Saint Arthaud de Belley

Fondateur de la Chartreuse d'Arvières et quarante-huitième évêque de Belley

Fête : 7 octobre 12ᵉ siècle • saint

Résumé

Né en 1101 dans le Valromey, Arthaud fut d'abord courtisan avant de devenir moine chartreux à Portes. Fondateur de la célèbre chartreuse d'Arvières, il fut élu évêque de Belley à un âge avancé avant de se retirer dans sa cellule pour y mourir centenaire. Son culte, marqué par de nombreux miracles, reste vivant dans le diocèse de Belley.

Biographie

SAINT ARTHAUD,

FONDATEUR DE LA CHARTREUSE D'ARVIÈRES EN VALROMEY, QUARANTE-HUITIÈME ÉVÊQUE DE BELLEY

1206. — Pape : Innocent III. — Roi de France : Philippe II, *Auguste*.

Les œuvres sont plus puissantes que les paroles, et on instruit mieux par l'exemple d'une bonne vie que par des discours. Jean Trithème.

Saint Arthaud naquit au château de Sothonod, dans les montagnes du Valromey, en 1101. Sa mère, convaincue qu'elle avait mis au monde un citoyen pour le ciel plutôt qu'un habitant pour la terre, regardait l'éducation de son enfant comme le premier de ses devoirs. Elle lui avait, pour ainsi dire, fait sucer la piété avec le lait. Dès qu'il sut faire les premiers pas, elle le menait elle-même à l'église, et lui donnait l'exemple d'un profond respect pour le lieu saint, pour la prière et pour toutes les cérémonies religieuses qui s'y pratiquent. Cette tendre mère voulut lui inspirer de bonne heure cette charité pour les pauvres qu'elle exerçait elle-même à un tel degré de perfection que le château de Sothonod était continuellement rempli de malheureux auxquels elle prodiguait la nourriture, les vêtements, les soins les plus assidus, quelquefois les plus dégoûtants, lorsqu'ils étaient malades ou infirmes. Elle accoutumait son jeune fils à leur rendre les petits services dont il était capable, et faisait toujours passer par ses mains les nombreuses aumônes qu'elle leur distribuait. C'est en jetant ainsi chaque jour dans son cœur le germe d'une nouvelle vertu qu'elle parvint à détruire en lui jusqu'au moindre de ces légers défauts qu'on pardonne trop facilement à l'enfance.

Le père du jeune Arthaud, de son côté, commença de bonne heure à mettre à profit les dispositions prématurées de son fils, afin de le rendre capable de réaliser plus tard les espérances que sa famille en concevait, pour ajouter à son illustration. Tous les soins et toute l'affection de ce tendre père se concentraient en cet enfant bien-aimé, le seul héritier de son nom et de sa fortune. Il s'empressa de lui faire apprendre les éléments des sciences profanes; mais les succès qu'il obtint dans ce nouveau genre d'études, ne lui firent point perdre les fruits de piété qu'il avait recueillis à l'école de sa vertueuse mère. Ses progrès furent si brillants que bientôt il n'eut plus besoin de ses maîtres dont il égala la science, et qu'il surpassa en sainteté. On remarqua dès lors en lui un jugement solide, des connaissances variées, rehaussées par une candeur d'âme, une sage et prudente

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circonspection dans toutes ses paroles et ses actions, qualités qui en ont fait un grand homme et un grand saint. Complaisant, modeste, il était agréable à tout le monde ; soumis à ses parents, il aimait à rester dans la maison, occupé à la lecture des livres saints. Enfin, dans un âge encore si près de l'enfance, on voyait le jeune Arthaud dédaigner les amusements frivoles pour vaquer à la prière et à l'étude. Ces heureux commencements d'une vie si parfaite firent tenter à son père, sans plus de délai, la réussite du projet qu'il formait d'établir son fils dans le monde d'une manière qui répondit à sa naissance et à ses qualités personnelles. Les circonstances semblaient favoriser ses desseins, en frayant à ce jeune homme le chemin des honneurs et des charges que la voix de ses compatriotes lui décernait d'avance.

La renommée d'Arthaud étant parvenue aux oreilles d'Amédée III, qui régnait alors sur le Piémont, le Valais, la Savoie et le Bugey, celui-ci s'empressa de l'appeler auprès de sa personne pour lui faire faire l'apprentissage des dignités qu'il lui réservait. Le jeune favori fut le seul à ne pas se réjouir des avantages que le monde et le prince lui offraient, car il avait déjà appris par la voix intérieure de la grâce et dans les méditations des saintes Écritures, que les espérances de la terre sont trompeuses et qu'elles n'aboutissent toutes qu'au néant. Déjà il avait entendu la vérité qui lui répétait sans cesse ces oracles : « Celui qui marche avec moi ne peut errer dans les ténèbres ; celui qui porte mon joug trouvera le doux repos de l'âme ». Et déjà, à cette époque, à peine âgé de seize ans, il méditait sa retraite du monde. Mais dans l'assemblage de ses vertus, il avait fait entrer une obéissance sans bornes à ses parents ; se confiant donc aux sages dispositions de la Providence qui saurait bien le tirer de l'Égypte pour le conduire au désert, si c'était dans la solitude qu'il dût se sanctifier et opérer son salut, il se rendit à la cour du prince Amédée III, en 1118, âgé de dix-sept ans. Une noble simplicité, une conversation pleine de charmes, un air prévenant et facile, des manières douces et polies, une instruction supérieure à celle qu'on recevait à cette époque, lui concilièrent d'abord tous les cœurs et tous les suffrages. On n'aurait point dit qu'il n'avait apporté à la cour que des répugnances ; et, dans toutes les circonstances, il sut allier deux choses qui paraissent incompatibles : les obligations du chrétien et les devoirs du courtisan. Il savait plaire sans flatter, désapprouver les vices sans choquer les personnes. Liberté sans rudesse, prudence sans dissimulation, complaisance sans bassesse, enjouement sans dissipation, piété sans scrupule, voilà le prodige qu'il offrit à la cour où sa sainteté fut hautement avouée et publiquement respectée.

Néanmoins son penchant l'entraînait vers la solitude. Au milieu du tumulte de la cour, il sut s'en faire une dans son cœur ; c'est dans ce sanctuaire qu'il se mit à l'abri des agitations du siècle. Son âme était tellement remplie de Dieu, que le goût du monde ne put s'y insinuer. Le faste et la pompe du siècle assiégeaient ses regards sans attirer son attention : placé à la source de l'opulence et des délices, la faveur de son prince se présentait à lui avec toutes les espérances flatteuses qui l'accompagnaient ; mais la pauvreté de Jésus-Christ était son unique trésor et le seul héritage auquel il aspirât. Aussi ce ne fut pas sans étonnement que le monde vit ce jeune courtisan fuir les richesses avec autant de soins que les autres les recherchent, et ne solliciter de son souverain d'autre grâce que la permission de refuser ses bienfaits. Les plaisirs que le siècle lui présentait semblaient l'animer à la pénitence. Pour se défendre contre leurs attraits corrupteurs,

il suivit le précepte de saint Paul et réduisit son corps sous la servitude de son esprit qui était sans cesse appliqué à Dieu. Jésus-Christ lui avait enseigné que la « cour des grands est le séjour de la mollesse et des délices » ; aussi ne fut-ce point là qu'il choisit ses modèles. Les yeux tournés tantôt sur les saints solitaires qui habitaient le Bugey, tantôt sur les hommes qui oublient Dieu pour s'occuper uniquement de la terre, il lui semblait voir, d'un côté, le petit nombre des élus, et, de l'autre, la multitude des réprouvés. Plein de cette idée et poussé par cet oracle du Sauveur : « Que servirait à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme ! » il prit la résolution d'abandonner la cour pour aller chercher un lieu de repos dans la compagnie des enfants de Saint-Bruno qui venait de fonder, en Bugey, les Chartreuses de Portes et de Meyriat, non loin du château de Sothonod.

La confiance qu'il avait en son prince le porta à lui faire connaître son dessein. Amédée III était aussi pieux que vaillant ; aussi, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de perdre Arthaud, il ne voulut pas contrarier la vocation de son favori ; d'ailleurs, il voyait bien que c'était une plante nourrie par la rosée de la grâce que le souffle du monde et de la cour ne pouvait que faner. Il était convaincu que ce n'était qu'au désert, loin du contact des hommes, qu'elle devait s'épanouir, montrer ses brillantes couleurs, et remplir le sanctuaire et l'Église de son parfum suave et délicieux. Dès qu'Arthaud fut assuré de l'agrément du prince, il quitta la cour, n'emportant que sa vertu et les regrets de toutes les personnes qu'il avait charmées pendant deux ans par ses manières aimables, mais qu'il avait surtout édifiées par les exemples de la plus tendre piété.

Depuis longtemps il avait formé le dessein d'embrasser la vie des Chartreux, à cause de la grande austérité et de la pauvreté qu'ils pratiquaient. Ses regards, en sortant du tumulte du monde, se fixèrent sur la montagne de Portes, en Bugey, qui lui apparaissait comme celle d'Horeb, où le Seigneur manifestait ces merveilles à la nation sainte qu'il avait choisie. Il suivit donc l'impulsion que lui imprimait le souffle de l'Esprit-Saint qui le poussait dans cette maison où il espérait vivre retiré loin du tumulte du monde et, pour ainsi dire, caché dans la face de Dieu. Bernard de Varins, fondateur et prieur de cette Chartreuse, homme d'un rare savoir et d'une grande piété, l'accueillit avec la distinction que méritaient non-seulement sa naissance, mais encore sa vertu dont la renommée avait porté les éloges jusque dans ce désert.

Les espérances qu'il venait de fouler aux pieds, les biens et les honneurs qu'il sacrifiait à la croix, sa jeunesse, car il était dans l'âge des illusions, aussi favorisé des grâces du corps que de celles de l'esprit ; toutes ces circonstances furent cause que sa détermination fit du bruit dans les provinces voisines. Les uns applaudissaient à cette démarche, les autres la traitaient de singulière, car il est rare que ceux qui veulent se donner à Dieu n'aient pas à essuyer le désavou, les moqueries, et souvent même la haine des impies.

Les parents d'Arthaud, quoiqu'ils eussent consenti avec peine, il est vrai, à sa détermination, ne manquèrent pas de lui mettre sous les yeux les avantages qu'il abandonnait, sa témérité d'embrasser un genre de vie dont la rigueur excédait ses forces, enfin l'utilité dont il pourrait être à sa famille, qui fondait sur lui seul l'espoir de se voir perpétuer et illustrer de plus en plus : leurs voisins et leurs amis s'unirent à eux et firent de concert une attaque dont le but était de rompre ses projets et de le ramener au château de Sothonod ; mais le dégoût du monde, le désir de tout quitter

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pour ne servir que Dieu dans la solitude, avaient jeté dans son cœur de trop profondes racines pour qu'on pût l'ébranler par des motifs humains. Soumis et obéissant à ses parents en tout ce qui ne regardait pas sa vocation, il ne croyait manquer ni à l'amour ni à la reconnaissance qu'il leur devait, en se déterminant à suivre l'inspiration de l'Esprit-Saint. Dieu bénit sa constance, en changeant les vues et les dispositions de ceux qui contrariaient sa résolution. Ses parents, persuadés que de plus longues remontrances ne serviraient qu'à contrister un fils qu'ils aimaient tendrement, finirent par l'encourager dans ses pieux desseins. Arthaud, dégagé des importunités de sa famille et des entraves que le monde avait mises à son avancement dans les voies spirituelles, entra dans la carrière de la perfection, et sa marche fut si rapide, que bientôt il parvint à ce but si difficile à toucher.

La piété exemplaire des Chartreux de Portes répandait de toutes parts la bonne odeur de Jésus-Christ, et retraçait la vie des saints solitaires de l'Égypte et celle des premiers disciples de saint Bruno. Le nouveau prosélyte fut touché plutôt qu'étonné du spectacle d'une vie si différente de celle des gens du monde au milieu desquels il avait vécu jusqu'alors. Après avoir passé ses premières années à la cour d'un prince de la terre, il demanda à n'avoir plus à servir que le Roi des cieux. Dom Bernard, prieur de Portes, témoin de toutes les démarches des parents et des amis d'Arthaud, en homme prudent, ne voulut pas se presser de l'admettre au noviciat. Il sonda soigneusement les dispositions de celui qu'il voyait si plein d'ardeur pour préférer les austérités du cloître aux commodités de la vie ; il examina quel esprit le conduisait, quelle fin il se proposait, si c'étaient les lumières de la grâce qui l'avaient conduit au désert, ou des mécontentements humains qui l'engageaient à se séparer du monde et de ses parents. Le prudent Bernard ne tarda pas à découvrir que les intentions les plus pures avaient présidé à son choix de vie, et qu'il apportait dans la retraite la sainteté que les autres viennent y chercher : aussi, le temps des épreuves ordinaires étant écoulé, Arthaud reçut l'habit des religieux de Saint-Bruno en l'année 1120.

Le fervent novice trouva sans peine à Portes des exemples et des modèles, et il fut bientôt lui-même l'exemple et le modèle de tous ses compagnons qu'il devança promptement dans la carrière où tous cherchaient, à l'envi, à gagner la couronne de l'immortalité. Son premier soin, en y entrant, avait été de purifier son âme des plus légères taches qui eussent pu diminuer, en sa faveur, les effusions de la grâce et retarder sa marche rapide vers la perfection. À voir son contentement, la sérénité de son visage et la facilité avec laquelle il remplissait tous ses devoirs religieux, on eût cru que l'état auquel il venait se consacrer avait été celui de toute sa vie. Rien ne lui coûtait dès qu'il s'agissait de la règle qu'il avait embrassée ; sa ferveur lui en aplanissait les difficultés, et les peines se changeaient pour lui en délices. Il ne ressentait jamais plus de satisfaction que lorsque l'occasion se présentait de vaincre l'orgueil trop naturel à l'homme, ou de souffrir quelques mortifications pour témoigner à Dieu qu'il ne voulait s'attacher qu'à sa croix. Il les lui offrait, disait-il, pour expier ses fautes passées dont le souvenir le portait à se regarder comme un grand pécheur.

La guerre qu'Arthaud commença à déclarer à son corps par la pénitence, n'eut d'autre terme que celui de ses jours, qui furent presque le double de ceux que Dieu accorde ordinairement au commun des hommes. Plus il se sentait robuste, moins il garda de ménagement pour assujétir

entièrement ses sens à la loi de l'esprit. Outre les jeûnes prescrits et l'abstinence perpétuelle qui s'observe chez les Chartreux, il portait un rude cilice qu'il ne quittait que pour en augmenter les douleurs cuisantes par de fréquentes et longues flagellations. Cependant notre Saint avait appris que les macérations infligées au corps ne sont qu'une partie de la véritable pénitence, et que l'humilité en est le complément ; aussi le vit-on toujours, malgré la noblesse de sa naissance, disputer aux plus jeunes novices les fonctions les plus capables de révolter l'amour-propre ; il semblait même se multiplier pour se charger lui seul de tout ce qu'il y avait de pénible et d'humiliant à faire dans la maison. Cette abnégation absolue lui faisait regarder l'obéissance à ses supérieurs comme la plus parfaite imitation de Jésus-Christ, qui a été lui-même obéissant jusqu'à la mort.

En admirant l'abnégation, la pénitence, l'humilité de saint Arthaud, nous n'avons aperçu, pour ainsi dire, que l'extérieur du temple qu'il avait consacré à Dieu dès son enfance. La prière est le sacrifice qu'il y offrit constamment à l'Éternel sur l'autel de son cœur. Le temps déterminé par la règle pour cet exercice ne lui suffisait pas, il y employait une partie de la nuit, et les travaux manuels ne pouvaient l'en distraire ; son âme était tout entière appliquée à Dieu, et jamais l'emploi de Marthe ne le détourna des douces occupations de Marie. Cependant le temps de sa probation s'était écoulé, en lui apportant chaque jour un nouveau degré de perfection qui le rendait digne du saint état qu'il allait embrasser irrévocablement. Il vit avec joie approcher le jour solennel de ses sacrés engagements. Ses prières, ses austérités, tout se ressentait de ses ardents désirs et du doux espoir d'être bientôt fixé pour jamais dans la retraite et attaché à Dieu par des liens indissolubles. De leur côté, ses supérieurs n'ayant eu jusqu'alors à admirer dans sa conduite qu'une piété au-dessus de toutes les épreuves, bénissaient le Père des miséricordes du précieux don qu'il leur faisait. Ainsi, tout étant disposé, le pieux novice prononça ses vœux en 1123, avec la générosité d'un cœur qui se consacre par amour et qui recouvre sa liberté sous le joug de Jésus-Christ.

Après cette action, qui venait de mettre le comble à ses désirs, le premier soin que lui inspira sa reconnaissance, fut de remercier la divine Bonté de la prédilection qu'elle avait bien voulu lui accorder, d'implorer son secours pour ne jamais oublier un si grand bienfait, ni démentir la sainteté de sa profession. Il en comprenait tout le prix, et ce qu'il avait fait jusqu'alors pour s'y préparer, ne fut plus regardé que comme un faible apprentissage de ce qu'il se proposait de pratiquer dans la suite. Il fut un homme nouveau dans le chemin de la perfection ; devenu disciple de la croix depuis qu'il fut devenu religieux, ses pénitences s'accrurent progressivement avec ses autres vertus. Son lit servait de voile à ses mortifications ; il le quittait pour passer à terre les quelques moments de repos qu'il ne pouvait refuser à la faiblesse de la nature, encore cette couche incommode était-elle arrosée du sang qui coulait sous les instruments de ses rigueurs, et des larmes qu'il répandit toujours en grande abondance. Voilà la part qu'il faisait à son corps ; mais son âme était un sanctuaire où l'on voyait la croix de Jésus-Christ élevée sur les ruines de tous les désirs, de toutes les inclinations de la nature. Il était véritablement comme l'apôtre, « ce n'était pas lui qui vivait, mais Jésus-Christ qui vivait en lui ».

Arthaud n'avait ni des égarements à punir, ni des vices à déraciner, ni des passions sans cesse renaissantes à terrasser ; car ce qu'il appelait ses grands péchés, n'étaient que des fautes bien légères dont l'homme juste

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même ne saurait être exempt dans cette vie. La pénitence dont il affligeait son corps ne fut donc pas pour réparer la perte de son innocence, mais pour la conserver. Il l'avait aimée dès sa plus tendre jeunesse, et toujours il sut la préserver des pièges qu'elle rencontre dans le monde et surtout à la cour où il est si difficile de la garder intacte au milieu de mille dangers qui l'environnent. La prière, la dévotion à la sainte Vierge qui est la reine de toute pureté, la retraite, la fréquente communion, la fuite du monde dont le souffle corrupteur est si dangereux pour une fleur si délicate, l'éloignement des personnes d'un sexe différent, précaution tant recommandée par les maîtres de la vie spirituelle ; voilà les moyens qu'Arthaud avait mis en usage pour conserver sans souillure la robe d'innocence qu'il avait reçue sur les fonts du baptême.

Sa vie était donc une vie cachée en Jésus-Christ ; son cœur ne soupirait que pour Dieu, son esprit était sans cesse élevé vers le ciel, et l'un et l'autre se réunissaient pour former ces élans d'amour, ces ravissements, ces extases, qui le transportaient quelquefois hors de lui-même. Les études qui sont souvent un sujet de dissipation, furent pour lui une occasion de s'avancer de plus en plus dans la sainteté. La théologie qui développe les admirables perfections de Dieu, qui parle surtout de ses bienfaits envers les hommes, fut singulièrement de son goût ; il s'y appliqua avec le plus grand soin, de sorte que sa science égalant bientôt sa grande sainteté, ses supérieurs l'appelèrent à la prêtrise dès qu'il eut atteint l'âge requis par les canons de l'Église. Quelque pénétré qu'il fût de son insuffisance pour un ministère si redoutable, sa soumission l'emporta sur sa profonde humilité. Il ne pensa plus qu'à implorer avec une nouvelle ferveur le secours puissant de ce Dieu de bonté qui, par des routes inconnues à la prudence de la chair, l'avait si heureusement conduit au port assuré du salut.

Pendant qu'il se préparait ainsi à recevoir le caractère ineffaçable du sacerdoce, Ilumbald, archevêque de Lyon, arriva en 1125 à Portes, pour bénir l'église de cette chartreuse. Notre Saint reçut, de cet illustre archevêque, l'imposition des mains et l'onction sainte qui consacrent les ministres du Seigneur. Humbert de Grammont, évêque de Genève, assistait à cette cérémonie. Ce prélat ayant vu par lui-même tout ce que la renommée lui avait appris d'Arthaud, se lia avec lui d'une étroite amitié.

Parvenu à la sublime dignité du sacerdoce, le fervent religieux regarda son élévation comme un nouvel engagement pour lui de monter à une plus haute perfection. La foi la plus vive, la piété la plus tendre, vinrent ajouter encore à tout ce que nous avons admiré jusqu'à présent dans une vie, ce semble, plus angélique qu'humaine. La charité, cette vertu céleste, prit dès lors surtout un tel accroissement, qu'on ne le vit jamais perdre l'esprit de recueillement et d'oraison qui l'unissait à son Créateur ; souvent même ses supérieurs le trouvaient dans sa cellule, immobile et plongé dans la contemplation des beautés et des miséricordes du Seigneur. On aurait dit, en le voyant, qu'il goûtait par avance les ineffables délices qui sont dans le ciel l'aliment des prédestinés. Il passait des heures entières à genoux au pied des autels, collé à la croix de Jésus-Christ, sans que rien fût capable de le distraire. Mais c'est surtout pendant la célébration des saints mystères qu'il sentait redoubler les ardeurs du feu sacré qui consumait son cœur. La sérénité, et on assure même, des rayons d'une lumière surnaturelle brillaient sur son visage, et son action de grâces était accompagnée d'un torrent de larmes bien douces assurément, puisque la reconnaissance les faisait couler. La foi qui l'animait envers Jésus-Christ présent dans la sainte Eu-

charistie était si vive, que Dieu semblait se montrer à lui sans voile sur les autels. Si la force du respect le faisait trembler à l'approche du sanctuaire, l'amour qui l'y entraînait triomphait bien vite de cette crainte, et lui faisait comprendre par les plus tendres émotions qu'il n'était créé que pour aimer Dieu. En un mot, c'était le véritable prêtre de Jésus-Christ. Son corps était chaste, sa bouche pure, son esprit éclairé d'une lumière surhumaine, et son cœur tout brûlant d'un saint zèle pour sa sanctification et pour celle de ses frères; aussi, par ses conseils et ses exhortations aux personnes qui venaient de toutes parts le consulter sur l'affaire du salut, avait-il allumé le feu de l'amour divin dans tout le Bugey. Purifié par la pénitence, uni à Dieu par l'humilité et la prière, prudent dans toutes ses démarches, embrasé par la charité qui avait consumé en lui tout ce qui est de l'homme, Arthaud était un religieux parfait. Le divin architecte qui avait façonné dans le désert cette pierre précieuse, la destinait à devenir le fondement d'une maison qui, pendant sept siècles, sera l'asile de la piété et une pépinière de saints anachorètes.

Humbert de Grammont, évêque de Genève, dont nous avons déjà parlé, pour satisfaire ses désirs autant que ceux du prince Amédée III, avait formé le projet d'appeler les Chartreux dans le Valromey, qui dépendait alors de son diocèse. Les qualités éminentes qu'il avait remarquées dans notre Saint, lorsqu'il vint à Portes avec l'archevêque de Lyon, lui firent penser qu'Arthaud était l'homme que la Providence avait mis en réserve pour cette grande œuvre. Héritier unique de la seigneurie de Sothonod, dont les propriétés s'étendaient sur une grande partie des montagnes qui environnaient le château de ses pères, ce saint religieux pouvait fournir un local propre à cet établissement: ainsi disparaissait la première difficulté; lui seul était à même de dissiper encore toutes les autres, parce que son esprit fort et pénétrant savait prévoir tous les obstacles et ne s'en laissait jamais abattre quand il ne pouvait les éviter, et Dieu, qui a promis d'écouter la prière fervente, lui faisait trouver de la facilité où tout autre, moins accoutumé aux faveurs du ciel, n'aurait rencontré que l'impossible; d'ailleurs son nom, sa réputation, lui assuraient les libéralités des personnages puissants qui pouvaient concourir à la fondation de cette nouvelle maison. Sur la demande de l'évêque de Genève, il fut choisi par Dom Guigue, alors prieur de la Grande-Chartreuse, pour aller fonder une colonie de religieux de Saint-Bruno dans la province du Valromey, à cinq lieues de Belley. On craignait que son humilité ne lui fit rejeter sur un autre l'honneur qu'on lui décernait, mais il ne vit heureusement dans l'ordre de ses supérieurs que la voix de Dieu qui l'appelait à de si grands travaux. Il sourit à l'idée qu'il aurait plus de moyens de pratiquer la pauvreté et la pénitence. Cette détermination affligea beaucoup les religieux de Portes qui allaient perdre un modèle si parfait; mais affermi dans sa résolution, Arthaud les quitta avec six compagnons et se rendit à Sothonod; de là il parcourut les montagnes voisines, non pour trouver le lieu le plus agréable, mais celui qui paraissait le plus propre à rappeler à des religieux qu'ils sont morts au monde et qu'ils ne doivent plus avoir de relation avec lui. Il ne chercha pas longtemps: un petit vallon nommé Cimetière, ainsi appelé, sans doute à cause de l'aspect triste et sauvage qu'il présente, fut l'endroit qu'Arthaud choisit pour s'enterrer tout vivant, à une heure du château où il avait pris naissance. C'est un nouvel Antoine qui se montre dans cette solitude hérissée de rochers, de ronces et de forêts, mais qui va bientôt changer de face sous la main féconde de la religion.

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La maison entreprise par saint Arthaud fut bientôt en état de recevoir les hôtes qui venaient animer ce désert par leurs chants et leurs prières, parce qu'elle fut construite sur une petite dimension et en grande partie avec des planches, ressemblant en tout aux laures de la Thébaïde ; de telle sorte que ce lieu, qui était peu auparavant le repaire de bêtes sauvages, devint la demeure de fervents anachorètes qui s'élevaient à une éminente sainteté à l'école de leur séraphique maître. Ce pieux fondateur voulut que les cellules fussent basses et étroites, pour rappeler aux religieux qu'ils étaient dans un cimetière, faisant allusion au nom du lieu où elles étaient bâties, et pour leur représenter sans cesse que l'entrée du paradis est étroite.

Nous dépeindrions difficilement la vie admirable que ces saints religieux menèrent d'abord dans leur solitude. Engagés à un silence perpétuel, toute leur conversation n'était qu'avec Dieu dans la prière et la récitation des psaumes. Il semblait qu'ils n'eussent un corps que pour l'accabler d'austérités, couchant sur des planches ou des fagots ; encore interrompaient-ils ce pénible sommeil pour aller à l'église chanter Matines et vaquer à l'oraison. La journée était partagée entre la prière et le travail des mains ; leur jeûne presque perpétuel n'était soutenu que par un peu de pain et des légumes grossièrement assaisonnés. Les chaleurs de l'été, les rigueurs de l'hiver n'apportaient jamais aucun adoucissement à ces rudes pratiques, bien plus pénibles que les travaux mêmes auxquels sont condamnés la plupart des chrétiens qui, loin de les mettre à profit pour leur salut, méprisent la loi de l'église sur le jeûne et l'abstinence, sous prétexte que leur santé en est altérée. Pour s'encourager à supporter tant de privations, les disciples de saint Arthaud n'avaient qu'à jeter les yeux sur leur maître. Il ne savait se prévaloir de sa supériorité que pour se livrer à de plus rigoureuses pénitences, pour choisir la cellule la plus incommode, les habits les plus pauvres, la nourriture la plus grossière. Il leur faisait aimer la pénitence en leur montrant Jésus-Christ sur la croix, chérir la pauvreté en leur assurant la couronne immortelle que le Sauveur a promise à ceux qui ont le courage de tout abandonner pour le suivre au calvaire.

Depuis dix ans ces fervents religieux s'exerçaient à la pratique de tous les conseils évangéliques, loin du monde, mais près de Dieu qui fit plusieurs prodiges pour fournir à leur existence. La réputation de cette petite colonie s'était répandue au loin et attirait à Cimetière un grand nombre de fervents chrétiens qui désiraient mourir au monde pour vivre à Jésus-Christ. La maison ne pouvait en contenir davantage, quand tout à coup un incendie, qui était dans les vues de la Providence, vint détruire ce pauvre amas de cellules dont on voit encore aujourd'hui des traces près d'une petite source, en face de la grange dite Cimetière. Ardutius de Faucigny, qui avait succédé à Humbert de Grammont sur le siège épiscopal de Genève, était aussi favorable aux Chartreux que son prédécesseur. Il vint les visiter, et les trouva dans un tel état de dénuement et dans un lieu si âpre et si resserré qu'il les engagea beaucoup à construire une autre maison plus spacieuse et plus solide, dans un endroit moins rude et plus commode pour les approvisionnements. Il leur promit son secours et l'intervention du prince de Savoie, ainsi que la magnificence d'autres grands personnages.

Arthaud, en homme prudent et réfléchi, ne voulut rien précipiter dans une circonstance aussi grave. Il fit donc préalablement des démarches pour connaître la convenance du lieu indiqué, pour assurer les moyens de cons- truction, constater les engagements des bienfaiteurs qui s'offraient à l'aider dans cette entreprise, afin de ne laisser aucun embarras dans les affaires du couvent, ni aucune matière à contestation entre les religieux et les propriétaires voisins. L'emplacement qui fixa son choix fut sur la même montagne à une demi-heure, au midi de Cimetière, au nord du mont Colombier, le plus élevé de la province du Bugey, dans un vallon très-étroit, sur le plateau d'un rocher taillé à pic, au pied duquel roule avec fracas, à une profondeur effrayante, le torrent d'Arvières, dont la nouvelle chartreuse prit le nom. L'exposition pittoresque de ce local d'où la vue s'étend sur une partie du Valromey et du Bugey, offrait une température insupportable; les abords en étaient faciles par le moyen d'une route qui fut effectivement établie pour descendre dans le village de Lochieu et de là dans tous les pays d'alentour. Des forêts et des prairies très-vastes assuraient en outre des revenus capables de soutenir un établissement qui allait devenir plus considérable que le premier.

L'attachement que le comte Amédée III avait voué à saint Arthaud, pendant qu'il était à sa cour, n'avait fait que s'accroître à proportion de la sainteté de son ancien favori; il saisit donc avec empressement l'occasion de lui en donner des preuves, et lui envoya une somme d'argent considérable. Déjà ce prince généreux lui avait abandonné le terrain désigné pour bâtir le monastère et toutes les propriétés circonvoisines, en déclarant qu'il faisait ces donations à Dieu, à la sainte Vierge et aux Chartreux d'Arvières.

Humbert III, sire de Beaujeu, ayant reçu la seigneurie du Valromey avec la main d'Alix, fille du prince Amédée, ratifia également tout ce qu'avait fait son beau-père, donna à la chartreuse quelques terres, et la prit sous sa protection spéciale. On voit figurer parmi les illustres fondateurs d'Arvières: Ardutius, évêque de Genève; Ponce, évêque de Mâcon; Anthelme, évêque de Patras; Bernard et Guillaume, évêques de Belley; Pierre, évêque de Glandève. Plusieurs riches seigneurs du Bugey, de Bresse et de Savoie, contribuèrent à la reconstruction du monastère. Les chanoines de Belley et les moines de Nantua firent aussi preuve d'une pieuse libéralité en cédant à cette maison des terres et des droits qu'ils possédaient en Valromey; mais il faut compter parmi les principaux bienfaiteurs d'Arvières, saint Arthaud lui-même, qui lui céda tous ses biens, à l'exception du château de Sothonod et de quelques dépendances qu'il laissa à sa sœur unique, mariée à Jacques de Michelin, auquel passa cette terre, apportée quelque temps après par sa petite-fille dans la famille de Seyssel.

La construction de la chartreuse d'Arvières, poussée par des mains si puissantes et si libérales, fut achevée en moins de quatre ans, pendant lesquels les religieux eurent bien des maux à endurer au milieu des ruines de leur première maison qu'ils ne voulurent pas abandonner. Sur la demande de l'évêque Ardutius, le pape Luce II, par sa bulle du 2 mai 1144, adressée à saint Arthaud, désigna les limites qui devaient servir de clôture ou de spaciement aux religieux, et se déclara le protecteur de ce monastère qu'il prit en singulière affection. Henri II, roi d'Angleterre, envoya, plusieurs années après la fondation de ce monastère, des offrandes considérables à saint Arthaud, sur la sollicitation de saint Hugues, prieur de la chartreuse de Ouitham, et plus tard évêque de Lincoln, qui portait le plus vif intérêt à cet établissement.

La réputation de notre saint prieur eut bientôt réuni autour de lui un grand nombre de disciples; à cette école, ils n'avaient qu'à suivre Arthaud pour devenir parfaits. Préparer le cœur de ses religieux à servir Dieu par

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la pratique de la piété la plus tendre, leur apprendre à combattre le monde et l'enfer, à mourir à eux-mêmes, à être saints : voilà ce qu'Arthaud se proposait dans son important emploi. Vigilant sur tout ce qui pouvait concerner leur état, son activité infatigable le rendait présent dans tous les endroits où le devoir de sa charge le demandait, afin d'examiner si toute chose s'y passait dans l'ordre. Ses lumières égalaient son zèle; il distinguait aisément quel motif portait un novice à demander l'entrée en religion, et quelle victoire il avait à remporter sur son caractère. Il renvoyait sans peine dans le monde ceux qu'il ne croyait pas propres à embrasser le joug aimable du Seigneur, et à vivre dans la société des Saints.

La règle était, à ses yeux, un dépôt sacré qui lui était confié, dont la perte ou le maintien devait être son ouvrage. Nous avons déjà vu qu'il ne la transgressa jamais tandis qu'il était simple religieux; aussi veillait-il à la faire pratiquer dans toute son étendue, dès qu'il fut supérieur; et quelle que fût la douceur de son gouvernement, il était inflexible lorsqu'il s'agissait de régularité. Le silence et la retraite sont l'âme et la vie des religieux : il leur en faisait sentir la nécessité en comparant ceux qui aiment le recueillement, aux arbres plantés dans un lieu bien clos, et ceux qui étaient dissipés, aux arbres qui sont le long des grands chemins : les premiers produisent des fruits qui viennent à maturité, et les autres, secoués sans cesse par les passants, ne rapportent rien à leurs maîtres. Ses paroles portaient ainsi avec elles la force, le sentiment et la persuasion, parce qu'elles naissaient de la charité et qu'elles étaient appuyées sur l'exemple. S'il leur parlait de la pénitence, ils voyaient en lui un corps mortifié et réduit en servitude; s'il leur prêchait l'humilité, il se mettait au-dessous d'eux, en se les proposant pour modèles, lui que personne ne pouvait égaler. Il leur enseignait la charité envers le prochain par les tendres soins qu'il prenait de tous ses disciples, surtout des malades. Son attention le faisait descendre jusqu'aux moindres détails, et jamais il ne se retirait d'auprès de leur lit sans avoir versé dans leur cœur de nouvelles forces pour souffrir avec patience. Sa charité s'étendait aussi sur tous leurs besoins spirituels : dès qu'il en voyait quelques-uns plongés dans la tristesse, il s'empressait de les consoler, de leur adoucir les peines, les dégoûts qu'ils pouvaient rencontrer dans leur état, en leur montrant la récompense immortelle qui sera le terme heureux d'une constante fidélité. Il fortifiait dans leur vocation ceux qui craignaient de ne pas y persévérer; il relevait leur courage par le juste mépris du monde qu'il leur inspirait, par le secours du ciel qu'il leur promettait d'implorer, et par l'exemple des Saints qu'il leur remettait sans cesse sous les yeux encore plus par ses actions que par ses paroles.

Sa sollicitude était trop grande pour être renfermée dans les murs de son monastère, elle s'étendait sur les malheureux de tous les environs. Il leur distribuait chaque jour d'abondantes aumônes qui épuisaient souvent les greniers du monastère, se reposant, pour la subsistance des religieux, sur les secours de la Providence qui ne lui manquèrent jamais. C'est surtout au milieu des pauvres qu'on apercevait sa patience, sa douceur et sa tendre charité. Ce tendre père, c'est le nom qu'ils lui donnaient, adoucissait ainsi les peines de leur indigence autant par l'attention qu'il mettait à la soulager que par les soulagements mêmes qu'il leur prodiguait.

Semblable à la fleur du désert dont les parfums attirent les pas du voyageur, notre Saint répand au loin la bonne odeur des vertus. Après la mort de l'évêque de Belley, le clergé et le peuple, d'une voix unanime, qui

était celle de Dieu, demandent Arthaud pour leur prince spirituel et temporel. La nouvelle de cette élection précéda les députés de Belley, chargés de la lui porter. Le saint prieur, épouvanté du fardeau qu'on voulait lui imposer, courut se cacher dans une caverne qu'on montre encore à présent avec une espèce de vénération sous le nom de Balme de Saint-Arthaud. On la voit dans le flanc du rocher taillé à pic, sur lequel était bâti le monastère, à une grande hauteur au-dessus du torrent qui se précipite en cet endroit, et dont le mugissement monotone rend encore cette grotte plus sauvage et plus triste. En vain les religieux et les envoyés le cherchèrent pendant trois jours, plongés dans les angoisses et les larmes. Dieu ne voulant pas que cette lumière, qui devait jeter un si vif éclat dans son Église, demeurât plus longtemps sous le boisseau, la fit déjà briller d'une manière miraculeuse aux yeux des députés. Une clarté surnaturelle les conduisit dans la caverne, où ils trouvèrent Arthaud profondément affligé de leur apparition ; mais il n'avait pour se défendre contre leurs instances que ses soupirs et ses gémissements, que le prétexte de son incapacité et de ses forces affaiblies sous le poids de la vieillesse. On ne se rendit point à ses raisons ; on le tira de sa retraite, on l'entraîna à Belley où il fut reçu comme un ange venant du ciel. Le peuple se précipitait sur son passage, le clergé lui tendait les bras, et l'onction sainte ne tarda pas à lui donner le pouvoir de gouverner cette Église consolée de la perte successive de deux saints évêques qu'elle voyait revivre dans celui-ci. Arthaud ayant enfin reconnu la voix de Dieu, prit le gouvernement de son diocèse vers la fin de l'année 1188 ou le commencement de 1189 ; il n'y trouva presque rien à changer, presque rien à réformer. Il n'aperçut dans le clergé et dans le peuple que des vertus à soutenir, et quel homme était plus propre que lui à raffermir le bien déjà fait, à entretenir le feu dévorant de la charité dans les prêtres, et le goût des études parmi les lévites ; à veiller sur les vices pour les étouffer dès leur naissance, à cimenter le règne de Dieu dans le cœur de ses ouailles, et à les faire jouir enfin de toutes les délices que procure la pratique de la religion ? Les travaux qu'il s'imposa étaient immenses, mais ils n'étaient pas au-dessus du zèle de l'ouvrier. Il parcourut les différentes paroisses de son diocèse : c'était un astre bienfaisant qui se levait sur elles pour les éclairer, et dont l'heureuse influence donnait une nouvelle vie, de nouvelles forces à l'esprit religieux. C'était un père qui voyait ses enfants dont il était tendrement aimé ; sa vue seule exaltait les sentiments de la foi, son éloquence persuasive tarissait les procès et les querelles, ses consolantes paroles séchaient les larmes, ses conseils éclairés fortifiaient les faibles, sa vertu puissante guérissait les malades, ses larges aumônes remettaient la paix et l'abondance dans la chaumière du pauvre.

Dès qu'il était de retour de ses courses apostoliques, son palais devenait une maison de charité où il réunissait, chaque jour, un grand nombre de malheureux et leur distribuait lui-même la parole de Dieu, les vêtements et la nourriture. Ce n'est pas à ceux-là que se bornait son zèle, il allait chercher les pêcheurs, et leur faisait des remontrances si douces et si fortes en même temps, qu'elles restaient rarement sans effet, et souvent il ache-

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vait leur conversion par ses prières et par les rudes pénitences qu'il s'im- posait pour eux. Sa sollicitude, comme celle de saint Paul, lui faisait prendre soin encore de toutes les églises. Il savait que la décence et la majesté des temples contribuent puissamment à élever l'âme et à donner aux fidèles une grande idée du Maître qui les habite; aussi dès qu'il eut réparé et embelli sa cathédrale, il tourna tous ses soins vers les autres églises de son diocèse; il excitait le zèle des prêtres et la libéralité des fidèles pour qu'elles fussent tenues et ornées de la manière la plus conven- nable au lieu saint, pour que les cérémonies augustes de la religion fussent célébrées avec la pompe qui réveille dans les cœurs les sentiments de res- pect, de dévotion, que nous avons si peu soin d'y entretenir. Le temps qu'il n'employait pas à l'administration de son diocèse, il le partageait entre l'étude de l'Écriture Sainte et l'oraison, en suivant, autant que ses devoirs le lui permettaient, la règle des Chartreux, dont il n'enfreignit jamais le précepte qui leur fait un devoir du jeûne et de l'abstinence perpétuels. Les honneurs qui s'attachaient à son mérite et à son rang ne le changèrent point; l'éclat qui l'environnait n'altéra point son goût pour la pauvreté; la simplicité de ses meubles, de ses habits, de ses appartements et de sa table lui rappelait sa chère solitude d'Arvières qu'il allait visiter quelque- fois, et dont il ne se séparait jamais qu'avec regret. Enfin, après deux ans d'un glorieux épiscopat, à force de sollicitations fondées sur son grand âge et sur ses infirmités, il obtint, en 1190, du pape Clément III, la permis- sion de quitter son évêché pour rentrer dans sa cellule. Ni les larmes, ni la désolation de ses ouailles, ni son tendre attachement pour elles, ne purent le détourner du projet qu'il avait formé de passer le reste de sa vie dans la solitude, pour mourir sur la cendre au milieu de ses frères. Son cœur paternel fut cependant cruellement déchiré à l'approche de cette séparation; mais accoutumé depuis longtemps à se mépriser lui-même, il pensa qu'un autre évêque serait plus utile au troupeau qu'il abandonnait; que d'autres mains plus fortes et plus habiles écarteraient plus sûrement l'homme ennemi du champ du père de famille, et en extirperaient l'ivraie qu'il accusait son insouciance et sa paresse d'y avoir laissé croître.

Ainsi raffermi dans son dessein, Arthaud donna la dernière preuve de son attachement au bon peuple qu'il quittait, en obtenant de Dieu par ses prières un successeur doué des qualités que l'apôtre saint Paul énumère pour faire un saint évêque: ce fut Eudes II, homme d'une grande piété, que la douceur de son caractère, la bonté de son âme, rendirent cher à tout le monde, et qui sut, par sa grande charité, calmer les regrets universels qu'avait fait naître la retraite de son prédécesseur.

Arthaud, rentré dans sa cellule, rachète à force de pénitence le temps qu'il a perdu, dit-il, dans le tumulte des affaires, et lave dans ses larmes et dans son sang la poussière du siècle; l'âge ne lui a rien ôté de son ar- deur, lorsqu'il s'agit de l'accomplissement de la Règle; nous l'avons vu, au sortir de l'adolescence, commencer sa course dans la voie étroite des con- seils évangéliques, et du premier pas arriver presque au terme. À l'âge de quatre-vingt-dix ans, il rentre dans cette première carrière comme simple religieux, après avoir honoré l'épiscopat par toutes sortes de vertus, et jusqu'au-delà d'un siècle, il conserve toute la ferveur, l'exactitude scrupuleuse, le courage actif et empressé des commençants, la piété tendre, la dévotion sensible, la conscience timorée, la mortification austère, la soumission passive d'un novice. Sa retraite ne put le mettre à l'abri des grands personnages de l'Église et de l'État qui venaient chercher auprès

de lui les conseils d'un vieillard consommé en sagesse et en prudence, qui avait toujours vécu dans la réflexion, loin des intrigues qui faussent le jugement et corrompent le cœur. On ne parlait que de ses vertus; lui, au contraire, pensait être très-éloigné de la sainteté à laquelle il croyait n'avoir jamais assez travaillé; il gémissait sur ses fautes, et soupirait pour le ciel en se plaignant, comme le Prophète, de la longueur de son exil, dans le désir de jouir plus tôt de la véritable patrie. Son temps n'était plus employé qu'à des exercices de préparation à la mort. Il semblait qu'après avoir donné pendant un siècle l'exemple d'une sainte vie, Dieu le laissait encore cinq ans sur la terre pour nous apprendre à tous comment on doit se préparer à ce terrible passage, par la prière, par les sacrements et les actes d'une parfaite résignation à la mort, qui est la peine du péché.

Quel que fût son affaiblissement, on ne le vit jamais perdre la tranquillité de son âme; plus il sentait ses forces diminuer, plus il renouvelait sa soumission aux ordres du ciel, et son cœur vivait tout entier dans un corps presque éteint. C'était une victime immolée par les souffrances, dont les restes étaient consumés par le feu de la charité. Ne pouvant plus célébrer les saints mystères, il participait néanmoins tous les jours à la sainte communion, et c'est dans un transport de reconnaissance, après une action si sainte, que son heure dernière lui fut révélée d'en haut. La mort, en ce moment, lui apparut comme une libératrice qui venait briser ses chaînes et lui donner la liberté qu'il désirait depuis si longtemps, et par des aspirations tirées des cantiques sacrés, le saint vieillard saluait sa jeunesse renaissante. Dans ce moment, semblable à l'arbre antique dont les branches penchées vers la terre invitent à cueillir les fruits dont elles sont chargées, il se tournait vers les compagnons de sa solitude pour leur prodiguer ses derniers conseils et ses dernières bénédictions. « Remerciez, mes chers enfants », leur répétait-il sans cesse, « remerciez le Dieu des miséricordes qui vous a délivrés des malheurs de l'Égypte, pour vous faire entrer dans une terre de bénédiction. Demandez-lui avec instances les grâces qui vous sont nécessaires pour persévérer saintement dans l'état que vous avez embrassé; que l'Esprit-Saint soit votre lumière dans vos doutes et votre consolateur dans vos peines; que la très-sainte Vierge, envers laquelle je vous recommande d'avoir toujours une tendre dévotion, soit votre protectrice auprès de Dieu; soyez toujours les vrais disciples de saint Bruno, toujours prêts à suivre les préceptes et les conseils évangéliques avec cette fidélité dont il nous a donné l'exemple. Vous êtes les fondateurs de cette maison, croissez tous les jours en vertus, afin que la sainteté s'y perpétue d'âge en âge par les bonnes traditions que vous laisserez à ceux qui viendront après vous ». Il leur répétait ensuite les paroles que l'Apôtre bien-aimé ne cessait de redire à ses disciples dans son extrême vieillesse: « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres; que la charité soit le lien qui vous unisse tous ensemble, et tous ensemble à Jésus-Christ ». Après ces discours et d'autres semblables, son amour pour ceux qu'il appelait ses enfants semblait ranimer sa main défaillante qui se levait pour les bénir encore, ou plutôt pour répandre sur eux les grâces du ciel. Ensuite, comme le cygne, symbole de la pureté, qui, dit-on, annonce sa mort par ses chants, il entonnait des cantiques d'allégresse: « Je me suis réjoui de ce que l'on m'a annoncé - nous irons dans la maison du Seigneur. Mon âme désire d'aller à vous, mon Dieu ! comme le cerf altéré soupire après une onde pure. Je brûle d'une soif ardente jusqu'à ce que je puisse l'étancher dans la fontaine d'eau vive qui est mon Dieu : quand paraîtrai-je devant sa face? Seigneur, délivrez mon âme de la prison de son corps, les

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justes m'attendent pour être témoins de la récompense que j'ose espérer de votre bonté ».

Bernard II, évêque de Belley, qui professait la plus profonde vénération pour saint Arthand avec lequel il avait entretenu une étroite liaison depuis qu'ils s'étaient connus à Portes, averti de l'état de son ami, partit promptement pour Arvières, accompagné de plusieurs chanoines de sa cathédrale. Les deux évêques eurent ensemble, sur le bonheur dont jouissent les Saints dans le ciel, une longue conversation pendant laquelle on voyait le cœur du moribond se ranimer et palpiter avec plus de force ; son visage alors se couvrait de douces larmes, sa bouche adressait les paroles les plus affectueuses à Jésus et à Marie ; les religieux environnaient son lit plongés dans la plus amère douleur, et le Saint leur disait, pour les consoler : « Pourquoi vous affliger, mes enfants ? ne pleurez pas ma mort, l'heure de mon heureux sommeil est arrivée, voici le moment où Dieu va me faire miséricorde ; d'ailleurs, j'ai déjà trop vécu, je ne vous suis plus nécessaire ici-bas, je vous serai plus utile dans le ciel » ; et il les bénissait de nouveau en leur recommandant l'amour de la pauvreté, l'exercice de l'oraison et la pratique de la pénitence. Sentant sa fin approcher, il demanda les derniers sacrements qu'il reçut avec les transports du plus vif amour et de la plus touchante reconnaissance, répondant lui-même à toutes les prières. Après la sainte communion, il s'entretint longtemps avec l'Auteur de la vie éternelle, le visage enflammé et dans une espèce d'extase. Mais revenu de cet état, il supplia les religieux de le mettre sur le plancher couvert de cendres, comme le prescrit la Règle des Chartreux. La vue de Jésus mourant sur une croix, qu'on offre à ses regards, ranime ses forces affaiblies ; il se met sur ses genoux tremblants, lève les bras et les mains vers les cieux : il semblait prier encore, et il n'était plus. Ainsi s'éteignit, le 6 octobre 1206, ce flambeau qui avait éclairé pendant plus d'un siècle le monde, le désert et l'Église.

## CULTE ET RELIQUES.

Les restes mortels du grand serviteur de Dieu furent déposés avec pompe dans un tombeau de pierre, devant la porte de l'église de la chartreuse d'Arvières. La bonne odeur de sa sainteté pénètre dans les provinces voisines et attire à Arvières un concours continuel de fidèles qui venaient demander des grâces particulières que Dieu, pour honorer son serviteur, accordait à leurs ferventes prières. Le bruit de ces merveilles ne fit qu'accroître la foule des pieux solliciteurs. Les uns accouraient pour implorer des faveurs spirituelles et temporelles, les autres pour apporter au tombeau du Saint l'hommage de leur vénération, et le remercier soit de quelque guérison miraculeuse, soit de quelque autre bienfait signalé qu'ils reconnaissaient avoir reçu par ses mérites et sa médiation. Son culte s'établit ainsi, et depuis lors on ne l'invoqua presque jamais en vain, surtout dans les maladies, dans les temps calamiteux de sécheresse ou de pluie dont la durée détruisait l'espérance des laboureurs.

La renommée publiait chaque jour les noms des personnes infirmes qui avaient obtenu leur guérison, des moribonds qui avaient été rappelés à la santé en mettant leur confiance en saint Arthand ; elle ajoutait toutes les circonstances qui constataient la vérité et l'authenticité de ces faits extraordinaires, lorsque Mgr Juste Guérin, évêque de Genève, sur la pressante sollicitation de Claude Rouier, prieur de la chartreuse d'Arvières, et pour se rendre au vœu de tout l'Ordre de Saint-Bruno, résolut de faire la reconnaissance du corps saint ; mais les infirmités de ce vénérable prélat ne lui permirent pas de présider cette cérémonie. L'illustre évêque de Belley, Jean de Passelaigue, fut chargé de représenter l'évêque de Genève dans cette circonstance.

Le 9 août 1646, il se rendit à Arvières, accompagné de fium Claude de Rée, prieur de la chartreuse de Pierre-Châtel, convicteur de la province, et d'un grand nombre d'écolésiastiques et de fidèles accourus de loin pour contempler le digne objet de leur tendre vénération. Dieu qui veille à la conservation des ossements de ses Saints, avait préservé le corps de son fidèle serviteur de la corruption du tombeau. Les applaudissements, les cris de joie qu'excita la vue de ce trésor que

les vers n'avaient point détruit, mêlés aux actions de grâces de ceux qui furent guéris miraculeusement, formaient le plus beau concert qui pût honorer cette fête. Le corps saint fut remis dans une chasse de bois précieux, puis déposé de nouveau dans le même tombeau de pierre, où les fidèles vinrent dès lors faire toucher des objets de dévotion, des linges qui s'imprégnaient, pour ainsi dire, de la vertu du Saint, et dont l'application devenait une ressource pour les affligés et un soulagement dans leurs souffrances. Mgr de Passelsigue fut si frappé des merveilles opérées par l'attouchement des reliques de saint Arthaud, qu'il sollicita et obtint un os considérable qui fut envoyé au couvent des Capucins, à Belley, puis transféré, en 1645, dans l'église de Saint-Jean-Baptiste.

Le nom de saint Arthaud fut inséré dans le martyrologe universel, et l'on en faisait mémoire, à Arvières, le 6 octobre. La fête de saint Bruno qui tombait ce jour-là, empêchait que sa fête fût célébrée plus solennellement ; mais toujours la foule des fidèles environna son tombeau, jusqu'au moment où l'impiété vint le détruire.

À cette époque malheureuse où le marteau révolutionnaire frappait tout ce qui rappelait une vertu, les religieux d'Arvières conçurent des craintes plus vives encore pour la perte du corps de leur saint fondateur que pour celle de leur propre vie. Avertis secrètement de la part des commissaires sommés par le district de Belley pour faire effectuer l'entière évacuation de leur couvent, ils prièrent les habitants de Lochieu, dont ils connaissaient la foi et les dispositions pacifiques, de vouloir bien être les dépositaires du corps saint. C'était souscrire à leurs vœux. Le dimanche 17 juillet 1791, à l'issue de la messe paroissiale, M. Crusey, leur curé, à la tête d'une procession accrue par la population de tous les villages voisins, escortée des officiers municipaux et d'une garde d'honneur, monta à la chartreuse : les Pères les y attendaient en chantant les Vêpres. Le corps saint, renfermé dans la chasse d'ébène garnie en argent, fut remis à M. Crusey par les religieux et porté par les confrères du Saint-Sacrement, dans l'église de Lochieu, au milieu du respect et des chants du peuple qui l'accompagnait. Il fut déposé sur l'autel principal où les chrétiens restés fidèles ne cessèrent de l'environner d'hommages et de prières jusqu'au 2 janvier 1794.

Pendant que les révolutionnaires se disputaient les richesses dont la piété avait environné la chasse, des fidèles s'emparèrent du trésor qu'elle renfermait, et, pour dérober cette proie à ces hommes avides, ils eurent l'heureuse pensée de l'enfonir dans le cimetière, persuadés que la demeure des morts, n'offrant rien à la capacité sacrilège des profanateurs, serait un lieu de sûreté pour ces restes sacrés. Des précautions furent prises pour reconnaître le lieu du dépôt, dès que le Seigneur aurait fait succéder le calme à la tempête. Les religieux, dispersés par l'usage révolutionnaire, avaient disparu d'Arvières ; leur maison fut pillée, et bientôt elle n'offrait plus qu'un amas de décumbres.

Dès son arrivée dans le diocèse de Belley, Mgr Devie s'était occupé de rendre aux reliques de saint Arthaud les honneurs dont une malheureuse révolution les avait presqu'entièrement dépouillées. D'après ses ordres, elles furent relevées de terre, le 22 juillet 1824, par M. de la Croix, vicaire-général de Belley. Des témoins, ceux même qui avaient caché le corps saint, furent entendus touchant le lieu et les circonstances de la sépulture qu'ils en avaient faite dans le cimetière. Muni de ces renseignements, M. de la Croix fit procéder à l'exhumation en présence de M. de Seyssel de Sothonod, parent du Saint ; de M. Chubansy, curé de Brenze ; de M. Colletta, vicaire de Belley, qui l'accompagnait ; en présence des autorités et de la population de Lochieu, augmentée encore par celle des paroisses voisines que le bruit de cette cérémonie avait attirée. Les dépositions préalables étaient si exactes qu'en moins de quelques minutes on trouva la caisse qui contenait les ossements de saint Arthaud, environnée de tous les indices donnés par les témoins signés au procès-verbal de cette cérémonie. Les ossements furent soigneusement vérifiés et rapprochés de ceux que contenait un autre petit reliquaire qu'on voyait autrefois sur l'autel de l'église d'Arvières, et qui fut conservé dans celle de Lochieu pendant tout le règne de la Terreur.

L'identité de ces ossements était établie, ils furent renfermés dans une caisse en bois sur laquelle on apposa soigneusement plusieurs sceaux en cire aux armes de M. de La Croix d'Asolette. Le dépôt en fut fait entre les mains de M. David, maire de la commune. Dès lors, Mgr Devie travailla encore avec plus de zèle à ranimer la dévotion à saint Arthaud et à préparer la translation de ses restes mortels dans l'église de Lochieu.

Pendant qu'un ouvrier distingué de la capitale confectionnait la chasse en bronze-vermeil qui devait recevoir les saintes dépouilles ; pendant que l'on préparait le mausolée sur lequel elles devaient reposer, Mgr Devie dressait un règlement pour organiser la Confrérie de la bonne vie et de la bonne mort, sous le patronage de saint Arthaud. Des milliers de fidèles se firent inscrire sur le catalogue de cette société dont le but est si éminemment religieux. Le souverain pontife Pie VIII l'approva par son bref du 5 février 1830, et voulut en outre accorder : 1° Une indulgence plénière aux membres de cette Confrérie le jour de leur réception ; 2° une indulgence plénière au moment de leur mort ; 3° une indulgence de soixante jours pour tous les actes de charité que les associés exerceront les uns envers les autres. Par un bref, en date du 16 février de la même année, le Pape accorda de plus : 1° Une indulgence plénière à tous les fidèles qui communieront dans l'église de Lochieu, le 6 octobre, jour de la fête de saint Arthaud ; 2° une indulgence plénière à ceux et celles qui assistèrent à la translation solennelle des reliques, ou qui par la suite comma-

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nieront dans l'église de Lochieu le jour anniversaire de cette translation, ou l'un des huit jours qui précéderont ; 3° une indulgence de cinquante jours à toutes les personnes, chaque fois qu'elles visiteront la relique de saint Arthaud.

Tout étant ainsi disposé, Mgr Devie fit prévenir que la solennité de la translation aurait lieu le 13 avril 1830. La foule des fidèles accourus à cette cérémonie fut immense. Le prélat, escorté d'un nombreux clergé, s'était rendu la veille à Virieux-le-Petit, et, dès le matin du 13 avril, il se transporta à Lochieu. La caisse qui contenait les reliques lui fut remise par M. David, maire de la commune. Après avoir reconnu que les sceaux apposés par M. de La Croix, le 22 juillet 1824, étaient parfaitement intacts, les commissaires commis par Mgr l'évêque ouvrirent en sa présence le coffret, en tirèrent les ossements qu'il renfermait, et les déposèrent dans le reliquaire en bronze doré fourni par la commune. Une procession nombreuse fut organisée et accompagna les dépouilles mortelles du saint protecteur du Valromey, qui furent portées en triomphe dans tout le village de Lochieu. De retour à l'église, elles furent déposées sur le monument que les habitants leur avaient fait préparer dans leur église. La cérémonie fut terminée par une messe solennelle que célébra Mgr l'évêque de Relley. Depuis ce jour mémorable, la foule des fidèles n'a pas cessé d'accourir à la chapelle de Lochieu, principalement le 6 octobre, jour de la fête du saint fondateur d'Arvières, et le mardi après Pâques, anniversaire de la translation dont nous venons de parler.

Pour satisfaire entièrement à la piété des fidèles et du clergé, Mgr Devie sollicita du souverain Pontife l'extension du culte de saint Arthaud dans tout son diocèse, et l'autorisation d'en faire l'office. D'après les règles établies par Urbain VIII, le culte de saint Arthaud, circonscrit anciennement dans la Chartreuse d'Arvières et dans la petite province du Valromey, ne pouvait être célébré dans tout le diocèse sans le consentement du chef de l'Église. Grégoire XVI, par les brefs des 2 juin et 6 septembre 1834, fit droit aux demandes du vénérable évêque de Relley, et l'office de saint Arthaud ne pouvant se faire le 6 octobre, à cause de l'occurrence de celui de saint Bruno, fut fixé au 7, sous le rit semi-double majeur.

Extrait de l'Histoire hagiologique de Relley, par Mgr Depéry.

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Événements marquants

  • Naissance au château de Sothonod en 1101
  • Entrée à la cour d'Amédée III en 1118
  • Entrée au noviciat de la Chartreuse de Portes en 1120
  • Profession des vœux en 1123
  • Ordination sacerdotale en 1125
  • Fondation de la première maison à Cimetière
  • Fondation de la Chartreuse d'Arvières (achevée vers 1144)
  • Élection à l'évêché de Belley en 1188
  • Démission de son évêché et retour à la cellule en 1190
  • Mort à l'âge de 105 ans en 1206

Miracles

  • Clarté surnaturelle guidant les députés vers sa caverne
  • Guérisons miraculeuses au tombeau
  • Conservation du corps sans corruption constaté en 1646
  • Révélation de l'heure de sa mort

Citations

Mes enfants, aimez-vous les uns les autres ; que la charité soit le lien qui vous unisse tous ensemble.

— Dernières paroles rapportées

Je me suis réjoui de ce que l'on m'a annoncé - nous irons dans la maison du Seigneur.

— Psaumes cités à l'agonie