Saint Vincent de Paul
Confesseur, Fondateur des Lazaristes et des Filles de la Charité
Résumé
Prêtre landais du XVIIe siècle, Vincent de Paul consacra sa vie au soulagement de toutes les misères humaines. Captif à Tunis puis aumônier des galères, il fonda la Congrégation de la Mission et les Filles de la Charité pour évangéliser les campagnes et soigner les malades. Figure centrale de la Réforme catholique en France, il organisa l'assistance publique à une échelle sans précédent.
Biographie
SAINT VINCENT DE PAUL, CONFESSEUR,
FONDATEUR DES LAZARISTES, ET DES FILLES DE LA CHARITÉ — DITES SŒURS DE SAINT VINCENT DE PAUL
L'oraison est l'âme de la dévotion : vous vous plaignez d'être aride, aimez et vous serez bientôt fervent ; l'oraison est la plus excellente occupation de l'âme ; quand on y cherche Dieu, on ne se rassasie point de la faire.
*Esprit de saint Vincent de Paul.*
Dieu, qui a promis de veiller sur son Église jusqu'à la fin du monde, applique à chacun de ses maux le remède convenable. Au XVIe siècle, sans parler des autres malheurs que l'hérésie et la guerre civile traînaient avec elles, comme leur cortège ordinaire, par toute la France, un grand relâchement s'était introduit dans le clergé. Le sacerdoce était sans honneur ; le peuple, en particulier celui de la campagne, n'était point instruit ni assisté comme il devait l'être dans ses besoins spirituels ; les curés de village étaient comme ces pasteurs dont parle le Prophète, qui se contentaient de prendre la laine et de tirer le lait de leur brebis et se mettaient fort peu en peine de leur donner la pâture nécessaire pour la vie de leurs âmes ; dans les villes, la charité chrétienne ne se faisait plus connaître par les œuvres ; les exercices de miséricorde spirituelle envers le prochain n'étaient point en usage parmi les personnes laïques : pour les aumônes et les assistances corporelles, on croyait avoir assez fait lorsqu'on avait jeté quelques sous à un mendiant. Dieu pourvut à ces grands besoins de son Église dans la plus belle monarchie de l'univers, en suscitant, dans ce siècle, une pléiade de saints personnages, s'il est permis de parler ainsi ; et le premier de ces astres, qu'il fit paraître au firmament de son Église pour verser sur le monde une influence qui devait durer des siècles, fut saint Vincent de Paul. Il naquit le 24 avril de l'an 1576, le mardi d'après Pâques, au petit hameau de Ranquines, dans la paroisse de Pouy, près de Dax, ancienne ville épiscopale située sur les confins des landes de Bordeaux, vers les monts Pyrénées. Ses parents, pauvres des biens de ce monde, n'ayant qu'une maison et quelques petits héritages, vivaient de leur travail. Son père se nommait Jean de Paul, et sa mère, Bertrande de Moras : tous deux ont vécu, non seulement sans aucun reproche, mais aussi dans une grande innocence et droiture. Cette humble et pauvre extraction servit de fondement à l'humilité de saint Vincent de Paul, et c'est sur l'humilité qu'il a, selon le conseil de saint Augustin, élevé l'édifice de ses vertus. Parmi les emplois considérables auxquels la Providence destina plus tard ce grand Saint, au milieu des honneurs auxquels il ne put se dérober, son entretien le plus ordinaire était la bassesse de sa naissance, et on lui entendait souvent répéter en de telles rencontres : « qu'il n'était que le fils d'un pauvre paysan, qu'il avait gardé les pourceaux ». Il y avait beaucoup de mérite à ne pas rougir de ces paroles à une époque où la noblesse des actions était peu considérée sans celle de la naissance. À voir comme son cœur était tendre pour les misères de son prochain, dès l'enfance, on eût dit que la « miséricorde était née avec lui » ; il donnait tout ce qu'il pouvait aux pauvres, et, lorsque son père l'envoyait au moulin chercher la farine, s'il rencontrait des pauvres sur son chemin, il ouvrait le sac et leur en donnait des poignées, quand il n'avait pas d'autre moyen de leur faire du bien : de quoi son père, qui était homme de bien, témoignait ne pas être fâché. Une autre fois, à l'âge de douze à treize ans, ayant, à force de travail et d'épargne, réussi à amasser trente sous, qu'il gardait bien soigneusement, il rencontra un pauvre qui passait dans une grande misère et indigence : touché d'un sentiment de compassion, il lui donna tout son petit trésor, sans s'en réserver aucune chose.
Son père, le voyant doué de si heureuses dispositions, le mit en pension chez les Pères Cordeliers de Dax, pour y faire ses études : ses progrès furent tels que, quatre ans après, M. de Commet, avocat de la ville, le prit dans sa maison pour être précepteur de ses enfants ; il put, de la sorte, continuer ses études sans être à charge à ses parents. À l'âge de vingt ans, il s'offrit à Dieu pour le servir dans l'état ecclésiastique ; il reçut la tonsure et les quatre Ordres qu'on appelle Mineurs, le 20 décembre 1596. Il étudia ensuite la théologie pendant sept ans, à Toulouse et aussi à Saragosse, en Espagne. Le 19 septembre il prit le sous-diaconat, et le diaconat trois mois après, le 19 décembre, dans l'église cathédrale de Tarbes, des mains de Mgr Diharse, évêque de cette Église, avec dimissoire accordé par le vicaire général de Dax, ce siège étant vacant. Le 23 septembre 1600, il fut promu au saint Ordre de prêtrise.
Dieu, qui semblait le conduire par la main dans les sentiers de l'humilité, détacha son cœur des dignités ecclésiastiques par un accident providentiel ; les grands vicaires de Dax, le siège vacant, n'eurent pas plus tôt appris qu'il était prêtre, qu'ils le pourvurent de la cure de Tilh, poste important : mais elle lui fut contestée par un compétiteur qui l'avait impétrée en cour de Rome ; notre Saint ne voulut point entrer en procès pour ce sujet. On voit, par ce fait, par le temps qu'il consacra aux études, et par une pièce où on lui permit d'expliquer et d'enseigner publiquement le second livre des Sentences dans l'Université de Toulouse, avec le grade de bachelier ; on voit, disons-nous, qu'il n'était pas ignorant comme il se plut, dans la suite, à le faire croire : bien différent de ceux qui se laissent enfler par un peu de science qu'ils pensent avoir, il cachait celle qu'il avait acquise ; il eût volontiers pris pour lui la devise de l'Apôtre, et eût pu dire à son imitation : « Je n'ai pas estimé savoir autre chose parmi vous, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ». En 1605, Vincent alla à Marseille pour recueillir un legs important. Ayant consenti, au retour, à prendre la voie de mer de Marseille à Narbonne, il fut pris avec tout l'équipage par des pirates de Barbarie, et vendu à Tunis : il changea plusieurs fois de maître, Dieu voulant qu'il éprouvât lui-même tout ce que les esclaves chrétiens avaient à souffrir, afin qu'il travaillât dans la suite avec plus d'ardeur à leur délivrance.
Enfin, un renégat de Nice, en Savoie, l'ayant acheté, l'emmena à son témat (ainsi s'appelle le bien que l'on tient du grand seigneur). C'était dans un pays extrêmement chaud et désert. Une des femmes de son maître servit d'instrument entre les mains de Dieu pour retirer le renégat de l'apostasie et délivrer saint Vincent : « Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre », dit-il dans une lettre, « elle me venait voir tous les jours au champ où je fossoyais : et un jour elle me commande de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du *Quomodo cantabimus in terra aliena* des enfants d'Israël captifs à Babylone, me fit commencer, la larme à l'œil, le psaume *Super flumina Babylonis*, et puis le *Salve, Regina* et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir que c'était merveille. Elle ne manqua pas de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimait extrêmement bonne pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que j'avais chantées en sa présence : en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir, qu'elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espérait fût si glorieux ni accompagné de tant de joie que le contentement qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu ». Concluant qu'il y avait en cela quelques merveilles, cette femme fit tant par ses discours, que, la grâce de Dieu aidant, son mari forma le projet de se sauver en France avec notre Saint : c'est ce qu'ils firent dix mois plus tard. Le renégat fut reçu publiquement à Avignon, par le vice-légat Montorio, qui voulut les mener à Rome tous deux. Saint Vincent fut si consolé de se voir en cette ville, maîtresse de la chrétienté, où est le chef de l'Église militante, où sont les corps de saint Pierre et de saint Paul et de tant d'autres martyrs et de saints personnages qui ont autrefois versé leur sang et employé leur vie pour Jésus-Christ, qu'il s'estimait heureux de marcher sur la terre où tant de grands Saints avaient marché : cette considération l'avait attendri jusqu'aux larmes.
Pendant son séjour à Rome, Vincent se livra tout entier à ses études et à la prière. Dans cette capitale du monde ancien et au centre de la foi et de la civilisation chrétienne, il ne donna pas la moindre satisfaction à la curiosité la plus légitime. De tous les monuments de la Rome antique, il ne visita que le Colysée et les Catacombes, pour y vénérer le sang et les cendres des martyrs ; et dans la Rome chrétienne, il ne voulut connaître que les églises et les lieux consacrés par la piété des fidèles. Sa passion pour l'étude, longtemps comprimée dans l'esclavage, reprit à Rome son essor ; il recommença ses travaux théologiques et étendit encore ses connaissances. Il était d'autant plus libre de se livrer à l'étude, qu'il n'avait plus alors le souci de la vie matérielle ; car le vice-légat Montorio fournissait à son entretien. Vincent acquittait largement sa dette d'hospitalité par son édification et le charme pieux de son commerce. À mesure qu'il se faisait connaître davantage, il excitait de plus en plus l'admiration de son protecteur. Celui-ci ne pouvait se lasser de répandre ses louanges, surtout devant les négociateurs français qui étaient alors à Rome, ne se doutant pas qu'il allait par là se faire ravir son trésor. Frappés des louanges qu'il faisait de sa vertu et de sa sagesse, ils le voulurent voir, pour examiner s'ils ne trouveraient point en lui le messager qu'ils cherchaient. Vincent parut devant eux. Ils l'entretinrent plusieurs fois, et crurent enfin pouvoir s'ouvrir à lui. Comme il s'agissait d'une affaire importante qui demandait de la prudence, de la fidélité, et une grande discrétion, ils instruisirent Vincent et l'envoyèrent à Paris pour en conférer avec Henri IV (1609).
Arrivé à Paris, Vincent se hâta d'accomplir sa mission ; mais il ne profita point de cette occasion pour s'engager plus avant dans la cour, craignant que la faveur du roi de la terre ne servît d'obstacle aux grâces du Roi du ciel. Comme il occupait au faubourg Saint-Germain, dans le voisinage de l'hôpital de la Charité, une même chambre avec un de ses compatriotes, juge de Sore, village situé aux Landes et du ressort de Bordeaux, il fut accusé à faux de lui avoir dérobé quatre cents écus. Voici comment il raconte lui-même cette épreuve que Dieu lui envoya pour affermir sa vertu : « J'ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu'il ne l'avait pas pris ; mais, voyant que l'autre persévérait à l'accuser, il se retourne de l'autre côté, s'élève à Dieu et lui dit : Que ferai-je, mon Dieu ? vous savez la vérité. Et alors, se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu'à tirer monitoire du larcin et le lui faire signifier. Or, il arriva, et Dieu le permit, qu'au bout de six ans celui qui avait perdu l'argent étant à plus de cent vingt lieues d'ici (le juge étant à Bordeaux et saint Vincent à Paris), trouva le larron qui l'avait pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s'abandonnent à elle ; alors, cet homme, reconnaissant le tort qu'il avait eu de s'en prendre avec tant de chaleur et de calomnie contre son ami innocent, lui écrivit une lettre pour lui en demander pardon, lui disant qu'il en avait un si grand déplaisir, qu'il était prêt, pour expier sa faute, à venir au lieu où il était pour en recevoir l'absolution à genoux ».
Pour mener une vie vraiment ecclésiastique, il se retire chez les Révérends Pères de l'Oratoire, non pour être agrégé à leur sainte Compagnie, mais pour vivre à l'abri des dangers du monde ; et, sachant que nous sommes aveugles en notre propre conduite, il renonce à sa propre volonté et se laisse conduire dans les voies de Dieu, comme un enfant, par un « ange visible », nous voulons dire par un sage directeur.
Son choix s'étant arrêté sur M. de Bérulle, il ouvre son cœur à ce grand serviteur de Dieu, un des plus habiles maîtres de la vie spirituelle qui aient jamais existé : il reconnaît à l'instant que notre Saint est appelé par Dieu à de grandes choses, et, sans doute éclairé de lumières surnaturelles, il voit et lui déclare que Dieu veut se servir de lui pour lui rendre un signalé service dans son Église et pour assembler, à cet effet, une nouvelle communauté de bons prêtres qui y travailleront avec fruit et bénédiction. Après deux ans passés dans cette retraite, il est pourvu de la cure de Clichy. On dit qu'il avait déjà refusé un évêché ; il est certain qu'on lui offrait de riches abbayes, et la reine Marguerite, sur le récit de ses vertus, l'avait pris pour son aumônier ordinaire. Mais Dieu a parlé par la bouche de M. de Bérulle. L'humble Vincent sera curé de village : « il préfère », comme le Prophète,
« être abject dans la maison du Seigneur », c'est-à-dire où l'appelle l'obéissance ecclésiastique, « que d'habiter dans les tabernacles des pécheurs », c'est-à-dire parmi les vains honneurs où perce l'ambition.
A la voix de M. de Bérulle, il quitte ce poste de l'humilité et accepte la charge de précepteur des enfants de messire Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, alors général des galères de France, et de dame Françoise-Marguerite de Silly, son épouse, femme d'une excellente vertu, chose rare parmi les personnes de la cour. Nous ne pouvons mieux faire connaître dans quel esprit il agissait, de quelle façon il se comportait dans cette illustre famille, qu'en citant ce qu'il en a dit lui-même : « Qu'il connaissait une personne qui avait beaucoup profité pour elle et pour les autres dans la maison d'un seigneur, ayant toujours regardé et honoré Jésus-Christ en la personne de ce seigneur, et la sainte Vierge en la personne de la dame ; que cette considération l'ayant toujours retenu dans une modestie et circonspection en toutes ses actions et ses paroles, lui avait acquis l'affection de ce seigneur, de cette dame, de tous les domestiques, et donné moyen de faire un notable fruit dans cette famille ».
Mme de Gondi ressentait une joie ineffable d'avoir dans sa maison un ange tutélaire qui attirait tous les jours de nouvelles grâces sur sa famille ; elle le choisit pour son directeur, et ils s'adonnaient tous deux à toutes sortes de bonnes œuvres, comme faire des aumônes, visiter les malades qu'ils servaient de leurs mains, protéger la veuve et l'orphelin, consoler et catéchiser les gens de la campagne, et cela dans tous les domaines du général, qui ne comptaient pas moins de huit mille sujets. Or, il arriva, l'an 1616, qu'étant en Picardie, au château de Folleville, saint Vincent fut prié de confesser un paysan en danger de mort : Dieu lui inspira l'idée de faire faire une confession générale à cet homme qui avait mené en apparence une vie irréprochable, et le mourant avoua, avec la plus vive contrition, plusieurs péchés mortels que la honte l'avait empêché jusqu'à l'âge de soixante ans de confesser à son curé. Notre Saint prit de là occasion d'exhorter les habitants de Folleville à la confession générale : il leur en fit voir l'importance, les moyens de la bien faire, et Dieu bénit tellement ses paroles, que ces bonnes gens vinrent en foule mettre ordre à leur conscience. Cette première « mission » eut lieu le jour de la Conversion de saint Paul, par un dessein de Dieu, et elle fut comme la semence des autres qu'il a faites depuis jusqu'à sa mort. Madame la générale fit un testament qu'elle renouvelait tous les ans, par lequel elle donnait seize mille livres pour fonder une mission, de cinq ans en cinq ans, par toutes ses terres, au lieu et en la manière que saint Vincent le jugerait à propos et, pour employer les termes que notre Saint employait ordinairement, « à la disposition de ce misérable ».
Cependant, l'humilité du serviteur de Dieu avait trop à souffrir. Regardé de tous ceux qui le connaissaient comme un saint, entouré d'égards, voyant que le général des galères et sa femme avaient pour lui une estime qu'ils ne pouvaient dissimuler, il s'enfuit secrètement, comme Moïse de la cour du roi Pharaon, de peur que le bon traitement qu'il recevait ne souillât son âme. Madame de Gondi est désolée, elle croit qu'elle ne peut se passer d'un tel directeur, que nul autre n'a lumière et grâces comme lui pour tenir en paix sa conscience ; cette attache était une imperfection dans cette âme vertueuse ; et, comme Dieu la destinait à travailler au bien de l'Église avec notre Saint, il voulait d'abord la détacher de tout, délivrer son cœur de toute affection, même des plus saintes. Elle ne cesse de pleurer, et ne peut ni manger ni dormir ; elle écrit, elle fait écrire au fugitif pour le rappeler ; elle met tout en œuvre : il est sourd à toutes les prières. Mais, comme saint Paul, à la voix d'Ananias, il se rendit à l'avis du R. P. de Bérulle et rentra chez le général des galères, où il fut reçu comme un ange du ciel.
Voici de quelle façon, pendant son séjour à Châtillon, il donna commencement à la Confrérie de la Charité pour les pauvres malades. Il arriva qu'un jour de fête, comme il montait en chaire pour faire une exhortation au peuple, Madame de la Chassaigne, qui était venue pour l'entendre, l'arrêta pour le prier de recommander aux charités de la paroisse une famille, dont la plupart des enfants et serviteurs étaient tombés malades, dans une ferme, à une demi-lieue de Châtillon, où ils avaient grand besoin d'assistance, ce qui l'obligea de parler dans son sermon de l'assistance et des secours qu'on devait donner aux pauvres, et particulièrement à ceux qui étaient malades.
Il plut à Dieu de donner une telle efficacité à ses paroles, qu'après la prédication un grand nombre de personnes sortirent pour aller visiter ces pauvres malades, leur portant du pain, du vin, de la viande et plusieurs autres secours semblables ; et lui-même, après l'office des Vêpres, s'y étant acheminé avec quelques habitants du lieu, et ne sachant pas que tant d'autres y fussent déjà allés, il fut fort étonné de les rencontrer dans le chemin, qui en revenaient par troupes, et d'en voir même plusieurs qui se reposaient sous des arbres, à cause de la grande chaleur qu'il faisait ; alors ces paroles de l'Évangile lui vinrent dans la pensée : « Que ces bonnes gens étaient comme des brebis qui n'étaient conduites par aucun pasteur. Voilà », dit-il, « une grande charité qu'ils exercent, mais elle n'est pas bien réglée : ces pauvres malades auront trop de provisions tout à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont dans leur première nécessité ».
C'est pourquoi, les jours suivants, il conféra avec quelques femmes des plus zélées et des plus considérables de la paroisse, sur les moyens de mettre de l'ordre dans l'assistance qu'on rendait à ces pauvres malades et aux autres qui, à l'avenir, se trouveraient dans une semblable nécessité, de telle sorte qu'ils pussent être secourus pendant tout le temps de leurs maladies. Les ayant donc disposées à cette charitable entreprise, et étant convenu avec elles de la manière qu'il y faudrait agir, il dressa un projet de quelques Règlements qu'elles essayeraient d'observer, pour les faire ensuite arrêter et établir par l'autorité des supérieurs, et convia ces vertueuses femmes de se donner à Dieu pour les mettre en pratique ; et ainsi il commença la Confrérie de la Charité pour l'assistance spirituelle et corporelle des pauvres malades, et, ayant fait choix entre elles de quelques officières, elles s'assemblaient tous les mois devant lui, et rapportaient tout ce qui s'était passé.
Cette Confrérie de la Charité a été la première et comme la mère qui en a fait naître un très-grand nombre d'autres. Pendant ce même séjour, il ramena heureusement à l'Église quelques hérétiques, et l'amour de Dieu et du prochain qu'il alluma dans leur cœur y produisit les plus grands fruits. C'est là le caractère des conversions de saint Vincent : elles étaient durables, et ceux qui avaient subi ce changement merveilleux, loin de perdre leur première ferveur, gravissaient, sous la conduite d'un si sage directeur, les sentiers de la plus difficile perfection. Nous en allons citer un exemple bien remarquable : Le comte de Rougemont, après quelques entretiens avec saint Vincent sur les affaires de sa conscience et de son salut, prit la résolution de se laisser complètement conduire par un si saint Prêtre. Ce seigneur, nourri toute sa vie à la cour, en avait retenu tous les sentiments et toutes les maximes ; il passait pour un des plus grands duellistes de son temps. Néanmoins, ô merveilleuse efficacité de la grâce ! Dieu, s'étant servi de la parole de notre Saint pour lui faire connaître le malheureux et damnable état dans lequel il vivait, il en fut tellement touché, que, non-seulement il renonça pour jamais à cette furieuse pratique et à tous les autres déréglements de sa vie ; mais, outre cela, pour réparer le mal passé, il s'adonna à tous les exercices les plus héroïques d'une vie parfaitement chrétienne.
Et, premièrement, ayant vendu sa terre de Bougemont plus de trente mille écus, il employa une grande partie de cette somme en fondations de monastères, et distribua tout le reste aux pauvres ; après s'être appliqué à la méditation des mystères de la Passion de Jésus-Christ, sa piété l'ayant porté à vouloir connaître combien le Fils de Dieu avait reçu de coups dans la flagellation, il donna autant d'écus à la maison de l'Oratoire de Lyon ; et, en peu de temps, on vit en lui un tel changement, et il fit de si grands progrès dans la vertu, sous la conduite de son sage directeur, qu'il en devint un parfait exemplaire. L'oraison était son entretien le plus ordinaire, et on le voyait tous les jours passer trois et quatre heures en méditation, à genoux, sans s'appuyer et toujours tête nue. Le château des Chandes, où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux, et un hôpital pour tous les pauvres sains et malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoins de leurs corps que pour ceux de leurs âmes.
Un jour que ce pieux gentilhomme allait en voyage, il pensait à Dieu, en cheminant, selon son ordinaire, et il examinait s'il avait pour son amour renoncé à tout : « Il repassait », raconte saint Vincent de Paul, « les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il retourne ; enfin il jette les yeux sur son épée : Pourquoi la portes-tu ? se dit-il à lui-même. Quoi ! quitter cette chère épée, qui t'a servi en tant d'occasions, et qui, après Dieu, t'a tiré de mille et mille dangers ? Si on t'attaquait encore, tu serais perdu sans elle ; mais aussi il peut arriver quelque rixe, où tu n'auras pas la force, portant une épée, de ne pas t'en servir, et tu offenseras Dieu derechef. Que ferai-je donc ? mon Dieu ! que ferai-je ? un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au cœur ? Je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse. Oh ! je ne serai plus si lâche que de la porter ! Et, en ce moment, se trouvant en face d'un rocher, il descend de son cheval, prend cette épée, la met en pièces contre la pierre, et puis remonte à cheval et s'en va. Il me dit que cet acte de détachement, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une liberté si grande, que, bien que ce fût contre l'inclination de son cœur qu'il aimait cette épée, jamais plus il n'avait eu d'affection à chose périssable et qu'il ne tenait qu'à Dieu seul ».
On peut voir par là ce que peut un acte héroïque de vertu et une victoire remportée de force sur soi-même, pour faire en peu de temps un grand progrès dans la sainteté, et combien il importe de renoncer à l'attache des moindres choses de la terre pour s'unir parfaitement à Dieu.
Le général des galères, voyant avec quelle bénédiction et quel fruit notre Saint travaillait à procurer le salut des âmes sur toutes ses terres, voulut lui fournir une occasion d'étendre plus loin sa charité : il le fit nommer aumônier général des galères. Vincent étant venu à Marseille, y vit le spectacle le plus pitoyable qu'on puisse imaginer : des criminels, doublement misérables, plus chargés du poids insupportable de leurs péchés que de la pesanteur de leurs chaînes ; accablés de misères et de peines, qui leur ôtaient le soin et la pensée de leur salut, et les portaient incessamment au blasphème et au désespoir. C'était une vraie image de l'enfer, où l'on n'entendait parler de Dieu que pour le renier et le déshonorer : la mauvaise disposition de ces galériens rendait toutes leurs souffrances inutiles et sans fruit.
Étant donc touché d'un sentiment de compassion envers ces pauvres forçats, il se mit en devoir de les consoler et assister le mieux qu'il lui fut possible : et surtout il employa tout ce que sa charité put lui suggérer pour adoucir leurs esprits, et les rendre par ce moyen susceptibles du bien qu'il désirait procurer à leurs âmes. Pour cet effet, il écoutait leurs plaintes avec une grande patience, compatissait à leurs peines, les embrassait, baisait leurs chaînes, et obtint de l'administration qu'ils fussent traités plus humainement, s'insinuant ainsi dans leurs cœurs pour les gagner plus facilement à Dieu.
Les malheureux galériens de Paris étaient dans un état encore plus déplorable que ceux de Marseille, entièrement négligés pour le corps et pour l'âme. Saint Vincent loua une maison exprès au faubourg Saint-Honoré, dans le voisinage de l'église Saint-Roch, pour y retirer ces pauvres forçats. Là, il leur rendit toutes sortes de bons offices : il les visitait fort souvent, les instruisait, les consolait, les disposait à faire de bonnes confessions générales, leur administrait les Sacrements, et, non content du soin qu'il prenait de leurs âmes, il pourvoyait encore au soulagement de leurs corps, et quelquefois il se retirait avec eux et y demeurait pour leur rendre plus de services et leur donner plus de consolation ; ce qu'il a fait même en des temps suspects de maladies contagieuses : l'amour qu'il portait à ces pauvres affligés le faisant s'oublier lui-même et sa propre conservation, pour se donner entièrement à eux. Quand il était obligé de s'absenter pour d'autres affaires, il en laissait le soin à deux bons et vertueux ecclésiastiques.
La Providence semblait conduire notre Saint par la main partout où il y avait des plaies de l'humanité à guérir, et partout il laissait pour chaque mal un remède sûr et durable. Passant par la ville de Mâcon, il la trouva remplie d'un grand nombre de pauvres qui ne faisaient autre chose que courir par les rues et par les églises pour demander l'aumône, sans se mettre en devoir d'observer aucun des commandements de Dieu et de l'Église ; ils se plongeaient même dans les vices les plus honteux. Saint Vincent, imitateur du bon Samaritain, ne put passer outre, regardant ces pauvres comme autant de voyageurs qui avaient été dépouillés, maltraités par les ennemis de leur salut ; il résolut de demeurer quelques jours à Mâcon pour essayer de bander leurs plaies et leur donner ou procurer quelque assistance ; et, en effet, il y établit un très-bon ordre, ayant associé des hommes pour assister les pauvres, et des femmes pour avoir soin des malades.
Au commencement, lorsqu'il s'ingéra d'établir ainsi la charité à Mâcon, chacun se moquait de lui, on le montrait au doigt par les rues, croyant qu'il n'en pourrait jamais venir à bout ; et, quand la chose fut faite, chacun fondait en larmes de joie, et les échevins de la ville lui préparaient tant d'honneurs pour son départ, que, ne pouvant les supporter, il fut contraint de partir en cachette pour éviter ces démonstrations.
Il y avait déjà quelques années que Dieu avait fait éclore le saint Ordre des religieuses de la Visitation : cette nouvelle fleur commençait dès lors à répandre une odeur de suavité dans le jardin de l'Église. C'était saint François de Sales, évêque de Genève, dont Dieu s'était servi pour donner la vie et la première culture à cette mystique plante ; il s'y était appliqué avec tous les soins que sa charité incomparable avait pu lui suggérer. La Mère de Chantal avait été envoyée à Paris par son bienheureux Père, pour y fonder un monastère de ce saint Ordre ; et elle y travailla avec tant de zèle et de prudence que, malgré toutes les oppositions, contradictions et persécutions qui lui furent faites, les murs de cette petite Jérusalem et de cette demeure de paix s'élevèrent avec un favorable succès.
Lorsqu'il fut question de trouver un père spirituel et un supérieur pour cette religieuse communauté, c'est-à-dire un ange visible qui en fût le gardien pour y conserver le premier esprit que Jésus-Christ lui avait donné, saint François de Sales, qui avait un don tout singulier pour discerner les esprits, et sainte Françoise de Chantal, qui avait un esprit grandement éclairé, choisirent notre Saint pour lui confier ce qui leur était le plus cher et le plus précieux en ce monde. Dieu bénit ce choix et le gouvernement de saint Vincent, qui dura jusqu'à sa mort, quelques efforts qu'il fît pour se décharger d'un si lourd fardeau.
Mais il est temps de raconter les commencements de la grande œuvre de notre Saint, c'est-à-dire de la congrégation de la mission. Madame la générale des galères, ayant reconnu la nécessité et les fruits des missions, avait conçu, ainsi que nous l'avons déjà dit, depuis plusieurs années le pieux dessein de donner à quelque communauté un fonds de 16 000 livres pour en faire, de cinq ans en cinq ans, dans toutes ses terres. Saint Vincent, qu'elle chargea de l'emploi de cette somme, s'adressa aux supérieurs de différentes maisons religieuses, qui, tous, refusèrent, non sans de secrètes dispositions de la Providence. Madame de Gondi fit réflexion que, comme il y avait presque tous les ans plusieurs docteurs et autres vertueux ecclésiastiques qui se joignaient à son saint directeur pour travailler aux missions, on pourrait en former une espèce de Communauté perpétuelle, pourvu qu'on leur procurât une maison où ils pussent se réunir et vivre en commun. Le comte, son mari, en fit part à l'archevêque de Paris, son frère, qui approuva, sans hésiter, un établissement si utile. Notre Saint ne put résister au désir de ce saint prélat ; on le mit d'abord, avec le titre de principal, dans le vieux collège des Bons-Enfants. Il y avait pour tout bien une chapelle extrêmement pauvre, quelques appartements en mauvais état, et dans le voisinage un certain nombre de maisons qui tombaient en ruine. Tel fut le berceau où Dieu voulait faire éclore une Congrégation qui devait se répandre et fructifier dans toute l'Église. Saint Vincent consentit à y recevoir la direction des prêtres qui se retireraient avec lui, et des missions auxquelles ils s'appliqueraient : ces missions étaient surtout pour les pauvres gens de la campagne et pour les galériens. Après la mort de la générale des galères, dont le nom passera à la postérité avec celui de Vincent de Paul, il se retira au collège des Bons-Enfants avec deux autres prêtres. Ils allaient tous trois de village en village catéchiser, exhorter, confesser et faire les autres fonctions et exercices de la mission avec simplicité, humilité et charité, à leurs propres dépens, sans demander ni même recevoir aucune chose de personne. Quand ils partaient, n'ayant aucun serviteur pour garder le collège en leur absence, ils en laissaient les clefs à quelqu'un des voisins : « Nous allions », disait plus tard le saint Fondateur, « tout bonnement et simplement, envoyés par NN. SS. les évêques, évangéliser les pauvres, ainsi que Notre-Seigneur avait fait : voilà ce que nous faisions ; et Dieu faisait de son côté ce qu'il avait prévu de toute éternité. Il donna quelque bénédiction à nos travaux : ce que voyant, d'autres bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent d'être avec nous, non pas tous à la fois, mais en divers temps. Ô Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela fût venu en l'état où il est maintenant ? Qui m'eût dit cela, pour lors, j'aurais cru qu'il se serait moqué de moi. Et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement à la Compagnie. Eh bien ! appellerez-vous humain ce à quoi nul homme n'avait jamais pensé ? Car ni moi, ni le pauvre M. Portail n'y pensions pas. Hélas ! nous en étions bien éloignés ».
Par Bulle du pape Urbain VIII, du 12 janvier 1632, cette sainte Compagnie a été érigée en Congrégation de la Mission, sous la conduite du Serviteur de Dieu à qui Sa Sainteté donna le pouvoir de faire et de dresser des règlements. Il serait trop long de développer les maximes qui furent comme l'esprit de ces règles. Il y en a pourtant deux que nous ne pouvons passer sous silence. Il voulait qu'on regardât toujours Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les autres pour exciter plus efficacement son cœur à leur rendre tous les devoirs de charité. Il regardait ce divin Sauveur comme Pontife et Chef de l'Église dans notre Saint-Père le Pape, comme évêque et prince des pasteurs dans les évêques, docteur dans les docteurs, prêtre dans les prêtres, religieux dans les religieux, souverain et puissant dans les rois, noble dans les gentilshommes, juge et très-sage politique dans les magistrats, gouverneurs et autres officiers. Et le royaume de Dieu étant comparé dans l'Évangile à un marchand, il le considérait comme tel dans les hommes de trafic, comme ouvrier dans les artisans, pauvre dans les pauvres, infirme et agonisant dans les malades et les mourants ; et, considérant ainsi Jésus-Christ en tous ces états, et en chaque état voyant une image de ce Souverain Seigneur, qui reluisait en la personne de son prochain, il s'excitait par cette vue à honorer, respecter, aimer et servir chacun en Notre-Seigneur, et Notre-Seigneur en chacun ; convient les siens, et ceux auxquels il en parlait, d'entrer dans cette maxime et de s'en servir pour rendre leur charité plus constante et plus parfaite envers le prochain.
Il ne s'étudia pas moins à inspirer aux siens un esprit d'abaissement, d'humiliation, d'avilissement et de mépris de soi-même ; il les a toujours portés à se considérer comme les moindres de tous ceux qui travaillent dans l'Église, et à mettre dans leur estime tous les autres au-dessus d'eux. Nous ne saurions mieux faire connaître ceci que par les paroles mêmes qu'il prononça un jour, de l'abondance de son cœur, au sujet de ce qu'un prêtre, nouvellement reçu dans sa Congrégation, la qualifia de sainte Congrégation. Cet humble serviteur de Dieu l'arrêta tout court et lui dit : « Monsieur, quand nous parlons de la Compagnie, nous ne devons point nous servir de ce terme : Sainte Compagnie, sainte Congrégation, ou autres termes équivalents et relevés, mais nous servir de ceux-ci : La pauvre Compagnie, la petite Compagnie et semblables. Et en cela nous imiterons le Fils de Dieu, qui appelait la Compagnie de ses Apôtres et de ses Disciples petit Troupeau, petite Compagnie. Oh ! que je voudrais qu'il pût à Dieu de faire la grâce à cette chétive Congrégation de se bien établir dans l'humilité, de faire fonds et bâtir sur cette vertu, et qu'elle demeurât là comme dans son poste et dans son cadre ! Messieurs, ne nous trompons pas : si nous n'avons l'humilité, nous n'avons rien. Je ne parle pas seulement de l'humilité extérieure, mais je parle principalement de l'humilité de cœur et de celle qui nous porte à croire véritablement qu'il n'y a nulle personne sur la terre plus misérable que vous et moi ; que la Compagnie de la Mission est la plus chétive de toutes les Compagnies, et la plus pauvre pour le nombre et la condition des sujets ; et être bien aise que le monde en parle ainsi. Hélas ! vouloir être estimé, qu'est-ce que cela, sinon vouloir être traité autrement que le Fils de Dieu ? C'est un orgueil insupportable. Le Fils de Dieu étant sur la terre, qu'est-ce qu'on disait de lui ? Et pour qui a-t-il bien voulu passer dans l'esprit du peuple ? Pour un fou, pour un séditieux, pour un pécheur, quoiqu'il ne le fût point. Jusque-là même qu'il a voulu souffrir d'être bien assimilé à un Barabbas, à un brigand, à un meurtrier, à un très-méchant homme. Ô Sauveur ! ô mon Sauveur ! que votre sainte humilité confondra de pécheurs, comme moi misérable, au jour de votre jugement ! Prenons garde à cela ; prenez-y garde, vous qui allez en mission, vous autres qui parlez en public ; quelquefois et assez souvent, l'on voit un peuple si touché de ce que l'on a dit, l'on voit que chacun pleure ; et il s'en rencontre même qui, passant plus avant, vont jusqu'à proférer ces mots : Bienheureux le ventre qui vous a portés, et les mamelles qui vous ont allaités. Nous avons ouï dire de semblables paroles quelquefois. Entendant cela, la nature se satisfait, la vanité s'engendre et se nourrit, si ce n'est qu'on réprime ces vaines complaisances, et qu'on ne cherche purement que la gloire de Dieu, pour laquelle seule nous devons travailler ; oui ! purement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Car, en user autrement, c'est se prêcher soi-même et non pas Jésus-Christ, et, une personne qui prêche pour se faire applaudir, louer, estimer, faire parler d'elle, qu'est-ce que fait cette personne, ce prédicateur ? qu'est-ce qu'il fait ? Un sacrilège ; oui, un sacrilège ! Quoi ! se servir de la parole de Dieu et des choses divines, pour acquérir de l'honneur et de la réputation ! oui, c'est un sacrilège. Ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! faites la grâce à cette pauvre petite Compagnie, que pas un de ses membres ne tombe dans ce malheur ! Croyez-moi, Messieurs, nous ne serons jamais propres pour faire l'œuvre de Dieu, que nous n'ayons une profonde humilité et un entier mépris de nous-mêmes. Non, si la Congrégation de la Mission n'est humble, et si elle n'est persuadée qu'elle ne peut rien faire qui vaille, qu'elle est plus propre à tout gâter qu'à bien réussir, elle ne fera jamais grand'chose ; mais lorsqu'elle sera et vivra dans l'esprit que je viens de dire, alors, Messieurs, elle sera propre pour les desseins de Dieu, parce que c'est de tels sujets que Dieu se sert pour opérer les grands et véritables biens ».
Pendant que ces humbles serviteurs de Jésus-Christ vivaient ainsi dans la retraite la plus obscure, le divin Maître disposait les moyens de les établir dans la maison de Saint-Lazare, située sur la route de Paris à Saint-Denis, aujourd'hui faubourg Saint-Denis, seigneurie ecclésiastique où il y avait justice haute, moyenne et basse, de vastes logements et des enclos non moins considérables. Le prieur de cette maison, Adrien Le Bon, ne pouvant plus vivre en bonne intelligence avec ses religieux, et ayant ouï parler de quelques bons prêtres qui s'adonnaient à faire des missions, et qu'il y avait un homme de Dieu en leur compagnie, résolut de venir le trouver et de lui offrir son prieuré. Une offre si avantageuse étonna beaucoup l'humble Vincent ; elle produisit sur lui le même effet qu'un éclat de tonnerre imprévu : « Eh quoi ! Monsieur », lui dit le bon prieur, « vous tremblez ». — « Il est vrai, Monsieur », lui répondit-il, « que votre proposition m'épouvante, et elle me paraît si fort au-dessus de nous, que je n'ose y élever ma pensée. Nous sommes de pauvres prêtres qui vivons dans la simplicité, sans autre dessein que de servir les pauvres gens des champs. Nous vous sommes grandement obligés de votre bonne volonté, et nous vous en remercions très-humblement ; mais permettez-nous de ne pas accepter votre offre ». Dans l'espace de six mois on revint plus de vingt fois à la charge. On finit par lui dire qu'en refusant cette maison il résistait au Saint-Esprit, qu'il en répondrait devant Dieu. Il ne céda que par obéissance. Il était prêt, comme il l'a dit en une autre occasion, à tout souffrir, à rester dans la plus grande pauvreté, plutôt que de gêner les desseins de Dieu sur lui. Or, toutes les circonstances semblaient s'unir d'elles-mêmes pour l'exécution de ses desseins éternels.
Une sainte femme, qui, au jugement de cinq grands évêques, fut donnée à son siècle pour le convaincre que ni la délicatesse du tempérament ni les engagements du monde ne sont des obstacles invincibles à la plus haute perfection, prit une maison près de celle de saint Vincent, sans le connaître. C'était Madame Legras, destinée à devenir la mère des pauvres comme notre Saint en fut le père. Elle les visitait déjà sans faire attention à leurs maladies, leur présentait elle-même la nourriture comme à de tendres enfants, faisait leurs lits, les consolait, les préparait à mourir, les ensevelissait après leur mort. Jean-Pierre Camus, évêque de Belley et illustre ami de saint François de Sales, ne pouvant plus la diriger, parce qu'il fallait s'éloigner de Paris, la mit sous la conduite de notre Saint. Dieu avait ménagé toute cette affaire, parce qu'il voulait se servir de ces deux grands cœurs pour donner à son Église une nouvelle compagnie de vierges uniquement consacrées aux œuvres de miséricorde. Après une épreuve de quatre ans passés dans la retraite, elle reçut l'ordre de saint Vincent, en 1629, de visiter une partie des lieux où l'on avait établi des assemblées de charité, pour honorer les voyages que la charité du Fils de Dieu lui a fait entreprendre, et participer aux peines, aux lassitudes, aux contradictions que ce divin Sauveur y a essuyées. Elle parcourut avec les plus grands fruits plusieurs diocèses, apprenant aux associations de charité à se bien acquitter de leurs saintes fonctions, les établissant où elles n'existaient pas, leur procurant d'abondantes aumônes : ces confréries furent bientôt établies dans la capitale du royaume.
A la tête de cette vaillante armée de la charité, on voyait toujours Madame Legras qui, comme un vaillant général, ne reculait devant aucun danger. Il lui arriva un jour d'approcher d'une fille qui avait la peste ; ce que saint Vincent ayant su, il lui écrivit en ces termes : « Je viens d'apprendre, il n'y a qu'une heure, l'accident qui est arrivé à la fille que vos gardes des pauvres retiraient, et comme vous l'avez visitée ; je vous avoue, Madame, que d'abord cela m'a si fort attendri le cœur, que, s'il n'eût été nuit, je fusse parti à l'heure même pour aller vous voir. Mais la bonté de Dieu sur les personnes qui se donnent à lui pour le service des pauvres, dans la Confrérie de la Charité, en laquelle, jusqu'à présent, aucune n'a été frappée de la peste, me fait avoir une très-parfaite confiance en lui que vous n'en aurez point de mal. Croiriez-vous, Madame, que non-seulement je visitai feu le sous-prieur de Saint-Lazare qui mourut de la peste, mais même que je sentis son haleine ; et néanmoins ni moi ni nos gens qui l'assistèrent jusqu'à l'extrémité, n'en avons point eu de mal. Non, Madame, ne craignez point ; Notre-Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j'estime qu'il vous conservera pour cela. Je célébrerai la sainte Messe à votre intention ».
Cependant, plusieurs dames enrôlées dans les associations de charité, ne pouvaient, soit par l'opposition de leurs maris, soit pour d'autres raisons, rendre aux pauvres et aux malades les assistances nécessaires, et, lorsqu'elles employaient leurs gens pour leur rendre des services, il arrivait le plus souvent qu'ils n'avaient ni adresse ni affection pour s'en bien acquitter. On chercha donc pour servante des pauvres malades quelques bonnes filles qui n'avaient pas de disposition pour le mariage, ni le moyen d'être religieuses, et qui voulussent, pour l'amour de Dieu, se consacrer tout entières au soin des pauvres. Saint Vincent mit celles que la Providence lui envoya entre les mains de Mme Legras, pour apprendre non-seulement à soigner les malades, mais surtout l'exercice de l'oraison et la vie spirituelle ; parce qu'il est impossible de persévérer longtemps dans une vocation si pénible et de vaincre les répugnances de la nature, sans un grand fonds de vertu et surtout sans une union continuelle avec Dieu. Cela se fit en l'année 1633, seulement par manière d'essai, et Mme Legras, aussi bien que notre Saint, était loin de penser que c'était là, dans les desseins de Dieu, une pépinière d'où ces filles de la charité se répandraient par toute la terre. Rien n'est plus beau que le règlement qu'il leur donna ; ce seul passage en donnera une idée : « Elles considéreront qu'encore qu'elles ne soient pas dans une Congrégation, cet état n'étant pas convenable aux emplois de leur vocation, néanmoins, parce qu'elles sont beaucoup plus exposées que les religieuses cloîtrées et grillées, n'ayant pour monastère que les maisons des malades, pour cellule quelque pauvre chambre et bien souvent de louage, pour chapelle l'église paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture l'obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la sainte modestie ; pour toutes ces considérations, elles doivent avoir autant ou plus de vertus que si elles étaient professes dans un Ordre religieux. C'est pourquoi elles tâcheront de se comporter, en tous ces lieux-là du moins, avec autant de retenue, de récollection et d'édification que font les vraies religieuses dans leurs monastères. Et, pour obtenir de Dieu cette grâce, elles doivent s'étudier à l'acquisition de toutes les vertus qui leur sont recommandées par leurs Règles, et particulièrement d'une profonde humilité, d'une parfaite obéissance et d'un grand détachement des créatures ; et surtout elles useront de toutes les précautions possibles pour conserver parfaitement la chasteté du corps et du cœur ».
Plus tard, des jeunes filles de condition s'offrirent pour partager de si saints emplois : elles briguaient comme un honneur de servir de pauvres abandonnés qui n'auraient pas été admis à les servir dans le monde ; le grain de sénevé devint vite un grand arbre sous la rosée du ciel et ses branches servirent d'abri à l'orphelin abandonné, à la veuve désolée, au soldat couvert de blessures, à toutes les misères, à toutes les infortunes.
L'Esprit-Saint, si nous osons ainsi parler, se servit de notre Saint pour renouveler la face de la terre : il s'en fit surtout un instrument dans la réforme du clergé. Les ministres de l'Église vivaient dans un tel désordre qu'il était bien difficile de convertir les anciens ; il fallait s'efforcer d'en préparer de meilleurs pour l'avenir. Au mois de juillet 1628, l'évêque de Beauvais, ayant avec lui saint Vincent dans son carrosse, resta quelque temps rêveur ; et comme on lui demanda ce qu'il avait, il dit qu'il venait de penser que le moyen le plus court et le plus assuré pour préparer les aspirants aux saints Ordres était de les réunir chez lui, quelques jours auparavant, pour les y informer des choses qu'ils devaient savoir et pratiquer : « Ah ! Monseigneur », s'écria notre Saint, « voilà une pensée qui est de Dieu ; voilà un excellent moyen pour remettre petit à petit tout le clergé de votre diocèse en bon ordre ». Au mois de septembre suivant, quinze ou vingt jours avant l'Ordination, il se rendit à Beauvais pour prêcher cette retraite, « étant plus assuré », disait-il, « que Dieu demandait ce service de lui, l'ayant appris de la bouche d'un évêque, que si cela lui avait été révélé par un ange ». Bientôt cette sainte pratique s'établit à Paris, où l'archevêque obligea les ordinands de se retirer pendant dix jours chez les prêtres de la Mission, et de là elle se répandit par toute la France et jusqu'en Italie ; la ville de Rome, entre autres, en recueillit les fruits les plus merveilleux. Mais ce ne sont pas seulement les ecclésiastiques qui se doivent réformer dans la retraite en rentrant en eux-mêmes et en donnant à leur âme la nourriture qui lui convient dans ces exercices spirituels ; tout fidèle en a besoin : « La terre est en désolation », disait un Prophète, « parce qu'il n'y a personne qui se recueille et qui s'applique à penser et à méditer dans son cœur : on s'épanche sur les objets extérieurs et on oublie les intérieurs qui sont notre âme, Dieu, la vie éternelle ». Notre Saint, voyant la nécessité de ces exercices spirituels, ouvrit la porte de sa maison, et encore plus celle de son cœur, à toutes les personnes qui auraient cette dévotion ; il semblait dire, à l'imitation de son divin Maître : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés du fardeau de vos péchés et de vos vices et je vous soulagerai ». Son invitation ne fut pas négligée. On a vu souvent, dans la maison de Saint-Lazare, des seigneurs portant le cordon bleu, des gens du palais, des artisans, des laquais, mêlés à une foule d'ecclésiastiques, manger au même réfectoire, prier ensemble ; en un mot, suivre les mêmes exercices. Aussi, notre Saint, à cause de ce mélange, comparait-il Saint-Lazare à l'arche de Noé. Les femmes obtenaient les mêmes soins chez les filles de la Charité.
Quelques vertueux ecclésiastiques ayant passé par les exercices de l'Ordination et reçu, par ce moyen, de grandes grâces, désiraient conserver et même augmenter ce trésor spirituel. Notre Saint, à qui ils s'adressèrent pour cette fin, leur proposa une conférence spirituelle par semaine, où ils pourraient s'éclairer, s'entraider, s'encourager dans leurs travaux et se perfectionner dans leurs emplois. Cette assemblée, petite au commencement, se multiplia avec une bénédiction particulière. Il en sortit de saints et savants personnages, comme archevêques, évêques, vicaires généraux, chanoines, curés, qui, en différents diocèses du royaume, firent un grand bien par l'exemple de leur vie, leur science et leur zèle. Le cardinal de Richelieu, ayant un jour fait venir saint Vincent, lui demanda quels étaient particulièrement ceux qu'il estimait dignes de l'épiscopat ; et, prenant la plume, il en dressa lui-même la liste de sa main, sous la dictée de notre Saint. Celui-ci, loin de laisser deviner aux ecclésiastiques de la conférence les grandes charges qui les attendaient, les exhortait sans cesse à fuir l'éclat et les grandeurs, à embrasser leur propre abjection, à catéchiser, à soigner les pauvres et les prisonniers.
La charité de saint Vincent pour les galériens, dont il connaissait les misères, ne lui permettait pas de les oublier : grâce à lui, ils eurent un hôpital à Marseille et à Paris, où ils reçurent tous les soins de l'âme et du corps lorsqu'ils étaient malades.
Ce qui faisait bien voir que, dans toutes ses entreprises, il était poussé par l'Esprit-Saint et servait comme d'un instrument de la Providence, c'est qu'il n'agissait point avec précipitation, se croyait toujours incapable de rien entreprendre et ne faisait rien que par obéissance. Une pieuse dame lui ayant proposé d'établir une assemblée de dames qui prendraient quelque soin particulier des malades de l'Hôtel-Dieu, il ne travailla à cette belle œuvre que lorsqu'il eut reçu la volonté de Dieu par l'organe de son évêque. Ces dames furent bientôt associées et animées de l'esprit de notre Saint. Quoique leur but principal fût de donner des consolations spirituelles à deux mille malades, de leur apprendre le catéchisme et de les préparer à bien mourir, elles commençaient toujours par le soulagement des corps afin de mieux arriver à l'âme. Outre la nourriture qu'elles faisaient distribuer le matin, elles apportaient elles-mêmes, après le dîner, sur les trois heures, la collation pour tous : du pain blanc, du biscuit, des confitures, des raisins et des cerises dans la saison et autres douceurs, qu'elles allaient distribuer quatre ou cinq ensemble chaque jour, à leur tour, ceintes de tabliers : se séparant par les salles, elles passaient d'un lit à l'autre pour rendre toutes sortes de services aux malades, ou plutôt à Notre-Seigneur, en leur personne ; car leur saint directeur leur avait bien recommandé de l'invoquer en entrant dans son autel, comme le Père des pauvres, et d'obéir en tout humblement aux religieuses comme à des anges visibles. Ces pieuses dames furent dès lors associées à toutes les bonnes œuvres de saint Vincent. En voici une où leur charité, ainsi que celle de notre Saint, mériterait d'être représentée, comme font ordinairement les peintres qui dépeignent la Charité avec des mamelles et un grand nombre de petits enfants qu'elle tient entre ses bras et sur son sein.
Trois ou quatre cents enfants nouveau-nés étaient abandonnés chaque année dans les rues de Paris par des mères dénaturées, qui ne prenaient pas même soin de leur procurer la vie de l'âme par le baptême. On les recueillait dans une maison où ils ne trouvaient que la mort, ou quelque chose de pis, et là plupart sans avoir été lavés dans l'eau qui ouvre le ciel. Saint Vincent se fit leur nourricier : son cœur et celui des dames de la charité éprouvèrent pour ces innocentes créatures un amour que leurs marâtres mères n'avaient pas voulu recevoir de la nature. On les réunit dans un hôpital, où l'on prit soin de leur nourriture et de leur éducation. Mais, les dépenses augmentant chaque année, les dames de la charité se trouvaient fort en peine de soutenir une si grande charge. Elles tinrent une assemblée générale à ce sujet, l'an 1648, où saint Vincent mit en délibération si la Compagnie devait cesser ou bien continuer à prendre soin de la nourriture de ces enfants, étant en sa liberté de s'en décharger, puisqu'elle n'avait point d'autre obligation à cette bonne œuvre que celle d'une simple charité. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou persuader ; il leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six cents, qui fussent morts sans leur assistance, dont plusieurs apprenaient un métier et d'autres étaient en état d'en apprendre ; que, par leur moyen, tous ces pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient appris à connaître et à servir Dieu ; que de ces commencements elles pouvaient inférer quel serait à l'avenir le fruit de leur charité. Et puis, élevant un peu sa voix, il conclut avec ces paroles : « Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères pour devenir à présent leurs juges : leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je m'en vais prendre les voix et les suffrages ; il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez : l'expérience ne vous permet pas d'en douter ». Saint Vincent ayant prononcé ces paroles avec un ton de voix qui faisait assez connaître quel était son sentiment, ces dames en furent si fort touchées, que toutes, unanimement, conclurent qu'il fallait soutenir, à quelque prix que ce fût, cette entreprise de charité, et pour cela elles délibérèrent entre elles des moyens de la faire subsister.
Le cardinal de Richelieu témoignait à notre Saint être fort aise de le voir de temps en temps, et même de le consulter quelquefois sur les moyens de procurer la gloire de Dieu dans le clergé. Le serviteur de Dieu lui dit que, pour faire revivre le premier esprit ecclésiastique, les exercices des ordinands, les conférences, les retraites, ne suffisaient pas, mais qu'il fallait porter le remède jusque dans la première source de la cléricature, c'est-à-dire préparer et disposer de longue main les enfants qui témoignaient avoir quelque inclination et vocation pour cet état, selon l'intention du saint Concile de Trente. Le cardinal goûta fort cette proposition, et fournit à notre Saint les moyens d'établir un petit et un grand séminaire, où l'on devait surtout s'exercer à la vertu et à l'oraison. Les prélats du royaume, voyant les heureux fruits de ces établissements, en voulurent avoir de pareils dans leurs diocèses, et plusieurs d'entre eux en confièrent la conduite aux prêtres de la Mission ; ainsi le clergé de France reprit sa première splendeur. Toutes les œuvres de notre Saint embrassaient, non seulement un royaume, mais toute la terre. Il en fut de même de ses charités, et, chose dont l'histoire n'offre pas d'exemple, on vit un seul homme, avec de simples aumônes que Dieu multiplia sans doute entre ses mains, nourrir des peuples entiers, comme ceux de la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie, désolées par la guerre, la famine et la peste. La Lorraine surtout éprouva des extrémités auxquelles on ne peut comparer que les horreurs du siège de Jérusalem. Les pauvres y mouraient de faim par milliers. On vit des mères manger leurs enfants. Le cœur de Vincent de Paul fut déchiré à ces nouvelles, comme s'il eût été le père de toutes les familles souffrantes. Pendant que la France envoyait ses armées ravager la Lorraine, il envoyait ses prêtres, ses religieuses, au secours de ce malheureux pays, avec des aumônes, du blé, des vêtements, des médicaments pour les malades. La reine-mère, les dames de la charité, et, avant tout, la Providence, soutenaient cette œuvre de miséricorde, qu'on ne peut guère expliquer sans miracles. Un seul frère de la Mission a fait cinquante-trois voyages en Lorraine pendant neuf ou dix années, pour y porter des sommes énormes ; par une protection manifeste de Dieu, bien qu'il fît ces voyages au travers des armées, il n'a jamais été volé, ni fouillé, et est toujours arrivé heureusement dans les lieux où il devait distribuer ses aumônes. Saint Vincent recueillit à Paris les prêtres, les religieuses, les gentilshommes de Lorraine, que la misère chassait de leur pays, et ceux d'Irlande, persécutés par Cromwell : « Il est juste », disait-il, « d'assister et de soulager cette pauvre noblesse, pour honorer notre Seigneur qui était très-noble et très-pauvre tout ensemble ». Il fit plus ; il s'en alla un jour trouver le cardinal de Richelieu, et après lui avoir exposé avec toute sorte de respect la souffrance extrême du pauvre peuple et tous les autres désordres et péchés causés par la guerre, il se jeta à ses pieds en lui disant : « Monseigneur, donnez-nous la paix ; ayez pitié de nous ; donnez la paix à la France ». Ce qu'il répéta avec tant de sentiment, que ce grand cardinal en fut touché ; et, ayant pris en bonne part sa remontrance, il lui dit qu'il y travaillait, et que cette paix ne dépendait pas de lui seul, mais aussi de plusieurs autres personnes, tant du royaume que du dehors.
Le roi Louis XIII, ayant oui parler de la vertu et de la sainteté de vie de l'humble serviteur de Dieu, lui manda de le venir trouver à Saint-Germain en Laye, au commencement de sa dernière maladie, pour être assisté en cet état de ses bons et salutaires avis. Le premier compliment que saint Vincent fit de premier abord à Sa Majesté, fut de lui dire ces paroles du Sage : « Sire », *Timenti Deum, bene erit in extremis* ; « celui qui craint le Seigneur se trouvera heureux à la fin de sa vie... » ; à quoi Sa Majesté, toute remplie des sentiments de sa piété ordinaire, qui lui avait fait lire et méditer souvent ces belles sentences de l'Écriture, répondit en achevant le verset : *Et in die defunctionis suæ benedicetur* ; « et il sera béni (du Seigneur) au jour de sa mort ».
Et un autre jour, comme ce saint homme entretenait le roi du bon usage des grâces de Dieu, ce prince faisant réflexion sur tous les dons qu'il avait reçus de Dieu, et considérant l'éminence de la dignité royale à laquelle la Providence l'avait élevé, les grands droits qui y sont annexés, et particulièrement celui de nommer aux évêchés et aux prélatures de son royaume : « Ô monsieur Vincent ! » lui dit-il, « si je retournais en santé, les évêques seraient trois ans chez vous ».
Lorsque ce prince très-chrétien vit que Dieu voulait le retirer de ce monde, il manda derechef saint Vincent pour l'assister dans ce dernier passage. Il retourna donc à Saint-Germain, et se rendit auprès de Sa Majesté trois jours avant son décès : il demeura presque toujours en sa présence, pour l'aider à élever son esprit et son cœur à Dieu, et à former intérieurement des actes de religion et des autres vertus propres pour se bien disposer à ce dernier moment, d'où dépend l'éternité.
Après la mort du roi, la régente, Anne d'Autriche, jugea qu'il était expédient d'établir un conseil particulier pour les affaires ecclésiastiques. Notre Saint en fit partie. Il ne cessa, dès lors, de s'adresser à Dieu, le priant tous les jours qu'il lui plût de le délivrer de cet embarras ; et il a dit à une personne de confiance que depuis ce temps-là il n'avait jamais célébré la sainte messe sans demander cette grâce. S'étant retiré hors de Paris pendant quelques jours, le bruit courut qu'il était disgracié et qu'il avait eu ordre de se retirer de la cour ; comme, après son retour, un ecclésiastique de ses amis se réjouissait avec lui de ce que ce bruit ne s'était pas trouvé véritable, il lui dit en levant les yeux au ciel et en se frappant la poitrine : « Ah ! misérable que je suis, je ne suis pas digne de cette grâce ! »
Dieu voulut qu'il demeurât pour le moins dix ans dans cet emploi qui lui était très-pénible, parce que c'était à lui qu'on renvoyait la plupart des affaires qui devaient se traiter en ce conseil ; il recevait les placets qu'on présentait à Sa Majesté, et prenait connaissance des raisons et des qualités des personnes qui demandaient, ou pour lesquelles on demandait des bénéfices, pour en faire ensuite son rapport au conseil : la reine l'avait particulièrement chargé de l'avertir de la capacité des personnes, afin que Sa Majesté ne fût point surprise. Mais c'était un sujet d'admiration de voir ce grand serviteur de Dieu conserver une sainte égalité d'esprit au milieu d'un flux et reflux de personnes et d'affaires dont il était assailli continuellement, et posséder son âme en paix sous un accablement de distraction et d'importunités. Il recevait toujours avec une même sérénité de visage ceux qui venaient le trouver, et sans sortir de lui-même, il se faisait tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ.
Notre Saint eut beaucoup à souffrir pendant les troubles de la Fronde ; mais il oubliait ses propres souffrances et celles de sa Congrégation, pour procurer le bien spirituel et corporel du pauvre peuple à Paris et dans plusieurs autres lieux. Ses missionnaires allaient chaque jour de village en village avec des bêtes chargées de vivres et de hardes, pour les distribuer selon les besoins de chacun ; ils distribuaient aussi des potages qui ont sauvé la vie à un nombre presque innombrable de pauvres faméliques : mais ils la perdaient souvent eux-mêmes, mourant victimes de leur charité, tombant pour ainsi dire les armes à la main sur le champ de bataille, et saint Vincent bénissait le Seigneur qui accordait une si belle couronne à ses enfants.
On ne saurait dire avec quelle ardeur et quelle tendresse de cœur il recommandait aux personnes pieuses de joindre aux œuvres de miséricorde les vœux, les prières, les jeûnes, les mortifications et autres exercices de pénitence ; les dévotions, les pèlerinages à Notre-Dame, à Sainte-Geneviève et autres saints tutélaires de Paris et de la France ; les confessions et communions fréquentes, les messes et sacrifices pour essayer de fléchir la miséricorde de Dieu et d'apaiser sa colère : on ne saurait dire ce qu'ont fait pour cela par ses avis plusieurs bonnes âmes durant plusieurs années ; combien de dames fort délicates ont infligé de rudes austérités à leurs corps, et n'y ont pas épargné les haires, disciplines et autres macérations pour les joindre aux siennes propres et à celles de sa Compagnie. Qui pourrait exprimer sa douleur sur les désordres des armées ? Combien il était sensiblement et vivement touché des violences qui se commettaient en tous lieux et contre toutes sortes de personnes ; des sacrilèges et des profanations du très-saint Sacrement et des églises, et de tous les autres désordres causés par des gens de guerre ! Combien de fois a-t-il dit, parlant aux ecclésiastiques : « Ah ! Messieurs, si notre maître est près de recevoir cinquante coups de bâton, tâchons d'en diminuer le nombre et de lui en épargner quelques-uns ; faisons quelque chose pour réparer ses outrages : qu'il y ait au moins quelqu'un qui le console dans ses persécutions et ses souffrances ! » Il établit à cet effet, dans la maison de Saint-Lazare, que tous les jours trois missionnaires jeûneraient à cette intention : un prêtre, un clerc et un frère ; que le prêtre célébrerait la messe et que les deux autres y communieraient. Une fois, étant extraordinairement touché des misères que le fléau de la guerre causait par toute la terre, au sortir de l'oraison mentale, dont le sujet était l'utilité des souffrances, il parla à toute sa communauté en ces termes :
« Je renouvelle la recommandation que j'ai tant de fois faite, et qu'on ne saurait assez faire, de prier Dieu pour la paix, afin qu'il lui plaise de réunir les cœurs des princes chrétiens. Hélas ! nous voyons la guerre de tous côtés et en tous lieux : guerre en France, guerre en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suède, en Pologne, attaquée par trois endroits : en Irlande dont les pauvres habitants sont transportés de leur pays dans des lieux stériles, sur des montagnes et des rochers presque inaccessibles et inhabituels : l'Écosse n'est guère mieux ; pour l'Angleterre, on sait l'état déplorable où elle est ; guerre enfin par tous les royaumes, et misère partout. En France, tant de personnes sont dans la souffrance ! Ô Sauveur ! ô Sauveur ! combien y en a-t-il ? Si pour quatre mois que nous avons eu ici la guerre, nous avons vu tant de misères au cœur de la France où les vivres abondent de toutes parts, que peuvent faire ces pauvres gens des frontières, qui sont exposés à toutes ces misères et ressentent ces fléaux depuis vingt ans ? » Puis, parlant des gens de la campagne, des personnes du peuple, il les recommande ainsi : « Ils sont tous les jours dans les fatigues, exposés tantôt aux ardeurs du soleil et tantôt aux autres injures de l'air ; ces pauvres laboureurs et vignerons, qui ne vivent qu'à la sueur de leur front, nous donnent leurs travaux, et ils s'attendent aussi qu'au moins nous prierons Dieu pour eux. Hélas ! mes frères, tandis qu'ils se fatiguent ainsi pour nous nourrir, nous cherchons l'ombre et nous prenons du repos ! Dans les missions mêmes où nous travaillons, nous sommes au moins à l'abri des injures de l'air dans les églises, et non pas exposés aux vents, aux pluies et aux rigueurs des saisons. Certes, vivant ainsi de la sueur de ces pauvres gens et du patrimoine de Jésus-Christ, nous devrions toujours penser, quand nous allons au réfectoire, si nous avons bien gagné la nourriture que nous allons prendre. Pour moi, j'ai souvent cette pensée qui me donne bien de la confusion, et je me dis à moi-même : Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, le pain qui te vient des pauvres ? Au moins, mes frères, si nous ne le gagnons pas comme ils le font, prions Dieu pour eux, et qu'il ne se passe aucun jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu'il lui plaise de leur donner la grâce de faire un bon usage de leurs souffrances. Nous disions, ces jours passés, que Dieu compte particulièrement sur les prêtres pour arrêter le cours de son indignation ; il compte qu'ils feront comme Aaron, et qu'ils se mettront l'encensoir en main entre lui et ces pauvres gens, ou bien qu'ils se rendront entremetteurs comme Moïse, pour obtenir la cessation des maux qu'ils souffrent pour leur ignorance et pour leurs péchés, et que peut-être ils ne souffriraient pas s'ils avaient été instruits, et si on avait travaillé à leur conversion. C'est donc à ces pauvres que nous devons rendre ces offices de charité, tant pour satisfaire au devoir de notre caractère, que pour leur rendre quelque sorte de reconnaissance pour les biens que nous recevons de leurs labeurs. Tandis qu'ils souffrent et qu'ils combattent contre la nécessité et contre toutes les misères qui les attaquent, il faut que nous fassions comme Moïse, et qu'à son exemple nous levions continuellement les mains au ciel pour eux ; et s'ils souffrent pour leurs péchés et pour leur ignorance, nous devons être leurs intercesseurs envers la divine miséricorde, et la charité nous oblige de leur tendre les mains pour les en retirer ; et si nous ne nous employons, même aux dépens de notre vie, pour les instruire et pour les aider à se convertir parfaitement à Dieu, nous sommes en quelque façon les causes de tous les maux qu'ils endurent ».
Il nous faudrait des volumes pour raconter toutes les institutions que Dieu établit, toutes les œuvres qu'il accomplit dans son Église par la main de Vincent de Paul ; il sera plus utile de connaître l'âme qui animait ce corps, l'esprit qui vivifiait les actes extérieurs ; nous voulons parler de sa vie intérieure, de ses vertus, des grâces particulières dont Dieu le favorisait.
Saint Vincent avait reçu une latitude et capacité de cœur qui lui faisait embrasser toutes les vertus dans leur degré le plus parfait ; et, chose merveilleuse, on l'a vu exceller dans celles dont les pratiques étaient fort différentes. Il savait prendre l'office de Marthe et celui de Marie ; il était le seul qui ne vit point l'éclat de sa sainteté, ayant comme un voile devant les yeux : ce qui lui faisait dire qu'il avait grand besoin de la miséricorde de Dieu pour toutes les abominations de sa vie. Il demeura toujours victorieux dans les tentations qu'il eut contre la foi, et qui furent très-violentes : un des plus puissants moyens qu'il employa, fut d'écrire et signer sa profession de foi, et de la porter sur son cœur, et il était convenu avec Notre-Seigneur, que toutes les fois qu'il porterait la main sur son cœur, ce serait une marque, un témoignage qu'il renonçait à la tentation. Il avait reçu une grâce particulière pour ramener la sérénité dans les esprits troublés par le doute.
Un vertueux prêtre a rendu témoignage qu'étant un jour tourmenté par une très-grande peine d'esprit, touchant un article de la foi, il le découvrit à notre Saint, qui le délivra de cette peine : ce que n'avaient pu faire tous les avis et toutes les exhortations de plusieurs autres personnes de grand mérite, qu'il avait consultées sur ce projet. Dieu lui découvrit que l'erreur du jansénisme était une des plus dangereuses qui eussent jamais troublé l'Église ; et, bien que les premiers et les plus considérables d'entre ceux qui professaient cette doctrine, fussent de ses amis, ils ne purent jamais lui persuader leurs sentiments : « Je ne saurais vous exprimer la peine qu'ils y ont prise », dit-il, « et les raisons qu'ils m'ont proposées pour cela ». Au lieu de leur répondre il récitait tout bas son Credo. Pendant trois mois qu'il médita sur la grâce, Dieu lui donna tous les jours de nouvelles lumières sur ce sujet. Cette foi vive animait toutes ses actions, ses paroles, ses affections, ses pensées ; c'était sans doute un don très-particulier qu'il avait reçu du ciel, de ne rien entreprendre, même dans les choses purement temporelles, par des motifs humains, mais toujours par des fins surnaturelles. Il considérait les choses, non dans le seul extérieur et selon leur apparence, mais selon ce qu'elles pourraient être en Dieu et selon Dieu, alléguant à ce sujet les paroles de l'Apôtre : *Quæ videntur, temporalia sunt ; quæ autem non videntur, æterna sunt*. Ainsi, je ne dois pas considérer, disait-il, « un pauvre paysan, ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît de la portée de leur esprit ; d'autant que bien souvent ils n'ont presque pas la figure ni l'esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille, et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres ; qu'il n'avait presque pas la figure d'un homme dans sa Passion, et qu'il passait pour fou dans l'esprit des Gentils, et pour pierre de scandale dans celui des Juifs : et avec tout cela il se qualifie : l'Évangéliste des pauvres : *Evangelizare pauperibus misit me*. Ô Dieu ! qu'il fait beau de voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a fait ! mais si nous les regardons selon les sentiments de la chair et de l'esprit mondain, ils paraîtront méprisables ».
Son espérance et sa confiance en Dieu n'avaient point de bornes, il espérait contre l'espérance même ; et comme sa foi simple et pure ne s'appuyait que sur la véracité de Dieu, ainsi, son espérance étant tout élevée au-dessus des sentiments et des raisonnements de la nature, ne regardait que la seule miséricorde et bonté de Dieu. Il n'entreprenait rien sans avoir invoqué la lumière et reconnu la volonté divine ; s'il employait les moyens humains, nécessaires et convenables, il n'y mettait pourtant jamais son appui, mais sur l'assistance qu'il attendait d'en haut : une fois engagé de cette façon-là, il avançait sans crainte. Lorsqu'on lui représentait qu'il n'y avait aucune apparence qu'il pût réussir, il répondait : « Laissons faire à Notre-Seigneur, c'est son ouvrage ; et comme il lui a plu le commencer, tenons pour assuré qu'il l'achèvera en la manière qui lui sera la plus agréable ». Un jour on vint lui dire que la maison de Saint-Lazare n'avait plus un sou pour fournir à la dépense, pendant les exercices des ordinands, qu'on recevait gratis : « Ô la bonne nouvelle ! » s'écria-t-il, « Dieu soit béni ! à la bonne heure ! c'est maintenant qu'il faut faire paraître si nous avons de la confiance en Dieu ». Nous pouvons encore mettre ici ce qu'il écrivait à l'un de ses prêtres qu'il avait chargé du soin d'une ferme. Après lui avoir donné des ordres touchant ce qu'il devait faire : « Voilà », lui dit-il, « beaucoup de choses pour le temporel ; plaise à la bonté de Dieu que, selon votre souhait, elles ne vous éloignent pas du spirituel ; et que son esprit nous donne part à la pensée éternelle qu'il a de lui-même, tandis qu'incessamment il s'applique au gouvernement du monde et à pourvoir aux besoins de toutes ses créatures, jusqu'au moindre moucheron. Ô Monsieur, qu'il nous faut bien travailler à l'acquisition de la participation de cet esprit ! »
Lorsqu'on venait lui offrir quelques dons pour sa Congrégation, il témoignait plus de répugnance à accepter les plus grands que les moindres. Quand il était question d'admettre quelques personnes dans sa Congrégation, il était plus difficile pour ceux d'une naissance illustre, d'un rang considérable, que pour les autres : car il avait pour sa Congrégation les mêmes sentiments d'humilité et de modestie que pour lui-même. Il fuyait pour elle comme pour lui les honneurs, les richesses ; il fit de sévères réprimandes au supérieur de la maison de Rome, qui avait trop de sollicitude pour les intérêts de sa compagnie, ne s'en rapportant pas assez aux soins de la Providence, et craignant à chaque instant que d'autres Congrégations ne s'établissent sur ses ruines : « Ô Monsieur », lui écrivait-il, « que ce procédé est peu convenable à un missionnaire ! il vaudrait mieux qu'il y eût cent missions établies par d'autres que d'en avoir détourné une seule. Si notre zèle est bon, nous devons être bien aises que tout le monde prophétise, que Dieu envoie de nouveaux ouvriers dans son Église, que leur réputation croisse et que la nôtre diminue. Je vous prie, Monsieur, ayons plus de confiance en Dieu, laissons-le conduire notre petite barque ; si elle lui est utile, il la gardera du naufrage, et tant s'en faut que la multitude ni la grandeur des autres vaisseaux la fasse submerger ; qu'au contraire elle voguera parmi eux avec plus d'assurance, pourvu qu'elle aille droit à sa fin et qu'elle ne s'amuse point à les traverser ».
Une autre fois, il dit en parlant du bien que sa Compagnie pouvait avoir fait : « C'est Dieu qui a fait tout cela, et qui l'a fait par telles personnes que bon lui a semblé, afin que toute la gloire lui en revienne. Mettons donc toute notre confiance en lui ; car si nous la mettons dans les hommes, ou bien si nous nous appuyons sur quelque avantage de la nature ou de la fortune, alors Dieu se retirera de nous. Mais, dira quelqu'un, il faut se faire des amis, et pour soi, et pour la Compagnie. Ô mes Frères ! gardons-nous bien d'écouter cette pensée, car nous y serions trompés. Cherchons uniquement Dieu, et il nous pourvoira d'amis et de toute autre chose, en sorte que rien ne nous manquera. Voulez-vous savoir pourquoi nous ne réussissons pas dans quelque emploi ; c'est parce que nous nous appuyons sur nous-mêmes. Ce prédicateur, ce supérieur, ce confesseur, se fie trop à sa prudence, à sa science et à son propre esprit. Que fait Dieu ? Il se retire de lui, il le laisse là, et, quoiqu'il travaille, tout ce qu'il fait ne produit aucun fruit, afin qu'il reconnaisse son inutilité et qu'il apprenne par sa propre expérience que, quelque talent qu'il ait, il ne peut rien sans Dieu ».
L'amour de Dieu, qui remplissait le cœur de notre Saint, régnait sur toutes les puissances de son âme, et même sur les organes et les facultés de son corps, pour régler tous leurs mouvements et toutes leurs opérations selon les ordres de cette loi éternelle, qui est la première règle de toute justice et de toute sainteté : et l'on peut dire que toute sa vie était un sacrifice continuel qu'il faisait à Dieu ; il lui offrait, consumé par le feu de l'amour, tout ce qu'il avait reçu de lui, et que la plus grande et la plus intime joie de son cœur était de penser à la gloire incompréhensible que Dieu possède en lui-même, à l'amour ineffable qu'il se porte et aux infinies perfections qui sont renfermées dans l'unité et la simplicité de sa divine essence. Ses désirs les plus ardents et les plus continuels étaient que Dieu fût de plus en plus connu, adoré, servi, obéi, aimé et glorifié, en tous lieux, par toutes sortes de créatures ; et tout ce qu'il disait ou faisait ne tendait à autre fin qu'à graver, autant qu'il était en lui, ce divin amour dans tous les cœurs. Un jour qu'il fit un entretien aux dames de la Compagnie de la Charité de Paris, elles avouèrent qu'elles étaient, pendant qu'il leur parlait, comme les disciples de Jésus-Christ sur le chemin d'Emmaüs ; leurs cœurs avaient senti les ardeurs divines qui s'échappaient du sien.
La meilleure, ou plutôt la seule bonne manière d'aimer Dieu, est de conformer notre volonté à la sienne ; or, ce fut là la principale vertu de notre Saint, celle qui répandait ses influences sur toutes les autres. Son cœur disait continuellement à Dieu, comme saint Paul : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Nous avons de lui cette belle sentence : « Que se conformer en toutes choses à la volonté de Dieu, et y prendre tout son plaisir, c'était vivre sur la terre d'une vie tout angélique, et même que c'était vivre de la vie de Jésus-Christ ».
Il dit une autre fois sur ce même sujet que « Notre-Seigneur était une communion continuelle aux âmes vertueuses qui se tenaient fidèlement et constamment unies à sa très-sainte volonté, et qui avaient un même vouloir et un même non-vouloir avec lui ».
Il considérait cette pratique comme un souverain remède à tous les maux : et quand on lui demandait comment on pourrait se corriger de quelque promptitude, ou impatience, ou autre imperfection, ou bien vaincre quelque tentation, ou conserver la paix du cœur parmi les pertes et les souffrances, il répondait que ce serait en se conformant à la volonté de Dieu. Mais il voulait qu'on persistât courageusement dans cette sainte pratique, qu'on cherchât persévéramment à connaître et à accomplir en toutes choses cette sainte et divine volonté : et il ne pouvait souffrir en cela aucune relâche ni aucune remise, souhaitant que la volonté de Dieu fût comme le propre élément de l'âme, que ce fût l'air qu'elle respirât et le bonheur auquel elle aspirât continuellement. À ce sujet, parlant un jour aux siens : « La perfection de l'amour », leur dit-il, « ne consiste pas dans les extases, mais à bien faire la volonté de Dieu ; et celui-là entre tous les hommes sera le plus parfait, qui aura sa volonté plus conforme à celle de Dieu, en sorte que notre perfection consiste à unir tellement notre volonté à celle de Dieu, que la sienne et la nôtre ne soient qu'un même vouloir et non-vouloir ; et celui qui excellera davantage en ce point sera le plus parfait. Lorsque Notre-Seigneur voulut enseigner le moyen d'arriver à la perfection à cet homme dont il est parlé dans l'Évangile, il lui dit : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive ». Or, je vous demande : Qui est-ce qui renonce plus à soi-même, ou qui porte mieux la croix de la mortification, et qui suit plus parfaitement Jésus-Christ, que celui qui s'étudie à ne faire jamais sa volonté et à faire toujours la volonté de Dieu ? L'Écriture dit aussi en quelque autre lieu : « Celui qui adhère à Dieu est un même esprit avec Dieu ». Or, je vous demande : Qui est-ce qui adhère plus parfaitement à Dieu, que celui qui ne fait que la volonté du même Dieu et jamais la sienne propre ; qui ne veut et qui ne souhaite autre chose que ce que Dieu veut ? Oh ! que c'est là un moyen bien court pour acquérir en cette vie un grand trésor de grâces ! »
C'est surtout dans les afflictions qu'il pratiquait lui-même et conseillait aux autres une entière résignation ! Dans les fâcheuses rencontres, on ne lui entendait dire autre chose que ces mots : « Dieu soit béni, le nom de Dieu soit béni ! » Voyant un jour un des siens touché d'un accident arrivé à leur congrégation, il lui dit qu'« un acte de résignation et d'acquiescement au bon plaisir de Dieu valait mieux que cent mille succès temporels ». Il voulait qu'on reçût les plus grands malheurs comme venant du bon plaisir de Dieu, et qu'on y donnât un amoureux acquiescement ; qu'établi dans une parfaite indifférence, à l'endroit de toutes les choses créées, on reçût tout avec une égale reconnaissance de la main du Créateur, la maladie comme la santé, les pertes comme les avantages. Autrement, nous sommes esclaves de nous-mêmes, ou, pour mieux dire, esclaves d'une bête, puisque celui qui se laisse mener et dominer par sa partie animale, ne mérite pas d'être appelé homme, mais plutôt d'être tenu pour une bête.
On ne se contente pas de condescendre à la volonté de la personne qu'on aime ; on désire, on recherche sa présence, on se plaît dans sa compagnie, dans sa vue, dans ses entretiens, et voilà ce que faisait sans cesse l'âme de notre Saint sur la terre ; elle était continuellement attentive à la présence de Dieu : on ne le voyait jamais dissipé pour quelques sortes d'affaires et occupations qui pussent lui arriver ; mais toujours recueilli et présent à lui-même, et on a remarqué que pour l'ordinaire il ne rendait point de réponse à ce qu'on lui demandait, surtout si c'était une chose importante, sans faire quelque petite pause, pendant laquelle il élevait son esprit à Dieu pour implorer sa lumière et sa grâce, afin de ne dire ni faire aucune chose que selon sa volonté et pour sa plus grande gloire.
Un ecclésiastique a assuré qu'il l'avait vu quelquefois des heures entières tenir ses yeux fixés sur un crucifix qu'il avait entre ses mains ; et qu'en diverses autres occasions, lorsqu'on lui apportait la nouvelle de quelques affaires fâcheuses, ou d'autres qui pouvaient lui donner quelque sujet de consolation, il paraissait en son visage une telle égalité d'esprit, qu'elle ne pouvait provenir que de cette application continue qu'il avait à Dieu. À ce propos, on lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait pas grand'chose à espérer d'un homme qui n'aimait pas à s'entretenir avec Dieu, et que si on ne s'acquittait pas comme il fallait de ses emplois pour le service de Notre-Seigneur, c'était faute de se bien tenir à lui et de lui demander le secours de sa grâce avec une parfaite confiance.
Il avait la sainte coutume, toutes les fois qu'il entendait sonner l'horloge, soit les heures ou les quarts, à la maison ou à la ville, soit seul, soit en compagnie, de se découvrir, de faire le signe de la croix et d'élever son esprit à Dieu. Il savait très-bien se servir des choses naturelles et sensibles pour s'élever ainsi à Celui de qui tout procède ; et pour cet effet il ne s'arrêtait pas à l'écorce, ni à la figure extérieure, ni même aux excellences particulières des êtres créés : il ne s'en servait que pour passer à la considération des perfections du Créateur. Quand il voyait des campagnes couvertes de blé, ou des arbres chargés de fruits, cela lui donnait sujet d'admirer cette abondance inépuisable de biens qui est en Dieu, ou bien de louer et bénir le soin paternel de la Providence qui nourrit et conserve ses créatures. Lorsqu'il voyait des fleurs, ou quelque autre chose belle ou agréable, il en prenait occasion de penser à la perfection et à la beauté infinie de Dieu, et de dire en son cœur ces paroles qu'on a trouvées écrites de sa main : « Qu'est-ce qu'il y a de comparable à la beauté de Dieu, qui est le principe de toute la beauté et de toute la perfection des créatures ? N'est-ce pas de lui que les oiseaux, la lune et le soleil empruntent leur lustre et leur beauté ? »
Se tenir continuellement en la présence de Dieu est une sainte habitude qui ne peut guère se soutenir que par de fréquentes oraisons ; outre celles que saint Vincent faisait le matin, pour donner le branle à toute sa journée, il consacrait encore à ce saint exercice tous les instants, soit du jour, soit de la nuit, dont il pouvait disposer. Il n'aimait pas qu'on s'écartât dans l'oraison du chemin ordinaire ; il conseillait de suivre la voie la plus basse et la plus humble, comme étant la plus sûre jusqu'à ce que Dieu fît lui-même changer de route ; il voulait qu'on ne négligeât point surtout d'avoir en vue la correction de ses vices et l'acquisition des vertus, et qu'on évitât de croupir toute sa vie en plusieurs notables imperfections. D'après lui, il fallait juger de la bonté de l'oraison par les dispositions qu'on y apportait et par les fruits qu'on en retirait.
Il conseillait de se livrer surtout aux saintes affections, de prendre de solides résolutions, au lieu de s'arrêter longtemps aux considérations. Il comparait ces dernières à des rames, les affections qu'inspire l'Esprit-Saint au souffle du vent, et l'âme à un navire : et il disait qu'on ne devait ramer qu'en attendant le souffle céleste, auquel on devait s'abandonner dès qu'il soufflait.
Nous ne pouvons nous étendre longuement sur la dévotion avec laquelle notre Saint honorait Dieu. Même lorsqu'il récitait l'office divin en particulier, il le faisait toujours dans une posture humble et respectueuse, la tête nue et les genoux en terre.
Il se levait régulièrement à quatre heures, quoiqu'il se couchât toujours fort tard et qu'il passât beaucoup de nuits sans pouvoir reposer plus de deux heures. Le second son de la cloche ne le trouvait jamais dans la même posture que le premier ; il rendait déjà ses devoirs à Dieu. Il faisait son lit et se rendait devant le Saint-Sacrement ; ensuite venait l'oraison, puis la sainte Messe, où il prononçait les paroles fort intelligiblement et d'une façon si dévote et si affectueuse, que l'on voyait bien que son cœur parlait avec sa bouche. Beaucoup de personnes, qui assistèrent à sa messe, ont dit qu'il leur semblait voir un ange à l'autel. Il avait devant Notre-Seigneur, présent sous les voiles eucharistiques, une contenance si humble, qu'il semblait qu'il se fût volontiers abaissé jusqu'au centre de la terre ; la vue d'un extérieur si pieux était capable de réveiller la foi la plus endormie et de donner aux plus insensibles des sentiments de piété envers cet adorable mystère. Il passait souvent plusieurs heures devant le tabernacle sacré, d'où le Roi des rois donne des audiences si bienveillantes, si amicales à toutes les âmes qui se présentent ; il ne sortait, il ne rentrait jamais sans rendre ses devoirs à celui qu'il appelait le Maître de la maison : il lui rendait compte de toutes ses démarches ; c'est devant lui qu'il venait décacheter et lire les lettres qu'il croyait renfermer quelque chose d'important. Un jour qu'on lui en remit une dans la cour du palais de justice, à Paris, quoiqu'il fût pour lors fort incommodé des jambes, il ne laissa pas de monter l'escalier, pour aller à la haute chapelle, où reposait le Saint-Sacrement, et, l'ayant trouvée fermée, il se mit néanmoins à genoux à la porte, et, en cet état, il fit la lecture de la lettre.
Il gémissait sur les doctrines funestes d'alors, qui tendaient à éloigner les fidèles de la sainte Communion, et il citait partout l'exemple d'une femme pieuse qui, ayant l'habitude de communier deux fois la semaine, avait abandonné cette sainte coutume, d'après les conseils des nouveaux directeurs : elle ne reçut plus Notre-Seigneur qu'une fois la semaine, puis une fois tous les quinze jours, puis une fois par mois, et elle sentit alors revivre toutes ses passions et elle ne put guérir de ses maladies de l'âme qu'en recourant, comme auparavant, au divin remède. Avec quel respect notre Saint ne se prosternait-il pas devant Celui en la présence duquel les anges s'anéantissent avec une frayeur respectueuse ! Ou, s'il s'apercevait que quelqu'un, en passant devant l'autel, ne mît pas le genou jusqu'en terre, il l'en avertissait en particulier, ou même en public quand il le jugeait convenable, disant qu'il ne fallait pas se présenter devant Dieu comme des marionnettes, auxquelles on faisait des mouvements légers et des révérences sans âme et sans esprit ; et ayant un jour remarqué qu'un frère n'avait pas fait la génuflexion entière, il l'appela et lui montra jusqu'où et de quelle façon il fallait la faire. Pour lui, il s'est acquitté toujours exactement de ce devoir, et a fait cette génuflexion autant qu'il l'a pu, et même au delà, puisque souvent il avait besoin d'aide pour se relever ; et lorsque son grand âge et les fâcheuses incommodités de ses jambes ne lui permirent plus de le faire du tout, il en demandait pardon de temps à autre publiquement devant toute sa communauté, disant que ses péchés l'avaient privé de l'usage libre de ses genoux.
L'amour suppose la ressemblance et la produit, et fait que celui qui aime tâche de se transformer autant que possible en la personne aimée et de lui devenir semblable pour lui plaire davantage ; c'est pour cela que le Fils de Dieu, voulant nous témoigner l'excès de son amour, a voulu se faire homme pour se rendre semblable à nous. C'est aussi pour la même raison que ceux qui aiment vraiment Jésus-Christ, doivent, autant qu'il est en eux, avec le secours de la grâce, se rendre semblables à lui par l'imitation de ses divines vertus. Notre Saint s'appliquait surtout à imiter la vie cachée et commune de notre divin Modèle, laquelle paraissait n'avoir rien de singulier pour l'extérieur, et néanmoins, était toute admirable, toute sainte et toute divine dans l'intérieur. Il cachait autant qu'il pouvait, aux yeux des hommes, les excellents dons de nature et de grâces qu'il avait reçus de Dieu et qui le rendaient digne d'honneur et de vénération. Un jour, après avoir dit que Jésus-Christ, qui avait renfermé sa prédication dans les petits cantons de la Judée, ouvrait l'univers entier à celle de ses disciples, hommes grossiers et ignorants, en leur annonçant qu'ils feraient plus de prodiges que lui, il ajouta : « Ô Messieurs ! que ne suivons-nous l'exemple de ce divin Maître ? Que ne cédons-nous toujours l'avantage aux autres ? et que ne choisissons-nous le pire et le plus humiliant pour nous ? Car, assurément, c'est le plus agréable et le plus honorable pour Notre-Seigneur, qui est tout ce que nous devons prétendre. Prenons donc aujourd'hui la résolution de le suivre et de lui offrir ces petits sacrifices de notre amour-propre ; comme, par exemple : si je fais une action publique, et que je puisse la pousser bien avant, je ne la ferai pas, j'en retrancherai telle ou telle chose qui pourrait lui donner quelque lustre et à moi quelque réputation ; de deux pensées qui pourront me venir à l'esprit, je produirai la moindre au dehors pour m'humilier, et je retiendrai la plus belle pour en faire un sacrifice à Dieu dans le secret de mon cœur. Enfin, mes Frères, c'est une vérité de l'Évangile, que Notre-Seigneur ne se plaît en rien tant que dans l'humilité du cœur et dans la simplicité des paroles et des actions : c'est là où son esprit réside, et en vain le cherche-t-on ailleurs. Si donc vous voulez le trouver, il faut renoncer à l'affection et au désir de paraître ; à la pompe de l'esprit aussi bien qu'à celle du corps, et enfin à toutes les vanités et satisfactions de la vie ».
Parmi les règlements que saint Vincent a donnés à sa congrégation, il a mis celui-ci comme l'un des principaux et dont il recommandait fort particulièrement l'observance aux siens : « Nous tâcherons », leur dit-il, « tous et chacun en particulier, de nous acquitter parfaitement, Dieu aidant, du culte que nous devons à la très-sainte et très-heureuse Vierge Marie, Mère de Dieu : 1° en rendant tous les jours, et avec une dévotion particulière, quelques services à cette très-digne Mère de Dieu, notre très-pieuse Dame et Maîtresse ; 2° en imitant, autant que nous le pourrons, ses vertus, et particulièrement son humilité et sa pureté ; 3° en exhortant ardemment les autres, toutes les fois que nous en aurons la commodité et le pouvoir, à lui rendre toujours un grand honneur et le service qu'elle mérite ».
Les exemples de notre Saint prêchaient, plus encore que ses paroles, cette dévotion à la sainte Reine du ciel ; car il jeûnait régulièrement les veilles de ses fêtes et se préparait à les célébrer par plusieurs autres mortifications et bonnes œuvres ; et, par son exemple, il a introduit cette sainte pratique parmi les siens. Il ne manquait pas d'officier solennellement les jours de ses fêtes ; et il le faisait avec de tels sentiments de dévotion, que l'on pouvait aisément connaître quel était son cœur à l'égard de cette très-sainte Vierge. Cette dévotion le portait aussi à célébrer la sainte messe dans ses chapelles et aux autels qui étaient dédiés en son honneur.
Il honorait dans les saints et les anges les dons de Dieu et son Saint-Esprit dont ils étaient les temples : en sorte que l'honneur qu'il leur rendait et les prières qu'il leur offrait avaient Dieu pour principal objet et pour dernière fin. Entre les Apôtres, il aimait et respectait particulièrement saint Pierre, comme celui qui avait aimé Jésus-Christ plus que tous les autres et qui avait été établi par lui son premier vicaire sur la terre, et le chef et souverain pasteur de son Église ; puis saint Paul, le maître et le docteur des Gentils.
Il a toujours fait paraître une dévotion singulière envers son saint ange gardien, et il n'entrait jamais dans sa chambre et n'en sortait point sans le saluer et lui rendre quelque honneur ; il a introduit cette pieuse coutume parmi les siens, de faire de même à l'égard de leurs saints anges tutélaires, lorsqu'ils entrent et sortent de leurs chambres.
En énumérant les œuvres qu'il a entreprises, nous avons assez fait connaître son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sa charité pour le prochain était si parfaite et son cœur était tellement rempli de l'onction de cette divine vertu, que l'on peut dire, en quelque façon, qu'elle embaumait ceux qui avaient le bonheur de converser avec lui ; mais puisque le plus grand effet de la charité est d'exposer sa vie pour ceux que l'on aime, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ le déclare dans l'Évangile, notre Saint a bien fait voir qu'il possédait cette vertu à son plus haut degré de perfection. Toute sa vie a été comme une immolation continuelle à la gloire de Dieu et au salut du prochain.
Longtemps avant l'institution de sa Compagnie, il fit une action de charité semblable à celle de saint Paulin, qui se vendit lui-même pour racheter de l'esclavage le fils d'une pauvre veuve : on dit qu'il prit la place d'un forçat, inconsolable parce que sa femme et ses enfants étaient réduits à une extrême misère, et qu'il porta quelque temps ses chaînes. Dans une autre occasion il engagea plus que sa liberté extérieure : par un héroïsme extraordinaire, il se rendit en quelque sorte anathème pour ses frères. Un célèbre docteur, après avoir vaillamment défendu la foi contre les hérétiques, s'étant un peu laissé aller à l'oisiveté, éprouva de rudes tentations contre la foi : son esprit se troubla si fort qu'il lui venait des pensées de blasphèmes et de désespoir ; cet état empirant, il ne lui fut plus possible de réciter son bréviaire ni de célébrer la sainte messe, ni de dire aucune prière. Saint Vincent, touché des dangers que courait cette âme, pria Dieu avec instance de la délivrer, s'offrant lui-même pour souffrir, sinon les mêmes peines, au moins tout ce que la justice de Dieu exigerait. Il imitait ainsi la charité de Jésus-Christ, qui s'est chargé de nos infirmités pour nous en guérir, et qui a satisfait aux peines que nous avions méritées. Dieu voulut, par un secret de sa Providence, prendre au mot le charitable saint Vincent, et, exauçant sa prière, il délivra entièrement de la tentation, le docteur dont nous avons parlé ; il rendit le calme à son esprit, il éclaircit sa foi obscurcie et troublée, de sorte qu'il mourut tranquille et plein de confiance en Dieu. Mais en même temps, ô conduite admirable de la divine Sagesse ! Dieu permit que cette même tentation passât dans l'esprit de saint Vincent, qui s'en trouva dès lors vivement assailli. Il en souffrit longtemps ; il employa inutilement les meilleurs remèdes contre cette terrible maladie de l'âme : sans doute, loin de succomber à la tentation, il augmentait ses mérites en la combattant ; mais la tentation le tourmentait sans cesse de la façon la plus terrible. Enfin, au bout de trois ou quatre ans, il s'avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ et pour l'imiter plus parfaitement qu'il n'avait encore fait : ce fut de s'adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres. Il n'eut pas plus tôt formé cette résolution dans son esprit, que, par un effet merveilleux de la grâce, toutes ces suggestions du malin esprit se dissipèrent et s'évanouirent ; son cœur, qui avait été depuis si longtemps dans l'oppression, se trouva dans une douce liberté ; et son âme fut remplie d'une si abondante lumière, qu'il a avoué, en diverses occasions, qu'il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière.
Il faut remarquer trois choses touchant l'amour de saint Vincent pour les pauvres : la première, c'est que cet amour embrassait tout l'univers ; les provinces les plus lointaines n'étaient pas oubliées, c'était comme un océan qui baignait tous les continents ; la seconde, c'est qu'il mettait autant de soin à cacher ses aumônes qu'à les rendre abondantes ; la troisième, c'est qu'il ne regardait pas les pauvres comme des misérables auxquels on donne de quoi vivre par compassion, mais comme les premiers du royaume de Jésus-Christ, comme les grands seigneurs de ce divin royaume : aussi il se regardait comme très-heureux d'être leur humble serviteur. Revenant un jour de la ville, il trouva quelques pauvres femmes à la porte de Saint-Lazare ; celles-ci lui ayant demandé l'aumône, il leur dit qu'il allait leur envoyer quelque chose ; mais quand il fut entré, il ne s'en souvint pas, à cause de quelques affaires pressantes et importantes qui lui occupèrent l'esprit : on le lui rappela ; alors il porta lui-même l'aumône, et, s'étant mis à genoux devant elles, il leur demanda pardon de ce qu'il les avait oubliées.
Il avait pour les ecclésiastiques et pour toutes les personnes consacrées à Dieu une affection qui ne reculait devant aucun sacrifice : il était toujours disposé à les accueillir, à les consoler, à les servir. Il relevait ceux qui étaient tombés dans le désordre, et, pour les mettre dans les dispositions convenables, il les retenait à Saint-Lazare, où il les faisait nourrir, habiller et fournir de toutes les choses nécessaires, et enfin leur obtenait le pardon de leur évêque. Tous les prêtres qui étaient dans le besoin recouraient à lui comme à leur père ; mais il se regardait comme indigne de les servir. Un religieux d'un très-saint Ordre l'ayant consulté, l'humble serviteur de Dieu commence ainsi sa réponse : « J'ai vu votre lettre, mon Révérend Père, avec respect, et certes avec confusion, de ce que vous vous adressez au plus sensuel et au moins spirituel des hommes et reconnu tel par tous ». Ce modeste début ne l'empêcha pas, une fois lancé dans les maximes spirituelles par les inspirations de la grâce, de faire à celui qui le consultait les plus sévères réprimandes : « L'Esprit de Notre-Seigneur », lui dit-il, « agit doucement et suavement ; et celui de la nature et du malin esprit, au contraire, âprement et aigrement. Or, il paraît par tout ce que vous me dites, que votre manière d'agir est âpre et aigre, et qu'elle vous fait tenir avec trop d'arrêt et d'attache à vos sentiments contre ceux de vos supérieurs, à quoi même votre complexion naturelle vous porte. Selon cela, mon Révérend Père, je pense que vous devez vous donner de nouveau à Notre-Seigneur pour renoncer à votre propre esprit, et pour accomplir sa très-sainte volonté dans l'état auquel vous avez été appelé par sa Providence ».
Inutile de parler de l'amour de notre Saint pour ceux de sa congrégation ; il les portait dans son cœur, et jamais père n'aima davantage ses enfants ; lorsqu'ils allaient lui parler, il les accueillait toujours avec une grande affabilité, et quittait tout pour les écouter ; il leur donnait tout loisir et toute confiance de lui découvrir leurs désirs, leurs peines, leurs mauvaises inclinations et même leurs fautes. Il avait une grâce particulière pour ne renvoyer personne mécontent, pour consoler et édifier tout le monde. Il usait pour cela d'une condescendance merveilleuse, se faisant tout à tous et s'accommodant à leurs dispositions, jusqu'à imiter assez souvent le langage de leur pays, parlant tantôt picard avec celui qui était de Picardie, tantôt gascon avec un autre de la province de Guyenne, quelquefois basque avec un basque, et d'autres fois proférant quelques mots allemands avec les Allemands. Il gagnait surtout le cœur des siens par l'estime qu'il faisait d'eux, leur donnant en leur absence les louanges que méritait leur vertu, et parlant toujours, même des moindres d'entre eux, avec honneur. À ce sujet, répondant un jour à la demande que lui faisait le père d'un des frères de la communauté touchant son fils : « Il vaut mieux que moi », lui dit-il, « et que beaucoup d'autres faits comme moi » ; et dans une autre occasion, il dit à l'un des siens qui, par tentation, voulait se retirer de sa compagnie, que, s'il sortait, il recevrait autant de déplaisir de cette séparation que si on lui coupait un bras ou une jambe.
Un frère s'étant adressé à lui pour lui demander quelques avis dans ses doutes, et témoignant de la crainte de lui être importun : « Non, mon frère », lui dit-il, « ne craignez en aucune façon que je me trouve importuné de vos demandes ; et sachez une bonne fois qu'une personne que Dieu a destinée pour en aider quelque autre ne se trouve non plus surchargée des assistances et éclaircissements qu'elle lui demande, que le serait un père à l'égard de son enfant ».
Il arriva un jour qu'un prêtre de la Congrégation, rendant compte de son intérieur, lui dit, entre autres choses, qu'il avait eu des pensées d'aversion et d'indignation contre lui. À ces paroles, ce charitable Père se levant, l'embrassa tendrement, le congratulant de cette franchise toute filiale, et lui dit : « Si je ne vous avais déjà donné mon cœur, je vous le donnerais tout à cette heure ».
Les malades étaient pour ainsi dire ses enfants gâtés : il recommandait d'en avoir un grand soin, de n'épargner ni peine ni dépense pour les soulager, et on lui a souvent entendu dire qu'il faudrait plutôt vendre les vases sacrés que de permettre qu'aucune chose nécessaire leur manquât ; et, bien loin de croire qu'ils fussent à charge à la communauté, il disait que c'était une bénédiction pour les maisons où ils se trouvaient. Quand ils étaient convalescents, il les réjouissait par le récit de quelques histoires agréables, dont il tirait ensuite quelque instruction ; il veillait aussi à ce que, malgré leur infirmité, ils pussent vaquer à quelques-uns de leurs exercices spirituels, de peur, disait-il, que l'infirmité du corps ne passât jusque dans l'âme et ne la rendît tiède et indifférente.
C'est surtout envers ses ennemis que notre Saint déployait toutes les ressources de sa charité, obéissant à Notre-Seigneur, qui l'a expressément recommandé dans son Évangile, et imitant ce bon Sauveur, qui a souffert tant d'outrages et de mauvais traitements, sans demander autre chose à son Père que le pardon de ses bourreaux.
Revenant un jour de la ville à Saint-Lazare, notre Saint rencontra dans le faubourg Saint-Denis une personne qui lui reprocha publiquement d'être la cause des misères du temps et des subsides et impôts dont le peuple était chargé. Ce qui donnait occasion à cette accusation, c'est que saint Vincent appartenait, comme nous l'avons dit, à l'un des conseils de la reine. Le Saint, qui avait coutume, par un sentiment d'humilité, d'imputer à ses péchés les afflictions publiques, voulant profiter de cette humiliation, descend de cheval, se met à genoux dans la rue, avoue qu'il est un misérable pécheur, et demande pardon à Dieu et à son accusateur. Ce dernier demeura tout confus d'avoir ainsi humilié un prêtre si vénérable : se repentant de sa témérité, il vint le trouver le lendemain à Saint-Lazare, pour lui en demander pardon ; et notre Saint, l'ayant accueilli comme un ami, lui persuada de demeurer six ou sept jours en cette maison, et de faire une retraite spirituelle et une bonne confession générale, faisant ainsi triompher la charité après l'humilité.
Une autre fois, comme il s'habillait dans la chapelle du collège des Bons-Enfants, pour dire la sainte messe, il se souvint qu'un religieux de Paris lui avait témoigné quelque aversion : aussitôt il se dépouilla des ornements sacrés, et s'en alla le trouver, lui demandant pardon du sujet de déplaisir qu'il pouvait lui avoir donné, l'assurant qu'il estimait et honorait parfaitement sa personne et son Ordre ; ensuite, il s'en retourna célébrer la sainte messe.
Saint Vincent était d'un naturel bilieux et d'un esprit vif, et par conséquent fort sujet à la colère. Voici comment il s'en corrigea : « Je m'adressai à Dieu », dit-il, « et je le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante, et de me donner un esprit doux et bénin ; et, par la grâce de Notre-Seigneur, avec un peu d'attention que j'ai faite à réprimer les bouillons de la nature, j'ai un peu quitté de mon humeur noire ». Il prévoyait les occasions où la colère le pouvait surprendre : il s'habituait à détester ce vice, en tant qu'il déplaît à Dieu ; si, malgré ces précautions, il se sentait ému de colère, il cessait d'agir et même de parler, et surtout il ne prenait aucune détermination que la passion aurait dictée plutôt que la raison. Il devint ainsi, à l'exemple du saint évêque de Genève, d'un abord ouvert, d'une douceur et d'une affabilité merveilleuses : il avait toujours à la bouche des paroles obligeantes pour toutes sortes de personnes.
Aucun Saint n'a mieux vérifié la parole de Notre-Seigneur : « Que celui qui s'humilie sera exalté ». Plus il s'abaissait, plus Dieu prenait plaisir à l'élever et à répandre ses bénédictions sur lui et sur toutes ses œuvres, et, d'un autre côté, plus Dieu se servait de lui pour de grandes choses, plus il se réputait incapable, même des moindres. Il se croyait même plus propre à détruire qu'à édifier ; car, se reconnaissant enfant d'Adam, il se défiait entièrement de lui-même, comme d'un homme pervers qui sentait en lui la pente commune pour le mal et l'impuissance pour le bien, que tous les descendants de ce premier père ont hérité de sa désobéissance. C'était pour cela qu'il avait conçu un très-grand mépris de lui-même, qu'il fuyait l'honneur et la louange comme une peste, qu'il ne se justifiait jamais lorsqu'il était repris, mais se mettait du côté de celui qui le reprenait, se donnant le tort, quoiqu'il ne l'eût pas ; qu'il condamnait ses moindres imperfections avec plus de rigueur que d'autres n'auraient fait de leurs plus gros péchés, et que, sans user d'aucune excuse, il faisait passer ses plus légers défauts d'entendement et de mémoire pour des bêtises ; c'est enfin pour cela qu'il n'osait et ne voulait s'ingérer en quelque chose que ce fût, et était même plus content que Dieu fît le bien par d'autres que par lui-même.
C'était dans ce même esprit qu'il s'étudiait à cacher, autant qu'il pouvait, toutes les grâces particulières qu'il recevait de Dieu, n'en découvrant aucune que lorsqu'il ne pouvait la couvrir sans manquer à la charité du prochain ou à quelque autre nécessité qui l'y obligeait ; et il avait pris une telle habitude de se cacher lui-même et tout ce qu'il faisait de bien, que ceux de sa Compagnie ne savaient qu'une partie de tant de saintes œuvres qu'il entreprenait, et de tant de charités qu'il exerçait spirituellement et corporellement envers toutes sortes de personnes : il tâchait en toute rencontre de s'avilir, de se rendre méprisable autant qu'il pouvait devant les autres, pour honorer et imiter les abaissements et les avilissements du Fils de Dieu, qui, étant la splendeur de la gloire de son Père et la figure de sa substance, a bien voulu se rendre l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple.
Il qualifiait sa Congrégation de petite et très-petite et chétive Compagnie, et n'a point voulu que ceux qui en étaient, allassent prêcher et faire des missions dans les grandes villes, mais seulement dans les villages, et tout au plus dans les petites villes, pour évangéliser et instruire les pauvres gens des champs, parce que cet emploi est ordinairement le plus méprisé. Il voulait que, dans toutes les rencontres, sa Compagnie fût regardée comme la moindre et la dernière de toutes les autres : il recommandait à ses religieux de se placer toujours les derniers dans les assemblées d'ecclésiastiques où ils se trouveraient.
Saint Bernard a dit avec raison que c'est une chose bien rare que l'humilité conservée parmi les honneurs ; mais qu'il est peut-être encore plus rare de trouver une vraie simplicité de cœur qui se maintienne dans sa droiture, dans sa pureté, parmi les embarras des affaires et les intrigues du monde. C'est pourtant ce qu'on a vu et admiré dans la personne de ce grand serviteur de Dieu, qui a paru comme un lis en candeur et en simplicité, parmi les épines et les ronces dont le siècle est rempli. À cette simplicité de colombe, on peut dire qu'il joignait la prudence des serpents. Il a passé dans l'estime commune pour l'un des plus sages et des plus avisés de son temps ; c'est ce qui faisait qu'on recourait à lui de tous côtés, pour en recevoir des conseils ; qu'on le priait de se trouver aux assemblées où il fallait délibérer des choses les plus considérables touchant la religion, et qu'on voyait aborder à Saint-Lazare des personnes de toutes sortes de conditions, qui venaient exprès pour lui exposer leurs doutes et difficultés. MM. les nonces Bagni et Piccolomini lui ont fait l'honneur de venir plusieurs fois conférer avec lui sur divers sujets qui importaient au bien de l'Église. Beaucoup d'ecclésiastiques, curés, chanoines, abbés et même divers prélats de grand mérite, l'ont très-souvent consulté par écrit, lorsqu'ils ne le pouvaient faire de vive voix. Plusieurs religieux aussi se sont adressés à lui, pour prendre son conseil touchant les réformes et autres principales affaires de leurs Ordres. Diverses personnes séculières, de condition illustre, n'ont point fait difficulté de venir à Saint-Lazare rechercher ses avis. Enfin, l'on peut dire avec vérité, que de son temps il ne s'est guère traité d'affaires de piété dans Paris, qui fussent de quelque importance, sans qu'il n'y ait eu part : on le consultait souvent par lettres, de diverses provinces.
Il faudrait détailler toute la vie de saint Vincent telle que Dieu la connaît, pour faire comprendre combien il était détaché des biens de la terre et mortifié dans son âme et dans son corps ; il mortifiait cet amour de l'honneur et de l'estime, qui est si naturel à tous les hommes ; il mortifiait l'affection qu'il avait pour ses parents ; il forçait son cœur si tendre à les quitter pour suivre Jésus-Christ. On dit communément que, comme du mouvement bien compassé de l'aiguille d'un cadran, il est aisé de connaître l'ajustement des roues et autres pièces qui composent l'horloge ; ainsi, de la bonne conduite de la langue, on peut juger du bon état de tout le reste de l'intérieur, dont les ressorts donnent le mouvement à la langue. Et certes, quand nous n'aurions point d'autres preuves de la mortification intérieure de notre Saint, que cet empire absolu qu'il avait sur la conduite de sa langue, cela suffirait pour nous faire connaître qu'il a possédé cette vertu à un très-haut degré de perfection, puisque, selon la doctrine de l'apôtre saint Jacques, celui qui ne pèche point en sa langue peut être appelé homme parfait. Il s'était tellement rendu maître de cet organe que le même Apôtre appelle indomptable, qu'il ne lui échappait que très-peu ou point de paroles inutiles et superflues, et jamais de celles qui ressentent la médisance, la vanterie, la vanité, la flatterie, le mépris, la moquerie, l'impatience ou autres semblables saillies d'une passion émue et déréglée. Il savait surtout bien retenir sa langue et lui imposer un rigoureux silence, lorsqu'on lui faisait des reproches, lorsqu'on le chargeait d'outrages et d'injures ; car, quoique dans ces occasions la nature désire ardemment se justifier et repousser l'injure qui lui est faite, néanmoins, à l'imitation de son divin Maître, il se recueillait en lui-même et mettait toute sa force dans le silence et dans la patience, bénissant en son cœur ceux qui le maudissaient, et priant pour ceux qui l'outrageaient. Bien que ses maladies fussent fréquentes, il ne demandait rien pour son soulagement et ne laissait pas de travailler. Il arrivait souvent que, par infirmité ou par quelque autre empêchement, il se trouvait pendant la journée attaqué et presque accablé de sommeil. Mais, au lieu de réparer ce besoin par un peu de repos, il saisissait cette occasion pour se mortifier, se tenant debout, ou se mettant en quelque posture gênante, et se faisant d'autres violences pour s'empêcher de dormir. Il est vrai qu'il n'avait pas sujet d'aimer beaucoup le lit, puisqu'il ne couchait que sur une dure paillasse, dans une chambre sans feu.
Enfin, il était tellement ennemi de son corps, que feu M. le cardinal de La Rochefoucault, connaissant sa manière de vivre, lui manda un jour qu'il le priait de se modérer en ses pénitences et austérités, pour conserver sa santé et sa vie, Dieu voulant se servir de lui pour le bien de son Église.
Pour ce qui est de la mortification de ses sens, il la pratiquait presque continuellement et en toutes sortes d'occasions. Lorsqu'il allait par la ville, ou qu'il faisait voyage, au lieu d'égayer sa vue sur les champs ou sur la diversité des objets qu'il rencontrait, il tenait ordinairement ses yeux arrêtés sur un crucifix qu'il portait, ou il les tenait fermés, pour ne voir que Dieu.
Passant un soir d'un corps de logis de Saint-Lazare à un autre, il aperçut en l'air des fusées et autres feux d'artifices volants, qui étaient d'une réjouissance publique de la ville de Paris ; mais aussitôt il en détourna ses yeux et passa outre, en disant : « Dieu soit béni ! »
On ne lui a jamais vu cueillir une fleur, ni en porter aucune pour se récréer par son odeur ; mais, au contraire, quand il se rencontrait en quelque lieu où il y avait des odeurs mauvaises, comme dans les hôpitaux ou chez les pauvres malades, le désir qu'il avait de se mortifier lui faisait trouver agréable cette incommodité.
Comme il n'employait sa langue que pour louer Dieu, recommander la vertu, combattre le vice, instruire, édifier et consoler le prochain ; aussi n'ouvrait-il ses oreilles qu'aux discours qui tendaient au bien, éprouvant de la peine lorsqu'il en entendait d'autres ; et il évitait, autant qu'il pouvait, d'écouter les choses inutiles et de prêter l'oreille à tout ce qui pouvait délecter l'ouïe et qui ne nourrissait point l'âme.
Pour le goût, il l'avait tellement mortifié, qu'il ne témoignait jamais à quelle sorte de mets il avait plus d'appétit ; il semblait même aller à regret prendre sa réfection, ne le faisant que pour satisfaire à la nécessité, et y gardant toute la bienséance possible, mangeant les choses qui lui étaient présentées, dans la vue de Dieu et avec beaucoup de modestie ; il avait tellement, par son exemple, habitué les siens à cette pratique, que plusieurs étrangers de toutes sortes de conditions, qui ont mangé dans son réfectoire, en ont été grandement édifiés, comme ils l'ont déclaré eux-mêmes : on admirait que, dans une action qui semble si propre à distraire, ses religieux pussent garder un si prompt recueillement.
Il ne sortait jamais de table sans s'être mortifié en quelque chose, soit dans le boire, soit dans le manger, ainsi qu'il recommandait aux autres de faire ; et il était si peu attaché à ce qu'il prenait pour sa nourriture, qu'un jour, étant revenu fort tard de la ville, et le cuisinier s'étant déjà retiré, on lui présenta par mégarde deux œufs tout crus, qu'on trouva dans la cuisine, auprès du feu, pensant qu'ils étaient cuits. Il les prit sans faire semblant de s'en apercevoir, bien loin de s'en plaindre ou de les renvoyer pour les faire cuire.
Pour ce qui est des autres austérités et mortifications extérieures dont il usait, il les a toujours cachées autant qu'il a pu ; mais l'on s'est néanmoins bien aperçu qu'il exerçait de très-grandes rigueurs sur son corps ; le frère qui lui rendait service pendant sa maladie a trouvé quelquefois dans sa chambre des cilices, des haires, des bracelets et ceintures de cuivre à pointes, qu'il tenait cachées et dont il se servait souvent, et outre cela, il prenait tous les jours une rude discipline en se levant. Un religieux, qui avait sa chambre près de celle du Saint, dont elle n'était séparée qu'avec des ais de sapin, a assuré l'avoir entendu chaque jour l'espace de douze ans ou environ. Mais, non content de cette discipline ordinaire et réglée, il s'en imposait souvent d'extraordinaires pour diverses occasions : ainsi, une fois qu'on lui rapporta quelque espèce de désordre arrivé dans une maison de sa Congrégation, il prit pour ce sujet, durant huit jours, deux fois la discipline chaque nuit, et ensuite s'étant appliqué aux moyens de remédier à ces désordres, il y réussit heureusement ; il le déclara lui-même depuis à une personne de confiance, lui alléguant pour raison que ses péchés étaient cause du mal qui était arrivé, et qu'il était juste qu'il en fît pénitence.
Malgré ces mortifications, si propres à affaiblir le feu de la concupiscence, notre Saint se tenait continuellement en garde contre les révoltes de la chair. Il voulait toujours des témoins quand il parlait à qui que ce fût de l'autre sexe, afin de se rendre, par ce moyen, impossible l'occasion du péché et de mettre sa vertu hors des atteintes de la médisance ; c'est pourquoi Notre-Seigneur n'a pas permis que, lorsqu'on lui a faussement reproché d'autres crimes, on ait osé toucher à sa virginale pureté, qui était plus brillante que la lumière du soleil.
Il donna pour règle à ses enfants de s'abstenir entièrement de parler et d'écrire aux personnes pieuses en termes trop affectifs, quoique ce fût en matière de dévotion, et lui-même était extrêmement réservé sur ce point ; il parlait et écrivait bonnement et respectueusement à tout le monde, mais jamais trop aimablement ni mollement aux personnes de l'autre sexe ; et, qui plus est, il évitait d'user de termes qui, quoique honnêtes, fussent capables de donner la moindre mauvaise pensée à qui que ce fût ; le mot de chasteté même était trop expressif pour lui : il le prononçait rarement, pour ne pas faire penser au contraire ; il se servait de celui de pureté, qui est plus étendu, et s'il était obligé de parler de quelque femme ou fille débauchée, pour remédier à son désordre, c'était pour l'ordinaire sous un autre nom que celui de fille ou de femme, comme de pauvre créature ; et il faisait entendre sa faute par des termes fort généraux, tels que sont sa faiblesse, son malheur.
Ce n'étaient pas seulement les mouvements d'impureté, mais les mouvements intérieurs de son âme, que notre Saint savait gouverner : la partie supérieure jouissait toujours de la plus grande tranquillité, qui rejaillissait en une admirable sérénité sur son visage, en une sage retenue dans toute sa conduite. Mais, chose étonnante et rare parmi les hommes, saint Vincent a conservé cette égalité d'esprit dans toutes les inégalités d'emplois et d'affaires. L'air même de la cour, cet air si pénétrant, qui altère les esprits les plus forts, n'a jamais fait aucune impression sur le sien ; toujours aussi recueilli parmi la foule des courtisans que dans le silence de Saint-Lazare ; aussi humble après avoir communiqué avec les grands que dans ses relations avec les petits, il fit mentir le proverbe, qui dit que les honneurs changent les mœurs. Les affronts, les menaces, les affreux malheurs, ne pouvaient pas plus ébranler sa constance ; continuellement uni à la force même, à Notre-Seigneur, il restait maître de lui-même ; il regardait les maladies comme une bénédiction de Dieu. Écrivant un jour là-dessus à une personne de confiance toute particulière, il lui en témoigna ses sentiments en ces termes : « Je vous ai caché autant que j'ai pu mon état, et n'ai pas voulu vous faire savoir mon incommodité, de peur de vous contrister ; mais, ô bon Dieu ! jusques à quand serons-nous si tendres, que de nous oser dire le bonheur que nous avons d'être visités de Dieu ? Plaise à Notre-Seigneur de nous rendre plus forts et de nous faire trouver notre bon plaisir dans le sien ».
Un jour qu'un de ses prêtres, se rencontrant dans sa chambre, lorsqu'on pansait ses jambes enflées et ulcérées, et, le voyant beaucoup souffrir, touché de compassion de son mal, lui dit : « Ô Monsieur, que vos douleurs sont fâcheuses ! » Le Saint répondit : « Quoi ! appelez-vous fâcheux l'ouvrage de Dieu et ce qu'il ordonne, en faisant souffrir un misérable pécheur tel que je suis ? Dieu vous pardonne, Monsieur, ce que vous venez de dire ; car on ne parle pas de la sorte dans le langage de Jésus-Christ. N'est-il pas juste que le coupable souffre, et ne sommes-nous pas plus à Dieu qu'à nous-mêmes ? »
Une autre fois, ce même prêtre lui disant qu'il semblait que ses douleurs croissaient de jour en jour : « Il est vrai », lui répondit-il, « que depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête je les sens augmenter. Mais, hélas ! quel compte aurais-je à rendre au tribunal de Dieu, devant qui j'ai bientôt à comparaître, si je n'en fais pas un bon usage ? »
Mais nous ne pouvons rester davantage à admirer les vertus du grand serviteur de Dieu ; il est temps de le voir aller dans le ciel, en recevoir la récompense. Depuis longtemps les croix de toutes sortes, les maladies les plus aiguës, par lesquelles Dieu purifie et débarrasse de la dernière rouille du corps les âmes qu'il veut appeler à ses célestes embrassements, avertissaient notre Saint que le plus beau moment de sa vie mortelle approchait. L'Italie, qui apprit ses souffrances, s'en alarma comme la France ; le pape Alexandre VII, pour entretenir le plus longtemps qu'il pourrait l'huile dans une lampe si utile à l'Église, dispensa notre Saint, par un Bref apostolique, de la récitation du Bréviaire, sans qu'il en sût rien : les cardinaux Durazzo, archevêque de Gênes ; Ludovizio, grand pénitencier de Rome, et Bagni, autrefois nonce en France, lui écrivirent séparément, pour le conjurer de modérer ses travaux. Ces différentes lettres n'arrivèrent qu'après sa mort. Il y avait, comme on le sut par hasard, dix-huit ans qu'il s'y préparait tous les jours, comme s'il devait, dans la nuit, comparaître devant son Juge. Pour s'y préparer plus prochainement dans sa dernière maladie, chaque jour, après la messe, il récitait les prières des agonisants. L'Histoire sainte nous apprend que Dieu, ayant appelé Moïse sur le sommet de la montagne de Nébo, il lui ordonna de mourir en ce lieu-là, et ce saint patriarche, se soumettant à la volonté de Dieu, mourut à la même heure, non par l'effort d'aucune maladie, mais par le pur effet de l'obéissance ; « et il mourut », comme dit l'Écriture sainte, « sur la bouche du Seigneur », c'est-à-dire en recevant la mort comme un baiser de paix de la bouche de son Seigneur. Nous pouvons dire que, par une miséricorde très-spéciale, il a fait quelque chose de semblable en faveur de son fidèle serviteur Vincent de Paul, qui, ayant toujours vécu dans une entière et parfaite dépendance de sa volonté, est mort enfin, non tant par l'effort d'aucune fièvre ou autre maladie violente, que par une espèce d'obéissance et de soumission à cette divine volonté : et sa mort fut si paisible et si tranquille, qu'on l'eût plutôt prise pour un doux sommeil que pour une mort. En sorte que, pour mieux exprimer quel a été le trépas de ce saint homme, il faut dire qu'il s'est endormi dans la paix de son Seigneur, qui l'a voulu prévenir en ce dernier passage des plus désirables bénédictions de sa divine douceur, et mettre sur sa tête une couronne d'un prix inestimable. C'était une récompense particulière que Dieu voulut rendre à sa fidélité et à son zèle. Il avait consumé sa vie dans les soins, dans les travaux et dans les fatigues pour son service ; et il l'a terminée heureusement dans la paix et dans la tranquillité. Il s'était volontairement privé de tout repos et de toute propre satisfaction pendant sa vie, pour procurer l'avancement du royaume de Jésus-Christ et l'accroissement de sa gloire ; et en mourant il a trouvé le véritable repos et a commencé d'entrer dans la joie de son Seigneur. Voici plus en particulier comme tout s'est passé :
Le 25 septembre, vers midi, il s'endormit dans sa chaise ; ce qui lui arrivait depuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire, et qui provenait de ses insomnies de la nuit et de son extrême faiblesse ; cette faiblesse le tenait toujours assoupi. Il considérait cette somnolence comme l'image et l'avant-courrière de sa mort prochaine.
Le dimanche, 26 septembre, il se fit porter à la chapelle, où il entendit la sainte messe, et communia, comme il faisait tous les jours ; étant de retour dans sa chambre, il tomba dans un assoupissement plus profond qu'à l'ordinaire ; de sorte que le frère qui l'assistait, voyant que cela continuait trop longtemps, l'éveilla, et, après l'avoir fait parler, voyant qu'il retombait aussitôt dans le même assoupissement, il en avertit celui qui avait le soin de la maison, par l'ordre duquel on alla chercher le médecin. Celui-ci, étant venu l'après-dînée, trouva le Saint si débile, qu'il ne le jugea pas en état de recevoir aucun remède, et dit qu'il fallait lui donner l'Extrême-Onction ; néanmoins, avant de se retirer, l'ayant éveillé et excité à parler, ce vertueux malade, selon son ordinaire, lui répondit avec un visage riant et affable ; mais après quelques paroles il demeurait court, n'ayant pas la force d'achever ce qu'il voulait dire.
Un des principaux prêtres de sa Congrégation l'étant venu voir ensuite, et lui ayant demandé sa bénédiction pour tous ceux de ladite Congrégation, tant présents qu'absents, il fit un effort pour lever sa tête et pour l'accueillir avec son affabilité ordinaire, et, ayant commencé les paroles de la bénédiction, il en prononça tout haut plus de la moitié, et les autres tout bas. Sur le soir, comme on vit qu'il s'affaiblissait de plus en plus et qu'il semblait tendre à l'agonie, on lui donna le sacrement de l'Extrême-Onction. Il passa la nuit dans une douce, tranquille et presque continuelle application à Dieu : et quand il s'assoupissait on n'avait qu'à lui en parler pour l'éveiller, ce que toute autre parole eût difficilement obtenu. Or, entre les dévotes aspirations qu'on lui suggérait de temps en temps, il témoigna avoir une dévotion particulière à ces paroles du Psalmiste : *Deus in adjutorium meum intende* : « Ô mon Dieu, venez à mon aide ». Et pour cela on les lui répétait souvent, et il répondait aussitôt : *Domine, ad adjuvandum me festina* : « Seigneur, hâtez-vous de me secourir ». Ce qu'il continua de faire jusqu'au dernier soupir.
Un très-vertueux ecclésiastique de la conférence de Saint-Lazare était pour lors en retraite dans la même maison : il honorait et chérissait beaucoup notre Saint, et réciproquement notre Saint avait beaucoup de tendresse pour lui. Ayant donc appris l'extrémité où était réduit ce cher malade, il vint dans sa chambre un peu avant qu'il expirât, et, en lui demandant sa bénédiction pour tous les membres de la conférence qu'il avait associés, il le pria de leur laisser son esprit et d'obtenir de Dieu que leur compagnie ne dégénérât jamais de la vertu qu'il lui avait inspirée et communiquée ; à quoi il répondit avec son humilité ordinaire : *Qui cœpit opus bonum, ipse perficiet* : « Celui qui a entrepris cette bonne œuvre, l'achèvera ». Et, bientôt après, il passa doucement de cette vie à une meilleure, sans effort ni convulsion aucune.
Ce fut le lundi 27 septembre 1660, sur les quatre heures et demie du matin, que Dieu l'attira à lui, lorsque ses enfants spirituels, assemblés à l'église, commençaient leur oraison mentale pour attirer Dieu en eux. Ce fut à la même heure et au même moment qu'il avait coutume, depuis quarante ans, d'invoquer le Saint-Esprit sur lui et sur les siens, que cet Esprit adorable enleva son âme de la terre au ciel, pour couronner la sainteté de sa vie, son zèle pour la gloire de Dieu, sa charité pour le prochain, son humilité, sa patience et toutes ses autres vertus, dans la pratique desquelles il a persévéré jusqu'à la mort.
Ayant rendu le dernier soupir, son visage ne changea point : il demeura dans sa douceur et sa sérénité ordinaires, étant dans sa chaise en la même posture que s'il eût sommeillé. Il expira tout assis et tout vêtu, étant demeuré de la sorte les vingt-quatre heures dernières de sa vie ; car ceux qui l'assistaient avaient jugé qu'en cet état il était difficile de le toucher sans lui faire plus de mal et sans danger d'abréger sa vie. Il est mort sans fièvre et sans accident extraordinaire, ayant cessé de vivre par une pure défaillance de la nature, comme une lampe qui s'éteint insensiblement quand l'huile vient à lui manquer. Son corps ne se raidit point, mais demeura aussi souple et maniable qu'il était auparavant.
Il demeura exposé le lendemain 28 septembre jusqu'à midi, tant dans la salle que dans l'église de Saint-Lazare, où le service divin se fit solennellement, et ensuite ses funérailles. M. le prince de Conti s'y trouva avec M. Piccolomini, nonce du Pape, archevêque de Césarée, et plusieurs autres prélats ; comme aussi quelques-uns des curés de Paris, grand nombre d'ecclésiastiques et quantité de religieux de divers Ordres. Mme la duchesse d'Aiguillon et plusieurs autres seigneurs et dames voulurent semblablement honorer sa mémoire par leur présence, aussi bien que le peuple qui s'y trouva en grande foule. Son cœur fut mis à part dans une chasse d'argent que la duchesse d'Aiguillon donna pour cet effet ; et son corps, mis dans un cercueil de plomb, enfermé lui-même dans un cercueil de bois, fut inhumé dans l'église de Saint-Lazare, au-dessous de l'angle. Les entrailles furent déposées dans la nef, sous le milieu de la cloison du balustre. Sur le cercueil de plomb on mit une plaque de cuivre avec cette inscription :
*Hic jacet venerabilis vir Vincentius a Paulo, Presbyter, Fundator, seu Institutor et primus Superior Generalis Congregationis Missionis, necnon Puellarum Charitatis. Obiit die 27 septembris anni 1660, ætatis vero suæ LXXXV. Præfuit annis XXXV.*
La réputation de sainteté dont Vincent jouissait dans presque tout l'univers s'accrut par les miracles qu'on obtint par son intercession. Bientôt les rois et les princes s'unirent à leurs sujets pour demander sa béatification à Clément VI. Des cardinaux, des prélats étrangers firent les mêmes instances que ceux de France, qui exposent au Saint-Siège que la vie de ce saint Prêtre a été un prodige ; qu'on a toutes les peines du monde à empêcher les peuples de lui rendre un culte trop précipité, et qu'enfin la gloire de ce serviteur de Dieu sera celle de la religion.
Il semble nous avoir laissé son esprit dans les saintes Congrégations d'hommes et de femmes qui font bénir son nom dans tout l'univers ; il continue, dans la personne de ses prêtres de Saint-Lazare, d'évangéliser les peuples, de former de pieux lévites ; il soigne les malades par les mains de ces saintes filles dont le cœur semble avoir hérité de sa charité.
Dans ces derniers temps, la Compagnie des filles de la charité a pris d'admirables développements et a étendu ses bienfaits sur toutes les contrées du monde. Elle comptait, en 1855, près de neuf cents établissements, dont quatre cent quatre-vingt-cinq hôpitaux. Des vocations multipliées ont porté le nombre de ces héroïnes de la religion à près de dix mille. Il est peu de villes de France où ces dignes filles de saint Vincent de Paul n'aient été appelées. Elles ont formé des maisons de charité et desservent des hôpitaux en Belgique, en Espagne, en Suisse, dans les divers États de l'Italie et de l'Allemagne ; elles font bénir le nom chrétien et le nom français en Afrique, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, au Chili, en Chine, aussi bien qu'en Égypte, en Grèce, en Syrie, dans la Turquie d'Europe et d'Asie. La guerre d'Orient a mis dans un nouveau relief le dévouement et le zèle de cette sainte phalange. Vingt à vingt-cinq ambulances militaires, établies en Crimée ou à Constantinople, étaient desservies par environ cent filles de charité. Rien n'était plus touchant ni plus admirable que les exemples de foi, de piété, d'abnégation, de résignation et de force, qui étaient donnés sur ces plages lointaines, autant par les soldats français que par ces vierges chrétiennes, que le sultan Abdul-Medjid lui-même appelait des anges terrestres.
C'est aussi en son nom que de fervents laïques, s'animant de ses sentiments dans de pieuses conférences, honorent Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les pauvres, dont ils entourent le corps et l'âme des secours les plus fraternels. Voici comment se forma cette belle institution : En 1832, quelques jeunes gens, amenés à Paris pour compléter leurs études, eurent la pensée de s'associer dans un but de persévérance et de charité. Se réunir à certains jours fixes, s'édifier mutuellement par de bonnes lectures et de pieux entretiens, porter aux pauvres à domicile quelques secours prélevés sur leurs modestes ressources, tels furent les premiers essais de cette association, qui prit le nom de Conférences de saint Vincent de Paul. Dieu bénit l'œuvre naissante et lui donna en peu d'années un grand accroissement. En décembre 1835, des règles furent établies et appliquées aux diverses conférences qui se formèrent en France et à l'étranger. En janvier et en août 1845, le souverain pontife Grégoire XVI approuva la Société et l'enrichit d'indulgences. Le pape Pie IX, par deux brefs, l'un du 18 mars 1853, l'autre du 18 mars 1854, augmenta le trésor des richesses spirituelles accordées aux membres de l'association. Un nombre considérable d'évêques de divers points de la chrétienté témoignèrent de leur bienveillance pour l'œuvre, et lui accordèrent leurs encouragements et leur bénédiction.
Cette œuvre, une des plus belles, la plus belle peut-être de notre époque, née en France, une des gloires, une des influences de la France, car elle s'était propagée dans tout l'univers, fut, par l'ordre du gouvernement de Napoléon III, privée de son conseil général de Paris.
Les raisons qu'on a données pour en agir ainsi sont curieuses : à une époque où l'on centralise tout, où l'on croit que le citoyen pense mal, qu'il parle mal, qu'il vote mal sans le gouvernement, où l'on timbrerait l'aumône si on l'osait, à cette même époque, par une criante contradiction, on a déclaré que les diverses conférences de saint Vincent de Paul de province pourraient très-bien avoir l'esprit de l'œuvre et fonctionner sans prendre conseil d'un centre. Cette réflexion est de notre sixième édition. Aujourd'hui nous pouvons dire que la chute de l'empire nous a rendu la liberté de l'aumône, la plus innocente de toutes.
On représente parfois saint Vincent de Paul prêchant aux forçats sur les galères royales dont il était l'aumônier. — On lui met souvent un petit enfant sur les bras, à cause de son œuvre des enfants trouvés. — Dans une gravure très-ancienne, on voit Vincent offrant le saint sacrifice dans une humble chapelle entourée de bois. Une statue de la Vierge domine l'autel pauvre et nu ; au pied est un prêtre assistant, avec un seul servant. Au bas de la gravure on lit : « Saint Vincent de Paul dit sa première messe dans une chapelle de la sainte Vierge, qui est de l'autre côté du Tarn, sur le haut d'une montagne et dans les bois ; il choisit ce lieu solitaire pour faire le divin sacrifice avec moins de trouble et dans le plus profond recueillement, n'étant assisté, selon la coutume, que d'un prêtre et d'un clerc pour le servir.
## CULTE ET RELIQUES.
Le cardinal de Noailles, sur les ordres de Rome, procéda à l'ouverture du tombeau de saint Vincent de Paul, le 19 février 1712. Les médecins, après une visite des plus exactes, attestèrent qu'ils avaient trouvé un corps tout entier et sans aucune mauvaise odeur. Les prodiges opérés par l'intercession du Saint furent examinés par l'Église avec autant de sévérité que ses ennemis pourraient le faire. Il fut mis au nombre des Bienheureux, le 13 août 1729. Les grands de la terre eurent donc la consolation de fléchir les genoux avec leurs sujets devant l'image de cet humble prêtre qui, tant de fois, les avait fléchis lui-même devant les petits et les pauvres. Le ciel, par de nouveaux prodiges, confirma ces honneurs. Notre Saint fut canonisé le 16 juin 1737.
Son culte s'étendit en Savoie et en Piémont, à Gênes et en Toscane, à Naples et dans les États de l'Église, en Autriche et en Pologne, en Espagne et en Portugal. Il franchit les mers. On le célébra jusqu'en Chine, partout où les missionnaires avaient quelque établissement.
Son corps, renfermé dans une chasse d'argent, était conservé dans l'église de Saint-Lazare. Le 30 août 1792, cette église fut dépouillée de son argenterie et de tout ce qu'elle avait de précieux par un commissaire du gouvernement révolutionnaire, qui remit à MM. les Lazaristes la dépouille mortelle de leur saint Instituteur ; ils la recueillirent avec un grand respect, dressèrent un procès-verbal pour en constater l'authenticité et la cachèrent avec soin pendant l'affreux règne de la Terreur. Les temps amènes étant devenus plus tranquilles, ce précieux dépôt fut confié aux Filles de la Charité, qui le gardèrent dans leur chapelle jusqu'au mois de mars 1830, époque à laquelle il fut porté à l'archevêché de Paris. L'archevêque, rempli de vénération pour le saint prêtre qui, par ses vertus, a tant honoré l'Église de France, et a laissé dans la capitale tant de monuments encore subsistants de sa charité, avait fait exécuter une chasse d'argent d'un beau travail, et voulait transférer solennellement le corps de saint Vincent dans la nouvelle chapelle construite par MM. de Saint-Lazare, sur un terrain dépendant de la maison qu'ils habitent. Cette translation, à jamais mémorable dans les fastes de l'Église de Paris, eut effectivement lieu, avec la plus grande pompe, le 25 avril 1830, qui était cette année le deuxième dimanche après Pâques ; et maintenant, chaque année, le même dimanche, on en renouvelle la mémoire à l'office et à la messe. Les événements de juillet 1830 ont obligé de cacher cette sainte relique ; mais, le 13 avril 1834, elle a été de nouveau exposée à la vénération des fidèles, dans la chapelle de MM. de Saint-Lazare.
Le cœur de saint Vincent de Paul, transporté à Turin pendant la Révolution française, a été réclamé depuis par le cardinal Fesch : il est maintenant à Lyon. La cathédrale de Coutances possède de ses reliques. Le diocèse de Rouen célèbre sa fête depuis 1823.
On conserve à Brie-Comte-Robert (Seine-et-Marne) un autographe de saint Vincent de Paul. Cet autographe a trait à diverses annotations qu'il fit en règlement de la Confrérie de Charité fondée par lui dans cette ville, en 1631.
On conserve de petites reliques de saint Vincent à Saint-Jacques d'Amiens (1773), aux Ursulines, au grand séminaire et à Saint-Acheul ; aux Hôtels-Dieu d'Amiens, de Bray-sur-Somme, de Péronne et de Roye ; aux églises de Folleville (1770), de Liancourt-Fosse et de Saint-Riquier. L'inventaire de Corbie, dressé en 1820, mentionne un fragment d'habit de saint Vincent de Paul. On voit à l'hospice Saint-Charles d'Amiens, dans un reliquaire, une petite image du Saint, dont le cœur, apparent, aurait été peint, dit-on, avec le sang du fondateur des prêtres de la Mission.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de la Vie de saint Vincent de Paul, par Abelly, de l'ouvrage de M. l'abbé Maynard : Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influence, 4 vol. in-8° ; Paris, 1860 ; et de l'Hagiographie du diocèse d'Amiens, par M. l'abbé Corblet.
20 JUILLET.
Événements marquants
- Naissance à Ranquines le 24 avril 1576
- Ordination sacerdotale le 23 septembre 1600
- Captivité et esclavage à Tunis (1605-1607)
- Nomination comme aumônier de la reine Marguerite et curé de Clichy
- Première mission à Folleville en 1617
- Fondation de la Congrégation de la Mission (Lazaristes) en 1625/1632
- Fondation des Filles de la Charité avec Louise de Marillac en 1633
- Membre du Conseil de Conscience sous la régence d'Anne d'Autriche
- Mort à Paris à l'âge de 85 ans
Miracles
- Incorruptibilité du corps constatée en 1712
- Nombreuses guérisons obtenues par son intercession après sa mort
Citations
Je n'ai pas estimé savoir autre chose parmi vous, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.
La perfection de l'amour ne consiste pas dans les extases, mais à bien faire la volonté de Dieu.