Saint Jean de Matha

Fondateur de l'Ordre de la Très-Sainte Trinité

Fête : 8 fevrier 12ᵉ siècle • saint

Résumé

Né en Provence au XIIe siècle, Jean de Matha fonda l'Ordre des Trinitaires après une vision miraculeuse lors de sa première messe. Consacré au rachat des chrétiens réduits en esclavage par les Maures, il multiplia les missions en Afrique et les fondations en Europe. Il mourut à Rome en 1213, laissant un héritage de charité héroïque.

Biographie

SAINT JEAN DE MATHA,

FONDATEUR DE L'ORDRE DE LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ

Vendez ce que vous avez et faites l'aumône.

Luc, XII, 33.

Plus une âme est parfaite, plus elle a de compassion pour les souffrances d'autrui.

Saint Grégoire, in *Mor.*, I. XIX.

La société catholique était profondément troublée, lorsque trois grands réparateurs, Dominique de Gusman, François d'Assise, et Jean de Matha, parurent, l'un pour défendre la foi contre les hérésies, l'autre pour rendre l'espérance aux pauvres, dont la spoliation du clergé avait accru le nombre, et le troisième pour étendre le règne de la charité, en procurant la liberté aux chrétiens réduits en esclavage chez les Maures, et en soignant des milliers d'infirmes et de malades au sein de l'Europe civilisée.

Leur gloire fut si éclatante, que chacune des trois nations auxquelles ils

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appartiennent, est fière de compter un d'entre eux au nombre de ses plus illustres citoyens, et que diverses Églises, en particulier, ont revendiqué l'honneur d'avoir donné naissance au dernier de ces héros; mais seule, l'église d'Embrun s'en glorifie avec justice, et, à ce titre, range Jean de Matha parmi les Saints qui lui sont propres. En effet, la petite ville de Faucon, dans la Haute-Provence, qui fut incontestablement le berceau de ce patriarche de l'Ordre des Trinitaires, a fait partie de l'ancien diocèse d'Embrun jusqu'à sa suppression par le concordat de 1802; alors la baronnie de Faucon et le reste de la vallée de Barcelonnette furent détachés de leur antique métropole, et compris, pour la première fois, dans la circonscription du diocèse de Digne.

Or, Euphrème de Matha, héritier d'une terre seigneuriale, située à Faucon, avait épousé, vers l'an 1156, Marthe, fille de Raymond, vicomte de Fenouillet, et descendant d'une des plus grandes familles de Provence. Ces époux chrétiens prièrent longtemps le Seigneur de bénir leur union; enfin, en l'année 1160, Marthe eut un fils qui fut appelé Jean, parce qu'il avait vu le jour la veille de la fête de saint Jean-Baptiste. Elle traita cet enfant de prières avec un religieux respect, encouragée qu'elle était par une révélation que Dieu lui avait faite sur ses glorieuses destinées.

Le baron, qui avait placé dans son fils ses plus brillantes espérances, voulut que, tout jeune encore, il se livrât à l'étude des belles-lettres. C'est dans ce but qu'il vint, avec son épouse, habiter Marseille. Il désirait former l'esprit et le cœur du jeune Matha par le commerce de la bonne société, sans l'exposer seul aux dangers du siècle. Et pendant qu'il montrait à son fils chéri le monde dans son éclat, il permettait à la pieuse Marthe de lui en faire toucher au doigt les extrêmes misères, en le conduisant tantôt dans les hôpitaux, tantôt dans les prisons et tantôt dans de pauvres réduits, où des familles entières, manquant de tout, semblent faites pour expier à l'écart les criminelles jouissances de celles qui ne se refusent rien.

Ce contraste frappant fit une profonde et salutaire impression sur le cœur de Jean de Matha; il en demeura pénétré non-seulement pendant ses études, mais encore jusqu'à la fin de sa vie. Ainsi prémuni, ses parents l'envoyèrent ensuite à Aix où il y avait une école distinguée.

Mais riche, jeune, bien fait et d'une physionomie agréable, il ne tarda pas à être remarqué par ces créatures avilies, qu'on ne rencontre que trop souvent dans les lieux où le goût des sciences attire une multitude d'étudiants. Une d'entre elles mit tout en œuvre pour triompher de sa pudeur; et il eût infailliblement succombé si le feu de l'amour divin n'eût rendu son cœur invulnérable. Jean, victorieux de ces violentes attaques, courut se jeter aux pieds de la très-sainte Vierge pour renouveler le vœu de chasteté qu'il avait fait, assure-t-on, dès sa plus tendre enfance.

Il ne se bornait pas à éviter pour lui-même ces dangereux écueils, contre lesquels fait si malheureusement naufrage l'innocence du jeune homme; il s'efforçait encore de les faire éviter aux autres. Un de ses condisciples s'étant permis, un jour, quelques paroles libres, il l'en reprit aussitôt, et celui-ci, confus, promit de ne plus lui causer cette peine.

Un autre jeune homme était déjà entraîné par un mauvais désir; Jean de Matha l'aborde et lui reproche sa lâcheté. Touché du prodige, l'infortuné tombe aux pieds de son ami, et comme la Samaritaine à Jésus, il lui dit : « Je vois bien que vous êtes prophète, puisque Dieu vous a révélé mon détestable projet; priez-le pour moi, afin que je n'aime que lui ». Le Saint le promit, et son ami se tint dès lors inébranlablement dans la voie du salut.

Jean de Matha avait terminé ses études; un ordre du baron son père le rappela au sein de sa famille. Il dut revenir à Faucon. L'attrait naturel qu'il avait pour la vie contemplative le porta à faire les plus vives instances auprès de ses parents, et il obtint d'eux la permission de se retirer dans une solitude voisine. Il s'y réfugia, moins dans le désir de s'y fixer que pour consulter Dieu sur sa vocation, et pour être plus libre dans ses exercices de piété et ses mortifications.

Au bout d'un an, ayant compris qu'il devait perfectionner ses études, il rentra dans sa famille, en demandant qu'on le laissât aller à Paris. L'université de cette capitale était alors la première du monde et le rendez-vous des plus beaux talents. Au reste, le seigneur de Faucon était en relations amicales avec Maurice de Sully, évêque de Paris, avec l'abbé de Sainte-Geneviève, celui de Saint-Victor, et avec plusieurs autres illustres personnages. Ces raisons firent que la demande du fils ne rencontra pas d'opposition sérieuse auprès du père.

Jean de Matha arriva à Paris vers l'an 1180. Il fut affectueusement accueilli des hauts personnages dont nous avons parlé; mais cette gracieuse réception n'épargna point au jeune protégé l'ennui qu'inspire le tumulte des villes à un cœur qui sait vivre dans la solitude. Les plaisirs bruyants qui succédaient aux leçons de l'école, lui firent un instant regretter les délices du toit paternel et le séjour tranquille de son ermitage de Faucon. Il était agité de ces pensées, sans oser en faire part à ses illustres protecteurs, dans la crainte de blesser leur bienveillance; enfin il s'en ouvrit à Dieu, à qui il avait coutume de tout confier. Prosterné dans l'église de l'abbaye de Sainte-Geneviève, il déposait au pied de l'autel ses nouvelles angoisses, lorsqu'il entendit distinctement, par trois diverses fois, prononcer ces paroles de la Sagesse : *Stude sapientiae, fili mi, et lætifica cor meum*. Etudiez la sagesse, ô mon fils, et vous réjouirez mon cœur.

Cet oracle divin fut compris, et Jean de Matha se releva, bien résolu de se livrer avec ardeur à l'étude de la théologie; mais voulant avant tout travailler à la sanctification de son âme, il se mit sous la conduite de Maurice de Sully. Personne n'était, en effet, plus capable que cet évêque de diriger un Saint. Le pieux jeune homme ne se borna pas à cette première mesure; il fit choix de quelques amis, dans l'intimité desquels il trouvait force et courage pour marcher dans la voie difficile de la perfection. Celui qui se lia plus étroitement avec lui fut un gentilhomme italien, appelé Jean Lothaire, issu du sang illustre de Conti. Dans une conversation, Jean de Matha lui prédit qu'il serait, un jour, assis sur la chaire de saint Pierre. Cette prophétie se réalisa, et Lothaire gouverna le monde catholique sous le nom d'Innocent III.

Dès que notre Saint eut terminé ses études théologiques, l'Université l'engagea fortement à prendre ses grades. De son côté, l'évêque de Paris crut qu'un talent si distingué pouvait servir très-utilement l'Église. Quoique le nouveau docteur eût dirigé toutes ses études vers ce dernier but, il résista longtemps, puis il se laissa vaincre, et le ciel lui-même sembla confirmer cette généreuse résolution, car au moment solennel où l'évêque prononçait ces paroles : « Recevez l'Esprit-Saint », on vit une colonne de feu venir se reposer sur la tête du jeune prêtre.

Ce prodige et la sainteté bien connue de Matha avaient attiré un grand concours à sa première messe. Au moment où ce séraphin terrestre élevait l'hostie sainte pour l'offrir à l'adoration des assistants, on vit son visage s'en

¹. Prov. XXVII.

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flammer, ses regards se fixer, étonnés et attendris, et sa tête, entourée d'une auréole lumineuse, briller d'un éclat surnaturel. L'évêque de Paris et les deux vénérables abbés déjà désignés ci-dessus, ne doutèrent pas que Jean n'eût été favorisé de quelque vision.

Le sacrifice terminé, ils le prirent donc à part et lui demandèrent ce qu'il en était. Le Saint se voyant pressé si fort par son évêque consécrateur, qui avait sur lui l'autorité que donnent l'âge, la vertu, et une position élevée dans l'Église, lui dit : « Eh bien ! mon père, puisque vous me l'ordonnez, je vais vous le dire; je ne crois pas me tromper : c'était l'ange du Seigneur; il était porté sur un nuage resplendissant; sa face rayonnait d'une vive et douce lumière; ses vêtements étaient blancs comme la neige; il portait sur sa poitrine une croix aux deux couleurs rouge et azur; à ses pieds, et dans la posture de suppliants, étaient deux esclaves chargés de chaînes, l'un maure et l'autre chrétien; ses mains croisées reposaient, la droite sur le chrétien, la gauche sur le maure; voilà, mon père, ce que j'ai vu ».

Cette communication fut accueillie par un silence d'étonnement, puis on se livra à diverses conjectures. On engagea le Saint à recourir au vicaire de Jésus-Christ, pour avoir, là-dessus, une décision; mais l'humilité retint Jean de Matha qui, livré depuis ce moment à une pénible anxiété, s'enfuit secrètement, sans que personne n'ait su le chemin qu'il avait pris.

Dieu avait dirigé les pas de Jean de Matha dans les montagnes voisines de Gandelu, au diocèse de Meaux, où il trouva Félix de Valois, dont il avait entendu vaguement parler.

La vue de Félix impressionna si fort le jeune docteur, qu'il ne sut pas dissimuler son émotion, et il s'exprima en des termes dont l'humilité de l'anachorète fut alarmée. Après les premiers épanchements, il fut introduit dans un modeste oratoire, où une fervente oraison les préparait l'un et l'autre à de saintes confidences. Jean de Matha ouvrit son cœur, le premier, à celui que la Providence lui offrait pour guide, et le pria de le souffrir auprès de lui. Félix, attentif à tout son récit, admirait par quelles voies mystérieuses le Seigneur se préparait cette âme privilégiée. Il fut convenu entre eux qu'ils attendraient, dans cette profonde solitude, de nouvelles lumières, et qu'ils achèveraient de purifier leur cœur de tout ce qui pouvait être un obstacle à la grâce.

Trois ans s'étaient déjà écoulés dans de pieux exercices, lorsqu'un jour, s'entretenant de choses saintes, selon leur coutume, ils virent un cerf blanc qui venait se désaltérer à une source d'eau vive. Il portait entre son bois une croix rouge et bleue, conforme à celle que Jean de Matha avait, dans sa vision, remarquée sur la poitrine de l'ange.

Ce nouveau signe miraculeux et surtout la lumière de la grâce qui brille à leurs yeux, leur découvrent les desseins secrets de la Providence qui les appelle à l'œuvre de la rédemption des captifs. Obéissant donc à l'inspiration divine, ils quittent leur chère solitude et se rendent à Paris, afin de communiquer leurs projets à l'évêque et aux abbés de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor. Le prélat, qui était Eudes de Sully, successeur de Maurice, approuva fort leur entreprise et leur donna des lettres de recommandation pour le pape Célestin III.

Munis de ces suppliques, nos deux Saints partent pour Rome, vers le milieu de décembre de l'année 1197. Mais, pendant leur voyage, le souverain Pontife était mort, et le gentilhomme italien, Lothaire de Segni, auquel Jean

de Matha avait prédit qu'il serait élevé sur le trône pontifical, avait été élu Pape à l'âge de trente-six ans; il prit le nom d'Innocent III.

Le nouveau Pontife les accueillit comme des envoyés du ciel; il les logea dans son palais de Latran, leur accorda plusieurs audiences, et, après les avoir longuement entendus, il soumit à l'examen du sacré collège ce projet dont il comprenait l'importance: aussi voulut-il intéresser le ciel d'une façon toute spéciale à cette œuvre de salut. Il fit donc un appel à la piété publique, et il décida que, le 28 janvier, il serait célébré dans la basilique de Latran une messe à cette intention. En effet, le saint sacrifice eut lieu conformément à cet ordre; et à la consécration, au moment où la divine victime était présentée à l'adoration publique, un spectacle miraculeux vint frapper les regards d'Innocent III: c'était l'ange du Seigneur qui avait apparu à Jean de Matha et qui se montrait de nouveau, revêtu du même habit, dans la même posture et entouré de deux esclaves.

Le vicaire de Jésus-Christ ne balança plus; il manda les deux serviteurs de Dieu, et leur dit qu'il n'y avait pas à délibérer, que leur dessein entrait dans les vues de la Providence, et que lui, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, était heureux d'ouvrir son pontificat par la réalisation d'un si louable projet; il ajouta que, dans quatre jours, il leur donnerait lui-même un costume semblable à celui sous lequel l'ange lui était apparu, costume que porteraient tous les disciples du nouvel Ordre.

Jean et Félix se préparèrent, par le jeûne et la prière, à la réception de ce saint habit; le jour de la Purification de la Sainte Vierge, ils vouèrent leur existence au rachat des esclaves chrétiens, et sous les auspices de Marie leur mère, ils revêtirent, avec l'habit de l'Ordre, les livrées de la charité chrétienne. Dans une allocution touchante, le pontife développa cette pensée que l'œuvre de la rédemption donnait, à ceux qui s'y consacraient, le privilège glorieux de partager, en quelque sorte, la mission de Jésus-Christ, mais qu'elle les vouait par là même aux humiliations, aux douleurs de la croix, et leur commandait des vertus fortes et généreuses; que la triple couleur de leur habit leur rappellerait la pureté de cœur et d'intention, la mortification et la pénitence, enfin la charité ardente et le sublime dévouement; et que, pour résumer les grandeurs et les devoirs de la vocation de ces religieux dans le nom même de l'institut, il voulait qu'il s'appelât: l'Ordre de la très-sainte Trinité pour la rédemption des captifs: *Ordo sanctissimae Trinitatis de redemptione captivorum*.

Par ce jugement, l'autorité du Saint-Siège venait de placer au rang des grandes institutions de l'Église, l'œuvre de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois, avant même que les constitutions fussent écrites. Personne n'était plus capable de formuler définitivement ce vaste dessein que ceux à qui Dieu avait permis de le concevoir; néanmoins, l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Victor, ayant pour Jean de Matha une tendresse paternelle, le souverain Pontife voulut qu'ils continuassent d'apporter à cette œuvre le tribut de leurs lumières et de leur expérience. Munis de la bénédiction du Saint-Père, les deux saints fondateurs se mirent donc en route pour Paris, et deux mois après, ils étaient de retour dans cette capitale.

L'arrivée de Jean de Matha avait mis en émoi toute l'Université; le souvenir de ses vertus et de sa gloire vivait encore parmi les maîtres et les écoliers; les nouvelles livrées du jeune docteur, son genre de vie, ses immenses projets firent longtemps l'entretien du monde savant.

Jean l'Anglais et Guillaume Scot, qui donnaient des missions pour déraciner l'hérésie, vinrent s'aboucher avec leur ancien condisciple. Au sortir

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de cet entretien, ils s'ouvrirent à leurs amis, entre autres à Roger Deès, aussi anglais de naissance, du dessein qu'ils avaient d'entrer dans le nouvel Ordre de la très-sainte Trinité. Mais celui-ci, ayant laissé échapper quelques mots ironiques contre l'entreprise, fut soudain couvert de lèpre. Aussitôt il alla demander pardon à Jean de Matha, obtint sa guérison, se consacra à l'œuvre, et, pour se rappeler sa faute et le miracle dont il avait été l'objet, il ne voulut plus porter d'autre nom que celui de Roger le Lépreux. A ces trois hommes si distingués se joignirent plusieurs docteurs de la célèbre université.

En attendant que les constitutions de l'Ordre fussent rédigées, Jean de Matha donna pour règle à ses nouveaux disciples la prudence et la sainteté de Félix, et les envoya sous sa conduite à Cerfroy, où dès lors les seigneurs du pays leur assurèrent un vaste établissement.

Mais notre Saint ne tarda pas à aller les joindre et soumettre la règle à peine écrite à la sagesse de Félix.

On connaît les succès et les revers qu'éprouvèrent tour à tour, en Orient, les guerriers chrétiens désignés sous le nom de Croisés. Un grand nombre d'entre eux, par les chances de la guerre, tombaient entre les mains des infidèles et devenaient esclaves. En même temps, des corsaires maures infestaient les mers et s'emparaient des équipages et des passagers, qu'ils entassaient ensuite dans les cachots infects de Maroc, d'Alger ou de Tunis. Ces infortunés ne sortaient de là que pour aller faire dans la ville ou dans les campagnes le service des bêtes de somme. A ces maux physiques venaient se joindre les violences morales, par lesquelles on cherchait à arracher de leur âme la foi chrétienne et à faire d'eux des apostats. La religion et l'humanité demandaient donc, à grands cris, une force assez puissante pour briser les fers de ces captifs, arracher ces victimes au danger de se perdre éternellement, et vaincre la barbarie musulmane, sur cette terre d'Afrique jadis si catholique. Cette force, Jean de Matha la trouvera dans l'organisation d'une association de libérateurs qui, fidèles dépositaires des ressources de la charité publique, iront, à travers mille périls, rendre aux esclaves le bonheur de vivre chrétiens et libres.

En outre, pour que les membres qui se consacreraient à cette œuvre sainte pussent acquérir plus facilement l'esprit de sacrifice et le conserver; pour qu'il leur fût possible d'utiliser leurs dernières années, pendant lesquelles, atteints d'infirmités graves, ils ne pourraient plus entreprendre de voyages lointains; afin aussi que, dans le cas où le rachat des captifs, but principal de l'institut, deviendrait impossible, l'Ordre tout entier ne fût pas dans la nécessité de se dissoudre, on se proposa encore le soulagement des malheureux et le soin des malades. Ce triple but exigeait de ceux qui voulaient l'atteindre, l'abnégation, l'obéissance, le désintéressement. De là, les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; de là, un directeur général désigné sous l'humble nom de Ministre, et plusieurs supérieurs provinciaux soumis au Ministre, mais ayant eux-mêmes, sous leur autorité, des supérieurs locaux pour chaque maison de l'Ordre; de là, cette communauté de biens et de sentiments qui faisait de tout ce vaste corps une même famille, unie par les liens les plus étroits de la charité; de là, cette distribution des biens en trois parts distinctes : la première attribuée à la rédemption des captifs, la seconde au soulagement des pauvres, et la dernière à l'entretien des religieux; de là aussi une foule de prescriptions touchant la nourriture, le vêtement, le logement et les voyages.

Comme les fonctions de l'Ordre allaient mêler souvent les disciples de

l'institut avec le monde, dans le commerce duquel la prudence et la maturité du jugement sont si nécessaires, l'admission des candidats ne pouvait jamais avoir lieu avant leur vingtième année révolue, quels que fussent d'ailleurs leur mérite et leurs autres qualités.

Enfin, pour assurer l'exécution des règlements et le maintien de la discipline, il se tenait un chapitre privé, tous les dimanches, dans chacune des maisons, et un chapitre général, une fois l'an. Il y avait aussi dans tous les établissements, des exhortations ou entretiens spirituels, des heures de silence absolu, la prière publique, la récréation commune et le chant de l'office.

Les sacrifices continuels qu'imposait un pareil genre de vie n'effrayèrent point les fervents disciples réfugiés dans la solitude de Cerfroy. Devenus humbles élèves d'un pauvre ermite, ces docteurs étaient déjà plus avancés dans la science du salut que dans les connaissances humaines. C'est pourquoi Jean de Matha, s'arrachant presque aussitôt aux embrassements de cette glorieuse colonie, revint à Paris prendre les lettres de ses deux illustres protecteurs, et continua sa route pour Rome, accompagné de Jean l'Anglais et de Guillaume l'Écossais.

Il y arriva vers la fin du mois de novembre de l'an 1198. Son premier soin fut d'aller déposer aux pieds du Saint-Père les constitutions qui, par son ordre, venaient d'être tracées. Le Pontife révéla en elles l'esprit de Dieu qui les avait dictées; il n'y apporta que de légers changements demandés par le saint fondateur lui-même, et, le 17 décembre, il mit à ce code religieux le sceau de l'autorité apostolique; par là il donnait au nouvel institut cette existence canonique qu'un établissement de cette nature ne peut recevoir que du Saint-Siège.

A peine Jean de Matha eut-il obtenu cette approbation des règles de son nouvel institut, qu'il retourna vers sa chère communauté de Cerfroy, et tint, par des lettres fréquentes, le souverain Pontife au courant de l'œuvre. Mais cet Ordre religieux avait un but trop général pour que le saint fondateur ne comprît pas la nécessité de fixer sa résidence dans la capitale du monde catholique. Il eut bientôt une maison à Rome, et Innocent III, juste et intelligent appréciateur de ce magnifique dévouement, céda aux religieux de la Sainte-Trinité l'église de Saint-Thomas in Formis, l'une des vingt abbayes privilégiées de Rome. A cette première faveur, il en joignit successivement plusieurs autres, et cet exemple venu de si haut trouva de nombreux imitateurs.

Notre Saint se vit donc à la tête d'une nouvelle communauté, pendant que saint Félix gouvernait celle de Cerfroy, et plein d'espoir, il se disposait déjà à passer la mer pour racheter des captifs, quand le Pape, craignant qu'il ne devînt trop tôt victime de son ardent dévouement, ce qui eût été une perte irréparable pour son Ordre, lui offrit une autre mission : il s'agissait de rendre la paix aux Églises de Dalmatie et de Serbie. De l'avis unanime des cardinaux, Jean fut élevé à la dignité de légat a latere, et un autre religieux de son Ordre, nommé Simon, versé dans la science du droit, lui fut adjoint. Mais l'humilité sut inspirer à notre Saint de si touchantes supplications, qu'Innocent III consentit à ce que, muni qu'il était de ses lettres d'ambassadeur apostolique, il ne se présentât que sous l'habit de simple religieux.

Jean et Simon, arrivés en Dalmatie, s'entendirent avec le roi Wulcan et l'archevêque d'Antivari; ils convoquèrent un concile où furent dressés douze

¹. Sur le mont Cœlius, ainsi nommée des aqueducs romains en forme qui couvraient cette colline.

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canons pleins de sagesse, qui tendaient à épurer le clergé, à rétablir la paix dans les familles, en bannissant le divorce et les unions illégitimes, enfin, à faire cesser l'esclavage au moins à l'égard des sujets latins. Puis, après avoir présidé ce concile, il parcourut et évangélisa ces provinces avec un zèle apostolique et un succès prodigieux.

Cette mission heureusement terminée, le Pape songeait à récompenser noblement de si importants services, mais Jean déclina les honneurs qu'on lui réservait; cependant la reconnaissance publique lui décerna le titre glorieux d'*Apôtre de la Dalmatie*, qui lui est toujours resté dans son Ordre.

Dieu, en cette circonstance, voulut donner au saint pacificateur une grande consolation : Jean l'Anglais et Guillaume d'Écosse, qui avaient été envoyés à Maroc, munis d'une lettre d'Innocent III, ne tardèrent pas d'arriver dans le port de Marseille avec cent quatre-vingt-six esclaves libérés. « La procession de ces captifs », écrit le savant Millin, « avait pour les Marseillais un intérêt vraiment dramatique. Ces rachetés marchant deux à deux, en casque rouge ou brune, les mains encore chargées de fers, montrant les marques des coups qu'ils avaient reçus, des mutilations qu'ils avaient souffertes, et suivant leurs chers rédempteurs pour aller rendre grâces à Dieu, offraient un spectacle d'autant plus touchant, que les communications fréquentes et directes des Marseillais avec le Levant, pouvaient faire craindre aux spectateurs eux-mêmes un pareil sort ».

Quelque éclatants que fussent ces succès, la charité de saint Jean de Matha ne s'en trouva point satisfaite : le saint religieux avait considéré que les captifs, dont les chaînes avaient été brisées, se trouvaient souvent encore loin de leurs foyers, et que dans le long trajet qu'il leur restait à faire, la plus extrême misère leur faisait expier le bonheur à peine senti de leur liberté rendue. À ce danger s'en joignaient bien d'autres, dans un temps où les moyens de transport étaient rares, coûteux et difficiles. Or, le charitable fondateur sut pourvoir à tout. Il écrivit en conséquence à ses compagnons, qui avaient eu l'honneur d'aller en Afrique à sa place; et dès ce moment, une confrérie de la Sainte-Trinité fut établie pour les séculiers.

Cette institution, encouragée par les souverains Pontifes, reçut avec le temps une si excellente organisation, qu'elle devint un puissant auxiliaire pour l'œuvre de la rédemption des captifs. Elle avait ses chefs, ses directeurs, ses règlements, ses pratiques de piété, ses exercices de zèle et ses lieux de réunion. Elle recueillait les aumônes; un trésorier intègre en devenait responsable; puis les Pères rédempteurs allaient en verser une portion dans les coffres des Musulmans; l'autre partie était consacrée à faire parvenir les chrétiens rachetés jusqu'à quelque maison de l'Ordre des Trinitaires, ou dans les logements mêmes qui appartenaient à la confrérie et qui avaient été affectés à cette destination. De là, après un repos nécessaire et des étapes faites de ville en ville, les captifs en santé se retiraient dans leur propre pays, tandis que les autres, malades ou infirmes, continuaient d'être soignés dans les hôpitaux.

Les détails attendrissants que les deux disciples de saint Jean de Matha lui donnèrent sur leur mission à Maroc, si heureusement accomplie, le portèrent à suspendre toutes ses fondations et ses œuvres de zèle en Italie et en France, et à partir lui-même, après avoir recommandé à saint Félix de Valois, supérieur de la maison de Cerfroy, de veiller à la délivrance des chrétiens esclaves dans les contrées occidentales du Maroc, et de réaliser au plus tôt les espérances que les deux premiers envoyés avaient laissées dans les cachots qu'ils avaient déjà visités. Il voulait, quant à lui, briser les fers

des Italiens qui gémissaient en grand nombre à Tunis et à Tripoli. Ainsi, sur tout le littoral d'Afrique, on vit briller en même temps l'étendard de la rédemption; car, peu de jours après, Jean et quelques-uns des siens parurent sur ces plages inhospitalières et si justement redoutées.

La ville de Tunis, quoique plus antique que Maroc, n'en avait pas la magnificence. Celle-ci comptait à peine un siècle d'existence, que déjà elle était la capitale d'un des plus puissants empires du monde. Tunis, au contraire, était pauvre, et ses féroces habitants avaient encore moins d'égards pour les droits de l'humanité que ceux de la capitale des États barbaresques; éloignés des regards du souverain, ils pouvaient se livrer, sans contrôle, à leur fanatisme cruel sur leurs esclaves chrétiens.

L'homme de Dieu n'ignorait point cela : inaccessible néanmoins à tout autre sentiment qu'à celui de la charité, il demanda audience au gouverneur qui ne put résister à son éloquente parole. Toutefois, la rançon des captifs fut taxée à un prix énorme, ce qui fit que notre Saint, malgré d'abondantes aumônes, ne put obtenir que cent dix esclaves. Il fournit à d'autres des vêtements et quelques objets de première nécessité, en même temps qu'il ranimait leur foi et leur laissait l'espoir de voir arriver bientôt de nouveaux libérateurs.

Les mahométans, irrités du zèle avec lequel le saint missionnaire exhortait les captifs à mourir plutôt que d'abandonner leur religion, épiaient le moment d'assouvir leur rage. Quelques-uns de ces furieux l'ayant trouvé seul, se précipitèrent donc sur lui, le dépouillèrent de ses habits, lui firent subir mille outrages, l'accablèrent de coups, et le croyant mort, ils le laissèrent, nageant dans son sang. Mais Dieu le conserva par miracle, et ses forces à peine revenues, il recommença, plein d'ardeur, son œuvre de miséricorde.

Nul ne peut peindre la scène qui s'offrit au moment où notre Saint, muni du sauf-conduit du gouverneur, descendit dans les autres hideux de l'esclavage. Les infortunés qui y gisaient, couchés sur leurs chaînes, s'étonnèrent d'abord de voir des figures qui n'étaient point celles de leurs impitoyables geôliers; puis, revenus de leur surprise et instruits de la mission de ces charitables étrangers, ils se jettent spontanément à leurs pieds, implorent leur tendre commisération, baisent leurs mains libératrices et les arrosent de larmes amères; ils montrent leurs fers, disent leurs souffrances, exposent leurs malheurs. Ah ! il n'en fallait pas tant pour toucher le cœur aimant de Matha. Le tableau de tant de misères lui déchirait l'âme, et l'impuissance de les soulager toutes grandissait sa douleur. Il fallut choisir. Ce choix difficile désigna, pour la liberté, les malheureux esclaves dont l'état excitait le plus la pitié; puis les portes de fer se refermèrent sur leurs compagnons d'infortune.

À la suite de Jean de Matha, les captifs rachetés quittèrent l'affreux séjour si longtemps témoin de leurs maux. Puis ils montèrent dans le navire qui devait leur rendre une patrie, une famille et le repos, après les longues fatigues de l'esclavage; le vaisseau ne voguait pas assez vite à leur gré. Enfin, on découvrit le rivage, on salua avec transport les côtes de l'Italie, et on jeta l'ancre dans le port d'Ostie; alors on put les voir dans le délire de la joie, baiser, avec reconnaissance, cette terre hospitalière, d'où était parti leur libérateur.

Jean de Matha, dont le contentement avait quelque chose de céleste, dirigea vers Rome ses chers esclaves. Une multitude empressée accourut. Rome païenne avait insulté des guerriers et des rois vaincus, Rome chrétienne, au contraire, vint s'associer au bonheur de ces pauvres affranchis. Jadis les vainqueurs traînaient au Capitole leurs malheureux captifs; en ce jour, Jean de Matha, plus grand que les Scipion et les César, conduisait au temple saint ceux dont il avait brisé les fers et les renvoyait libres dans leurs familles reconnaissantes.

Les Romains, voyant que le nouvel institut remplissait avec tant de zèle sa glorieuse mission, fournirent d'abondantes aumônes, que Jean l'Anglais porta à Tunis, pendant que le saint fondateur créait de nombreux établissements en Italie, en France et en Espagne; car les esclaves ayant raconté dans leur patrie leurs souffrances passées et le dévouement de leurs rédempteurs, partout l'Ordre de la très-sainte Trinité avait été exalté, partout il avait paru avec sa grandeur, son importance et ses avantages; les peuples s'en étaient émus; il restait à profiter de ces heureuses dispositions.

Notre Saint se rendit d'abord à Arles, auprès d'Imbert d'Aiguières, archevêque de cette ville, et l'ami d'Innocent III. Il laissa dans une maison, due aux libéralités de plusieurs notables, cinq de ses religieux. De là, il se transporta en Espagne où l'appelaient les rois catholiques. Ils le reçurent avec de grandes démonstrations de respect, et lui cédèrent des propriétés considérables, en même temps qu'ils versaient entre ses mains de fortes sommes pour le rachat immédiat d'un grand nombre de captifs, détenus à Valence et à Majorque. Ces infortunés furent dirigés sur Lérida, où avait été fondé un établissement très-vaste, comprenant une maison pour les Trinitaires, un refuge pour les voyageurs indigents, un hôpital pour les infirmes du pays, et un lieu de repos pour les captifs rachetés, mais fatigués de la marche ou convalescents.

L'homme de Dieu saisit cette occasion pour se livrer à des excursions apostoliques, et il opéra, en plusieurs lieux, des conversions étonnantes. Ferrario Gray, jeune seigneur, qui venait de terminer ses études avec distinction, fut une de ses conquêtes: il entra dans l'Ordre des Trinitaires, et c'est à lui qu'on est redevable du grand développement que prit cet Ordre en Catalogne et dans l'Aragon, provinces qu'il administra avec succès pendant trente-deux ans.

Sur ces entrefaites, Hugues de Baux, vicomte de Marseille, pria Jean de Matha de venir en cette ville fonder un couvent de Trinitaires. D'autres seigneurs s'associèrent à cette pensée, et de grands privilèges furent attachés à cet établissement. L'acte en fut passé en 1202. Sans retard, quatre religieux vinrent s'y fixer, car notre Saint avait compris combien il importait d'avoir un monastère sur un port de mer, où devaient débarquer un si grand nombre d'esclaves rachetés.

Mais l'œuvre de Dieu, plus d'une fois, souffrit la contradiction et l'opposition des hommes; le chapitre de Marseille s'éleva contre l'établissement fondé dans cette ville, et Michel de Moriez, archevêque d'Arles, en fit de même contre celui dont son illustre prédécesseur avait sollicité la création. Toutefois, Jean de Matha, qui revenait d'Espagne avec une nouvelle bande de captifs, parvint à apaiser cette tempête, et à tout régler par de sages et amicales transactions. De là, il se rendit à Rome, et, sur ses pas, s'élevèrent une foule de maisons de son Ordre; puis il reparut en Espagne en 1206: les besoins étaient là plus pressants qu'ailleurs, car les musulmans avaient porté dans ces royaumes le ravage et la désolation.

Don Alonzo, roi de Castille, après avoir accompagné le Saint dans plusieurs villes, lui présenta sa famille, pour qu'il appelât sur elle les bénédictions du ciel. Jean, à la vue de l'infant, alors âgé de sept ans, fut saisi de

l'esprit de Dieu; et dans un prophétique enthousiasme, il prédit au roi ses victoires prochaines, à l'Infant ses destinées futures et le triomphe définitif des chrétiens sur les musulmans de la Péninsule. En effet, quatre ans après, eut lieu la fameuse bataille de Las-Navas-de-Tolosa, et dom Fernand fut, dans la suite, le roi Ferdinand III, que l'Église compte au nombre de ses Saints.

L'habile fondateur s'empressa d'aller rendre compte de tous ses travaux au souverain Pontife. Il arriva à Rome au mois de mars de l'an 1209. Il fut en même temps informé de la propagation de son Ordre, par Félix de Valois, dans les provinces septentrionales de la France. Jean l'Anglais lui fit aussi la relation de ses deux voyages à Tunis, et de tous les incidents remarquables qui les avaient signalés.

Le Pape, charmé de voir que cet institut avait pleinement justifié par ses œuvres la haute protection dont il l'environnait, se hâta de donner la sanction de son autorité apostolique à tout ce qu'avaient fait jusqu'à ce jour saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, en France, en Italie et en Espagne. Ces bulles de confirmation furent suivies d'une autre bulle qui accordait à l'Ordre divers privilèges, et le recommandait, en l'approuvant de nouveau, à tout le monde chrétien.

A tant de faveurs, les Pères de la Trinité répondirent par de nouveaux services. Jean de Matha venait de terminer la visite des prisons et des hôpitaux de Rome, lorsqu'il apprit que la trêve, conclue par l'Espagne avec les musulmans, était sur le point d'expirer, et que déjà on préludait, par des engagements partiels, à une reprise d'armes générale. C'est pourquoi il part une seconde fois pour Tunis, en emmenant avec lui Guillaume l'Écossais.

Sortis du port d'Ostie vers la fin de mai, ils abordèrent quelques jours après à Tunis. Ils se rendirent directement chez le gouverneur. Celui-ci, soit prévoyance, soit cupidité, consentit encore à échanger les fers de ses esclaves contre l'or des rédempteurs. Mais les sujets ne se montrèrent pas si traitables que le maître; les Tunisiens ameutés se jettent sur notre Saint, l'accablent de coups, et lui enlèvent ses captifs. Jean les revendique avec énergie; enfin, un nouvel arrangement est conclu, une double rançon est exigée: c'était le droit et la justice du plus fort. Jean de Matha avait épuisé ses ressources, il ne pouvait donc satisfaire à cette insatiable cupidité. Dans cette extrémité, le Saint tire de dessous son scapulaire l'image de la Vierge, se prosterne avec Guillaume, ils prient, ils conjurent la bonne Mère du ciel de manifester sa clémence en faveur de ses enfants malheureux; des vœux si purs, si ardents, furent exaucés: une main invisible déposa aux pieds des deux libérateurs la somme réclamée par les barbares, et les captifs chrétiens furent remis en liberté.

Alors la populace, furieuse de ce dénouement imprévu, se précipite sur le vaisseau qui les porte, enlève le gouvernail, coupe les mâts, déchire les voiles, brise les rames pour rendre le départ impossible. L'homme de Dieu ne se laisse point abattre. Il ordonne à ses gens de mettre en mouvement le navire. Les passagers, aimant mieux périr dans les flots que sous le fer des assassins ou dans les cachots, saisissent des tronçons de rames et de planches pour aider à cette difficile manœuvre. Les Tunisiens se rient de ces efforts et poussent des huées; mais le vaisseau n'en voguera pas moins. Plein de confiance en Dieu seul, Jean, le cœur en feu, se dépouille de son manteau, l'étend en forme de voile; et, à genoux sur le tillac, le crucifix à la main, il implore, avec effusion d'âme, l'étoile de la mer. Les nautonniers et les passagers répètent les mêmes prières, et les flots paisibles respectent la frêle embarcation; les vents se taisent, une brise favorable s'élève, et en

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moins de deux jours, on entre dans le port d'Ostie, aux acclamations d'une foule émerveillée du prodige. Le souverain Pontife, reconnaissant en ceci l'intervention de celui qui commande aux vagues et aux tempêtes, pleura d'attendrissement et d'admiration; il voulut voir tous les captifs et les bénir de sa main, avant qu'ils fussent renvoyés dans leur pays.

Notre Saint reprit bientôt ses exercices accoutumés; les malades le revirent auprès de leur triste couche, les prisonniers dans leurs sombres réduits. Sa présence enfantait partout des prodiges de grâce; les bénédictions et l'amour des peuples l'accompagnaient en tout lieu. Dans ces conjonctures, dom Rodrigue, évêque de Tolède, arriva à Rome; il était chargé d'une mission spéciale auprès du Saint-Siège : c'était dom Alonzo, roi de Castille, qui, n'ayant qu'une poignée d'hommes à opposer à des bandes innombrables de Sarrasins fanatisés par leurs chefs, avait cru devoir intéresser à sa cause l'Europe catholique. Innocent III vit la gravité du péril; il commanda aussitôt des prières publiques; il chargea dom Rodrigue lui-même de parcourir l'Italie et la France, et de faire un appel général à tous les guerriers chrétiens. Des lettres pressantes furent sur-le-champ adressées aux évêques de France, du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné.

Au milieu de ces alarmes, saint Jean de Matha ne resta point oisif; il n'était pas homme à fuir devant la tempête. Il se mit à visiter toutes les maisons de son Ordre, à désigner les religieux les plus courageux pour assister les soldats de la croix sur le champ de bataille, ou pour recueillir les aumônes qui devaient être plus abondantes que jamais, afin que les ressources fussent proportionnées aux immenses besoins que pourraient créer tout à coup de funestes revers. C'est à cette époque que le saint fondateur passa à Cerfroy, et put s'entretenir, une dernière fois, avec saint Félix, son vieil ami, âgé alors de quatre-vingt-dix ans.

Enfin, le sort des armes allait être tenté dans les plaines de Tolosa. Des troupes nombreuses ne tardèrent pas à s'y rassembler. Les Dauphinois surtout, dont les pères avaient eu tant à souffrir des hordes sarrasines, prirent, disent tous les historiens, une glorieuse part à cette grande bataille et se distinguèrent par leur brillante valeur. On forma plusieurs corps d'armée, et pendant que les généraux choisissaient des positions avantageuses, le supérieur général des Trinitaires préparait tout à Tolède pour le service des malades et des blessés. Enfin, le 16 juillet 1212, les clairons se font entendre, les deux armées se heurtent, les chrétiens s'élancent comme des lions sur les musulmans, les attaquent, enfoncent leurs bataillons et couvrent de leurs cadavres le champ de bataille. La victoire fut complète.

Saint Jean de Matha, heureux de voir la croix triompher, retourna à Rome où les affaires de son Ordre réclamaient sa présence. Il ne tarda pas à y recevoir la nouvelle de la mort du bienheureux Félix de Valois, son cher collaborateur. Cette perte, quoique prévue, lui fut extrêmement sensible. Jean l'Anglais, qui s'était pénétré de l'esprit de la règle mieux qu'aucun autre disciple, et qui d'ailleurs avait une grande capacité, fut désigné pour gouverner le monastère de Cerfroy; il arriva dans cette maison si importante au commencement de l'année 1213.

Notre Saint avait consumé lui-même une santé robuste dans les austérités de la pénitence, les fatigues des voyages et les sollicitudes de ses nombreuses fondations; ses forces épuisées ne suffisaient déjà plus à son zèle; dès lors il appliqua toute l'activité de son esprit à sa perfection personnelle et à la direction intérieure de son institut. A ses mortifications accoutumées, il joignit la pratique continuelle de l'oraison. S'il sortait du couvent

de Saint-Thomas in *Formis*, c'était pour aller s'asseoir au chevet de quelque malade ou pour secourir des pauvres honteux. Il mettait un soin scrupuleux à cacher ses bonnes œuvres; mais les effets merveilleux du pouvoir extraordinaire que Dieu avait communiqué à son humble serviteur, et auquel obéissaient le démon, les maladies et la mort même, avaient rempli la ville de Rome des vertus et du nom de Jean de Matha.

Illustré par tant de travaux, orné de tant de dons célestes, célèbre par sa science et par ses écrits, Jean de Matha, ravi en esprit dans le ciel, y vit saint Félix tout brillant de lumière, et eut révélation que dans un an il irait, à son tour, rejoindre son ami au séjour de la gloire.

Sur cet avertissement divin, le saint fondateur assembla à Rome les principaux chefs de sa nombreuse et immortelle famille qu'il avait vue se dilater rapidement en plusieurs royaumes, et pénétrer même en Asie avec les généreux Croisés de Jérusalem. Il voulut disposer de tout avec prévoyance pour le plus grand bien de l'Ordre. Ces derniers arrangements pris, la mort ne se fit pas attendre. Miné par la fièvre, ou plutôt consumé par l'amour divin, il reçut les sacrements dans les admirables sentiments de la foi vive et de l'ardente charité qui avaient animé toutes ses actions, puis il ordonna qu'on creusât sa fosse, et passa le jour suivant dans une contemplation extatique. Au troisième jour, il réunit autour de son lit de mort ses enfants en pleurs, leur fit ses derniers adieux, les exhorta à la grande œuvre de la rédemption des captifs, et les bénit une dernière fois. Peu après, son âme montait au ciel. C'était le 17 décembre de l'an 1213.

A la nouvelle de ce trépas, Rome entière s'émeut : chacun veut revoir la face encore rayonnante de l'homme de Dieu, et pour satisfaire cette dévotion générale, on est obligé de laisser le corps du Saint exposé pendant quatre jours au milieu de l'église. Plusieurs miracles s'opérèrent à cette occasion : une femme privée de l'usage d'un bras fut guérie sur-le-champ; quatre aveugles recouvrèrent la vue. Jamais obsèques plus solennelles; le Pape et un bon nombre de cardinaux voulurent y assister. Non encore satisfait, Innocent III veilla à ce que les dépouilles mortelles du Saint fussent ensevelies sous un magnifique mausolée en marbre blanc, où il fit graver cette simple inscription : « L'an 1197 de l'Incarnation du Seigneur, le premier du Pontificat d'Innocent III, le 15 des Calendes de janvier, l'Ordre de la très-sainte Trinité fut fondé avec sa propre règle accordée par le Saint-Siège, par frère Jean, divinement inspiré. Le même fut enseveli en ce lieu, l'an du Seigneur 1213 ».

Théodore Van Thulden a donné à Paris, en 1633, une très-belle suite de gravures, au nombre de vingt-cinq, représentant la vie de saint Jean de Matha et ses travaux comme fondateur de l'Ordre de la Rédemption des captifs. La dernière planche représente la vue générale du couvent de Cerfroy. — Erasme Quellin l'a peint debout au milieu des captifs. — On trouvera son portrait à mi-corps, à la Bibliothèque mazarine. — Au même endroit, grande figure en pied, et près de lui un captif indiquant l'Ordre de la Merci. — Au cabinet des estampes de Paris, on voit le Saint voguant sur l'eau, à genoux sur son manteau; le Saint au milieu des captifs; le Saint disant la messe. — Statue du Saint tenant des fers des captifs; ayant près de lui un cerf portant une croix entre ses cornes. — Les Trinitaires portent blason : ils ont adopté, comme étant nés en France, l'ancien écu de nos rois, aux fleurs de lis sans nombre avec la croix rouge et bleue sur blanc, les trois

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mêmes couleurs mystérieuses sous lesquelles l'ange était apparu à saint Jean de Matha et à Innocent III : le blanc destiné à représenter le Père éternel, principe de la divinité; le bleu comme livide représente la personne du Fils de Dieu tout couvert de meurtrissures dans sa Passion, — et le rouge, ou couleur de feu, le Saint-Esprit dont le propre est d'embraser les cœurs. Ainsi donc, dans le vêtement comme dans les armoiries de l'Ordre de la Rédemption, tout rappelle la Trinité dont il a pris le nom.

## RELIQUES ET CULTE DE SAINT JEAN DE MATHA.

Accoutumés à vénérer saint Jean de Matha pendant sa vie, les peuples l'invoquèrent après sa mort, et les miraculeuses faveurs qu'ils obtinrent par son intercession semblèrent justifier un culte que l'Église n'autorisa que par son silence, jusqu'à ce que l'Ordre de la très-sainte Trinité, jaloux de propager la gloire de ses deux grands patriarches, poursuivit la cause de leur canonisation auprès du Saint-Siège, et obtint d'Urbain IV une bulle datée du 1er mai de l'an 1262, en vertu de laquelle les honneurs solennels de la canonisation furent rendus à saint Jean de Matha et à saint Félix de Valois, le 4 octobre de l'année suivante.

Mais le couvent de Saint-Thomas in Formis, au mont Cœlius, ayant plus tard cessé d'être habité par une communauté religieuse, la mémoire de saint Jean de Matha en souffrit. En 1655, deux religieux Trinitaires de la nouvelle observance partirent d'Espagne et conçurent le pieux projet de tirer de l'oubli les restes sacrés du grand fondateur et de les faire parvenir à Madrid. Ce transport s'effectua clandestinement, et des informations officielles vinrent, en 1721, constater l'identité des reliques du Saint et donner lieu à une cérémonie très-brillante, à la suite de laquelle elles furent exposées dans l'église des Trinitaires de Madrid pour y être conservées à perpétuité, conformément à un décret papal en date du 6 septembre 1729.

En 1832, les Trinitaires ayant dû, comme tous les autres religieux, quitter l'Espagne, le corps de leur saint fondateur fut renfermé dans le palais de la Nonciature. On célèbre dans l'Ordre de la Sainte-Trinité, la fête de la translation des reliques de saint Jean de Matha, le cinquième dimanche après Pâques.

Enfin, après plusieurs bulles déjà obtenues en faveur du culte de saint Jean de Matha, sur les instances de Louis XIV, le 24 janvier 1671, la sacrée Congrégation des Rites, avec l'approbation du Saint-Père, fit insérer les noms de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valois dans le martyrologe romain, et depuis 1694, l'office de ces deux Saints fut élevé au rite double, de précepte, tel que l'Église universelle le célèbre aujourd'hui.

L'ancien diocèse d'Embrun s'attacha de bonne heure à vénérer le lieu où était né et où avait habité Jean de Matha. Deux parcelles de ses reliques furent accordées en 1674 à l'église paroissiale de Faucon et exposées à la vénération publique, en vertu d'une autorisation de Mgr de Genlis, archevêque d'Embrun ; elles y ont été honorées depuis avec une grande piété.

L'Ordre de la Très-Sainte Trinité a été rétabli, en France, le 15 septembre 1859, dans son ancien couvent de Faucon, patrie de son saint fondateur. Il possède encore deux maisons, l'une à Notre-Dame de Lise, près Vienne (Isère), et l'autre à Cerfroy (Aisne).

Saint Jean de Matha est honoré d'un culte spécial dans les nombreuses maisons des dames Trinitaires (noires) de Valence. Le diocèse de Marseille le vénère dans les couvents des religieuses Trinitaires déchaussées, établies à Sainte-Marthe (banlieue), à Aubagne, à Cassis, à Génévois, à Roquefort, à Cerges et aux Aceates. L'archiconfrérie des Pénitents Trinitaires, qui existe dans cette ville depuis 1396, célèbre la fête de saint Jean de Matha avec beaucoup de pompe.

Il a été publié, dans ces dernières années, une excellente Vie de saint Jean de Matha, par le R. P. Calixte de la Providence, religieux trinitaire. Paris, Wattelin, 1867, in-12.

Voir encore l'histoire hagiologique de Gap, par Mgr Depéry.

LE BIENHEUREUX PIERRE ALDOBRANDINI. 401

Événements marquants

  • Naissance à Faucon en 1160
  • Études à Marseille, Aix puis Paris
  • Vision de l'ange lors de sa première messe à Paris
  • Retraite à Cerfroy avec Félix de Valois
  • Approbation de l'Ordre des Trinitaires par Innocent III en 1198
  • Missions de rachat de captifs à Tunis et au Maroc
  • Légation en Dalmatie et Serbie
  • Mort à Rome en 1213

Miracles

  • Vision d'un ange avec deux esclaves lors de sa première messe
  • Apparition d'un cerf blanc portant une croix
  • Guérison de Roger Deès de la lèpre
  • Navigation d'un navire sans gouvernail ni voiles grâce à son manteau
  • Multiplication d'argent pour la rançon à Tunis

Citations

Stude sapientiae, fili mi, et lætifica cor meum

— Paroles de la Sagesse entendues à Sainte-Geneviève