Tobie le Père, le Jeune Tobie et Sara

Justes de l'Ancien Testament

Fête : 19 decembre -6ᵉ siècle • saint

Résumé

Tobie le père, exilé à Ninive, perd la vue après avoir pratiqué la charité envers ses frères. Son fils, guidé par l'ange Raphaël sous les traits d'Azarias, voyage en Médie pour recouvrer une dette, y épouse Sara et rapporte un remède miraculeux. Grâce au fiel d'un poisson, le jeune Tobie guérit son père, illustrant la récompense divine de la piété et de la patience.

Biographie

TOBIE LE PÈRE, LE JEUNE TOBIE

ET SARA, SON ÉPOUSE

VIe siècle avant Jésus-Christ.

Tous les âges et tous les états verront dans l'histoire de Tobie et de sa famille la pratique et la récompense des vertus essentielles : la confiance en Dieu, la piété filiale, la charité envers les hommes délaissés ou souffrants, l'innocence et la pureté de la vie. Mgr Darbuy.

Tobie était de la ville et de la tribu de Nephtali, dans la haute Galilée, au pied du Liban et non loin des sources du Jourdain. Au temps de Salmanasar, roi d'Assyrie, il fut emmené captif à Ninive avec les tribus qui formaient le royaume d'Israël. Homme fait, il épousa une femme de sa tribu qui s'appelait Anne, et il en eut un fils auquel il donna son propre nom; il éleva cet enfant dans l'amour du Seigneur et dans la crainte du péché. Parmi les rigueurs de l'exil et de l'infortune, il ne quitta point la voie de la vérité : il s'abstint des viandes défendues et garda le souvenir des divins préceptes. Aussi, Dieu lui fit trouver grâce aux yeux du vainqueur, qui lui laissa une grande liberté et l'investit de sa confiance. Salmanasar étant mort, son fils Sennachérib se montra cruel envers les captifs; la ruine entière de son armée sous les murailles de Jérusalem venait de l'exaspérer. Il fit mourir plusieurs Juifs et donna l'ordre de tuer aussi Tobie, connu dans Ninive par les soins qu'il prodiguait à ses malheureux compatriotes. Tobie, dépouillé de tout, s'enfuit avec son fils et sa femme, et, comme il était généralement aimé à cause des bonnes qualités de son cœur, il trouva moyen de se cacher. Du reste, cette épreuve ne fut que passagère: Sennachérib périt de la main de ses fils conjurés, et sous Assaraddon, le nouveau roi, Tobie rentra dans sa maison et dans ses biens. Il reprit aussitôt ses anciennes habitudes de dévouement, malgré les dangers qu'il y avait à craindre.

Une nouvelle et dure affliction vint se joindre à toutes les autres. Un jour qu'il était fatigué des soins donnés à ses frères, Tobie se reposait couché au pied d'une muraille. Par hasard, quelque ordure d'un nid d'hirondelles tomba dans ses yeux, et il en devint aveugle. Dieu envoyait cette peine à Tobie, afin que la patience, comme la charité de son serviteur, fût un exemple pour la postérité. Il demeura ferme dans ses convictions, sans s'attrister de son infortune et sans se laisser vaincre par les railleries et les outrages; car, ainsi que Job, il avait à souffrir les reproches de ses amis et de sa famille: « Où est», lui disait-on, « le fruit de cette espérance avec laquelle tu répandais des aumônes et tu ensevelissais les morts? » Mais il répondait avec douceur: « Ne parlez point de la sorte; car nous sommes les enfants des Saints, et nous attendons cette vie que Dieu doit accorder à ceux qui lui gardent une fidélité inviolable ». Sa femme elle-même ne lui épargnait pas les rudes paroles. Elle allait travailler tous les jours au dehors et revenait avec ce qu'elle avait gagné pour vivre. Une fois, il arriva qu'elle reçut un chevreau et l'apporta à la maison. Lorsque Tobie entendit crier le chevreau, il dit: « Prenez garde qu'on ne l'ait dérobé, rendez-le à ses maîtres; car il n'est pas permis de manger les choses dérobées ni d'y toucher ». Anne se mit en colère et lui dit: « On voit bien la vanité de ton espoir et à quoi servent tes aumônes ». C'est ainsi qu'elle le traitait souvent, car les natures vives et faibles s'aigrissent dans les longs chagrins.

Tobie, accablé de toutes parts, se mit à prier Dieu avec des soupirs et des larmes: « Seigneur», dit-il, « vous êtes juste, et tous vos jugements sont droits, et toutes vos voies sont miséricorde, vérité et justice. Souvenez-vous de moi maintenant, Seigneur; ne tirez point vengeance de mes péchés, et ne rappelez pas en votre mémoire mes fautes, ni celles de mes proches. C'est parce que nous avons violé vos préceptes que nous sommes abandonnés au pillage, à la captivité et à la mort, et que vous nous avez rendus la fable et le jouet de tous les peuples, témoins de notre dispersion... Traitez-moi donc, Seigneur, selon votre volonté; commandez que mon âme soit reçue en paix, car il m'est plus expédient de mourir que de vivre désormais ». Une sorte de découragement avait gagné le cœur de Tobie, l'existence lui semblait un fardeau. Or, en même temps, une prière à peu près semblable partait d'une autre âme profondément affligée; car ce monde n'est que le vaste empire de la douleur. Il y avait à Echatane, dans la Médie, une jeune fille juive nommée Sara; son père s'appelait Raguel. Elle avait déjà épousé sept hommes successivement. Tous étaient morts de suite, étouffés par le démon Asmodée, qui tient sous son empire les hommes abandonnés sans frein à de grossières convoitises.

Un jour, l'infortunée Sara reprochait quelque délit à l'une des servantes de son père. La servante répondit avec insolence et dureté: « Que nous ne voyions jamais de toi sur terre ni fils ni fille, bourreau de tes époux! Veux-tu donc me tuer aussi, comme tu as déjà tué sept maris? » Sara fut extrêmement sensible à ces injurieuses paroles: elle se retira dans sa chambre, où elle demeura trois jours et trois nuits sans manger et sans boire, afin de toucher Dieu par cette pénitence. Elle persévérait dans la prière, conjurant ainsi les malédictions prononcées contre elle et s'efforçant de détourner l'opprobre qui pesait sur ses mariages. Enfin, le troisième jour, elle acheva sa prière en ces mots: « Que votre nom soit béni, ô Dieu de nos pères, qui, après la colère, revenez à la miséricorde et pardonnez les fautes à ceux qui vous invoquent au temps de l'affliction! Ou bien j'étais indigne de ceux qui me furent donnés, ou peut-être ils n'étaient pas dignes de moi, parce que vous m'aviez réservée à un autre époux. Mais quiconque vous honore sait bien qu'après les épreuves de cette vie il sera couronné, qu'après la tribulation il sera délivré, et qu'après le châtiment il obtiendra miséricorde ». Le Dieu souverain entendit du haut de sa gloire les prières de Tobie et de Sara, et elles furent exaucées. L'ange Raphaël, dont le nom signifie médecin céleste, revêtit une forme humaine et vint guérir les deux affligés.

Tobie, qui avait invoqué le trépas, crut que Dieu allait effectivement le rappeler à lui ; c'est pourquoi il manda son fils, et, exprimant ses dernières volontés : « Mon fils », dit-il, « écoute mes paroles et place-les dans ton cœur comme une chose fondamentale. Lorsque Dieu aura reçu mon âme, ensevelis mon corps. Tu honoreras ta mère tous les jours de ta vie ; car tu dois songer aux grands et nombreux périls qu'elle a courus avant ta naissance. Ensevelis-la près de moi quand elle aura touché le terme de sa vie. Souviens-toi de Dieu tous les jours ; garde-toi de consentir jamais au péché et d'enfreindre les préceptes du Seigneur. Fais l'aumône du bien que tu possèdes ; ne détourne ton visage d'aucun pauvre ; car ainsi la face du Seigneur ne se détournera point de dessus toi. Sois donc charitable autant que tu le pourras ; si tu as beaucoup, donne abondamment ; si tu as peu, donne peu, mais avec bon cœur... ». Après avoir recommandé encore à son fils l'amour de la pureté, de la justice et de la sagesse, Tobie ajouta : « Je te préviens aussi, mon fils, qu'au temps de ta première enfance j'ai donné dix talents d'argent à Gabélus, de Ragès en Médie, et que j'en ai la reconnaissance entre les mains. Fais donc tes diligences pour le découvrir et recevoir cette somme d'argent, et lui rendre son obligation ». Et parce que c'était là toute la fortune que laissait Tobie, il dit encore : « Ne crains pas, mon fils ; il est vrai que nous sommes pauvres ; mais nous aurons de riches trésors si nous craignons Dieu, si nous évitons le mal et faisons le bien ».

Le jeune Tobie répondit à son père : « Tout ce que vous m'avez prescrit, je l'accomplirai ». Cependant il manifesta des craintes sur la possibilité de retrouver Gabélus et de faire seul le voyage de Ragès. « Va, cependant », reprit le père, « chercher quelqu'un de confiance qui t'accompagne pour un salaire donné ». Le fils sortit, et rencontra un jeune homme d'une physionomie heureuse et qui semblait attendre qu'on l'employât à quelque service. Ne pouvant soupçonner que ce fût un ange sous forme sensible, Tobie lui dit : « D'où es-tu, bon jeune homme ? » L'inconnu répondit : « Je suis un des enfants d'Israël ». — « Sais-tu », poursuivit Tobie, « le chemin qui conduit au pays des Mèdes ? » — « Je le sais, j'ai parcouru souvent ces routes ; j'ai demeuré chez Gabélus, notre frère, qui habite Ragès ». Tobie vint rapporter toutes ces choses à son père, qui ordonna qu'on fît venir l'étranger. Celui-ci, en entrant, souhaita longue joie au vieillard. « Quelle joie », répondit Tobie, « peut-il y avoir pour moi, qui m'assieds dans l'obscurité et qui ne vois pas la lumière du ciel ? » Le jeune homme répondit : « Aie bon courage ; bientôt Dieu te guérira ». Puis il promit de conduire à Ragès et d'en ramener Tobie ; le vieillard lui demanda de quelle tribu et de quelle famille il était. L'inconnu répondit : « Je suis Azarias, fils du grand Ananias ». L'ange avait sans doute pris la figure d'Azarias, et ce nom, qui signifie secours de Dieu, exprimait parfaitement la mission de l'envoyé céleste. Les préparatifs étant faits et les adieux échangés, les deux voyageurs se mirent en route. Ami et gardien fidèle, le chien suivit leurs pas.

Dès qu'ils furent partis, Anne se mit à pleurer en disant : « Tu nous ôtes le bâton de notre vieillesse. Plût à Dieu qu'on n'eût jamais possédé cet argent pour lequel tu l'envoies ! Dans notre pauvreté, nous pouvions nous croire riches en voyant notre fils ». — « Ne pleure pas », dit le vieillard, « notre enfant arrivera sain et sauf, et il nous reviendra en santé, et tes yeux le verront; car je crois qu'un bon ange du ciel l'accompagne et règle tout ce qui le regarde, et qu'ainsi il nous reviendra plein de joie ». Cette parole calma les alarmes de la mère qui cessa de pleurer et de se plaindre.

Cependant les voyageurs arrivèrent sur les bords du Tigre, où l'on passa la première nuit. Le jeune Tobie descendait au fleuve pour s'y baigner, lorsqu'un énorme poisson s'élança vers lui. Dans l'effroi, il demanda secours à son guide. Celui-ci, l'ayant rassuré, lui donna ordre de saisir le poisson, de le faire périr et d'en garder le cœur, le fiel et le foie, disant que ces viscères étaient des remèdes efficaces pour chasser le démon et guérir de la cécité. Tobie obéit. Le lendemain on continua la route, qui dura plusieurs jours. En entrant à Echatane, Tobie dit à son guide : « Où veux-tu que nous logions ? » Le guide répondit : « Il y a ici un homme du nom de Raguel, qui est un de tes proches et de ta tribu ; sa fille se nomme Sara, il n'a pas d'autres enfants. A cause de votre parenté tous ses biens l'appartiennent, et il te faut épouser sa fille ; demande-la donc à son père, et il te la donnera en mariage ». — « J'ai ouï dire », reprit Tobie, « qu'elle a successivement épousé sept maris, et qu'ils sont morts parce qu'un démon les a tués. Je crains donc qu'il ne m'arrive une semblable chose, et que, comme je suis fils unique, je n'attriste et ne mène au tombeau la vieillesse de mes parents ». Raphaël lui fit alors comprendre que ce malheur n'avait atteint que des hommes livrés à de grossiers penchants, et qu'on pouvait y échapper par la prière et les intentions pures.

Raphaël et Tobie entrèrent chez Raguel, qui les reçut avec joie, quoiqu'il ne les connût point encore. Pourtant, après avoir regardé Tobie, il dit à sa femme : « Que ce jeune homme ressemble à mon parent ! » Puis, s'adressant à ses hôtes : « D'où êtes-vous, nos jeunes frères ? » — « De la tribu de Nephtali, en captivité à Ninive » — « Connaissez-vous Tobie, mon parent ? » — « Nous le connaissons », répondirent-ils. Et, comme Raguel en disait beaucoup de bien, l'ange continua : « Tobie, dont tu parles, est le père de ce jeune homme ». Alors Raguel, se jetant dans ses bras, l'embrassa, répandit des larmes et dit : « Sois béni, mon enfant, car tu es le fils d'un grand homme de bien ». Et sa femme et Sara leur fille, émues de tendresse, se prirent à pleurer aussi ; il y a tant de charme dans les affections de famille, et tant de place pour les douces émotions dans le cœur des exilés !

Après quelques moments d'entretien, Raguel fit tuer un mouton et préparer un festin aux voyageurs. Et comme il les invitait à se mettre à table, Tobie lui dit : « Je ne veux ni manger ni boire aujourd'hui que vous ne consentiez à ma demande, en me promettant de me donner Sara, votre fille ». A ces mots, Raguel fut saisi de frayeur ; il songeait à la mort des sept maris et craignait pour son parent une fin aussi tragique ; dans sa perplexité, il gardait le silence. Mais, l'ange l'ayant rassuré sur les destinées de Tobie, il consentit au désir exprimé : « Sans doute », dit-il, « Dieu aura laissé monter jusqu'à lui mes prières et mes larmes ; et je crois qu'il a permis ce voyage afin que ma fille épousât quelqu'un de sa parenté, selon la loi de Moïse. Ainsi je te donnerai ma fille ». Et, prenant la main droite de Sara, il la mit dans la main droite de Tobie : « Que le Dieu d'Abraham », dit-il, « le Dieu d'Israël et le Dieu de Jacob soit avec vous, que lui-même vous unisse, et qu'en vous s'accomplisse sa bénédiction ». Puis on dressa le contrat de mariage, et l'on fit un festin en rendant grâces à Dieu.

Le soir venu, Sara se mit à pleurer, tremblant que la joie de ce jour ne fût suivie, le lendemain, d'une amère tristesse et d'un nouveau deuil; sa mère s'efforçait de la rassurer. Cependant les deux époux se retirèrent. Fidèle aux prescriptions de son guide, Tobie brûla dans la chambre nuptiale le cœur et le foie du poisson, qu'il avait conservés; puis il avertit Sara de leur commune obligation de conjurer tout péril par la prière. Lui-même il pria, invoquant Dieu avec pureté de cœur et confiance. De son côté, Sara disait : « Faites-nous miséricorde, Seigneur, faites-nous miséricorde; laissez-nous parvenir tous les deux en santé jusqu'à la vieillesse ».

Raguel était dans de grandes alarmes. Vers le point du jour, il dit à sa femme : « Envoie une de tes servantes pour voir si notre fils n'est point mort ». La femme envoya une de ses servantes, qui revint annoncer que Tobie était vivant. Dans leur pieuse reconnaissance, les parents s'écrièrent : « Nous vous bénissons, Seigneur Dieu d'Israël, parce qu'il n'est pas arrivé ce que nous redoutions; car vous nous avez fait miséricorde, et vous avez chassé l'ennemi qui nous poursuivait ».

Dans sa joie, Raguel fit préparer un grand festin où il appela ses voisins et ses amis. Il conjura Tobie de demeurer à Echatane durant quinze jours; il lui donna de suite la moitié de ses biens, déclarant par écrit qu'après sa mort l'autre moitié reviendrait encore à son gendre. Tobie songeait cependant à Gabélus : après avoir remercié Azarias de ses soins si heureux, il le pria d'aller lui-même à Ragès pour trouver Gabélus, lui rappeler sa dette et l'amener-aux noces : « Car tu sais », dit-il, « que mon père compte les jours; et, si je diffère un peu, son âme sera dans l'ennui. Tu vois aussi comment Raguel me presse, et que je ne puis résister à ses instances ». Azarias prit quatre serviteurs et deux chameaux, et s'achemina vers Ragès. Ayant trouvé Gabélus, il en reçut la somme exigible et lui rendit son obligation; puis il lui fit savoir les choses arrivées au jeune Tobie et l'amena aux noces. Ce fut une grande joie pour Gabélus, qui embrassa en pleurant le fils de son bienfaiteur, et couvrit de ses vœux les plus religieux et les plus tendres l'avenir de son jeune ami.

Pendant que les jours fixés s'écoulaient en fêtes à Echatane, ils s'allongeaient en chagrins et en angoisses à Ninive. Le vieux Tobie, voyant qu'il y avait du retard, disait : « Pourquoi ces délais, et qui peut retenir mon fils? Peut-être Gabélus est mort, et il n'y a personne pour rendre l'argent ». Il se laissait donc aller à une profonde tristesse, et Anne, sa femme, était dans le découragement : ils pleuraient ensemble.

Comme si Raguel eût soupçonné les frayeurs qui agitaient la famille de Ninive, il voulait l'informer par un message de l'état du jeune Tobie, qui, de la sorte, fût resté plus longtemps à Echatane. Mais, ne pouvant vaincre les résistances de son gendre, il lui remit Sara avec la moitié de ce qu'il possédait en serviteurs et en troupeaux, et avec une grande somme d'argent. Ensuite il dit : « Que le saint ange du Seigneur soit en votre route et vous protège; puissiez-vous trouver vos parents en bonne santé, et puissent mes yeux voir vos enfants avant que je meure ! » Raguel et sa femme embrassèrent leur fille, et ils la laissèrent aller, en l'avertissant d'honorer ses nouveaux parents, d'aimer son mari, de gouverner sa maison avec sagesse et de se conserver pure de tout reproche.

On se mit en route; on avait fait à peu près la moitié du chemin dans onze jours de marche. L'ange alors proposa au jeune Tobie de gagner de vitesse, pendant que Sara suivrait lentement avec ses serviteurs; puis il ajouta : « Prends le fiel du poisson, car il en sera besoin ». Et, plus tard, il dit encore : « Aussitôt entré à la maison, tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu lui rendras grâces. Puis, approche de ton père et l'embrasse; place alors sur ses yeux ce fiel de poisson que tu emportes. Sache que bientôt après les yeux de ton père s'ouvriront; il verra la lumière du ciel et se réjouira à ton aspect ».

On continuait la marche. Cependant Anne allait tous les jours s'asseoir près du chemin sur le haut d'une montagne, d'où le regard s'étendait sur un vaste horizon. Son œil cherchait le voyageur dans la direction de la Médie, lorsque enfin elle le découvrit de fort loin et le reconnut. Elle revint en hâte informer son mari de l'heureuse nouvelle. Le chien, qui avait suivi son jeune maître dans la route, prit les devants et courut porter aux deux vieillards les plus vives caresses : ce fut sa manière d'annoncer le joyeux retour. Tobie se lève, et, tout aveugle qu'il est, s'assure du chemin avec les pieds et essaie d'accourir; puis il donne la main à un serviteur et s'avance à la rencontre de son fils. Le fils arrive, rejoint ses parents, qui le serrent dans leurs bras en pleurant de joie. Tous ensemble adorent Dieu, qui a béni le voyage et favorisé le retour.

Touché d'un sentiment de piété filiale, le jeune Tobie plaça sur les yeux de son père le fiel du poisson. Après une demi-heure d'attente, une peau blanche se détacha de l'organe malade, et le vieillard recouvra la vue. Sa femme et tous ceux qui le connaissaient se joignirent à lui pour remercier Dieu d'un pareil bienfait. Sara ne put arriver qu'au bout de sept jours; elle amenait les serviteurs et les servantes; de nombreux troupeaux la suivaient; l'argent qu'elle avait reçu de son père était joint à la somme rendue par Gabélus. Le jeune Tobie raconta les diverses particularités de son voyage et les soins affectueux qu'Azarias lui avait prodigués.

Le vieux père emmena son fils à l'écart pour savoir quelle récompense il faudrait offrir au fidèle étranger; ils convinrent de lui offrir la moitié de leurs biens. À cette proposition, l'ange répondit en ramenant leur pensée et leur reconnaissance à Dieu, rémunérateur des bonnes œuvres : « Quand tu priais avec larmes », dit-il au père, « et que, pour ensevelir les morts, tu quittais ton repas; lorsque tu cachais les cadavres dans ta maison durant le jour, pour les enterrer la nuit, j'ai présenté ta prière au Seigneur. Parce que tu lui étais agréable, il a fallu que la tentation t'éprouvât. Aujourd'hui donc Dieu m'a envoyé pour te guérir et délivrer du démon Sara, femme de ton fils. Je suis l'ange Raphaël, l'un des sept qui nous tenons en la présence du Seigneur ». A ces mots, troublés, saisis de frayeur, Tobie et son fils tombent le visage contre terre. « Soyez en paix », dit l'ange, « ne craignez pas. Je retourne vers Celui qui m'a envoyé. Pour vous, bénissez Dieu et publiez toutes ses merveilles », et il disparut. Des choses à la fois si étonnantes et si douces remuèrent profondément le vieillard, et, comme si la vue qu'il venait de recouvrer eût été le symbole expressif d'une illumination intérieure, il jeta un long regard sur les temps à venir et annonça dans un cantique sublime le rétablissement de Jérusalem, figure de l'établissement de l'Église chrétienne.

Après avoir recouvré la vue, Tobie vécut encore de longues années, qu'il passa dans la crainte de Dieu et dans la joie paisible d'une conscience pure. Près de s'éteindre, le vieillard appela son fils et les sept petits-fils qu'il en avait reçus; il prédit la fin de la captivité, le retour des Juifs à Jérusalem et la prochaine destruction de Ninive, et il ajouta : « Maintenant donc, mes enfants, écoutez-moi; ne demeurez point ici; mais, le jour où vous aurez enseveli votre mère auprès de moi dans un même sépulcre, ne songez plus qu'à sortir de Ninive; car je vois que l'iniquité de cette ville la fera périr ». Effectivement, lorsque sa mère fut morte, le jeune Tobie quitta Ninive, emmenant Sara, ses fils et ses petits-fils, et retourna chez son beau-père, à Echatane. Raguel et sa femme vivaient encore, jouissant d'une santé parfaite. Tobie leur rendit tous les devoirs de la piété filiale et leur ferma les yeux. Lui-même s'endormit dans une honorable vieillesse et alla recueillir le fruit des vertus qu'il avait pratiquées sur terre. Sara expira saintement, entourée d'une nombreuse postérité.

On représente Tobie, le père : 1° recouvrant la vue de la main de son fils : 2° portant les corps de ses malheureux compatriotes et leur donnant la sépulture.

Quant au jeune Tobie, on le voit figurer : 1° portant à la main le fiel, le cœur et le foie du poisson, qui serviront à rendre la vue à son père ; 2° guidé par un ange, dans le voyage qu'il fit en Médie ; 3° brûlant le foie du poisson et priant avec Sara pour chasser le démon Asmodée.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — LE LIVRE DE TOBI.]

L'Église grecque comprend les deux Tobie et Sara dans le nombre des Justes de l'Ancien Testament qu'elle honore le 19 décembre. Les martyrologes latins n'en font aucune mémoire. Il n'y a pas apparence qu'on ait jamais levé de terre les corps des deux Tobie et de Sara pour les transporter dans les provinces de la chrétienté, et c'est sans aucune espèce de fondement que certains auteurs ont écrit qu'ils s'étaient trouvés à Rome dans le VIIe siècle, et qu'ils en avaient été transportés avec celui de Job par les soins de Bolliarius, roi des Lombards (656-652), pour être déposés à Pavie. Il n'y a qu'une chose hors de doute, c'est qu'on voit aux catacombes de Rome des représentations de Tobie le Jeune.

Nos bibles ordinaires contiennent le Livre de Tobie ; il vient immédiatement après ceux d'Esdras et contient quatorze chapitres. Il ne faut que le lire avec un peu d'attention, pour y remarquer tous les caractères de la vérité. La manière simple et naturelle dont les choses y sont racontées, les noms propres des personnes et des lieux, les circonstances du temps, la succession des rois d'Assyrie, le commencement et la fin de leur règne, le genre de leur mort, le détail d'une infinité de particularités qui se trouvent dans cette narration, sont des preuves bien sensibles que celui qui l'a composé n'était point un imposteur.

On a toutefois élevé des objections et contre son authenticité et contre sa canonicité ; mais on ne peut douter raisonnablement que, dès le temps de saint Augustin, le Livre de Tobie et les autres que nous appelons deutéro-canoniques, ne fussent reçus dans toute l'Église pour divinement inspirés, et qu'ils n'y eussent une autorité égale à celle qu'on y donnait aux livres qui avaient été placés dans le canon des Hébreux. Au moins est-il certain qu'il était dès lors reçu au nombre des livres canoniques dans les principales Églises du monde, comme dans celles d'Italie, des Gaules, d'Espagne, d'Afrique et d'Alexandrie. Ce qui suffisait au Concile de Carthage pour le déclarer canonique, suivant cette maxime de saint Augustin : « A l'égard des livres canoniques, il faut suivre l'autorité des Églises catholiques, qui sont en plus grand nombre, parmi lesquelles on compte assurément celles qui ont mérité d'être le siège des Apôtres et d'en recevoir des lettres. »

On croit communément que le Livre de Tobie a été écrit par les deux Tobie ; du moins ne peut-on douter qu'ils n'en aient laissé la matière et les mémoires. Tobie père y parle en première personne dans le grec, l'hébreu et le syriaque, depuis le premier chapitre jusqu'au quatrième. Dans le chapitre XII, nous lisons que l'ange Raphaël, avant de les quitter, leur ordonna d'écrire tout ce qui leur était arrivé. Car, si on lit dans la Vulgate : « Racontez toutes ces merveilles », il y a dans le grec et dans l'hébreu : « Écrivez dans un livre tout ce qui vous est arrivé ». Et, au chapitre XIII, il est dit dans les mêmes textes que Tobie l'Ancien écrivit le cantique d'actions de grâces qu'on lit au même endroit. Ce qui peut encore donner lieu de croire que les deux Tobie sont auteurs de ce livre, c'est qu'il a été écrit d'abord en chaldéen, ou en syriaque, qui était la langue du pays des Assyriens et des Mèdes, où ces saints hommes demeuraient.

Saint Jérôme, en ayant recouvré un exemplaire chaldéen, le traduisit en latin avec le secours d'un interprète. C'est cette traduction latine que nous suivons dans nos Bibles.

Le Livre de Tobie est très utile et très édifiant ; il contient plusieurs belles maximes de la plus pure et de la plus sublime morale, il contient deux excellents modèles de piété, de désintéressement, de patience et de chasteté. On y voit aussi une preuve éclatante de la providence de Dieu sur ceux qui lui sont fidèles, et du soin que les anges prennent des hommes. Il renferme l'histoire d'environ cent quarante années, depuis la quarante-sixième année du règne d'Ozias, d'où nous plaçons la naissance de Tobie le père, vers l'an 3229, jusqu'à la dix-huitième année du règne de Josias, qui fut celle de la mort du jeune Tobie, l'an du monde 3380.

Extrait des Femmes de la Bible, par Mgr Darbuy ; des Saints de l'Ancien Testament, par Bulliet ; et de l'Histoire des Auteurs anciens et ecclésiastiques, par Dom Cellier.

Événements marquants

  • Captivité à Ninive sous Salmanasar
  • Cécité de Tobie le père causée par des fientes d'hirondelles
  • Voyage du jeune Tobie en Médie guidé par l'ange Raphaël
  • Mariage de Tobie le jeune avec Sara après avoir chassé le démon Asmodée
  • Guérison de la vue de Tobie le père avec le fiel d'un poisson

Miracles

  • Guérison de la cécité par le fiel de poisson
  • Expulsion du démon Asmodée par la combustion du cœur et du foie du poisson

Citations

Ne crains pas, mon fils ; il est vrai que nous sommes pauvres ; mais nous aurons de riches trésors si nous craignons Dieu.

— Tobie le père

Date de fête

19 decembre

Époque

-6ᵉ siècle

Décès

VIIe ou VIe siècle avant J.-C. (naturelle)

Catégories

Invoqué(e) pour

guérison de la vue, protection des voyageurs, pureté du mariage

Autres formes du nom

  • Tobit (he)

Prénoms dérivés

Tobie

Famille

  • Anne (épouse de Tobie le père)
  • Tobie le Jeune (fils)
  • Sara (belle-fille)
  • Raguel (parent et beau-père)
  • Gabélus (parent et débiteur)