Saint Lucien de Beauvais
Premier évêque de Beauvais, Martyr
Résumé
Originaire de Rome et disciple de saint Pierre, Lucien fut envoyé par le pape saint Clément pour évangéliser le Beauvaisis au Ier siècle. Accompagné de Maxien et Julien, il convertit des milliers de païens avant d'être décapité sur la colline de Montmille. La tradition rapporte qu'il porta sa tête jusqu'au lieu de sa sépulture, où s'éleva plus tard une célèbre abbaye.
Biographie
SAINT LUCIEN, PREMIER ÉVÊQUE DE BEAUVAIS
ET SES COMPAGNONS MAXIMIEN OU MAXIEN ET JULIEN, MARTYRS
Mourut dans la seconde moitié du premier siècle. — Papes : saint Pierre ; saint Clément. — Empereurs romains : Caligula ; Domitien.
Souvenez-vous de vos chefs spirituels qui vous ont annoncé la parole de Dieu, et en considérant la fin de leur vie, imitez leur foi.
Épître aux Hébreux, XIII, 7.
Voici un autre saint Lucien plus ancien que celui dont l'Église faisait hier la mémoire. Après avoir longtemps accompagné le prince des Apôtres dans ses voyages pour la propagation de la foi, il est venu éclairer la France de la lumière admirable de l'Évangile. Il était originaire de Rome, fils du consul Lucius, et fut converti et baptisé par le même saint Pierre, dès le premier voyage qu'il fit en cette ville capitale du monde, pour combattre Simon le Magicien. On l'appelait Lucius comme son père ; mais, par un heureux pronostic, qu'il serait un astre dont la splendeur illuminerait toute la maison de Dieu, l'Apôtre augmenta son nom de deux lettres, en le nommant Lucianus, de même que Dieu avait augmenté celui d'Abram, en l'appelant Abraham.
Notre néophyte se donna tout au prince des Apôtres, s'estimant très-heureux de le suivre partout comme son humble disciple ; en effet, il l'accompagna dans le voyage qu'il fit en Orient, pour obéir à l'empereur Claude Ier, qui commanda que tous les Juifs eussent à sortir de l'Italie, comme il est rapporté aux Actes des Apôtres ; il le suivit encore quand il revint à Rome, sous l'empereur Néron, afin d'y combattre de nouveau Simon le Magicien. En tous ces lieux, le bienheureux Lucien servait d'interprète à saint Pierre pour converser plus aisément avec les Latins, dont il savait parfaitement la langue.
Au moment choisi par Dieu pour la conversion des contrées placées entre la Seine et la Somme, le pape saint Clément consacra Lucien évêque, et
SAINT LUCIEN, PREMIER ÉVÊQUE DE BEAUVAIS.
l'envoya dans les Gaules, avec saint Denis, saint Saturnin, saint Rieul, et plusieurs autres généreux confesseurs... « Allez », leur dit le Pontife, « intrépides soldats de Jésus-Christ. Comme le Seigneur a été avec les Apôtres, ainsi sera-t-il avec vous ».
Bien que les Gaules fussent le théâtre où nos missionnaires devaient déployer leur zèle, Denis et ses compagnons ne laissèrent pas de répandre sur leur route la divine semence de l'Évangile ; mais le démon, voyant son empire menacé, souleva contre eux la fureur des Gentils. Lucien fut le premier en butte à la persécution : comme il prêchait en un lieu voisin de la ville de Parme, il fut pris, accablé de mauvais traitements et jeté dans une obscure prison. Il y entra en bénissant le Seigneur, et plein du consolant espoir d'être bientôt délivré. Ses prières et sa confiance lui méritèrent un prompt secours ; pendant la nuit, de pieux chrétiens, que l'Église comptait déjà en cette contrée, lui rendirent la liberté. Réuni à ses compagnons, Lucien poursuivit sa route, continuant d'annoncer aux peuples la parole de Jésus-Christ. Avant de quitter l'Italie, nos courageux Apôtres convertirent une multitude de païens à Pavie, où ils séjournèrent quelque temps, et dans plusieurs autres pays témoins de leurs prédications et de leurs vertus.
De cette terre fécondée par leurs sueurs, l'Esprit de Dieu les guida vers les rivages des Gaules. Après une heureuse navigation, ils abordèrent au port de la ville d'Arles. Les habitants de cette cité, espérant voir se renouveler les prodiges de miséricorde dont saint Trophime avait déjà été pour
si haute idée de ses vertus, qu'il l'appelait son très-saint collègue. Saint Odon était regardé comme une des lumières de son siècle. Il fut chargé de répondre, au nom des évêques de France, aux objections que les Grecs faisaient à l'église latine.
2° Autrefois les évêques de Beauvais, avant de prendre possession de leur siège, allaient passer une nuit dans l'abbaye auprès du tombeau de saint Lucien, indiquant par là qu'ils se regardaient comme ses successeurs. Nous ne pouvons douter que ce ne fût bien là le motif qui les y portait ; en 1357, l'an d'eux, Philippe d'Alençon, ayant négligé de s'y rendre, l'abbé de Saint-Lucien lui rappela que, par respect pour saint Lucien, qui fut le premier évêque de Beauvais, il devait se conformer à cette sainte coutume. Philippe répondit qu'il ne voulait point, par son exemple, porter ses successeurs à déroger à une ancienne coutume.
3° Tous les auteurs qui ont dressé le catalogue des évêques de Beauvais, le commencent par saint Lucien. Citons seulement ici Robert, les auteurs du Gallia christiana, Girard, Bannier, A. de Mouchy, Lobel, Louvet, Simon, Hermand, Dunally, Danse, Delettre, etc. Les plus anciens martyrologes à l'usage de l'Église de Beauvais, même ceux d'Usnard, désignent le Saint par ces mots : Lucianum episcopum. Tel fut aussi l'usage constant de la liturgie diocésaine.
4° Les vêtements du Saint, trouvés en l'année 1361 sous un autel de son abbaye, avaient la forme d'habits épiscopaux. La fête solennelle de leur invention a été célébrée jusqu'dans ces derniers temps.
5° Ainsi, ajouterons-nous, le représentant des peintures, des statues, des sceaux, des bas-reliefs fort anciens ; sous ce titre l'ont honoré, et l'honorant encore de nos jours, un grand nombre d'églises, tant dans notre diocèse que dans d'autres.
Quant aux bréviaires manuscrits où la qualification de prêtre est ajoutée au nom de saint Lucien, ils n'ont ici aucune autorité : ils ont été captés sans contrôle, avant l'invention de l'imprimerie, sur une Vie du Saint beaucoup plus courte, composée par un moine anonyme, qui prétendait l'avoir écrite sous la dictée de saint Lucien ; mais ces livres n'ont jamais été en usage pour l'office public de la cathédrale. La légende, dit M. Delettre, qui a constamment servi pour l'office public de la cathédrale, sous nos premiers pontifes, donnait à saint Lucien le nom d'évêque. (Delettre, Histoire du diocèse de Beauvais, t. IV, p. 81.)
Pour expliquer comment Usnard et quelques auteurs anciens ont pu attribuer à saint Lucien la qualification de prêtre, rappelons-nous que dans les premiers siècles, ce nom était indistinctement donné aux évêques et aux prêtres. Commune sidetor, dit Baronius, alias fowes vocabulum tum Apostolis quam carteris inferioris ardivis sacerdotibus. (Ann. LVIII, n. 10.) La difficulté semble plus grande en ce qui concerne le Martyrologe romain qui a conservé à saint Lucien le titre de prêtre. Mais, le même Baronius, l'un des principaux correcteurs du Martyrologe, n'a pas hésité à se servir du mot episcopus, lorsque, dans la suite, il a écrit ses annales. Dum suas parion annales conscriberet, certior de S. Luciani episcopato post maturum examen factus, priorem suam sententiam deseruit ac retrostunit, ad annum XIV, n. 7, hax referens... Clemens, ut Petri successor... Plures ordinavit episcopus... nempe... Lucianum Ballenacensibus... Iem ad annum XVIII, n. 11. Endem persecutione (Dumitiani) grossante in Galliis itidem Lucianus episcopus Ballenacensis, Maximus et Julianus presbqieri accisi sunt. (Ex elucidationibus prævits circa proprium Ballen.)
Concluons donc que l'ancienne et constante tradition, qui honore dans saint Lucien notre apôtre et notre premier évêque, reste inébranlable. (M. l'abbé Sabatier, prêtre du diocèse de Beauvais, en son hagiographie, p. 7 et suiv.)
eux la source, les accueillirent avec une généreuse bienveillance. Leur charité ne tarda pas à être récompensée : Dieu les comblant de ses grâces, un grand nombre d'entre eux renoncèrent au culte des idoles, et se firent chrétiens. Rieul, bien digne de succéder à saint Trophime, resta à leur tête, et ses compagnons se dirigèrent vers le champ que le père de famille avait assigné à leurs travaux. Saturnin prit la route de Toulouse, et Denis, accompagné de Lucien, vint évangéliser Paris, principal foyer des erreurs et des vices du paganisme, dans les Gaules.
Cependant, le Seigneur ne permit pas que Lucien restât longtemps associé à l'apostolat de Denis : bientôt, il l'envoya travailler à la conversion des habitants du Beauvaisis.
Cette contrée était alors au pouvoir des Romains ; mais un siècle et demi d'oppression n'avait pu lui faire accepter une domination étrangère. Ses vainqueurs ne l'ignoraient pas : aussi entretenaient-ils à Beauvais une forte garnison, pour comprimer toute tentative de révolte. Ennemis du christianisme, qui condamnait leurs préjugés, leurs coutumes et leurs passions, ils étaient un puissant obstacle à la mission de notre Saint. Lucien devait rencontrer des difficultés d'un autre genre dans l'état du pays qu'il devait parcourir, dans l'ignorance et la grossièreté des anciens Gaulois, et enfin dans le sanguinaire fanatisme des Druides.
Le Beauvaisis était couvert, en grande partie, d'épaisses forêts, et de marais impraticables. Il y avait peu de terres cultivées. Une partie de ses habitants demeuraient dans les bois, où ils s'étaient construits de misérables cabanes ; les autres vivaient dans des villes ou bourgades situées le long des principaux cours d'eau. On se ferait difficilement une idée de leur dégradation intellectuelle et morale. Les découvertes qui ont eu lieu sur ce territoire nous montrent la religion des vainqueurs mêlée à celle des vaincus : on y a trouvé des statues de Mercure et de Cérès, et des pierres d'une grande dimension, destinées à recevoir le sang des victimes humaines. Telle était la terre que notre Saint devait défricher ; tels étaient les hommes dont il devait changer les croyances et les mœurs.
Lucien choisit Beauvais pour le centre et le siège de sa mission. Plein d'espoir dans la divine assistance promise par le Sauveur à ses Apôtres, il entreprit son œuvre de salut avec un courage supérieur à toutes les difficultés et à tous les périls. S'adressant en même temps aux Romains et aux Gaulois, il leur parla avec l'autorité d'un envoyé céleste. Il leur montra la vanité de leurs idoles, la superstition de leur culte. Il leur annonça le Dieu créateur du ciel et de la terre, et Jésus-Christ, son fils, Dieu lui-même, sauveur et rédempteur du monde. Aux vices de la religion païenne, il opposa les vertus du christianisme ; à l'égoïsme, la charité ; à l'esprit de vengeance, la loi du pardon ; aux emportements de la haine, la douceur évangélique ; aux désordres des mœurs, les merveilles de la chasteté ; à la cupidité enfin, le détachement des choses de la terre. Aucun obstacle n'arrêta l'élan de son zèle ; aucune résistance ne lui fit suspendre le cours de ses missions. S'offrant lui-même à la justice divine, comme une victime d'expiation pour les péchés de ce pauvre peuple, il mortifiait son corps par toutes sortes d'austérités : de l'eau, des racines, un peu de pain, composaient toute sa nourriture ; mais, disent ses Actes, la puissance de Dieu le soutenait, et la grâce de Jésus-Christ lui donnait une force invincible.
SAINT LUCIEN, PREMIER ÉVÊQUE DE BEAUVAIS.
La charité, le désintéressement, la patience et la douceur du Saint lui ouvrirent la porte des cœurs. Des miracles, et surtout la grâce du Sauveur, vinrent achever les conversions que ses exemples et ses discours avaient préparées : à sa voix, les démons prenaient la fuite, les malades recouvraient la santé.
En peu de temps, Lucien gagna un grand nombre d'âmes à Jésus-Christ. Ses glorieuses conquêtes furent si rapides que bientôt il ne put, malgré l'activité de son zèle, subvenir seul aux besoins spirituels des nouveaux chrétiens. Mais, celui qui sait tirer la lumière des ténèbres lui suscita deux fidèles ministres au milieu de ce peuple. Lucien, ayant remarqué une foi vive et une charité ardente dans Maxien et Julien, jeunes hommes récemment entrés dans le bercail du Seigneur, leur conféra la prêtrise, et les admit à partager ses travaux.
Le Saint ne renferma pas son apostolat dans les murs de Beauvais ; il parcourut les bourgades, les hameaux et les plus inaccessibles retraites. De toutes parts, ses prédications, ses exemples et ses miracles portèrent des coups mortels à l'idolâtrie. Les statues et les temples des faux dieux furent renversés, et, sur les ruines des autels consacrés au démon, on éleva des oratoires qui donnèrent naissance à des paroisses d'une vaste étendue. Au nombre des pays évangélisés à cette époque, nous devons placer Montmille, Breteuil et Ourcel-Maison.
Après avoir fait connaître le nom du Sauveur dans diverses parties de la contrée, Lucien venait reprendre à Beauvais le cours de ses prédications. Il adressait de nouveau la parole aux païens dont la grâce n'avait point encore touché le cœur, et travaillait à fortifier et à prémunir contre tout danger ses enfants en Jésus-Christ. Suivant une ancienne tradition, il avait choisi pour sa demeure, ou peut-être seulement pour la célébration des saints mystères, une maison située près de l'emplacement occupé plus tard par la collégiale de Saint-Nicolas.
Lucien conserva, jusque dans sa vieillesse, une grande vigueur de corps et d'esprit : la main de Dieu le soutenait visiblement dans sa lutte incessante contre l'idolâtrie. Il puisait encore une nouvelle force et de consolants encouragements dans ses entrevues avec les missionnaires qui évangelisaient les peuples voisins. On montrait, dans les temps anciens, la route par laquelle saint Denis venait le visiter. Après la mort de cet illustre martyr, saint Rieul, apôtre de Senlis, vint aussi quelquefois édifier sa piété au spectacle des vertus de Lucien.
Avec le concours de ses deux jeunes et courageux ministres, le Saint changea, en quelques années, la face du Beauvaisis. Une multitude d'idolâtres connurent et bénirent le nom adorable de Jésus-Christ. Mais bientôt le démon, voyant son culte menacé et ses autels détruits, inspira aux prêtres païens sa haine contre l'auteur de sa défaite ; le préfet Julien servit d'instrument à l'exécution de ses perfides projets contre le christianisme. Ayant
appris les conquêtes de l'Évangile dans le Beauvaisis, Julien résolut d'y mettre un terme. Jaloux de suivre les traces de Fescennius, qui avait répandu le sang de saint Denis et de ses compagnons sur la colline de Montmartre, il envoya Latinus, Jarius et Antor à la recherche de Lucien avec l'ordre de le faire apostasier, ou, s'ils ne le pouvaient, de lui donner la mort. Quelques satellites ennemis du nom chrétien leur servaient d'escorte.
Miraculeusement averti des dangers qui le menaçaient, ainsi que ses disciples, Lucien réunit les chrétiens de Beauvais et les exhorta vivement à rester fidèles à Jésus-Christ. Suivant les Actes de sa vie attribués à saint Odon, il leur parla en ces termes : « Frères et fils bien-aimés, Dieu veut que bientôt je me sépare de vous. Demeurez fermes dans votre foi. Que les menaces des princes, pas plus que leurs flatteries et leurs promesses, ne vous fassent oublier la sainte religion que vous avez embrassée ». Puis levant les yeux au ciel, il ajouta : « Je vous rends grâces, ô Jésus-Christ, mon maître, Fils du Dieu vivant, qui, après m'avoir associé à l'apostolat du bienheureux Denis, m'associez maintenant à son martyre ». Il quitta ensuite la ville, et se dirigea vers une colline, nommée Montmille, distante de Beauvais d'environ une heure de marche. Maxien et Julien l'accompagnèrent, prêts à donner, comme lui, leur vie pour la foi. En s'éloignant ainsi, les trois magnanimes confesseurs n'obéissaient à aucun sentiment de crainte : ils cédaient à une force d'en haut, qui les conduisait vers le lieu de leur martyre. En allant au-devant de leur supplice, ils ne cessaient de prier et de parler du Dieu qui allait être leur récompense.
A peine furent-ils arrivés à Montmille, qu'ils se virent entourés des chrétiens du voisinage, et d'une foule de patens avides de recevoir, de la bouche de Lucien, l'aliment de la divine parole.
Les émissaires de Julien, n'ayant point trouvé notre saint à Beauvais, dirigèrent précipitamment leur course vers la colline de Montmille, qui leur fut indiquée comme le lieu de sa retraite. Ils le rencontrèrent évangélisant une grande multitude réunie autour de lui. Maxien et Julien étaient à ses côtés : après avoir partagé ses travaux, ils devaient aussi partager sa gloire. La vie de saint Lucien, que nous avons déjà citée, et à laquelle nous avons emprunté une partie de notre récit, raconte, de la manière suivante, les derniers moments de ces invincibles témoins de Jésus-Christ.
Latinus, Jarius et Antor se saisirent d'abord des deux fidèles coopérateurs de Lucien, et les mirent dans l'alternative de sacrifier aux idoles ou de périr par le glaive.
Ceux-ci répondirent avec fermeté : « Nous ne sacrifierons pas à des dieux qui sont l'ouvrage de la main des hommes. Nous n'adorons qu'un seul Seigneur, Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, pour la religion duquel nous sommes prêts à mourir ». A peine Maxien et Julien avaient-ils terminé ces paroles, que leur tête tombait sous les coups des assassins. En massacrant, en présence de Lucien, les généreux compagnons de son apostolat, ces misérables avaient l'espoir d'ébranler son courage et sa foi ; mais ce spectacle ne fit qu'enflammer son désir de recevoir la palme du martyre. S'étant donc approchés du Saint, ils lui parlèrent en ces termes : « Tu es accusé de séduire le peuple par tes maléfices : tes coupables discours le dissuadent de
sacrifier à nos dieux, contrairement aux ordres de l'empereur et du sénat romain ». Lucien répondit avec calme : « Je n'use point de maléfices... Je montre au peuple la voie de la vérité ; je lui fais connaître Jésus-Christ, mon maître, venu en ce monde pour racheter sa créature, et la détourner du culte des démons... Jésus-Christ a daigné mourir sur la croix pour le salut de tous ; à lui seul nous devons fidélité, obéissance et amour. — « Comment », répliquent les envoyés de Julien, « veux-tu regarder comme Dieu un homme qui a souffert la mort, et a été attaché à une croix ignominieuse ? » — « Quoique vous soyez indignes », poursuivit Lucien, « d'entendre les secrets du Très-Haut, je vais les révéler, en faveur de la multitude qui nous environne : le Fils de Dieu, Dieu lui-même et coéternel à son Père, a voulu, après le péché du premier homme, naître d'une vierge, pour racheter le genre humain. D'impassible qu'il était au sein de son Père, il est devenu passible par amour pour nous. Afin de nous délivrer de la mort éternelle, le Christ, vrai Fils de Dieu et vrai Fils de l'homme, a obéi à son Père jusqu'à la mort de la croix. Si, en restant Fils de Dieu, il n'avait pas condescendu à devenir Fils de l'homme, le genre humain n'aurait pu obtenir le pardon de ses fautes ; la porte de la vie éternelle aurait été fermée pour les pécheurs ».
Irrités de ce langage, les persécuteurs taxèrent Lucien d'orgueil et de folie, menacèrent sa vieillesse des plus cruels tourments, et d'une mort semblable à celle de ses compagnons, s'il ne consentait à sacrifier à leurs dieux. Puis, pour donner l'apparence d'un jugement régulier à la sentence qu'ils allaient prononcer, ils s'assirent, et lui firent subir l'interrogatoire suivant :
« Comment te nommes-tu » ; lui dirent-ils, « et quelle est ta condition ? — Mes parents », répondit l'athlète du Christ, « m'avaient donné le nom de Lucius ; depuis que j'ai reçu, par le baptême, une vie nouvelle, l'on m'appelle Lucien. Quant à ma condition, je suis citoyen romain... mais, quelque noble que soit ce titre, j'en porte un autre plus noble encore : celui de serviteur de Jésus-Christ ». — « Nous savons bien », répliquèrent ces juges iniques, « que tu es un magicien et un séducteur... Si tu es citoyen romain, pourquoi es-tu assez insensé pour mépriser des dieux que vénèrent l'empereur, le sénat et l'univers tout entier ? » Lucien continua ainsi : « Depuis que je connais Jésus-Christ pour mon Seigneur, j'ai renoncé au culte des païens. Pour vous, comme vous êtes encore enchaînés par des pratiques superstitieuses, vos oreilles ne peuvent entendre mes paroles, votre esprit ne peut les comprendre. En obligeant des créatures raisonnables à sacrifier au démon et à des idoles formées de la main des hommes, l'empereur, le sénat et vous, montrez bien de quel aveuglement l'infidélité est la source ».
Ne pouvant supporter plus longtemps l'injure faite à l'empereur et à leurs dieux, Latinus, Jarius et Antor ordonnèrent que le Saint fût battu de verges.
Pendant ce supplice, Lucien ne cessait de répéter : « Je crois de cœur et je confesse de bouche que Jésus-Christ est le Fils de Dieu ». Cette courageuse profession de foi au milieu des tourments fut suivie d'une sentence qui condamnait Lucien à périr par le glaive.
Heureux de féconder par son sang le sol qu'il était venu peupler de chrétiens, l'intrépide confesseur s'offrit lui-même au bourreau qui lui trancha la tête.
Lorsque le corps du Saint fut étendu par terre, tous les assistants, les
criminels auteurs de sa mort eux-mêmes, le virent environné de lumière, et l'on entendit une voix qui disait : « Courage, bon et fidèle serviteur, qui n'as pas craint de verser ton sang pour moi ; viens recevoir la couronne qui t'a été promise ». En même temps, ainsi qu'il est écrit dans les Actes de son martyre, Lucien se leva, prit sa tête dans ses mains, et marcha vers la ville de Beauvais. Ayant traversé la rivière du Thérain à Miauroy, il s'arrêta à environ un quart de lieue de Beauvais, semblant indiquer ainsi l'emplacement où il voulait que son corps fût inhumé. Là, de pieux fidèles lui donnèrent une honorable sépulture, tandis que les mêmes devoirs étaient rendus à ses glorieux coopérateurs, sur la colline de Montmille. Les anges eux-mêmes, disent plusieurs auteurs, assistèrent aux funérailles du Saint, et embaumèrent les airs de parfums célestes.
Cette persécution, loin d'affaiblir le christianisme dans le Beauvaisis, lui donna une nouvelle force. A la vue des miracles qui suivirent le supplice de Lucien et de ses compagnons, cinq cents personnes attestèrent par leur conversion la fécondité du sang des martyrs. Avant sa mort, le bienheureux en avait déjà gagné au Sauveur environ trente mille.
## CULTE ET RELIQUES DE SAINT LUCIEN DE BEAUVAIS.
A peine les restes bénis de Lucien furent-ils déposés dans la terre, que les chrétiens allèrent le vénérer : à leur tête, nous voyons sainte Romaine, qui devait répandre elle-même son sang pour la foi. Bientôt la fin de la persécution permit de construire sur son tombeau une église à laquelle on donna les noms de saint Pierre et de saint Lucien. Jusqu'au ve siècle, époque de sa destruction, cette église fut desservie par des prêtres vertueux et zélés, qui vivaient en communauté sous la direction des évêques de Beauvais, et se répandaient dans la campagne pour y exercer le saint ministère.
Le pieux et zélé roi Childebert avait résolu de relever cet édifice de ses ruines ; il avait même affecté à cet usage les revenus de ses propriétés de Bulle, mais, pour des raisons dont il est difficile aujourd'hui de connaître la nature, son projet ne put être exécuté que par Chilpéric Ier, en 583.
Ce fut à la sollicitation de Dodon, évêque de Beauvais, et de saint Evrou, que Chilpéric fonda une nouvelle basilique et un monastère, au lieu même qui avait servi de berceau au christianisme dans le Beauvaisis ; une charte signée de sa main et datée de la 22e année de son règne expose ainsi les motifs qui le déterminèrent à faire droit à leur requête : « Déjà nos ancêtres », y est-il dit, « ont affecté à la même destination plusieurs de leurs propriétés situées dans le Beauvaisis... D'un autre côté, l'apparition de saint Lucien à notre bien-aimé Evrou, l'ordre qu'il lui a donné de retirer de Montmille et de placer près de son tombeau le corps du bienheureux Maxien,
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et enfin les miracles opérés après l'exécution de cet ordre, sont autant de motifs qui nous pressent de rétablir l'église des martyrs ! »
Heureux d'avoir obtenu cet acte de l'autorité royale, Dodon et saint Évrou firent aussitôt commencer les travaux. Peu d'années après, le 16 octobre, Dodon consacra la nouvelle église qu'il plaça, comme l'ancienne, sous l'invocation de saint Pierre et de saint Lucien, et saint Évrou prit la direction du monastère. Cette sollicitude pour la gloire de nos saints protecteurs ranima la confiance des fidèles. Les prodiges dus à leur intercession l'augmentant encore, l'affluence des pèlerins à l'abbaye de Saint-Lucien devint fort considérable, surtout au temps de sainte Angadrienne qui allait souvent y prier. La reconnaissance et la foi ornèrent ce sanctuaire avec une grande magnificence. Saint Éloi consacra son talent à faire des chasses pour nos martyrs, et y déposa lui-même leurs précieuses reliques.
Le temps, loin d'affaiblir le culte rendu à ces illustres confesseurs de la foi, lui donna un nouveau lustre. Au IXe siècle, Raban Maur, archevêque de Mayence, atteste qu'il se faisait beaucoup de miracles à leur tombeau. Déjà l'auteur de la vie attribuée à saint Odon avait raconté la même chose en ces termes : « Là, les malades sont guéris, les aveugles voient, les boiteux marchent, les démoniaques sont délivrés, et, ce qui est plus merveilleux encore, les liens des pécheurs sont brisés ».
Au commencement du XIe siècle, peu de jours avant la Pentecôte, une lumière brilla tout à coup dans l'église abbatiale, et l'on découvrit sous l'autel une partie des vêtements que saint Lucien portait au moment où il fut mis à mort.
En l'année 1261, sous le pontificat de Guillaume de Grès, les reliques des trois martyrs furent déposées dans de nouvelles chasses, avec une solennité dont les historiens du Beauvaisis se plaisent à raconter la grandeur et la pompe. Jean de Toiral, abbé de Saint-Lucien, venait d'être autorisé par le pape Alexandre IV à porter l'anneau, la crosse et la mitre, et à conférer la tonsure et les ordres mineurs à ses religieux. Voulant manifester sa gratitude envers le glorieux Patron, en considération duquel il avait obtenu un privilège si flatteur, il fit confectionner une nouvelle chasse, aussi précieuse pour la beauté du travail que pour la richesse de la matière, afin d'y déposer les restes vénérés du saint Pontife. Elle avait six pieds de long, deux de large et trois de haut; sa forme était celle d'une église appuyée par des arcs-boutants. Une pyramide, terminée en flèche évidée et ciselée avec une extrême délicatesse, s'élevait de trois pieds au-dessus du toit. Douze niches contenant les statuettes des douze Apôtres ornaient, à l'extérieur, les murs de ce gracieux édicule. La toiture était recouverte de lames en bossage, où l'on voyait saint Lucien représenté en habits pontificaux. Jean de Toirac n'avait pas oublié les compagnons de notre apôtre : deux autres chasses du même genre étaient destinées aux corps de saint Maxien et de saint Julien. La translation des reliques des martyrs dans ces chasses splendides, eut lieu le dimanche de Quasimodo. Elle fut présidée par Guillaume de Grès, évêque de Beauvais, accompagné de Robert, évêque de Senlis, et de Bernard, évêque d'Amiens.
Pierre de Vessencourt, abbé de Saint-Germer, Gilbert, abbé de Lannoy, Arnoulf, abbé de Beaupré, et Robert de Royaumont y étaient présents, ainsi que les abbés de Beaubec, de Saint-Ouen, de Saint-Acheul et quelques autres. Saint Louis, roi de France, releva encore la pompe de cette fête, en venant y prendre part avec Thibaud, roi de Navarre, Philippe, héritier présomptif de la couronne de France, Philippe, fils aîné de Baudoin, empereur de Constantinople, et plusieurs seigneurs d'une haute noblesse.
Le souvenir de cette translation a été consacré par une fête solennelle, que l'on célébrait autrefois dans l'abbaye de Saint-Lucien, sous le nom de Fête des corps saints.
Outre les chasses dont nous venons de parler, le monastère en possédait encore d'autres : une quatrième contenait les têtes des martyrs, une cinquième l'un des bras de saint Lucien, et une sixième enfin ses vêtements. Son anneau pastoral était conservé dans un reliquaire particulier. Durant l'Octave de la fête principale qui avait lieu le 6 janvier, et durant le mois de mai tout entier, ces chasses parées de fleurs étaient exposées à la vénération des fidèles.
Les évêques de Beauvais ont toujours montré une grande piété envers le saint Fondateur de l'église de Beauvais. Pendant plusieurs siècles, ils ne prenaient possession de leur siège qu'après s'être rendus au monastère portant son nom, pour solliciter ses prières et son appui ; ils y passaient la nuit qui précédait leur installation. Le lendemain, avant de partir pour leur ville épiscopale, ils se prosternaient devant ses reliques, et allaient ensuite, revêtus des ornements pontificaux et les pieds nus, recevoir à la porte de la cité, la confirmation de leur pouvoir temporel, et à la cathédrale, la reconnaissance de leur autorité spirituelle. Chaque année ils venaient, dans cette abbaye, faire la bénédiction solennelle des rameaux. Pendant leur épiscopat, ils lui continuaient toute leur sollicitude, attentifs à défendre ses biens, et surtout à y maintenir la piété et la vie régulière. Ils voulaient qu'après leur mort leurs dépouilles reposassent à l'ombre de ses autels.
La sépulture de saint Lucien auprès de Beauvais ne fit pas oublier la colline arrosée du sang de nos martyrs. Dans les premiers temps, les fidèles y bâtirent une chapelle souterraine, où ils allaient raffermir leur foi et apprendre à ne pas rougir de la croix de Jésus-Christ. Plus tard, une église dédiée à saint Maxien s'éleva sur cette crypte, et les religieux de Saint-Lucien y ajoutèrent un prieuré. Après la translation des corps de saint Maxien et de saint Julien au tombeau de l'apôtre du Beauvaisis, le glorieux théâtre de leur supplice ne fut pas moins honoré. À l'époque de la mi-carême surtout, Montmille voyait arriver une grande foule de pèlerins. Pour encourager et récompenser leur dévotion, en l'année 1122, Godefroi Ier, évêque de Beauvais, accorda à perpétuité une indulgence équivalente au quart de la peine canonique, à tous les fidèles qui, après avoir confessé leurs péchés, visiteraient l'église du prieuré le quatrième dimanche de Carême.
Ces puissants protecteurs n'étaient pas seulement honorés dans le monastère de Saint-Lucien et sur la colline de Montmille : le Beauvaisis tout entier les invoquait. Leur culte a franchi les limites du diocèse et même de la
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France. Le clergé, les fidèles et les grands sollicitèrent la faveur de posséder quelques-unes de leurs précieuses reliques. Lors de la célèbre translation du XIIIe siècle, trois ossements, l'un de saint Lucien, l'autre de saint Maxien, le troisième de saint Julien, furent accordés au roi saint Louis qui les déposa dans l'église des Mathurins de Fontainebleau. L'abbaye de Corbie, en Picardie, la sainte chapelle de Paris, le monastère de Saint-Faron-lez-Meaux, se glorifiaient d'en posséder une grande partie.
Celles que l'on vénérait à l'abbaye de Saint-Lucien et à la cathédrale de Beauvais, avaient échappé à la rapacité des Anglais, au pillage des Bourguignons, à la fureur sacrilège des protestants; mais elles n'ont pu être soustraites au vandalisme des révolutionnaires du dernier siècle; le 20 novembre 1793, elles furent livrées aux flammes sur la place de l'église de Saint-Pierre. Aujourd'hui il ne reste plus que des débris des reliques de saint Lucien et de ses compagnons à la cathédrale, dans l'église de Montmille, dans celle de Méri et dans quelques paroisses qui ont saint Lucien pour patron; mais nulle part il ne reste de relique insigne. La basilique et le monastère de Saint-Lucien ont disparu à leur tour sous le marteau des démolisseurs. Cependant, pour adoucir l'amertume de nos regrets, Dieu a permis que, non loin de leurs ruines, un pieux établissement, le petit séminaire diocésain de Saint-Lucien, vienne faire revivre le nom et perpétuer l'apostolat du premier Pontife de Beauvais.
Si l'impiété a pu anéantir les reliques et le tombeau de nos martyrs, il ne lui a pas été donné de détruire leur culte: il est toujours vivant dans la mémoire et surtout dans le cœur des habitants du Beauvaisis. Monseigneur Gignoux lui a donné une salutaire impulsion en rétablissant le pèlerinage de Montmille que la révolution avait interrompu. En vertu des précieuses faveurs dont Sa Sainteté Pie IX a enrichi ce pèlerinage, les fidèles qui, depuis le vendredi de la troisième semaine de Carême, jour du grand pèlerinage, jusqu'au samedi de la semaine suivante, visiteront l'église de Montmille, pourront y gagner une indulgence plénière de leurs fautes. Pour avoir droit à ce bienfait, ils doivent recevoir dignement les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie, et prier quelque temps dans cette église, aux intentions du souverain Pontife. Une autre indulgence de trois cents jours est accordée, une fois pendant la semaine, à tous les pèlerins qui prieront dans cette même église, avec le regret sincère de leurs péchés. Le Saint-Père permet d'appliquer ces indulgences aux âmes du Purgatoire. A ces indulgences, Monseigneur Gignoux a daigné en joindre une de quarante jours pour les chrétiens qui, tout autre jour de l'année, visiteront ce sanctuaire et y prieront avec recueillement.
A Beauvais, on vénère saint Lucien comme l'apôtre, le premier évêque et le patron principal du diocèse, et on solennise sa fête le 8 janvier avec celle de ses illustres compagnons. Le vendredi après le troisième dimanche de Carême, on célèbre une seconde fête en son honneur, pour rappeler le souvenir de la translation qui eut lieu au temps de saint Louis. Enfin, le 16 octobre, on fait mémoire de la dédicace de l'église abbatiale élevée sur son tombeau, par les soins de Dodon et de saint Évrou.
Les Martyrologes de Bède, d'Adon et d'Usnard font une honorable mémoire de saint Lucien, au huitième de Janvier, particulièrement celui de Rome ; comme aussi Pierre le Vénérable, abbé de Cluny. Nous savons qu'il est parlé d'un saint Lucien dans les Actes des saints Crépin et Crépinon, au 25 octobre ; et au dernier du même mois, en la vie de saint Quentin, où il est dit que ce Lucien fut envoyé à Beauvais ; mais comme ceux-ci souffrirent sous Dioclétien, environ deux cents ans après notre Saint, qui fut le premier évêque de cette ville, le cardinal Baronius estime fort raisonnablement qu'il peut y avoir deux Saints d'un semblable nom en une même ville ; ce qui n'est ni impossible, ni sans exemple. — Voir aussi Les Saints de Beauvais, par M. l'abbé Svbatier.
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Événements marquants
- Conversion et baptême à Rome par saint Pierre
- Accompagnement de saint Pierre en Orient et à Rome
- Consécration épiscopale par le pape saint Clément
- Mission d'évangélisation dans les Gaules avec saint Denis
- Évangélisation du Beauvaisis et fondation de l'église de Beauvais
- Martyre par décapitation sur la colline de Montmille
- Céphalophorie : marche avec sa tête jusqu'à son lieu d'inhumation
Miracles
- Céphalophorie après sa décapitation
- Guérisons de malades et d'aveugles
- Délivrance de possédés
- Lumière céleste entourant son corps après la mort
Citations
Je suis citoyen romain... mais, quelque noble que soit ce titre, j'en porte un autre plus noble encore : celui de serviteur de Jésus-Christ.