l'évêque. Celui-ci avait suivi jadis, à Reims, le cours de l'éloquent professeur ; il le reconnut avec une joie inexprimable, et tout pénétré d'admiration et de crainte affectueuse, il fit aux futurs solitaires une peinture redoutable du lieu qu'il avait entrevu dans sa vision. À mesure qu'il parlait, Bruno et ses compagnons témoignaient leur joie, car la description réalisait dans sa sublime horreur le site qu'ils s'étaient plu à rêver ; la Thébaïde était surpassée par ce nouveau désert, au moins par l'âpreté du climat. Après quelques jours de repos au palais épiscopal de Grenoble, l'évêque voulut lui-même conduire ses héroïques hôtes au lieu de leur retraite, situé, dans sa pensée, à l'endroit précis où il avait vu s'arrêter les sept étoiles.
Il fallut franchir de dangereux précipices, s'ouvrir un difficile chemin à coups de hache dans des bois d'une végétation puissante, entremêlés de ronces épaisses et d'immenses fougères. On avançait lentement, et plus d'une fois les bêtes sauvages, jusque-là paisibles habitantes de ces lieux, se prirent à hurler autour des voyageurs, comme pour leur apprendre qu'ils auraient d'autres ennemis que la nature à combattre. On arriva enfin, après mille dangers, au but de ce hardi pèlerinage. C'était là, au point le plus tourmenté du désert, parmi d'énormes fragments de roches écroulées à la suite des bouleversements volcaniques, que devait s'élever le nouveau temple à la gloire de Dieu.
Hugues reprit le chemin de Grenoble, mais son cœur resta près de ses amis. Tandis que Bruno, au comble de ses vœux, jetait l'ébauche de son monastère en bâtissant une chapelle en l'honneur de la Mère de Dieu, appelée *Sancta Maria de Casalibus*, et des cabanes de branchages, l'évêque, par de touchantes prières, obtenait de ceux qui avaient des droits de propriété sur ces rudes montagnes une cession pleine et entière en faveur des nouveaux solitaires. Il se fit le procureur de ces hommes qui dédaignaient tout soin matériel, et pour que rien en ce monde ne vînt troubler le silence de leurs entretiens célestes, il voulut se charger par la suite d'élever à ses frais quelques cellules de bois et une église convenable. C'est là qu'il aimait à venir chercher un repos dont son âme aussi était avide. Dépouillant ses insignes épiscopaux et oubliant avec bonheur le rang où Dieu et ses vertus l'avaient placé, il redevenait l'écolier de Reims pour écouter encore les admirables leçons de son ancien maître.
Le travail, la prière, un profond silence du côté des hommes, tel fut pour Bruno l'emploi des premières années de sa retraite. Tout entier aux pénibles labeurs du défrichement et aux soins de sa famille spirituelle, heureux surtout de se croire oublié, il fit du désert sa patrie et l'aima comme une mère dont la prédilection est pour l'enfant qu'elle a eu le plus de peine à obtenir et à conserver. Plus l'homme s'agite pour attirer les regards de ses semblables, plus il s'expose à une dédaigneuse indifférence ; mais, au contraire, le monde se précipite, curieux d'abord, respectueux et suppliant ensuite, au-devant des nobles natures qui ne le recherchent pas. Dieu ne veut point qu'il y ait des grottes assez obscures pour cacher à jamais ses solitaires, ni de couvent assez impénétrable pour dérober ses Saints à nos regards. La renommée qui s'attache à de tels hommes traverse
les mers et franchit les montagnes à un jour donné, avec la rapidité de l'ouragan. Ceux qui en sont l'objet ont seuls le privilège de ne pas entendre; ils se croient ensevelis et apprennent tout à coup que, de l'Orient à l'Occident, il n'est bruit que de leur nom. Bruno connut cette surprise amère. Ses frères, qui avaient la douce habitude de le contempler au milieu d'eux comme une vivante image de la paix et du bonheur, le virent un jour abattu et troublé. Ses lèvres éloquentes ne trouvaient plus une parole, et ses yeux versaient des larmes abondantes. Le plus grand honneur qu'une âme chrétienne pût recevoir ici-bas le menaçait. L'Église romaine l'appelait à sa défense. Un des élèves de Bruno, depuis chanoine de Reims, Eudes, né à Châtillon-sur-Marne, avait été élevé au trône pontifical sous le nom d'Urbain II. Cette élection trouva dans l'empereur Henri IV un violent adversaire et suscita un schisme. L'antipape Guibert, soutenu par Henri, usurpa les clefs et osa s'asseoir à côté de son souverain légitime. Urbain persécuté, en proie à toutes les tristesses que la vue des maux de l'Église causait à son cœur, écrivit à Bruno une lettre pressante et forte pour l'appeler à Rome, où ses conseils et sa science devenaient indispensables. Il priait en ami, il ordonnait en souverain, l'hésitation n'était pas permise.
Bruno désigna Lauduin pour le remplacer et partit, le cœur brisé. L'immense douleur de ses enfants, qui pleuraient autour de lui et ne semblaient pas pouvoir être consolés, ajoutait à son déchirement l'inquiétude fondée de voir son œuvre comme sapée par la base. Malgré son humilité, il ne pouvait en effet se dissimuler que sa présence animait tous les courages. Lui de moins, qu'allait devenir cette famille sitôt orpheline et à peine formée à des austérités presque surhumaines? La joie du souverain Pontife, qui reçut son ancien maître comme un sauveur, les honneurs de la cour de Rome, les travaux d'une polémique ardente ne purent vaincre les appréhensions du solitaire. Les Saints ont au fond du cœur une lampe rayonnante, qui éclaire pour eux le secret de l'avenir. Ce que Bruno redoutait arriva. Peu de temps après son installation au palais d'Urbain, il apprit que ses compagnons, tentés jusqu'au vertige, avaient abandonné la Chartreuse. Le désert sans Bruno leur était apparu dans son insurmontable horreur. Les travaux avaient langui sous ces mains devenues tout à coup débiles. La psalmodie qui, naguère, montait vers le ciel avec tant d'ardeur était ou délaissée ou interrompue par des sanglots continuels. Ce fut au point que le prieur Lauduin, découragé lui-même, se sentit sans force et sans autorité. Revoir Bruno ou mourir, tel était le cri de ces hommes que d'effrayantes privations n'avaient pu vaincre, et qui tout à coup, perdant la raison et presque la foi, succombaient pour un moment à une surprise du cœur. Lauduin comprit qu'il fallait céder, et il les conduisit lui-même à Rome.
Bruno reçut les fugitifs avec une tristesse grave et douce, où son âme se révélait tout entière; aucun reproche amer ne lui échappa: le supérieur sentait la faute, le père pressentait la réparation, et son refuge fut dans la prière. Il demanda à Dieu d'éclairer lui-même ces esprits d'élite si subitement aveuglés. Une telle mansuétude porta bientôt des fruits. Les pieux égarés comprirent vite que la nature avait cédé chez eux aux illusions du démon et furent remplis de malaise et d'inquiétude, à la vue de l'existence facile et sans but qu'ils menaient à Rome. L'exemple de Bruno, qui soupirait ardemment vers son retour à la solitude, ses entretiens, la désapprobation évidente du souverain Pontife achevèrent de verser dans leur cœur une lumière salutaire. Ils implorèrent un pardon qui leur fut accordé avec
tendresse et reprirent tous le chemin de la Chartreuse. Rendus plus fervents par l'épreuve, ces colons du désert y apparurent aussi plus nombreux. Dieu leur adjoignit en route de nouveaux ouvriers. Ce sol aride, déjà arrosé de leurs sueurs, les revit pleurant de joie et de repentir. L'amour d'un homme les en avait éloignés, l'amour de Dieu les y ramenait, et désormais, au long cours des siècles, la force brutale des révolutions devait seule être capable de les chasser de nouveau.
Le Saint faisait depuis, par lettres, ce qu'il ne pouvait faire de vive voix. Il les instruisait de toutes les pratiques de la vie solitaire, les animait à une ferme et vigoureuse persévérance, les consolait dans leurs peines, les éclairait dans leurs doutes, et les élevait par des discours tout célestes à la contemplation des vérités éternelles. Enfin, il faisait couler dans leur cœur ce feu de l'amour divin dont le sien était tout pénétré. Ces saintes instructions, néanmoins, n'empêchèrent pas une violente tentation, à laquelle ils furent sur le point de succomber. Quelques personnes, suscitées sans doute par le démon, à qui cet Ordre naissant donnait de terribles alarmes, leur suggérèrent qu'ils n'étaient nullement dans la voie de Dieu, parce qu'ils entreprenaient une vie qui, étant beaucoup au-dessus de leurs forces, nuisait à leur santé, avançait leurs jours, et les mettait ainsi dans l'impuissance de servir l'Église. Ils se représentaient là-dessus l'horreur de leur solitude, la longueur de leurs jeûnes, l'éloignement de tout secours humain, et beaucoup d'autres choses qui augmentaient à tous moments la perplexité où ces mauvais conseils les avaient jetés. Ils ne pouvaient, d'ailleurs, se résoudre à quitter de nouveau un lieu où ils savaient que la divine Bonté les avait appelés. Mais Dieu, qui ne permet pas que ses serviteurs soient tentés au-dessus de leurs forces, les assista puissamment dans ce doute, qui ne venait que de la crainte qu'ils avaient de lui déplaire ; car, un jour qu'ils conféraient ensemble sur ce sujet, un vénérable vieillard leur apparut et dissipa tout ce nuage, par l'assurance qu'il leur donna que la sainte Vierge, mère de Dieu, serait leur avocate et leur protectrice, s'ils étaient exacts à réciter tous les jours en son honneur les sept heures de son office. Alors la lumière succédant aux ténèbres, et la joie à la tristesse, ils résolurent fortement de demeurer jusqu'à la mort dans leur désert et dans leur manière de vivre, sous la protection de cette puissante Médiatrice et de saint Jean-Baptiste, et ils se persuadèrent aisément que ce vénérable vieillard, qui leur était apparu, était l'apôtre saint Pierre, lorsque, peu de temps après, Urbain II, son successeur, fit déposer au concile de Clermont les heures de Notre-Dame pour être récitées généralement par tout le clergé.
Pendant que ces choses se passaient en France, Bruno sollicitait de toutes ses forces, à Rome, la permission de quitter la cour et de se retirer. Le Pape résista longtemps à ses prières et à ses instances ; mais, craignant enfin de s'opposer à la volonté de Dieu et à l'attrait de sa vocation, il lui donna pouvoir de retourner à sa Chartreuse, ou de se choisir toute autre solitude qu'il lui plairait. On ne peut concevoir la joie que cette grâce lui causa. Il disait avec le Prophète : « Seigneur, vous avez rompu mes liens ; je vous sacrifierai une hostie de louange et j'invoquerai votre nom. Mon âme s'est sauvée comme le passereau du filet du chasseur : le filet s'est rompu, et j'ai été délivré ». Mais, lorsqu'il se disposait à partir, un nouvel accident, auquel il ne s'attendait pas, arrêta encore son voyage. Les habitants de Reggio, en Calabre, ayant perdu leur archevêque, jetèrent les yeux sur lui et le choisirent pour remplir cette place vacante. Le Pape avait donné son
consentement à cette élection, et avait même témoigné qu'elle lui serait agréable; ainsi, il souhaitait qu'elle eût son effet. Mais Bruno, qui ne soupirait qu'après la solitude, fit tant auprès de Sa Sainteté, par la sainte importunité de ses prières, qu'il en obtint enfin la décharge. Il n'y eut donc plus rien qui l'arrêtât à la cour de Rome et qui s'opposât à sa liberté. Son désir était de venir retrouver ses chers enfants, qui se regardaient toujours comme orphelins, étant séparés de la compagnie d'un père de si grand mérite; mais, comme le Pape se disposait à venir en France, et assez près de la Chartreuse, craignant qu'il ne l'engageât de nouveau à sa suite, ou qu'il ne le chargeât de quelque évêché qu'il trouverait vacant, il se priva de cette consolation et se retira avec quelques autres disciples, auxquels il inspira l'amour de la vie solitaire, au désert de la Tour, dans le diocèse de Squillace, en Calabre. Comme un torrent qui a rompu sa digue et qui s'est mis en liberté, court avec plus d'impétuosité dans les campagnes qu'il ne faisait auparavant, ainsi Bruno, se voyant délivré de l'embarras des affaires, s'adonna avec plus de ferveur que jamais aux exercices de la vie intérieure et spirituelle. Quels étaient son austérité, sa mortification, son détachement de toutes les choses d'ici-bas et son union d'esprit avec Dieu? Il était sur la terre comme s'il n'eût plus eu de commerce avec la terre. Ses sens ne lui servaient que pour les nécessités indispensables du corps et pour les offices de piété. Sa conversation était continuellement dans le ciel, et il jouissait d'une paix et d'une tranquillité d'âme si parfaite qu'il goûtait déjà par avance le repos et les douceurs de l'éternité. C'est ce qui lui faisait donner à la vie solitaire ces grands éloges que nous lisons dans sa lettre à Raoul, prévôt, et, depuis, archevêque de Reims, et qui le remplissait de ces sentiments tout divins dont ses autres lettres et ses riches Commentaires sur l'Écriture sont remplis.
Mais quelque effort qu'il fit pour ne point connaître le monde et pour n'en être point connu, Dieu permit, néanmoins, qu'il fût enfin découvert dans le secret de sa solitude: un jour, Roger, prince de Sicile et comte de Calabre, se divertissait à la chasse et aux environs de ce lieu de sainteté; ses chiens étant arrivés à l'endroit des cellules s'arrêtèrent tout court et ne se mirent plus en peine de poursuivre leur proie. Leurs aboiements firent assez connaître qu'ils avaient trouvé quelque chose d'extraordinaire. Le comte s'approcha, et il aperçut aussitôt cet homme céleste avec la troupe de ses enfants qui, ayant les yeux et les mains élevés vers le ciel, sollicitaient la divine bonté par leurs prières. Il descendit en même temps de cheval pour leur témoigner ses respects, et, les ayant embrassés, il leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils faisaient en ce lieu. Saint Bruno le satisfait entièrement sur toutes ses demandes; et il gagna tellement son affection, que ce prince, pour ne pas perdre un si grand trésor que Dieu lui avait envoyé dans ses terres, lui donna et à toute sa compagnie, une église appelée de Sainte-Marie et de Saint-Etienne, où, depuis, il lui rendait souvent visite pour prendre ses avis sur les affaires les plus importantes de son État.
Sa bienveillance et sa libéralité envers le Saint ne furent pas sans récompense; car, peu de temps après, pendant qu'il assiégeait la ville de Capoue, un de ses capitaines, nommé Serge, grec de nation, ayant promis pour une grande somme d'argent de le livrer avec son armée entre les mains des assiégés, ce bienheureux Solitaire, la nuit que la trahison se devait exécuter, apparut à Roger avec un visage plein de respect, les habits déchirés et les yeux baignés de larmes, l'avertit de se lever prompte- ment, de prendre les armes et de prévenir ses ennemis. Il obéit à cette voix, et sa diligence eut tout le succès qu'il en pouvait espérer : car Serge, se voyant découvert, prit la fuite avec les conjurés, plusieurs des assiégés furent tués ou blessés, la ville fut prise, et, au bout de cinq mois, il s'en retourna à son château de Squillace. Après son retour, il tomba dans une grande maladie qui le tint quinze jours au lit. Le Saint le vint voir avec quatre de ses disciples, et le consola par des discours tout célestes. Roger lui raconta ce qui lui était arrivé, et comment, par son avis, il avait évité la mort et emporté la place qu'il tenait assiégée. « Ne m'attribuez pas cette faveur », lui dit Bruno, « mais attribuez-la à l'ange qui veille à la conservation des princes ; c'est à lui après Dieu que Votre Altesse en est redevable ». Cette réponse pleine d'humilité n'empêcha pas le comte de lui en faire de grands remerciments et de lui offrir en reconnaissance tous les biens qui lui appartenaient dans le territoire de Squillace ; mais Bruno refusa ces avantages : à peine consentit-il à accepter le monastère de Saint-Jacques, avec son château et ses dépendances, pour la subsistance de ses religieux.
Bruno, qui avait été le premier à répondre à l'appel de Dieu, resta le dernier debout de ses plus chers compagnons. Lauduin et la plupart des Chartreux venus de Rome moururent loin de leur maître chéri. Il les pleura avec cette effusion du cœur qui brave les glaces de l'âge. Le pape Urbain II les suivit dans la tombe ; Roger enfin expira dans les bras du religieux qu'il nommait son père. Resté seul de tant de grandes âmes qui durent au contact de la sienne une immortelle mémoire, l'illustre fondateur comprit que sa mission sur cette terre allait aussi se terminer. L'approche de sa dernière heure le trouva simple, confiant, oublieux de lui-même comme il l'avait toujours été. Son corps purifié n'eut pas à subir de longues souffrances, il s'affaiblit graduellement en laissant l'esprit plein de vigueur et de liberté. Un dimanche du mois d'octobre 1101, les moines des deux monastères de Calabre, rassemblés pour les adieux, s'agenouillèrent émus et recueillis autour du lit de planches couvert de cendres où leur père achevait de vivre. Bruno, si près de Dieu, parlait de son amour et de la grandeur de la vocation monastique avec cette même voix éloquente qui ravissait son siècle. Un moment, ses forces semblèrent l'abandonner, mais se ranimant bientôt, il commença d'un ton pénétrant et distinct sa confession générale. Quand il eut fini, son âme avide d'humiliation ne parut pas encore satisfaite, il demanda à ses frères si, après le récit d'une vie si misérable, ils ne le jugeaient pas indigne de la sainte Eucharistie. Les religieux ne répondirent que par des sanglots. Ils le soulevèrent dans leurs bras, et après avoir reçu avec une foi ardente le viatique suprême, il s'endormit sans agonie au milieu de sa famille désolée. Ainsi le juste se penche vers l'éternité en couronnant son passé par des actes d'une simplicité sublime, et longtemps après lui les hommes reconnaissent aux clartés qu'il laisse à l'horizon de l'Église qu'un astre vient de disparaître. Notre âge contempla encore sa douce lumière. Les œuvres de son puissant esprit, ses écrits, ses travaux sur les Conciles n'ont pas vieilli ; l'œuvre de son cœur, l'ordre qu'il a fondé reste vivant aux yeux de tous et se chargerait d'assurer l'immortalité à son nom, si notre ingrat égoïsme était tenté de l'oublier.
Saint Bruno est représenté : 1° assis et sous ses pieds un de ses moines place un linge avec respect ; 2° debout sur le globe du monde ; 3° en extase pendant sa prière ; 4° tantôt dans sa grotte, tantôt dans sa solitude ; 5° donnant sa règle à des religieux qui la reçoivent à genoux ; 6° tenant une branche d'olivier au milieu de laquelle Jésus-Christ en croix, près de lui une mitre, une tête de mort et une crosse; 7° tenant à la main un crucifix dont les branches se terminent par des feuilles; 8° avec ses moines, cultivant les fleurs de la solitude; 9° à genoux et priant avec ses moines.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — ÉCRITS. — ORDRE DES CHARTREUX.]
Le corps de saint Bruno fut enterré dans le cimetière de l'église de Notre-Dame de la Tour, où il fut découvert en 1513. On l'y conserve encore avec beaucoup de respect, et il est l'objet de la vénération publique. La Grande Chartreuse possède une de ses reliques consistant en un os du bras : il est renfermé dans un beau reliquaire de bois doré. Lors de la translation de son corps, en 1515, le chef fut séparé et mis à part dans un reliquaire fort riche. Il se fit en cette occasion plusieurs distributions de ces précieux restes auxquels on n'avait point touché jusque-là. La Chartreuse de Dauphiné, dit la Grande-Chartreuse, obtint une partie de la mâchoire inférieure avec deux dents ; celles de Cologne, lieu de la naissance du Saint, de Fribourg et de Paris, obtinrent chacune une petite portion de ses précieux restes.
Le pape Léon X, voyant l'éminente sainteté de saint Bruno attestée par des miracles, permit de réciter un office propre en son honneur, ce qui fut regardé comme une béatification. Le pape Grégoire XV étendit sa tête au-delà de l'Ordre des Chartreux, fit insérer son office dans le bréviaire romain et le mit du rite semi-double. Clément X l'éleva dans la suite au rite double.
Les œuvres de saint Bruno furent éditées à Paris en 1524, par Josse Bade. Elles furent réimprimées à Cologne en 1611 et en 1640. On lui attribue, mais à tort, un grand nombre de sermons. Ce sont autant de productions de la plume de saint Brunon, évêque de Segni. Saint Bruno est l'auteur de deux lettres ; on lui attribue aussi un commentaire sur les Psaumes, différent de celui de l'évêque de Segni, et un autre sur les Épîtres de saint Paul.
L'Ordre des Chartreux se recruta lentement, et ce ne fut que le cinquième prieur de la Chartreuse, Guigues, qui rédigea les coutumes du couvent et les communiqua aux autres maisons de l'Ordre. Ces coutumes (Constitutiones Carthusae), augmentées par Bernard de Latour (1256), furent confirmées un an après par le chapitre général, revues et étendues en 1368, 1509 et 1681 ; alors seulement, et sous cette dernière forme, elles furent ratifiées par le pape Innocent XI, et depuis elles sont restées la règle de l'Ordre qui, lui-même, avait été solennellement confirmée par Alexandre III, en 1170.
Les Chartreuses se composent de Pères et de frères convers. Ces deux classes de moines observent la même règle, avec quelques différences dépendant de la diversité de leurs fonctions et de leur instruction. Les moines vivent toujours isolés, chacun dans une cellule. Leur temps s'y partage entre la méditation, la prière orale et le travail. C'est de ces cellules silencieuses et occupées que sortirent de nombreuses et remarquables copies des anciens classiques, de merveilleux documents, d'inimitables manuscrits. Les moines ne mangent ensemble que les jours de fêtes capitales, et le jour de la mort d'un de leurs frères, afin de se donner de mutuelles consolations ; hors de là ils préparent eux-mêmes leur repas dans leurs cellules, où le cuisinier commun leur apporte ce qui est nécessaire. Ils ne se servent ni de bourre, ni d'huile, ni de graisse ; le vin n'est interdit que les jours de jeûne. Ils peuvent, avec la permission du prieur, afin que l'exercice de l'obéissance se joigne à celui de la mortification, jeûner trois fois par semaine au pain et à l'eau, jeûne strict imposé aux vigiles des huit fêtes principales de l'Ordre. Le jeûne ordinaire s'observe depuis l'Exaltation de la Croix jusqu'à Pâques, et pendant ce temps ils ne mangent qu'une fois par jour ; mais toute autre austérité est interdite. Les jours de chapitre, les moines peuvent s'entretenir entre eux. Ils avaient aussi autrefois l'autorisation de converser avec leurs hôtes, mais cette faveur ne leur fut pas laissée. Il est permis de temps à autre de travailler en commun, et de se promener dans les limites des domaines du monastère. Les moines se lèvent à minuit pour assister à la messe ; le matin ils assistent à la messe de communauté, et le soir à Vêpres et Complies. Chaque prêtre peut dire quotidiennement la messe dans l'église du couvent.
Leur costume consiste en une chemise de laine grossière sur le corps et une robe de bure, un cordon en cuir, un scapulaire et un capuchon, le tout de couleur blanche. Il ne leur est pas permis de mendier. Les prieurs de chaque monastère sont élus par les moines ; un moine et un frère lui sont chargés des affaires temporelles qui, dans le commencement, étaient si peu de chose, que l'Ordre fut affranchi de toute charge ecclésiastique, par exemple, des contributions pour les croisades, etc., etc. Plus tard leurs possessions augmentèrent avec l'autorisation des Papes, et leurs revenus furent consciencieusement employés à des œuvres religieuses.
L'Ordre des Chartreux ne résista pas aussi bien à l'ambition qu'à la mollesse ; dès 1134 il y eut un chartreux cardinal, et en 1237 ce fut un chartreux, évêque de Modène, qui, en qualité de légat du Pape, termina un différend entre l'Ordre Teutonique et le roi de Danemark. Naturellement il fallait, pour remplir de pareilles fonctions, une dispense papale de certaines obligations de l'Ordre.
En 1141, les Chartreux tinrent leur premier chapitre général à Grenoble. Tous les supérieurs y parurent, ayant à leur tête le prieur de la Chartreuse principale de Grenoble. Ces chapitres généraux étaient autorisés à arrêter des dispositions obligatoires pour tout l'Ordre et tenus à une surveillance stricte de tous les couvents. En cas d'urgence, le prieur de la Chartreuse principale pouvait décider, après avoir consulté les plus rapprochés; parfois même il avait ce droit sans avoir pris l'avis de personne.
Dès 1164, presque tous les évêques reconnurent l'exemption des Chartreux et leur soumission au chapitre général. La violation des règles de l'Ordre était punie par l'exclusion. Si un supérieur n'écoutait pas les avis du chapitre général, le prieur de la principale chartreuse pouvait, avec l'assentiment de l'assemblée, le destituer; le prieur de la chartreuse principale était soumis à la même loi. Aucun monastère nouveau ne pouvait être fondé sans l'approbation du chapitre général. Le prieur général était élu parmi les moines et les supérieurs de tout l'Ordre. En 1254, on enleva aux moines de la principale chartreuse le privilège de voter aux chapitres généraux avec les prieurs des autres chartreuses; un an plus tard, leur droit leur fut rendu sous la forme suivante: Le prieur de la chartreuse de Grenoble nomme, avec cinq autres supérieurs, six électeurs, soit parmi les moines de la maison-mère, soit parmi les supérieurs de toutes les maisons, et ceux-ci désignent huit déliniteurs parmi eux ou parmi les autres moines. Cette commission, présidée par le prieur de la chartreuse principale, a le pouvoir législatif; mais non contre les statuts fondamentaux de l'Ordre. On décide à la majorité des voix. Si le prieur est en contradiction avec elle, les déliniteurs, les autres supérieurs des chartreuses et lui choisissent chacun un arbitre, et la décision de ces trois arbitres est obligatoire et définitive. Les adoucissements de la Règle de l'Ordre ne sont valables qu'après avoir été confirmés par trois assemblées successives. Les novices font un an de probation. Ceux qui, durant ce temps, étaient reconnus impropres, devaient autrefois entrer dans un Ordre moins sévère; plus tard ils furent autorisés à rentrer dans le monde. Les frères lais demeurent en commun; ils veillent aux besoins du couvent, exercent des métiers, cultivent la terre, élèvent et gardent les troupeaux.
Le nombre des Chartreux de chaque maison fut fixé par Guigues à quatorze, plus seize frères couvents. Plus tard ce nombre fut augmenté en proportion des propriétés de chaque chartreuse. Outre les frères couvents on prenait hors des possessions des Chartreux, pour cultiver la terre et servir, des oblats (oblati, redditi). Le pape Grégoire IX confirma cette coutume en 1232. Ces oblats étaient soumis à une année de probation, faisaient profession comme les frères lais, mais observaient des Règles plus douces, de sorte qu'on leur adjoignait ceux que leur faible santé ne permettait pas de recevoir dans l'Ordre.
Quant à l'histoire de cet Ordre, dès 1193, il se forma une sorte de fractionnement, qui cependant n'en vint jamais à une séparation formelle. La sévérité de la Règle avait fait fuir du couvent de Lavigny un religieux nommé Guido, qui obtint du seigneur de Montcorne un lieu fertile en légumes, où il s'établit avec plusieurs frères et d'où ils reçurent le nom de Fratres Cauldor, in Ecosse de valle ulerum. Ces frères s'obligèrent à l'exacte observance de la Règle de Saint-Benoît, avec quelques-unes des Règles et avec le costume des Chartreux. Innocent III leur accorda sa protection. Dans la suite, ils se propagèrent en Écosse, où ils fondèrent trois maisons. Plus tard, trente de leurs prieurs dépendirent, dit-on, de la maison-mère. Cependant l'Ordre des Chartreux acquit de l'influence dans l'Église, et l'autorité du pape Alexandre IV valut aux Chartreux d'être admis dans la plupart des pays, même à Rome. Dès 1360, il y avait plus de deux cents couvents de Chartreux et de Chartreuses. On faisait partout leur éloge; des juges, très-sévères d'ailleurs, s'associaient à ces louanges, et l'on choisit souvent des Chartreux comme visiteurs des autres Ordres. Le schisme papal du XIVe siècle divisa aussi les Chartreux: les couvents italiens reconnurent Urbain VI. Les couvents français et espagnols se soumirent à Clément VII et à ses successeurs, et les deux partis eurent chacun leur général et leurs assemblées. Après l'élection de Grégoire XII, ils se réunirent de nouveau sous un même chef.
Au temps de sa plus grande prospérité, l'Ordre comptait seize provinces, dont chacune avait deux visiteurs élus par le Chapitre général. Plusieurs Chartreuses parvinrent à de grandes richesses, et acquirent de précieux trésors d'art et de science. L'Ordre des Chartreux a donné à l'Église toute une série de Saints, quatre cardinaux, soixante-dix évêques et beaucoup d'écrivains distingués. Durant la Révolution française, la Grande-Chartreuse de Grenoble fut bouleversée, les monuments des cardinaux et des Papes disparurent, les livres furent dispersés, les peintures et les tableaux perdus.
Voici la liste des maisons de Chartreux qui furent supprimées dans le cours et surtout sur la fin du dernier siècle: 1° Anvers; 2° Bois-Saint-Martin, près Grandmont; 3° Bruges; 4° Bruxelles; 5° Capelle, près d'Enghien; 6° Gand; 7° Liers, près d'Anvers; 8° Nieuport; 9° Louvain; 10° Tournai; 11° Milan; 12° la noble et splendide Chartreuse de Pavie; 13° Mantoue; 14° Fribourg, en Brisgau; 15° La Val-Sainte, dans le diocèse de Lausanne (c'est dans cette maison que Dom Augustin de l'Estrange établit les Trappistes et son édifiante Réforme); 16° Padoue; 17° Parme; 18° Maggiano, en Toscane; 19° Vidane, dans le diocèse de Bellune; 20° Mayence; 21° Pontiniani, près de Sienne; 22° Aggapach, en Autriche; 23° Brinn, en Moravie; 24° Freidnitz, en Carniole; 25° Gemmico, dans le diocèse de Passau; 26° Hildesheim, dans la Basse-Saxe;
6 OCTOBRE.
27e Maurbac, en Autriche; 28e Olmutz, en Moravie; 29e Seitz, dans le diocèse d'Aquilée; 30e Snols, dans le Tyrol; 31e Walditz.
La suppression de tant de monastères fit que, dans les dernières années avant la Révolution, le Chapitre n'était composé, pour ainsi dire, que de prieurs français. De toutes les Chartreuses supprimées, celle de Pavie causait peut-être les plus vifs regrets, et l'on voyait avec une peine indicible ce monument admirable d'une générosité plus que royale, dont le plan seul était et est encore un objet de curiosité dans les corridors de la Grande-Chartreuse, enlevé à sa destination. Il vient de lui être rendu; des Chartreux français y sont rentrés en l'année 1843. À l'époque de la Révolution, presque tous les Chartreux restèrent fidèles aux lois de l'Église. Les cloîtres de Saint-Bruno furent évacués comme tous les autres, et, en octobre 1792, la Grande-Chartreuse resta déserte. En vain voulut-on vendre cet établissement d'un genre et d'une position tout spéciaux. Il ne se trouva point d'acquéreur d'une maison située dans l'empire des neiges ou des nuages. Quelques religieux s'étaient, même du temps de l'empire, réunis et vivaient en communauté à Romans, d'autres étaient dans l'exil. À la Restauration, la religion respira un peu, mais alors tout se borna pour elle à des espérances. On crut devoir rendre aux Chartreux une maison qui dépérissait, faute d'habitants, puisqu'il fallait l'esprit et la résignation des moines pour en tirer parti. Louis XVIII, par une ordonnance du 27 avril 1816, remit les enfants de saint Bruno en possession de la Grande-Chartreuse. Des religieux revenus de l'étranger, du monastère de la Part-Dieu, en Suisse, avec leur général, y rentrèrent le 8 juillet 1816. La maison, malgré sa pauvreté, s'est maintenue jusqu'à ce jour. Elle a racheté l'une des maisons enclavées dans la montagne Carrières, qu'elle possédait jadis; l'autre maison, Chalais, a été acquise par les Dominicains. Aujourd'hui le nombre des religieux cloîtriers est plus élevé à la Grande-Chartreuse qu'il ne l'était à l'époque de la Révolution, et le supérieur général a déjà formé plusieurs établissements. Ce sont ceux de Besserville, diocèse de Nancy, de Mont-Bloux, diocèse de Fréjus, et de Valbonne, diocèse de Nîmes. Une nouvelle Chartreuse a été formée à Mougères, diocèse de Montpellier. En Savoie, la Chartreuse du Béposoir est la seule qui soit sortie de ses ruines. En Piémont, on ne compte plus que celle de Turin. Dans le reste de l'Italie, il s'en trouve encore huit, parmi lesquelles est celle de Pavie, qu'on regarde comme une des merveilles de l'Italie. Deux sont en Suisse, mais elles sont menacées de destruction par l'impiété des radicaux.
Depuis que les révérends Pères Chartreux étaient rentrés dans leur ancienne solitude, les religieuses chartreuses enviaient leur bonheur et soupiraient après celui de rentrer aussi elles-mêmes, sinon dans leurs anciens monastères, du moins dans leur premier état. Elles commencèrent d'abord, en 1820, à se réunir à Saint-Ozier, paroisse de Vinay, dans le département de l'Isère; mais elles s'aperçurent bientôt que ce local ne pouvait pas leur convenir et qu'elles n'y trouvaient pas même cette précieuse solitude qui fait le charme et les délices d'une âme entièrement consacrée à Dieu. Elles tournèrent donc leurs vues d'un autre côté, et le château de Beauregard, situé à une demi-lieue de Voiron, à trois lieues et demie de Grenoble et de la Grande-Chartreuse, éloigné de toute habitation, sembla leur offrir ce qu'elles pouvaient trouver de mieux, à défaut d'un couvent en règle, pour y former un établissement stable et analogue à leur genre de vie, peu différent de celui des Chartreux.
L'incommodité de ce local et d'autres raisons de santé et de régularité ont déterminé l'Ordre de faire acquisition d'un nouveau monastère, qu'on a appelé depuis des Saints-Cœurs de Jésus et de Marie, situé à la Bastide Saint-Pierre, près Grisolles, dans le diocèse de Montauban (Tarn-et-Garonne). Les Chartreuses, animées d'un excellent esprit, ont compris que Dieu demandait d'elles, dans ce temps de calamités, une vie spécialement réparatrice, une vie de victimes généreuses. Ainsi, elles ne requièrent, dans ce monastère, que les filles qui ont de l'attrit et des dispositions convenables pour cette vie d'anéantissement: leurs exercices spirituels sont plus longs que ceux des monastères les plus rigoureux; leur vie est une vie de prières continuelles; elles se regardent humblement comme les députées spéciales de la sainte Église pour essuyer les larmes de cette bonne mère, et pour demander pardon et miséricorde pour tous les pécheurs de l'univers. Elles font maigre toute leur vie, même dans les plus graves maladies. Leur nourriture, quoique frugale, est pourtant adaptée à la faiblesse de leur sexe.
Les postulantes qui demandent à entrer dans un couvent de Chartreuses doivent avoir une vocation bien marquée pour la vie intérieure et anéantie; on exige d'elles une bonne voix, une constitution assez robuste, l'âge de dix-huit à vingt-cinq ans, excepté quelques cas rares; qu'elles soient saines d'esprit et ne soient point sujettes à la mélancolie. La durée de la postulance en habit séculier est d'un an; le noviciat, en habit cartusien, est aussi d'une année, ce qui fait deux années de probation.
Les prieures et les religieuses promettent obéissance au Chapitre général de l'Ordre et y envoient tous les ans une nouvelle promesse de soumission. Les prieures sont encore tenues d'obéir au Père vicaire, qui dirige leur maison. Les simples religieuses et les converses sont soumises à la prieure et au vicaire. Les monastères des Chartreuses ont leurs enceintes et leurs limites comme ceux des religieux. Il est défendu aux prieures et aux vicaires d'envoyer les religieuses hors de ces enceintes, sans permission du Chapitre général.
L'habit des Chartreuses est une robe de drap blanc, une ceinture, un scapulaire attaché aux deux
SAINTE MARIE-FRANÇOISE DES CINQ PLAIES DE JÉSUS, VIERGE. 163
côtés par des bandes, un manteau blanc comme ceux des Chartreux ; leur gomme et leur voile sont semblables à ceux des autres religieuses ; elles ne parlent jamais aux séculiers, même à leurs proches parents, qu'avec le voile baissé, accompagnées par la prieure ou par quelque autre religieuse. On a cependant modéré pour elles la rigidité du silence et la solitude des cellules.
Sources : Dom Cöllter ; Dom Rivet, Histoire littéraire de la France ; Revue du monde catholique ; Godeau ; Dictionnaire des Ordres religieux. édition Migne, et Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, par Goschler. — Cf. L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de Bosterville, par M. l'abbé Defvéaux.
Événements marquants
- Naissance à Cologne dans la première moitié du XIe siècle
- Études à Cologne puis au collège de Reims
- Nomination comme chancelier des écoles de Reims
- Lutte contre l'intrus Manassès et participation au concile d'Autun
- Fondation de la Grande Chartreuse en 1084 avec six compagnons
- Appel à Rome par le pape Urbain II
- Fondation du désert de la Tour en Calabre
- Apparition miraculeuse au prince Roger de Sicile pour déjouer une trahison
Miracles
- Vision des sept étoiles par saint Hugues
- Apparition au prince Roger pour déjouer la trahison de Serge à Capoue
- Révélation de la damnation d'un chanoine à Paris (mentionné comme légendaire)
Citations
Seigneur, vous avez rompu mes liens ; je vous sacrifierai une hostie de louange et j'invoquerai votre nom.