Bienheureux Philippe Berruyer

Archevêque de Bourges

Fête : 9 janvier 13ᵉ siècle • bienheureux

Résumé

Neveu de saint Guillaume de Bourges, Philippe Berruyer fut un prélat exemplaire du XIIIe siècle, successivement évêque d'Orléans puis archevêque de Bourges. Reconnu pour son humilité profonde et sa charité inépuisable envers les pauvres, il mena une vie de pénitence rigoureuse tout en administrant ses diocèses avec zèle. Il mourut en 1261 après avoir marqué son temps par ses prédications éloquentes et plusieurs miracles.

Biographie

LE B. PHILIPPE BERRUYER, ARCHEVÊQUE DE BOURGES

Vers la fin du XIIe siècle. — 1264. — Papes : Célestin III ; Urbain IV. — Rois de France : Philippe II, Auguste ; saint Louis.

Fais l'aumône de ton bien, et ne détourne ton visage d'aucun pauvre. Tob. 4, 7.

Philippe Berruyer, appelé saint par quelques auteurs, et bienheureux par d'autres, était neveu de saint Guillaume, archevêque de Bourges, dont nous parlerons au jour suivant. Il venait d'une ancienne noblesse du Nivernais, par son père ; sa mère était d'une maison non moins noble de la Touraine ; on peut dire de sa famille ce qu'on a dit de celle de saint Grégoire de Nazianze, de saint Basile et de quelques autres, qu'elles étaient composées de Saints.

Philippe, né à Tours, vers la fin du XIe siècle, de parents vertueux, ne dégénéra point de leur piété ; au contraire, il les surpassa bientôt par les rares qualités qui ennoblirent son âme et qui firent de lui le modèle des plus grands prélats de son siècle. Lorsqu'il était encore enfant, son père, au lit de mort, lui demanda à quelle profession et à quel état de vie il se sentait incliné ; il répondit qu'il laissait volontiers la profession des armes à ses frères aînés, pour se consacrer au service de Dieu dans la cléricature. Alors ce saint personnage, se sentant tout comblé de joie, lui donna sa bénédiction particulière et lui dit ces paroles prophétiques : « Dieu soit infiniment béni, mon cher enfant, de t'avoir inspiré une si sainte résolution ! Elle sera pour toi une source de grâces et de faveurs surnaturelles ; tu seras l'honneur de tes parents, la joie de tes proches et le plus grand ornement de ta famille, et j'espère qu'ayant servi Dieu dans les moindres offices avec innocence et fidélité, il te fera monter au rang des premiers prêtres de son Église ». Il bénit aussi Archambault et Gervais, ses deux autres fils, et leur prédit qu'en gardant inviolablement les commandements de Dieu et les préceptes de l'Évangile, ils attireraient sur leur postérité la bénédiction du ciel pour toute la suite des siècles. Mathée, leur mère, seconda aussi ces vœux ; car, après la mort de son mari, voyant le naturel de Philippe tout porté à la dévotion, elle l'offrit à Dieu, au pied des autels, pendant une messe qu'elle fit dire pour lui ; et pour cultiver son esprit par les sciences, elle l'envoya étudier à Paris. Ce fut en cette célèbre Université qu'il commença à faire paraître la beauté de son esprit et les riches semences de vertus que Dieu avait jetées dans son âme. La corruption des autres écoliers, grande en ce temps-là où il en abordait à Paris de toutes les nations de l'Europe, ne lui fut point contagieuse ; il y garda toujours une innocence, une pureté, une modestie et des mœurs admirables, présages assurés de sa sainteté future. Il s'y rendit fort habile non-seulement dans les humanités et la philosophie, mais aussi dans la théologie, et y acquit toutes les connaissances qui sont propres à un ecclésiastique.

Étant retourné à Tours, où son père s'était établi après son mariage, il y fut pourvu d'un canonicat à Saint-Gatien, la cathédrale ; comme ses vertus et sa grande érudition le plaçaient beaucoup au-dessus des autres chanoines, l'archevêque de Tours, Geoffroy de Ludes, personnage d'une éminente piété, le voulut avoir pour archidiacre. Philippe se comporta en ce ministère avec tant de zèle et de prudence, il y montra tant de capacité pour le gouvernement, que cet excellent prélat étant mort, on lui fit de grandes instances pour accepter l'archevêché. Philippe qui avait refusé un peu auparavant la dignité de chantre en l'église cathédrale du Mans, parce qu'il ne croyait pas qu'il lui fût permis d'être membre de deux corps et de posséder deux bénéfices, refusa avec la même constance cet archevêché, parce que son humilité lui persuadait qu'il n'en était pas capable. Je crois aussi qu'il fut porté à ce refus par l'exemple de son oncle saint Guillaume, que huit ans auparavant on n'avait pu décider à accepter l'archevêché de Bourges que par le commandement exprès du légat du Saint-Siège et de l'abbé de Cîteaux, ses supérieurs. Ainsi notre Bienheureux demeura encore plusieurs années dans son office d'archidiacre. Le désir ardent que Dieu lui inspira pour la conversion des pécheurs lui fit entreprendre la prédication de l'Évangile; comme il avait en même temps toutes les qualités d'un grand orateur et d'un homme vraiment apostolique, il réussit admirablement dans cette fonction, et obtint les plus heureux résultats dans tout le diocèse de Tours. La charité dont il était rempli coulait de son cœur en celui de ses auditeurs et elle leur donnait tant d'onction que ceux qui l'avaient entendu une fois devenaient comme affamés de sa parole; lorsqu'il prêchait plusieurs fois par jour, ils couraient pour l'entendre une seconde et une troisième fois: aussi, il était partout suivi d'une foule qui ne le quittait point que son dernier sermon du jour ne fût achevé. Dans la crainte que, prêchant aux autres et travaillant à leur salut, il ne devînt réprouvé, il commença à châtier son corps d'une manière très-sévère. Il prit secrètement un cilice, qu'il portait sous ses habits ecclésiastiques, et se retrancha tout ce qu'il put du sommeil et de la nourriture, jeûnant souvent et ne mangeant que ce qui lui était absolument nécessaire pour vivre. Il joignit aussi la miséricorde au jeûne, distribuant aux pauvres avec tant de profusion ce qu'il se refusait à lui-même, qu'il ne semblait pas en être le maître, mais seulement l'économe et le dispensateur.

Cependant Manassès II, ce bienheureux évêque d'Orléans dont la mémoire est encore en bénédiction, étant décédé l'an 1221, le clergé et le peuple de cette ville crurent ne pouvoir réparer une si grande perte qu'en choisissant notre saint archidiacre pour son successeur. Il est vrai que son refus de l'archevêché de Tours leur faisait appréhender qu'il n'eût aucun égard à leurs prières; mais, tous les chanoines ne laissèrent pas que de lui donner leurs suffrages; et, pour n'être pas frustrés de ce qu'ils souhaitaient, ils ordonnèrent une prière publique dans la ville, afin de demander le consentement d'un si saint ecclésiastique à Dieu, qui tient tous les cœurs des hommes entre ses mains. Leurs vœux ne furent pas inutiles: car le B. Philippe, se sentant comme forcé par les instances et les larmes des députés d'Orléans, donna enfin les mains à son élection et consentit à sa consécration, qui fut faite par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens.

La première chose que son histoire remarque de lui, après sa prise de possession, est une action généreuse de cette justice qu'on appelle vindicative: il obtint du roi le châtiment exemplaire de certains juges téméraires qui, au mépris de l'Église et par un sacrilège détestable, avaient fait mourir quelques ecclésiastiques d'une mort honteuse et cruelle; et il ne se fit pas moins aimer de tout le monde par cet acte d'équité que par la délivrance

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de tous les prisonniers qui se fit, selon la coutume, à son entrée solennelle dans Orléans. Il demeura quatorze ans évêque de ce siège : il jeta de tous côtés des rayons si éclatants de sainteté, que l'archevêché de Bourges étant devenu vacant par le décès de Simon de Soliac, et les chanoines de la cathédrale n'ayant pu, pendant trois ans, s'accorder sur le choix d'un successeur, le pape Grégoire IX, à qui ce long retard donnait lieu d'y pourvoir par lui-même, le nomma pour remplir cette place : ce qu'il fit avec un grand témoignage d'estime pour son mérite et sa vertu. Comme la mémoire de saint Guillaume, son oncle, y était toute récente, qu'on avait encore devant les yeux les exemples admirables d'humilité, de patience, de mortification, de dévotion, de prudence, de zèle, de générosité épiscopale, de miséricorde pour les pauvres et de charité pour tous ses diocésains, dont les dix années de sa prélature avaient été remplies, et qu'on voyait même tous les jours de grands prodiges qui se faisaient par son intercession, on apprit, avec beaucoup de joie, le choix que Sa Sainteté avait fait de ce bienheureux neveu pour être un de ses successeurs. Il ne put lui-même, quelque aversion qu'il eût des honneurs, résister au commandement du vicaire de Jésus-Christ, et il fut contraint, malgré tous les sentiments de son humilité, de quitter la chaire pontificale d'Orléans, qui fut remplie par Philippe de Jouy, pour monter sur le trône patriarcal de Bourges. Cette nouvelle dignité, qui l'élevait au-dessus des évêques et des archevêques, ne lui enflait point le cœur et ne lui donna point des sentiments d'orgueil et de vanité : il la regardait seulement comme une nouvelle obligation de s'humilier devant Dieu, de crucifier sa chair, de monter de vertu en vertu et de travailler sans relâche au salut de ceux que la divine providence avait commis à sa charge. Après avoir si saintement réglé sa maison, que le vice en était entièrement banni, et qu'on voyait reluire en tous ceux qui la composaient le véritable esprit de la piété chrétienne, et après s'être fait lui-même une hostie vivante par les pratiques les plus rudes de la pénitence et de la mortification, il s'appliqua avec une ferveur incroyable au bon règlement de son diocèse.

Sa première sollicitude fut d'avoir sous lui des ministres et des officiers qui coopérassent fidèlement à son zèle ; c'est pourquoi il eut soin de remplir les chapitres de chanoines vertueux, les cures de prêtres savants et de vie irréprochable, et les tribunaux, tant ecclésiastiques que laïques, qui dépendaient de lui, de juges intègres et justes qui n'eussent que l'honneur de Dieu et la justice devant les yeux ; s'il s'en trouvait quelques-uns qui manquassent à leur devoir, et s'il se rencontrait surtout des prêtres qui violassent le vœu de chasteté, que les plus anciens Canons ont attaché à la sainteté de leur ordination, il les privait de leurs bénéfices, ne voulant pas que les choses saintes fussent administrées par d'autres que par des saints ; mais il leur donnait de quoi vivre, afin qu'ils ne fussent pas obligés de mendier : ce qui ne peut être qu'à la honte et au mépris de l'Église. Dans ce même désir de procurer le bien spirituel de son diocèse, il y attirait le plus de gens savants et zélés qu'il lui était possible, et c'est dans cet esprit que, par les libéralités de Blanche, comtesse de Joigny et dame de Vierzon, il établit à Bourges le couvent des Dominicains, afin d'avoir en leur personne une compagnie de soldats de Jésus-Christ toujours prête à combattre le vice et à faire partout la guerre au démon. Il ne se reposait pas néanmoins tellement sur ses ouvriers évangéliques, qu'il ne fît lui-même la visite de son diocèse, et qu'il n'allât de village en village pour chercher la brebis égarée de son troupeau. Comme il était le prédicateur le plus éloquent de son siècle, et qu'il distribuait de tous côtés le pain de la parole de Dieu, on ne peut croire jusqu'à quel point

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il se concilia l'amour de ses ouailles ni quel bien il fit dans tout le Berry. Après ses sermons, il était environné d'une multitude de peuple : les uns s'efforçaient de baiser le bord de sa robe ; ceux-ci lui présentaient leurs enfants pour être bénis de sa main ; et ceux-là, n'en pouvant approcher, lui donnaient tout haut de grandes louanges et se proclamaient bienheureux d'avoir un pasteur d'un mérite si extraordinaire. Il y en avait même qui raclaient les planches où ses pieds avaient posé pendant sa prédication, et conservaient ces raclures comme des reliques très-précieuses. Ce grand homme, dont l'humilité semblait encore surpasser le zèle et la ferveur, ne pouvait souffrir ces honneurs et les rejetait le plus qu'il lui était possible ; mais il montrait, en les rejetant, qu'il en était véritablement digne, parce qu'il rapportait à Dieu seul tout le bon succès qu'il obtenait en faveur de son peuple.

Quoique sa principale étude fût de procurer le salut des âmes, il ne laissa pas néanmoins d'avoir aussi un très-grand soin du soulagement des corps et de pourvoir les pauvres et les affligés de ce qui leur était nécessaire pour leur subsistance. Ses maisons épiscopales étaient des aumôneries toujours ouvertes, et quoique les revenus de son évêché ne fussent pas fort considérables, il ne voulait pas pour cela qu'aucun pauvre en fût éconduit, parce qu'il est écrit : « Fais l'aumône de ton bien, et ne détourne ton visage d'aucun pauvre ». Son intendant, homme sage, selon le monde, avait bien de la peine à souffrir ses libéralités, et lui en faisait quelquefois des reproches, lui disant que son revenu n'était pas assez considérable pour y suffire ; mais le bienheureux le ramenait par de douces paroles, lui disant : « Ne savez-vous pas, mon fils, que Dieu ordonne à celui qui a deux tuniques d'en donner une à ceux qui n'en ont point, et à celui qui a du pain et d'autres aliments, d'en donner une partie à ceux qui sont dans la nécessité ? Ainsi ne vous attristez pas, mais exécutez avec joie ce que je vous commande. Je veux absolument qu'on fasse tous les jours l'aumône générale dans ma maison de Bourges, et qu'on la fasse trois fois la semaine dans toutes mes maisons de campagne ; et nulle considération ne me fera changer cet ordre ». Dans une grande famine dont la province du Berry fut affligée, comme il était l'unique asile des affamés, il leur faisait distribuer par jour jusqu'à quatorze setiers de blé. Cette profusion déplut extrêmement à ce même économe qui, s'en plaignant au saint archevêque, lui dit que sa prodigalité allait le mettre lui-même avec toute sa famille dans l'indigence, et qu'il n'y aurait bientôt plus de blé pour les nourrir. Mais le bienheureux, animé d'un saint zèle, lui répondit : « Ah ! misérable, que serait-ce si c'était ton bien que l'on donnât aux pauvres, puisque tu ne peux souffrir qu'on leur donne celui qui ne t'appartient pas ? Est-ce que ton œil est méchant, parce qu'en imitant mon maître je désire devenir bon ? Sache que tes murmures ne me feront point changer de conduite, et qu'au lieu de diminuer mes aumônes, je les augmenterai encore : je veux donc que désormais elles ne soient plus bornées, mais qu'à Bourges et dans mes métairies on donne un pain à tous ceux qui se présenteront. Que si mes revenus ne sont pas suffisants pour ces charités, je vendrai mon patrimoine, et je trouverai par ce moyen de quoi y subvenir ». Ô prélat incomparable et digne d'une gloire immortelle ! Qui peut douter qu'ayant ainsi distribué ses biens aux pauvres, il n'ait mérité, selon la parole du Prophète, que sa justice demeure dans tous les siècles des siècles ?

Voici encore d'autres actions héroïques de cette même miséricorde. Un jour, visitant en hiver son diocèse, il rencontra en pleine campagne un pauvre demi nu et tout transi de froid, qui lui demanda l'aumône ; ses entrailles

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furent émues de compassion, et il songea de quelle manière il pouvait soulager une si grande misère : il n'avait avec lui qu'un archiprêtre et un valet de chambre; il lui était donc difficile de donner à l'heure même à cet affligé de quoi se couvrir et se garantir de la rigueur de la saison ; néanmoins, sa charité, plus industrieuse que toute la prudence humaine, lui inspira de faire une chose bien extraordinaire et qui doit ravir tous les lecteurs d'admiration. Ayant laissé le pauvre avec l'archiprêtre, et s'étant retiré dans un lieu secret avec son valet de chambre, il se dépouilla de ses habits de dessous et les lui apporta pour l'en revêtir. Le pauvre fut ravi d'une aumône aussi considérable, et ayant remercié son bienfaiteur, il se retira : mais le Saint le fut encore davantage d'avoir revêtu Jésus-Christ en la personne de l'un de ses membres. Peu de temps après, il se présenta à lui un autre pauvre encore plus souffrant que le premier, et à qui la violence du froid faisait grincer les dents d'une manière déplorable. Que fera le saint archevêque en cette nécessité, lui qui, ayant donné sa tunique de dessous, n'avait plus que ses habits ecclésiastiques nécessaires pour se couvrir ? Il ne laissa pas, malgré cela, cet homme transi sans assistance; mais se tournant vers son valet de chambre, il le pria de faire pour ce pauvre ce que lui-même avait fait pour le premier, l'assurant qu'aussitôt qu'ils seraient rentrés au logis, il lui paierait au double la tunique qu'il aurait donnée. Le valet de chambre eut la gloire d'imiter la ferveur de son maître. Ainsi les deux pauvres furent secourus, et notre Saint eut la consolation de n'avoir pas laissé des personnes rachetées du sang de Jésus-Christ, dans le danger de perdre la vie par la rigueur du froid qui les tourmentait. Ces actions héroïques se passèrent auprès de Vierzon, dans le Berry. Une autre fois un homme de condition ayant perdu tous ses biens et étant devenu extrêmement pauvre, il lui donna une grande somme de deniers pour le retirer de la misère et pour rétablir sa fortune : cela montra que sa charité était prudente et qu'elle savait proportionner ses distributions, non-seulement au besoin, mais aussi à la qualité des personnes.

Il voulait que son palais et la chambre de son audience fussent ouverts à tout le monde, et que les pauvres eussent autant de liberté d'y entrer et de lui représenter leurs nécessités, que les plus nobles et les plus riches. Quelquefois même, il se montrait plus facile aux premiers qu'aux derniers, afin qu'ils n'eussent point de honte de l'aborder et qu'ils lui déclarassent plus librement leurs peines et l'oppression qu'ils souffraient de la part des grands. Un jour, le seigneur de Châteauroux l'étant venu trouver pour des affaires importantes dont il demandait une prompte expédition, notre Saint, ayant vu entrer dans l'antichambre une vieille paysanne qui était très-pauvrement vêtue, toute couverte de boue et paraissait extrêmement lasse, quitta aussitôt ce seigneur pour l'écouter et lui donner la satisfaction qu'elle demandait; il revint ensuite à lui et le pria de l'excuser s'il l'avait laissé pour cette paysanne; elle venait d'arriver à pied de son village et elle était obligée d'y retourner le même jour, à pied, tandis que lui, étant bien monté avec tous ses gens, était venu fort commodément et s'en retournerait aussi en très peu de temps et sans nulle incommodité. Quand il faisait ses visites dans les hameaux, il ne manquait pas de prendre la liste des pauvres et des malades qui y étaient, et les allait voir dans leurs chaumières. Après les avoir exhortés à bien vivre et leur avoir donné la consolation spirituelle, il leur faisait une aumône considérable. Souvent même il écoutait leurs confessions avec une patience invincible, afin de suppléer au défaut de leurs confessions précédentes, et de les disposer à une heureuse mort.

Si le bienheureux Philippe avait tant de charité et de miséricorde pour les autres, on peut dire qu'il n'avait que de la sévérité et de la rigueur pour lui-même. Il ne se contentait pas des jeûnes commandés par l'Église, il jeûnait encore quarante jours avant Noël avec la même sévérité qu'en Carême. Les vendredis, les veilles des fêtes de Notre-Dame et onze jours avant la Pentecôte, il ne mangeait que le soir, et faisait une rigoureuse abstinence au pain et à l'eau. Il se confessait tous les soirs après Complies avec une si grande abondance de larmes, qu'il semblait coupable de plusieurs grands crimes, quoique sa vie fût très-pure et très-innocente. Son lit était si dur qu'il était plutôt propre à le tourmenter qu'à lui donner du repos, et il s'y couchait tout vêtu, sans se dépouiller même de ses habits de dessous : ce qui seul était capable d'empêcher son sommeil. Il se levait toujours au milieu de la nuit, et après s'être frappé plusieurs fois la poitrine et avoir ensanglanté son corps par une cruelle discipline, il faisait cent génuflexions pour adorer la grandeur et la souveraineté de Dieu ; puis se mettant le visage contre terre, il priait avec grande instance pour l'Église, pour son diocèse, pour la victoire sur ses passions et pour sa propre perfection. Son cilice était si rude, qu'il en était quelquefois piqué jusqu'au sang ; mais il en demandait toujours de plus grossiers et de plus piquants, et lorsque son valet de chambre lui en présentait un neuf, il le baisait avec beaucoup d'affection en disant ces paroles : « Si mon Seigneur Jésus-Christ a bien souffert pour moi le supplice de la croix, n'est-il pas juste que je prenne ce cilice pour son amour, et que j'afflige mon corps par cette mortification pour me rendre plus agréable à sa divine Majesté ? » Cependant, comme une chute de cheval lui disloqua les membres et le rendit valétudinaire et sujet à de grandes infirmités, le pape Innocent IV, qui ne voulait pas voir l'Église si tôt privée du secours d'un si grand prélat, modéra ses austérités, lui commandant de manger de la viande et de coucher sur un matelas : ce qu'il fut obligé de faire, sans néanmoins se coucher autrement que vêtu.

Bien que la sainteté de notre Bienheureux se fît connaître par des actions si éminentes de zèle, de charité et de pénitence, Dieu voulut néanmoins la manifester encore davantage par les miracles et par les guérisons surnaturelles qu'il lui ordonna d'opérer. Au prieuré de Blète, de l'Ordre de Saint-Augustin, il guérit, par sa bénédiction, le prieur, qui était tombé en apoplexie et avait perdu l'usage de tous ses sens. Au monastère de Celle, le serviteur de l'abbé était tombé dans une maladie si étrange que le visage lui étant enflé, il n'y paraissait plus aucune forme humaine ; le saint évêque le remit en santé par son seul attouchement. Il délivra, par sa prière, un de ses archiprêtres qui était prêt d'être submergé avec son bateau sur la Gironde. Il mérita aussi le retour d'un apostat qui était sorti par inconstance de l'abbaye de Pierres. Comme on était en peine pour savoir en quel endroit d'une église reposait le corps sacré de saint Sévère, il en obtint la connaissance par une petite pierre qui tomba du toit de cette église et marqua le lieu où il fallait fouiller. Il leva ensuite ce riche trésor et le plaça avec beaucoup de solennité en un lieu plus honorable ; il fit de même pour plusieurs autres saints corps dans la visite de son diocèse, honorant ainsi sur la terre ceux dont il espérait bientôt être le compagnon dans le ciel.

Il ne se contenta pas de s'acquitter des devoirs d'un vigilant évêque, il voulut aussi remplir ceux de primat et d'archevêque, et en cette qualité, il visita les archevêchés sujets à sa primatie et les évêchés sujets à sa métropole. On le reçut partout, non pas comme un grand seigneur, mais comme un saint, et en effet, il ne marchait pas avec l'éclat et la pompe qui accom-

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pagnaient trop souvent les princes de l’Église, mais dans la modestie et l’humilité qui est convenable aux disciples de Jésus-Christ et aux successeurs des Apôtres. Ses habits, ses paroles, ses gestes, sa manière de voyager, tout en lui respirait l’humilité : ce qui n’empêchait pas qu’on ne vînt de tous côtés au-devant de lui, qu’on ne lui baisât humblement les pieds, qu’on ne le conduisît en triomphe dans les villes, et qu’on ne lui fît tous les honneurs que les plus ambitieux peuvent souhaiter. ÉTant dans le diocèse de Bordeaux, où l’on se plaignait que tous les biens de la terre périssaient par la sécheresse qu’on y souffrait depuis longtemps, il fit sa prière à Dieu et en obtint une pluie abondante qui remit les grains et les fruits en bon état. Dans celui d’Albi, il apprit la nouvelle d’un grand incendie qui était arrivé à Bourges; c’était en 1252; cela l’obligea d’y retourner au plus tôt, et alors, comme s’il n’eût rien fait auparavant, il s’appliqua plus que jamais à nourrir les pauvres, à protéger les veuves, à défendre les pupilles et les orphelins, à visiter les prisonniers, à consoler les malades, et même, comme il l’avait appris de saint Guillaume, son oncle, à assister aux convois des défunts. Il arrangea aussi un grand différend qui avait éclaté entre le Chapitre de sa cathédrale et le bailli royal de Bourges, et les réconcilia parfaitement ensemble. Enfin, après avoir embrassé, avec une affection toute paternelle, chacun de ses chanoines en particulier, et leur avoir recommandé de sanctifier leur ministère par une vie digne des saints autels dont ils avaient l’honneur d’approcher, sachant que le temps de sa mort n’était pas éloigné, il se retira à Toury, une de ses maisons de campagne, pour se disposer avec plus de tranquillité à une heure importante et dont dépend l’éternité. Ses grandes faiblesses ne l’empêchaient pas d’aller tous les jours à sa chapelle pour célébrer le saint sacrifice de la messe ou du moins pour communier; il le faisait avec une joie, une ferveur et une avidité admirables. Le dimanche avant son décès, qui arriva un vendredi, ayant récité tout haut le Symbole au pied de l’autel, et ayant reçu avec une nouvelle dévotion le sacrement auguste de l’Eucharistie, il dit à Notre-Seigneur, dans une sainte confiance : « Mon Seigneur, je remets entre vos mains et à votre garde, le peuple que vous m’avez confié ». Ensuite, on le mit au lit où il eut à souffrir des douleurs fort aiguës; mais, bien loin de s’en impatienter, il levait souvent les yeux et les mains vers le ciel, et disait à Dieu : « Seigneur, je vous remercie du châtiment que vous m’envoyez. Punissez-moi autant qu’il vous plaira, parce que j’ai mérité tous ces fléaux de votre justice ». Puis il ajoutait ces paroles de saint Augustin : « Ô bon Jésus, brûlez, coupez ici-bas, afin de me pardonner dans l’éternité ! » Il fit dresser dans sa chambre un autel où on lui disait tous les jours la messe, et où l’on récitait à voix haute, dans les temps ordonnés par l’Église, toutes les heures canoniales; il s’y rendait aussi attentif que la violence de sa maladie pouvait le lui permettre. Le vendredi, lorsqu’on lui apporta le corps de Notre-Seigneur pour le recevoir en Viatique, il l’adora avec un profond respect, et lui adressa ces paroles : « Ô très-doux et très-aimable Jésus, combien grande est la douceur d’une âme qui se voit appelée au festin de l’Éternité, où elle n’a point d’autre aliment que vous-même qui êtes son souverain bien, et celui qu’elle désire au-dessus de toutes les choses du monde ! Je crois fermement que je vous possède dans ce Sacrement, et je veux mourir dans cette foi comme j’y ai vécu; mais ne vous voyant pas à découvert, je désire avec une ardeur incroyable de vous aller contempler dans le ciel : car, pour vous ouvrir tout le fond de mon cœur, il n’y a que vous seul qui puissiez me consoler et me donner un véritable repos : toutes les créatures ne me sont rien : vous êtes tout mon trésor, vous êtes tout mon bonheur, et je ne puis avoir de joie et de contentement que dans l'heureuse possession de votre divinité et de votre humanité ». Après ces paroles de feu, il communia et aussitôt après rendit son esprit à Celui qui était tout l'objet de ses désirs. Ce fut le 9 janvier 1261. Le lendemain, il apparut à un religieux de Cîteaux, qui ne savait point son décès, et lui fit connaître son bonheur. Son corps fut enterré au milieu du chœur de sa cathédrale, avec une épitaphe qui rendait témoignage de ses vertus et de ses miracles. Il en fit encore après sa mort; car il guérit une religieuse d'une goutte fort douloureuse qui la rendait percluse d'un bras, et il ressuscita aussi un enfant qui s'était noyé dans une cuve d'eau.

On ne l'invoque point publiquement ni à Bourges, ni à Orléans, ni à Tours qui a été le lieu de sa naissance; néanmoins, sa mémoire est fort célèbre et en grande bénédiction en tous ces lieux. On l'honorait autrefois à la Sainte-Chapelle de Paris, dont il avait consacré l'église d'en bas en l'honneur de la sainte Vierge, en l'année 1248.

Sa vie a été écrite, avec celles des autres archevêques du Berry, par un moine de Saint-Benoît, du monastère de Saint-Sulpice du faubourg de Bourges. Elle est rapportée par de La Saussaye, dans ses Annales d'Orléans et par le Père Labbe, dans le second tome de sa Nouvelle Bibliothèque. Nous avons aussi un manuscrit de sa noblesse, rapporté par Guy Coquille dans l'Histoire du Nivernais, qui est un acte de Mabault, comtesse de Havers. Elle appelle saint Guillaume Berruyer son oncle maternel, d'où il suit que notre Bienheureux était son cousin germain. Par ce même acte, elle lègue à l'église de Bourges douze livres de rente annuelle, pour faire briller perpétuellement une lampe devant le sépulcre du même saint Guillaume. — Cette vie est du Père Giry.

Événements marquants

  • Naissance à Tours vers la fin du XIIe siècle
  • Études à l'Université de Paris
  • Archidiacre de Tours sous Geoffroy de Ludes
  • Élection comme évêque d'Orléans en 1221
  • Nomination à l'archevêché de Bourges par Grégoire IX en 1235
  • Consécration de l'église basse de la Sainte-Chapelle de Paris en 1248
  • Mort à Toury le 9 janvier 1261

Miracles

  • Guérison du prieur de Blète d'une apoplexie
  • Guérison par attouchement du serviteur de l'abbé de Celle
  • Sauvetage d'un archiprêtre de la noyade sur la Gironde
  • Découverte du corps de saint Sévère par une pierre tombée du toit
  • Obtention d'une pluie abondante en Guyenne par la prière
  • Ressuscitation d'un enfant noyé après sa mort

Citations

Fais l'aumône de ton bien, et ne détourne ton visage d'aucun pauvre.

— Tobie 4, 7 (cité par le sujet)

Ô bon Jésus, brûlez, coupez ici-bas, afin de me pardonner dans l'éternité !

— Saint Augustin (cité par le sujet sur son lit de mort)

Date de fête

9 janvier

Époque

13ᵉ siècle

Décès

9 janvier 1261 (naturelle)

Invoqué(e) pour

pauvres, prisonniers, malades

Autres formes du nom

  • B. Philippe Berruyer (fr)

Prénoms dérivés

Philippe

Famille

  • Saint Guillaume (oncle)
  • Mathée (mère)
  • Archambault (frère)
  • Gervais (frère)
  • Mabault (cousine germaine)