Les Martyrs de la Commune de Paris

Martyrs

Fête : 24 mai 19ᵉ siècle • saint

Résumé

Durant la Commune de Paris en mai 1871, de nombreux prêtres, religieux et laïcs furent arrêtés comme otages et exécutés en haine de la foi. Parmi eux figurent Mgr Darboy, les Dominicains d'Arcueil et les Pères de Picpus, massacrés lors de fusillades sanglantes à la Roquette, avenue d'Italie et rue Haxo. Leur sacrifice témoigne de la persécution religieuse sous l'insurrection parisienne.

Biographie

LES MARTYRS DE LA COMMUNE, À PARIS

24, 25 et 26 mai 1871. — Pape : Pie IX.

Le 18 mars 1871, après une guerre cruelle qui avait dévasté les plus belles contrées du sol français, une insurrection livra Paris à une horde de sauvages qui, oubliant toutes les douleurs de la patrie pour ne songer qu'au triomphe de leurs passions, ou plutôt voulant faire de ces douleurs mêmes l'instrument de leur exaltation grossière, entendaient proclamer l'indépendance non-seulement administrative, mais politique de toutes les communes. Mais leurs véritables mobiles étaient le pillage, l'incendie et l'assassinat. La Commune demandait des victimes, Dieu se réserva de les choisir.

Nous diviserons en trois groupes les martyrs de la Commune : 1° Les martyrs d'Arcueil ; 2° les martyrs de Picpus ; 3° les martyrs de la Roquette. Avant d'entrer dans le récit de ce drame sanglant, nous donnerons quelques mots sur chacun d'eux.

## Martyrs d'Arcueil

Le R. P. Captier, François-Eugène, en religion frère Louis-Raphaël, naquit à Tarare (Rhône), d'une des familles les plus honorables du pays. Après avoir fait ses études à Oullins, il alla passer quelque temps à Paris au séminaire de Saint-Sulpice. De retour à Oullins, il conçut avec quelques amis l'idée du Tiers Ordre Enseignant de Saint-Dominique. Le 10 octobre 1852, le P. Lacordaire, qui poursuivait alors en France la restauration de l'Ordre de Saint-Dominique, ouvrit le premier noviciat du Tiers Ordre Enseignant. Après un an d'un noviciat laborieux et austère, présidé par le P. Lacordaire lui-même, les Dominicains-Enseignants prirent possession de l'École d'Oullins et prononcèrent leurs vœux. Le P. Captier reçut en partage les fonctions de procureur et de professeur de philosophie. Au commencement de 1856, le P. Lacordaire le fit ordonner prêtre, et lui confia la double charge de maître des novices et de censeur de l'École de Sorèze. Aux vacances de 1857, il le renvoya à Oullins en qualité de Prieur. Il avait alors vingt-huit ans. Le P. Captier révéla alors les trésors dont son cœur était rempli. Jusque-là on ne connaissait de lui que les qualités viriles et austères qui font le religieux modèle et le rude chrétien ; bientôt on découvrit qu'il possédait aussi les inépuisables tendresses de la paternité spirituelle, et toutes les qualités, tous les talents qui sont utiles pour travailler avec fruit à l'éducation de la jeunesse. Son activité renouvelait tout, son intelligence suffisait à tout, son cœur animait tout d'un souffle ardemment et vigoureusement religieux. En 1863, à la fin de l'hiver, sa santé s'altérant visiblement, il dut résigner sa charge pour prendre un repos nécessaire, mais qui fut aussi fécond en œuvres que l'avait été son travail. Au bout de quelques mois, sentant ses forces restaurées, il travailla avec persévérance, malgré la persécution dont il fut l'objet de la part du gouvernement impérial, à la fondation de l’École Albert-le-Grand. En 1868, il fut chargé par le choix unanime de ses frères de représenter sa famille religieuse au chapitre général de Rome, où le Tiers Ordre Enseignant fut définitivement incorporé à l’Ordre des Frères Prêcheurs. On a du P. Captier, outre des manuscrits précieux et des lettres nombreuses, une série de discours dont voici les titres : 1° Des sciences positives ; 2° De l’école libre et de ses rapports avec les familles ; 3° Le collège chrétien devant la société moderne ; 4° Quelques pensées sur l’éducation nationale ; 5° Matérialisme et spiritualisme ; 6° De la haute éducation et de l’esprit de famille ; 7° La réforme sociale par l’enseignement ; et 8° Discours sur la liberté de l’enseignement supérieur.

Le R. P. Bourard, Louis-Ferdinand, en religion Frère Thomas, né à Paris. C’était un des religieux les plus anciens et les plus distingués de son Ordre. Il était reçu avocat quand, en 1841, il entra dans la famille de Saint-Dominique avec les premiers compagnons du P. Lacordaire. Obligé par un motif de santé de suspendre son noviciat commencé à la Quercia, près Viterbe, il le reprit l'année suivante sous les cloîtres de Bosco, illustrés par le souvenir de saint Pie V. À la suite du rénovateur de l’Ordre de Saint-Dominique, il revint bientôt en France et commença le cours de ses prédications, quelquefois interrompu par les fonctions de l’enseignement théologique. Envoyé en Corse vers 1857, il y avait bâti le couvent de Corbara. Dans l’École d’Arcueil, il portait le titre et exerçait les fonctions d’aumônier. C’était pour tous un consolateur et un père, sur les lèvres duquel on ne trouva jamais que des paroles empreintes d’une charité véritable et d’une charmante gaîté.

Le R. P. Cotrault, Joseph, en religion Frère Henri, était procureur de l’École d’Arcueil. Né à Saint-Amand (Cher), il avait fait ses premières études au petit séminaire de Bourges, où il eut pour maîtres les Dominicains-Enseignants. Il entra dans leur Ordre aussitôt qu’il lui fut donné de connaître la volonté de Dieu, et ne cessa, dès le premier jour, de progresser en science, en piété et en dévouement à l’œuvre commune. Surveillant d’abord, puis professeur, il sut gagner le cœur de ses élèves : rien n’est touchant comme le souvenir qu’ils lui ont conservé. Plus tard, lorsqu’on vit se développer en lui d’une manière inattendue ces qualités de prudence et de sagesse pratique qui furent le caractère dominant de sa vie, on lui confia la difficile mission d’administrer le temporel d’Arcueil.

Le R. P. Delhorme, Eugène, en religion Frère Constant, l’un des religieux les plus anciens et les plus méritants du Tiers Ordre Enseignant de Saint-Dominique. Il était né à Lyon en 1832, et poursuivait le cours de ses études ecclésiastiques, quand il s’attacha à l’œuvre récemment fondée par le P. Lacordaire qu’il suivit à Sorèze en 1854. Le P. Delhorme, esprit exact et cultivé, avait de grandes qualités comme professeur, et de plus grandes encore comme éducateur de la jeunesse.

Le R. P. Chataigneret, Gabriel, en religion Pie-Marie, était né à Firming (Loire). Entré dans l’Ordre depuis peu d’années, il n’était encore que sous-diacre : il cachait sous des formes quelquefois un peu brusques un caractère plein de noblesse et de générosité.

Voici maintenant les noms des sept serviteurs laïques, attachés à l’école, qui partagèrent la prison et le martyre des religieux d’Arcueil : Gauquelin, Louis, officier marinier, né à Cherbourg (Manche), marié, sous-économe de l’école, âgé de trente-huit ans ; — Voland, François, né à Orgelet (Doubs), célibataire, maître auxiliaire, âgé de quarante ans ; — Gros, Aimé, né à la Côte-Saint-André (Isère), célibataire, serviteur de l’école, âgé de trente-cinq ans ; — Marce, Antoine, né à Amblaise (Drôme), marié, serviteur de l'école, âgé de quarante ans ; — Cathala, Théodore, né à Rouvenac (Aude), marié, tailleur employé à l'école, âgé de quarante ans ; — Dintruq, François, né dans le Jura, célibataire, serviteur de l'école, âgé de quarante ans ; — Chemical, Joseph, né à Ville-en-Sala (Haute-Savoie), célibataire, âgé de cinquante ans.

Au moment où éclata la guerre civile à Paris, les Dominicains d'Arcueil, qui avaient fait de leur École une ambulance durant le siège de la capitale, continuèrent leurs fonctions d'ambulanciers. Rivalisant tous de zèle, ils parcouraient les champs de bataille pour recueillir les blessés et donner la sépulture aux morts. Dans les premiers temps, ces efforts d'abnégation furent respectés par les révolutionnaires ; mais le 19 mai, entre quatre et cinq heures du soir, les citoyens Léo Meillet et Lucy Piat, délégués de la Commune et revêtus de l'écharpe rouge, se rendirent à l'École d'Arcueil, qui renfermait alors vingt blessés recueillis la nuit précédente sur le champ de bataille. Après avoir fait garder toutes les issues par les 101e et 120e bataillons, on présenta au P. Captier, fondateur et prieur de l'École, un mandat de la Commune n'alléguant ni plainte ni motif légal, mais signifiant à tous les membres de la communauté d'avoir à se mettre à la disposition des délégués. Peu après s'organisa le voyage fatal. Les Pères, entourés de soldats, se mirent en route pour le fort de Bicêtre, où ils arrivèrent à sept heures du soir. Les captifs furent enfermés d'abord dans une chambre étroite, où ils durent attendre, au milieu des insultes les plus grossières, leur tour de comparaître devant le gouverneur du fort pour les formalités de l'écrou ; puis dans une casemate qui renfermait à peine quelques restes de paille humide et hachée déjà par le séjour des soldats de la Commune. Pendant deux jours entiers, les prisonniers furent privés de nourriture, et on leur refusa même jusqu'à un verre d'eau.

Le mercredi 24, on fit une exécution dans la cour du fort, sous leurs yeux : il y eut à ce propos un redoublement de menaces et d'allusions cruelles. Pendant cette longue semaine d'agonie, une douce gaieté ne cessa de régner parmi les prisonniers : ils avaient fait à Dieu, pour la France, le sacrifice de leur vie. Les religieux multipliaient leurs prières habituelles ; ils s'encourageaient l'un l'autre et exhortaient leurs compagnons. Chaque soir on disait le chapelet en commun, et l'on ajoutait aux formules ordinaires un souvenir pour les frères absents. Quelquefois le P. Captier, brisé par les privations et accablé d'inquiétudes, voilait sa tête dans un pan de son manteau. On se taisait alors autour de lui, par respect pour cette méditation silencieuse, et tous s'associaient du fond de leur cœur à la prière qu'il offrait à Dieu pour ses frères et pour ses enfants. D'autres fois, il se soulevait de sa couche de paille pour adresser à ceux dont il était le chef des paroles de vie et de salut. Du dehors les fédérés assistaient et insultaient à ces actes de religion. Le jeudi 25 mai, au point du jour, une troupe armée se présenta tout émue à la porte de la casemate, la brisa à coups de crosse et intima aux captifs l'ordre de partir immédiatement avec la colonne qui rentrait dans Paris : « Vous êtes libres », leur dit-on, « seulement nous ne pouvons vous laisser entre les mains des Versaillais : il faut nous suivre à la mairie des Gobelins ; ensuite vous irez dans Paris où bon vous semblera ».

Le trajet fut long et pénible, des menaces de mort étaient proférées à tout instant. On descendit vers la porte d'Ivry. Arrivés à la mairie des Gobelins, au milieu des cris de mort de la foule affolée par le voisinage de l'armée régulière, les prisonniers parlent en vain de la liberté qu'on leur avait promise. « Les rues », dit-on, « ne sont pas sûres ; vous seriez massacrés par le peuple, restez ici ». On les introduit et on les fait asseoir à terre, dans la cour de la mairie, où pleuvent les obus, et où les fédérés apportent les cadavres de leurs victimes, afin de leur montrer de quelle manière la Commune traite ses ennemis. Au bout d'une demi-heure, un officier arrive et les mène à la prison disciplinaire du neuvième secteur, avenue d'Italie, n° 38. En y entrant, les captifs d'Arcueil reconnaissent le 101e bataillon et le citoyen Cerisier, c'est-à-dire les mêmes hommes qui avaient opéré leur arrestation. Il était alors dix heures du matin. Vers deux heures et demie, un homme en chemise rouge ouvre brusquement la porte de la salle. « Soutanes », dit-il, « levez-vous, on va vous mener à la barricade ». Les Pères sortent en effet et sont conduits vers la barricade élevée devant la mairie des Gobelins. Là on leur offre des fusils pour combattre. « Nous sommes prêtres », disent-ils, « et de plus nous sommes neutralisés par notre qualité d'ambulanciers : nous ne prendrons pas les armes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de soigner vos blessés et de relever vos morts ». — « Vous le promettez ? » demanda l'officier de la Commune. — « Nous le promettons ». À cette parole on reprend le chemin de la prison disciplinaire, avec une escorte de fédérés et de femmes armées de fusils.

Enfermés de nouveau et menacés de toutes parts, les prisonniers ne songent plus qu'à se préparer au passage suprême. Tous se mettent à genoux pour offrir une dernière fois le sacrifice de leur vie, tous se confessent et reçoivent l'absolution. À quatre heures et demie environ, nouvel ordre de Cerisier. Tous les prisonniers sortent et défilent dans l'impasse qui précède la prison, pendant que les fédérés du 101e bataillon chargent leurs armes avec un bruit trop significatif. Déjà tout le monde est à son poste : des pelotons sont placés à toutes les issues des rues voisines. Sur l'avenue, le colonel de la treizième légion est assis dans une voiture, avec une femme à son côté : c'est ainsi qu'il préside aux hautes œuvres de la Commune de Paris. Alors retentit le commandement : « Sortez un à un dans la rue ! » Le P. Captier se retourne à demi vers ses compagnons : « Allons », dit-il, « mes amis, pour le bon Dieu ! » Aussitôt le massacre commence. Le P. Cotrault sort le premier et tombe frappé mortellement. Le P. Captier est atteint d'une balle qui lui brise la jambe, et va tomber, transpercé d'une autre balle, à plus de cent mètres, vers le lieu où, en 1848, les insurgés de Juin fusillèrent le général Bréa. Le P. Bourard aussi, après avoir été atteint, peut faire quelques pas dans la même direction, puis il s'affaisse sous une seconde décharge. Les PP. Delhorme et Chataigneret tombent foudroyés. M. Gauquelin tombe avec eux. MM. Voland, Gros, Marce, Cheminal, Dintroz et Cathala, sortis de l'impasse à la suite des Pères, ont le temps de traverser l'avenue d'Italie, mais ils sont frappés à mort avant d'avoir trouvé un refuge.

Cependant le massacre accompli ne suffit pas à la fureur des assassins : on se précipite sur les cadavres, on les découvre pour les insulter d'une manière plus odieuse ; à coups de baïonnette et de hache on brise les membres et les crânes ensanglantés. Pendant plus de quinze heures, les cadavres des martyrs restèrent exposés à tous les outrages imaginables.

Le lendemain matin les victimes furent recueillies et transportées toutes ensemble dans la maison des Frères de la rue du Moulin-des-Prés, et de là à Arcueil. On eût voulu les enterrer dans l'enceinte de l'École ; mais il y avait de longues formalités à remplir, et les corps étaient tellement broyés, qu'on n'avait pas même le temps de leur faire des cercueils. L'humble char qui les renfermait, suivi d'une foule frémissante de douleur, fut conduit au cimetière communal. Là, dans une même fosse, ils furent déposés l'un près de l'autre, ayant pour tout linceul leurs vêtements ensanglantés.

## Martyrs de Picpus

Le R. P. Radigue, Armand, en religion Ladislas, naquit le 8 mai 1823, à Saint-Patrice du Désert, au diocèse de Séez. Il fit ses humanités au petit séminaire de Séez. Sa tendre piété et son caractère aimable, doux et ouvert, lui conquirent l'estime et la sympathie de tous. Se sentant appelé à la vie religieuse et fortement incliné vers la Congrégation des Sacrés-Cœurs, il céda à la puissante impulsion de la grâce et fit généreusement le sacrifice que Dieu lui demandait. Le 19 juillet 1843, il fit ses résolutions au noviciat des Sacrés-Cœurs, alors situé à Vaugirard. Après sa profession, qui eut lieu le 7 mars 1845, il fit ses études théologiques et reçut les saints Ordres à la maison-mère. Le 19 octobre 1848, il fut nommé directeur au noviciat qui venait d'être transféré de Vaugirard à Issy. Le Chapitre général de 1863 le promut à la charge de maître des novices. Le Chapitre de 1868 l'éleva au poste de prieur de la maison principale. C'est en cette qualité qu'il fut appelé à gouverner la Congrégation, par intérim, après la mort du R. P. Rouchouze. Une grave maladie qu'il fit à cette époque ne ralentit point son zèle pour le bien de la Congrégation. Comme directeur des âmes, il avait une qualité précieuse, la prudence et la modération. « N'allons point si vite », disait-il aux jeunes frères qu'il voyait trop empressés ; « en voulant escalader le ciel, on risque de se casser les jambes. Qui va doucement va loin. Moi-même, en commençant, je voulais marcher trop vite. J'ai reconnu par expérience les inconvénients d'une ardeur exagérée ». Sa vertu n'avait rien d'austère. Sévère pour lui-même, il était plein d'indulgence pour les autres, et savait compatir aux infirmités de la faiblesse humaine. Il avait pour principe que la meilleure pratique de mortification pour un religieux, c'est l'assujettissement à la vie commune. Son affection respectueuse et dévouée à l'égard de ses supérieurs est un des caractères distinctifs de sa vertu. Il leur prêta toujours le concours le plus actif et le plus intelligent ; et, bien qu'il ne fût point entièrement remis de la maladie qu'il venait de faire, il reprit encore les travaux de l'administration générale pendant le voyage que le R. P. Bousquet fit à Rome après son élection. Il tint encore à Paris la place de son supérieur général lorsque celui-ci, profitant de l'armistice, alla visiter les maisons de province. Et c'est à ce poste de l'honneur et du devoir qu'il fut saisi par la Révolution.

Le R. P. Tuffier, Jules, en religion Polycarpe, est né au Malzieu (Lozère), le 14 mars 1807. Placé dès le bas âge au collège de l'Adoration tenu à Mende par les Pères des Sacrés-Cœurs, les germes de piété que l'éducation maternelle avait semés dans son cœur ne tardèrent pas à se développer. Il n'avait encore que douze ans lorsqu'un jour, au milieu d'une récréation, il entendit cette parole retentir à son oreille : « Passez au noviciat ». C'était la voix du P. Régis Rouchouze. L'enfant ne balança pas un instant, et, comme le jeune Samuel, il répondit du fond de son cœur : « Parlez, Seigneur, car votre serviteur vous écoute ». Les novices furent surpris de le voir dans leurs rangs ; ils voulaient renvoyer le petit indiscret ; mais le P. Régis les en empêcha. « Laissez venir cet enfant », leur dit-il. Arrivé à Paris le 3 mai 1820, il y fit ses vœux le 14 mai 1823. Ordonné prêtre lorsque la révolution de 1830 éclata, il fut placé à la cure de Martinville, près Darnetal, au mois de février 1831. Il s'acquitta dignement de la mission qui lui était confiée. Rappelé à Paris le 24 septembre 1840, il fut envoyé à Yvetot comme aumônier des Sœurs, le 10 novembre de la même année. De là il fut placé à Laval, toujours comme aumônier, en septembre 1842. Après cinq ans de résidence dans cette maison, il fut envoyé à Cahors, où il exerça les fonctions de supérieur du collège des Petits-Carmes, de 1847 à 1858. Il ne négligeait rien de ce qui pouvait stimuler l'ardeur des étudiants pour le travail et maintenir le bon ordre. Il savait encourager les efforts et réprimer les abus avec une bonté paternelle qui lui gagnait tous les cœurs. De Cahors il alla à Mende, où il reprit les fonctions qu'il avait exercées à Yvetot et à Laval. De retour à Laval en 1862, le Chapitre général l'éleva l'année suivante à la place de procureur de la maison principale, place qu'il a occupée jusqu'à sa mort. On admirait sa bonté et sa condescendance, la patience avec laquelle il supportait les défauts de l'enfance et la charité qui le portait souvent à les excuser. Rien ne saurait exprimer le dévouement filial qu'il faisait éclater à l'endroit de ses supérieurs, lors même qu'il les avait élevés. Voici ce qu'en a écrit le R. P. Bousquet, supérieur général, qui mieux que tout autre pouvait nous dire ce qu'il y avait de bon dans cette riche nature que la grâce s'était tant plu à orner : « Le P. Tuffier était une âme d'élite ; à un naturel vif et ardent il savait joindre une excessive bonté. Impétueux et actif, il était doué d'un bon sens exquis et d'un jugement très-sûr. Il réunissait dans sa nature de grandes et riches qualités. Il avait une instruction solide, une science théologique sûre et étendue. Il savait connaître les hommes et gagner leur confiance. Dieu lui avait donné une grande foi. Sous un extérieur très-ouvert et enjoué, il cachait une vertu céleste ».

Le R. P. Rouchouze, Jean-Marie, en religion Marcellin, naquit le 14 décembre 1810, à Saint-Julien en Jarrets (Loire). En 1818, il entra au collège de l'Adoration, à Mende ; puis à celui de Cahors, en 1819, et de là à celui de Sarlat, en 1825. De retour à Mende, il y entra au noviciat le 24 août 1834. Le 15 septembre 1836, il vint à Picpus, où il fit ses vœux le 2 février 1837. Il y fut employé pendant deux ans et demi comme professeur de philosophie. De Paris il fut envoyé en Belgique en 1842, et de là au collège de Graves, près de Villefranche de Rouergue (Aveyron). Il y devint membre du conseil, puis préfet des études, et, le 23 septembre 1856, il fut nommé supérieur de cet établissement. En 1860, il exerça à Poitiers les fonctions de prieur, de préfet des études et de professeur, et rendit ce collège pendant plusieurs années témoin de ses mérites et de ses vertus. En 1865, il remplit à Paris l'emploi de secrétaire général et fut nommé membre du conseil le 22 août 1870. Il siégea à plusieurs reprises dans les chapitres généraux, à savoir, comme délégué en 1853, 1858 et 1863, et par élection du supérieur général au chapitre de 1868. C'est surtout comme professeur que le P. Rouchouze était remarquable ; son zèle et son dévouement ne connaissaient pas de bornes. Il était très-méthodique dans son enseignement ; il savait se mettre à la portée des enfants et ne se lassait pas de leur répéter les mêmes choses jusqu'à ce qu'ils les susent bien. En cela sa patience était admirable. Il préparait exactement ses classes, corrigeait scrupuleusement tous les devoirs. Il s'attachait ses élèves d'une manière toute spéciale par ses bontés, sa douceur, ses manières affables et toujours dignes, ne se permettant jamais de familiarités inconvenantes. S'il aimait ses élèves, il en était encore plus aimé. On peut dire qu'il était le type du bon professeur, du professeur aimable, vigilant et dévoué. S'il y avait dans la maison un emploi dont personne ne voulait se charger, on avait recours à lui, et l'on pouvait être sûr de ne pas éprouver de refus. Ce qui augmentait encore le prix de ses services, c'est qu'il les rendait de si bonne grâce qu'on eût dit que c'était simplement un devoir de sa charge dont il voulait s'acquitter. À toutes ces vertus il joignait une humilité si profonde, qu'il se croyait absolument indigne du sacerdoce. Aussi resta-t-il de longues années dans le rang inférieur du sous-diaconat. Ce ne fut qu'avec peine qu'il consentit à courber les épaules sous ce fardeau redoutable aux anges mêmes.

Le R. P. Tardieu, Jean-Pierre-Eugène, en religion Frézal, naquit à Chasseradez (Lozère), le 18 novembre 1814. Il fut reçu novice à Paris le 2 juin 1837 et fit ses vœux le 24 avril 1839. Dès le mois d'octobre de l'année suivante, il fut envoyé comme directeur au noviciat de Vaugirard, et de là à celui de Louvain, le 3 novembre 1843. Il fut ensuite nommé supérieur de ce même noviciat, le 6 mai 1845. Rappelé à Paris en 1858, il alla, comme directeur, au noviciat d'Issy. En 1860, il entra dans le conseil du Supérieur général, et professa le dogme à la maison principale, fonction qu'il a continuée presque jusqu'à sa mort. Il fut délégué aux Chapitres généraux de 1850, 1853 et 1858. Il siégea de droit comme membre du conseil à ceux de 1863, 1868 et 1870, qui l'ont maintenu dans sa charge de conseiller. Comme professeur, il était doué d'une exactitude et d'une clarté remarquable. Son jugement exquis avait à son service une mémoire excellente. Il savait se faire aimer de ses élèves ; son abord était facile et sa conversation toujours pleine d'une gracieuse amabilité. Dans l'exercice du saint ministère et la pratique des bonnes œuvres, ses vertus ont brillé du plus vif éclat. Il avait un cœur très-sensible et très-compatissant, mais c'était surtout pour les enfants, pour les pauvres et pour les malades. Son humilité était profonde, il aimait à rester caché. Il parlait fort peu, et à l'entendre on l'eût cru incapable de tout. Cependant, au saint tribunal, il faisait preuve d'une expérience consommée. Il savait pousser les âmes vers les sommets de la perfection. En sortant d'auprès de lui, on se sentait transporté de courage ; ses exhortations peuvent se résumer en ces deux mots : force et suavité.

Durant le premier siège de Paris, la maison de Picpus avait été mise en réquisition pour cause d'utilité publique, et quatre des Pères allaient sur le champ de bataille ramasser les blessés et leur offrir les secours de la religion, pendant que les Dames Adoratrices, de leur côté, transformaient en ambulance leur parloir et mettaient plusieurs sœurs au service des blessés. Ces actes de patriotisme et d'humanité, se présentant sous l'aspect du dévouement religieux et de la charité chrétienne, furent loin d'être pris en considération par les agents de la Commune. C'était, au contraire, un titre de plus à la persécution de la part d'un gouvernement usurpateur et impie. En effet, le 12 avril, à quatre heures du soir, la maison des Pères fut envahie par les insurgés qui, auparavant, s'étaient emparés du couvent des Dames Blanches (c'est le nom qu'on donne aux religieuses des Sacrés-Cœurs dans le quartier), et y avaient commis les plus horribles profanations. Là, les sacrilèges, sous la conduite d'un nommé Lenôtre, après avoir vainement essayé d'ouvrir la porte du tabernacle à la pointe de l'épée, avaient fini par trouver la clef, et, ne voyant point le vase d'argent que convoitait leur avarice, ils avaient déchargé leur rage satanique sur le corps adorable du Sauveur, jusqu'à couper en deux plusieurs saintes espèces. Ils avaient ensuite fait main basse sur tous les objets précieux qu'ils avaient pu découvrir à la sacristie ; calices, ciboire, ostensoir, croix, voiles, écharpes, etc., tout devenait la proie de leur rapacité.

Après cette opération, le chef de la bande, nommé Clavier, se disant commissaire de police, se rendit à la maison des Pères avec vingt-cinq de ses sbires et demanda le Supérieur. Celui-ci étant absent, le P. Radigue, en sa qualité de Prieur, se présenta devant le commissaire qui lui ordonna de le conduire à sa chambre. En voyant Clavier et ses satellites vider ses cartons et saisir ses papiers, le P. Radigue leur dit : « Nous ne faisons point de politique ». — « Ce n'est point votre politique que nous craignons », lui fut-il répondu ; « mais vous dites la messe et vous portez des scapulaires. Nous ne voulons plus de ces superstitions-là ». Les fédérés, s'étant répandus dans la maison, y commirent les attentats les plus sacrilèges. Non contents d'outrager Notre-Seigneur dans le sacrement de son amour, ils l'ont insulté dans les images et les reliques de ses Saints. Ils ont percé d'une balle la statue de saint Pierre : comme cette sainte image montre d'un doigt le ciel, ces stupides ricaneurs se firent un jeu sacrilège d'y mettre un éteignoir. Ils ont brisé les statues de Notre-Dame du Sacré-Cœur, de saint Joseph portant l'Enfant Jésus, de l'archange saint Michel, et du patriarche saint Benoît. Pas un christ, pas une statue, pas une image ne furent respectés. Picpus était peut-être, de toutes les communautés de Paris, celle qui était la plus riche en fait de reliques : il y avait des crânes, des ossements insignes, des corps saints entiers. Une grande partie de ces richesses est perdue pour jamais. Les fédérés ont brisé les grands reliquaires, entassé pêle-mêle les saints ossements, brisé les sceaux et brûlé ou dispersé les authentiques. Plusieurs de ces saintes reliques ont été jetées dans les latrines avec des blasphèmes exécrables.

Pendant que ces actes de vandalisme s'accomplissaient, les Pères, déclarés prisonniers de la Commune, étaient conduits à la Conciergerie, et de là transférés à Mazas. C'est de cette prison que le P. Radigue écrivait, le 3 mai, à son Supérieur général : « ... Je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie : j'ai éprouvé combien le Seigneur est bon, et quelle assistance il donne à ceux qu'il éprouve pour la gloire de son nom. J'ai un peu compris, après l'avoir goûté, le superabundo gaudio magno in omni tribulatione de saint Paul. N'est-il pas vrai, mon Père, qu'aux yeux de la foi nous ne sommes pas à plaindre ? Pour moi, je me trouve très-honoré de souffrir pour la religion de Jésus-Christ. Je ne me regarde pas du tout comme un prisonnier politique. Je ne veux avoir d'autre politique que celle de mon Sauveur Jésus. Je suis donc saintement fier de me trouver à la suite de tant de glorieux confesseurs qui ont rendu témoignage à Jésus-Christ. Je pense au glorieux apôtre Pierre dans la prison Mamertine ; tous les jours je baise avec amour un fac-simile de ses chaînes que je suis heureux de posséder. Je pense au grand saint Paul, en lisant ses souffrances dans les Actes et dans ses Épîtres. Ce que je souffre n'est rien en comparaison ; c'est beaucoup pour moi, parce que je suis faible. Je passe en revue tant d'autres Saints et Saintes qui sont loués pour avoir souffert ce que je souffre, et je me demande alors pourquoi je ne me trouverais pas heureux de ce qui a fait la félicité des Saints. Les fêtes de chaque jour me fournissent encore des encouragements : comment se plaindre en disant l'office de saint Athanase ?

VIES DES SAINTS. — TOME XV. 24

25 MAI.

Et aujourd'hui, comment n'être pas glorieux de porter un peu de cette croix dont on célèbre le triomphe ? »

Le P. Tuffier n'éprouvait qu'une tendre compassion pour les auteurs de ses maux. « Mon Dieu ! » disait-il, « laisserez-vous donc périr tant de victimes de l'ignorance et de l'irréflexion ? Comme on pervertit les populations ! En nous massacrant, ils croient bien faire. Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font ». Mais rien ne pouvait altérer sa confiance en Dieu et sa parfaite soumission aux décrets de la divine Providence. Voici en quels termes il s'exprimait à ce sujet dans plusieurs de ses lettres : « L'amour de Dieu adoucit les plus grandes peines. Il vaut mieux souffrir que d'être coupable. Je souffre beaucoup, mais Dieu est là qui me soutiendra. On nous fait espérer que cela ne durera pas longtemps. Dieu le veuille ! Toutefois, sa volonté avant tout. Notre-Seigneur a bien autre chose à souffrir de notre part tous les jours. Je n'ai pas à boire, moi, du fiel et du vinaigre. Mon Dieu, comme Mazas est favorable à une méditation sur la passion de Notre-Seigneur ! » — « Acceptons les croix que Dieu nous envoie, écrivait-il encore. » Il faut bien que nous, les ministres d'un Dieu crucifié, nous participions à la croix de notre divin Maître... Je suis heureux d'avoir bu un peu au calice de ses douleurs. On ne peut être un vrai ministre de Jésus-Christ si on ne monte pas au Calvaire avec lui... Courbons la tête, Dieu veut que nous nous détachions de tout. Eh bien ! mon Dieu, avec votre grâce, nous vous dirons de cœur : Vous et vous seul, et puis plus rien ! »

Le 21 mai, les troupes de Versailles étant entrées dans Paris, leur approche mit le trouble dans les rangs des fédérés que la crainte et la fureur portaient aux dernières extrémités. Une populace en délire assiégeait les portes de Mazas, en poussant des cris de mort. Une troupe de fédérés en armes entrent dans la prison et en font sortir les Pères pour les conduire à la Roquette. Les prisonniers y arrivèrent vers les neuf heures du soir et ne furent écroués qu'entre dix et onze heures, dans des cellules d'une malpropreté dégoûtante. Là se trouvaient déjà Mgr Darboy, M. Deguerry, des Pères Jésuites et autres otages dont nous parlerons plus loin. Pendant les quelques jours de détention dans cette prison, les Pères de Picpus s'exhortaient mutuellement au martyre. Enfin le 26 mai, vers les quatre heures, un gardien, nommé Ramin, arriva dans le corridor conduisant aux cellules et fit l'appel des quatre Pères. Les victimes répondirent courageusement et vinrent se ranger autour du gardien, à mesure qu'il les appelait : les élus allaient joyeusement à la mort.

Après une longue attente, les Pères virent s'ouvrir devant eux les portes de la prison. Une foule compacte d'hommes, de femmes et d'enfants stationnaient sur la place. Des cris féroces accueillirent les prisonniers à leur apparition ; ils étaient rangés deux à deux. Un homme à cheval allait en avant pour ameuter la populace. Il s'acquittait avec zèle de cette mission. Tandis que les victimes montaient péniblement au sommet de leur Golgotha, des vociférations sauvages retentissaient à leurs oreilles : « À bas les calotins ! mort aux curés ! » Les femmes paraissaient encore plus animées que les hommes. « Si je les tenais », disait une de ces furies, « ils y passeraient tous depuis le premier jusqu'au dernier ». Conduits à la mairie du 20e arrondissement, ils en sortirent, après une demi-heure d'attente, par la porte qui donne dans la rue de Belleville. Les Pères se trouvaient en face de l'église : ils purent saluer une dernière fois le Dieu caché qu'ils allaient glorifier par l'effusion de leur sang. La marche funèbre avait pris un aspect plus solennel et plus sinistre. On voyait à la tête une cantinière à cheval, au regard féroce et impudent : un officier l'accompagnait. Les otages se trouvaient entre deux rangées de baïonnettes. Le P. Tuffier paraissait plus souffrant que les autres : les privations de la prison l'avaient singulièrement affaibli. Il avait peine à se traîner, et s'appuyait, en marchant, sur l'épaule d'un confrère. Loin d'inspirer quelque pitié, la vue de ses souffrances ne faisait qu'allumer dans ces cœurs de tigres la soif du sang. On entendit même un enfant de quatorze à quinze ans qui s'écria en le voyant passer : « Je voudrais bien me payer ce vieux-là ! » Cependant il y eut quelques personnes qui tinrent un autre langage. Pour réprimer les murmures qui commençaient à se faire entendre dans la foule, les fédérés eurent soin de semer sous leurs pas d'infames calomnies contre les victimes qu'ils allaient immoler. « Ce sont des brigands », disaient-ils, « nous venons de les prendre au boulevard du Prince-Eugène, où ils faisaient des barricades avec des cadavres humains. Finissons-en, puisque nous les tenons ». Et ils promettaient de nouvelles exécutions, dont celle-ci n'était que le prélude.

À mesure qu'on approchait du lieu du supplice, la marche des bourreaux devenait plus rapide : les condamnés étaient calmes. On les dirigea vers l'enclos du secteur donnant dans la rue Haxo : c'était le dernier refuge des chefs de la Commune. Un homme monte alors sur une charrette, et tenant un drapeau rouge à la main : « Citoyens », dit-il, « le dévouement de la population de Belleville mérite une récompense. Voici des otages que nous vous amenons pour vous payer de vos longs sacrifices. À mort ! à mort ! » — « Bravo ! bravo ! » s'écrie-t-on de toutes parts. « Vive la Commune ! À mort ! à mort ! » Aussitôt les victimes sont introduites dans le secteur ; l'officier qui fermait la marche les pressait de la pointe de son épée, tandis qu'un homme d'une force extraordinaire assénait à chacun un violent coup de poing au moment où il franchissait la grille. Le P. Tuffier ayant alors trébuché, le coup de poing le renversa la face contre terre, et bientôt un coup de crosse le força de se relever. Arrivés au fond de l'allée qui fait face à la grille, les otages furent parqués dans une sorte de cour en attendant l'exécution. Dix minutes s'écoulèrent dans cette expectative. Comme les assassins paraissaient hésitants, tout à coup un chef monte sur un petit mur d'appui et parle avec violence en brandissant son sabre. Ce fut le signal de la boucherie. La cantinière s'avance la première en criant : « Pas de calotins ! » et elle fait feu. Un second coup succède au premier ; il est bientôt suivi d'un troisième et puis d'un quatrième. Il y eut ensuite pendant près de vingt minutes des décharges successives d'un feu de peloton mal nourri. Durant cette barbare exécution, les femmes, montées en foule sur le petit mur d'enceinte, insultaient aux victimes et applaudissaient leurs meurtriers. Le P. Tuffier était encore debout. « Trois coups pour celui-là », s'écrient quelques furies. « Il a passé toute sa vie à nous enseigner l'erreur ». Alors ce vénérable Père leva sa main vers le ciel, voulant sans doute y faire monter une dernière prière pour ses bourreaux. Ce geste ne fut pas compris par ces hommes transportés d'une fureur satanique. « Il demande grâce ! » s'écria-t-on ; et une nouvelle décharge le fit tomber. Comme il respirait encore, il se releva convulsivement et chercha à s'appuyer sur la muraille ; mais les assassins se jetèrent sur lui et l'achevèrent à bout portant. Le martyr tomba la face contre terre. Un coup de pied le remit sur le dos, et un dernier coup de feu frappa encore cette innocente victime au moment où elle exhalait son dernier soupir.

25 MAI.

Le sacrifice achevé, les fédérés contemplaient ces héros étendus par terre et baignés dans leur sang, et semblaient ne pouvoir se rassasier de ce spectacle. Comme la victime du Calvaire, les vénérables confesseurs ont été saturés d'opprobres et de douleurs. Pour que la ressemblance fût plus complète, Dieu permit que leurs vêtements fussent partagés. Leurs corps mêmes ne furent point à l'abri de la rapacité des cannibales. La cantinière se vantait d'avoir voulu arracher la langue du P. Tuffier; mais elle avouait n'avoir pas réussi. Le samedi 27 mai, les fédérés songèrent à enfouir les cadavres qu'ils avaient laissés gisants sur la terre, afin d'effacer les traces de leur crime. Ayant trouvé sur le théâtre de l'exécution une petite fosse voûtée, ils y pratiquèrent une étroite ouverture et y entassèrent les cadavres. C'est là qu'ils furent découverts par M. l'abbé Raymont, vicaire de Belleville, qui les fit transporter au cimetière de Belleville, où ils restèrent dans une tombe jusqu'au 8 juin, époque à laquelle ils furent transférés, par les soins du R. P. Bousquet, supérieur général, au cimetière d'Issy, où ils reposent en attendant une sépulture plus honorable.

## Martyrs de la Roquette

Mgr Georges Darboy était né à Fayl-Billot, chef-lieu de canton du département de la Haute-Marne, le 16 janvier 1813. Ordonné prêtre en 1836, il fut successivement nommé vicaire de la paroisse Notre-Dame à Saint-Dizier (Haute-Marne); professeur du grand séminaire de Langres, en 1840; second aumônier du collège Henri IV, à Paris, en 1846; premier aumônier du lycée, en 1851; évêque de Nancy, le 16 août 1859; et archevêque de Paris, le 10 janvier 1863. Eminent par le talent, riche de tous les dons de l'intelligence et du savoir, sincèrement dévoué aux intérêts sacrés de l'Église et de son vaste diocèse, il sut se faire estimer et aimer de son clergé.

À l'approche des jours néfastes de la Commune, Mgr Darboy aurait pu fuir, mais il voulut rester à son poste et veiller sur les brebis et les agneaux confiés à sa garde. Arrêté le 4 avril, il fut conduit au dépôt de la préfecture, et transféré quelques jours après, en voiture cellulaire, à Mazas, où il resta jusqu'au 22 mai. Les héros de la Commune, forcés de se replier dans le centre de Paris, comprirent que c'en était fait de leur puissance, et que leur règne allait finir. Dans un conciliabule tenu le 22 mai, au soir, ils décrétèrent à l'unanimité la mort des otages et envoyèrent l'ordre de les transférer à la Roquette, où ils arrivèrent à huit heures du soir. Le mercredi 24, Mgr Darboy et cinq autres détenus furent conduits au chemin de ronde, au milieu des injures les plus grossières et les plus révoltantes. Arrivé sur le lieu de l'exécution, Mgr Darboy fut placé, avec les autres, le long du mur d'enceinte. Pendant qu'il tenait les mains élevées vers le ciel, il reçut le coup mortel et s'affaissa sur lui-même : il était frappé de trois coups de feu. Son corps et ceux des cinq autres otages furent portés le lendemain matin au cimetière du Père Lachaise, d'où ils furent ensuite retirés. Le corps de Mgr Darboy repose dans le caveau sépulcral des archevêques de Paris, à l'église Notre-Dame.

Mgr Surat, premier vicaire général de Paris, protonotaire apostolique. Né à Paris de parents pieux, Mgr de Quélen le prit en affection, lui fit faire ses études, et après qu'il eut été ordonné prêtre, il l'attacha à sa personne en qualité d'aumônier. Nommé vicaire général du diocèse par Mgr Sibour, il conserva ces hautes fonctions jusqu'à sa mort. Arrêté par les fédérés le même jour que son archevêque, il fut transporté avec lui au dépôt de la préfecture de police, puis à Mazas, et de là à la Roquette. Ayant pu un instant s'évader de la prison, le 27 mai, il fut presque aussitôt repris par une bande de forcenés qui l'entraînèrent de nouveau à la Roquette. Leur rage était telle qu'ils se jetèrent sur l'infortuné prélat et le mutilèrent horriblement. Son corps n'a été retrouvé que deux jours après celui de son archevêque.

M. Deguerry, curé de la Madeleine. Né à Lyon en 1797, il commença ses études au séminaire de cette ville et les termina au collège de Villefranche, où il se distingua tant par ses qualités solides et brillantes que par la franchise et la loyauté de son caractère. Ordonné prêtre à vingt-trois ans, il enseigna la philosophie et la théologie avec le plus grand succès. En 1824, il fit ses débuts dans la chaire à Lyon même, et les deux années suivantes il prêcha à Paris. Nommé aumônier du 6e régiment de la garde royale par Charles X, en 1827, il suivit son régiment jusqu'en 1830 à Orléans, à Rouen et à Paris. De 1830 à 1839, il évangélisa la plupart de nos grandes cités. Nommé chanoine titulaire de Notre-Dame, en 1841, il en devenait l'archiprêtre en 1844 ; l'année suivante, il passait à la cure de Saint-Eustache, puis, en 1849, à celle de la Madeleine, où il a conquis la haute estime et les profondes sympathies de tous, en se tenant toujours au-dessus des agitations et des passions politiques, en éloignant de son ministère sacerdotal tous les éléments humains qui auraient pu en affaiblir l'action, et en cherchant avant tout, non ce qui plaît aux hommes et flatte leurs sympathies ou antipathies du moment, mais ce qui importe à la glorification de Dieu, au triomphe de l'Église et au salut des âmes. Il a fondé de nombreuses œuvres de charité sur sa paroisse, et répandu autour de lui de nombreuses aumônes. Appelé en 1861 au siège de Marseille, il refusa le lourd fardeau de l'épiscopat. Le 5 avril 1871, il fut arrêté par des gardes nationaux, conduit à la préfecture, puis écroué à Mazas et de là à la Roquette, d'où il ne sortit que pour être fusillé avec son archevêque.

M. Décourt, curé de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Né dans le diocèse d'Arras, il vint à Paris et fut nommé vicaire à l'église Saint-Séverin, où il se fit remarquer par un zèle ardent et une vive piété. Appelé ensuite à la cure de Dugny, puis à celle de Puteaux, et enfin à celle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, il s'occupa avec tant de sollicitude des intérêts spirituels de son troupeau, qu'il sut conquérir en peu de temps l'estime et l'affection de ses paroissiens. Quand la persécution contre le clergé se déclara dans Paris, ses nombreux amis l'engagèrent à se soustraire aux dangers qui le menaçaient ; mais le zèle pasteur refusa constamment. « Si on veut m'arrêter », disait-il, « on me trouvera dans mon presbytère ». Il croyait devoir à Jésus-Christ ce sacrifice, et à ses paroissiens cet exemple. M. Décourt fut arrêté le 11 avril, conduit à la Conciergerie, et plus tard à la Roquette. Ayant pu en sortir le 27 mai, en compagnie de Mgr Surat, il fut bientôt reconnu par les insurgés ; entouré par eux et reconduit à la Roquette au milieu des imprécations de la foule et des traitements les plus barbares, il y fut fusillé sur-le-champ.

Le R. P. Houillon, de la Compagnie des Missions-Étrangères. Revenu depuis peu de Chine, il fut arrêté, le 4 avril 1871, dans le quartier du Panthéon, par des gardes nationaux du 204e bataillon, qui le conduisirent au poste et de là à la préfecture de police. Il y resta quelques jours et fut transféré, comme tous les autres prêtres, à Mazas, puis à la Roquette. Il parvint à s'évader de prison le 26 mai ; mais n'ayant pas réussi à trouver un refuge, il fut de nouveau arrêté et massacré. Son corps fut inhumé au cimetière de Montmartre.

Le P. Allard, ancien missionnaire, aumônier des ambulances. Il était né à Andrazé (Maine-et-Loire). Ce prêtre, apôtre ardent et zélé, n'a pas hésité un instant à offrir à Dieu le sacrifice spontané de l'effusion de son sang. Missionnaire apostolique dans le Liban et la Syrie, il a subi à diverses reprises les mauvais traitements des Bédouins ; dépouillé et maltraité par eux, son ardeur pour la prédication de la foi n'a point fléchi. En Russie, à Tiflis, dans la Géorgie, il a prêché sans crainte à des schismatiques la vraie foi ; saisi par la police russe, il a subi la flagellation terrible du knout jusqu'à être jugé mort. De là il a été conduit à Saint-Pétersbourg, entre deux sbires, comme un malfaiteur, et enfin expulsé et ramené au Havre. Une force dont il ne se rendait point sans doute compte l'attirait vers Paris. Pendant le siège il était au milieu des gardes nationaux. Sous le règne de la Commune il continua à se dévouer au service des ambulances. Il fut arrêté le 4 avril, en revenant de visiter les blessés fédérés, dans la rue de Vaugirard, et non loin de la maison qu'il habitait. Un bataillon de fédérés rentrait dans Paris, revenant des remparts. À la vue du P. Allard, qui était revêtu de la soutane, ils s'élancent vers lui, en criant : « À mort, c'est un prêtre ». Ce cri, ainsi que ce mot de Raoul Rigault, adressé à Mgr Darboy : « Voilà dix-huit cents ans que vous nous embastillez, il est temps que cela finisse », montrent jusqu'à l'évidence que c'était en haine de la foi que les prêtres otages ont été massacrés. Un très-grand nombre de gardes nationaux voulaient le fusiller dans la rue ; mais d'autres s'interposèrent pour le conduire à la préfecture de police. De là il fut transporté à Mazas, puis à la Roquette, où les insurgés se sont chargés de payer à ce prêtre, aussi humble que zélé, la dette de reconnaissance que la France, dans la personne de ses défenseurs, avait contractée envers lui : ils l'ont fusillé le 24 mai au soir, avec Mgr Darboy. Pendant sa vie entière, le P. Allard avait traversé sans faiblesse les épreuves les plus terribles ; à l'heure suprême, il vit la mort en face, avec un mâle courage, et il marcha en héros au-devant de la couronne du martyre. Transporté au cimetière du Père-Lachaise par les assassins de la Commune, il fut exhumé lorsqu'on fit, le dimanche de la Pentecôte, la recherche des corps des victimes fusillées à la Roquette le 24 mai. Déposé dans la chapelle du cimetière, il fut de là transporté à l'église de Bonne-Nouvelle, puis inhumé auprès du R. P. Houillon, au cimetière de Montmartre. C'est là où le P. Perny est parvenu à le retrouver après de longues recherches. Après avoir été exhumé de nouveau, le corps a été transporté à Andrazé.

M. Sabatier, vicaire de Notre-Dame de Lorette depuis 1856, était originaire de l'Auvergne. Ayant connu à temps le mandat d'arrestation lancé contre lui, il voulut, à l'exemple de son archevêque, rester courageusement à son poste : c'était, dans toute l'acception du mot, un homme selon le cœur de Dieu. Il a été massacré le 26 mai, dans une cour fermée de la rue Haxo, avec treize de ses confrères et trente-six gardes de Paris. Les corps furent jetés dans une sorte de cave profonde qui est au pied d'un grand mur.

M. Planchat, aumônier du patronage Sainte-Anne. Il a été martyrisé, rue Haxo, le 26 mai, avec M. l'abbé Sabatier. Les otages avaient été pris dans tous les rangs de la hiérarchie ecclésiastique : tout ce qui portait la soutane était voué par eux à une mort violente ; rien ne les arrêtait, pas même une vie de dévouement passée au milieu des privations les plus continues et sous leurs propres yeux. L'abbé Planchat, en effet, dans son asile ne s'occupait que des enfants pauvres ; il les instruisait, les préparait à leur première communion, et quand ces enfants étaient en apprentissage, il les réunissait le dimanche, afin de les arracher aux dangers des mauvaises fréquentations.

M. Seigneret, séminariste de Saint-Sulpice. Retenu, le 6 avril, prisonnier à la préfecture de police, où il était allé sans défiance chercher son passeport, il fut de là conduit à Mazas, puis à la Roquette, et enfin, avec un grand nombre d'autres otages, dans une cour fermée de la rue Haxo, où, après avoir été horriblement maltraités, ils furent fusillés le 26 mai.

Les RR. PP. Jésuites Ducoudray et Clerc furent massacrés le 24 mai ; et les RR. PP. De Bengy, Olivaint et Caubert, le 26 mai. Leurs restes mortels ont été transportés du cimetière Montparnasse à l'église que possède la Compagnie de Jésus, rue de Sèvres. Cette translation à huis clos a été marquée par un événement bien extraordinaire. Une jeune fille de vingt et un ans avait au genou un mal qui, vu les circonstances, était considérée comme incurable (ankylose, tumeur blanche, etc.), et qui avait compromis sa santé générale au point de rendre son état désespéré. Atteinte d'une péritonite très-grave, elle était administrée depuis une quinzaine de jours. Le médecin de l'établissement avait déclaré qu'il ne restait pas d'espoir. Cependant la malade priait ardemment le P. Olivaint qui lui avait fait faire sa première communion. Les neuvaines succédaient aux neuvaines, et elle venait récemment de finir sa cinquième. Amenée en voiture, on l'a apportée à bras jusqu'au cercueil, car elle était hors d'état de faire un mouvement. À peine eut-elle touché la bière, que ses jambes s'allongèrent (il y en avait une courte) ; la voilà debout et marchant à la suite du cercueil qu'on portait dans l'église. Là, elle se jette à genoux sans appui, et reste dans cet état à peu près dix minutes. Bientôt, voyant l'assistance jeter de l'eau bénite, elle se lève, fait un grand tour et va toute seule jusqu'au tombeau ; enfin, quand tout est fini, elle retourne à pied chez elle, c'est-à-dire jusqu'à la rue Notre-Dame des Champs. Depuis, elle revient chaque jour prier. La péritonite a disparu en même temps que le mal de jambe.

Cf. Les Martyrs de Pâques, par le R. P. Perderan ; Vie et Œuvres de Mgr Darboy, par Mgr Fèvre, protonotaire apostolique ; Les Martyrs de la seconde Terreur, par M. le vicomte de la Vauverin.

26 MAI.

Événements marquants

  • Insurrection de la Commune de Paris le 18 mars 1871
  • Arrestation des religieux et prêtres comme otages en avril et mai 1871
  • Massacre des Dominicains d'Arcueil avenue d'Italie le 25 mai
  • Exécution de Mgr Darboy et des otages de la Roquette le 24 mai
  • Massacre de la rue Haxo le 26 mai incluant les Pères de Picpus

Miracles

  • Guérison instantanée d'une jeune fille d'une tumeur blanche et péritonite lors de la translation des restes du P. Olivaint

Citations

Allons, mes amis, pour le bon Dieu !

— R. P. Captier au moment du massacre

Voilà dix-huit cents ans que vous nous embastillez, il est temps que cela finisse

— Raoul Rigault à Mgr Darboy