Saint Anthelme de Belley
7e Général des Chartreux et 46e Évêque de Belley
Résumé
Septième prieur de la Grande-Chartreuse et premier général de l'Ordre, Anthelme structura les Chartreux avant de devenir évêque de Belley en 1163. Défenseur intrépide de la papauté légitime face à l'Empereur, il fut un pasteur dévoué aux pauvres et un prince temporel respecté. Son tombeau à Belley devint un lieu de miracles, marqué par le signe des lampes s'allumant spontanément lors de ses funérailles.
Biographie
SAINT ANTHELME,
7e GÉNÉRAL DES CHARTREUX ET 46e ÉVÊQUE DE BELLEY
1106-1178. — Papes : Pascal II ; Alexandre III. — Rois de France : Philippe Ier ; Louis VII.
Folices illi qui familiaritatem mundi recusant, perfunctiam gaudia sperant, societatem abjiciunt, ne cum percussore deceptore et qui perire cogentur.
Heureux ceux qui rejettent la familiarité du monde, méprisent ses joies et passagers et fuient sa société, de peur que ce monde trompeur, en périssant, ne les entraîne invinciblement dans sa ruine.
S. Ang., in Medit., cap. XXI
Ce Saint s'offre à nous avec une triple gloire : il a renoncé à tous les avantages temporels ; il a affermi un Ordre naissant, qui allait se multiplier ; il a puissamment contribué à empêcher un schisme dans l'Église.
Anthelme naquit au château de Chignin, dont on admire encore les ruines à deux lieues de Chambéry. Il eut pour père Hardouin, gentilhomme de Savoie, de l'ancienne maison de Migain, et pour mère une dame d'une naissance non moins illustre. Il reçut dans sa jeunesse toutes les instructions convenables à son âge et à sa qualité ; aussi fit-il de grands progrès dans la vertu aussi bien que dans les sciences ; on le jugea bientôt capable de posséder quelques dignités dans l'Église ; deux évêques se le disputèrent pour ainsi dire et tâchèrent de l'attacher à leur église : il fut nommé sacristain de la cathédrale de Belley, principale dignité de cette église, et prévôt du chapitre de Genève.
Anthelme fixa sa résidence à Belley, où il employa les revenus de son riche patrimoine et de ses bénéfices, à traiter libéralement ses nombreux amis, à recevoir les étrangers, à secourir les pauvres.
Quoique notre Saint menât une vie régulière, édifiante même, il réfléchit qu'il ne faisait pas assez pour Dieu ni pour son âme. La prêtrise qu'il reçut en 1135, les exemples des religieux voisins qu'il visitait souvent depuis 1132, lui inspirèrent de plus en plus le désir de la perfection.
Étant un jour allé visiter, avec un de ses amis, les Chartreux du monastère de Portes, le Prieur, nommé Bernard de Varin, religieux d'une grande vertu, les reçut avec beaucoup de bienveillance, et leur parla si à propos et avec tant de zèle des avantages de la vie solitaire et des récompenses que Dieu accorde à ceux qui ont vécu saintement, qu'Anthelme, dont le cœur était déjà disposé à recevoir la bonne semence, se trouva très-vivement touché. Inspiré de Dieu, il forma le dessein de quitter le monde, et tout ce qu'il possédait, et de se faire religieux dans la maison où il voyait de si beaux exemples de vertu : il en demanda l'habit, embrassa la Règle de Saint-Bruno, fit profession, avec un zèle qui édifia tout le monde, et fut bientôt regardé comme un modèle de grande perfection.
Les vertus extraordinaires qui parurent dans Anthelme le firent désirer par les religieux de la Grande-Chartreuse, où il y avait alors très-peu de sujets. Six moines et novices venaient d'être tués par une avalanche, qui
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avait presque entièrement détruit la Grande-Chartreuse ; c'est ce qui porta Hugues, évêque de Grenoble, et depuis archevêque de Vienne, qui avait travaillé avec saint Bruno à l'institution de cet Ordre, à prier le supérieur de Portes d'y envoyer notre jeune profès, peu de temps après avoir prononcé ses vœux. Il fit ce que l'obéissance exigeait de lui : il passa plusieurs années dans cette maison, en s'y montrant un exemple vivant de toutes les vertus monastiques. Comme il avait une grande étendue d'esprit et beaucoup de pénétration dans les affaires, on l'établit procureur de la maison ; il remplit les devoirs de cet office avec une vigilance et une édification qui le firent admirer de tout le monde, travaillant aux affaires temporelles de manière à ce que ses soins ne préjudiciassent en rien aux affaires spirituelles de son salut et de sa perfection.
Hugues Ier, qui avait succédé au bienheureux Dom Guigue, dans la charge de prieur, en 1139, se démit volontairement la même année et désira être remplacé par Anthelme, qui fut en effet élu septième prieur de la Grande-Chartreuse.
Cet obéissant solitaire, n'ayant pu trouver les moyens de se soustraire à une charge si pesante, commença à s'acquitter de son office avec toute la vigilance que l'on en pouvait attendre.
Il rétablit d'abord les ruines du monastère, l'entoura d'un mur de clôture, fit établir des aqueducs pour y amener l'eau de très-loin, fit défricher des bois et prit un grand soin des fermes, des bergeries et de tout ce qui dépendait de cette communauté. Ensuite, se tournant du côté du spirituel, il fit paraître une si grande fermeté dans le gouvernement du monastère, que toutes les autres maisons de l'Ordre, en ayant connaissance, répondirent par avance à ses justes intentions, réformant tout ce qu'il pouvait y avoir de déréglé, sans attendre le temps des visites de ce digne supérieur ; de sorte qu'il eut bientôt la consolation de voir partout l'établissement d'une très-exacte régularité. On se soumettait d'autant plus volontiers aux lois de son gouvernement, que l'on était persuadé qu'il était d'ailleurs rempli d'une très-grande bonté pour tous ses sujets, qu'il regardait comme ses enfants ; en effet, il pourvoyait avec un soin vraiment paternel à tous leurs besoins corporels et à tout ce qui pouvait leur faire plaisir, sans préjudicier aux intérêts de leur perfection : ce qui lui attirait la confiance et l'amour de tous ses religieux.
Ce fut sous lui que l'Ordre des Chartreux se répandit en France et à l'étranger avec tant de rapidité. Il fonda de nouvelles maisons ; il fit adopter à toutes les statuts dressés par le bienheureux Dom Guigue. Jusque-là les Chartreuses avaient été indépendantes les unes des autres, et soumises aux évêques diocésains. Anthelme assembla un chapitre général qui fut le premier de l'Ordre et où se réunirent tous les prieurs : celui de la Grande-Chartreuse fut reconnu pour chef des autres maisons. On peut donc regarder notre Saint comme le premier général des Chartreux, quoiqu'il soit le septième prieur de la Chartreuse de Grenoble.
Sollicité par de saintes femmes, qui voulaient vivre en communauté sous la Règle de Saint-Bruno, Anthelme chargea le bienheureux Jean l'Espagnol de leur rédiger des statuts. Telle fut l'origine des Chartreuses, dont la ferveur s'est soutenue jusqu'à la révolution de 1792.
La réputation de la haute sagesse de ce grand homme se répandit partout, et l'on venait de tous côtés pour le consulter. Il fit par là beaucoup de conquêtes à Jésus-Christ : il eut la consolation de compter dans ce nombre son père, l'un de ses frères, qui s'était fait un nom à la Terre Sainte parmi
les Croisés, et l'illustre Guillaume, comte de Nivernais. Tous trois quittèrent l'habit séculier, foulant aux pieds les intérêts de la terre, pour le suivre dans le désert ; son autre frère l'avait précédé lui-même à la Chartreuse. Les abbés et les évêques, aussi bien que les personnes d'une moindre distinction, se faisaient un plaisir de recevoir et de suivre ses conseils ; il les donnait en pleine liberté, et, ne faisant acception de personne, il reprochait hardiment à chacun les vices dont il savait qu'il était accusé. Cette manière d'agir et de parler avec fermeté, qui faisait le principal caractère de son esprit, lui suscita de grands ennemis : quelques-uns de ses religieux furent de ce nombre et l'accusèrent auprès du pape Eugène III ; mais le grand saint Bernard prit sa défense, et son innocence fut reconnue. Mais ces troubles firent plus que jamais regretter à notre Saint les douceurs et la sûreté spirituelle de simple religieux. Il se démit du généralat en 1152, après douze ans d'une pénible et glorieuse administration.
Anthelme s'étant retiré, croyait jouir longtemps du bonheur de la vie privée ; mais Dieu, qui le destinait comme un flambeau à éclairer les autres, le fit bientôt sortir de sa retraite, en inspirant à ses supérieurs de lui donner le gouvernement du monastère de Portes, à la place de Dom Bernard, qui en sortait ; l'obéissance seule lui fit accepter ce nouveau fardeau. Il prit donc connaissance de l'état des affaires ; et, ayant trouvé d'assez grosses sommes d'argent, et abondance de grains et de provisions, il commença par en faire des distributions aux pauvres et aux maisons religieuses qui étaient dans le besoin, et rétablit cette maison dans le premier esprit de pauvreté qui était convenable à son Ordre. Dans la famine qui désola le Bugey à cette époque, ce nouveau Joseph sauva la contrée par des distributions de blé que Dieu multipliait entre ses mains. Il vécut deux ans dans ce monastère, dans l'exercice de toutes les vertus religieuses, faisant paraître en sa personne un parfait modèle de perfection, s'exerçant dans les plus sévères pratiques de la mortification des cloîtres : il y joignait une oraison continuelle, dans laquelle il puisait ces sublimes connaissances et ces riches conseils qu'il distribuait à ceux qui venaient lui demander des moyens pour se sauver.
Au bout de deux ans, Anthelme obtint d'être déchargé de sa dignité, et retourna à son ancienne cellule de la Grande-Chartreuse (1155). Il y jouissait des douceurs de la contemplation, lorsqu'il se trouva contraint de donner ses soins et ses conseils pour les intérêts de l'Église, dans la grande affaire du schisme qui s'éleva, l'an 1159, lorsqu'Alexandre III, ayant été élu pape par des voies légitimes, l'antipape Octavien s'établit par violence sur le siège de saint Pierre, sous le nom de Victor III, et voulut soumettre l'Église romaine à la tyrannie de l'empereur Frédéric Barberousse. Ce schisme ayant divisé presque tout l'Occident, Anthelme, dont la science et le mérite étaient connus, étant sollicité d'intervenir dans cette grande affaire, et de soutenir le bon droit du vrai Pape, s'y employa de toutes ses forces. Il s'associa donc un religieux nommé Geoffroy, abbé d'Hautecombe, de l'Ordre de Cîteaux, lequel était très-savant et très-éloquent ; ils travaillèrent ensemble pour soutenir Alexandre dans ses droits, et, par leurs soins, tout l'Ordre des Chartreux, les religieux de Cîteaux, et, à leur exemple, une infinité d'autres, reconnurent Alexandre pour souverain Pontife. Les menaces de l'empereur Frédéric contre Anthelme, qu'il savait lui être contraire, ne firent aucunement changer cet intrépide défenseur du bon parti ; en sorte que l'on vit en peu de temps la France, l'Espagne et l'Angleterre se déclarer ouvertement pour le Pape légitime : ce qui causa une joie générale et une paix que l'on désirait depuis longtemps dans l'Église.
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L'heureux succès de la négociation d'Anthelme, dans la destruction du schisme dont nous venons de parler, ne fit qu'augmenter l'estime que tout le monde avait déjà conçue pour sa sagesse et sa grande capacité ; de sorte que le siège épiscopal de la ville de Belley étant venu à vaquer, et étant disputé par deux concurrents que l'on en croyait également indignes, le pape Alexandre, à la sollicitation des plus sages du clergé de ce diocèse, nomma Anthelme. Notre saint Chartreux, qui goûtait alors, dans la retraite de sa cellule, toutes les délices qu'un vrai solitaire a pour partage, ayant été averti de ce qui se passait et de sa nomination à l'épiscopat, crut, pour éviter cette haute dignité, que le plus sûr pour lui était de fuir et d'aller se cacher : c'est ce qu'il fit, plutôt que d'attendre les députés qui devaient venir lui annoncer la nouvelle de son élévation.
On le chercha partout : on le trouva enfin, et on lui montra la nécessité où il était d'obéir à ses supérieurs, et surtout au souverain Pontife, qui l'avait nommé pour remplir le siège épiscopal de l'église de Belley ; mais cet humble religieux, ne croyant nullement avoir les qualités nécessaires pour soutenir le poids de cette dignité, ne put acquiescer aux raisons qu'on lui exposa ; on obtint seulement de lui qu'il irait exposer ses motifs au souverain Pontife : ce qu'il fit, mais sans succès, puisque le Pape, ayant écouté et pesé toutes les difficultés, lui ordonna de se soumettre et d'accepter l'épiscopat, et voulut le sacrer lui-même le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, l'an 1163.
Anthelme ayant reconnu l'ordre de Dieu, dans la volonté expresse du vicaire de Jésus-Christ, se rendit à son église de Belley, où il fut reçu avec un applaudissement général. Il s'appliqua aux fonctions d'un véritable pasteur, avec toute la vigilance et toute la vigueur dont il était capable. Avant de travailler à réformer les dérèglements de son peuple, il jugea qu'il était nécessaire de commencer par examiner les mœurs de tous ceux qui composaient son clergé ; il usa d'abord des voies de douceur, pour faire rentrer dans leur devoir ceux qui s'en étaient écartés ; mais, ayant remarqué que quelques-uns de ces prêtres, abusant de sa trop grande bonté, négligeaient de profiter de ses charitables avertissements, il en priva cinq ou six de toutes les fonctions sacerdotales, et les fit ainsi rentrer dans leur devoir, aussi bien que beaucoup d'autres, qui profitèrent de la juste sévérité de ce digne pasteur.
Ayant ainsi mis ordre dans la maison de Dieu, il se sentit plus de force pour juger son peuple ; il en reconnut d'abord les dérèglements, il prêcha contre les vices publics et fit de sages corrections secrètes à ceux dont les désordres n'étaient pas connus de tout le monde. Il avait un soin particulier des pauvres, des veuves et des orphelins : il en soutenait les intérêts avec ardeur contre ceux qui abusaient de leur autorité pour les opprimer. Quoiqu'il fût ami de la paix, et qu'il cédât volontiers ce qu'il pouvait abandonner, sans blesser sa conscience, il savait néanmoins conserver les droits de l'Église et de sa dignité, quand il le jugeait nécessaire. Il venait de recevoir deux grandes marques de considération. Le pape Alexandre III lui avait, en 1169, confié la mission d'aller en Angleterre mettre fin aux longs débats qui divisaient le roi Henri II et l'archevêque Thomas de Cantorbéry ; d'un autre côté, l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, rendant justice au mérite d'Anthelme, qui lui avait fermement résisté en faveur du Pape légitime, lui donna par des bulles d'or, datées du 24 mars 1175, avec le titre
de prince du Saint-Empire, des privilèges très-étendus ; il l'investit de la souveraineté de la ville de Belley et de ses dépendances. Humbert III, prince de Savoie, dont dépendait le Bugey, ne vit pas sans jalousie ces privilèges : il les viola en faisant emprisonner un prêtre du diocèse de Belley. Anthelme l'ayant vainement réclamé, le fit mettre en liberté par Guillaume, évêque de Saint-Jean de Maurienne ; mais ce malheureux prêtre fut bientôt après assassiné par les gens du prévôt du prince Humbert. Anthelme eut alors recours au glaive de l'anathème. Humbert, excommunié, en appela à Rome, et, à force d'instances et de faux rapports, obtint l'absolution du Saint-Siège. Alors triomphant, il continua ses vexations ; pour y échapper, ce saint évêque se retira à la Grande-Chartreuse : mais son peuple, inconsolable de ce départ, obtint du Pape des lettres qui obligèrent Anthelme à revenir. Humbert l'ayant depuis menacé de le traduire devant un tribunal séculier, notre Saint se contenta de le citer au tribunal de Jésus-Christ ; le comte n'osa s'exposer à l'issue d'un tel jugement. Saisi de crainte, baigné de larmes, il vient se jeter aux pieds du saint prélat qui était malade, promet par serment de réparer ses torts, d'être désormais le protecteur de son Église, et finit par obtenir un pardon qui fut accompagné d'une bénédiction particulière pour lui et sa famille. Le Saint, dans ce moment, lui souhaita et lui annonça un fils ; et, en effet, le prince Humbert, affligé de n'avoir qu'une fille, ne tarda pas à se réjouir de la naissance d'un futur successeur, qui régna après lui sous le nom de Thomas Ier.
Si ce vigilant pasteur veillait avec tant d'exactitude sur son troupeau, il ne laissait pas d'avoir aussi toujours un grand soin de son propre salut, et sitôt qu'il avait quelques jours de loisirs, il retournait à la Grande-Chartreuse où il menait avec plaisir la vie d'un simple religieux ; il donna aussi d'excellents avis pour maintenir efficacement l'observance des Règles de son Ordre, pour lequel il conserva toute sa vie une estime et une inclination particulière. Ses historiens remarquent à ce sujet, que, quand il faisait la visite de son diocèse, il visitait aussi avec grande joie les maisons des Chartreux, pour encourager ceux qui les habitaient à persévérer dans la pratique du silence, de l'oraison, de la mortification et des autres vertus convenables à la vie des solitaires.
Mais il s'acquitta avant tout des devoirs essentiels qui l'attachaient à l'Église confiée à ses soins ; il renouvela donc son zèle pour son troupeau sur la fin de sa vie. Les pauvres, et surtout ceux qui lui paraissaient les plus destitués de secours, étaient les premiers objets de sa vigilance et de sa charité ; il n'avait rien qui ne fût à eux, et, ne se réservant que le pur nécessaire pour lui, il leur faisait distribuer tout ce qui lui restait. Il y avait dans son diocèse deux maisons entre autres qui lui étaient très-chères : l'une où se trouvaient un grand nombre de veuves et de vierges, qui, s'étant retirées du monde, menaient la vie solitaire dans un lieu appelé Bons, près de Belley, et l'autre était une maison de lépreux, que le bienheureux Guigue
Le sceau en or ne périt pas ; il a été rendu à Mgr Alexandre-Raymond Devie, en 1828, par M. Dumontin, receveur de l'armement de Belley ; il porte d'un côté : Fredericus Bons. Imper., de l'autre : Roma caput mundi regit nobis frenu rebendi. Guichenon a conservé la teneur de ces bulles.
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avait établie. Notre Saint n'oublia rien pour soutenir ces deux maisons et pourvoir aux choses nécessaires à la subsistance de ceux qui y demeuraient.
Le zèle avec lequel Anthelme, dans un âge très-avancé, soutenait tant de fatigues au milieu de tant d'autres sollicitudes, était admiré comme un prodige dont le ciel gratifiait ses ouailles, plutôt que le Saint lui-même, puisqu'une si longue vie était tout employée aux soins de la plus tendre charité.
Cependant Dieu voulut lui accorder la couronne promise à « l'économie fidèle et prudente qu'il avait établie sur sa famille pour distribuer à chacun sa mesure de blé en son temps ».
L'année 1178 fut pour le Bugey une année de disette et de misère. Anthelme était occupé à distribuer des vivres aux malheureux habitants de toutes les contrées voisines, quand le souverain Juge vint le visiter dans une maladie dont il ne devait pas guérir. « Heureux le serviteur que son maître, à son arrivée, trouve agissant de la sorte ! »
Une fièvre ardente saisit notre Saint dans sa ville épiscopale, et la violence du mal le conduisit promptement aux portes de la mort ; il la vit s'approcher comme une libératrice qui allait le rendre à sa véritable patrie. Lui seul, en ce moment, conserva du calme. Son chapitre, ses amis, les notables de la ville, ses domestiques fondaient en larmes autour de son lit, pendant qu'il les bénissait. Ils ne pleuraient pas seulement sa mort, puisqu'elle devait le conduire à une vie meilleure, mais il leur en coûtait de se séparer de ce vertueux prélat, de ce bon maître. Il refusa de faire son testament, parce que, disait-il, un religieux ne possède rien en propre, un évêque n'est que le dispensateur des biens de son Église. Il ne saurait donc en disposer au moment où la mort vient lui en ôter l'administration. Comme le disciple bien-aimé, il exhorta les personnes qui l'entouraient à vivre dans une grande charité, et à demeurer toujours unies par les liens de la paix ; enfin, il rendit son âme à Dieu au milieu des litanies et des prières qu'on récitait auprès de son lit, et alla, le 26 juin 1178, recevoir la couronne d'immortalité qu'il avait si justement méritée. Il était âgé de soixante-douze ans, dont il avait passé plus de trente dans le cloître et quinze dans l'épiscopat. Le deuil fut général dans le diocèse de Belley ; chacun pleurait comme s'il avait perdu son père.
Pendant que la ville de Belley est plongée dans cette douleur profonde, le corps du Saint est revêtu de l'habit de Chartreux qu'il porta toujours ; et paré de la mitre, de la croix pastorale, de l'anneau, du bâton pastoral, il demeure plusieurs jours exposé aux regards du public ; ensuite il est placé dans une tombe préparée à l'entrée du chœur de la cathédrale, sous le crucifix. En ce moment tous les bras enveloppent cette bière où repose l'objet de la tendre vénération des grands de la terre, des riches, des pauvres, des vieillards, des jeunes gens. On se précipite sur ce dépôt sacré ; on y applique des objets de dévotion, des linges que l'on conserve précieusement. Les mères inclinent leurs enfants sur ce bois que l'on craint de voir disparaître, et chacun se retire dans le frémissement et les sanglots qu'excitent les extrêmes calamités.
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Pour calmer tant de regrets ; Dieu avertit miraculeusement la ville de Belley qu'elle a un protecteur dans le ciel.
Au moment où l'on se dispose à descendre le corps de saint Anthelme dans le monument, l'une des trois lampes placées en face du crucifix comme symbole de l'adorable Trinité, et qu'on n'allumait qu'aux grandes fêtes, brilla spontanément d'une vive clarté. Tous les spectateurs, étonnés, la considéraient avec attention. Au même instant, les deux autres furent aussi allumées miraculeusement, et jetèrent une lumière éblouissante et surnaturelle. Ce fait est attesté par des auteurs contemporains, qui s'accordent tous dans la manière de le raconter.
Les habitants de Belley firent placer cette inscription près du tombeau de leur évêque tant regretté et de leur protecteur :
Deo optimo, maximo, B. Anthelmo thaumaturgo, libertatis ecclesiasticem strenu vindici, Cartusim majoris VII priori, totiusque ordinis item VII generali præpositio, sacri imperii principi, civitatis Bellicii XLVI præsuli, primo dynastæ et tutelari pientissimo, cives bellicenses, illius devotissimi clienteli D. D.
Hactenus illissum per bella, incendia, pestes, Bellicium hae, Anthelme, tibi debera fatetur; Et ne nulla tibi referatur gratia posthac, Urbs tua perpetuus voto tibi sacrat honoros.
Au Dieu très-parfait, très-grand, au B. Anthelme le Thaumaturge, zélé défenseur des libertés de l'Église, septième prieur et septième général des Chartreux, prince du Saint-Empire, quarante-sixième évêque, premier seigneur et protecteur zélé de Belley ; les citoyens de cette ville, ses dévoués clients, lui ont élevé ce monument.
« Si Belley existe après des guerres, des incendies et des pestes, il avoue, Anthelme, qu'il le doit à votre protection ; mais afin que la postérité ne perde jamais le souvenir d'un si grand bienfait, votre ville proclame à jamais votre culte par un vœu solennel ».
À cette époque la voix du peuple et le consentement des évêques suffisaient pour canoniser un Saint. La cérémonie consistait à orner son tombeau, à élever un peu de terre pour mieux exposer les reliques à la vénération des fidèles, comme on fit alors pour le saint évêque de Belley. Les règles établies par le pape Alexandre III sur la canonisation des Saints ne furent régulièrement observées en France que quelque temps après.
On représente saint Anthelme : 1° ayant au-dessus de sa tête une lampe allumée par une main céleste ; 2° portant dans la main le livre de l'office de la sainte Vierge, et recevant par l'entremise de saint Pierre l'indication de l'ordre à suivre dans la récitation de cet office ; 3° ayant à ses pieds le comte Humbert de Belley, excommunié par notre Saint pour avoir attenté aux immunités de l'Église.
## CULTE ET RELIQUES.
Dès que le corps de saint Anthelme eut été placé dans l'église cathédrale de Belley, les fidèles ne cessèrent de venir à son tombeau solliciter des faveurs, et s'en retournaient toujours en publiant quelque miracle obtenu par sa médiation.
Plus de quatre cents ans après sa mort, l'un de ses successeurs, Jean de Passelzigue, cédant au désir des Chartreux et de tout le diocèse de Belley, en même temps qu'à sa propre dévotion, résolut de déclarer protecteur de la ville et du diocèse de Belley, le saint évêque, déjà placé dans le martyrologe de ce diocèse. Le 26 juin 1630, on procéda à la reconnaissance des saintes reliques, en présence de la foule accourue pour contempler ce digne objet de sa tendre vénération. Un cri de joie, suivi du silence d'une admiration toute religieuse, se fit entendre quand, à l'ouverture du sépulcre, une odeur suave se répandit dans l'église ; l'étonnement augmenta lorsqu'on vit que « Dieu qui veille à la conservation des ossements de ses Saints », avait préservé le corps de son fidèle serviteur de la corruption du tombeau, et que ses vêtements n'avaient presque pas été en-
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dommagés. Ces dépouilles glorieuses, renfermées dans une châsse richement ornée, furent portées avec pompe autour de la ville, au milieu d'une procession, composée de l'évêque en habits pontificaux, du chapitre, des Ordres religieux, des notables de Belley et des environs, et d'un nombre prodigieux des fidèles accourus de toutes les provinces voisines pour venir implorer la protection du saint évêque. La confrérie de Saint-Anthelme environnait la châsse. Les auteurs contemporains, témoins de ce triomphe, assurent que la foule ne détournait ses yeux de l'objet de sa vénération que pour contempler cette société modeste et pieuse, formée en ce grand jour en l'honneur de saint Anthelme, dont elle a imité longtemps les vertus. Lorsque la châsse, portée par quatre chanoines, fut arrivée à la chapelle préparée pour la recevoir, Mgr de Passelaigue la posa sur un autel de marbre qu'on avait préparé pour la recevoir.
Ce qu'il y eut de plus admirable en ce jour solennel, ce furent les miracles qui s'y opérèrent : des boiteux furent redressés, des aveugles recouvrèrent la vue, et un grand nombre d'autres malades guéris de différentes infirmités, couraient çà et là, ivres de joie, en publiant les louanges de Dieu et la puissance du grand thaumaturge.
Depuis cette époque, la dévotion au saint évêque de Belley s'étendit au loin. Sa chapelle fut si fréquentée, et les miracles s'y multiplièrent à tel point après cette translation, qu'un volume ne suffirait pas pour les faire connaître tous. La ville de Belley, qui possède le dépôt sacré du corps de son puissant protecteur, et qui venait de lui rendre des honneurs si religieux, dut éprouver la première l'effet de sa puissance tutélaire. À cette époque, le plus terrible fléau de Dieu, la peste, dépeuplait les provinces voisines. Belley s'en voyait menacé de près : déjà les ravages avaient commencé dans les faubourgs. On expose alors la châsse de saint Anthelme, où s'en couvre comme d'un bouclier puissant pour se mettre à l'abri des coups de la colère de Dieu. Elle est entourée par les pieux habitants de cette ville, et ils sont préservés miraculeusement de ce pressant danger.
Tous les évêques de Belley prirent successivement la part la plus vive au culte et à la fête de saint Anthelme. Mgr Gabriel Cortois de Quincey, l'un des plus dignes successeurs de tant d'illustres pontifes, fut le zélateur de son culte et le fidèle imitateur de ce grand modèle pendant les quarante ans qu'il siégea sur le trône pontifical de Belley. Ce vénérable prélat reconnaissait lui devoir la vie. C'est pour remplir le vœu qu'il lui avait fait étant sur le point de périr en traversant la rivière d'Ain, qu'il refit sa chapelle en 1793, et la décora de tableaux dont le mérite et la valeur ne purent cependant les préserver de la fureur des iconoclastes du XVIIIe siècle. Il fit construire un autel en marbre blanc, revêtit le corps saint d'un sourire magnifique et d'un ornement brodé en or. Depuis ce moment, le concours des fidèles continua avec une nouvelle affluence.
Mais une révolution impie arrêta bientôt ce culte pieux et national. Le 6 décembre 1793, des mains sacrilèges, après avoir profané l'asile sacré où Anthelme était honoré, enlevèrent de dessus l'autel la châsse qui renfermait le corps du Saint, et se disposèrent à la porter sur la place publique pour la livrer aux flammes. La nouvelle du déplacement de la châsse qui contenait le corps saint, mit la ville de Belley dans un état de stupeur ; les uns accourent, poussés par la rage de l'impunité ; les autres attirés par la curiosité et par le désir de contempler le corps du saint prélat. Ces derniers réussissent à soustraire furtivement divers lambeaux des linges qui l'enveloppent, et quelques ossements qu'ils conservent avec vénération. Ce fut pendant ces entrefaites qu'un impie sépara la tête du Saint pour la montrer avec dérision, puis la brisa sur le pavé en proférant ces paroles : « Si tu es Saint, fais-le voir ! » Peu de jours après cette imprécation, des tumeurs affreuses lui survinrent autour du cou. Il conserva cette infirmité dégoûtante jusqu'à la fin de sa vie, qui dura encore vingt-trois ans. Toute la ville crut apercevoir dans cet événement un châtiment du ciel, où la miséricorde s'unit à la justice, puisque cet homme, touché d'un sincère repentir, revint à des sentiments chrétiens, donna des preuves de la plus touchante dévotion à saint Anthelme, et mourut dans des dispositions qui font espérer qu'il aura trouvé grâce au tribunal de la justice de Dieu.
Telles furent les horreurs de cette journée désastreuse. Ces rapaces enlevèrent la châsse et les richesses dont elle était ornée ; mais le dépôt sacré qu'elle renfermait, protégé par des sentinelles, envoyées un moment après, pour arrêter les profanations que nous venons de déplorer, échappa à leur sacrilège fureur. Des chrétiens dévoués réunirent les ossements épars et conservèrent à la ville de Belley la relique vénérée de son saint évêque, en la cachant dans la sacristie, sous le parquet, près du grand pilier qui soutient la voûte.
Dès que la paix fut rendue à l'Église de France par le concordat de 1801, l'église de Belley fut de nouveau consacrée au culte catholique. Le diocèse, d'après les arrangements pris entre le souverain Pontife et le chef de la nation française, fut réuni en 1802 à celui de Lyon. Alors M. Tenand, ancien curé de Belley, fut rendu aux vœux de son peuple chéri. Son premier soin fut de découvrir le corps du saint évêque ; le religieux empressement des fidèles ne tarda pas à lui faire connaître le lieu qui recelait ce précieux dépôt. Il s'apprêtait à l'exposer à la vénération du peuple chrétien, lorsqu'il mourut le 27 juillet 1806. Son successeur exprima le même vœu au nom de la ville de Belley. Une commission fut nommée. Avec un conseil de médecins et de chirurgiens elle établit l'identité des ossements de saint Anthelme ; le 2 août de la même année, cette information fut publiquement ratifiée. Ensuite, ces précieux restes furent renfermés et scellés
LA FÊTE DE LA TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT HILAIRE. 383
dans un coffret en bois, que l'on déposa dans la chapelle du Saint. Enfin, le 8 juin 1813, le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, reconnut les saintes reliques et les scella de ses armes. La châsse fut reportée en procession dans la chapelle dite du Saint-Anthelme, et renfermée dans une armoire à gauche de l'autel ; l'archevêque garda un os du saint confesseur, dont il enrichit le trésor de la primatiale de Lyon.
C'est une pieuse croyance dans le pays que saint Anthelme ne fut pas étranger au rétablissement du diocèse de Belley, en 1817. Le premier évêque, Mgr Davie, qui prit possession de ce siège en 1823, vérifia les reliques de saint Anthelme, en présence d'un grand nombre de témoins, parmi lesquels se trouvait M. Rey, vicaire général de Chambéry, depuis évêque d'Annecy : Mgr Devie lui donna une côte du Saint, pour la paroisse de Chignin, en Savoie ; plus tard, il rétablit la confrérie de Saint-Anthelme, dont le pape Léon XII apposa les dispositions avec de riches indulgences. En 1829, le mardi 30 juin, eut lieu une translation solennelle des reliques du Saint dans sa chapelle restaurée : quatre cents prêtres et plus de dix mille personnes assistèrent à cette belle cérémonie. Mgr Devie institua une neuvaine annuelle en l'honneur de saint Anthelme, qui commencerait le soir du 17 juin. Il régla encore que le troisième dimanche de chaque mois, la première messe de paroisse, à laquelle on fait un prône, fût à l'avenir célébrée dans la chapelle de Saint-Anthelme, et que le 27 juin de chaque année, tous les enfants jusqu'à l'âge de raison, seraient amenés à la cathédrale, et que l'évêque environné d'un grand appareil, les bénirait et les vouerait à saint Anthelme.
La châsse dans laquelle reposent aujourd'hui les reliques du Saint est celle que Mgr Devie fit confectionner ; elle est en bois, couleur d'acajou, en forme de tombeau et avec des ornements dorés. À travers deux grandes vitres, on voit le corps du Saint revêtu d'une chape de drap d'or richement bordée. C'est un tribut de vénération et de reconnaissance offert à saint Anthelme, en 1835, par M. Gauchy, secrétaire archiviste de la Chambre des Pairs.
Nous nous sommes servi, pour compléter cette vie, de l'Histoire hagiologique du diocèse de Belley, par Mgr Depéry.
Événements marquants
- Naissance au château de Chignin en 1106
- Ordination sacerdotale en 1135
- Profession religieuse à la Chartreuse de Portes
- Élu 7e prieur de la Grande-Chartreuse en 1139
- Premier Chapitre général de l'Ordre des Chartreux
- Démission du généralat en 1152
- Soutien au pape Alexandre III contre l'antipape Octavien (1159)
- Sacre épiscopal par le Pape en 1163
- Investiture comme Prince du Saint-Empire en 1175
- Mort à l'âge de 72 ans en 1178
Miracles
- Multiplication du blé pendant la famine en Bugey
- Allumage spontané de trois lampes lors de ses funérailles
- Incorruptibilité du corps constatée en 1630
- Guérisons d'aveugles et de boiteux lors de la translation
- Préservation de Belley de la peste
- Châtiment miraculeux (tumeurs) de l'impie ayant brisé son crâne en 1793
Citations
Heureux ceux qui rejettent la familiarité du monde, méprisent ses joies passagers et fuient sa société.