Saint Alexis de Rome
Confesseur
Résumé
Fils d'un sénateur romain, Alexis s'enfuit le soir de ses noces pour vivre en mendiant à Édesse pendant dix-sept ans. Revenu à Rome, il vécut dix-sept autres années comme un pauvre inconnu sous l'escalier de sa propre maison paternelle. Sa sainteté ne fut révélée miraculeusement qu'à sa mort par une voix céleste et un écrit qu'il tenait en main.
Biographie
SAINT ALEXIS DE ROME, CONFESSEUR
Crux, qua mundus crucifigitur, est paupertas spiritus; cujus quatuor sunt brachia : contemptus gloriae, pecuniae, patriae et parentelae.
La croix sur laquelle le monde est crucifié, c'est la pauvreté d'esprit : elle a quatre bras, savoir : le mépris de la gloire, des richesses, de la patrie et de la famille.
S. Bonaventure, sup. Luc., c. 23.
Nous ne pensons pas qu'il y ait dans l'histoire ecclésiastique un exemple de renoncement aussi absolu, aussi pénible à la nature que celui d'Alexis. Ce saint naquit à Rome, après le milieu du IVe siècle. Son père, nommé Euphémien, était un des principaux membres du sénat ; et sa mère, appelée Aglaïs, était une dame de grand mérite et dont la noblesse répondait à celle de son mari. Leurs biens étaient si grands, qu'ils n'avaient pas moins de trois mille esclaves, dont les uns les servaient à la ville, et les autres étaient dans leurs maisons de campagne, pour faire valoir les héritages qu'ils y possédaient. Dieu ne leur donnant point d'enfants, ils faisaient grande part de leurs richesses à toutes sortes de malheureux : on dressait tous les jours trois tables dans leur hôtel, où les veuves et les pupilles, les pèlerins et les pauvres, et enfin les malades étaient traités libéralement. Les religieux étrangers étaient aussi très-bien reçus par cet illustre patricien ; mais il les faisait ordinairement manger à sa table, ce qui l'obligeait de différer son dîner jusqu'à l'heure de None, qui était l'heure de manger des religieux ; et s'il lui arrivait de se relâcher dans sa miséricorde envers les pauvres, il se prosternait la face contre terre, et disait à Dieu en soupirant : « Je ne suis pas digne, mon souverain Seigneur, d'être porté sur la terre que vous avez créée ».
Cependant Aglaïs, à qui sa stérilité faisait beaucoup de peine, pria instamment l'Auteur de tous les biens de lui donner un fils qui fût la consolation de son époux et le soutien de sa famille dans le temps de leur vieillesse. Ses vœux, accompagnés de tant d'aumônes, furent enfin exaucés : elle mit au monde un enfant à qui Euphémien fit donner au baptême le nom d'Alexis. Lorsqu'il fut en âge d'étudier, on lui fit apprendre la grammaire, la rhétorique et l'histoire ; il devint bon orateur et fort savant dans les choses de l'antiquité. Il passa son enfance et les premières années de sa jeunesse dans l'étude ordinaire aux enfants de sa condition ; et, comme il était sous la discipline d'un père et d'une mère qui faisaient de la religion leur affaire capitale, il se forma en même temps à la vertu et à tous les
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exercices de la piété chrétienne. Ainsi, il promettait d'être, dans peu de temps, un des principaux ornements de l'empire, et on jetait déjà les yeux sur lui comme sur un jeune homme qui allait entrer dans les premières charges de l'État. Son père et sa mère pensèrent à lui trouver un bon parti, et le marièrent en effet à une fille fort riche, et qui était d'une famille impériale. La cérémonie se fit dans l'église de Saint-Boniface : vinrent ensuite des fêtes et des festins splendides. Mais Alexis, à qui Dieu donna des pensées bien plus élevées, et qui n'avait consenti à son mariage que par un profond respect pour tout ce que son père et sa mère souhaitaient de lui, bien loin d'être charmé des grâces de son épouse, ni de prendre plaisir à tous les divertissements du festin nuptial, soupirait continuellement au fond de son cœur après une solitude où il put vivre dégagé du monde, et occupé de la connaissance et de l'amour de Dieu seul. Pendant que cette pensée remplissait son esprit, Dieu lui inspira de quitter ce soir-là même la maison de son père, et tous les attraits qu'il y trouvait, et de s'en aller en pèlerinage dans les lieux de dévotion les plus célèbres de l'Orient. Il entre dans la chambre de son épouse, et lui donne une bague et une ceinture enveloppée dans un taffetas d'écarlate, lui disant : « Gardez, je vous prie, ce présent, et Dieu sera entre vous et moi jusqu'à ce que sa volonté s'accomplisse ». Ensuite il passe dans son propre cabinet, prend de l'argent et des pierres précieuses, et, étant sorti secrètement du logis, sans que personne s'en aperçût, il s'en va au port, monte dans un vaisseau et fait voile vers Laodicée. De là, se faisant conduire à cheval, il se rend à Édesse, ville de Mésopotamie, où était cette image sacrée de Notre-Seigneur, qui n'avait point été faite de la main des hommes, mais que lui-même avait envoyée pendant sa vie mortelle au prince Abegare, comme l'assure Eusèbe de Césarée, en son Histoire. Lorsqu'il y fut arrivé, il vendit ce qu'il avait de joyaux, et en donna le prix aux pauvres avec le reste de l'argent qu'il avait apporté : réduit lui-même à une extrême nécessité, il ne vécut plus que d'aumônes. Le lieu où on le trouvait ordinairement était le porche de l'église de Notre-Dame, où il s'occupait sans cesse à prier Dieu, à méditer les mystères de notre religion et à contempler les grandeurs et les perfections de la Divinité. Il n'avait point de plus grande joie que de se voir rebuté du monde, et regardé comme un homme de rien, un mendiant. Il était toujours mal vêtu à la manière des pauvres. Ses jeûnes et ses veilles étaient continuels : il prenait très-peu de nourriture et donnait aux autres les aumônes qu'il recevait.
Cependant son père, sa mère et son épouse qu'il avait quittés sans leur dire adieu, furent extrêmement surpris de ne plus le voir, surtout, lorsqu'après une attente et une recherche de quelques jours dans Rome et aux environs, ils n'en apprirent aucune nouvelle. Ils envoyèrent au plus tôt leurs serviteurs dans presque tous les endroits du monde pour s'informer de ce qu'il était devenu, et il y en eut même qui le suivirent de si près qu'ils le rencontrèrent à Édesse, où il s'était retiré. Il les reconnut, leur demanda l'aumône, et la reçut de leur main, bénissant Notre-Seigneur de cette humiliation ; mais ceux-ci ne le reconnurent pas, parce que ses abstinences, ses pleurs et son état négligé le rendaient méconnaissable. Ainsi ils furent contraints, comme tous les autres, de retourner à Rome sans avoir rien appris. Qui pourrait peindre quels furent en cette occasion la douleur, les gémissements du père, de la mère et de l'épouse de notre Saint ? « Que vous ai-je fait, Alexis ? » disait ce père dans l'amertume de son cœur, « que vous ai-je fait, mon fils, pour m'avoir ainsi abandonné et jeté dans le dernier excès de la tristesse ? Ai-je agi avec vous comme ces pères barbares qui n'ont que de la rigueur et de la dureté pour leurs enfants ? N'ai-je pas été pour vous le meilleur des pères ? Tout ce que j'ai n'était-il pas à vous, et tous mes soins ne tendaient-ils pas à agrandir votre maison et à vous rendre un des plus glorieux et des plus riches seigneurs de l'empire ? Vous ai-je choisi une épouse indigne de vous ? n'est-ce pas le parti le plus avantageux qui fût dans Rome, et une fille avec laquelle vous pouviez vivre dans une joie innocente et qui n'eût jamais blessé votre conscience ? Pourquoi m'avez-vous donc quitté dans un temps où vous receviez les plus grands témoignages de mon amour paternel ? Mais il y a sans doute un mystère caché dans votre retraite : car vous êtes trop bon fils pour avoir voulu donner le moindre mécontentement à votre père ».
La mère vivait seule, renfermée dans sa chambre, où elle laissait à peine pénétrer un peu de lumière; elle couchait sur la cendre et soupirait sans cesse vers le ciel; elle disait : « Pourquoi, Seigneur, me l'avez-vous donné pour me l'ôter en un temps où j'en devais recevoir plus de satisfaction et de joie ? encore s'il était mort je me consolerais, parce que j'aurais espérance qu'il jouirait de votre divine présence; mais qu'il soit vivant et que j'en sois privée, et que d'autres jouissent du bonheur de sa vue et de sa conversation, c'est ce qui fait ma plus grande douleur. Est-il possible, Alexis », ajoutait-elle, « que tes entrailles aient été de fer et de bronze en mon endroit, et que tu n'aies pas eu pitié d'une mère qui t'a désiré avec tant d'ardeur, qui t'a élevé avec tant de soin et qui t'a aimé plus qu'aucune mère n'a jamais aimé ses enfants ? Mais il faut qu'une cause supérieure t'ait emporté : car tu avais trop de tendresse pour me procurer de toi-même la peine et l'affliction où je suis plongée ». Enfin, la nouvelle épouse, qui ne voulut jamais abandonner sa belle-mère, ni accepter un autre époux, se plaignait plus que nulle autre, s'accusant d'être cause de l'éloignement de son Alexis. « Si ce n'est point pour moi », disait-elle, « que vous vous êtes absenté, pourquoi attendiez-vous, pour le faire, au soir de nos noces ? que ne le faisiez-vous plus tôt ? Mais, puisque vous ne l'avez fait qu'au moment de notre union conjugale, il est clair que c'est que je n'étais pas digne de vous. Que ne le disiez-vous donc librement, et pourquoi m'avez-vous rendu cause de la désolation de votre famille ? Mais, quelque indigne que je sois de vous posséder, je vous garderai toute ma vie une foi inviolable, et je la passerai dans les larmes, comme une tourterelle délaissée ». Telles étaient les plaintes de cette famille désolée.
Quant à saint Alexis, lorsqu'il eut passé dix-sept ans sous ce porche de l'église Notre-Dame, l'image de cette glorieuse Mère de Dieu parla au trésorier de ce temple, et lui dit qu'il devait beaucoup considérer le pauvre qu'il voyait si souvent à sa porte, et lui donner même un honnête logement au dedans, parce qu'il était agréable à Dieu; que le Saint-Esprit reposait sur lui, et que ses prières étaient très-considérées dans le ciel. Cette révélation ayant été connue, on fit réflexion sur l'humilité de ce mendiant, sa patience, son silence, son assiduité à la prière, sa charité envers les autres pauvres et toutes sortes d'autres vertus dont il donnait à tous moments de grands exemples : on commença à l'honorer et à le regarder comme un Saint; le trésorier ne voulut plus qu'il demeurât dans ce vestibule, mais le pourvut d'un appartement dans l'église : c'était à qui lui fournirait les choses nécessaires à la vie.
Ces faveurs qui eussent arrêté tout autre en ce lieu, engagèrent Alexis à s'en retirer : comme il n'était sorti de la maison de ses parents que pour
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fuir l'honneur et se priver des commodités de la vie, il ne put rester dans un endroit où l'on ne voulait plus que rien lui manquât, et où son humilité n'était plus en sûreté. Il partit donc d'Édesse, et s'embarqua à Laodicée, dans le dessein d'aller à Tarse, dans l'église Saint-Paul, où il espérait n'être pas moins inconnu qu'il ne l'avait été dix-sept ans dans sa première retraite. Mais une tempête furieuse agita longtemps son vaisseau : ce qui lui fit faire un chemin presque incroyable ; il arriva enfin, par la conduite de Dieu, en Italie, et à la ville de Rome, qui devait être le plus glorieux théâtre de ses combats et de ses victoires. Alors il se sentit fortement porté par le Saint-Esprit, à séjourner dans la maison de ses parents, tout en restant inconnu, afin de combattre de plus près les sentiments les plus chers, de résister au spectacle le plus émouvant.
C'était là véritablement une conduite bien extraordinaire, et plus admirable qu'imitable, puisque, selon les voies communes, il n'est pas permis de s'exposer aux tentations et aux dangers, et qu'il faut fuir ce que l'on ne doit pas aimer ; mais l'esprit de Dieu l'y avait préparé par une mort parfaite à lui-même, et par un si grand détachement de tout ce qui est créé, qu'il y était devenu comme insensible. Ainsi, après avoir visité les tombeaux des Apôtres et les autres saints lieux de la ville, où il implora le secours du ciel pour son dessein, il se mit sur le passage de son père et lui dit : « Je vous supplie, serviteur de Dieu, d'exercer votre charité en mon endroit, moi qui suis un pauvre homme destitué de tout secours ; donnez-moi, s'il vous plaît, un abri en quelque coin de votre maison, et souffrez que j'y vive, avec vos serviteurs, des miettes qui tombent de votre table : je n'y serai nullement à charge, et Dieu, qui récompense les miséricordieux, versera sur vous ses bénédictions ; et si quelques-uns des vôtres sont absents et en voyage, il vous les fera revoir en bonne santé ». À ces paroles, Euphémien se souvint de son fils, qu'il croyait bien loin ; et, touché d'un mouvement de charité, il mena le pauvre à son hôtel et lui fit donner un petit endroit pour se retirer. Il commanda aussi à un de ses esclaves d'en avoir soin, lui promettant pour cela la liberté et de quoi vivre libre.
La vie de notre Saint, dans ce petit réduit, fut admirable : il continua d'y affliger son corps par des jeûnes et des veilles continuelles ; il ne mangeait presque point, et deux onces d'eau par jour faisaient toute sa boisson ; sa vie était de prier et de pleurer ; il passait les jours et les nuits à adorer Dieu et à contempler ses bontés ; il ne sortait que pour aller à l'église, et l'esclave à qui on l'avait confié déposa, après sa mort, qu'il ne manquait point de communier tous les dimanches. Sa patience était à chaque instant mise à l'épreuve par les nombreux esclaves de son père. Les uns lui donnaient des soufflets et des coups de pied, d'autres lui arrachaient la barbe et les cheveux, ceux-ci lui jetaient des lavures d'écuelles sur la tête, ceux-là lui faisaient des outrages encore plus sensibles, ce que Dieu permettait, pour consommer de plus en plus la vertu de son serviteur : et de fait, rien de tout cela ne put ébranler son courage, ni lui faire perdre le calme et la sérénité dont il jouissait au fond de son âme ; il se réjouissait, au contraire, d'être traité chez lui par ses propres esclaves, avec plus d'inhumanité qu'il ne l'aurait été dans l'état de la plus cruelle servitude, et il s'offrait tous les jours à Dieu pour porter de plus grands opprobres et des humiliations plus rudes et plus sensibles pour son amour et pour sa gloire.
Mais ce qui exerçait davantage sa patience, c'était la vue continue de son père, de sa mère et de son épouse. Il savait que la longueur du temps
n'avait pas encore apaisé leur douleur; qu'ils souffraient toujours une grande peine de son absence prétendue; qu'ils en pleuraient souvent très-amèrement, peut-être même lui en parlaient-ils quelquefois. D'ailleurs, l'étude de la perfection, loin d'avoir éteint en lui l'amour naturel, l'avait au contraire beaucoup augmenté; s'il avait autrefois aimé ses parents et celle que Dieu lui avait donnée pour femme, il les aimait alors bien plus parfaitement. Quelle force d'esprit, et quelle grandeur d'âme ne lui fallait-il pas pour se taire en face de ses serviteurs qui l'insultaient, de ses parents qui le pleuraient, de sa maison, de ses richesses qui l'invitaient à en jouir !
Simeon Métaphraste, rapporté par Surius, ne dit pas combien de temps dura une épreuve si difficile; mais Pierre de Natalibus, le martyrologe romain et les leçons de ce jour, disent qu'elle dura encore dix-sept ans.
Ainsi, notre Saint fut trente-quatre ans dans cette lutte contre lui-même, qui demandait à chaque instant un effort héroïque. Mais enfin, Dieu, voulant glorifier son serviteur en ce monde et en l'autre, lui fit connaître que l'heure de sa mort approchait et lui ordonna de mettre par écrit qui il était, et ce qu'il avait fait depuis sa fuite. Il pria donc l'esclave qui le venait voir de lui apporter de quoi écrire; obéissant à la voix de Dieu, il marqua distinctement sur le papier les particularités de sa naissance, de son éducation et de son mariage, avec les circonstances de son départ et les lieux où il avait été, et plia ce billet pour n'être vu qu'après sa mort. Cependant, un jour de dimanche, le pape Innocent Ier célébrait la messe dans l'église de Saint-Pierre, en présence de l'empereur Honorius et d'un grand nombre d'ecclésiastiques et de seigneurs; on entendit une voix du milieu du sanctuaire, qui disait : « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et dans l'accablement, et je vous soulagerai ». Chacun, à cette parole, fut saisi d'admiration et de crainte, et, se prosternant la face contre terre, s'écria : « Seigneur, ayez pitié de nous ! » Aussitôt on entendit une seconde voix qui venait de l'autel, et qui disait : « Cherchez l'homme de Dieu; il priera pour Rome, et le Seigneur lui sera propice; au reste, il doit mourir vendredi prochain ». On se mit donc à la recherche de celui que cette voix avait marqué, mais on ne put le trouver, ni rien apprendre à son sujet. C'est pourquoi, le vendredi suivant, il s'amassa une foule considérable dans la même église, et le Pape même avec l'empereur s'y trouvèrent. Alors la même voix fut entendue, et elle déclara que c'était dans la maison d'Euphémien qu'il fallait chercher ce grand trésor.
Euphémien était présent auprès de l'empereur, comme un des seigneurs les plus considérables de Rome. Honorius se tourna donc vers lui, et lui dit : « Comment cachez-vous en votre maison un homme si chéri du ciel ? » — « Je n'en ai point connaissance », dit Euphémien; « cependant il faut aller voir qui il est ». Ainsi, il prit les devants, afin de préparer toutes choses pour recevoir le Pape et l'empereur. Pendant que les choses se passaient ainsi dans l'église, saint Alexis, ayant mis son papier dans sa main, se coucha doucement sur son pauvre chevet, et, ayant le cœur tout embrasé d'amour et du désir de posséder son souverain bien, il s'endormit paisiblement en Notre-Seigneur, et les anges portèrent son âme dans le ciel, pour y recevoir la récompense de son humilité, de son dépouillement de toutes choses et de ses souffrances volontaires.
Euphémien étant arrivé à son logis, demanda s'il s'y était passé quelque chose de nouveau, et s'il y avait apparence que cet homme admirable que le ciel avait annoncé par trois fois y fût enfermé. Le serviteur auquel il avait donné la charge de notre Saint, lui dit que son pauvre venait de mou-
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mourir, et qu'il ne doutait nullement que ce ne fût lui dont l'ange du ciel avait parlé, parce qu'il avait mené pendant dix-sept ans une vie très-exemplaire ; et que, bien que les valets lui fissent mille outrages, il s'était maintenu dans une patience et une douceur incomparables, sans jamais se plaindre des mauvais traitements qu'il recevait. Euphémien voulut le voir, et alla à sa petite loge qui était sous un escalier. Le trouvant couché, et le visage couvert de son sac, il l'appela plusieurs fois ; mais il ne reçut point de réponse et n'entendit aucun mouvement. Il leva le sac qui le couvrait et aperçut, d'un côté son visage tout éclatant et jetant des rayons de lumière, et de l'autre, sa main serrée et tenant un papier plié. La joie, l'étonnement, le respect et la crainte le saisirent en même temps ; il voulut prendre le papier pour le lire avant la venue du Pape et du prince ; mais il ne put le tirer de sa main. Il alla au-devant de Sa Sainteté et de Sa Majesté impériale, et leur dit ce qu'il venait de découvrir. Ils ordonnèrent que le corps fût transporté, avec beaucoup de révérence, dans une chambre secrète, et qu'on le couchât au milieu sur un lit ; ensuite ils se mirent à genoux devant lui, et le prièrent instamment de ne point faire difficulté de lâcher le papier qu'il tenait dans sa main, afin qu'on connût son mérite et ce que Dieu voulait apprendre à l'empire par son moyen. Il le lâcha aussitôt, et, par ordre du Pape, Aétius, chancelier de la sainte Église, le prit pour en faire publiquement la lecture. Il se fit alors un grand silence, chacun désirant savoir quel était un homme si extraordinaire ; mais quand on apprit que c'était Alexis, qui, à la première nuit de ses noces, avait donné une bague et une ceinture à son épouse dans un taffetas d'écarlate et s'en était ensuite allé pour être toute sa vie pauvre et pèlerin dans le monde, il ne fut plus possible à Euphémien d'arrêter les transports de sa douleur. La présence du Pontife et de l'empereur ne l'empêcha point de s'arracher les cheveux, de jeter de grands soupirs, de se pencher sur le corps du mort et de le baigner de ses larmes. On l'entendit crier, dans la violence de sa douleur : « Ah ! misérable, perdre ainsi mon fils au moment que je le trouve ! Et pourquoi, Alexis, ne vous découvriez-vous pas plus tôt à moi ? Pourquoi n'apaisiez-vous pas ma tristesse en me déclarant qui vous étiez ? C'était un fils vivant que je demandais, et non pas un fils mort ! Je vous souhaitais pour vous laisser héritier de mes biens, et non pas pour vous mettre en terre. Que me sert de vous avoir recouvré, s'il faut me priver éternellement de vous en vous cachant dans le sépulcre ? Ne valait-il pas mieux me laisser dans la peine, qui était accompagnée de quelque espérance, que de m'ôter toute espérance en me tirant de mon inquiétude ? »
La mère de notre Saint, qui n'était pas dans la chambre, ne fut pas longtemps sans apprendre ce qui se passait. Elle y accourut précipitamment, déchirant ses habits et versant des torrents de larmes. Elle eut de la peine à passer à travers la foule, mais elle fendit la presse, disant : « Laissez-moi voir mon espérance, laissez-moi embrasser l'objet de mes désirs et le sujet de ma douleur : permettez-moi d'arroser de mes larmes celui que je pleure comme absent depuis tant d'années ». S'étant approchée du saint corps, elle appuya son visage sur le sien sans pouvoir s'en séparer ; tantôt se plaignant de lui de ce qu'il l'avait quittée et de ce qu'à son retour il ne s'était pas fait connaître ; tantôt se plaignant d'elle-même de ce qu'elle n'avait pas reconnu celui qu'elle possédait et qui était devant ses yeux ; tantôt déplorant son malheur de perdre son fils unique au moment où elle le trouvait.
L'épouse du Serviteur de Dieu ne fut pas plus modérée : « Est-il possible, mon seigneur », lui disait-elle en l'embrassant, « que l'amour conjugal
n'ait point sollicité et pressé vos entrailles ? Est-il possible que vous m'ayez vue dix-sept ans sans me désirer un seul moment ? Que les richesses et les honneurs de votre maison ne vous aient point touché, je ne m'en étonne pas ; mais que votre épouse désolée, que vous voyiez tous les jours, n'ait point amolli votre cœur, c'est ce qui passe toute imagination. Il faut donc que je commence à être veuve en vous trouvant, après avoir été tant d'années veuve en vous désirant ».
Ces mouvements passionnés faisaient connaître de plus en plus aux assistants la vertu inestimable d'Alexis, qui avait pu soutenir, pendant dix-sept ans, des tendresses capables d'amollir des cœurs de fer et d'acier. Lorsqu'on eut donné quelque chose à la douleur de ces saintes femmes, le Pape et l'empereur commandèrent qu'au plus tôt le lit où était le saint corps fût mis en un lieu plus exposé, pour le faire voir à tout le monde. Mais la foule était si grande, qu'il fut longtemps impossible de le remuer. C'est qu'il commençait dès lors à faire de grands miracles, et que en le voyant seulement, on recevait la guérison des maladies dont on était affligé. Enfin, il fut arrêté qu'on le porterait solennellement en terre. Métaphraste dit que ce fut dans l'église de Saint-Pierre ; mais le martyrologe romain, Mombritius, Pierre de Natalibus, et après eux, Baronius, nous apprennent que ce fut dans l'église de Saint-Boniface, qui était celle où il avait été marié.
On peut accorder ces deux sentiments en disant qu'on le porta d'abord en l'église de Saint-Pierre, où on lui rendit de grands honneurs, et qu'ensuite on le transporta dans celle de Saint-Boniface, qui devait être le lieu de son repos. Le Pape et l'empereur assistèrent à cette cérémonie et mirent même par respect la main au cercueil. Le père et la mère du Saint furent sept jours sans se pouvoir séparer de ses reliques. On fit aussitôt un tombeau magnifique, enrichi d'or et de pierres précieuses, où il fut déposé. Les miracles continuèrent de s'y faire en grand nombre. Il sortait de son sépulcre une huile merveilleuse, selon Métaphraste, et une très-agréable odeur, selon l'évêque Equilin, qui rendait la santé aux malades. Baronius, en l'année 4004, marque un miracle de saint Boniface et de saint Alexis, en faveur d'un religieux en proie à un mal pestilentiel. La maison d'Euphémien, qui était sur le mont Aventin, où, durant le paganisme, on voyait le temple d'Hercule le Vainqueur, fut dans la suite changée en une église sous le nom de Saint-Alexis. On y montre encore quelques degrés de l'escalier sous lequel cet admirable Saint a demeuré dix-sept ans, avec une image de la Vierge, que l'on dit être celle qui parla en sa faveur au trésorier de l'église d'Édesse.
Le martyrologe et le bréviaire romains mettent son décès au 17 juillet. On n'en faisait autrefois que mémoire ; mais le pape Urbain VIII a permis d'en faire l'office semi-double. Métaphraste, qui parle de lui au 17 mars, veut parler du jour où le saint corps fut mis dans le nouveau sépulcre. L'année de ce décès n'est pas tout à fait certaine. Ce ne fut pas au IVe siècle, comme dit Equilin, auquel Innocent n'était pas encore pape ; mais au commencement du V.
On le représente tenant entre ses mains, après sa mort, un écrit qui le fit reconnaître. — Le légendaire vénitien le représente couché sous un escalier de la maison paternelle, où il passa ses dernières années comme un pauvre inconnu. — Il est quelquefois représenté avec une pèlerine, un bourdon et le chapeau orné d'une coquille.
Cf. Acta Sanctorum.
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Événements marquants
- Naissance à Rome après le milieu du IVe siècle
- Mariage avec une femme de famille impériale à l'église Saint-Boniface
- Fuite le soir des noces vers Laodicée puis Édesse
- Vie de mendicité pendant 17 ans sous le porche de l'église Notre-Dame d'Édesse
- Retour à Rome et vie incognito sous un escalier de la maison paternelle pendant 17 ans
- Révélation miraculeuse de sa sainteté par une voix céleste à l'église Saint-Pierre
Miracles
- L'image de la Vierge à Édesse parle au trésorier en sa faveur
- Voix céleste entendue dans l'église Saint-Pierre désignant l'homme de Dieu
- Le corps mort lâche le papier uniquement pour le Pape et l'Empereur
- Guérisons multiples au passage de son corps
- Huile merveilleuse et odeur agréable s'échappant du sépulcre
Citations
Gardez, je vous prie, ce présent, et Dieu sera entre vous et moi jusqu'à ce que sa volonté s'accomplisse
Cherchez l'homme de Dieu; il priera pour Rome, et le Seigneur lui sera propice