Saint Norbert de Magdebourg
Archevêque de Magdebourg, Fondateur de l'Ordre des Prémontrés
Résumé
Noble de naissance et courtisan de l'empereur Henri IV, Norbert se convertit après avoir été terrassé par la foudre. Il fonde en 1120 l'Ordre des Prémontrés dans un vallon désert près de Laon, alliant vie contemplative et apostolique. Devenu archevêque de Magdebourg, il réforme son clergé avec vigueur et défend la papauté légitime avant de mourir en 1134.
Biographie
SAINT NORBERT, ARCHEVÊQUE DE MAGDEBOURG,
FONDATEUR DE L'ORDRE DES PRÉMONTRÉS
1134. — Papes : Grégoire VII ; Innocent II. — Empereurs d'Allemagne : Henri IV ; Lothaire II.
Ordo Præmonstratensis seminarium episcoporum. L'Ordre de Prémontré a fourni à l'Église un grand nombre de ses évêques. Bonif. VIII.
Saint Norbert naquit dans le bourg de Santen, au duché de Clèves, à deux lieues de Cologne, sous le pontificat de saint Grégoire VII, et le règne de Philippe Ier, roi de France. Son père se nommait Héribert, et sa mère Hadwige, tous deux considérables par leur noblesse. Son père, comte de Genep, était parent de l'empereur, et sa mère était issue de la maison de Lorraine. Celle-ci, pendant sa grossesse, entendit une voix du ciel qui lui dit : « Bon courage, Hadwige ; tu portes dans ton sein un excellent serviteur de Jésus-Christ, et un très-illustre archevêque de son Église, qui sera grand devant Dieu et devant les hommes ».
Cependant il ne donna pas d'abord beaucoup d'espoir qu'il serait un Saint : car, se voyant dans l'opulence, il s'abandonna entièrement aux plaisirs et aux vanités du monde. Sous-diacre et chanoine de l'église de Santen, il refusa de recevoir le diaconat et la prêtrise, afin de pouvoir vivre dans les plaisirs. Il alla à la cour de l'archevêque de Cologne, puis la quitta pour celle de l'empereur Henri IV.
Norbert y passa toute sa jeunesse. À l'âge de trente-trois ans, il s'en allait un jour à cheval, suivi d'un seul domestique, à un village appelé Freten, en Westphalie. Il traversait une belle prairie. Le ciel se couvrit tout à coup de nuées, et il survint une si horrible tempête, accompagnée d'éclairs et de tonnerres, que son domestique, effrayé et comme poussé par un mouvement divin, s'écria : « Seigneur, où allez-vous ? Retournez, seigneur, retournez ; la main de Dieu est assurément contre vous ! » Alors il entendit une autre voix qui lui criait d'en haut : « Norbert, Norbert, pourquoi me persécutes-tu ? je te destinais à édifier mon Église, et tu scandalises les fidèles ! » En même temps, la foudre, tombant à ses pieds, le renversa par terre, où il demeura évanoui l'espace d'une heure ; mais étant revenu à lui et repassant sur toutes les années de sa vie, dans l'amertume de son cœur, il dit en soupirant : « Seigneur, que vous plaît-il que je fasse ? » Et ayant entendu une autre voix du ciel qui lui répondait : « Quitte le mal et fais le bien ; cherche la paix et la poursuis », Norbert résolut d'abandonner la cour et de se retirer en sa maison à Santen. Pendant ce séjour, il voyait souvent Conon, personnage de grand mérite et abbé du
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monastère de Seigberg, à trois lieues de Cologne; et il apprit de lui les premiers rudiments de la vie religieuse: de sorte qu'il commença à s'accoutumer à recevoir de bon cœur tout ce qui lui arrivait de fâcheux et de contraire à ses inclinations, à porter, sous ses habits de soie, un très-rude cilice, et à pratiquer d'autres semblables mortifications.
Enfin, la plénitude du temps de la grâce étant arrivée pour saint Norbert, il voulut absolument rompre avec le monde. Pour cet effet, il s'en alla trouver l'archevêque de Cologne, et le supplia très-humblement de l'admettre au nombre des clercs qui se préparaient à recevoir les saints Ordres. Ayant obtenu cette faveur, il quitta ses habits séculiers qui avaient toujours été fort beaux, se revêtit d'une pauvre soutane faite de peaux d'agneaux, et prit une corde pour ceinture: en cet habit, il fut ordonné diacre et prêtre le même jour; ce qui ne lui fut néanmoins accordé que fort difficilement, parce que les saints Canons y sont contraires. Ensuite il se retira au monastère de Seigberg, pour y apprendre les cérémonies et se disposer à son premier sacrifice: ce qu'il fit pendant quarante jours avec une ferveur incroyable. Ayant dit sa première messe en l'église de Santen, dont il était chanoine, il s'employa à la prédication avec tant de zèle et invectiva si fort contre les vices, même des ecclésiastiques ses confrères, dont la vie était déréglée, que plusieurs, touchés de ses paroles, se convertirent, et prirent la résolution de mener à l'avenir une meilleure vie. Cependant, cette liberté apostolique n'agréant pas à tout le monde, il se trouva un clerc si impudent, qu'il lui cracha au visage en pleine assemblée: quelques autres, qui, pour être moins insolents, n'étaient pas moins malicieux, le dénoncèrent à Conon, évêque de Préneste et légat du Pape en Allemagne, comme un novateur, un hypocrite, qui, sous les dehors de l'austérité, cachait de mauvais desseins. Le Saint, sachant que sa réputation lui était nécessaire pour prêcher la parole de Dieu, se justifia de toutes ces calomnies dans un Concile tenu à Fritzlar en 1118.
Pour se rendre plus digne du ministère auquel Dieu l'appelait, il résilia tous ses bénéfices, qui étaient considérables, entre les mains de son archevêque; puis il vendit son patrimoine et tous ses meubles pour en donner l'argent aux pauvres, et ne se réserva que les ornements nécessaires pour dire la messe, dix marcs d'argent et une mule; encore ne fut-il pas longtemps sans vendre sa monture et sans distribuer aux nécessiteux le peu qui lui restait. Ainsi dépouillé de tout, il s'en alla nu-pieds jusqu'en l'abbaye de Saint-Gilles, au diocèse de Nîmes, en Languedoc, où le pape Gélase II, fuyant la persécution de l'empereur Henri, s'était retiré sous la protection du roi de France. Norbert s'étant prosterné aux pieds de Sa Sainteté, lui demanda d'abord l'absolution de la faute qu'il avait faite de recevoir, contre les saints Canons, le diaconat et la prêtrise en un même jour; ensuite, lui ayant rendu compte des dérèglements de sa vie passée, il la supplia de lui permettre, pour sa pénitence, outre les jeûnes et les autres austérités qu'il lui plairait de lui ordonner, d'aller prêcher partout le saint Évangile. Le Pape y consentit volontiers, quoiqu'il eût fort souhaité de retenir un si digne personnage auprès de sa personne.
Saint Norbert, muni de ce pouvoir apostolique, commença à prêcher en France la morale terrible de la pénitence; mais, quelque éloquent qu'il fût, pour persuader ce qu'il disait, son exemple était encore plus puissant et plus efficace que sa parole; car il marchait nu-pieds en plein hiver et au milieu de la neige. Il n'avait pour vêtement qu'un rude cilice en forme de tunique, et un manteau de pénitent. Il observait perpétuellement la vie de
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Carême, selon la rigueur des premiers siècles de l’Église, et y ajoutait de ne manger presque point de poisson et de ne boire du vin que très-rarement. Il jeûnait tous les jours et ne mangeait que le soir, excepté le dimanche. Enfin, c’était un autre saint Jean-Baptiste par son austérité et par la ferveur de ses prédications.
Il avait amené d’Allemagne, avec lui, deux compagnons laïques qui ne l’abandonnèrent point ; mais en passant par Orléans, il trouva un sous-diacre qui le pria de le recevoir au nombre de ses disciples. Avec ce secours, il se rendit à Valenciennes, où il prêcha avec tant de vigueur et de grâce, que tous les habitants le supplièrent de ne les point quitter, et de continuer chez eux les fonctions de sa mission. Il ne voulut point acquiescer à leur demande, parce que son intention était d’aller promptement porter la parole de Dieu dans le diocèse de Cologne ; mais Notre-Seigneur l’arrêta quelque temps en ce lieu par la maladie et la mort de ses trois compagnons (1119). Cependant Burchard, évêque de Cambrai, y étant venu, saint Norbert souhaita de lui parler, parce qu’ils avaient été ensemble à la cour de l’empereur, et qu’ils se connaissaient familièrement. Lorsque ce prélat le vit nu-pieds, mal vêtu et dans un état si différent de celui où il l’avait vu peu d’années auparavant, il l’embrassa avec beaucoup de tendresse et lui dit les larmes aux yeux : « Ô Norbert, Norbert, qui eut jamais cru cela de vous ? qui en aurait jamais eu la pensée ? » Un des aumôniers de l’évêque, qui avait introduit saint Norbert, étant surpris de cet accueil, en demanda la raison à son maître. Il lui dit qu’il ne s’en devait pas étonner ; que celui qu’il voyait en un si pauvre équipage avait été un des plus élégants et des plus gais courtisans de l’empereur ; qu’il avait refusé autrefois de grands avancements dans l’état ecclésiastique, et même l’évêché de Cambrai, auquel lui-même n’était monté qu’à son refus, et que ce n’était point la nécessité, mais un généreux mépris du monde qui l’avait ainsi dépouillé. Cette réponse toucha si fort ce bon aumônier que, quittant dès lors tous les avantages qu’il pouvait espérer dans le monde, il se joignit à saint Norbert et se fit son disciple. Il s’appelait Hugues, et il devint si parfait sous sa conduite, qu’il a mérité d’être son successeur dans le gouvernement général de l’Ordre des Prémontrés, dont nous allons parler.
Rapportons d’abord une action héroïque de générosité et de confiance en Dieu que fit notre bienheureux chanoine avant de commencer ses voyages. Une grosse araignée étant tombée par malheur dans son calice déjà consacré, pendant qu’il disait la messe, il l’avala courageusement. Après la messe, il se mit à genoux au bas de l’autel, pour attendre ce qui en arriverait ; car, à cette époque, on croyait que le venin de cet animal était dangereux pour l’homme. Mais Dieu lui fit rejeter cette araignée par le nez, en éternuant. Sa foi crût dans la suite merveilleusement : comme on disait que saint Bernard surpassait tous ceux de son temps en charité, et que Milon, évêque de Thérouanne, les surpassait en humilité, ainsi disait-on de saint Norbert qu’il surpassait tout le monde par la force et l’excellence de sa foi.
Étant sorti de Valenciennes, il se mit à parcourir les villes, les bourgs et les villages, pour prêcher de tous côtés la pénitence, la confession, la réconciliation avec les ennemis et la restitution ; sa parole, jointe à l’exemple admirable de sa vie, fit partout de si grands effets, qu’on vit un nombre infini de pécheurs se convertir, d’ennemis se réconcilier, et d’usuriers restituer le bien d’autrui. Sa réputation volant de toutes parts, il était continuellement environné d’une foule de monde, ou qui le suivait, ou qui
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venait au-devant de lui ; et ils avaient tant de respect pour tout ce qu'il disait, que les plus opiniâtres n'osaient lui rien refuser. Le peu qui le firent ressentirent aussitôt la main de Dieu qui s'appesantit sur eux et les punit sévèrement de leur obstination. Témoin un seigneur flamand, qui n'avait pas voulu se réconcilier avec un de ses voisins : il tomba peu de temps après, selon la prédiction de l'homme de Dieu, entre les mains de ses ennemis ; on cite encore le seigneur de Cauroi, près de l'abbaye de Gibleu, en Brabant : il était monté à cheval pour s'échapper et n'être pas contraint par le Saint d'embrasser son ennemi ; il ne put jamais faire un pas et fut obligé de descendre de cheval, de demander pardon au bienheureux Prédicateur et de se réconcilier parfaitement avec celui qu'il haïssait à mort.
Cependant le pape Gélase étant mort en l'abbaye de Cluny, Gui, français de naissance et archevêque de Vienne, qui fut élu en sa place, sous le nom de Calixte II, assembla un concile à Reims, le 20 octobre 1119, pour remédier aux maux dont l'Église était alors affligée. Il s'y trouva quatre cent vingt-quatre prélats, tant évêques qu'abbés, et le Pape y présida lui-même, en présence du roi Louis VI, dit le Gros. Saint Norbert s'y rendit aussi avec Hugues, son compagnon, pour demander au Pape la continuation de la permission que Gélase lui avait accordée, de prêcher partout les vérités évangéliques. Il y fut très-bien reçu de tous les Pères, et il n'y eut personne qui n'admirât son austérité de vie, son détachement de toutes les choses de la terre, son zèle apostolique et la force merveilleuse avec laquelle il prêchait les maximes de la religion chrétienne. Il obtint aisément du Pape ce qu'il demandait ; mais l'évêque de Laon, considérant en lui-même quel grand bonheur ce serait pour son diocèse de posséder un si riche trésor, supplia le souverain Pontife de le lui donner pour réformer l'abbaye de Saint-Martin de Laon, qui appartenait à des chanoines réguliers.
Le Pape, qui approuvait le zèle du saint évêque, ordonna à saint Norbert de le suivre. Il s'en excusa le mieux qu'il put, sachant bien la difficulté de l'entreprise ; mais, ne voulant pas manquer à l'obéissance, il consentit enfin à prendre soin de cette abbaye, pourvu que les chanoines voulussent recevoir les lois de l'austérité et de la pauvreté évangéliques qu'il leur proposerait. Cette condition l'exempta d'y travailler beaucoup de temps : car il ne trouva dans leurs esprits aucune disposition à embrasser la réforme qu'il leur voulait donner, ni à changer leur manière de vie qui était devenue toute séculière. Il ne quitta pas néanmoins pour cela l'évêque de Laon ; mais il demeura avec lui le reste de l'hiver ; et, comme il reçut de sa charité mille assistances corporelles, par lesquelles ce bon prélat tâcha de rétablir son corps ruiné par les veilles, le jeûne, le froid, le chaud, les disciplines et les austérités de la pénitence ; ainsi il le remplit, en récompense, de richesses spirituelles, par les paroles de vie et de grâce qui sortaient de sa bouche, et qui portaient la lumière et l'onction dans l'âme de ceux qui avaient le bonheur de l'écouter.
Plus le saint évêque jouissait de la conversation de saint Norbert, plus la crainte de le perdre et le désir de l'avoir toujours dans son diocèse augmentait en son cœur. Pour le retenir, il lui proposa de bâtir un nouveau monastère dans quelque solitude voisine, où il pourrait recevoir des disciples et établir un nouvel Ordre conforme à la vie austère et pénitente dont il donnait l'exemple. Le Saint y ayant consenti, l'évêque le mena premièrement en un lieu appelé Foigny, où rien ne manquait pour la commodité d'une maison religieuse ; mais le Saint s'étant mis en prières, con-
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nuit, par révélation, que ce lieu ne lui était pas destiné, mais aux religieux de Cîteaux, qui s'y sont établis depuis. Ensuite l'évêque le mena dans un autre lieu nommé Thenaïlle, qui semblait aussi très-favorable ; mais Norbert, s'étant encore mis en oraison, apprit que ce n'était pas non plus là le lieu que la divine Providence lui avait préparé. Enfin, il le conduisit à un endroit de la forêt de Coucy, appelé Vois, et lui fit voir un vallon nommé Prémontré, où il y avait une chapelle de saint Jean-Baptiste, que les religieux de Saint-Vincent de Laon, à qui elle appartenait, avaient abandonnée. Le Saint n'eut pas plus tôt aperçu ce désert, qu'il s'écria : « C'est ici le lieu que le Seigneur nous a choisi ». Et, étant entré dans la chapelle, il supplia l'évêque de trouver bon qu'il y passât la nuit en oraison. Ce fut durant cette nuit qu'il vit un grand nombre de personnes vêtues de blanc qui allaient en procession autour de ce lieu avec des croix et des lumières, et que la sainte Vierge lui étant apparue, lui montra l'endroit où il devait fonder le chef de son Ordre, et la forme d'habit qu'il devait donner à ses religieux.
Le lendemain, l'évêque, qui s'était retiré à sa maison d'Anisy, étant revenu, notre Saint lui déclara ce qu'il avait vu et le pria de lui donner ce lieu de Prémontré pour sa demeure et celle d'une grande compagnie de saints religieux qui y seraient appelés au service de Dieu. L'évêque eut une joie extrême de cette demande, et, s'étant arrangé pour cela avec l'abbé et le chapitre de Saint-Vincent, il donna en propre à saint Norbert et à ceux qui se devaient joindre à lui ce célèbre désert avec trois vallées voisines pour leur subsistance ; ce qui fut confirmé par les lettres patentes du roi Louis le Gros.
Peu de jours après, le 25 janvier, où l'Église célèbre la fête de la Conversion de saint Paul, l'an 1124, cet excellent prélat ôta à saint Norbert et à Hugues, son compagnon, les habits de pénitence qu'ils portaient, et les revêtit d'un habit religieux. C'était un habit blanc, tel que celui que la sainte Vierge avait montré au Saint, lorsqu'elle lui apparut. C'est ainsi que commença l'Ordre saint de Prémontré, qui s'est depuis si merveilleusement étendu dans toute l'Europe, et qui a donné tant de Saints, de Bienheureux, de Prélats, de Docteurs et de Vierges très-parfaites à l'Église. Saint Norbert n'avait d'abord qu'un seul compagnon ; mais, étant allé prêcher à Cambrai, à Nivelle, à Laon et en d'autres villes, il fit, dans le Carême, de si heureuses conquêtes, qu'il revint, à Pâques, avec treize disciples. Il retourna ensuite à Nivelle, où il délivra une fille de douze ans, possédée d'un démon très-cruel et très-obstiné ; et, ayant passé à Cologne, il en apporta deux corps saints pour enrichir sa nouvelle abbaye, savoir : celui de l'une des com-
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pagnes de sainte Ursule, et celui de saint Géréon, l'un des illustres martyrs de la légion Thébaine, qu'il trouva encore entier et revêtu de ses habits militaires. La troupe de ses enfants s'augmenta aussi dans ses voyages ; et, à son retour, il se vit Père de quarante religieux destinés pour le chœur, et de plusieurs frères convers, dont il avait besoin pour le service extérieur.
Quelque temps après, il les fit mettre tous en oraison pour apprendre du ciel quelle Règle ils devaient embrasser et quel genre de vie ils devaient suivre ; leur prière, accompagnée de jeûnes et de larmes, fut bientôt exaucée : car saint Augustin lui apparut, tenant une Règle d'or à la main, et, lui ayant déclaré qu'il était le célèbre évêque d'Hippone, il lui dit que la volonté de Dieu était qu'il suivît sa Règle et qu'il y ajoutât seulement quelques constitutions pour la conservation de la discipline régulière, l'assurant, au reste, que, si ses frères étaient fidèles à l'observer, ils paraîtraient sans crainte au terrible jugement de Dieu. Ainsi, saint Norbert donna à ses enfants, qu'il fit chanoines réguliers, la Règle du grand saint Augustin, et ils en firent tous profession le jour de Noël de l'année 1122.
Il leur servait lui-même de règle vivante et de modèle de toutes les vertus religieuses ; et son exemple était si puissant, que rien ne leur semblait difficile en se conformant à la vie et aux pratiques d'un si excellent maître. Il y avait surtout trois choses qu'il leur recommandait le plus souvent : la première était la pureté du cœur et la propreté extérieure en ce qui concernait les divins offices et le service des autels ; la seconde, l'expiation de leurs fautes et de leurs négligences dans le chapitre ; et la troisième, l'hospitalité et le soin des pauvres. Il disait aussi qu'une maison religieuse ne pouvait pas se dérégler lorsque les supérieurs étaient unis entre eux et avec leur communauté.
Cet admirable Père de Congrégation ne se contenta pas d'assembler les hommes pour célébrer continuellement les louanges de Dieu : il établit aussi, au même lieu de Prémontré, une sainte communauté de filles et de veuves qui furent la bonne odeur de Jésus-Christ dans toute l'Église. Ensuite, il fit bâtir un nouveau monastère à Floresse, par les libéralités de Godefroi, comte de Namur, et d'Ermensende, sa femme ; ce fut là que, célébrant la messe, il fit couler sur la patène une goutte du sang de Jésus-Christ, avec l'apparence sensible du sang, qu'il prit avec beaucoup de dévotion et une grande abondance de larmes. Cependant, son église de Prémontré ayant été bâtie en neuf mois, d'une manière miraculeuse, elle fut solennellement dédiée, le 28 avril de l'année 1122, par les évêques de Laon et de Soissons. Ce fut un illustre trophée des victoires que lui et ses enfants avaient remportées sur le démon, qui s'était opposé de tout son pouvoir à l'achèvement de cette église, et avait employé mille prestiges pour détourner et décourager les ouvriers. Bientôt après, un autre Godefroi, comte de Cappemberg, et Othon, son frère, embrassèrent l'Institut du Saint ; et comme ils avaient de grandes seigneuries auprès du Rhin, ils lui donnèrent des terres et des revenus pour fonder trois nouveaux monastères, qui furent en peu de temps remplis d'un grand nombre de saints chanoines. Thibault, comte de Champagne, voulut imiter la ferveur de Godefroi ; mais Norbert lui déclara que la volonté de Dieu était qu'il le servît dans le mariage ; et cependant il l'agrégea à son Ordre, lui donnant un petit scapulaire blanc pour porter sous ses habits, et lui prescrivant une Règle pour vivre saintement et d'une manière religieuse au milieu du monde. Il a fait, depuis, la même grâce à une infinité de personnes séculières, qui ont composé le Tiers Ordre de Prémontré.
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Nous ne nous arrêterons point à rapporter ici ses autres fondations : c'est assez de dire, en général, que sa congrégation fut bientôt comme cette vigne qui, selon le Roi-Prophète, couvre les montagnes et les cèdres de son ombre, et, étendant ses branches d'une mer à l'autre, en remplit, pour ainsi dire, toute la surface de la terre. Elle fleurit surtout par l'insigne victoire que ce grand serviteur de Dieu remporta dans Anvers sur un pernicieux hérésiarque, qui ne menaçait de rien moins que de ruiner la foi dans tous les Pays-Bas. C'était un nommé Tankelin, simple laïque, qui, n'ayant ni autorité, ni mission, entreprenait néanmoins sur la fonction des prélats, et se mêlait de dogmatiser le peuple. Ses principales erreurs étaient que l'ordre des évêques et des prêtres n'était qu'une vaine fiction, et que le sacrement adorable de nos autels était inutile au salut. Il était suivi de trois mille personnes si fort entêtées de sa sainteté, qu'on s'estimait heureux de l'approcher et de boire de l'eau dont il s'était lavé les mains. L'ivrognerie, la bonne chère et l'impureté qu'il permettait, lui faisaient des disciples de tous les voluptueux de son temps ; et il les avait si furieusement abusés, qu'ils pouvaient, sans honte et sans contradiction, corrompre les femmes à la vue de leurs maris, et les filles en la présence de leurs mères.
Comme la ville d'Anvers n'était alors qu'une paroisse du diocèse de Cambrai, l'évêque Burchard, qui occupait ce siège, se crut obligé de s'opposer à ces infamies ; il pensa qu'il n'y avait personne plus capable d'en arrêter le cours que saint Norbert, qui était dans son désert de Prémontré. Il manda aux chanoines d'Anvers, qui possédaient alors l'église collégiale de Saint-Michel de l'appeler à leur secours, et de le prier de venir combattre avec eux ce nouveau monstre. Ils exécutèrent fidèlement cet ordre ; le Saint, ayant reçu leur députation, sortit aussitôt de sa solitude comme un généreux capitaine pour aller attaquer cet impie, qui avait la hardiesse de faire la guerre à l'Épouse de Jésus-Christ. Il fut reçu dans Anvers avec une joie et un applaudissement extraordinaires, et commença aussitôt, avec quelques-uns de ses disciples qu'il avait amenés avec lui, à prêcher avec tant de vigueur et de lumière contre les impostures de l'hérésiarque, qu'il en fit voir manifestement la fausseté, détrompa beaucoup de ceux qui s'étaient laissé séduire par ses fausses raisons, les fit rentrer dans le giron de l'Église, et l'obligea lui-même à s'enfuir et à chercher une retraite plus sûre en un autre pays ; il ne la trouva point : la justice divine, lui voulant faire porter la peine de ses crimes, permit qu'il fût tué comme une peste publique, en passant la rivière de l'Escaut. Les chanoines d'Anvers furent si reconnaissants envers saint Norbert de cette insigne victoire, qu'ils lui donnèrent leur propre église de Saint-Michel pour y établir une communauté de ses chanoines et se retirèrent dans l'église de Notre-Dame, qui est maintenant la cathédrale. Au reste, chose extrêmement remarquable en cette glorieuse expédition de saint Norbert, ceux qui se convertirent avouèrent qu'ayant reçu depuis dix et quinze ans des hosties consacrées, et les ayant mises par mépris et par infidélité dans des trous de muraille et dans des lieux sales et humides, elles y étaient demeurées sans corruption ; et, en effet, ils les rapportèrent saines et entières dans les mains du Saint et en celles de ses enfants, qu'il laissa en l'église de Saint-Michel, pour achever de ramener les égarés au chemin du salut.
Ainsi, notre saint abbé s'en retourna à Prémontré, victorieux de l'hérésie, et avec cette consolation d'avoir vengé l'honneur et rétabli la fréquentation du saint Sacrement de l'autel. Il travailla ensuite à faire approuver et confirmer son Ordre et ses Constitutions par l'autorité du Saint-Siège : ce
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qui était nécessaire pour sa propagation en divers diocèses. Pierre de Léon et Grégoire de Saint-Ange, cardinaux et légats a latere dans tout le royaume de France, lui accordèrent cette grâce par une bulle donnée à Noyon, l'an 1125. Mais comme il était à propos de l'avoir du Pape même, il se transporta à Rome, où Honorius II avait succédé à Calixte. Le Pape l'y reçut avec beaucoup de bienveillance, et, après s'être informé par lui-même de la grande utilité de cet institut, il lui donna sa confirmation apostolique et le reçut sous la protection du Saint-Siège, comme il paraît par sa bulle, datée du 26 février 1126.
Ce fut en cette ville que ce bienheureux patriarche apprit, par révélation, qu'il serait élu archevêque de Magdebourg ; il en eut une grande douleur : son humilité lui faisait croire qu'il était incapable d'une telle charge. En revenant, il passa par Wurtzbourg, en Allemagne, où il fut prié de dire la grand'messe le jour de Pâques, en présence de Lothaire, roi des Romains, et de toute sa cour. Après la célébration des divins mystères, il donna la vue à une femme aveugle en lui soufflant dans les yeux ; et, par ce miracle, il toucha si puissamment trois frères, jeunes nobles, des premières familles de la ville, qu'ils se jetèrent à ses pieds, lui firent l'offre de tous leurs biens, et se consacrèrent à Dieu dans son Ordre. Telle fut l'origine du monastère de Prémontré, près de Wurtzbourg, qui fut appelé de Haute-Celle. Craignant d'être nommé à l'évêché vacant de cette ville, le Saint en sortit au plus tôt pour se rendre en son abbaye. Mais il ne put éviter l'élection que la Providence lui avait préparée de toute éternité.
Comme il avait dit à Thibault, comte de Champagne, que Dieu le voulait dans l'état du mariage, il lui avait aussi déclaré que Dieu l'avait joint dans ses idées éternelles avec Mathilde, fille d'Angilbert, marquis très-illustre en Allemagne, et nièce de l'évêque de Ratisbonne, princesse vertueuse et digne d'un si saint époux. Thibault, s'étant soumis à cet ordre, pria le Saint de l'accompagner dans le voyage qu'il était obligé de faire à Spire, ville impériale, pour l'accomplissement de ce mariage, et lui dit même qu'il ne pouvait pas y aller sans lui. Le Saint qui l'aimait singulièrement pour les grandes qualités dont Dieu avait embelli son âme, ne voulut pas lui refuser ce bon office. Il alla donc à Spire, où le roi était venu, et édifia de nouveau toute la cour par les exemples de sa piété et par les paroles de vie qui sortaient continuellement de sa bouche. Il arriva au même temps que Roger, archevêque de Magdebourg, mourut, et que le clergé et le peuple envoyèrent des députés vers Lothaire, pour le supplier de leur nommer un archevêque. La grande réputation du Saint fit que ce prince jeta aussitôt les yeux sur lui, et qu'il le nomma archevêque de ce siège, de l'avis du cardinal Gérard, légat apostolique, qui, depuis, a été Pape sous le nom de Lucius II. La difficulté fut de le faire consentir à cette nomination, à laquelle il s'opposait de toutes ses forces. Mais comme le légat usa de son autorité pour l'y obliger, il fallut nécessairement qu'il se laissait consacrer et qu'il acceptât enfin cette charge, quelque pesante qu'elle lui parût. On le conduisit comme en triomphe à Magdebourg, et il y fit son entrée à l'applaudissement général de toute la ville ; mais avec tant d'humilité de sa part, étant nu-pieds et monté sur un âne, que le portier de l'église voulut l'empêcher d'entrer, croyant que c'était quelque pauvre qui s'était mêlé dans la foule.
Cette nouvelle dignité ne lui fit point changer de mœurs ; il ne quitta rien de ses anciennes austérités ; il fut toujours le même pour ses jeûnes et pour ses veilles, pour sa table et pour son lit. Il s'appliqua avec une
vigueur apostolique à bannir de son clergé et de son peuple une infinité de dérèglements qui s'y étaient glissés. Surtout, il insista courageusement sur le célibat des ecclésiastiques, dont beaucoup violaient la sainte loi. Il employa d'abord la douceur pour ramener les débauchés à leur devoir ; mais, quand il vit que cette conduite était inutile pour beaucoup, et qu'ils le prenaient pour un homme timide, il se servit de toute son autorité pour les réduire. Il ne respecta point la noblesse de leur condition, il ne craignit point leur crédit dans le pays, où il n'était qu'étranger, et se moqua même de leurs menaces : il mit les uns en prison, interdit les autres, et ôta à ceux-ci les bénéfices dont ils abusaient. Cette fermeté ayant mis un archidiacre impudique au désespoir, la rage le porta jusqu'à cet excès, de susciter un assassin pour tuer le bienheureux prélat, en feignant de se vouloir confesser à lui. Ce complot ne fut pas caché au serviteur de Dieu ; il en fut averti intérieurement, et, voyant l'assassin approcher, il le fit arrêter et visiter par ses officiers, qui lui trouvèrent le poignard avec lequel il devait faire le coup. Sa confession fut bien différente de celle qu'il venait faire : car il fut contraint d'avouer son mauvais dessein et de découvrir le premier auteur d'un attentat si sacrilège. Un autre méchant clerc tira une flèche sur le Saint, pensant le tuer ; mais il en blessa un autre. On excita des séditions populaires contre lui : une fois, dans son église même, un scélérat lui déchargea sur l'épaule un coup d'épée qui l'eût sans doute abattu si Dieu, son protecteur, ne l'eût rendu inutile en faisant rebondir l'épée comme si elle eût frappé sur une enclume. À toutes ces violences, Norbert n'opposa que sa patience et sa charité ; mais elles furent enfin victorieuses de la malice, et, au bout de trois ans de tempêtes furieuses, il jouit d'une tranquillité très-profonde.
Les seigneurs de son diocèse avaient fait beaucoup d'usurpations sur les biens ecclésiastiques : le Saint ne put non plus les souffrir, parce qu'elles ôtaient à l'Église les revenus nécessaires pour entretenir les officiers et pour nourrir les pauvres, et parce qu'elles rendaient ces usurpateurs mêmes coupables de la damnation éternelle. Il travailla donc avec un courage intrépide à y remédier. Les intéressés lui suscitèrent beaucoup d'embûches pour le faire périr ; mais Dieu l'en retira miraculeusement : ils l'attaquèrent à force ouverte, mais la même main, à laquelle rien ne peut résister, le délivra de toutes leurs persécutions. On le blâmait de poursuivre les plus considérables de ses diocésains par des procès, pour augmenter ses revenus, et on l'accusait d'avarice ; mais l'usage qu'il faisait de ses biens le justifiait assez de cette calomnie : car il n'avait rien qu'il n'employât à l'entretien des paroisses, des monastères, et qui ne fût dispensé selon les règles d'une parfaite charité. Sa vigueur et sa patience désarmèrent encore ses persécuteurs, et il eut la consolation de voir enfin son Église florissante par la possession des biens qui lui appartenaient légitimement, et par le rétablissement de la discipline ecclésiastique.
Les travaux de l'épiscopat ne lui firent pas oublier les besoins de son Ordre : il eut soin de faire élire un abbé général en sa place, pour gouverner la maison de Prémontré, et pour veiller sur toutes les autres maisons du même Institut. Ce fut sur le bienheureux Hugues, son premier disciple, que ce sort tomba heureusement. Il fit venir de ses enfants à Magdebourg, et il les mit en possession de l'église collégiale de Notre-Dame, dont les chanoines séculiers, par leur dérèglement, méritèrent justement d'être chassés ; il en envoya d'autres en diverses provinces d'Allemagne pour y travailler à la conversion des infidèles et à la réformation des mœurs des chrétiens.
VIES DES SAINTS. — DOUZIÈME VOLUME. 32
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Ils le firent avec tant de succès, qu'on leur donna de tous côtés, pour récompense, de grandes et belles seigneuries, où furent bâtis des monastères de religieux et de religieuses : ainsi, l'Ordre de Prémontré devint très-puissant dans les terres de l'empire ; il y eut même des lieux où les abbés furent princes souverains.
Tout ce qu'il y avait de grands seigneurs en Allemagne honoraient le saint archevêque comme leur père. Lothaire avait surtout une si grande affection pour lui, qu'il le fit son chancelier et son principal confident, et qu'il avait de la peine à vivre sans lui. Le Saint ne se laissa pas néanmoins engager à la cour, mais se servit de cette bienveillance du prince pour procurer le bien de son Ordre, de son diocèse et de toute l'Église. Le pape Innocent II, contre qui le cardinal Pierre de Léon avait fait un schisme, en se portant pour pape sous le nom d'Anaclet II, s'étant réfugié en France, l'asile ordinaire des souverains Pontifes persécutés, assembla un Concile à Reims, pour réprimer le sacrilège audacieux de cet antipape. Saint Norbert s'y trouva avec les autres prélats, et soutint avec une admirable vigueur la cause de ce légitime successeur de saint Pierre. Il y procura aussi quelques grâces à son Église métropolitaine et à tout l'Ordre de Prémontré, qui était l'objet de sa plus vive sollicitude. Étant retourné à Magdebourg, il s'y montra plus que jamais le père des pauvres, des veuves, des orphelins et de tous les malheureux, par les grandes aumônes et les assistances corporelles et spirituelles dont il les prévint. Mais le roi Lothaire ayant formé le dessein d'aller à Rome, tant pour y faire recevoir le pape Innocent, que pour s'y faire couronner empereur, Norbert fut obligé de l'y accompagner. Ce voyage réussit merveilleusement bien ; l'antipape fut chassé de Rome ; le pasteur légitime fut mis sur son trône pontifical en l'église de Saint-Jean-de-Latran ; Lothaire reçut la couronne d'or de sa main et fut proclamé empereur, et le Saint, pour récompense de tant de services qu'il avait rendus à l'Église, outre le Pallium qu'il avait déjà reçu, fut nommé primat de toute la Germanie.
Mais Dieu lui préparait une récompense bien plus auguste dans le ciel. Il n'était pas encore âgé : car il ne passait guère cinquante-deux ans, et il n'y avait que vingt ans qu'il avait renoncé aux vanités du monde pour se donner au service de Jésus-Christ ; mais il avait marché durant ce temps à si grands pas dans le chemin de la vertu, qu'on pouvait dire de lui qu'il avait rempli le cours de plusieurs siècles. À peine fut-il de retour à Magdebourg, qu'une maladie violente l'ayant saisi, il rendit, au bout de quatre mois, son esprit bienheureux entre les mains de son Créateur. Ce fut le 6 juin de l'année 1134, qui était la huitième de son épiscopat.
Il y eut aussitôt des témoignages éclatants de la gloire de son âme. Un de ses religieux, étant en oraison, le vit changer en un instant en une fleur de lis, d'une blancheur admirable, que les anges enlevèrent dans le ciel. Un autre l'aperçut descendant du ciel avec une branche d'olivier à la main : il lui demanda d'où il venait et où il allait ; le Saint lui répondit qu'il venait du paradis, et qu'il allait à Prémontré pour y transplanter cette branche céleste, comme une marque de la paix qui y devait régner. Un troisième, Hugues, abbé général de son Ordre, le vit dans un palais magnifique et tout pénétré des rayons du soleil, et, lui ayant demandé ce que son âme était devenue à l'heure de sa mort, le Saint lui répondit qu'on lui avait dit : « Venez, ma chère sœur, reposez-vous ».
On représente saint Norbert avec la sainte Vierge qui lui apparaît et lui présente le vêtement blanc que devra porter son Ordre. À cause de cela le
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démon qualifiait saint Norbert de chien blanc. On le représente encore avec un calice et un ciboire, à cause de son respect pour la sainte Eucharistie, dont nous avons rapporté un trait.
## CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE PRÉMONTRÉ.
Pour son saint corps, après avoir été porté pendant neuf mois sans corruption, par toutes les églises de Magdebourg, il fut déposé dans celle de son Ordre, dédiée à la sainte Vierge, comme lui-même l'avait ordonné : mais la ville de Magdebourg étant tombée sous la domination des luthériens, l'empereur Ferdinand II le fit transporter, l'an 1627, à Prague, en Bohême, où il est exposé à la vénération des fidèles.
Dom Zeidler, abbé de l'Ordre de Prémontré, de Prague, du Chapitre canonial de Strahof et prélat de Bohême, a bien voulu nous envoyer un exemplaire de la vie de saint Norbert, en allemand. Nous en avons extrait ce qui suit, touchant les reliques de ce Saint :
« Depuis le jour où, avec la ville et l'église de Sainte-Marie de Magdebourg, les reliques de saint Norbert tombèrent entre les mains des protestants (1598), depuis ce jour les dignitaires de son Ordre ne cessèrent de faire des démarches pour retirer de la cité des hérétiques les ossements de leur saint fondateur. Gaspard de Questenberg, abbé du couvent de Prémontré de Strahof, à Prague, eut cet honneur. Par la permission de l'empereur Ferdinand II, il transféra solennellement les saintes reliques en 1627. Déposées alors au milieu même de l'église du couvent de Strahof, dans une chapelle construite exprès, dont on voit encore l'emplacement, elles y restèrent jusqu'en 1811. On fut alors obligé, pour embellir l'église, de faire disparaître la chapelle de Saint-Norbert, qui en occupait le centre. Depuis cette époque, on voit au-dessus du tabernacle du maître-autel un beau sarcophage orné de bas-reliefs. Dedans, se trouve le cercueil qui contient les précieux ossements.
« Une fête jubilaire a été instituée et se célèbre tous les cinquante ans, en mémoire de la translation des reliques de saint Norbert. Voilà quatre fois déjà que la ville voit cette grande fête : en 1677, 1727, 1777 et 1827 ».
Il ne reste plus en Allemagne que huit couvents de l'Ordre de Prémontré, dont deux en Autriche, deux en Hongrie et un en Moravie. L'abbaye de Strahof ou du mont Sion, à Prague, possède toujours les reliques de saint Norbert. On a rétabli cinq abbayes de Prémontré en Belgique.
Saint Norbert fut canonisé par le pape Innocent III ; Grégoire XIII en ordonna la fête au 6 juin dans toutes les églises de son Ordre, et y attacha de grandes indulgences l'an 1582. Paul V rendit ses indulgences plénières l'an 1616. Depuis, cette fête a été mise dans le Bréviaire romain, et de semi-double a été faite double.
Au moment où saint Norbert était obligé d'accepter la charge épiscopale, il avait voulu que ses religieux procédassent par une élection libre au choix d'un abbé ; lui-même n'avait pas porté ce titre. Hugues des Fossés, le premier et le plus cher de ses disciples, réunit tous les suffrages. Il ne se montra pas indigne de remplacer Norbert. C'est sous sa longue administration, qui dura trente-deux ans, que l'Ordre reçut sa forme déterminée.
Des donations multipliées et considérables accroissent rapidement les ressources de Prémontré. Elles étaient nécessaires pour subvenir à ce grand nombre de religieux et de religieuses qui habitaient ce lieu au refois désert (on comptait à Prémontré, en 1131, près de cinq cents frères et de mille religieuses), pour soutenir les frais des établissements nouveaux, et pour continuer les œuvres charitables commencées par Norbert. Les chartes nombreuses qui ont été données par les évêques de Laon et par les Papes, à la sollicitation du premier abbé de Prémontré, peuvent donner une idée des biens qu'apportait la générosité des fidèles tous les jours, et la mention des terrains qui y sont désignés peuvent servir à l'histoire de beaucoup de localités. Ce n'était pourtant pas sans réserve que l'abbé Hugues acceptait ces donations : nous en donnerons un exemple. Méchaine de Montmorency, veuve de Gui, seigneur de Guise, avait donné à Prémontré, pour le remède de son âme, de celle de son mari et de ses proches, l'alleu qu'elle possédait à Germaine, village du canton de Vermand ; mais, comme ses enfants étaient en bas âge, l'abbé Hugues crut devoir ne pas se hâter d'en prendre possession. Quand Bouchard de Guise, l'aîné, eut été armé chevalier, et quand Godefroy, le second, fut arrivé au grade d'écuyer, leur mère les conduisit à Prémontré avec plusieurs témoins ; et l'acte de donation de Germaine fut librement et pleinement ratifié par eux, ainsi qu'il est constant par la charte donnée, en 1135, par l'évêque de Noyon. Peu de temps après, Méchaine elle-même prit le voile dans l'abbaye de Fontenelle dont nous allons parler.
Presque chaque année, un ou plusieurs essaims de fervents religieux allaient fonder de nou-
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velles demeures, qui se peuplaient rapidement, et qui devenaient à leur tour mères d'autres abbayes. Pendant l'administration de l'abbé Hugues, les fondations et les affiliations devinrent tellement nombreuses qu'avant sa mort on voyait aux Chapitres généraux qui se tenaient chaque année à Prémontré, plus de cent abbés, dont chacun gouvernait un monastère principal et les prieurés plus ou moins nombreux qui en dépendaient. La nécessité de ces Chapitres était sensible pour maintenir dans l'unité d'esprit et dans une conduite uniforme cette multitude de religieux, répandus dans toutes les contrées de l'Europe. C'est à la suite de leurs délibérations que les statuts de l'Ordre furent définitivement rédigés et perfectionnés. Pour subvenir aux frais qu'exigeaient ces assemblées, Enguerrand II, de Coucy, fils de Thomas de Marle, donna à Prémontré, en 1138, des redevances et des dîmes considérables à Vervins, à Coucy-la-Ville et autres lieux. Ce n'était pas toujours à Prémontré que se tenaient les Chapitres généraux ; beaucoup ont eu lieu à Saint-Martin de Laon, d'autres à Saint-Quentin, etc.
C'est dans un de ces Chapitres généraux, vers 1141, qu'il fut réglé que les monastères des religieuses seraient placés à une certaine distance des abbayes des hommes. Celles qui se trouvaient à Prémontré même furent placées à Fontenelle, hameau dépendant aujourd'hui de Wissignicourt, près Auisy, dans une maison que donna Barthélemy, évêque de Laon : « Ne voulant pas », dit le généreux prélat, « que ces filles sortent de mon diocèse, et principalement en considération de mon affection spirituelle pour la dame Agnès, épouse d'André de Baudimont (comtesse de Braine), qui s'est consacrée au service du Seigneur dans la société desdites sœurs, j'ai construit à mes frais un monastère dans mon voisinage, auprès de la ferme de Fontenelle, que j'avais autrefois donné à Norbert, homme de Dieu ». Des mesures analogues furent prises dans les autres abbayes. On comptait, à la fin du IIe siècle de l'Ordre, près de cinq cents monastères de religieuses ; mais la plupart de ces maisons n'eurent pas une longue existence, au moins dans nos contrées. Comme elles n'avaient pas de fondations qui leur fussent propres ; comme elles restaient dans la dépendance des abbayes d'hommes, qui étaient chargées de pourvoir à leurs besoins ; elles furent peu à peu supprimées en France. Elles ne subsistaient dans le siècle dernier que dans quelques lieux de la Belgique et de la Hongrie.
L'Ordre de Prémontré continua à prospérer après l'abbé Hugues des Fossés. Mille abbayes de Chanoines réguliers, et trois cents prévôtés ou maisons moins importantes, sans compter les paroisses et services particuliers qui en dépendaient, regardaient Prémontré comme leur centre, et étaient partagées en trente circaries ou provinces. Au XVIe siècle, le protestantisme en détruisit un grand nombre en Angleterre, en Suède et en Allemagne. La plupart s'étaient conservées jusqu'à la fin du siècle dernier, et quelques-unes subsistent encore en Belgique et en Hongrie.
Les Prémontrés se soutinrent longtemps dans leur ferveur primitive. Les historiens de l'Ordre nous ont laissé des mémoires sur beaucoup de personnages illustres, auxquels ils donnent le nom de Bienheureux ou même de Saints, et auxquels ils attribuent des miracles ; toutefois saint Norbert parait avoir été seul honoré d'un culte public et général dans l'Église. Plusieurs de ces serviteurs de Dieu appartiennent à nos contrées. Nous avons déjà parlé d'Hugues des Fossés, premier abbé. Nous signalerons encore la phrase Bicuvère de Clastres, Yves de la Chaîne, le dix-neuvième abbé général de Prémontré, Jean de Rocquigny, ainsi appelé du lieu de la Thiérache où il reçut le jour. Après avoir pris l'habit religieux à Prémontré, il fut envoyé à Paris, pour suivre les leçons du célèbre Alexandre de Halès, et il obtint des succès très-brillants dans l'Université de Paris.
Une Somme de Théologie qu'il composa, ainsi que d'autres ouvrages, prouvent l'étendue de sa science. Il était abbé de Clairfontaine au diocèse de Laon, lorsque, en 1247, il fut appelé par des voix unanimes à gouverner l'Ordre entier. Déjà le besoin de la Réforme se faisait sentir ; il l'entreprit avec courage, et il la procura de toutes ses forces, pendant les vingt-deux ans que dura son administration. Il travailla à maintenir et à développer l'hospice que saint Norbert avait établi à Prémontré. Mais ce qui lui fit le plus d'honneur, c'est l'établissement du collège des Prémontrés, qu'il fonda solidement à Paris, afin que les religieux de son Ordre puissent suivre les cours de l'Université. Il fit aussi décréter par les Chapitres généraux qu'on ne recevrait aucun novice, à moins qu'il n'eût fait des progrès suffisants dans la grammaire, et qu'il ne pût s'exprimer convenablement en latin. On dit que, sentant sa fin approcher, il se fit porter devant l'autel de la sainte Vierge, et que, après y être resté longtemps en prière, il y expira, en 1269.
L'énumération plus ou moins rapide que nous pourrions faire des quatorze maisons de Prémontrés qui furent fondées dans le diocèse actuel de Soissons et de Laon, nous donnerait l'occasion naturelle de rappeler la mémoire de plusieurs autres personnages qui honorèrent le pays par la sainteté de leur vie ; mais la longueur de cette notice ne nous le permet pas.
Diverses mitigations, admises successivement dans les maisons de l'Ordre, firent déchoir Pré-
montré de sa première renommée. Ce fut environ cent vingt ans après la fondation que ces relâchements commencèrent à s'introduire, par rapport aux longs jeûnes et à l'abstinence perpétuelle de la viande. Les souverains Pontifes eux-mêmes jugèrent prudent d'autoriser ce changement, en maintenant toutefois la pratique de certaines austérités. Au XVIIIe siècle, des hommes généreux travaillèrent à rappeler l'austérité primitive. Tel fut l'objet de la réforme établie par le Père de Léruels dans son abbaye de Pont-à-Mousson, approuvée par Paul V en 1617, et admise ensuite par un certain nombre d'autres maisons, qui formèrent une branche distincte de l'Institut. Dans le diocèse de Laon, les abbayes de Cuissy et de Bacilly embrassèrent cette réforme.
Les Prémontrés de la commune Observance ne laissèrent pas de faire des efforts louables pour relever sa régularité. Dans la vue de fortifier les études qui convenaient tout spécialement à des religieux fréquemment appelés au ministère pastoral, les derniers abbés généraux avaient formés des plans dont la révolution du siècle dernier a empêché le développement ; bien plus, elle a frappé jusque dans sa ruine le corps entier. (Voir au Supplément, à la fin de ce volume, les détails que nous donnons sur la restauration des Prémontrés en France).
Soixante abbés ont gouverné Prémontré immédiatement depuis saint Norbert jusqu'au dernier supérieur général, qui survécut à sa suppression et à la dispersion de ses membres. M. Lécuy, ce dernier abbé, est mort chanoine de Paris, le 24 octobre 1834.
L'admirable situation de Prémontré dans une vallée profonde, environnée d'arbres de haute futaie, les souvenirs et les restes imposants de cette abbaye célèbre, attireront longtemps tous les amis des monuments antiques. Monseigneur de Garsignies, évêque actuel de Soissons et Laon, n'a reculé devant aucun sacrifice pour sauver un monument qui a fait tant d'honneur à son diocèse. Secoué par le concours d'une multitude d'amis généreux, il a racheté les restes de l'ancienne abbaye, et il les a fait sortir des décombres ; il a même tenté de rétablir l'Ordre éteint en France des Chanoines réguliers de Prémontré ; et, en attendant, il a placé dans la partie encore subsistante des bâtiments un asile pour des orphelins des deux sexes. On ne peut plus du moins se plaindre, comme le faisait l'abbé Lécuy, qu'il n'y ait aucune trace du culte divin dans un lieu consacré par la piété de tant de siècles. Qui est-ce qui ne ferait des vœux pour que ces commencements soient couronnés par un succès plus complet encore ?
M. Lequeux, chanoine de Paris, ancien supérieur du grand séminaire de Soissons et vicaire général, écrivait les lignes qui précèdent en 1820. Quelque temps après la mort venait subitement frapper l'évêque qui avait entrepris tant de grandes œuvres et presque toutes disparaissaient avec lui. Mgr Christophe, son successeur, effrayé des dettes du diocèse, fit vendre une partie des acquisitions de Mgr de Garsignies. Prémontré fut acheté par le département à un prix inférieur ou tout au plus égal, si je ne me trompe, au prix d'acquisition. Les sommes employées pour restaurer ce qui restait de l'ancienne abbaye furent perdues, et un monument qui, dans la pensée de Mgr de Garsignies, devait être de nouveau consacré à la méditation et à la prière est aujourd'hui devenu une maison de fous.
Au moment de la grande révolution, les moines de l'abbaye de Prémontré durent abandonner leur maison qui fut déclarée propriété nationale.
La Convention, qui voulait développer l'essor de l'industrie nationale, avait pensé un instant à affecter les principales abbayes à l'établissement de grandes fabriques, et le 31 octobre 1792, l'Administration des domaines nationaux priait le Département de dresser un état des immeubles bâtis qui lui paraîtraient propres à être érigés en manufactures. Si cet état fut dressé, nous n'en avons point trouvé de traces. Nous savons seulement que, dès lors, l'abbaye de Prémontré parut éminemment propre à être affectée à une telle destination. Les terres et prairies qui en dépendaient avant la Révolution avaient été vendues en détail, et de ce grand domaine il ne restait plus que la forêt et les immenses et splendides bâtiments abbatiaux. Un rapport que Réal présenta à la Convention, le 20 novembre 1794, au nom des Comités réunis de salut public et des finances, nous apprend qu'à deux reprises ces bâtiments avaient été adjugés à la chaleur des enchères et à deux acquéreurs insolvables : la première fois à un ouvrier menuisier nommé Dominique et au prix de cinq cent dix-neuf mille livres, la seconde fois et sur folle-enchère à un sabotier du nom de Maurice Prudhomme qui s'en rendit acquéreur moyennant trois cent dix mille francs. Dans son impuissance de fournir même le premier a-compte, celui-ci n'avait pas attendu les poursuites et avait signifié son désistement au District de Chauny.
On voulut alors vendre en détail, dans l'espérance d'attirer des amateurs plus solvables. Un membre du Département proposa de diviser l'abbaye en autant de lots qu'elle pourrait présenter d'habitations et de logements commodes ; mais on dut renoncer à ce projet que la construction du
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couvent lui-même, sa situation dans un village de cinquante à soixante-deux habitants seulement et son isolement au milieu des bois, rendaient irréalisable. La municipalité de Prémontré et le District de Chauny, consultés par le Conseil général, furent unanimement d'avis que le parti le plus avantageux pour la Nation était de vendre, même au prix de l'estimation, ces bâtiments à une société industrielle, s'il s'en présentait une qui offrit d'y établir une fabrique dont les travaux rendaient la vie au pays périssant de misère et de consomption depuis la dispersion des moines. Mais les offres ne venaient pas. La Commission des secours publics près le Comité de salut public eut un instant l'idée de convertir Prémontré en hôpital, comme Foigny l'avait été pendant plus d'un an. Le 25 juillet 1794, elle donna des ordres pour qu'il y fût établi une maison de convalescence pour trois mille blessés ou malades qu'y couveraient les hôpitaux de l'armée du Nord. D'immenses changements devaient s'y faire avec la plus grande promptitude. Les scellés furent donc immédiatement levés. On se prépara à l'œuvre; mais ce projet ne se réalisa point.
Un verrier, — il se nommait Cagnon, — bien connu pour la perfection de ses produits que la pharmacie et la chimie préféraient alors aux meilleurs verres de la fabrique anglaise, présenta, sur ces entrefaites, une soumission d'acquisition; s'il obtenait Prémontré au prix de l'estimation à en faire et sans concurrence, il promettait d'y établir une verrerie, une fabrique de potasse et de salpêtre. Le Département adopta, le 13 juillet 1794, le principe de la vente en bloc, et cette vente, il l'ordonnait par un arrêté du 2 août suivant. Consultés sur les avantages de la proposition du verrier Cagnon, le Département, le District de Chauny, les Commissions des revenus nationaux, de l'agriculture, des arts, des secours publics auprès de la Convention, accueillirent favorablement l'idée de l'établissement projeté.
« La Commission des secours publics a surtout observé », disait à la Convention le rapporteur Réal, « que la manufacture de verrerie offrirait des ressources précieuses pour le service des hôpitaux militaires qui avaient un besoin pressant de verres de pharmacie. Déterminés par des motifs d'intérêt public, vos Comités de salut public et des finances ont pensé que la Convention devait faciliter un établissement qui sera un jour de quelque poids dans la balance du commerce et qui, dès à présent, nous procurera des objets nécessaires à nos armées, objets que nous serions obligés de tirer en partie de l'étranger. Les mêmes motifs ont engagé vos Comités à imposer à l'acquéreur l'obligation de maintenir l'établissement proposé pendant un temps déterminé. Enfin, l'adjudicataire qui se présente ne demande ni secours, ni avance. C'est sur le pied d'une estimation rigoureuse qu'il prépara les immeubles qui lui seront aliénés ».
La Convention ordonna donc, le 30 brumaire an III (29 novembre 1794), que trois experts à nommer, l'un par la Commission des revenus nationaux, le second par le Directoire de l'Aisne, et le troisième par le District de Chauny, procéderaient immédiatement, et en présence de l'expert du citoyen Cagnon, à l'estimation exacte et rigoureuse des bâtiments, cours, jardins, clos, terres, prés, étangs, moulins, et autres dépendances restant à vendre de l'abbaye de Prémontré; ils adresseraient leur procès-verbal à la Convention qui décréterait l'aliénation, s'il y avait lieu. Telles étaient les conditions imposées à l'adjudicataire : il paierait son prix d'acquisition dans les termes et de la manière prescrite pour l'aliénation des domaines nationaux, et il serait tenu de réaliser l'établissement proposé dans une année à compter du décret d'adjudication et de le maintenir au moins l'espace de dix années; faute par lui de remplir ces conditions, il serait évinçé des bâtiments et autres propriétés à lui adjugés, et ne pourrait répéter le premier paiement qu'il aurait effectué.
Le 3 nivôse an III (24 décembre 1794), un décret de concession mit le sieur Cagnon en possession de Prémontré sans enchère et sur la simple estimation des experts. Il ne paya cet important domaine que deux cent trente-trois mille quatre cent quatre-vingt dix-sept livres, et s'engagea à commencer dans l'année les travaux nécessaires à la transformation de l'abbaye en un atelier de verrerie, de fabrication de salpêtre et de potasse. Au lieu d'exécuter ses engagements, Cagnon se mit alors à l'œuvre de démolition. Il dépouilla les bâtiments de leurs ferrements, les toitures de leurs plombs, les cours de leurs grilles. Il réalisa de la sorte cent cinquante mille livres qu'il versa au trésor national comme premier paiement, et de la vente de quelques parcelles de bois il se fit assez d'argent pour payer tout le domaine dont l'acquisition ne lui coûtait rien et qu'il conservait presque dans son entier. Libéré de sa dette pécuniaire, il se crut libéré de sa dette d'engagement d'honneur. Mais il fut dénoncé à la Commission des représentants du peuple chargés du rapport sur les aliénations des biens de l'État. Ce Comité ordonna à l'Administration départementale de rechercher si Cagnon avait élevé une usine à Prémontré, s'il avait aliéné tout ou partie de son acquisition, s'il avait enlevé les fers et les plombs et détérioré la maison; le Comité voulait savoir encore si, au cas où la Nation reviendrait sur cette aliénation, on pourrait amener à la re-
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vente facile de Prémontré. Le Département chargea l'administration municipale de canton d'Anizy d'ouvrir une enquête et de lui transmettre des renseignements sérieux.
On apprit bientôt que Cagnon démolissait une partie des bâtiments et annonçait l'intention de jeter à bas le superbe escalier de l'abbatiale ; les dégradations qu'on lui imputait, ainsi que l'enlèvement des croisées, portes, boiseries et ferrements n'étaient que trop réels. Déjà l'église n'était plus qu'un monceau de ruines. Enfin il n'avait satisfait à aucune des conditions de la vente et n'avait établi ni usine, ni ateliers ; de plus, il avait déjà vendu de notables parties de la forêt à des gens qui continuaient son œuvre de barbarie.
L'Administration départementale fit signifier défense au rétrocessionnaire de continuer les démolitions. Des commissaires se transportèrent à Prémontré pour constater l'état des lieux et prendre des renseignements sur tous les actes de vandalisme déjà commis. La Convention annula la vente ; mais Cagnon fut assez puissant et heureux pour se faire maintenir en possession, et il ouvrit enfin des ateliers pour le coulage du verre.
L'abbaye fut achetée plus tard par les messieurs Deviolaine, de Soissons, qui établirent là une fabrique de glaces. Cette fabrique faisant concurrence à la grande usine de Saint-Gobain, les propriétaires offrirent aux messieurs Deviolaine une somme énorme pour devenir acquéreurs de Prémontré ; leur offre fut acceptée et Prémontré fut mis en vente, acheté par Mgr de Garsignies et devint ce que nous avons dit. Nous empruntons au dictionnaire des Ordres religieux publié par M. Migne, le récit d'une visite faite à Prémontré au moment où cet établissement était mis en vente...
J'ai visité Prémontré, qui est enclavé dans la paroisse de Brancourt, mais qui est actuellement une commune civile, ayant son maire et sa municipalité. Les ouvriers qui travaillaient à la fabrique de verre avaient établi leur demeure, et plusieurs ont bâti des maisons fort décentes, presque élégantes, dans la gorge du vallon qui a les restes de l'abbaye à son extrémité. Ces habitations nouvelles n'ont presque rien enlevé à l'aspect solitaire qu'avait gardé Prémontré, jusqu'à son dernier jour. Il est surprenant que l'une des abbayes les plus puissantes du monde eût gardé toute la majestueuse horreur de son état désert pendant sept siècles. La forêt de Coucy l'enveloppe dans un vallon de dix minutes de chemin, et la cache à peu près, comme au temps de saint Norbert, à la vue du monde. Les hêtres de cette forêt sombre et épaisse sont plantés à quelques mètres des murs de l'abbaye, dont la vaste enceinte est toute conservée. Après avoir longé le grand jardin de l'abbatiale, on voit en face le corps du monastère dont la façade majestueuse, quelque abaissée sur les deux côtés par l'acquéreur, ferait illusion et porterait à croire que tout subsiste encore ; mais il n'y a plus que cette façade, le cloître immense, le dortoir, l'escalier surprenant et si célèbre, qui, du dortoir, conduisait au chœur, et les lieux réguliers sont détruits. On voit encore en entier le Chapitre, etc., de ce qui n'est point démoli. Les murs de l'église sont presque à leur hauteur en certaines parties, et laissent voir quelle était l'étendue de ce monument, le plus important, le plus sacré de Prémontré, et font comprendre aussi qu'elle était loin d'être en rapport avec la richesse et l'élégance des autres parties de l'abbaye. Les chanoines l'avaient compris mieux que personne, et quelque cette église fût, à ce qui m'a paru, d'une date assez récente, ils allaient en bâtir une autre si la Révolution n'était pas venue les chasser de leur demeure. Le plan de l'église projetée était arrêté, et dans la bibliothèque publique de Laon on voit en relief et sur une grande échelle tant l'intérieur que l'extérieur de cette église, qui aurait été absolument ce qu'est l'église de Sainte-Geneviève à Paris.
Les entrepreneurs de la verrerie avaient construit dans l'enceinte de Prémontré une pompe à feu, des ateliers, etc., qui s'y voient encore et qui dans l'état d'abandon de cette usine font un singulier contraste avec les autres bâtiments de l'abbaye qui a encore ses écuries, son infirmerie et de vastes et nombreuses constructions servant à l'usage des religieux et à l'exploitation de leurs terres. La partie de la façade qui reste encore serait déjà suffisante pour loger une communauté ; mais cette partie n'est rien auprès de l'étendue de la procure, bâtie à droite dans la cour, et qui est toute conservée et qui elle-même est peu de chose comparativement à l'abbatiale construite à l'autre extrémité de la cour, et qui est comme un immense palais, ayant une entrée majestueuse avec ce surprenant escalier non soutenu qu'on retrouve dans presque toutes les maisons des Prémontrés, et ayant aussi gardé presque tout son luxe et la propreté de ses appartements si nombreux qu'ils serviraient seuls à une grande communauté.
On voit aussi à l'extrémité du jardin de cette abbatiale les restes de la petite église Saint-Jean, qui servait autrefois d'église paroissiale à ceux que les chanoines avaient sous leur juridiction.
Le culte de saint Jean était établi dans ce lieu, et le vaste portail qu'on voit à l'autre extrémité de l'abbaye s'appelle encore la porte Saint-Jean.
6 JUIN.
Le culte de saint Norbert est encore en honneur parmi les ouvriers qui habitent ces déserts. La statue du fondateur est conservée chez l'un d'eux, et, avant la révolution de juillet, qui a anéanti l'esprit et les habitudes de religion en tant que contrées, ils portaient solennellement cette statuette au jour de sa fête à l'église de Brancourt. Aujourd'hui ils se bornent à lui porter un bouquet chez le voisin qui la possède et à tirer quelques boîtes au retour de sa fête, qui est le 11 juillet dans l'Ordre de Prémontré.
Nous avons plusieurs vies de ce saint archevêque. Surfus en rapporte une fort ancienne, que le R. P. don Jean-Chrysostome Vande-Sterre, abbé de Saint-Michel d'Anvers, nous a données plus correctes, avec de savantes notes. Le R. P. Jean Le Paige, syndic du même Ordre, nous en a donné une autre dans le second livre de la bibliothèque de Prémontré; et il y en a deux autres, l'une en vers, l'autre en prose, composées par le R. P. Pierre de Waghenare, du même Institut.
Événements marquants
- Conversion suite à un coup de foudre près de Freten
- Ordination comme diacre et prêtre le même jour à Cologne
- Vente de son patrimoine pour les pauvres et vie de prédicateur itinérant
- Fondation de l'Ordre des Prémontrés dans la forêt de Coucy (1120)
- Victoire contre l'hérésiarque Tankelin à Anvers
- Élection à l'archevêché de Magdebourg (1126)
- Accompagnement de l'empereur Lothaire II à Rome pour le sacre
Miracles
- Absorption d'une araignée venimeuse dans le calice sans dommage
- Guérison d'une femme aveugle à Wurtzbourg en lui soufflant dans les yeux
- Exorcisme d'une jeune fille possédée à Nivelle
- Apparition de la Vierge Marie lui montrant l'habit blanc de l'Ordre
Citations
Seigneur, que vous plaît-il que je fasse ?