Saint Maur (Disciple de Saint Benoît)
Fondateur et Abbé de Glanfeuil
Résumé
Disciple privilégié de saint Benoît dès son enfance à Subiaco, Maur est célèbre pour avoir marché sur les eaux afin de sauver le jeune Placide. Envoyé en Gaule en 543, il fonde l'abbaye de Glanfeuil en Anjou, introduisant ainsi la règle bénédictine en France. Il gouverne son monastère avec une sainteté rigoureuse avant de s'éteindre en 584, laissant derrière lui un héritage monastique immense.
Biographie
SAINT MAUR, DISCIPLE DE SAINT BENOÎT
FONDATEUR ET ABBÉ DE GLANFEUIL
512-584. — Papes : Saint Symmaque; Pélage II. — Rois de France : Childebert Ier; Chilpéric Ier.
Glanfeuil... perdu aujourd’hui dans les vignobles de l’Anjou, mérite le regard reconnaissant de tout voyageur dont la pensée ne reste pas insensible aux bienfaits qui, de cette première colonie bénédictine, ont découlé sur toute la France.
(Mains d’Occident, t. II, liv. vi.)
Nous allons voir en cette vie combien il est avantageux à l’homme de porter dès sa jeunesse le joug du Seigneur, et de quitter le monde avant d’en avoir ressenti la corruption. Saint Maur était de grande naissance; Aequitius son père et Julia sa mère étaient également distingués par leur noblesse et plus encore par leurs vertus; tous deux appartenaient aux familles patriciennes les plus illustres de Rome. Maur, leur fils, naquit dans cette ville en 512. Sa condition l’appelait naturellement à jouir des plaisirs et des honneurs qui sont attachés aux premières fortunes, et il pouvait goûter le monde dans tout ce qu’il a de plus doux et de plus satisfaisant. Mais Dieu, qui en voulait faire un sanctuaire où il renfermerait ses plus grandes grâces, ne permit pas qu’il demeurât longtemps parmi les profanations du siècle. Il inspira à son père, lorsqu’il n’avait que douze ans, de le mettre entre les mains de saint Benoît qui demeurait alors dans le désert de Subiaco, afin qu’étant élevé par un si bon maître il se forma de bonne heure aux sciences et à toutes les vertus chrétiennes. Saint Benoît le reçut avec beaucoup de joie et d’affection, d’autant plus qu’il connut par un esprit prophétique qu’il serait un jour une des plus fortes colonnes de son Ordre. À peine admis dans la congrégation des frères, Maur parut entre eux comme un soleil au milieu des étoiles. On ne remarquait rien en lui de puéril que l’âge. Tout y était mûr et avancé, et souvent son maître, saint Benoît, proposait sa ferveur aux autres religieux, pour leur faire honte dans leur relâchement, ou pour les encourager dans leurs travaux. « Nous avons vu », disait-il sans nommer personne, « un enfant au-dessous de l'adolescence, nourri dans le monde, avec toute la délicatesse ordinaire aux personnes de condition, entreprendre la perfection avec tant d'ardeur et de générosité, qu'il égale déjà les plus anciens et les plus consommés dans la vertu ».
Une chose augmenta encore beaucoup l'estime que saint Benoît avait de saint Maur, à savoir ce grand et prodigieux miracle que saint Grégoire rapporte dans ses *Dialogues*, et qui fut un effet de son obéissance. Le jeune Placide, enfant lui aussi, d'une des premières familles de Rome et confié aux soins de saint Benoît, était tombé, en puisant de l'eau, dans un lac très-profond : déjà il était emporté par la rapidité des vagues à la distance d'un jet de flèche ; saint Benoît, qui connut par révélation le danger extrême où il était, commanda à saint Maur d'aller promptement le secourir. Le Saint, sans faire réflexion sur la difficulté de cet ordre, ni sur le péril de la vie où lui-même se mettrait, demanda la bénédiction de son maître et courut aveuglément au secours de Placide. Mais, par une merveille surprenante et dont il n'y avait point eu d'exemple depuis saint Pierre, il marcha sur les eaux comme sur la terre ferme, jusqu'à l'endroit où l'enfant avait été emporté ; il le prit par les cheveux et le ramena au bord. Alors, regardant derrière lui et s'apercevant de ce qu'il venait de faire, il fut saisi d'admiration et de crainte à la vue d'une telle merveille ; mais, bien loin de s'en attribuer la gloire, il protesta au saint abbé, lorsqu'il lui en rendit compte, qu'il n'avait point du tout contribué à ce miracle puisqu'il avait agi sans réflexion, que la cause, après Dieu, était sa bénédiction et son commandement. Saint Benoît, de son côté, rejeta ce prodige sur le mérite de son obéissance aveugle. Ainsi, il se fit entre le maître et le disciple une sainte contestation d'humilité qui se termina par des louanges et des actions de grâces à la bonté de Notre-Seigneur qui avait délivré le jeune Placide par un coup si extraordinaire de sa puissance.
Cette merveille étant divulguée, tous les religieux de Sublac concurent une extrême vénération pour leur confrère saint Maur : ils ne le regardaient plus que comme un homme rempli de l'esprit de leur bienheureux Père ; mais les vertus qui éclataient en lui le rendaient encore plus digne de ce respect. Son obéissance ne trouvait jamais rien d'impossible, ni son humilité rien de trop bas ; ses austérités étaient excessives et paraîtront même incroyables à ceux qui les pèseront sur les forces de notre nature. Fauste, qui a écrit le premier sa vie, assure qu'il portait toujours le cilice, qu'il n'avait pour lit qu'un amas de chaux et de sable, sur lequel il prenait un peu de repos, et qu'en Carême, trouvant cela trop délicat, il se contentait de dormir debout, jusqu'à ce que l'extrême lassitude le forçât de s'asseoir. La rigueur de ses jeûnes répondait à la longueur de ses veilles, et dans les jours destinés par l'Église à la pénitence, il ne mangeait que deux fois la semaine, et même si peu, qu'il semblait vouloir goûter plutôt que manger le pain qui faisait tout son repas ; il imitait en cela saint Benoît qui passa tous les Carêmes de la même sorte.
Du jour où il lui fut permis de suivre toutes les observances de la règle, jamais on ne le vit se lever avec les autres frères ; lorsque le signal se donnait, il était déjà au chœur à genoux et en prière. Ordinairement, il avait le temps de réciter le psautier entier avant que l'heure de commencer Matines fût arrivée.
Sa ferveur était si grande qu'elle était capable d'échauffer et d'embraser les plus tièdes ; il paraissait en lui tant de recueillement et d'application à Dieu, qu'il inspirait la dévotion à tous ceux qui le considéraient. Ses yeux étaient deux sources inépuisables de larmes, et son cœur une fournaise ardente qui envoyait sans cesse des soupirs vers le ciel. Il ne parlait jamais, à moins que la nécessité ou la charité ne l'y obligeât; et ce silence était une source de saintes pensées, de chastes désirs et d'une conversation continue avec Dieu. Sa solitude n'était nullement oisive; il s'y occupait toujours, ou à la contemplation des choses divines, ou à la lecture de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église, dans lesquels il trouvait une manne cachée. Des vertus si éminentes font assez voir que ce fut avec beaucoup de prudence que saint Benoît s'associa ce cher disciple dans la conduite du monastère où il résidait. Aussi Notre-Seigneur lui communiqua-t-il une grande partie des lumières surnaturelles de son abbé.
Dieu ayant inspiré à saint Benoît de passer de Subiaco au Mont-Cassin, il y mena saint Maur avec lui et en reçut de grands secours, tant pour établir sur cette montagne le monastère qui fut comme la capitale de tout l'Ordre, que pour exterminer l'idolâtrie qui s'y était conservée jusqu'alors. Tous les frères le regardaient comme le successeur futur de leur saint père. Et en effet, saint Benoît le fit son prieur claustral et lui donna, sous lui, l'administration générale de cette maison. Notre-Seigneur voulut manifester davantage son éminente sainteté: un jour que saint Benoît était sorti pour une affaire importante, un enfant muet et boiteux fut amené au monastère par ses parents qui demandaient sa guérison. Comme ils ne trouvèrent point le bienheureux abbé, ils s'adressèrent au saint prieur qui revenait du travail de la campagne. Le Saint, tout confus, les repoussa comme en colère, disant que les œuvres miraculeuses étaient réservées aux parfaits et que, pour lui, il n'était qu'un grand pécheur. Cependant les religieux qui l'accompagnaient, touchés de compassion pour ces personnes affligées, lui firent tant d'instances qu'il fut enfin contraint de se rendre. Il se prosterna donc devant Dieu, protesta en sa présence que lui seul peut guérir ceux qu'il a frappés et le pria avec larmes d'exercer sa miséricorde envers ces malheureux. Ensuite il se lève, met sur la tête de l'enfant le bout de son étole de diacre, qui était un présent de saint Benoît, et faisant le signe de la croix sur les membres du malade, il lui dit avec modestie et confiance: « Au nom de la très-sainte Trinité, et par les mérites de mon maître saint Benoît, je vous commande de vous relever en parfaite santé ». Aussitôt le malade obéit, à la joie et à l'admiration de toute l'assemblée; et l'on estima d'autant plus saint Maur, qu'il avait tâché de rapporter toute la gloire de ce miracle aux mérites de son père saint Benoît. Les religieux ne manquèrent pas d'en faire le rapport au saint abbé lorsqu'il fut de retour; et depuis ce temps-là, il ne regarda plus saint Maur comme son disciple, mais comme son collègue et son coadjuteur dans les œuvres de Dieu. Enfin, il montra combien il faisait grand cas de sa personne en le choisissant pour implanter son Ordre en France. Ce qui arriva de la manière suivante:
Innocent, évêque du Mans, prélat de sainte vie, ravi des merveilles que la renommée lui apprenait de ce bienheureux patriarche, lui dépêcha son archidiacre, Flodegar, et son intendant, Harderarde, pour le prier d'envoyer quelques-uns de ses religieux, afin d'établir un monastère de son Ordre dans son diocèse. Ils arrivèrent au Mont-Cassin sur la fin de l'année 542; et comme Dieu avait déjà fait connaître à saint Benoît, dans une révélation, qu'il voulait étendre son Ordre dans les pays étrangers, ils n'eurent pas de peine à obtenir de lui ce qu'ils demandaient. Il nomma saint Maur pour conduire cette entreprise, et lui donna comme assistants quatre de ses confrères, Simplicien, Antoine, Constantin et Fauste, celui qui a écrit son histoire après son décès. Nous n'entreprenons point de décrire la consternation de tous les religieux au départ d'une personne qui leur était si chère et qu'ils regardaient comme leur appui, après leur saint père. Il nous suffit de dire que saint Benoît les consola par des paroles pleines de l'onction du Saint-Esprit ; ensuite leur remontrant que le salut des peuples était préférable à leur satisfaction particulière, il avertit ces bienheureux missionnaires de ce qu'ils avaient à faire en leur voyage, et les conduisit, accompagné de toute sa communauté, jusqu'aux portes du monastère. Là, il les embrassa pour la dernière fois, leur donna sa bénédiction avec le baiser de paix, les exhorta de nouveau à la confiance dans les traverses et les persécutions qu'ils auraient à souffrir ; et, ayant mis entre les mains de saint Maur le livre de sa règle, écrit de sa propre main, pour lui servir de direction en son absence, avec des lettres qu'il adressait à l'évêque du Mans, comme aussi le poids du pain et la mesure du vin qui devaient être donnés à chaque religieux pour son repas, il les congédia sous la protection de Notre-Seigneur. Il chargea aussi les deux envoyés de l'évêque du Mans de recommander instamment à ce pontife de vouloir bien leur tenir lieu de père, de les traiter toujours avec une grande affection, et de leur donner pour bâtir un monastère, selon sa promesse, un lieu aussi commode que convenable.
C'était le cinquième jour après l'Épiphanie de l'an 543. Les religieux logèrent cette première nuit dans une maison de la dépendance du Mont-Cassin, où ils furent reçus par deux religieux, Aquin et Probe que saint Benoît y avait envoyés exprès le jour précédent pour les recevoir, et lui en rapporter des nouvelles. Cette même nuit le saint abbé envoya encore vers eux deux autres religieux, Honorat et Félicissime cousin de saint Maur, pour leur donner le dernier adieu ; et, par eux, il adressa au même Saint une boîte de reliques, au nombre desquelles se trouvait un morceau de la vraie croix, avec une lettre qui montre assez la tendresse de ce maître envers ce disciple, ou plutôt de ce père envers ce fils.
« Recevez », lui dit-il, « mon très-cher fils, ce dernier témoignage de l'amour de votre père, et gardez le gage précieux que je vous envoie comme un mémorial éternel, comme une marque de l'étroite union de nos cœurs, comme votre appui, enfin comme la protection de vos frères dans les fatigues que vous aurez à endurer pendant un si long voyage. Il faut, mon enfant, que je vous découvre un secret qu'il a plu à Dieu de me révéler depuis votre départ, qui touche votre personne, et qui a pour vous une grande importance. Il m'a fait connaître que vous irez jouir de la gloire, après avoir porté soixante ans notre habit, à compter du jour que vous le reçûtes de ma main. Les quarante ans qui vous restent ne seront pas exempts de peines : vous aurez des difficultés incroyables dans la fondation de l'Ordre, et le démon n'épargnera sans doute ni la force, ni l'adresse pour ruiner vos entreprises, parce qu'il prévoit bien qu'elles ne seront pas moins à sa confusion qu'à la gloire de Dieu. Mais enfin il sera vaincu et la miséricorde de Dieu vous fera triompher de sa malice. Je prie Dieu, mon fils, qu'il vous remplisse de sa grâce, qu'il bénisse votre voyage et qu'il en rende le terme heureux ».
Saint Maur reçut ces présents et cette lettre avec un très-grand respect, et s'abandonna entièrement à Notre-Seigneur pour l'accomplissement de ce qu'elle contenait. Il remercia ses chers confrères de la peine qu'ils avaient prise de lui rendre visite, leur donna une réponse pour le saint Patriarche, et recommanda surtout à Félicissime, son cousin, d'être très-exact dans l'observance de la règle. Enfin, les ayant congédiés, il continua sa route avec ses quatre compagnons. En chemin, ils prirent un soin particulier de ne se point relâcher des observances du monastère, de dire les Matines et les autres offices aux mêmes heures qu'on les disait dans la communauté, et de pratiquer le silence et les autres exercices de la religion avec la même exactitude qu'ils faisaient auparavant. Notre-Seigneur ne tarda guère à faire voir, par des miracles, combien il se plaisait à être servi de la sorte. Les serviteurs de Dieu continuant leur chemin arrivèrent le cinquante-cinquième jour à Verceil. Là, les clercs et les habitants de la ville leur firent de si pressantes et de si charitables instances qu'ils furent contraints de demeurer deux jours entiers parmi eux. C'est alors que commença à s'accomplir la prophétie de saint Benoît à leur égard. Pendant que saint Maur s'employait à donner à ses hôtes les secours spirituels qu'ils attendaient de sa charité, Harderarde, l'intendant de l'évêque du Mans, étant allé visiter une tour très-élevée et admirablement belle, tomba du haut en bas, sans doute par la malice de Satan. On le rapporta tout broyé et presque sans vie. Douze jours se passèrent sans que les remèdes apportassent aucun soulagement à son mal ; à la fin, on avait résolu de lui couper le bras pour sauver le reste du corps. L'archidiacre Flodegar, touché de compassion pour ce cher compagnon de son voyage, se jeta aux pieds de saint Maur, le suppliant d'obtenir de Dieu sa guérison. Le Saint, qui savait combien elle était nécessaire pour l'exécution de leur entreprise, se rendit aisément à ses instances. Il fit donc sa prière, prit le morceau de la vraie croix que saint Benoît lui avait envoyé, l'appliqua sur l'épaule, le bras et la main du malade, faisant partout le signe de la croix, et par ce moyen, le guérit si parfaitement qu'il n'eut plus besoin de la main des chirurgiens. Cette merveille étant divulguée, une infinité de monde accourut pour en voir l'auteur et recevoir sa bénédiction. Saint Maur fit tout ce qu'il put pour persuader qu'il n'y avait nulle part, et qu'il ne la fallait attribuer qu'à la vertu de la vraie croix et aux mérites de saint Benoît dont il l'avait reçue ; mais voyant qu'il ne pouvait empêcher les acclamations du peuple, il partit en diligence de ce lieu.
Quand ces saints voyageurs furent sur les Alpes, un de leurs serviteurs, nommé Serge, tomba de cheval, et se rompit la jambe en plusieurs endroits. Mais son mal ne dura qu'un moment : car saint Maur ne voulant pas que cet accident les retînt en chemin, le rétablit aussitôt en santé, par le signe de la croix qu'il fit sur ses plaies. À la descente des Alpes, il visita l'insigne monastère de Saint-Maurice d'Agaune, fondé au moins depuis vingt-sept ans. Son église possédait un trésor mille fois plus précieux que les richesses dont l'avait ornée Sigismond, roi de Bourgogne : c'étaient les ossements sacrés de cette légion thébaine immolée sur le lieu même, en haine de la foi de Jésus-Christ. Nos voyageurs ne pouvaient passer sans s'arrêter un instant dans ce sanctuaire auguste. Un aveugle-né qui habitait le seuil du temple depuis près de douze ans, apprenant quel était celui qui entrait, le conjura avec larmes, au nom des vénérables martyrs et de saint Benoît, d'obtenir de Dieu sa guérison. Notre bienheureux lui toucha l'orbite des yeux, y fit le signe de la croix et l'aveugle recouvra la vue. Dans les transports de sa reconnaissance, ce mendiant entonna aussitôt le beau cantique des trois enfants dans la fournaise. « Il le savait par cœur », dit Fauste, notre historien ; « et nous apprîmes de sa bouche que depuis qu'il habitait ce lieu, il avait ainsi gravé dans sa mémoire, non-seulement tout le psautier, mais encore tous les offices du jour et de la nuit. Son nom était Linus ». Il consacra le reste de ses jours au service des autels et arriva jusqu'à une
SAINT MAUR, DISCIPLE DE SAINT BENOÎT.
extrême vieillesse. Après avoir donné sa bénédiction aux habitants d'Agaune, notre Bienheureux poursuivit sa route vers le Jura. Au mont Joux, dit autrement le mont Saint-Claude, il délivra d'une double mort, de la temporelle et de l'éternelle, un jeune homme qui expirait, et qui se voyait déjà condamné aux enfers ; lui donna des avis si salutaires qu'il quitta le monde et se fit religieux au monastère de Lérins, sur les côtes de Provence, où il vécut et mourut saintement. Du mont Joux il vint à Auxerre avec toute sa compagnie, vers la semaine sainte, et en passa les derniers jours à Font-Rouge avec saint Romain, qui avait assisté saint Benoît dans les commencements de sa solitude, et depuis s'était retiré en France. Le soir du vendredi saint, il avertit ce saint vieillard et tous ses confrères que le lendemain, veille de Pâques, le bienheureux patriarche saint Benoît devait quitter la terre pour aller recevoir la récompense de ses travaux (21 mars 543). Ils en furent tous extrêmement affligés et ne purent retenir leurs larmes. Les fatigues des journées précédentes ne les empêchèrent pas de passer toute la nuit en prières, pour rendre en leur absence, à leur saint Père, les mêmes devoirs qu'ils lui eussent rendus s'ils eussent été présents à sa mort. Sur les neuf heures du matin, saint Maur fut transporté en esprit au Mont-Cassin, et vit comme une grande rue couverte de tapis précieux, et bordés d'une infinité de flambeaux, qui s'étendaient depuis la cellule de saint Benoît jusque dans le ciel, et un homme vénérable et tout éclatant qui lui dit : « C'est ici la voie par laquelle Benoît le bien-aimé de Dieu est monté au ciel ». Deux autres religieux du Mont-Cassin, l'un qui y résidait, et l'autre qui était en voyage, eurent aussi la même vision. Le Saint en fit aussi part à saint Romain et à ses confrères, et une si heureuse nouvelle apaisa leur douleur, et changea leurs plaintes en des hymnes et des cantiques d'allégresse.
Après la fête de Pâques, cette sainte colonie prit la route d'Orléans ; là, ils apprirent que l'évêque du Mans, qui les avait appelés, venait de mourir ; un autre prélat, dont les dispositions étaient bien différentes, était monté sur le siège de saint Julien. C'était un barbare qui devait à des intrigues de cour son élévation à l'épiscopat. Les compagnons de saint Maur en furent fort consternés ; mais il releva leur courage, leur montrant que cette difficulté, qui se présentait d'abord, était une marque que Dieu les voulait assister d'une manière extraordinaire. En effet, Harderarde, voyant que le nouvel évêque ne voulait pas poursuivre le dessein de son prédécesseur, leur procura un établissement encore plus avantageux que celui qu'on leur avait destiné, par le moyen de l'un de ses parents appelé Florus, qui était un vicomte fort avancé dans les bonnes grâces du roi d'Austrasie, Théodebert. Ce seigneur avait désiré, dès sa jeunesse, quitter le monde et se retirer dans un monastère ; mais pour ne pas désobliger le roi qui l'aimait et le voulait avoir près de sa personne, il était demeuré à la cour, s'était marié et avait eu un fils unique nommé Bertulfe. Lorsque Harderarde lui eut donné avis de l'arrivée des enfants de saint Benoît, il partit en diligence, avec la permission et les instructions du roi, pour les voir et pour leur offrir un établissement dans ses terres. Théodebert avait accueilli avec joie la proposition de son favori ; il ne mit qu'une condition à son consentement, c'est que ces religieux feraient pour lui et pour ses peuples des prières spéciales, ajoutant que s'ils menaient une vie conforme à leur haute réputation de sainteté, ils le trouveraient toujours prêt à les combler de nouvelles largesses. Le lieu qui fut choisi pour cela fut Glanfeuil, arrosé par la Loire, au diocèse d'Angers. On prépara toutes choses pour y bâtir un monastère ; mais la première pierre vive de l'édifice fut le petit Bertulfe, que Florus, son père, donna
VIES DES SAINTS. — TOME Ier
de bon cœur à saint Maur, pour être élevé de sa main et consacré à Dieu. Cet enfant n'avait encore que huit ans; mais la grâce n'attendit pas le nombre des années pour se faire remarquer en lui, car, en peu de temps, il fit des progrès très-considérables sous un si bon maître.
Pendant qu'on travaillait sans relâche à la fondation du couvent, Florus retourna à la cour pour mettre ordre à quelques affaires d'importance. Les ayant terminées, il revint trouver saint Maur, lui amenant, pour présider au reste de la construction, un ecclésiastique qui excellait dans l'architecture. En effet, celui-ci s'acquitta de sa charge avec beaucoup d'ardeur et de zèle. Il fut bientôt après le sujet d'un grand miracle. Pendant qu'il présidait aux travaux des ouvriers, il tomba d'un échafaudage extrêmement élevé sur un monceau de pierres, au pied de l'édifice. Tous les spectateurs le crurent perdu, d'autant plus que des flots de sang s'échappaient de toutes les parties de son corps fracassé. Il ne donnait plus signe de vie. Le serviteur de Dieu accourt, le fait porter devant l'oratoire de Saint-Martin, qui était déjà bâti; là, prosterné près du mourant, il adresse au Seigneur une fervente prière, et faisant un signe de croix sur les membres brisés, les guérit si parfaitement, que l'architecte put retourner aussitôt à son ouvrage. Florus était présent à ce miracle; il en fut tellement transporté que, se jetant aux pieds du Saint, il lui dit : « Ô mon père! que vous êtes bien le disciple de saint Benoît, dont nous avons souvent entendu rapporter de semblables prodiges! » Depuis, il lui porta tant de respect, qu'il n'osait plus s'approcher de lui.
Le démon, outré de dépit, suscita trois artisans pour noircir la réputation de ce saint abbé, et leur malice alla jusqu'au point de publier qu'il n'était qu'un magicien; qu'il était venu d'Italie pour chercher de la gloire et établir sa fortune par de faux miracles. Mais Dieu ne tarda guère à tirer un châtiment terrible de cette calomnie, car le démon s'empara du corps des calomniateurs et exerça sur eux des cruautés si épouvantables, que l'un des trois mourut misérablement. Ce fut ici que la charité admirable de notre grand Saint parut dans tout son éclat. Car, bien loin de se réjouir de la punition de ses ennemis, il se fit leur puissant médiateur auprès de Dieu, et pria pour eux avec tant d'instance, et, s'il faut ainsi dire, d'obstination et d'importunité, qu'il obtint enfin la délivrance des uns et la résurrection de l'autre. Il joignit aussi à cet acte héroïque de charité un excellent trait d'humilité, défendant à celui qu'il avait fait revivre de jamais paraître dans le pays, de peur que sa présence n'immortalisât la mémoire de ce miracle.
La construction de la maison et des quatre églises que le saint abbé avait projetées étant achevée (552), la huitième année de son séjour en France, la dédicace en fut faite par Eutrope, évêque d'Angers. On donna à la principale le nom des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul; à une autre, celui de saint Martin; à la troisième, celui de saint Séverin du Norique; et à la quatrième, celui de l'archange saint Michel. Tout était dans la perfection; Florus, ne se contentant pas d'avoir donné ses biens et son fils à Notre-Seigneur, voulut achever son sacrifice en se consacrant lui-même à son service. Le roi Théodebert eut bien de la peine à y consentir, à cause de la grande affection qu'il lui portait; mais craignant de manquer à la volonté de Dieu, il se rendit enfin à ses prières. Il désira même assister à sa vêture et vint pour cela au monastère. Lorsqu'il entra, saint Maur alla au-devant de lui avec tous ses religieux qui étaient déjà plus de quarante : Théodebert se prosterna humblement à ses pieds, lui demandant part à ses prières et à celles de toute sa communauté. Ensuite il pria saint Maur de lui désigner les frères venus avec lui de l'Italie ; le prince les prit à part, s'informa du nom et de la patrie de chacun d'eux ; puis il les embrassa tendrement, ainsi que tous les autres religieux. Il combla de caresses le jeune Bertulfe et le recommanda d'une façon particulière au saint abbé. Il visita tous les lieux réguliers de la maison, admirant l'ordre observé partout, voulut que son nom et celui du prince Thibault, son fils, fussent écrits dans le catalogue des frères afin de participer à leurs mérites, confirma les donations faites par son ami en faveur de ce nouvel établissement et en ajouta encore d'autres fort considérables, entre autres celle d'un certain fief, appelé le Bois, avec tous ses revenus et toutes ses dépendances. Enfin, il offrit à l'église de Saint-Pierre un très-riche tapis, avec une croix d'or couverte de pierres précieuses d'un fort grand prix.
Le jour de la cérémonie étant arrivé, il se rendit à l'église avec toute sa cour. Florus s'étant dépouillé, aux pieds de saint Maur, des marques illustres de sa qualité, le roi aida lui-même à lui couper les cheveux et eut la consolation de lui voir prendre l'habit monastique avec plus de joie qu'il n'en avait autrefois à recevoir les plus grands témoignages de son affection royale. En même temps, il reçut de son amitié particulière un des neveux de ce serviteur de Dieu et lui donna le même rang dans sa cour que son oncle y possédait auparavant ; voulant témoigner par là que son changement de condition ne diminuait rien de la bienveillance et de l'amitié qu'il lui avait portées jusqu'alors. Après la prise d'habit, saint Maur obligea Théodebert de manger dans la chambre des hôtes et de souffrir d'être servi par ses religieux. Ce prince, avant de partir, fit encore appeler Florus qui s'était déjà retiré dans la solitude, et après avoir versé beaucoup de larmes en le voyant dans un état si différent du précédent, il lui commanda d'être aussi fidèle et aussi généreux au service de Dieu, auquel il s'était consacré, qu'il l'avait été au service de sa personne, puis il le conjura de ne l'oublier jamais dans ses prières. Ainsi, ayant assuré de nouveau le Saint et toute sa communauté de son assistance et de sa protection en tous leurs besoins, il sortit du monastère et retourna le même jour à Angers. Sa mort, qui arriva peu de temps après, empêcha l'effet de ses promesses ; mais son fils Thibault, et Clotaire Ier, fils du grand Clovis, son oncle, qui furent héritiers de ses États, le furent aussi de sa magnificence envers ces saints religieux et leur en donnèrent des marques en mille rencontres.
Florus vécut douze ans sous la conduite du saint abbé, et y fit un tel progrès qu'il devint un homme consommé en toutes sortes de vertus. Au bout de ce temps, il mourut, et sa mort fut si précieuse devant Dieu, que plusieurs Martyrologes le mettent au nombre des Saints. Le mépris généreux qu'il avait fait des grandeurs de la terre fut imité de beaucoup de seigneurs francs qui abandonnèrent le monde et vinrent chercher leur salut parmi les austérités du cloître. D'autres, ne pouvant rompre les chaînes qui les tenaient attachés au siècle, donnèrent leurs enfants à saint Maur, pour les accoutumer de bonne heure au joug agréable de Jésus-Christ. Ainsi, le nombre de ses religieux arriva jusqu'à cent quarante, chiffre qu'il ne voulut pas dépasser, parce que c'était tout ce que le revenu de son monastère pouvait alors entretenir.
Mais comme Dieu l'avait destiné à étendre l'Ordre de Saint-Benoît par toute la France, et qu'une infinité de personnes se présentaient pour y être reçues, il bâtit ou réforma de tous côtés des monastères, sous la règle de ce bienheureux patriarche, et eut la consolation d'en voir, avant sa mort, cent vingt remplis de fervents religieux. Sa vie était un modèle de sainteté; et quoique les paroles de feu qui sortaient de sa bouche servissent à embraser ses enfants et à les porter aux plus hauts degrés de la perfection, néanmoins, la ferveur incomparable qu'il faisait paraître en toutes ses actions, et les vertus héroïques dont il leur donnait à tous moments des exemples, étaient pour eux des leçons beaucoup plus puissantes et plus efficaces que toutes ses exhortations.
Dieu continua toujours à relever son humilité par de grands miracles. Allant prendre possession des terres que le roi Théodebert lui avait données, il remit en santé un paralytique de sept ans, qui était si défiguré, qu'à peine il avait la forme d'un homme. Étant dans une de ses maisons de campagne, il multiplia si prodigieusement le peu de vin qui lui restait dans un petit vase, qu'il y en eut assez pour recevoir l'archidiacre d'Angers et plus de soixante-dix personnes présentes qui en burent autant qu'elles voulurent. Revenant en son couvent, il guérit un pauvre malheureux qui avait le visage tout rongé par un chancre.
Après qu'il eut gouverné trente-huit ans son abbaye dans une souveraine perfection, sentant approcher la fin des soixante ans que saint Benoît lui avait marqués pour terme de sa vie religieuse, il ne voulut plus avoir d'autre soin que de se préparer à la mort. Il renonça donc, en présence de ses enfants, à sa charge d'abbé, et toute la communauté, à qui cette décision causa beaucoup de douleur, l'ayant supplié de nommer en sa place celui qu'il jugeait le plus propre à les gouverner, il nomma Bertulfe, fils de Florus, que ses rares qualités, tant naturelles que surnaturelles, rendaient très-digne de cet emploi. Quant aux quatre Pères venus d'Italie et qui, par leur grand âge, y étaient moins propres, il leur recommanda d'assister ce nouvel abbé et de veiller à ce qu'il n'altérait en rien la pureté de la règle; ensuite il se retira avec deux religieux, Prime et Anien, dans une cellule proche de la chapelle de Saint-Martin, où il commença une vie si austère et si dégagée des sens, qu'il semblait entrer ce jour-là au service de Dieu et n'avoir rien fait jusqu'alors.
La grâce soutenant miraculeusement son corps, abattu depuis longtemps par des mortifications étranges, il passa deux ans en cette solitude, aussi satisfait que s'il eût déjà goûté les délices des Anges. Mais Dieu permit que sa joie fût troublée pour quelques moments; en voici la cause: allant une nuit, selon sa coutume, prier dans l'église Saint-Martin, il trouva une légion de démons qui lui en disputèrent l'entrée: « Il y a longtemps », lui dit le chef de cette troupe infernale, « que tu travailles à nous chasser de notre demeure et à ruiner notre empire; nous verrons, à présent, qui aura le dessus, et si la témérité avec laquelle tu es venu d'Italie, pour nous attaquer dans nos forts, te sera bien avantageuse. Sache donc que nous triompherons de tous tes malheureux disciples, que tu en verras toi-même le carnage, et qu'à peine y en aura-t-il un seul qui puisse échapper de nos mains ». Saint Maur lui répondit sans s'effrayer qu'il n'était qu'un imposteur, et que Dieu, en qui il mettait sa confiance, le couvrirait de confusion; sa réponse fut si puissante, qu'elle fit disparaître en un instant tous ces esprits de ténèbres. Néanmoins, faisant de plus en plus réflexion sur ce qu'il avait entendu, et craignant qu'il n'y eût quelque mélange de vérité parmi les menaces de ce cruel ennemi, il entra insensiblement dans une profonde tristesse. Il s'humilie donc, il se jette le visage contre terre, il gémit, il soupire, il crie miséricorde; plus son cœur est affligé, plus il s'abaisse devant Dieu et persévère dans la prière. Notre-Seigneur, qui avait permis cette tempête pour le purifier et non pour le punir, et qui était avec lui dans la tourmente, quoiqu'il se tînt caché, dissipa bientôt ce nuage : car il lui envoya un ange de lumière : « Pourquoi », lui dit-il, « ton âme est-elle ainsi dans la tristesse ? Sans doute, Satan a dit cette fois la vérité; une partie des religieux doivent être victime d'un épouvantable fléau; mais l'enfer loin de triompher de leur trépas n'en recueillera que honte et confusion. Car tous, préparés par tes exhortations, expireront entre tes bras et s'envoleront dans le sein du Seigneur ».
Le Saint bénit Dieu de cette heureuse nouvelle; et, le lendemain, ayant assemblé ses enfants, il leur déclara ce que Dieu lui avait fait connaître et les exhorta à se préparer à la mort, avec des paroles si efficaces, qu'il alluma un feu céleste dans leurs cœurs déjà très-bien disposés. C'était à qui serait le plus assidu à l'oraison, le plus fervent à la pénitence et le plus fidèle à toutes les pratiques de la religion; enfin, ils vivaient comme des personnes qui ne se promettaient pas de voir le lendemain. Lorsque l'épidémie commença à sévir, le monastère présenta un spectacle digne de Dieu et des Anges. Ces victimes de la justice divine chantaient sur leur lit de souffrances des cantiques d'actions de grâces au Seigneur; et ceux-là seuls pleuraient de regret qui survivaient à ces heureux prédestinés. Cinq mois ne s'étaient pas encore écoulés, que cent seize religieux étaient descendus dans la tombe, ou plutôt étaient couronnés dans le ciel ! Deux de ceux qui avaient accompagné saint Maur d'Italie en France, Antoine et Constantinien, furent du nombre des victimes. Leur vie avait été si sainte et leur mort si précieuse devant Dieu, que les moines de Glanfeuil les honoraient d'un culte public.
Saint Maur se multipliait au milieu de tant de victimes; aucun de ses enfants ne mourut sans avoir reçu sa bénédiction et ses exhortations paternelles. Toutefois son corps débile succomba avant son courage. Peu de temps après, son heure étant arrivée, il se fit transporter dans l'oratoire de Saint-Martin, et là, couché sur son cilice, après avoir reçu avec beaucoup de ferveur les Sacrements de l'Église, il rendit son âme à Dieu, le quinzième jour de janvier de l'an 584, âgé de soixante-douze ans et quatorze jours.
Son corps fut inhumé dans l'église même où il était mort, au côté droit du grand autel, et y reposa au milieu de l'abbaye, l'espace de deux cent soixante-deux ans. L'an 845, l'abbé Gauzelin en fit l'exhumation avec grande pompe et magnificence, et le transporta de cette ancienne église de Saint-Martin, dans un lieu plus honorable du nouveau temple; ce jour-là, neuf personnes furent guéries, savoir : trois aveugles, deux boiteux, un paralytique et trois femmes muettes. Depuis, la crainte des Normands obligea les religieux du monastère de Glanfeuil, que l'on appelle communément Saint-Maur-sur-Loire, d'apporter ces saintes reliques dans une abbaye fondée par saint Babolein, à deux lieues de Paris, que l'on nommait l'abbaye des Fossés, parce qu'elle était dans les fossés de l'ancien château des Bagault, et qui depuis a pris le nom de Saint-Maur-des-Fossés. L'abbé Eudes, qui a écrit l'histoire de cette translation, assure qu'il s'y fit tant de miracles, que ce serait témérité de les vouloir tous rapporter.
L'abbaye de Saint-Maur fut sécularisée en 1553 par Clément VII, et changée en doyenné uni à l'évêché de Paris. En 1760, les chanoines, qui avaient pris la place des Bénédictins, ayant été transférés à Saint-Louis-du-Louvre, les reliques de notre Saint furent transportées à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés où on les conservait dans une fort belle chasse; mais elles ont complètement disparu en 1793. Il y a encore d'autres églises qui se glorifient de posséder quelques parties d'un si cher dépôt; ce qu'il y a à cet égard de plus certain, c'est que saint Odilon, abbé de Cluny, en obtint un bras, et l'envoya par six de ses religieux au Mont-Cassin, où il fut reçu avec beaucoup de solennité et au milieu d'un immense concours de peuple (1022). Un possédé qui le toucha fut aussitôt délivré du démon. On tient ce fait de Didier, alors abbé du Mont-Cassin, et qui devint ensuite pape, sous le nom de Victor III. Cette relique fut également profanée par les Français, lors de l'invasion du royaume de Naples, en 1799; en sorte que le diocèse de Saint-Claude et l'abbaye de Solesmes sont à peu près les seuls aujourd'hui à posséder des reliques de saint Maur. L'église du Voide, en Anjou, en a un petit fragment donné par l'abbaye de Solesmes. Les Bénédictins de Saint-Paul de Rome en conservent aussi quelques parties dans leur église de Saint-Callixte.
La réforme de la congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe, établie en Lorraine, donna lieu à celle qu'embrassèrent les Bénédictins français en 1621, sous le titre de Congrégation de Saint-Maur. Elle fut approuvée par les papes Grégoire XV et Urbain VIII. Cette Congrégation était divisée en six provinces dont le général résidait à Paris, dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Leurs principales maisons étaient Saint-Germain-des-Prés, Saint-Denys, Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, Marmoutier, Vendôme, Saint-Remi de Reims, Saint-Pierre de Corbie, Fécamp, etc. Tout le monde connaît les grands hommes que la Congrégation de Saint-Maur a produits, et les services que ses membres ne cessaient de rendre à la religion et aux lettres.
La Révolution avait supprimé cette société si respectable et si utile. Le dernier supérieur général, Dom Ambroise Chevreux, jouissait à Paris d'une grande considération, que sa vertu lui avait méritée. Il fut nommé, en 1789, député aux États-Généraux, et devint membre de la trop fameuse Assemblée nationale; mais il ne se laissa pas entraîner par le torrent et n'imita pas la honteuse défection de plusieurs autres. Sa foi fut ferme au milieu de ces épreuves délicates. Arrêté comme prêtre fidèle après le 10 août 1792 et renfermé au couvent des Carmes, il mérita de partager le sort glorieux de tant de Confesseurs de Jésus-Christ, qui y furent massacrés le 2 septembre suivant. Avec lui périt un de ses neveux qui était aussi Bénédictin et s'appelait Dom Louis Barreau. Le refus que ce religieux fit de prêter un serment auquel la loi ne l'obligeait pas, puisqu'il était seulement diacre, fut cause de son emprisonnement et de sa mort.
Le costume de saint Maur est celui d'un abbé portant crosse. — Les arts ont reproduit les diverses scènes de sa vie qu'on peut faire entrer dans trois tableaux: 1° À genoux devant un autel, il voit saint Benoît entrer en paradis; 2° il marche sur les eaux soutenu ou non par deux anges — pour porter secours à son compagnon Placide. Il faut se rappeler qu'alors il était encore un tout jeune homme; 3° son maître saint Benoît l'envoie en mission en France et lui remet avec le livre de la règle, la balance destinée à peser les aliments des religieux.
Saint Maur est le patron des Bénédictins français et des chaudronniers; il l'est encore des tailleurs en Belgique. — On l'invoque contre le Coryza.
Tous les Martyrologes font mention de saint Maur en 15 janvier, et tous les auteurs qui ont écrit la vie des Saints y ont inséré la sienne. Il était singulièrement honoré en Angleterre, sous les rois normands. Camden observe, dans son livre intitulé *Romaine*, que l’illustre famille de Seymour a tiré son nom de celui de notre Saint, *Sap-Mour, Saint-Maur*. Fauste, l’un de ses compagnons de voyage en France, a le premier composé son histoire, comme nous l'avons déjà remarqué. Nous avons toujours eu les yeux sur lui pour corriger celle-ci; nous nous sommes beaucoup aidés, aussi, de celle qui se trouve dans l’année bénédictine.
Événements marquants
- Naissance à Rome en 512
- Entrée au monastère de Subiaco à l'âge de douze ans
- Sauvetage miraculeux du jeune Placide des eaux
- Nomination comme prieur claustral au Mont-Cassin
- Départ pour la France en 543 pour implanter l'Ordre
- Fondation de l'abbaye de Glanfeuil
- Vision de la mort de saint Benoît
- Retraite dans une cellule solitaire deux ans avant sa mort
Miracles
- Marche sur les eaux d'un lac profond pour sauver Placide
- Guérison d'un enfant muet et boiteux avec l'étole de saint Benoît
- Guérison de l'intendant Harderarde avec une relique de la vraie croix
- Restauration de la vue de l'aveugle Linus à Agaune
- Résurrection d'un artisan calomniateur possédé par le démon
- Multiplication du vin pour soixante-dix personnes
Citations
Au nom de la très-sainte Trinité, et par les mérites de mon maître saint Benoît, je vous commande de vous relever en parfaite santé
C'est ici la voie par laquelle Benoît le bien-aimé de Dieu est monté au ciel