Saint Bernard de Clairvaux

Premier abbé de Clairvaux et Docteur de l'Église

Fête : 20 aout 12ᵉ siècle • saint

Résumé

Né à Fontaines dans une famille noble, Bernard entre à Cîteaux en 1113, entraînant avec lui ses frères et de nombreux compagnons. Fondateur de l'abbaye de Clairvaux en 1115, il devient l'une des figures les plus influentes de la chrétienté médiévale, agissant comme conseiller des papes et arbitre des conflits européens. Grand mystique et théologien, il est célèbre pour ses sermons sur le Cantique des Cantiques et son dévouement à la Vierge Marie.

Biographie

SAINT BERNARD,

PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE.

SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE.

d'un si grand homme, fut, au commencement du XVIIe siècle, changé en un monastère de Feuillants : ce monastère est aujourd'hui détruit, mais il s'y trouve encore une chapelle qu'on va visiter par dévotion. Técelin, seigneur de Fontaines, père de notre Saint, joignait une insigne piété à une grande noblesse. Aleth ou Alix, sa mère, était fille de Bernard, seigneur de Montbar, et alliée aux ducs de Bourgogne. Cette bienheureuse passait ses jours dans les pratiques les plus austères de la discipline chrétienne. Pendant qu'elle portait cet enfant dans son sein, un songe l'avertit qu'il aurait une glorieuse destinée. Lorsqu'elle le mit au monde, Aleth ne se contenta pas de l'offrir à Dieu, comme elle avait fait de ses autres enfants ; mais, imitant le zèle et la piété d'Anne, mère de Samuel, elle le dédia au service de l'Église.

Dès qu'il fut en âge d'apprendre les lettres, elle eut soin de le donner aux prêtres de l'église de Châtillon-sur-Seine, pour l'instruire. Il fit de rapides progrès sous leur conduite ; et, comme il avait l'esprit naturellement vif et perçant, il surpassa bientôt tous ses compagnons dans l'étude. Il était d'ailleurs très-simple pour ce qui regarde les choses du monde ; il évitait de paraître en public ; la solitude avait pour lui des charmes inconcevables, il ne contredisait jamais son père ni sa mère ; il obéissait ponctuellement à ses maîtres. Le silence, la retraite, la modestie, l'humilité, la dévotion, étaient les ornements de son enfance.

Étant encore fort jeune, il eut un mal de tête extrêmement violent qui lui fit garder le lit ; les médecins ne pouvant le soulager, on lui amena (sans doute à l'insu de ses parents) une femme qui se mêlait de guérir les malades par enchantements. Dès que Bernard la vit, il entra dans une sainte colère contre elle, et la chassa de sa chambre avec indignation. Dieu, pour le récompenser de cet acte, lui rendit aussitôt une parfaite santé. Peu de temps après, il reçut une insigne faveur du ciel : la nuit de Noël, attendant avec beaucoup d'autres qu'on commençât les divins offices, il fut surpris par un léger assoupissement ; alors l'adorable Enfant Jésus se fit voir à lui dans une beauté sans pareille et dans l'état où il était au moment de sa naissance. Il eut toujours, depuis, une singulière dévotion pour le mystère de l'Incarnation, et on peut juger combien il était éclairé sur ce sujet, par ses admirables sermons sur l'Évangile *Missus est*. Il était, dès lors, extrêmement charitable envers les pauvres, et il leur donnait en secret tout l'argent qu'il pouvait avoir de ses parents.

Ses études étant terminées, il quitta Châtillon pour retourner au foyer paternel. Il avait alors dix-neuf ans. Brillant au dehors de tous les attraits de la jeunesse et du talent, il ne ressentait plus au dedans de lui-même les pulsations de son ancienne ferveur. Sa piété, dépourvue de consolations sensibles, et sevrée, pour ainsi dire, de toutes les suavités, semblait n'avoir plus ni sève ni chaleur. Le printemps était passé pour lui ; les ombres de la nuit enveloppaient son âme, et la voix de la tourterelle ne s'y faisait plus entendre. Ce fut le temps où commencèrent les épreuves.

Jusqu'alors la chasteté du jeune Bernard, protégée par la piété et la pudeur (deux gardiennes que la grâce et la nature donnent à cette vertu angélique), n'avait subi aucune atteinte ; mais les séductions du monde au milieu duquel il venait d'entrer, sollicitèrent vivement son cœur naïf et son imagination trop impressionnable. Il lui arriva, raconte son biographe, de porter un jour ses regards sur une femme dont la beauté l'avait frappé.

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Bernard éprouve un sentiment étrange ; sa conscience alarmée se réveille avec force ; il craint que le trait ne soit mortel. Aussitôt il s'enfuit sans savoir où il va, il court à un étang, s'y plonge avec hardiesse, et demeure obstinément dans ces eaux glacées jusqu'à ce qu'on vienne l'en retirer à demi mort. Un tel acte de vigueur eut pour Bernard des résultats salutaires ; sa vertu victorieuse redoubla d'énergie, et de ce moment elle s'éleva de plus en plus au-dessus des concupiscences de la nature.

A cette époque, une affliction immense, la plus poignante que puisse éprouver un fils, vint le frapper au cœur, et mit un terme à toutes les joies du foyer domestique. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis son retour à Fontaines, quand sa mère, comme un fruit mûr pour le ciel, lui fut enlevée.

En proie à une intime tristesse, il trouvait à peine dans sa foi et dans les promesses éternelles quelques pensées de consolation. Il avait près de vingt ans. C'est l'âge où le fils commence seulement à comprendre le prix d'une mère : tant qu'il est enfant, il l'aime instinctivement, il l'aime enfantinement ; mais le jeune homme l'aime avec motif, avec conscience ; et à sa tendresse filiale se joint une estime singulière, une confiance et un respect qu'on ne saurait exprimer. Bernard, quoique entouré de ses frères, de sa sœur, de son vieux père, se croyait seul dans le monde ; son appui lui manquait ; sa consolation n'était plus ici-bas ; il n'entendait plus, il ne voyait plus sa mère ; il était en quelque sorte séparé de lui-même et privé des plus doux charmes de sa vie.

Mais ce qui augmentait chaque jour ses regrets et ses ennuis, ce fut son aridité intérieure, la sécheresse de sa dévotion et de ses prières, la froideur de son âme qui lui semblait couverte de glace.

Dans cet état d'obscurcissement, par où passent inévitablement les âmes destinées à une haute sanctification, Bernard dut subir toutes les épreuves de la voie purifiante ; car, ainsi que le témoigne l'Écriture, le Seigneur éprouve ses serviteurs comme l'argent s'éprouve par le feu, et l'or dans le creuset.

Bernard eut à lutter contre les trois espèces de tentations qui s'attachent successivement au corps, à l'esprit et à l'âme, par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie.

La première de ces tentations fut d'autant plus violente, que déjà Bernard en avait triomphé dans une autre circonstance. Mais l'antique et rusé serpent attendit le moment le plus critique pour surprendre la jeunesse de Bernard et lui livrer de nouveaux assauts.

Bernard était remarquablement beau ; tout en lui respirait la distinction : son œil plein de feu éclairait un visage mâle et doux ; sa démarche, son attitude, son geste, le sourire de ses lèvres, étaient toujours modestes, simples et nobles ; sa parole, naturellement éloquente, était vive et persuasive. Il y avait dans sa personne quelque chose de si aimable, de si attrayant, que, selon l'expression de ses biographes, il était encore plus dangereux pour le monde que le monde ne l'était pour lui. On conçoit dès lors les périls qui durent environner le jeune homme, surtout quand on songe combien son cœur était ouvert, expansif et porté à aimer. Il en fit des expériences nombreuses et terribles.

Cependant la grâce divine, qui assiste les humbles, et fortifie ceux qui combattent, couvrit Bernard de son égide et le rendit invulnérable à tous les traits du démon de la chair.

Le tentateur prit alors une forme plus subtile, et voyant que le côté faible de Bernard était une passion excessive pour la science, il s'efforça de

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captiver son esprit par la concupiscence des yeux. Des amis imprudents, ses frères eux-mêmes, pour le distraire de ses rêveries, l'engagèrent à s'adonner aux sciences curieuses; et ils lui représentèrent si vivement l'intérêt qui s'attache à ce genre d'études, que Bernard, déjà enclin par lui-même aux investigations de l'intelligence, ne trouvait d'abord aucune objection à ces conseils; mais la voix de sa conscience lui en montrait les dangers. Il comprit que la science, sans but pratique et sans autre résultat que la satisfaction d'une vaine curiosité, n'est point digne du chrétien. Car, ainsi qu'il le disait lui-même dans la suite (et nous citerons ici ses propres paroles): « Il y a des hommes qui ne veulent apprendre que pour savoir, et cette curiosité est blâmable; d'autres ne veulent apprendre que pour être regardés comme savants, et c'est une vanité ridicule; d'autres n'apprennent que pour trafiquer de leur science, et ce trafic est ignoble. Quand donc les connaissances sont-elles bonnes et salutaires? Elles sont bonnes, répond le Psalmiste, quand on les met en pratique. Et celui-là est coupable, ajoute l'apôtre saint Jacques, qui, ayant la science du bien qu'il doit faire, ne le fait pas ».

De telles considérations, appuyées sur la foi chrétienne, contre-balancèrent les suggestions spécieuses de ses amis.

Il fallait cependant embrasser une carrière et déterminer une sphère d'activité: il fallait, en définitive, choisir entre Dieu et le monde. Dans cette alternative, où les secrètes dictées de la conscience combattent inexorablement toutes les réflexions et toutes les prévisions, Bernard éprouvait des perplexités douloureuses. Le tentateur profita de la crise pour lui livrer un assaut plus long et plus opiniâtre que les précédents: ce fut, cette fois, l'orgueil qu'il chercha à exalter par des insufflations perfides.

En effet, le monde ouvrait à Bernard des avenues séduisantes. L'influence de sa famille et les services personnels de son père lui assuraient dans les armées un avancement rapide et un rang distingué; d'une autre part, son génie flexible, ses connaissances variées l'appelaient à la cour, où il entrevoyait les chances d'un succès brillant. La magistrature encore lui offrait une position conforme à ses habitudes graves et studieuses; enfin il pouvait aspirer, et par son mérite, et par la noblesse de sa maison, aux plus éminentes dignités de l'Église.

Mais au milieu de tant d'avantages, Bernard demeura indécis; et ni les pressantes sollicitations de sa famille, ni l'entraînement de ses amis, ni le poids de ses propres désirs et sa passion pour les grandes choses ne purent fixer sa volonté, ni arracher son consentement. Chaque fois que le monde lui souriait, le souvenir de sa mère le ramenait aux pensées de la vie future; et tous ses projets semblaient se dissiper comme un songe, sous l'action d'une force invisible qui faisait son supplice ou sa joie, selon qu'il cédait ou résistait à cette mystérieuse impulsion.

Pendant qu'il était ainsi en proie à une lutte intérieure, où la nature avait peine à se rendre à la grâce, il alla voir ses frères qui étaient avec le duc de Bourgogne au siège du château de Grancey. Ses perplexités ayant augmenté sur la route, il entra dans une église où il pria Dieu avec beaucoup de larmes de lui faire connaître sa volonté et de lui donner le courage de la suivre. Sa prière finie, il se sentit une forte résolution d'embrasser l'institut de Cîteaux. Il plaida si bien sa cause auprès de sa famille, que ceux qui l'avaient désapprouvé suivirent son exemple. Tels furent ses frères Guido, Gérard, Barthélemy, André et Gauldry, son oncle, comte de Touillon, près d'Autun, célèbre par sa valeur guerrière.

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André, engagé dans la profession des armes, hésitait à suivre son frère Bernard; mais sa mère, la bienheureuse Aleth, qui, comme nous l'avons dit, était morte, lui apparut et le détermina à quitter le monde. Guido était retenu par plusieurs obstacles : il était marié et avait deux filles. Sa femme lui rendit la liberté et entra elle-même au monastère de Juilly, près de Dijon. Gérard, second frère du Saint, était peu disposé à se faire religieux. C'était un officier très-distingué et qui aimait le monde. Il reçut un coup de lance au côté, comme Bernard le lui avait prédit, et fut fait prisonnier. Alors il promit de se joindre à ses frères; aussitôt il obtint sa guérison. Après quelque temps de captivité, dont Bernard fit d'inutiles efforts pour le tirer, il entendit, pendant son sommeil, une voix qui lui dit: « Tu seras délivré aujourd'hui ». Il prenait cela pour un songe; mais à l'heure des Vêpres (c'était en Carême), repassant ce qu'il avait entendu, il toucha les fers qui lui tenaient les pieds, et ils se détachèrent d'un côté. Il alla à la porte du cachot, et la serrure lui tomba dans les mains. Il sortit sans que personne l'arrêtât. Il monta à l'église ayant encore ses fers à un pied; mais, ou on ne le reconnut point, ou on ne put se saisir de lui. Ainsi il vint retrouver ses frères et se joignit à eux pour embrasser une plus noble milice que celle de ce siècle.

Après ces conquêtes domestiques, Bernard en fit d'autres hors de sa famille; car il était si puissant dans ses exhortations, que, lorsqu'il en faisait en public ou en particulier, les femmes retenaient leurs maris, les mères enfermaient leurs enfants, et les amis amusaient leurs amis, de peur qu'en allant l'entendre ils ne se laissassent persuader de se faire religieux. Il gagna cependant plus de trente personnes, parmi lesquelles fut le seigneur Hugues de Mâcon, gentilhomme très-noble, très-vertueux et très-riche, qui fut depuis fondateur et premier abbé de Pontigny et évêque d'Auxerre. On empêcha d'abord tout entretien entre lui et Bernard, mais ce dernier étant allé le trouver dans un champ où il était, un grand orage écarta si bien tout le monde qui l'environnait, qu'il eut le moyen de lui parler seul à seul. Il le fit au milieu de la campagne, sans que la pluie tombât sur eux; ce prodige, joint à l'onction de la parole du Saint, décida Hugues à embrasser la vie monastique. Ce grand nombre de personnes qu'il avait gagnées à Dieu se retirèrent ensemble dans une maison que l'un d'eux avait à Châtillon: là, avant d'être religieux, ils en firent tous les exercices avec une ferveur incroyable.

Avant de se retirer à Cîteaux, Bernard et ses frères allèrent au château de Fontaines, pour dire adieu à leur père et lui demander sa bénédiction. Ils laissèrent avec lui leur jeune frère Nivard, qui devait faire la consolation de sa vieillesse. L'ayant vu, en s'en retournant, jouer avec d'autres enfants, Guido, l'aîné de tous, lui dit: « Adieu, mon petit frère Nivard; vous aurez seul nos biens et nos terres ». — « Quoi! » répondit l'enfant avec une sagesse au-dessus de son âge, « vous prenez le ciel pour vous, et vous me laissez la terre? Le partage est trop inégal ». Ils s'en allèrent, laissant Nivard avec son père. Mais, quelque temps après il quitta le monde comme eux et les suivit. Ainsi, de toute la famille, il ne resta que le père, qui était fort âgé, avec une fille dont nous parlerons dans la suite.

Saint Étienne était alors abbé de Cîteaux après saint Robert et saint Albéric, qui en avaient été fondateurs. Bernard, qui avait environ vingt-trois ans, vint se jeter à ses pieds avec cette illustre compagnie de postulants, pour lui demander la faveur d'être admis dans son nouvel institut. Étienne les reçut avec d'autant plus de joie, qu'un religieux avait été averti

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par une vision de leur arrivée. Il commença son noviciat avec tant de ferveur et un désir si ardent de s'avancer dans la vertu, qu'on ne l'eût pas pris pour un néophyte, mais pour un vieillard déjà consommé dans les pratiques de la vie intérieure. Il pensait sans cesse aux motifs qu'il avait eus en quittant le monde, et, pour ne se point relâcher, il avait toujours dans le cœur et souvent aussi dans la bouche cette parole : *Bernarde, Bernarde, quid venisti?* « Bernard, Bernard, qu'êtes-vous venu faire ici ? » Il se soumit avec une régularité parfaite aux exercices les plus humbles et les plus crucifiants de la discipline de Saint-Benoît ; et sa vertu se développait chaque jour avec une telle vigueur, qu'elle étonnait même le saint vieillard qui gouvernait cette nouvelle école de prophètes. Il avait pris la salutaire habitude de vivre au dedans de lui-même, uni à Dieu au fond de son cœur, toujours attentif à la voix de sa conscience : ce qui rendait son recueillement facile et continuel. Et comme les grâces qu'il puisait à cette source mystérieuse rejaillissaient sur son extérieur, il semblait toujours environné d'une auréole de joie céleste ; en sorte, dit un contemporain, qu'on l'eût pris pour un esprit plutôt que pour un homme mortel ; exprimant par toute son attitude la belle parole qu'il aimait souvent à redire aux novices : « Si vous désirez vivre dans cette maison, il faut laisser dehors les corps que vous apportez du monde ; car les âmes seules sont admises en ces lieux, et la chair ne sert de rien ».

Plus il goûtait les délices de l'amour divin qui l'échauffait intérieurement, plus il réduisait en servitude ses sens et sa vie naturelle, de peur que les communications avec les choses extérieures ne missent quelque obstacle à la jouissance de ces ineffables consolations. La pratique constante de la mortification finit par amortir sa nature à tel point, que, ne vivant plus que par l'esprit, il voyait sans voir, il entendait sans entendre, mangeait sans goûter, et à peine conservait-il quelque sentiment pour les choses du corps. On rapporte que plus d'une fois il lui arriva de boire, sans s'en apercevoir, de l'huile ou quelque autre breuvage pour de l'eau ; il ne savait pas, au bout d'un an de noviciat, si la pièce destinée au dortoir était plate ou voûtée ; il ignorait s'il y avait des fenêtres au bout de l'oratoire où il priait tous les jours. La chose uniquement nécessaire l'absorbait tout entier et concentrait toutes ses pensées. Sa conscience, devenue plus délicate à mesure qu'elle s'était épurée davantage, ne supportait plus aucune imperfection ; et la faute la plus légère donnait des angoisses au jeune novice.

Il gardait exactement le silence et ne parlait jamais que lorsqu'il voyait que parler valait mieux que se taire. Sa compagnie, néanmoins, n'était point à charge ; et il savait si bien accommoder sa modestie avec une charitable condescendance à l'infirmité de ses confrères, que nul ne sortait mécontent d'avec lui. Son plaisir était d'avoir des habits pauvres et usés, sans néanmoins être malpropre. Il n'allait au réfectoire que comme à un lieu de supplice, de sorte que la pensée qu'il fallait manger lui ôtait quelquefois tout l'appétit. Il fuyait le sommeil comme l'image de la mort, et, lorsque la nécessité l'obligeait à prendre du repos, il le faisait si légèrement, qu'on pouvait presque dire qu'il ne dormait point. Il affaiblit si fort son estomac par ces jeûnes, ces veilles et d'autres mortifications, qu'il ne pouvait plus supporter aucun aliment.

Après sa profession (1114), il pratiqua toujours exactement les mêmes exercices ; il disait que ceux qui sont saints et parfaits pouvaient bien se donner quelque relâche ; mais que pour lui, qui était rempli d'imperfections, il devait toujours se faire violence et marcher du même pas que ceux qui

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commencent. Quand ses frères étaient occupés à quelque ouvrage des mains, auquel il ne pouvait pas travailler, parce qu'il ne s'y était pas exercé, il compensait ce défaut par d'autres ouvrages aussi pénibles et moins agréables. Un jour, au temps de la moisson, les religieux coupaient les blés, on lui commanda de s'asseoir et de se reposer, parce qu'il n'avait ni la force ni l'expérience nécessaires pour cet emploi. Il s'assit par obéissance ; mais, élevant en même temps son cœur vers Dieu, il le pria avec beaucoup de larmes de lui faire la grâce de pouvoir travailler comme les frères. Son pieux désir fut exaucé, et, depuis ce jour-là, il était aussi habile que nul autre dans cet exercice. Pendant son travail, il n'était point sujet aux distractions dont se plaignent les plus spirituels ; mais, étant occupé tout entier aux fonctions extérieures, il ne laissait pas d'être encore occupé tout entier à la contemplation des choses divines.

Dans les intervalles, il priait sans cesse, ou lisait, ou méditait. Pour la prière, il la faisait en solitude autant qu'il lui était possible ; mais, lorsqu'il ne le pouvait pas, il se faisait une solitude de son cœur, d'où il envoyait des cris et des gémissements vers le ciel. Il lisait plus souvent et avec plus de plaisir le texte de l'Écriture sainte, sans commentaire et de suite, qu'avec des explications, disant qu'il ne l'entendait jamais mieux que par elle-même, et que tout ce qu'il y découvrait des mystères et des vérités célestes lui paraissait plus clair et plus aimable dans cette première source que dans les ruisseaux des interprétations qu'on y ajoute. Il ne laissait pas toutefois de feuilleter avec humilité les ouvrages des Saints et des auteurs catholiques qui ont expliqué les Écritures, et profitait de leurs lumières, qu'il préférait toujours aux siennes. Cette assiduité à la lecture du Texte sacré lui en rendit les sentences et les mots si familiers, que ses sermons, ses conférences et ses lettres en sont pleins. Enfin, pour la méditation, on peut dire qu'elle était sa vie, et il y trouvait tant de satisfaction et de délices, qu'il en était souvent comme enivré. C'est par cet exercice qu'il est devenu si savant dans la connaissance des vérités chrétiennes ; car il n'avait point étudié les lettres saintes dans le monde, et il n'eut dans le cloître d'autre école que de s'approcher par l'oraison de la source de toutes les lumières ; de manière qu'il disait quelquefois fort agréablement à ses amis, que les hêtres et les chênes avaient été ses maîtres.

Lorsque saint Bernard eut vécu dans Cîteaux, avec cette perfection, pendant deux ans, c'est-à-dire depuis l'année 1113 jusqu'à l'année 1115, saint Étienne, son abbé, fut sollicité d'établir un nouveau monastère à Clairvaux, vallée couverte de bois, près de l'Aube, alors du diocèse de Langres ; elle servait de retraite à beaucoup de voleurs, et s'appelait pour cela la Vallée d'absinthe, à moins qu'on ne lui eût donné ce nom parce que l'absinthe y croissait en abondance. Il choisit pour cette entreprise Bernard et ses frères, avec quelques autres religieux qu'il savait très-fervents ; en leur donnant sa bénédiction au moment du départ, il nomma pour leur supérieur Bernard, qui n'avait que vingt et un ans. Les commencements de cet établissement furent extrêmement rudes. La pauvreté y était extrême. La faim, le froid et la nudité étaient toute la richesse de ces nouveaux habitants. Ils ne faisaient souvent leur potage qu'avec des feuilles de hêtre. Leur pain, comme celui du Prophète, n'était que d'orge, de millet et de vesces ; encore n'en avaient-ils pas pour se rassasier. Enfin, il était si noir et de si mauvais goût, qu'un religieux étranger, à qui l'on en servit, ne put le voir sans verser des larmes, et en emporta secrètement un morceau pour le montrer à tout le monde, comme un sujet d'admiration et une exhortation

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muette à la pénitence. Ils furent enfin réduits à une telle pénurie que l'économe, Gérard, frère du saint abbé, fut contraint de lui dire qu'il était dans l'impuissance de pourvoir aux besoins des religieux pour l'hiver qui approchait. Bernard lui demanda quelle somme il lui faudrait pour cela. Il lui répondit qu'il lui fallait bien onze livres. « Prions donc la bonté de Dieu », répliqua-t-il, « qu'il nous envoie cette somme ». Il se mit à l'heure même en oraison, et à peine eut-il levé ses mains pures vers le ciel, qu'une femme de Châtillon vint le demander et lui offrit douze livres, le suppliant d'ordonner des prières pour son mari qui était à l'extrémité. Le Saint remercia Dieu de cette aumône, et assura la femme qu'elle retrouverait son mari en parfaite santé. Elle le trouva effectivement levé et parfaitement guéri, et pour les douze livres, elles servirent à la subsistance de la communauté et à faire voir qu'il se faut confier, dans ses besoins, aux soins paternels de la divine Providence. Saint Bernard ne reçut pas une fois seulement ces secours extraordinaires et miraculeux ; car la main de Dieu était avec lui, et elle ne manquait pas de lui procurer, par des voies imprévues et inopinées, ce qui était nécessaire pour l'entretien de son couvent.

Lorsque Clairvaux eut pris la forme d'une maison régulière, l'évêché de Langres, dont elle relevait, étant alors vacant par la mort de Robert de Bourgogne, ce bienheureux supérieur reçut la bénédiction abbatiale de Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, qui était un fameux docteur et un homme de grande piété. Cette bénédiction, qui fut faite aussi en 1115 ou au commencement de 1116, lia étroitement ensemble ces deux saints personnages, et fit que l'évêque prit autant à cœur les intérêts du nouvel abbé et ceux de son monastère, que les siens propres. Il l'aida donc de ses conseils et de ses moyens, et ayant reconnu l'éminence de sa sainteté et les riches talents dont la divine Bonté l'avait favorisé, il le mit en grande réputation, non-seulement dans tout son diocèse, mais aussi dans celui de Reims et par toute la France.

Bernard mettait tous ses soins à conduire ses religieux dans les voies de la perfection. Mais, comme il avait coutume de converser continuellement avec Dieu, et qu'il tirait de cette conversation une innocence et une pureté semblable à celle des anges, il avait bien de la peine à s'accommoder à la portée de ses inférieurs. Il ne leur parlait qu'un langage céleste qu'ils n'entendaient pas. Leurs moindres fautes lui semblaient intolérables, et lorsqu'il les entendait au confessionnal, les trouvant sujets, comme hommes, aux faiblesses et aux misères des hommes, il en était tout surpris et leur en faisait de sévères réprimandes capables de les décourager : il ne croyait pas qu'un religieux dût encore sentir les mouvements de la sensualité, ni se laisser aller à divers défauts que ceux qui vivent encore dans un corps mortel ne peuvent éviter entièrement. Cette manière d'agir étonna un peu ces saints religieux ; mais ils avaient tant de respect pour leur bienheureux supérieur, qu'ils aimaient mieux se taxer eux-mêmes de lâcheté et de non-chalance, que de l'accuser de trop grande sévérité ou d'imprudence. Une modestie et une simplicité si ravissante servirent d'instruction à notre Saint. Il reconnut que, s'il avait quelque connaissance spéculative des voies de Dieu, il n'avait pas encore toute l'expérience nécessaire pour le gouvernement : il s'accusa lui-même de zèle indiscret ; il condamna ses propres jugements dans lesquels il ne pesait pas assez l'infirmité de la nature, ni la différence des attraits et des grâces ; enfin, il entra dans un tel mépris et une telle défiance de sa conduite, que, s'imaginant que ses sermons étaient plus nuisibles que profitables à ses frères, parce qu'ils pouvaient, dans le

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silence et dans la retraite de leurs cellules, recevoir des pensées bien plus pieuses que celles qu'il tâchait de leur inspirer par ses discours, il prit la résolution de ne leur plus rien dire avant que Dieu lui eût fait connaître sa volonté sur ce point. Quelque temps après, un enfant, qui était tout environné d'une lumière divine, lui apparut et lui commanda avec une grande autorité de dire hardiment tout ce qui lui viendrait à la pensée, parce que ce serait le Saint-Esprit même qui parlerait par sa bouche. Et, en même temps, Dieu lui donna une grâce spéciale pour compatir aux faiblesses des autres et pour s'accommoder à la portée de l'esprit de chacun ; se trouvant tout changé, il commença à faire paraître une douceur et une condescendance extraordinaires pour ses frères, et à pourvoir avec un soin maternel à tous leurs besoins.

Au reste, cette grande douceur de saint Bernard, bien loin de nuire à l'observance régulière dans son abbaye, renouvela, au contraire, la ferveur de ses religieux ; car, par une sainte émulation, plus il se montrait indulgent en leur endroit, plus ils devenaient sévères et impitoyables à leurs propres corps ; et plus il les excusait et les consolait dans leurs chutes, plus ils en exigeaient d'eux-mêmes de rudes châtiments. Il avait pour maxime de ne point faire la correction, lorsqu'un religieux ne paraissait pas disposé à la bien recevoir : « car », disait-il, « lorsque celui qui reprend et celui qui est repris se mettent l'un et l'autre en colère, ce n'est plus une correction salutaire, mais un combat ». Cependant, il savait si bien prendre le temps et l'occasion favorable de dire à chacun ce que la charité lui inspirait de dire, que sa parole ne revenait jamais à vide, et qu'il remédiait aux plaies sans y faire de fâcheuses incisions.

En ce temps, comme il se promenait une nuit autour de son monastère, il vit en esprit une si grande quantité de personnes de différents habits et de différentes conditions, qui descendaient des montagnes d'alentour et venaient fondre dans la vallée où il était, qu'elle n'avait pas assez d'étendue pour les contenir tous. Il reconnut par là que Dieu le voulait faire, comme Abraham, père d'une grande postérité, et que ses enfants seraient comme les étoiles du ciel et les sables de la mer dont on ne peut pas compter le nombre. Técelin, son père, fut un des premiers qui voulut avoir part à ce bonheur. Il était demeuré seul dans sa maison depuis que Nivard, son dernier fils, l'avait quitté pour suivre l'exemple de ses frères ; mais étant touché de la sainteté de ses enfants, il ne rougit point de devenir leur frère, et même de se faire le fils spirituel de Bernard, qui était son fils selon la chair. Hombeline, sa fille, et sœur du saint abbé, demeura donc maîtresse de tous ses biens. Elle avait trouvé un parti fort avantageux, et dans l'abondance de ses richesses, elle s'abandonnait au luxe et aux divertissements auxquels son âge et sa naissance la portaient. Elle vint un jour, fort élégamment vêtue et avec une suite nombreuse de domestiques, pour voir ses frères. Saint Bernard, ne la regardant en cet état que comme un piège du démon pour perdre les âmes, refusa de lui parler ; ses autres frères firent de même, et André, qui se trouvait à la porte lorsqu'elle y arriva, l'appela « un sac d'ordures bien paré ». Ce refus la fit fondre en larmes ; elle fit dire à ces serviteurs de Dieu qu'elle avouait qu'elle était pécheresse et qu'elle ne se trouvait pas digne de leur conversation ; mais puisque Notre-Seigneur était mort pour les pécheurs, ils ne devaient pas pour cela la rebuter ; elle venait à eux comme une malade qui cherchait le remède à ses maux ; s'ils ne voulaient pas la voir comme ses frères selon la chair, ils devaient ne moins la voir comme ses médecins selon l'esprit ; en un mot, elle était prête à faire tout

ce qu'ils ordonneraient. Sur cette promesse, saint Bernard et tous ses frères sortirent pour lui parler. Le fruit de cet entretien fut merveilleux : Hombe-line renonça dès lors à toutes les pompes et à toutes les vanités du monde, et régla sa vie sur celle de la bienheureuse Aleth, sa mère. Deux ans après, ayant obtenu congé de son mari, elle se retira dans le monastère de Billette, où elle vécut et est morte dans une grande sainteté.

La manière avec laquelle Dieu attirait les âmes à cette sainte Congrégation est fort admirable ; en voici un bel exemple : De jeunes gentilshommes vinrent, un jour de carnaval, voir l'abbaye de Clairvaux et le saint abbé dont ils entendaient partout faire l'éloge. Après avoir satisfait leur curiosité, ils voulurent prendre congé de lui pour aller continuer leurs jeux et leurs tournois. Bernard les pria de lui accorder, par grâce, de passer le reste du carnaval dans la retenue, et de s'abstenir de ces divertissements qui ne sauraient que corrompre l'âme et la remplir de passions criminelles. Ils ne purent jamais se résoudre à le lui promettre ; il fit donc venir un religieux à qui il ordonna de leur présenter de la bière pour se rafraîchir ; et, en même temps, il la bénit et les pria d'en boire à la santé de leurs âmes. Ils en burent tous, bien résolus de ne lui obéir qu'en cela seulement. Mais à peine furent-ils sortis du monastère, qu'il se fit un merveilleux changement dans leurs âmes : ils furent touchés d'une grâce si prompte et si efficace, qu'ils renoncèrent sur-le-champ à toutes les vanités du monde, et revenant sur leurs pas aux pieds du Saint, ils le supplièrent de les recevoir au nombre de ses disciples. Ils ont depuis été grands serviteurs de Dieu, et ils sont décédés dans la joie de s'être préparés à la mort par une vie austère et remplie de bonnes œuvres.

La conversion d'un ecclésiastique fort considérable, nommé Mascelin, n'est pas moins admirable. L'archevêque de Mayence l'envoya vers saint Bernard, lorsqu'il alla en Allemagne, pour l'accueillir de sa part, et lui témoigner la joie qu'il avait de sa venue. Mascelin s'acquitta avec honneur de sa commission ; mais le Saint, le regardant amoureusement, lui dit : « Un plus grand Maître que l'archevêque vous a envoyé vers nous ». Mascelin vit bien ce que cela voulait dire ; mais il l'assura qu'il était bien éloigné de penser à être religieux, et qu'il n'avait nulle tendance à le faire. Cependant, sans que Bernard fit plus d'instance, il se sentit aussitôt tellement pressé par les mouvements de la grâce, que, dans ce voyage même, il se joignit à Bernard avec plusieurs autres personnes illustres par leur noblesse et leur science.

Le changement de Henri de France, frère du roi Louis VII et fils du roi Louis VI et d'Adélaïde de Savoie, son épouse, fut encore plus éclatant. Ce prince, que l'on fit depuis évêque de Beauvais, et ensuite archevêque de Reims, était allé à Clairvaux pour traiter de quelque affaire importante avec le saint Abbé. Étant sur le point de partir, il demanda à voir tous les religieux pour les assurer de son affection et se recommander à leurs prières. Saint Bernard lui dit qu'il avait espérance qu'il ne mourrait pas dans l'état où il était, mais qu'il verrait, par expérience, combien les prières des religieux, auxquels il s'était recommandé, étaient efficaces. Cette prédiction, qui semblait obscure, fut éclaircie, dès le jour même, par un événement bien surprenant : car Henri, oubliant, pour ainsi dire, qu'étant l'aîné des frères du roi, il touchait immédiatement à la couronne, voulut demeurer à Clairvaux, où il y prit l'habit et fit profession. Cette résolution fit une peine incroyable à ses officiers, qui l'aimaient tendrement et appuyaient sur lui l'espoir de leur fortune. Ils ne le pleurèrent

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pas moins que s'ils l'eussent vu mort devant leurs yeux, et entre autres un nommé André, qui était de Paris, vomit pour cela beaucoup d'injures contre saint Bernard et contre son monastère, et s'attaquant même au prince, son maître, il lui répéta souvent qu'il fallait qu'il fût ivre ou insensé pour faire des coups de cette nature. Henri supplia son abbé de l'apaiser et d'avoir principalement soin de sa conversion. « Laissez-le maintenant », lui dit-il, « jeter tout son feu ; après cela, soyez assuré qu'il est à vous ». Sur de nouvelles instances du prince, Bernard lui répliqua : « Ne vous ai-je pas dit qu'il est à vous ? » Ceux qui étaient présents entendirent ces paroles, et même André, qui, plus furieux et plus obstiné que jamais, branlait la tête et disait en lui-même : « Je vois bien, à présent, que tu es un faux prophète, parce que tu dis une chose qui ne sera pas, et je ne manquerai pas de te le reprocher devant le roi et dans l'assemblée de tous les princes, afin qu'on te connaisse pour un fourbe que tu es ». Le lendemain, il recommença ses imprécations, et partit du monastère dans cette mauvaise disposition : ce qui ne donna pas peu à penser à ceux qui avaient ouï la prédiction du serviteur de Dieu. Mais la nuit suivante, André fut tellement pressé des remords de sa conscience et du désir de se convertir, que, sans attendre le jour, il se leva de grand matin et s'en retourna à Clairvaux, pour demander humblement d'y être reçu.

Ajoutons à ces trois exemples celui d'un jeune seigneur allemand, venant d'étudier à Paris, avec un précepteur ; il passa par l'abbaye de Clairvaux, seulement pour voir la maison. Son précepteur fut tellement touché de la dévotion des religieux, qu'il résolut de demeurer avec eux, et qu'il entra effectivement dans le noviciat. Il pria en même temps son écolier, qui n'avait que quatorze ans, de suivre son exemple ; mais ce jeune homme le rebuta, et, ne pouvant même souffrir l'entretien des frères, il sortit au plus tôt du monastère, pour continuer son voyage ; mais il n'alla pas bien loin ; il eut deux visions, les deux nuits suivantes : dans l'une, on lui dit que, s'il allait à Paris, il mourrait avant la Pentecôte, et dans l'autre il vit saint Bernard qui le tirait du fond d'un puits où il s'était précipité ; il retourna sur ses pas, pour se mettre sous la conduite du bienheureux Abbé. Son précepteur se découragea depuis, et tâcha de le déterminer à s'en aller ensemble ; mais ce fut inutilement : l'écolier fut plus sage que le maître, il le laissa sortir seul ; quant à lui, Notre-Seigneur le remplit d'une grâce si abondante, qu'il parvint à une sainteté très-éminente et reçut de Dieu de grandes faveurs. Toutes ces choses arrivèrent en divers temps, aussi bien que la conversion de plusieurs gentilshommes de Champagne et de Flandre, qui vinrent prendre l'habit à Clairvaux, et furent depuis les fondateurs des belles abbayes de l'Ordre de Cîteaux, en ces pays ; mais nous les avons jointes ensemble, à cause du rapport qu'elles ont entre elles. Revenons maintenant à la suite de notre histoire.

Si saint Bernard s'était revêtu d'un esprit de tendresse envers les autres, il n'avait retenu pour lui qu'un esprit de rigueur impitoyable. Bien loin de diminuer ses austérités, il les augmentait tous les jours, et, ne croyant pas que les fatigues de sa charge fussent pour lui un motif de se traiter avec plus d'indulgence, il refusait à son corps tout ce qui pouvait le soutenir, et lui faisait souffrir, au contraire, tout ce qui était capable de l'abattre et de ruiner entièrement ses forces. Cette austérité lui attira de grandes maladies, et ces maladies, qu'il négligeait, le réduisirent à une si grande défaillance, qu'on n'attendait plus que sa mort, ou une vie plus fâcheuse que la mort même.

SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 61

L'évêque de Châlons, qui l'avait béni, l'étant venu visiter, le trouva en cet état, et, ne pouvant souffrir que l'Église perdît si tôt une grande lumière, il s'en alla du même pas à Cîteaux, se prosterna, avec une humilité surprenante, aux pieds d'un petit nombre d'abbés qui s'y étaient assemblés, les supplia de lui donner seulement un an l'abbé Bernard sous sa conduite pour le gouverner, assurant qu'il ferait si bien qu'il le rétablirait en santé. Les abbés n'eurent garde de rien refuser à un si grand prélat, qui montrait tant de simplicité et de charité; ainsi, ce bon évêque étant revenu à Clairvaux avec tout pouvoir, fit loger le Saint dans une maison à part, lui défendit toutes sortes de mortifications corporelles, et le mit entre les mains d'un médecin qui se faisait fort de le guérir en peu de temps. Jamais la soumission et la patience de Bernard ne parurent avec plus d'éclat que dans cette occasion. Le lieu où on le logea était si pauvre et si mal bâti, qu'on l'eût pris pour la cabane d'un lépreux. Le médecin à qui on le soumit était un homme rustique, présomptueux et extrêmement ignorant, qui lui faisait donner des choses toutes contraires à sa guérison. On lui servit quelquefois de la graisse pour du beurre, et de l'huile dans un vase pour de l'eau. Mais il prenait tout avec une entière indifférence; et, dans cette grande humiliation et dépendance, il était comblé de tant de joie, qu'il semblait déjà goûter les délices du paradis. Ceux qui avaient le bonheur d'entrer dans sa chambre y respiraient un air de sainteté, dont ils étaient tout embaumés; et, comme ils se sentaient remplis de consolation dans la compagnie de cet homme céleste, ils n'en sortaient qu'avec regret et avec un désir ardent d'y retourner au plus tôt.

Lorsque l'année que les abbés avaient accordée à l'évêque de Châlons fut expirée, Bernard sortit de cette honorable prison pour reprendre les fonctions de sa charge et les austérités communes de son Ordre (1118). Il ne regarda point qu'il n'était pas guéri; mais, comme un torrent qui a renversé ses digues, et un arc qui a rompu la corde qui le bandait, il se laissa emporter à toute l'impétuosité de sa première ferveur. Au lieu d'épargner son corps, il entreprit de l'abattre par des jeûnes, des veilles et des abstinences nouvelles. Il priait debout le jour et la nuit, et ne cessa point de le faire jusqu'à ce que ses genoux, affaiblis par le jeûne, et ses pieds, enflés par le travail, ne purent plus le soutenir. Il porta le cilice assez longtemps et tant qu'il le put cacher, mais il le quitta aussitôt qu'on s'en aperçut, de peur que ses frères ne voulussent imiter cette rigueur qui eût été trop nuisible à leur santé. Sa nourriture était du pain et de l'eau, ou du suc de quelques herbes cuites, et il ne pouvait ou ne voulait point prendre autre chose. S'il usait quelquefois de vin, ce qu'il faisait très-rarement, c'était en fort petite quantité, parce que l'eau, disait-il, lui était beaucoup meilleure. Il ne se dispensait que très-difficilement des travaux extérieurs, tant du couvent que de la campagne, bien qu'il s'y traînât au lieu d'y aller. Enfin, sa rigueur à son endroit était si grande, que son estomac fut réduit par faiblesse à ne pouvoir plus rien retenir et à rejeter tous les aliments qu'il prenait. Il avouait lui-même, étant plus vieux, qu'il y avait eu de l'excès, et il s'en reprenait comme coupable, parce qu'enfin il faut s'affaiblir et se châtier, et non pas se détruire, ni ruiner entièrement les forces que Dieu nous a données pour son service.

Ce fut cependant par cette sainte sévérité contre lui-même, que Dieu le prépara à être le digne instrument d'une infinité de merveilles qu'il voulait opérer par lui dans le monde; car il lui rendit assez de santé pour cela quand il lui plut; et, malgré le grand abattement qu'il s'était procuré

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par ses abstinences, il lui donna la force de prêcher sa parole devant les rois et les peuples; de faire des voyages dans des pays fort éloignés pour la défense de l'Église; de fonder, de son vivant, cent soixante maisons de son Ordre; d'être l'arbitre de tous les grands différends de la chrétienté; d'apaiser les schismes, de confondre les hérésies, de pacifier les royaumes, d'étouffer les guerres entre les souverains; d'armer toute l'Europe contre les infidèles, et d'être sur la terre la terreur de tous les méchants et le puissant protecteur de la justice et de la vérité.

Le premier service important que Dieu voulut tirer de lui fut le renouvellement de l'esprit monastique et de l'ancienne ferveur qui se voyait, aux siècles précédents, dans les communautés religieuses. Son exemple contribua plus à cela que sa parole, et il lui aurait aussi été difficile de beaucoup avancer dans ce dessein, s'il n'avait été lui-même un excellent modèle de pénitence et de mortification. Mais qui pourrait décrire l'innocence, le recueillement et la sainteté de vie qu'il fit fleurir dans son monastère? Les bâtiments étaient sans ornement, mais avec une simplicité champêtre qui faisait bien voir que ceux qui y logeaient ne croyaient pas avoir une demeure assurée sur la terre, mais qu'ils en attendaient une éternelle dans le ciel. Le silence y était si grand, qu'on n'y entendait jamais que l'harmonie du chant des psaumes, lorsqu'on était au chœur, et le bruit des ouvrages des mains, lorsqu'on était au travail. Malgré le nombre des religieux, qui était ordinairement de six à sept cents, chacun était aussi solitaire que s'il eût été seul. Les heures et les actions étaient si bien réglées, qu'on ne trouvait jamais personne oisif, et que tous étaient occupés sans confusion. Ils assistaient au chœur et aux autres assemblées de communauté avec une modestie angélique. Le feu de l'amour divin s'allumait promptement dans leur méditation, et ils ne s'éloignaient des pieds du sanctuaire que tout embrasés de cette flamme céleste, et résolus de travailler constamment à leur perfection. Le pain qu'ils mangeaient semblait plutôt une masse de terre qu'un pain pétri de farine; et, de fait, il n'y entrait que du blé que la terre de ce désert produisait par leur travail, blé maigre, noir et sans goût. Leurs autres aliments n'étaient pas plus savoureux: il n'y avait que la faim ou l'amour de Dieu qui pût y faire trouver quelque satisfaction. Mais, ce qui est surprenant, ils croyaient néanmoins être nourris trop délicatement, parce que l'onction de la grâce leur adoucissait tellement ces austérités, qu'ils n'y sentaient aucune peine. C'est ce qui les jeta dans une dangereuse défiance de leur état et dans une crainte que leur saint abbé ne les conduisît pas bien et ne les traitât avec trop d'indulgence; mais ils furent aussitôt relevés de cette inquiétude, tant par ses sages remontrances, que par celles du vénérable évêque de Châlons, dont nous avons déjà parlé, qui leur fit voir, par l'exemple de la farine qui adoucit l'amertume d'un potage du prophète Élisée, que Dieu tempère quelquefois, par l'abondance de sa grâce, la rigueur de l'austérité de ses serviteurs, auquel cas ils doivent remercier sa bonté, et non pas en tirer des sujets de crainte et de défiance.

Lorsque saint Bernard eut été quelque temps borné à la conduite de son abbaye, Notre-Seigneur s'en voulut servir au dehors à la conquête des âmes et à la ruine de l'empire du démon, selon qu'il avait été prédit à sa mère, dès le temps qu'elle le portait dans son sein. Il commença donc à le rendre illustre par l'opération de plusieurs miracles, car il rétablit en santé un seigneur nommé Josbert, son parent, qui était près de mourir sans les Sacrements; après, néanmoins, que son fils fut assuré que tous les

torts qu'il avait faits aux églises et aux pauvres durant sa vie, seraient entièrement réparés, et qu'on en eut effectivement réparé quelques-uns, auxquels on pouvait remédier sur-le-champ. Il donna l'usage du bras et de la main à un enfant qui les avait perclus dès le temps de sa naissance. Il délivra d'un abcès au pied un jeune homme qui en était extrêmement incommodé. Il rendit la santé à Gauldry, son oncle, dévoré d'une fièvre violente dont on croyait qu'il mourrait. Il guérit du mal caduc le bienheureux Humbert, son religieux, qui fut depuis fondateur de l'abbaye d'Igny, au diocèse de Reims. Il multiplia tellement, dans une famine, le blé de son monastère, que ce qui n'eût pas suffi jusqu'à Pâques pour sa communauté seule, fut suffisant jusqu'à la moisson, non-seulement pour sa communauté, mais aussi pour une infinité de pauvres qui abondaient continuellement aux portes de son abbaye. Un pauvre homme du voisinage eut recours à lui dans sa maladie ; le Saint lui fit appuyer la tête sur le saint ciboire où l'on gardait le corps de Notre-Seigneur : ce qui le remit en santé. Son oncle Gauldry et Guido, son frère aîné, furent d'abord surpris de l'opération de ces prodiges ; et, craignant qu'elle ne lui servît de sujet de présomption ou de vanité, ils l'en reprirent avec aigreur, et quelquefois même avec des reproches, sans épargner sa modestie et sa douceur ; mais, lorsque le même Gauldry eut été guéri par ses prières, ils modérèrent leur zèle et ne s'attachèrent plus tant à le mortifier : surtout parce qu'il ne disait jamais rien pour sa défense, et que, bien qu'il fût leur supérieur, il recevait leurs réprimandes avec l'humilité, la patience et la simplicité d'un novice.

Dans le même temps, un de ses religieux et de ses parents, nommé Robert, qui était encore fort jeune, s'étant échappé de son monastère pour passer dans celui de Cluny, à la persuasion de quelques-uns de cette abbaye, il lui écrivit, pour le faire revenir, la lettre admirable que l'on a mise à la tête de toutes ses lettres ; il parle avec une sainte liberté des dérèglements qui s'étaient introduits dans l'Ordre de Cluny, après la mort de saint Mayeul. Le secrétaire, dont il se servit pour l'écrire, fut Godefroy, qui a assuré que, pendant qu'il la lui dictait, il survint en un moment une grosse pluie, qui devait tremper tout le papier, parce qu'ils étaient en pleine campagne ; mais il ne tomba pas une goutte d'eau dessus : Dieu voulant montrer, par ce miracle, que c'était par son esprit et dans le seul désir de sa gloire, qu'il écrivait cette lettre. Il priva un autre de ses religieux de la sainte communion pour une faute secrète. Celui-ci, craignant d'être remarqué, ne laissa pas d'approcher de la Table sainte, pour recevoir de sa main ce pain des Anges, et il le reçut, en effet, parce que le bienheureux Abbé savait bien qu'on ne doit pas refuser publiquement l'Eucharistie à ceux dont les crimes sont encore cachés. Mais, par un juste jugement de Dieu, et par la prière du Saint, il ne put jamais l'avaler ; il fut donc contraint de venir se jeter à ses pieds pour confesser son sacrilège, et alors, après qu'il eut reçu l'absolution, la sainte hostie passa sans difficulté dans son estomac. La parole, l'attouchement et le baiser du serviteur de Dieu firent encore d'autres prodiges. Par sa parole et son excommunication, il fit mourir une incroyable quantité de mouches qui étaient dans son église de Foigny avant qu'elle fût dédiée, ce qui a donné sujet au proverbe de la malédiction des mouches de Foigny. Par son attouchement et le signe de la croix, il fit marcher droit un enfant boiteux, et, par son baiser, il en guérit un autre qui pleurait et criait perpétuellement sans que rien pût l'apaiser. Enfin, Gautier de Montmirail lui ayant été présenté à l'âge de trois ans, pour recevoir sa bénédiction,

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tion, on le vit étendre ses petites mains pour prendre et baiser celle du saint Abbé. Il la prit, en effet, la porta à sa bouche et la baisa plusieurs fois avec un respect et une affection qui ne pouvaient pas venir d'un instinct de la nature, mais d'un mouvement de la grâce.

Pendant que tant de merveilles portaient sa réputation par toute la France, il tomba dangereusement malade ; ses enfants et ses amis, qui étaient autour de son lit, n'attendaient presque plus que son dernier soupir ; alors il eut un ravissement où il lui sembla qu'on le présentait devant le tribunal de Dieu, et que le démon, ce cruel ennemi des hommes, proposait plusieurs chefs d'accusation contre lui. Il dit alors sans s'effrayer : « Je confesse que je ne suis pas digne de la béatitude éternelle, et que je ne la puis obtenir par mes propres actions ; mais, mon Seigneur et mon Maître la possédant à double titre : 1° par droit d'héritage comme le Fils de Dieu le Père ; 2° par le mérite de sa Passion comme Sauveur du monde, il se contente du premier titre, et il me donne part au second. Ainsi, j'ai grand sujet d'espoir et de confiance ». Il revint ensuite à lui et, peu de temps après, ayant connu par la vision d'un vaisseau où il ne fut pas possible de s'embarquer, que sa fin était encore éloignée, il fut miraculeusement guéri par l'attouchement des mains sacrées de la glorieuse Vierge, de saint Laurent et de saint Benoît, qui lui apparurent avec une sérénité de visage digne de cette souveraine paix qu'ils possèdent dans le ciel. L'abbé de Saint-Thierry de Reims, qui a écrit la vie de notre Saint, dit que, comme saint Bernard avait reçu la santé par les bienfaits de la Vierge et des Saints, ainsi lui, étant tombé dangereusement malade, fut guéri par la charité et par les prières de Bernard ; mais qu'il gagna beaucoup plus que cette guérison corporelle, parce que sa maladie lui ayant donné occasion de venir à Clairvaux, il y jouit longtemps des entretiens tout célestes de ce grand serviteur de Dieu, et l'entendit plusieurs fois expliquer le Cantique des cantiques, et développer toute l'économie que Dieu garde dans la conduite des âmes pour les faire arriver à la perfection ; il en tira un fruit merveilleux pour lui-même et pour les religieux de Saint-Thierry, dont il était le supérieur.

Bernard devint illustre, non-seulement par ses miracles, mais aussi par ses prédications toutes remplies de l'esprit de Dieu. Il commença cet exercice à Châlons-sur-Marne, et il fut si heureux dans ce premier jet du filet de la parole de Dieu, que plusieurs personnes nobles et savantes voulurent le suivre pour être de ses frères, ses enfants et ses disciples. Il prêcha ensuite en Flandre, et sa parole n'y fut pas moins efficace et n'y fit pas des conquêtes moins considérables qu'à Châlons. Il vint aussi à Paris, prêcha deux fois dans les écoles de philosophie, et gagna à Dieu et à son Ordre grand nombre de jeunes hommes qu'il emmena avec lui dans son abbaye. Il y vit en même temps six cents novices ; mais, comme il y en arrivait toujours de nouveaux, il fallut agrandir les lieux pour les recevoir, les loger plus à l'étroit, enfin en envoyer des essaims de tous côtés, selon les prières instantes des évêques et des seigneurs qui souhaitaient d'en avoir dans les lieux de leur ressort. En effet, l'abbaye de Clairvaux devint, en peu de temps, la mère et la source de cent soixante autres monastères, où l'on voyait briller le même esprit de silence et de dévotion, le même amour pour la pauvreté, le même dégagement de toutes les choses de la terre, la même ardeur pour la mortification et la pénitence, et la même observance de la Règle de Saint-Benoît dans toute sa rigueur. La France ne fut pas le seul royaume qui voulut avoir part à cette bénédiction : la Savoie, l'Italie, la Sicile, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, l'Écosse et l'Allemagne s'empressèrent de

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donner des maisons à saint Bernard; et son nom vola si loin par-delà les mers, que même les nations barbares et infidèles demandaient de ses enfants, pour recevoir, par leur moyen, les lumières de la foi et les instructions nécessaires pour bien vivre. Au reste, lorsqu'il en envoyait pour faire quelque nouvel établissement, s'il ne les accompagnait pas de corps, il les accompagnait d'esprit, et Dieu, par un miracle de sa bonté, lui faisait connaître tout ce qui se passait entre eux, et le bien ou le mal qui leur arrivait: il leur mandait quelquefois de corriger certains défauts, qu'il ne pouvait connaître que par une lumière surnaturelle.

Il faut maintenant le voir paraître sur le grand théâtre de l'Église universelle, pour défendre les droits de son chef, attaqué par une faction ambitieuse de schismatiques. Innocent II, que l'on nommait auparavant Grégoire, avait été canoniquement élu souverain Pontife; le cardinal Pierre de Léon, du titre de Sainte-Marie au-delà du Tibre, qui avait été légat avec lui en France, au temps du pape Calixte II, se fit élever, contre les Canons, sur la chaire de saint Pierre, sous le nom d'Anaclet II. La justice était du côté du premier; mais la force fut, au commencement, du côté du second: le peuple, gagné par des sommes prodigieuses d'argent, était prêt à répandre son sang pour sa cause. Innocent fut contraint de sortir de Rome et de se réfugier premièrement à Pise, où il fut reçu avec beaucoup de respect, et puis en France, qui a toujours été l'asile des souverains Pontifes persécutés. Avant qu'il arrivât, on tint un conseil à Étampes, pour examiner son droit et voir si la procédure de son élection était canonique. Le roi Louis VI et les principaux évêques demandèrent que Bernard y fût appelé: car ils étaient tellement persuadés de sa sagesse et de sa sainteté, qu'ils ne doutaient point qu'il ne connût ce qu'il fallait faire en cette occasion, et qu'il ne le déclarât aussi avec une liberté apostolique. Il n'y vint néanmoins qu'avec frayeur, craignant que l'issue ne fût pas favorable à l'Église. Mais Dieu le consola en chemin par une vision. Il ne fut pas plus tôt arrivé, que le roi et les prélats, d'un commun consentement, remirent, après Dieu, toute l'affaire à son jugement. Il n'accepta qu'avec peine une commission de cette importance; mais on l'obligea de s'y soumettre.

Après avoir souvent consulté l'oracle du Saint-Esprit dans l'oraison, et avoir mûrement pesé toutes les raisons d'Innocent et d'Anaclet, il déclara que le premier était Pape et que tous les fidèles étaient obligés de le reconnaître et de lui obéir: ce qui fut reçu, non-seulement de tout le Concile, mais aussi de tout le royaume de France. Notre Saint alla ensuite vers le roi d'Angleterre, et lui persuada, contre ses premières résolutions, de rendre obéissance à Innocent. Il l'amena même à Chartres, vers Sa Sainteté, qui venait d'y arriver, après avoir été reçu très-magnifiquement à Orléans par Louis VI et par les évêques qui avaient assisté au Synode d'Étampes. De là Innocent alla à Reims, où il tint un nouveau Concile pour les affaires de l'Église, et à Liège, où il conféra avec l'empereur Lothaire II. Dans toutes ces rencontres, il ne pouvait souffrir que saint Bernard s'éloignât un moment de lui, et il voulait qu'il assistât, avec les cardinaux, aux Consistoires. Aussi, il en reçut partout de grands services: car, à Reims, il fut l'âme de tout le Concile, où l'on ne régla rien que par son jugement; et à Liège, l'empereur voulant prendre occasion du schisme pour se faire rendre les investitures des Églises, il s'opposa comme un mur à une prétention si illégitime, et lui fit voir que de reconnaître le Pape n'était pas une soumission arbitraire, à laquelle il put mettre des conditions à sa fantaisie, mais une obligation indispensable et une nécessité de salut.

VIES DES SAINTS. — TOME X.

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Au retour de Liège, Sa Sainteté voulut elle-même visiter l'abbaye de Clairvaux. Les religieux n'allèrent pas au-devant d'elle avec des parements de pourpre et de soie, ni avec des croix, des châsses, des missels et des vases sacrés d'or. Ils ne la reçurent pas non plus au bruit des trompettes et des instruments de musique, ni avec des acclamations et des cris de joie ; mais ils étaient précédés d'une croix de bois mal polie ; leurs habits pauvres et usés faisaient tout leur ornement ; et, au lieu de cris tumultueux, ils chantaient modestement des psaumes et des hymnes à la louange de Jésus-Christ, pauvre et humble, dont le Pape n'est que le vicaire. La retenue avec laquelle ils marchaient, sans lever les yeux ni les détourner de côté et d'autre par curiosité, pour voir la pompe de l'Église romaine, tira les larmes des yeux de Sa Sainteté et de tous les prélats de sa suite. Ils ne pouvaient assez admirer que des hommes fussent tellement morts aux choses du monde, qu'ils ne parussent nullement en peine de regarder une compagnie si auguste qu'ils n'avaient jamais vue. Le Pape dîna dans le couvent avec toute sa cour. On servit un poisson pour le Saint-Père, mais pour les autres on ne leur servit que des légumes. On n'y présenta point de vins extraordinaires, mais seulement du petit vin de la maison, avec du pain bis où était tout le son. Un si pauvre repas, qui marquait la vertu de ces excellents religieux, satisfit plus cette sainte compagnie que les festins les plus magnifiques des grands princes ; et, quoiqu'elle n'eût vu dans Clairvaux que des murailles toutes nues, des meubles de bois et des autels sans or, elle fut obligée d'avouer, en sortant, que c'était là que se trouvaient les véritables richesses.

De Clairvaux, le Pape retourna à Rome, où il fut rétabli sur son siège par l'empereur même, qui se fit couronner de ses mains. Saint Bernard fut obligé de l'y suivre, et il travailla de toutes ses forces, mais en vain, avec saint Norbert, à gagner l'antipape qui occupait les lieux les plus forts et les mieux munis de la ville. Innocent II l'envoya à Gênes pour maintenir les Génois dans son obéissance et les réconcilier avec les Pisans, contre lesquels ils exerçaient une hostilité continue : ce qu'il fit avec un succès merveilleux. Il l'envoya ensuite en Allemagne pour réconcilier l'empereur avec Conrad et Frédéric, neveux de Henri, son prédécesseur : en quoi il ne réussit pas moins heureusement. Cependant le Pape ne se trouvant pas en sûreté dans Rome, où Anaclet était le plus fort, et où ses soldats faisaient souvent main-basse sur tout ce qu'ils rencontraient de véritables catholiques, il reprit le chemin de Pise qui lui était parfaitement fidèle. Lorsqu'il y fut arrivé, il assembla un concile très-célèbre des évêques de l'Occident et d'autres personnes savantes et pieuses, pour remédier aux maux de l'Église. Notre saint Abbé y fut mandé, et il assista à toutes les délibérations et décisions de cette assemblée. Il était en telle vénération que la porte de son logis était continuellement assiégée d'ecclésiastiques qui attendaient pour lui parler. On eût dit qu'il n'était pas seulement appelé à une partie du soin de l'Église, mais à une sollicitude et à une autorité universelles, ce qui ne diminuait rien de cette profonde humilité et de cette admirable modestie dont son âme était excellemment ornée.

Après le concile, le Pape l'envoya comme légat à Milan, avec Guy, évêque de Pise, et Matthieu, évêque d'Albano, cardinaux, pour faire revenir à l'obéissance de son Siège cette Église qu'Anselme, son archevêque, avait rendue schismatique. Bernard prit aussi avec lui Geoffroy, évêque de Chartres, son intime ami, dont il connaissait la prudence, pour donner plus de poids à une négociation de cette importance. On ne peut exprimer l'honneur avec lequel il fut reçu dans cette ville. Tout le peuple alla au-devant de

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lui. La noblesse sortit en plusieurs compagnies de cavalerie pour lui faire un accueil plus magnifique. On s'empressait pour le voir et l'entendre, on se prosternait devant lui pour lui baiser les pieds. Il faisait son possible pour empêcher ces témoignages de vénération, mais ses défenses aussi bien que ses prières étaient inutiles. On arrachait les fils de ses habits, on en coupait même des morceaux pour en faire des reliques. Sa négociation eut tout le succès qu'il pouvait prétendre. Les habitants, auparavant emportés et furieux, se rendirent doucement à toutes ses volontés, et abandonnèrent entièrement le parti de l'antipape pour se réconcilier avec Innocent.

Saint Bernard cimenta cette paix par de grands miracles. Il délivra publiquement plusieurs possédés. Il rendit la vue à plusieurs aveugles, guérit beaucoup de malades par de l'eau ou du pain bénit, et par la vertu du signe de la croix. Il redonna à un jeune homme l'usage de sa main qui s'était desséchée et paralysée. De l'eau, mise dans un plat où il avait mangé, chassa la fièvre dont le cardinal d'Albano, un de ses collègues, était grièvement tourmenté. Parmi les possédés qu'il délivra, se trouvait une dame de haute condition, qui était depuis longtemps tellement suffoquée par le démon, qu'elle avait perdu l'usage de la vue, de l'ouïe et de la parole, et que tirant la langue horriblement, elle paraissait plutôt un monstre qu'une femme. Le Saint se la fit amener dans l'église de Saint-Ambroise et, ayant fait mettre tout le monde en prières, il monta à l'autel pour dire la messe. Un coup de pied que cette malheureuse lui donna ne l'émut point et ne fit qu'augmenter la compassion qu'il avait pour elle. Pendant les cérémonies de la messe, à chaque signe de la croix qu'il faisait sur l'hostie, il se retournait et en faisait un semblable sur la possédée : ce qui tourmentait extrêmement le démon. Enfin, après l'Oraison dominicale, prenant le corps de Notre-Seigneur sur la patène, il le porta sur la tête de cette femme, et l'y tenant avec fermeté, il dit ces paroles au démon : « Esprit méchant, voici ton Juge, voici Celui qui a une puissance souveraine sur toi ; résiste maintenant si tu peux : voici Celui qui, prêt à endurer la mort pour notre salut, dit hautement : Le temps est venu auquel le prince de ce monde sera mis dehors. Le corps que je tiens dans mes mains est celui qui est formé du corps de la Vierge, qui a été étendu sur l'arbre de la Croix, qui a reposé dans le tombeau, qui est ressuscité des morts et qui est monté dans le ciel à la vue de ses disciples. C'est dans la puissance redoutable de cette majesté que je te commande, esprit malicieux, de sortir du corps de sa servante et de n'avoir jamais la hardiesse d'y rentrer ». Le démon ne put résister à un commandement si terrible ; à peine le Saint fut-il retourné à l'autel pour faire la fraction de l'hostie et donner la paix au diacre, qu'il s'enfuit honteusement et laissa la patiente entièrement guérie de tous ses maux. Tant de prodiges le mirent en une si haute estime dans Milan, qu'on ne lit point dans la Vie des Saints qu'on ait jamais fait plus d'honneur à un homme mortel. Sa maison était jour et nuit environnée de monde. Il ne pouvait sortir sans qu'un nombre infini de personnes le précédassent et le suivissent avec des acclamations publiques. La foule y était si nombreuse que, pour n'être point étouffé, il fut contraint de se tenir renfermé et de parler au peuple par sa fenêtre. Il leur donnait sa bénédiction, il les instruisait des vérités du salut, et il bénissait aussi le pain et l'eau qu'ils lui présentaient pour servir à la guérison des malades.

De Milan il alla à Pavie ; un paysan l'ayant suivi avec sa femme démoniaque, pour obtenir de lui sa délivrance, le démon traita injurieusement le bienheureux abbé : « Ce mangeur de poireaux et de choux », dit-il,

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« ne me chassera pas de ma petite chienne ». Son dessein était de le faire tomber dans quelque impatience, mais il ne gagna rien ; le Saint, sans s'émouvoir, ordonna qu'on menât la possédée à l'église de Saint-Syr, pour y être guérie, voulant déférer l'honneur de ce miracle à cet illustre évêque et martyr. Saint Syr, au contraire, le renvoya à saint Bernard. Le démon, prenant avantage de cela, disait par moquerie : « Le petit Syr ne me chassera pas, le petit Bernard ne me mettra pas dehors ». Mais notre Saint le rendit confus, en lui répondant : « Ce ne sera pas Syr ni Bernard qui te chasseront, mais Jésus-Christ lui-même dont ils sont serviteurs ». Et de fait, après avoir prié, il le contraignit de sortir. Cette délivrance n'ayant été que pour un temps, on lui ramena la même possédée à Crémone, dans la continuation de sa route ; il passa pour elle la nuit en oraison et la délivra le matin pour toujours, lui faisant mettre au cou un billet où étaient écrits ces mots : « Je te défends, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, de toucher jamais cette femme ». Il guérit au même lieu un homme que le démon faisait aboyer comme un chien ; et, en repassant depuis par Milan, il fit aussi la même grâce à une vieille femme qui parlait en même temps italien et espagnol, comme si c'eût été deux personnes, et qui dépassait les chevaux à la course.

Voilà une partie des choses que saint Bernard fit au-delà des Alpes. Mais, quelque surprenantes qu'elles soient, son humilité était encore plus admirable ; car, au milieu de tant de respects et d'applaudissements, et lorsqu'il se voyait comme au-dessus des cardinaux et des évêques, et que le Pape même déférait entièrement à ses avis et lui donnait un pouvoir de légat pour toute la chrétienté, il était si petit à ses propres yeux et reconnaissait si bien qu'il n'avait rien de lui-même, qu'il ne se laissa jamais aller à une pensée de vanité. Tous les honneurs qui lui étaient déférés, il les renvoyait fidèlement à Dieu, comme à celui à qui ils appartenaient, et ne se réservait pour lui qu'un sentiment continuel de sa misère. Dans cet esprit, il refusa trois grands archevêchés et deux évêchés qui lui furent présentés, savoir : les archevêchés de Gênes, de Milan et de Reims, et les évêchés de Langres et de Châlons-sur-Marne, préférant la cucule à la mitre, et la bêche et le râteau à la crosse épiscopale.

A son retour dans Clairvaux, il fut reçu avec une joie qui ne se peut exprimer ; il eut la consolation de trouver toutes choses au même état qu'il les avait laissées, sans que ni les jeunes se plaignissent de l'autorité des anciens, ni que les anciens reprochassent aux jeunes aucun relâchement. Ils s'étaient tous maintenus dans leur première ferveur et dans une parfaite union d'esprit et de cœur, parce que leur saint Abbé, qui n'était pas de corps avec eux, y était toujours d'esprit, et leur méritait, par l'assistance de ses prières, l'abondance des grâces qui leur étaient nécessaires pour se conserver dans l'observance. En ce temps, on changea les édifices de place, on bâtit l'abbaye dans un lieu plus commode que celui où elle était auparavant. Le Saint eut d'abord un peu de peine à y consentir ; mais il se rendit enfin au désir de ses enfants. Dieu bénit ce dessein par les grandes aumônes que Thibault, comte de Champagne et plusieurs autres seigneurs firent au serviteur de Dieu, pour contribuer à ce nouvel édifice, qui était très-nécessaire.

Il faudrait, maintenant, rapporter ici ce que saint Bernard fit ensuite pour éteindre, en Guyenne et en Poitou, le schisme de l'antipape Anaclet, que le duc Guillaume et Gérard, évêque d'Angoulême, son confident, y maintenaient par toutes sortes de violences et de cruautés tant envers les

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laiques qu'envers les prêtres et les évêques. Notre Saint eut quatre conférences différentes avec ce prince, alors ambitieux et voluptueux. Dans les deux premières, avant son voyage en Italie, il ne gagna rien sur son esprit; mais dans les deux autres, après son retour en France, à Partenay, ville de Poitou, il l'effraya tellement par la force de ses paroles et surtout en lui présentant son souverain Juge, caché sous le voile de l'Eucharistie, qu'il le contraignit de renoncer entièrement au schisme, et de reconnaître Innocent II pour légitime successeur de saint Pierre. Depuis il acheva sa conversion par l'abondance des larmes qu'il versa pour lui, et il lui obtint une componction si parfaite, qu'il en a fait un des plus excellents modèles de la pénitence chrétienne. Pour Gérard, évêque d'Angoulême, qui lui avait inspiré l'esprit de rébellion contre le vrai Pape, il mourut subitement sans viatique ni confession, et ruina, par sa mort, tout ce qui restait du parti schismatique en France, personne n'osant plus soutenir l'antipape, lorsque tous les princes et tous les évêques se furent soumis à Innocent. Après cette grande affaire, notre Saint retourna à Clairvaux, chargé de gloire et de mérites; et, s'y voyant un peu en repos, il s'enferma dans une cellule faite de feuillages entrelacés, où à la prière d'un autre Bernard, son intime ami et prieur de la Chartreuse des Portes, il commença son admirable exposition sur le Cantique des cantiques, dans laquelle il fit bien voir qu'il était lui-même une des chastes épouses appelées aux embrassements, aux baisers et aux autres caresses les plus amoureuses du Bien-Aimé.

Cependant il ne jouit pas du bonheur que l'Époux voulait procurer à son Épouse, lorsque, parlant aux filles de Jérusalem, il leur défendait de l'éveiller et de la faire lever avant qu'elle le voulût bien elle-même et qu'elle eût assez dormi; car, au milieu de cette tranquillité divine, où son âme était tout inondée des délices du ciel, le Pape, avec tous les cardinaux qui étaient à sa suite, l'appelèrent à Viterbe, afin qu'il achevât de détruire en Italie le schisme dont nous avons parlé, et que l'autorité des parents et des amis de l'antipape, et surtout la puissance de Roger, prince de Naples et de Sicile, qui s'était fait son protecteur, maintenaient toujours. Ses religieux ne purent le voir partir sans verser des torrents de larmes; le démon s'opposa aussi de toutes ses forces à son voyage, et l'on dit même qu'il rompit en chemin la roue du chariot sur lequel il était monté, pour le faire tomber dans un précipice; mais comme il surmonta par son courage toute la tendresse que lui donnaient les pleurs et les gémissements de ses enfants, ainsi il fut délivré des embûches du démon par un secours miraculeux de la divine Providence. Son arrivée en Italie mit fin à ce grand schisme, qui avait duré plus de sept ans. Il fut arrêté à Viterbe, par la maladie de Gérard, son frère, qu'il avait amené avec lui; mais, ayant obtenu de Dieu sa guérison, seulement jusqu'à son retour à Clairvaux, il se transporta à Rome, où il réunit à l'Église les plus considérables des schismatiques; de là il passa au Mont-Cassin, où il procura ce même bonheur aux religieux de cette abbaye, qui avaient suivi le parti d'Anaclet. Il se rendit ensuite à Salerne, où il obtint à l'armée du Saint-Siège une insigne victoire contre le prince Roger, et, étant entré en conférence avec Pierre de Pise, excellent orateur et savant jurisconsulte, qu'Anaclet avait fait cardinal et son légat, il l'obligea par la force de ses raisons, de quitter sa défense qui faisait voir en lui ou beaucoup d'ignorance, ou beaucoup de méchanceté; il y fit aussi un grand miracle pour confirmer le droit d'Innocent.

Enfin, après que Dieu eut enlevé de ce monde, par une mort précipitée,

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celui dont l'ambition et l'opiniâtreté troublaient tout le monde chrétien, étant déjà retourné à Rome, il y donna le dernier coup de massue à la division : car les schismatiques, ayant aussitôt élu un successeur à Anaclet, qu'ils nommèrent Victor III, celui-ci vint la nuit trouver notre Saint, qui lui fit comprendre combien il se rendrait abominable devant Dieu et devant les hommes s'il soutenait son élection qu'il savait bien être nulle ; puis il l'obligea sur-le-champ de quitter toutes les marques de son pontificat imaginaire, et l'amena aux pieds du Pape légitime ; celui-ci le reçut avec bonté et lui accorda le pardon. Ainsi, ce schisme déplorable, qui avait si longtemps déchiré la robe de Jésus-Christ, fut entièrement éteint par le zèle, la prudence et la piété de notre bienheureux Abbé : ce qui augmenta tellement l'estime et la vénération que l'on avait pour lui, qu'on ne le regardait plus partout autrement que comme le Père des fidèles, la Colonne de l'Église, l'appui du Saint-Siège, l'Ange tutélaire du peuple de Dieu, et l'Auteur de tous les biens qui étaient dans la chrétienté. Il ne put, après cela, demeurer que cinq jours à Rome, les louanges et les honneurs qu'il y recevait lui étant insupportables, et il revint au plus tôt dans sa chère solitude pour y continuer ses sermons sur le Cantique des Cantiques, qu'un voyage si long et des occupations si pressantes avaient nécessairement interrompus. Il apporta avec lui de fort belles reliques que le Pape lui donna par reconnaissance pour ses travaux, et entre autres, une dent de saint Césaire, martyr, qui se détacha de sa mâchoire à la prière du Saint, quoique auparavant on n'eût pu l'arracher ; mais il laissa aux Templiers de Rome une de ses tuniques, qui fit depuis de grands miracles.

Lorsqu'il fut de retour, il envoya à Rome un abbé et douze religieux de son Ordre pour y prendre possession d'un couvent que Sa Sainteté leur avait préparé près des eaux Salviennes, qu'on nommait aussi l'abbaye des Trois-Fontaines, et dont l'église était dédiée à saint Anastase, martyr. Cet édifice, un des plus anciens de la chrétienté, occupe l'endroit où saint Paul fut décapité. On le nommait Trois-Fontaines à cause de la tête de l'Apôtre, qui, en roulant à terre, fit trois bonds, d'où jaillirent trois sources qu'on voit encore aujourd'hui. Ce fut en 625 que l'abbaye se releva sous l'invocation de saint Anastase. Elle tomba de nouveau en ruine, et Innocent II la fit rebâtir par les religieux de Clairvaux en 1138. L'abbé fut Bernard de Pise, autrefois grand vicaire et official de l'église cathédrale de Pise, et alors religieux de Clairvaux, lequel, après la mort d'Innocent II et celles de Célestin et de Lucius, ses successeurs, fut élevé sur la chaire de saint Pierre, et prit le nom d'Eugène III. C'est à lui que saint Bernard adressa ses cinq livres de la *Considération*, dans lesquels il l'instruisit de tous les devoirs d'un souverain Pontife, et l'avertit de tous les dérèglements qu'il devait retrancher dans sa cour et dans le gouvernement de l'Église. C'est un ouvrage admirable qui doit servir de leçon aux plus grands prélats, tant pour leur propre personne que pour la conduite du troupeau qui leur a été confié.

Outre l'affaire du schisme, il n'y en avait point de considérables dans l'Église auxquelles notre Saint ne fût employé. Si les Papes se laissaient surprendre par des plaintes mal fondées ; s'ils souffraient dans leur cour des abus préjudiciables au bien et à l'honneur de l'Église ; s'ils rendaient des jugements injustes pour n'avoir pas été informés de la vérité des choses ; si les rois et les princes s'éloignaient de leur devoir abusant de l'autorité souveraine que Dieu leur avait donnée dans leurs États ; s'il naissait des contestations dangereuses entre les évêques et leurs diocésains, et entre les

abbés et les religieux; si l'on tâchait d'élever sur le siège épiscopal des personnes indignes, et d'en exclure quelques excellents et fidèles sujets dont l'élection avait été canonique; si la vérité se trouvait accablée par le mensonge, et la justice par l'iniquité et la perfidie; si l'on attentait contre les droits légitimes des clercs, et que les ecclésiastiques fussent injustement opprimés; si les prélats séculiers ou religieux vivaient avec scandale et déshonoraient leur caractère par le libertinage et la dépravation de leurs mœurs, Bernard était le médecin général de tous ces maux et celui qui travaillait le plus efficacement à les détruire. Il combattait le vice, soutenait la vertu, s'opposait au dérèglement, maintenait le bon ordre, pacifiait les différends, réconciliait les parties échauffées les unes contre les autres, fortifiait les gens de bien, repoussait les impies, se faisait par ses exhortations, ses remontrances, ses réprimandes, ses prières instantes et réitérées, le mur et le contre-mur de la maison de Dieu.

On sait assez avec combien de liberté il a écrit aux papes Innocent II, Célestin II et Eugène III, près de quatre-vingts lettres pour les avertir, tantôt de l'abus des appellations qu'ils avaient reçues, tantôt de la surprise des jugements qu'ils avaient rendus, tantôt du peu de nécessité ou d'utilité des dispenses qu'ils avaient accordées, tantôt des maux que l'Église souffrait par la négligence, la condescendance, l'avarice ou le luxe de leurs officiers. Le roi Louis le Gros ayant chassé l'archevêque de Tours et l'évêque de Paris de leurs sièges, pour quelques mécontentements qu'il avait conçus contre eux, saint Bernard non-seulement l'en reprit sévèrement par ses lettres, mais il le menaça en sa propre personne des jugements de Dieu, s'il ne corrigeait ce qu'il avait fait; il prit même la cause de ces évêques auprès du Pape contre Sa Majesté, sans que ni cette sainte hardiesse, ni l'accomplissement de ses menaces par la mort violente et précipitée du fils aîné de ce prince, fussent capables de lui attirer sa disgrâce et de le mettre mal dans son esprit, tant l'estime et la vénération que les plus grands monarques avaient pour ce saint abbé étaient au-dessus des changements ordinaires du caprice des hommes. On sait encore comment il en agit avec Thibault, comte de Champagne, prince très-pieux et son insigne bienfaiteur, lorsqu'il avait appris qu'il avait dépouillé un gentilhomme de ses biens par un jugement trop précipité. Il lui en écrivit de son style ordinaire, qui était vif et pressant, non-seulement une fois, mais deux et trois fois, et ne cessa point de lui écrire qu'il ne l'eût obligé de réparer le tort qu'il avait fait.

Ce fut lui qui réconcilia ce comte avec le roi Louis le Jeune, qui avait déjà mené une grosse armée en Champagne pour s'emparer de ses terres. Il fut arbitre de leurs différends: il en jugea comme souverainement, et il obligea le roi de retourner dans ses États et de laisser le comte dans la paisible possession de ce qui lui appartenait, quoique dépendant de sa puissance royale. Ce fut lui qui convertit Alcide, femme du duc de Lorraine, en chassant sept démons de son corps, et en fit, comme de Madeleine, non-seulement une illustre pénitente, mais aussi une très-sainte femme digne des révélations célestes. Ce fut lui qui, conjointement avec Geoffroy, cardinal de Vendôme, réveilla par ses conseils l'ancienne ferveur d'Ermengarde, comtesse de Bretagne, qui s'était relâchée de ses anciennes dévotions. Enfin, sans répéter ici ce que nous avons dit de la réconciliation des Pisans avec les Génois, et de l'empereur Lothaire avec les neveux de son prédécesseur, effets de sa sagesse et de son industrie, nous voyons par ses épîtres qu'il n'y avait point d'affaires dans l'Église ni dans les États

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pour lesquelles on ne le consultât, et sur lesquelles il ne fût obligé de donner son avis, et souvent une dernière résolution.

Il se rendit encore le protecteur invincible de la foi contre toutes les erreurs qui osèrent paraître de son temps. Les premières furent celles de Pierre Abélard et d'Arnold de Brescia, son disciple, qui, par de fausses subtilités, renouvelaient les dogmes d'Arius, de Nestorius et de Pélage. Le Saint, qui aimait Abélard pour son esprit et pour quelques apparences de piété qu'on voyait en lui, l'avertit d'abord en particulier de corriger ses sentiments et de demeurer inviolablement attaché à la doctrine des saints Pères; mais, comme ce présomptueux méprisa ses remontrances et eut même la hardiesse de le provoquer à la discussion, il le fit condamner premièrement à Sens, par un Concile de trois provinces (1140), secondement à Rome, par le pape Innocent II, auquel il écrivit une lettre pour la réfutation de ses rêveries. Les secondes erreurs qu'il combattit furent celles de Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, prélat savant et subtil, mais qui, pour vouloir accommoder nos mystères aux principes de la nature, détruisait la simplicité de Dieu et mettait une composition infinie dans son être, ses attributs et ses personnes divines. Car il enseignait que la divinité par laquelle Dieu est Dieu, comme aussi la sagesse, la puissance et la bonté par lesquelles Dieu est puissant, sage et bon, ne sont pas Dieu, mais seulement en Dieu; et il disait que les relations des personnes divines étaient hors de ces personnes, de même que, dans les créatures, les rapports qu'elles ont entre elles sont hors de leur substance et de leur propre constitution. Arnault et Calon, ses deux archidiacres, reconnurent les premiers l'iniquité de sa doctrine, qui détruisait la nature divine. Ils l'en avertirent, et, sur le refus d'y renoncer, ils s'en allèrent à Rome en faire leur plainte au pape Eugène III, disciple de notre Saint. Sa Sainteté remit l'examen de cette affaire au Concile de Reims qu'il allait tenir en personne. Il y présida comme chef de l'Église; plusieurs cardinaux, dix archevêques et un grand nombre d'évêques y assistèrent; mais Bernard fut l'âme et l'esprit qui anima toute cette assemblée. Il discuta contre Gilbert; il lui fit découvrir son venin qu'il cachait sous les replis de ses raisonnements; il lui fit reconnaître son erreur; il l'obligea de la rétracter, de la censurer, de l'anathématiser, et d'avouer que l'essence divine, la forme divine, la bonté, la puissance, la vertu divine est Dieu. Il en fit faire le décret, et, quelque difficulté qu'y apportassent les cardinaux qui voulaient qu'on supprimât cette affaire pour épargner l'honneur de Gilbert, surtout parce qu'il se soumettait, il porta le Pape et tout le Concile à condamner ses opinions, sans néanmoins faire tort à sa personne.

Enfin, la principale hérésie contre laquelle notre bienheureux Abbé employa son zèle, fut celle d'un moine apostat, nommé Henri, qui faisait dans le Languedoc une guerre cruelle à l'Église, en attaquant les Sacrements, qui sont ses trésors, et les prêtres, qui en sont les ministres; et, parce que cet hérésiarque était un grand parleur, il avait tellement séduit le monde, que, comme dit notre Saint, dans son Épître CXXI et au Sermon LXV sur les Cantiques, on trouvait déjà des Églises sans peuples, des peuples sans prêtres, des prêtres sans le respect qui est dû à leur caractère, et, enfin, des chrétiens sans Jésus-Christ. On refusait le baptême aux petits enfants; on se moquait des prières et des sacrifices pour les morts, de l'invocation des Saints, des excommunications, des pèlerinages, des constructions des temples, de la consécration, du chrême et des saintes huiles, de la cessation du travail aux jours de fêtes et des autres cérémonies ecclésiastiques. Le Pape, étant averti de ces désordres, envoya, pour y remédier, son légat, qui prit avec lui Bernard comme le plus fort rempart de l'Église persécutée. Les Toulousains reçurent cet ange de la terre comme un ange venu du ciel; il leur prêcha avec un zèle incroyable, et prêcha de même dans tous les lieux que l'hérésiarque avait infectés. Sa parole fut si efficace, qu'elle guérit toutes les plaies que cet ennemi public avait faites; ceux mêmes qu'il avait séduits le poursuivirent, l'attrapèrent et le mirent, chargé de chaînes, entre les mains de l'évêque de Toulouse.

Ce qui contribua beaucoup à ce succès, ce furent les grands miracles que fit ce Saint dans tous les endroits où il prêcha. Il était à Sarlat, ville épiscopale; après le sermon, le peuple lui apporta quantité de pains pour les bénir selon sa coutume, en faisant dessus le signe de la croix; il assura les assistants, pour marque de la vérité de ce qu'il leur disait, et de la fausseté de la doctrine des hérétiques, que tous les malades qui mangeraient de ces pains seraient guéris. Le vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, qui était proche du Saint, croyant que cette proposition était trop générale, la voulut modifier, ajoutant qu'ils seraient guéris, pourvu qu'ils en mangeassent avec une ferme foi. Mais le Saint, dont la confiance en Dieu n'avait point de bornes, reprit la parole et dit : « Je ne dis pas cela, mais je dis absolument que tous les malades qui mangeront de ces pains seront guéris, afin que l'on connaisse, par ce grand nombre de prodiges, que ce que nous annonçons est véritable ». Une promesse si authentique fut suivie de l'exécution; une infinité de malades furent guéris en mangeant de ces pains, et personne n'en mangea qui ne reçut la guérison. Ce grand événement fut un coup de massue qui écrasa presque tous les restes de l'hérésie; il n'en demeura que quelques étincelles, qui devinrent depuis un grand incendie chez les Albigeois. On ne peut expliquer les honneurs qu'on rendit ensuite partout à cet humble religieux; les campagnes par où il passait étaient toutes pleines de monde; dans l'entrée des bourgs et des villes la presse était si grande, qu'à peine pouvait-il avancer. Il alla encore une fois à Toulouse, où il fit un signalé miracle en la personne d'un chanoine régulier de l'église de Saint-Sernin, qui était paralytique et ne pouvait se remuer. Il demanda à Dieu sa guérison et il l'obtint; de sorte qu'après lui avoir donné sa bénédiction, comme il sortait de sa chambre, pour ne point paraître auteur du miracle, le malade sauta de son lit, se jeta à ses pieds, et, se trouvant parfaitement guéri, il se présenta au légat et à l'évêque de Chartres, qui en firent chanter un cantique de louanges et d'actions de grâces dans l'église. Depuis, ce chanoine, qui s'appelait aussi Bernard, suivit son bienfaiteur et se fit religieux à Clairvaux, où il s'avança tellement dans la vertu, qu'il fut trouvé digne d'être abbé du monastère de Valdeau.

Après tant de combats et de victoires, on sera obligé d'avouer que notre Saint était le fléau et le persécuteur des méchants, comme, au contraire, il était l'ami et le fidèle coopérateur de tout ce qu'il y avait de son temps de grands prélats et de saints personnages dans l'Église. On ne peut exprimer l'amour, le respect et la joie avec lesquels il fut reçu par saint Hugues, évêque de Grenoble, et par les religieux de la Grande-Chartreuse, lorsqu'il leur rendit visite. Cet excellent prélat, qui fut depuis canonisé au concile de Pise, ne le regardant pas comme un homme, mais comme une image vivante de la sainteté de Dieu, ne fit point difficulté, tout évêque et vieux qu'il était, de se prosterner à terre pour le saluer. Bernard fut extrêmement surpris de cette action d'humilité, et se jeta lui-même aux pieds du saint évêque pour recevoir sa bénédiction; depuis, ces deux enfants de lu-

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mière ne furent plus qu'un cœur et qu'une âme, étant liés et unis par une étroite charité en Jésus-Christ. Il avait déjà écrit aux Chartreux des lettres pleines d'une suavité divine, ce qui avait uni leur âme à la sienne; mais cette dilection s'enflamma encore davantage par leur mutuel entretien. Tout ce qui fit peine à Guigues, prieur de la Chartreuse, fut de voir qu'il était venu sur un cheval dont la selle et le harnachement étaient trop magnifiques; mais il fut bien surpris quand il reconnut que le saint Abbé, qui s'en était servi pendant tout son voyage, ne s'en était pas aperçu, ayant l'esprit si occupé de Dieu, et les sens si morts aux objets mêmes qui étaient à tous moments devant ses yeux, qu'il n'en faisait point le discernement. De même, ayant un jour voyagé au bord d'un lac, il ne savait pas le soir ce que ses compagnons voulaient dire, lorsqu'ils parlaient du lac qu'ils avaient longé. Geoffroy, évêque de Chartres; Manassé, de Meaux; Guillaume, de Châlons; Gaudry, de Dol; Hildebert, du Mans; Aubry, de Bourges; Josselin, de Soissons; Hugues, de Mâcon; Ouger, d'Anvers; Milon, de Thérouanne; Alvise, d'Arras; Albéron, de Trèves; Samson, de Reims; Geoffroy de Bordeaux, et Arnoult, de Lisieux, dont quelques-uns sont au nombre des Saints, et qui étaient l'élite des évêques de la chrétienté, étaient aussi ses intimes; il les respectait et les servait en ce qui lui était possible, et il en était aussi singulièrement aimé et révéré. Il ne faut pas non plus omettre saint Malachie, ce grand archevêque et apôtre d'Irlande, dont lui-même a écrit la vie, et qui était le plus bel ornement de son siècle. Cet homme incomparable, étant venu à Clairvaux dans un voyage qu'il faisait à Rome, fut tellement ravi de la ferveur de ce bienheureux Abbé et de ses religieux, qu'il voulut être revêtu de leur habit, et qu'il fit de grandes instances auprès du Pape pour être déchargé de son évêché, afin de passer le reste de ses jours avec eux; mais Sa Sainteté, ne voulant pas priver l'Église d'Irlande d'une lumière qui lui était si nécessaire, le fit au contraire son légat dans toute cette île; au lieu de demeurer à Clairvaux, il emmena pour ainsi dire Clairvaux avec lui, en faisant passer des religieux de saint Bernard dans son pays pour y établir des monastères.

Neuf ans après, sachant que l'heure de son décès était proche, il revint à Clairvaux pour y mourir au milieu de cette compagnie de Saints. Bernard lui administra les sacrements et reçut ses derniers soupirs; puis, lorsqu'on lava son corps, il changea de tunique avec lui. Enfin, ayant commencé la messe pour le repos de son âme, il eut une révélation très-manifeste de sa gloire: par un mouvement extraordinaire du Saint-Esprit, il cessa la messe de Requiem, et acheva la messe d'un saint confesseur pontife.

Il faudrait maintenant parler exprès des prophéties, des miracles, des vertus, des souffrances et des écrits de ce bien-aimé de Dieu: mais comme ces grands sujets nous mèneraient trop loin, il suffira d'en toucher quelque chose, outre ce que nous avons dit jusqu'à présent. Pour les prophéties, sa vie nous en fournit une infinité d'exemples. Il voyait ce qui se passait dans les abbayes les plus éloignées dépendantes de la sienne, sans qu'on lui en donnât avis, et lorsque c'était quelque dérèglement, il mandait qu'on eût à s'en corriger au plus tôt. Il savait qui, des postulants et des novices, persévérerait et ferait profession, et qui s'en retournerait au monde et abuserait de la grâce de sa vocation. Il prédisait aux uns le temps et le lieu de leur mort, à ceux-ci leur heureux retour de quelque voyage, à ceux-là la conversion de leurs parents, aux autres le châtiment dont ils seraient accablés par la justice de Dieu. Et ces prédictions avaient toujours leur effet. Entre autres, il prédit la mort du fils aîné de Louis le Gros, pour punition

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du mauvais traitement que son père avait fait à quelques bons évêques, comme nous l'avons dit, et celle du comte d'Anjou, pour châtiment du mépris qu'il avait fait de la sentence d'excommunication fulminée contre lui. Il prédit aussi la réconciliation du comte de Champagne avec le roi de France, au bout de cinq mois, réconciliation impossible sans un évident miracle ; cela arriva néanmoins justement au bout de ce temps.

Pour ses miracles, l'auteur du troisième livre de sa vie, qui était son secrétaire, et qui fut depuis son successeur dans l'abbaye de Clairvaux, assure que, lorsqu'il alla en Allemagne pour y prêcher la croisade, il guérit en un seul jour, à Doningen, près de Rheinfeld, neuf aveugles, dix sourds ou muets, dix-huit boiteux ou paralytiques. Il ajoute qu'il fit de semblables prodiges à Constance, à Bâle et à Spire, en présence de Conrad, roi des Romains. A Mayence, la foule des malades, qui venaient pour être touchés de ses mains, était si grande, que le roi, pour le tirer de la presse qui l'accablait, fut obligé de quitter son manteau royal et de le prendre entre ses bras, afin de l'emporter hors de l'église. Il ne fit pas de moindres prodiges à Cologne : dans l'espace de quatre jours qu'il y demeura, il redressa douze boiteux, donna l'ouïe à dix sourds, la vue à cinq aveugles et la parole à trois muets, enfin il y guérit deux manchots. Les habitants d'Aix-la-Chapelle eurent en même temps part à cette bénédiction et reçurent des faveurs et des assistances pareilles. Lorsque le Saint était dans son abbaye, il n'était pas moins pressé et importuné par les malades. Le pape Eugène III y étant venu à l'improviste, lorsqu'il disait la messe, fut témoin lui-même de la multitude de ces malheureux qui y accouraient pour obtenir de lui leur guérison ; de sorte qu'il en fut presque étouffé, et qu'il eut de la peine à sortir de cette presse par le secours de ses officiers. Le même Pape étant allé à Cîteaux, pour y assister à l'assemblée des abbés, comme un de leurs confrères, le Saint, qui y était aussi venu, y délivra de la surdité un petit enfant qui avait perdu l'ouïe par une frayeur subite. Enfin, de quelque côté que se tournât ce grand Serviteur de Dieu, il faisait tant de merveilles, qu'on ne se mettait plus en peine ni de les compter, ni même de les marquer en particulier.

Nous aurions maintenant un beau champ à parler de ses vertus, si nous ne savions que c'est une histoire que nous faisons et non pas un éloge. Nous en dirons seulement un mot. La grandeur de sa foi paraît admirablement par la guerre continue qu'il a faite aux hérétiques pour la soutenir, par les excellents traités qu'il a composés pour l'expliquer et la défendre, par son respect et sa dévotion pour nos Mystères, et surtout par le désir qu'il a toujours eu de répandre son sang pour sceller les vérités catholiques. On a vu sa confiance en Dieu, soit dans les nécessités de son abbaye, soit dans les persécutions qui ont été suscitées contre sa personne et contre celle de ses enfants, soit dans les calamités publiques de l'Église, soit enfin dans les misères particulières du prochain, pour lesquelles on lui demandait et il a fait tant de miracles. Il a montré son amour pour Dieu, en travaillant perpétuellement pour sa gloire, en lui acquérant tous les jours de nouveaux serviteurs, en cherchant à converser avec lui par l'oraison, et en lui faisant à tous moments de purs sacrifices de son honneur, de sa vie et de tout lui-même.

Sa dévotion envers Jésus-Christ et envers la sainte Vierge était incomparable : il suffit de lire les sermons et les traités qu'il a composés en leur honneur, pour voir que son cœur était tout consumé des ardeurs de leur dilection. Étant un jour dans l'église cathédrale de Spire, en Allemagne,

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au milieu de tout le clergé et d'une grande multitude de peuple, il se mit à genoux par trois fois différentes, disant à la première : *O clemens* ! à la seconde : *O pia* ! à la troisième : *O dulcis Virgo Maria* ! Et l'Église a mis ces trois salutations à la fin de la célèbre antienne *Salve Regina*. Quelques auteurs disent même que saint Bernard est l'auteur de toute l'antienne. On voit encore dans cette cathédrale trois lames de cuivre où ces trois mots, prononcés par notre Saint, sont gravés, et on y chante aussi pour cela tous les jours le *Salve Regina* en musique. Il faudrait être animé de son esprit pour représenter dignement son affection, son zèle et son amour véritable et cordial pour le prochain. Il était le meilleur ami et le plus reconnaissant de son siècle, et ses lettres nous montrent qu'il n'a jamais rien épargné pour servir ceux qui lui avaient rendu quelque service. Tout le reste des hommes était aussi logé dans le fond de son cœur ; il les souhaitait tous dans les entrailles de Jésus-Christ, et il n'épargnait ni ses travaux ni ses veilles pour assurer leur salut et pour aider à leur avancement spirituel dans la vertu. Le refus constant qu'il a fait toute sa vie de toutes les dignités ecclésiastiques est une marque évidente de sa modestie et de son humilité ; mais elle paraît encore avec plus d'éclat par l'aversion qu'il avait pour les louanges et pour l'estime des hommes, et par le soin qu'il prenait de les détourner.

Jamais Saint n'a été plus loué, et l'on ne peut rien ajouter aux éloges que lui donnaient, de son vivant même, les personnes les plus distinguées et les plus saintes de l'Église. Mais il faut voir dans ses Épîtres XIe, XVIIIe, LXXIIe, LXXXVIIe et CCLXVe, comment il prenait de là sujet de s'humilier, de déclarer ses faiblesses, de découvrir ses imperfections dont il croyait être rempli, et de se tenir fermement dans la connaissance et le sentiment de son néant. Pendant que tout le monde admirait la force, la beauté et l'onction de ses écrits, il les méprisait et les blâmait lui-même, ne pouvant s'attribuer que de l'ignorance et de l'indiscrétion. Ses propres avis lui étaient suspects, et comme il le dit lui-même dans l'Épître LXXXVIII, il aimait mieux qu'on ne les suivît pas, parce qu'il craignait qu'ils ne fussent les effets d'une lumière aveugle, ou d'une faiblesse de jugement. Le démon fit ce qu'il put pour le faire tomber dans l'orgueil ou dans la vanité ; mais ce fut toujours inutilement. Un jour, pendant la prédication qu'il faisait devant un auditoire d'élite, cet esprit superbe lui suggéra cette pensée : « Te voilà bien glorieux d'être écouté et suivi avec tant d'applaudissements ». Le Saint lui dit généreusement : « Je n'ai pas commencé pour toi, je ne finirai pas non plus pour toi ». Il joignait à une douceur incomparable, qui lui a mérité le titre de *Doctor mellifluus* : « Docteur doux comme le miel », une liberté et un courage apostoliques qui n'ont presque point d'égaux dans les autres Saints. Nous en avons déjà donné des exemples dans sa manière d'agir avec les princes, les rois, les empereurs, les évêques, les cardinaux et les Papes même, à qui il savait dire et écrire des vérités qui ne leur pouvaient pas être agréables selon la nature, et qui, en effet, leur ont souvent déplu. Ceux qui prendront la peine de lire les Épîtres XLVIIIe au cardinal Haimeric ; CLXXXIIe à Henri, archevêque de Sens ; CLXXXVe à Eustache, évêque de Valence, en Dauphiné ; CCe à Ulger, évêque d'Angers, et CXXXIIIe à Josselin, évêque de Soissons, y trouveront de nouvelles marques de cette fermeté digne d'un Basile, d'un Ambroise et d'un Chrysostome. Que dirons-nous de son désintéressement, et du mépris généreux qu'il faisait de toutes les faveurs et des commodités de ce monde ? Jamais l'amitié des grands ne lui a pu faire faire une recommandation

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contre son devoir. Lorsque le comte de Champagne, à qui il avait tant d'obligations, le pria de procurer des bénéfices à son fils Guillaume, qui était encore enfant, il le refusa absolument, tant parce qu'il condamnait la pluralité des bénéfices, sans nécessité pressante où il s'agit du bien de l'Église, que parce qu'il n'approuvait point qu'un enfant fût chargé d'office dont il ne pouvait pas faire les fonctions. On lui enleva une somme notable d'argent destinée à une fondation, et on lui fit perdre plusieurs monastères, sans qu'il s'en émût ni qu'il en voulût du mal à ceux qui lui avaient fait ce tort. Il céda souvent de ses droits aux religieux des autres Ordres; il n'y avait rien qui lui fût agréable que d'être pauvre et de voir ses religieux pauvres. La retraite et la solitude étaient tout ce qu'il souhaitait le plus sur la terre, et ce n'était qu'avec une violence extrême qu'on le voyait dans ces états comme un enfant que l'on tire de la mamelle de sa nourrice; enfin, Bernard était un chef-d'œuvre dont la divine Sagesse se plaisait à faire comme le résumé de toutes les vertus.

Mais, comme il était homme, cela n'a pas empêché que, pour l'éprouver, le purifier et le consommer, il n'ait été sujet aux injures, aux calomnies et aux persécutions des hommes. Ce fut dans ces occasions que sa vertu parut dans tout son éclat, et qu'il fit voir qu'il avait une patience et une humilité à l'épreuve de tous les coups. Le pape Innocent II, qui lui était entièrement redevable de l'extinction du schisme d'Anaclet, oublia quelquefois ces obligations, et, étant prévenu par de mauvaises langues à qui le zèle et le courage de Bernard ne pouvaient être agréables, le traita en quelques occasions d'importun, d'indiscret, et même de traître. Il faut voir dans ses Épîtres CCX, CCXI, avec quelle sagesse et quelle modestie il se disculpa de ces accusations, et combien il sut, sans choquer la puissance souveraine de ce Pontife, lui faire voir que son importunité était celle que l'Apôtre demande à son disciple Timothée, lorsqu'il lui dit : *Prædica verbum, insta opportune, importune* : « Prêchez la parole, pressez la correction à temps et hors de temps »; que son indiscrétion était celle que le même Apôtre s'attribue à lui-même quand il dit : *Factus sum insipiens; vos me coegistis* : « J'ai parlé comme un insensé, vous m'y avez contraint »; et qu'enfin la trahison ne lui pouvait être imputée, puisque, dans toute l'affaire dont il s'agissait, il n'avait rien fait que par l'ordre de Sa Sainteté. Les cardinaux et les évêques eurent aussi quelquefois de la jalousie contre lui de le voir terminer avec tant d'autorité toutes les causes de la chrétienté, et il y en eut, tant à Rome qu'au Concile de Reims, qui dirent qu'étant religieux il devait se tenir dans son cloître et ne devait point se mêler des affaires ecclésiastiques. Mais, bien loin de s'offenser de ces plaintes contraires à toute sorte de justice, il supplia les évêques de ne plus l'employer à ce qui n'était pas de sa charge, de ne plus l'arracher de la retraite, de laisser la grenouille dans son marais, l'oiseau dans son nid, et la colombe dans les fentes de la pierre, sans interrompre davantage son repos pour des choses qui regardaient leur fonction, dont eux et non pas lui rendraient compte au jugement de Dieu. Dans les calomnies, il savait admirablement bien se donner le blâme, et cependant soutenir vigoureusement les intérêts de Dieu, sans que son humilité empêchât l'ardeur de son zèle, ni que son zèle préjudiciât aux véritables sentiments de son humilité.

Enfin la plus rude épreuve de sa constance fut la mauvaise issue de la Croisade qu'il avait prêchée dans une grande partie de l'Europe, et qu'il avait fait espérer devoir être si heureuse. Ce fut le pape Eugène III qui,

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par un bref public, l'obligea d'engager les princes et les peuples chrétiens dans cette guerre sainte; il s'y employa avec toute l'ardeur que l'amour de Jésus-Christ et l'esprit d'obéissance lui purent inspirer. Il fit une infinité de merveilles pour confirmer ses prédications et pour faire voir qu'il parlait au nom de Dieu. Aussi, l'empereur, le roi de France, Louis le Jeune, et un grand nombre d'autres princes et seigneurs se croisèrent et passèrent en Orient pour combattre les infidèles. Mais le succès ne répondit pas aux espérances, car la plupart des troupes chrétiennes y périrent, soit par le fer des ennemis, soit par les mauvais traitements des Grecs et des chrétiens orientaux; de sorte qu'il n'y avait presque point de familles en France, en Italie et en Allemagne, qui n'eût sujet de regretter la mort des siens et la perte de beaucoup de biens que l'on avait employés pour équiper cette armée. Cette disgrâce déchaîna les impies et les libertins contre la réputation de saint Bernard; on le fit passer pour un faux prophète, on le chargea d'injures et de reproches, et, ni les grands prodiges qu'il avait faits en publiant les indulgences de cette Croisade, ni l'ordre exprès qu'il avait reçu de les publier même contre son gré, ne purent empêcher qu'on le traitât de trompeur, de séducteur et de peste publique de la chrétienté. Il fallait ce grand revers pour contre-balancer les louanges incomparables qu'on lui avait données, et pour achever de l'épurer comme l'or dans le creuset et comme les plus pures essences dans l'alambic. Il reçut ce coup si peu attendu avec une constance merveilleuse. sans s'émouvoir, et ce qu'il en a écrit au livre II de la *Considération* est si édifiant, qu'on ne peut rien lire de plus instructif. Il dit, entre autres choses: « S'il faut nécessairement que les hommes murmurent dans cette rencontre, il vaut mieux que ce soit contre moi que contre Dieu. Ce m'est un extrême bonheur que Dieu veuille se servir de moi comme d'un bouclier. Je reçois de bon cœur les médisances des langues qui m'attaquent et les dards empoisonnés des blasphémateurs qui me percent, afin qu'ils ne viennent pas jusqu'à la divine Majesté. Je souffrirai volontiers d'être déshonoré par eux, puisque l'honneur de Dieu demeure couvert par mon déshonneur ». Au reste, plusieurs hommes savants du même temps ont fait voir la véritable origine du désastre des chrétiens dans cette rencontre: c'était le débordement des vices qui se mit dans les armées et qui les rendit indignes des secours que la divine Providence leur avait préparés. D'ailleurs, plusieurs qui y étaient allés dans un véritable esprit de componction y trouvèrent leur salut éternel qu'ils n'eussent pas trouvé dans l'Europe, où l'abondance des biens et des commodités de la vie les efféminait et les faisait croupir dans l'impénitence. Enfin, saint Bernard, pour justifier ceux qui étaient les premiers auteurs de la Croisade, guérit publiquement un aveugle, et Dieu, pour ne pas rendre sa prédication tout à fait inutile, même pour le temporel, changea la face des choses et rendit les chrétiens maîtres de la ville d'Ascalon, qui était de grande importance pour la conservation de Jérusalem, et que l'on avait inutilement tenté de prendre durant cinquante ans: ce qui arriva la semaine même de la mort du bienheureux Abbé.

Nous avons dit beaucoup de choses de saint Bernard, mais nous en avons omis un bien plus grand nombre, qui demanderaient un volume entier. Ce fut lui qui assista perpétuellement les Papes durant leur séjour en France, et l'on dit que, lorsqu'Eugène célébra la messe dans l'église de Montmartre, à un quart de lieue de Paris, il l'y fit diacre, et le vénérable Pierre de Cluny, sous-diacre. Ce fut lui qui écrivit des lettres terribles au peuple romain, pour lui remontrer la faute qu'il commettait envers le

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Pontife romain, en le forçant, par des outrages, de sortir de Rome et de se réfugier en France. Ce fut lui qui donna une Règle aux Templiers, par l'ordre du concile de Troyes, et qui forma les commencements du bienheureux Félix de Valois, qui, depuis, a été fondateur de l'Ordre de la Sainte-Trinité de la Rédemption des captifs. Enfin, le cardinal Baronius ne fait point difficulté de dire qu'il n'a pas seulement été un homme véritablement apostolique, mais aussi un vrai apôtre, et qu'il n'a été inférieur en rien aux grands Apôtres.

Après tant de travaux, étant épuisé des fatigues extraordinaires qu'il y avait endurées, outre ses pénitences et ses maladies continuelles, il tomba dans une telle défaillance, qu'il ne pouvait plus se soutenir (1152) ; son foie ne faisait plus ses fonctions, sa chaleur naturelle était presque éteinte, et ses jambes devinrent enflées comme aux hydropiques. Il reçut toutes ces incommodités comme de grandes faveurs du ciel et comme des avertissements que son vaisseau arriverait bientôt au port.

Néanmoins, toujours calme et souriant, son esprit plein de vigueur dominait ses membres affaiblis et les obligeait à se prêter encore, dans l'intérieur du monastère, aux fonctions sacrées. Il s'efforçait, malgré son épuisement, de célébrer chaque jour le saint sacrifice, disant à ceux qui l'assistaient et le soutenaient à l'autel, que nulle action n'était plus efficace, en ce dernier passage, que de s'offrir soi-même en holocauste, en union avec l'adorable Victime immolée pour le salut des hommes.

Ses paroles, plus rares, mais plus pénétrantes, semblaient imprégnées de la douce chaleur qui consumait son âme ; et souvent, après la célébration des divins mystères, le feu du ciel l'embrasait si ardemment, que nul ne pouvait l'approcher sans ressentir en soi-même des élans de ferveur. Les religieux, ses enfants bien-aimés, compatissaient tristement à ses douleurs, et le retenaient par toute la véhémence de leurs prières, par tous les liens de leur tendresse. Jour et nuit, la communauté à genoux demandait à Dieu, avec larmes, la conservation d'un père si aimé ; à chaque lueur d'amélioration, l'espérance éclatait en actions de grâces.

Mais le Saint réunit autour de lui sa grande famille, et, d'une voix touchante, il conjura qu'on le laissât mourir. « Pourquoi », leur dit-il, « pourquoi retenez-vous ici-bas un homme misérable ? Vos supplications l'emportent sur mes désirs. Usez envers moi de charité, je vous prie, et laissez-moi m'en aller à Dieu ».

Surmontant son extrême faiblesse, il voulut écrire à l'un de ses amis les plus chers ; et d'une main défaillante il écrivit une lettre d'ami à Arnault, abbé de Bonneval, de l'Ordre de Saint-Benoît, dans laquelle, après avoir décrit une partie de ses maux et de ses douleurs, qui étaient sans soulagement, il lui dit : « Priez le Sauveur, qui ne veut pas la mort du pécheur, de ne point différer davantage la fin de ma vie, mais de la munir de son assistance. Faites-moi aussi la grâce de couvrir la nudité de ma dernière heure par vos vœux et vos prières, afin que mon ennemi, qui est en embûche pour me surprendre, ne trouve aucun endroit pour y mettre la dent et causer des blessures ».

Bernard reçut, six semaines avant sa mort, la douloureuse nouvelle de la mort du pape Eugène. La mort inopinée de ce Pape, que saint Bernard aimait d'un amour si tendre et si dévoué, déchira son cœur et fit couler ses larmes. Il ne voulut recevoir aucune consolation, et semblait devenir de jour en jour plus étranger à ce qui se passait autour de lui. Godefroy, le pieux évêque de Langres, étant venu le voir, pour le consulter sur une

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affaire importante, s'étonna du peu d'attention que lui prêtait le serviteur de Dieu. Celui-ci devina sa pensée : « Ne m'en voulez pas », lui dit-il, « je ne suis plus de ce monde ». En effet, il ne s'appliquait qu'à dénouer les derniers fils qui l'attachaient à la vie terrestre ; tous les rayons de son âme se concentraient en Dieu, comme au foyer attractif de son amour ; et d'avance, sur les ailes des plus fervents soupirs, il s'élevait aux régions immortelles.

Cependant un prodige dut couronner la vie de ce grand homme.

Il était étendu sur sa couche et se disposait à clore virilement sa carrière terrestre, quand l'archevêque de Trèves vint le trouver à Clairvaux, le suppliant et le conjurant de secourir la province de Metz, où se passaient des scènes lamentables. Les bourgeois et les nobles, depuis longtemps en mésintelligence, se livraient une guerre acharnée : le sang coulait à grands flots ; déjà plus de deux mille insurgés avaient péri dans la lutte, et l'anxiété était au comble. L'archevêque de Trèves, en sa qualité de métropolitain du pays de Metz, était accouru avec la chaleureuse sollicitude du bon pasteur, pour séparer les combattants et empêcher de plus grands maux. Mais sa voix avait été méconnue, sa médiation repoussée ; et le prélat, déplorant son insuffisance, ne vit plus qu'une seule ressource : c'était d'appeler l'abbé de Clairvaux sur le champ de bataille.

Au récit de ces malheurs, que l'archevêque déplorait avec larmes, Bernard se sent profondément ému ; un zèle surnaturel le ranime ; et ses os semblent se raffermir au dedans de lui-même ; car Dieu tenait cette âme sainte entre ses mains, et en faisait tout ce qu'il voulait.

Il se lève donc de son lit de mort, et part pour Metz !

Les deux armées étaient campées sur les deux rives de la Moselle ; d'un côté les bourgeois, ne respirent que haine et vengeance ; de l'autre, les seigneurs et leurs soldats, ivres d'une première victoire, et prêts à recommencer le combat. Tout à coup, l'homme de paix, soutenu par quelques moines vénérables, se présente au milieu de la mêlée. Il est faible, il ne peut se faire entendre, il n'est pas même écouté ; mais il va d'un camp à l'autre, s'adressant tour à tour à différents chefs, cherche à calmer les passions en effervescence, mais sans entrevoir humainement aucune chance de succès. Sa présence n'a d'autre effet que de suspendre momentanément le choc des armes.

Le Saint ne se décourage pas ; il tranquillise l'inquiétude des religieux qui l'accompagnent : « Ne vous mettez point en peine », leur dit-il ; « car, nonobstant les difficultés qui s'accumulent, vous verrez, avec la grâce de Dieu, le bon ordre se rétablir ».

En effet, au point du jour, il reçoit une députation des principaux habitants de la ville, déclarant qu'ils acceptaient sa médiation. Dès le matin, il convoque les plus considérables des deux partis dans une petite île, sur la rivière, où viennent aborder de nombreuses nacelles, amenant les chefs des diverses troupes. Bernard écoute leurs griefs et les apaise ; il triomphe des esprits les plus obstinés ; les belligérants s'émeuvent et déposent les armes ; les cœurs s'ouvrent ; bientôt le baiser de paix circule à travers tous les rangs !

Une guérison miraculeuse signala cette mémorable journée. Il arriva, par l'ordre de la Providence, qu'une pauvre femme, tourmentée depuis huit ans d'une cruelle maladie, vint se prosterner devant le serviteur de Dieu pour lui demander sa bénédiction. Cette femme était sans cesse agitée de tremblements convulsifs, et son aspect causait autant d'horreur que de

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pitié. Bernard se recueille ; il fait le signe de la croix ; et à l'instant même, sous les yeux d'une multitude de spectateurs, les agitations de la malheureuse disparaissent, et la santé lui est rendue.

Le bruit de ce miracle achève de captiver les sympathies. Les assistants, en foule, même ceux qui jusqu'alors s'étaient montrés intraitable, se frappent la poitrine et bénissent à haute voix les œuvres de la puissance de Dieu. Cette scène édifiante se prolongea près d'une heure, pendant laquelle, ajoute l'historien, des larmes de componction, d'attendrissement et de reconnaissance coulèrent sans discontinuer.

Or, l'homme de Dieu, environné d'un immense concours de peuples, et visiblement accablé par l'affluence de ceux qui se jetaient à ses pieds, pour lui témoigner leur respect, faillit perdre, comme naguère en Allemagne, le peu de souffle qui animait sa frêle existence, en sorte que les religieux l'emportèrent sur leurs épaules ; et, l'ayant déposé dans une barque, ils quittèrent en toute hâte le rivage. Les seigneurs et les magistrats ne tardèrent point à le rejoindre : « Nous devons », lui dirent-ils, « écouter avec docilité celui que nous voyons être aimé et exaucé de Dieu ; et nous observerons ses recommandations, puisque Jésus-Christ, à sa prière, a fait de si grandes choses en notre présence ». Mais Bernard, n'acceptant aucune louange, leur répondit : « Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous que Dieu a fait ces choses ».

Le Saint rentra ensuite à Metz, dans la maison épiscopale, où, par son ascendant et son heureuse médiation, le traité de paix fut conclu et signé. Cette œuvre était terminée !

Comme le nautonnier, au retour d'une laborieuse navigation, baisse et replie ses voiles, à la vue du port où il va jeter son ancre ; ainsi le disciple de Jésus, après avoir achevé sa course, revint humblement au saint asile de Clairvaux, où, s'étendant sur son lit de douleur, dernière station du pèlerinage de la terre, il attendit avec tranquillité l'heure du repos.

Bernard, comme un fruit mûr et parfait, ne semble plus tenir à l'arbre de l'humanité terrestre que par un fil que la plus légère secousse va rompre. Cependant ses facultés ne sont point affaiblies ; sa raison brille, ferme, pure et lucide. Les dons les plus beaux que l'on puisse admirer dans un homme, la sainteté, la sérénité, l'invincible ascendant sur lui-même, tous ces dons subsistent en lui. Il a reçu les onctions sacrées ; il écoute la voix de Dieu qui lui parle dans la solitude de son cœur ; ou bien, quand, oubliant ses propres souffrances, il compatit à celles de ses frères, il les console, il les réchauffe et les inonde de sublimes espérances.

Ses disciples, rangés autour de sa couche, les yeux baignés de larmes, fixaient avec une sainte terreur les derniers reflets de ce flambeau qui les avait guidés sur la route du ciel. Rangés autour de lui, ils le regardent avec anxiété, lui parlent sans paroles ; ils prient avec larmes ; ils espèrent encore ; ils espèrent contre toute espérance ; car tel est l'aveuglement de l'amour ! La tendresse filiale ne comprend pas la possibilité de certaines séparations : elle s'aveugle sur la tombe ouverte d'un père ou d'une mère, comme la mère s'aveugle sur le berceau d'un enfant. On dirait que les cœurs, enlacés les uns dans les autres, par une affection pure, ne peuvent ni vivre ni mourir les uns sans les autres.

Ainsi les pieux cénobites conservaient, et jusqu'au dernier moment, une vaine espérance qui leur cachait la trop réelle appréhension de perdre leur père. Celui-ci, compatissant jusqu'au fond de ses entrailles, s'efforçait de modérer leur peine et de fortifier leur courage. Il leur prodiguait les plus

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douces consolations, les exhortant à s'abandonner avec confiance à la bonté divine, à aimer la volonté de Dieu, à persévérer dans la céleste charité. Il leur promit que, même en partant, il ne les délaisserait point, et qu'il aurait soin d'eux après sa mort. Puis, avec une suavité que nulle expression ne saurait rendre, il leur recommanda de s'aimer les uns les autres, d'avancer dans les saintes voies de la perfection, et de rester fidèles à leur règle, dans la crainte et dans l'amour de Dieu...

Enfin, tout pénétré de l'esprit apostolique, il leur répéta les paroles solennelles de saint Paul : « Mes frères, nous vous supplions et vous conjurons, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de vivre pour Dieu, selon que vous l'avez appris de nous, afin que le Seigneur vous comble de plus en plus de ses grâces...; car la volonté de Dieu est que vous soyez saints ».

Alors il fit approcher de sa couche le supérieur général de l'Ordre de Cîteaux, le vénérable abbé Gozevin, ainsi que plusieurs autres abbés et prélats qui étaient venus à Clairvaux pour lui rendre les derniers devoirs.

Gozevin fondait en larmes ; car, bien qu'il fût élevé au-dessus de saint Bernard dans la hiérarchie monastique, il l'aimait d'un amour filial et le reconnaissait hautement comme son maître et père. Le Saint les remercia tous, et d'une voix émue leur dit un dernier adieu...

Cette scène déchira le cœur des pauvres moines. « Oh ! père charitable, père bien-aimé », s'écrièrent-ils en sanglotant, « vous voulez donc abandonner votre famille ? Ayez pitié de nous qui sommes vos enfants ; ayez pitié de ceux que vous avez nourris de votre sein maternel, que vous avez élevés, formés, guidés, comme une tendre mère ! Que vont devenir les fruits de vos travaux ? Que vont devenir les enfants que vous avez tant aimés ?... »

Ces exclamations attendrirent le serviteur de Dieu, et il pleura... « Je ne sais », leur dit-il en levant vers le ciel un regard plein d'une angélique douceur, « je ne sais auquel des deux il faut me rendre, ou à l'amour de mes enfants, qui me presse de rester ici-bas, ou à l'amour de mon Dieu, qui m'attire en haut... » Il dit : et ce fut son dernier soupir !

Les chants funèbres, accompagnés du glas de la mort, entonnés par sept cents moines, interrompirent le silence du désert et annoncèrent au monde la mort de saint Bernard.

C'était le vingtième jour du mois d'août 1153, vers neuf heures du matin. Le Saint était âgé de soixante-trois ans. Depuis quarante ans il s'était consacré à Jésus-Christ dans le cloître, et depuis trente-huit ans il exerçait la dignité d'abbé. Il laissa cent soixante monastères, qu'il avait fondés dans diverses contrées de l'Europe et de l'Asie. Et dans la suite des temps, y compris les maisons détruites en Angleterre et dans les royaumes du Nord, on compta jusqu'à huit cents abbayes issues et dépendantes de Clairvaux ! Cette source féconde ne s'est jamais épuisée : elle coule encore de nos jours : les Cisterciens, les Bernardins, les Trappistes, perpétuent, sous diverses formes, la vie de leur Patriarche, et fertilisent de leurs mâles vertus les champs de l'Église.

Il n'y a presque plus rien maintenant qui rappelle à Clairvaux le souvenir de son illustre fondateur. Après avoir visité la chapelle des détenus, ancien réfectoire des moines et le réfectoire actuel, ancien cellier du monastère, on va dans la forêt à la Fontaine de saint Bernard. C'est là que, chaque année, le mardi d'après Quasimodo, les religieux se rendaient en procession, chantaient un répons à saint Bernard, le *Regina Cæli*, plantaient autour d'une grande croix, voisine de la source, plusieurs petites

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croix de bois qu'ils façonnaient eux-mêmes, et buvaient avec la main l'eau de la fontaine. « L'eau sort de terre par cinq ouvertures sous le mur d'enceinte de la maison ; elle remplit un petit bassin et forme un ruisseau qui descend dans la vallée et va se jeter dans l'Aube. La fontaine est abritée par un édicule adossé à la côte, en cet endroit couverte de mousse et de jeunes taillis. La façade du monument, élevé, en 1854, par les détenus en l'honneur de saint Bernard, présente une niche en plein cintre à assises de pierre de taille, recouverte d'un toit de pierre mouluré et surmonté d'une croix de pierre. Dans la niche est la statue de saint Bernard ; au pied de la croix est son écu : il est d'azur au chevron d'argent accompagné en chef de deux croissants aussi d'argent et en pointe d'un lion de même. Le timbre est une mitre et une crosse abbatiales, la mitre à dextre et la crosse à senestre ».

Il paraissait sur son visage une grâce et une douceur merveilleuses qui naissaient plutôt de l'onction dont son âme était perpétuellement pénétrée, que de la constitution de son corps. On voyait dans ses yeux une marque d'une pureté angélique et d'une simplicité de colombe. Ses austérités l'avaient tellement exténué, qu'il n'avait que la peau et les os, et qu'il était obligé d'être presque toujours assis. Sa taille était moyenne, mais plutôt grande que petite.

Il fut enseveli dans la tunique de saint Malachie ; il l'avait toujours portée aux jours solennels lorsqu'il célébrait les saints mystères à l'autel. Avant qu'on le mît en terre, un de ses religieux qui, depuis plusieurs années, tombait du haut mal, s'étant approché de lui avec une ferme foi, en fut tellement guéri, qu'il ne s'en est point du tout ressenti depuis. Le corps du Saint fut placé dans un sépulcre de pierre, devant l'autel de la Sainte-Vierge, à Clairvaux. Sur sa poitrine on plaça une boîte dans laquelle il y avait des reliques de saint Thaddée, apôtre, qui lui avaient été envoyées de Jérusalem l'année même de sa mort, et qu'il avait ordonné qu'on enterrât avec lui, afin de pouvoir être joint à ce grand Apôtre au jour de la résurrection générale. Il y eut plusieurs révélations de sa gloire, et il se fit tant de miracles par son intercession que, vingt et un ans après, l'an 1174, le pape Alexandre III le mit au nombre des Saints et lui décerna le titre de Docteur. Le pape Pie VIII confirma solennellement ce titre, et voulut que l'office de la fête de saint Bernard fût celui des Docteurs de l'Église.

On voit dans l'église de Ville-sous-la-Ferté (Aube), sur toile, un portrait en pied de saint Bernard. Le Saint est debout, la tête légèrement inclinée vers l'épaule gauche ; de la main gauche il soutient l'église de Clairvaux ; de la droite, il tient une croix gothique, d'un travail exquis. Au fond du tableau s'ouvre une large fenêtre, auprès de laquelle deux moines semblent s'entretenir, et l'on voit fuir jusqu'à l'horizon les lignes harmonieuses et les teintes bleuâtres de la Claire-Vallée. — On le représente non-seulement avec la croix, mais avec les divers instruments de la Passion, pour rappeler sa mortification continue poussée à de véritables excès. — On le voit aussi quelquefois avec un démon sous les pieds, pour marquer les triomphes qu'il a remportés sur l'ennemi du salut, soit en surmontant ses tentations, soit en renversant son empire dans les cœurs des hommes par ses travaux apostoliques, soit aussi par la délivrance de nombreux possédés.

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[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.]

Les enfants de saint Bernard conservèrent religieusement son corps déposé à côté de saint Malachie, dans leur église conventuelle ; ils ne voulurent même pas le lever de terre, pour être en droit de refuser les innombrables demandes qu'on leur adressait de toutes parts au sujet de ses reliques.

En 1178, Henri de Haute-Combe, abbé de Clairvaux, envoya au roi d'Angleterre un doigt du Saint, canonisé depuis quatre ans ; puis les chartes ne nous mentionnent plus aucune soustraction jusqu'au XVIIᵉ siècle.

En 1625, les Génois, qui avaient choisi saint Bernard pour leur patron, firent demander quelqu'un de ses ossements ; leurs députés, les premiers, purent contempler sa dépouille mortelle et s'en retournèrent emportant une de ses côtes. L'abbé qui leur avait fait ce présent, D. Largeutier, envoya en 1643, à Anne d'Autriche, quelques fragments du chef, que D. Jean d'Aixauville avait renfermé dans un magnifique buste de vermeil, de même que celui de saint Malachie.

Voilà, d'après les catalogues de l'abbaye, tout ce qui fut distrait du saint corps jusqu'au XVIIIᵉ siècle ; néanmoins, il est à croire que quelques donations moins importantes n'auront pas été mentionnées : car, en Espagne, l'Escurial possédait un fragment de côte et quelques reliques moins considérables ; en France, la cathédrale de Langres expose quelques ossements ; l'église Notre-Dame de Saint-Dizier montre encore aujourd'hui un os du bras de saint Bernard, qui lui est venu de l'ancienne abbaye de Saint-Pantaléon ; les églises de Chaumont, Saint-Mammès et Saint-Martin de Langres possèdent de ses reliques.

Le dernier abbé de Clairvaux, dom Rocourt (mort à Bar-sur-Aube en 1824), envoya à la monnaie de Paris, sur l'invitation du gouvernement, tous les objets d'or et d'argent qui composaient le trésor de la sacristie : seulement il conserva les bustes de vermeil renfermant les chefs de saint Bernard et de saint Malachie. Un an plus tard, en 1790, il lui fallut s'en dessaisir ; mais il garda le plus précieux, les deux chefs, et apposa son sceau à l'intérieur pour en garantir l'authenticité. Quand la tourmente fut passée, il les remit à M. Caffarelli, préfet de l'Aube, qui en fit don à la cathédrale de Troyes ; on les peut voir encore, sous le maître-autel, dans des chaises de bois argenté ; l'authentique porte la signature et le sceau de Mgr de Boulogne. Le 25 décembre 1862, Mgr Ravinet bénit une chasse magnifique, de style roman, entièrement couverte de lames de cuivre doré et y plaça, à côté d'autres reliques, sur des coussins de soie blancs, le chef de saint Bernard, qui est exposé à la vénération des fidèles.

Les restes des corps saints furent protégés, en 1793, par les populations environnantes contre la fureur des agents révolutionnaires qui les voulaient jeter au cimetière commun. On les transporta à la commune de Ville-sous-la-Ferté, à trois kilomètres sud-est de Clairvaux, et ils y sont encore, mais indignement confondus dans un misérable coffre de la sacristie. Les ossements de saint Bernard sont faciles à distinguer des autres ; ils sont, à l'intérieur et à l'extérieur, d'une teinte brune assez prononcée : il n'est pas un habitant de Ville qui ne s'accorde sur ce point. Espérons que l'on ne tardera pas, en renouvelant l'authentique, à rendre ces précieux restes à la vénération des fidèles.

Quelques familles de Ville-sous-la-Ferté (Aube), possèdent de leur glorieux patron des ossements qui furent dérobés lors de la translation faite en 1794.

Un grand nombre de paroisses du diocèse de Troyes tiennent à honneur de posséder quelques reliques de l'illustre abbé de Clairvaux. Jully-sur-Sarce conserve dans un médaillon d'argent quelques parcelles des côtes de saint Bernard et un fragment de sa natte de jonc. Bamerupt et Celles exposent aux hommages des fidèles une portion de son chef vénéré ; l'église Saint-Remi, de Troyes, un fragment d'os du crâne ; Bourguignons, une portion de côte et un fragment du suaire ; Bar-sur-Aube, la Maison-des-Champs, Dampierre-de-l'Aube, etc., ont renfermé dans de précieux reliquaires les restes vénérables de ce grand Saint, la gloire de nos contrées. En dehors du diocèse, la cathédrale de Châlons-sur-Marne possède une partie considérable de la natte sur laquelle est mort l'abbé de Clairvaux. La Bible dont se servait journellement saint Bernard est à la bibliothèque de Troyes ; on remarque que les feuillets qui contiennent le Cantique des Cantiques sont particulièrement usés.

L'église de Fontaines, au diocèse de Dijon, possède une parcelle de son chef, et une partie de sa ceinture qui paraît provenir du monastère des Feuillants : cette ceinture est placée dans un buste en terre cuite, très-beau et très-ressemblant. Le musée de Dijon a sa coupe ou tasse en bois : *Cynthus sancti Bernardi abbatis Ciarevallis*.

Dès le commencement du XIVᵉ siècle, on avait érigé à Fontaines une confrérie, sous le vocable de saint Bernard, et transformé en chapelle la chambre où il est né. En 1614, les Feuillants, protégés par Louis XIII, s'établirent dans le château, et, en 1619, ils bâtirent une église en l'honneur du saint patriarche. Anne d'Autriche, qui s'était vouée à saint Bernard pour obtenir de Dieu un fils, fournit aux dépenses. Louis XIV pria l'évêque de Langres d'obliger ses diocésains à célébrer la fête de saint Bernard « protecteur de sa couronne » comme une fête commandée, et il se fit

SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 85

inscrire, avec son frère et la reine-mère, en tête de la confrérie érigée à nouveau dans l'église des Feuillants par Mgr Sébastien Zamet, évêque de Langres, et enrichie d'indulgences par le pape Léon X.

Cette confrérie a été rétablie, en 1823, par Mgr de Boisville, évêque de Dijon, et transférée dans l'église paroissiale de Fontaines.

Ce que la Révolution a laissé de l'église des Feuillants a été pieusement restauré par des mains sacerdotales et ouvert à la dévotion des pèlerins.

Une souscription, présidée par Mgr l'évêque, a fait ériger, le 7 novembre 1847, à Dijon, une magnifique statue en bronze à l'illustre abbé de Clairvaux. Une autre, en pierre, embellit la cour d'honneur du petit séminaire de Plombières. À Châtillon, son image orne la chapelle de l'hôpital, et l'autel de Notre-Dame du château lui est maintenant dédié.

Nous suivrons, autant qu'il sera possible, l'ordre chronologique dans l'énumération des ouvrages du saint docteur.

1° Le Traité des douze degrés d'humilité, dont il est parlé dans la règle de Saint-Benoît. C'est le premier ouvrage que le Saint publia. Il est écrit d'une manière fort touchante, et contient d'excellentes choses.

2° Les Homélies sur l'Évangile *Miseus est*, etc., qui sont de l'année 1120. L'auteur les compose pour satisfaire sa propre dévotion envers le mystère de l'Incarnation et envers la sainte Vierge.

3° Son Apologie. La congrégation de Cluny, qui était une réforme de l'Ordre de Saint-Benoît, était alors beaucoup déchue de cette régularité et de cette ferveur qui l'avaient rendue si célèbre pendant deux cents ans. Quelques-uns de ses membres, animés par une jalousie secrète, qui se déguise facilement avec le nom de zèle, blâmèrent hautement les austérités de Cîteaux, et en firent même le sujet de leurs déclamations. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims, qui était de cette congrégation, mais en même temps rempli d'estime pour le nouvel Ordre, pria saint Bernard de prendre la plume pour sa défense. Le Saint composa son Apologie. Il y justifie ses moines, et déclare que si quelques-uns d'entre eux s'ingéraient à médire des autres, leurs jeûnes, leurs veilles, leurs travaux ne leur serviraient de rien ; ils seraient, dit-il, les plus misérables des hommes, de perdre par la distraction le fruit de toute leur pénitence. Ils seraient bien insensés de se donner tant de peines pour être damnés, tandis qu'ils pouvaient aller en enfer par une route plus facile et plus conforme à la nature. Après avoir montré que les exercices spirituels sont infiniment plus utiles que les corporels, il convient que l'Ordre de Cluny est l'ouvrage des Saints, quoique de son temps on y eût admis des mitigations, par ménagement pour les faibles. Mais pour qu'on ne s'imaginât pas qu'il approuvait les abus essentiels qui s'étaient glissés dans quelques monastères, il les reprend de la manière la plus forte. On voit, dit-il, chez certains moines, plusieurs vices autorisés, qui prennent même le nom de vertu ; la profession s'appelle libéralité ; la démangeaison de parler, politesse ; le rire immobilisé, gaieté nécessaire ; la superboïte et l'affectation dans les vêtements et le train sont décorés du titre spécieux de savoir-vivre. Il combat avec les armes de la raillerie l'excès et la délicatesse de ces moines dans le boire et dans le manger, leur amour pour la parure, pour la somptuosité de leurs bâtiments, pour la richesse de leurs ameublements. Comment, dit-il, passer toutes ces choses à des hommes qui font profession de n'être plus du monde, qui ont renoncé pour Jésus-Christ aux plaisirs et aux biens de cette vie, qui ont foulé aux pieds tout ce qui éblouit les yeux des mondains, qui ont renié tout ce qui flatte les sens ou peut porter à la vanité ? Il se plaint de ce que quelques abbés, qui devaient être pour leurs moines des modèles de recueillement, d'humilité et de pénitence, leur inspiraient au contraire le goût des vanités mondaines, par la magnificence de leurs équipages, par la continuité de leur dissipation, par la délicatesse de leur table, par leur commerce avec les étrangers. Excuser, continue-t-il, de pareils désordres, ou les voir sans élever la voix, ce serait les autoriser et les encourager. Suivant Dom Rivet, le relâchement de la discipline monastique dans l'Ordre de Cluny commença après la mort de saint Hugues, et principalement sous l'abbé Ponce ; mais Pierre le Vénérable rétablit pour quelque temps la régularité primitive.

4° Le Livre de la conversion des clercs, composé à Paris en 1122, et adressé aux jeunes ecclésiastiques de l'université de cette ville. C'est une exhortation à la pénitence, et une invective contre les clercs lâches, ambitieux et déréglés dans leurs mœurs.

5° L'Exhortation aux Chevaliers du Temple, adressée à Hugues de Paganis, premier grand-maître et prieur de Jérusalem, fut écrite en 1129. C'est un éloge de cet Ordre militaire qui avait été institué en 1118, et une exhortation aux chevaliers de se comporter avec courage dans les différents postes qui leur seraient confiés. Au lieu, dit-il, que les autres guerres commencent ordinairement par la colère, par l'ambition ou l'avarice, celles que vous entreprenez n'ont d'autre motif que la justice et la cause de Jésus-Christ ; et quel que puisse être le succès de vos armes, il n'y a rien qu'à gagner pour vous. Il décrit ainsi leur genre de vie. Ils suivent en tout le commandement de leur prieur, et n'ont que ce qu'il leur donne. Leurs habillements n'ont rien de recherché ni de superflu. Ils observent exactement leur règle, et n'ont ni femme ni enfants. Ils ne prétendent à rien de ce qui est à eux, et ne désirent point plus qu'ils n'ont. Tous les divertissements...

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ments profanes leur sont inconnus. Ils ne cherchent point à se faire une réputation, et n'attendent la victoire que du Seigneur. Tel fut l'institut primitif des Templiers. Mais lorsque, dans la suite, cet Ordre fut devenu riche, il se corrompit, excita la cupidité des gens du monde et en devint la victime.

6° Le Traité de l'Amour de Dieu. Il y est dit que la manière d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure ; que loin de mettre des bornes à notre amour, nous devons travailler sans cesse à l'augmenter ; et que la raison d'aimer Dieu est parce qu'il est Dieu, et qu'il nous aime ; que la récompense de l'amour est l'amour même qui nous rend heureux dans le temps et dans l'éternité ; qu'il a pour principe la charité et la grâce que Dieu répand dans nos âmes. Le saint Docteur compte plusieurs degrés d'amour. « Nous pouvons », dit-il, « aimer Dieu pour notre propre bonheur, pour lui et pour nous-mêmes tout à la fois, et uniquement pour lui-même. La suprême pureté de cet amour n'aura lieu que dans le ciel. Le pur amour de Dieu s'appelle charité, et diffère de l'amour de désir, qui est intéressé et se rapporte à nous, mais qui est bon toutefois, quoique moins parfait que la charité. »

7° Le Livre des Commandements et des Dispenses, écrit en 1131, contient des réponses à plusieurs questions sur certains points de la règle de Saint-Benoît, dont un abbé peut ou ne peut pas dispenser.

8° Le Livre de la Grâce et du Libre arbitre, où le dogme catholique relatif à ces deux objets est prouvé d'après les principes de saint Augustin.

9° La Lettre ou le Traité adressé à Hugues de Saint-Victor contient l'explication de plusieurs difficultés concernant l'Incarnation et divers autres points de théologie.

10° Son Traité sur les Œuvres d'Abailard, et ses cinq Livres de la Considération, adressés au pape Eugène III, sont un chef-d'œuvre.

11° Le Livre des Devoirs des Évêques, écrit en 1127, et adressé à Henri, archevêque de Sens. Il y est traité de la chasteté, de l'humilité, de la sollicitude pastorale et des différentes obligations des évêques. Le Saint y condamne les abbés qui cherchaient à s'exempter de la juridiction épiscopale.

12° Les Sermons sur le psaume xc, *Qui habitat*, etc., furent composés vers l'an 1145.

13° Les Sermons sur le Cantique des cantiques, au nombre de quatre-vingt-six. Saint Bernard n'y explique pourtant que les deux premiers chapitres, et le premier verset du chapitre troisième de ce livre sacré. Mais, par le moyen des interprétations mystiques et allégoriques auxquelles il s'abandonne, il traite de la manière la plus intéressante un grand nombre de points de morale et de spiritualité. On ne peut lire sans admiration ce qu'il dit de l'humilité et de la componction, de l'amour divin et des voies intérieures de la contemplation. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, a fait un abrégé des cinquante et un premiers sermons. Gilbert, moine de Holland, de l'abbaye de Cisterciens en Angleterre, laquelle dépendait de l'évêque de Lincoln, continue l'ouvrage de saint Bernard sur le Cantique des cantiques, et donna quarante-huit discours dans le même genre, vers l'an 1176. Il va jusqu'au dixième verset du cinquième chapitre.

14° Les Sermons pour toute l'année renferment d'excellentes maximes, et sont très-propres à inspirer la piété. L'auteur y fait éclater la plus grande dévotion pour le mystère de Jésus souffrant et pour sa sainte Mère. Le style de ces discours montre qu'ils étaient ordinairement prononcés en latin, langue que les moines entendaient. Mais ils étaient traduits en français pour les frères convers qui n'avaient point l'intelligence du latin, comme l'a prouvé Mabillon, t. 1er, p. 706, n. 8. Il est probable que saint Bernard faisait la traduction lui-même. Il y avait dans la bibliothèque des Feuillants, à Paris, un recueil de ces sermons, qui furent mis en français dans ce temps-là, ou du moins peu de temps après. Mabillon, *Præf. in Serm. sancti Bernardi*, p. 716, en a donné un échantillon.

Le style des sermons et des autres écrits de saint Bernard est plein de douceur et d'élégance, et passe cependant pour être fort fleuri ; mais ce défaut, si c'en est un, plaît au lecteur, au lieu de le choquer, tant il y a de naturel, de beauté, de feu dans les figures et les images que le saint Docteur emploie. Son oraison funèbre de son frère Gérard, qui avait été son assistant dans le gouvernement de Clairvaux, est un chef-d'œuvre d'éloquence et de sentiment. Il se console en ce qu'il espère que son frère jouit du bonheur du ciel ; et la manière tendre avec laquelle il exprime ses regrets sur la perte de celui qui était son conseil et son appui, montre que la sensibilité est compatible avec une sainteté éminente. Gérard mourut en 1138. Dix ans après, le Saint fit l'oraison funèbre de saint Malachie. Il en prononça une seconde au jour de l'anniversaire de ce Saint. Les auteurs de l'*Hist. lit. de la Fr.*, t. x, *Præf.*, font observer que ces trois oraisons funèbres sont, depuis le siècle de saint Augustin, ce qui a paru de meilleur en latin.

15° Des Lettres, au nombre de 440, dans l'édition de Mabillon. Elles sont pour la plupart adressées à des Papes, à des rois, à des évêques, à des abbés, etc. Elles seront un monument éternel du savoir, de la prudence et du rôle infatigable de saint Bernard.

16° Le Traité adressé à Hugues de Saint-Victor est une réponse à diverses questions de théologie.

Nous donnerons de suite la liste des principaux ouvrages faussement attribués à saint Bernard :

1° L'Échelle du Cloître, qui est de Guigues, premier prieur de la Grande-Chartreuse et auteur de

NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE BOSSUET. 87

plusieurs lettres spirituelles ; 2° les Méditations qui furent composées par une personne de piété dont on ignore le nom, mais qui paraît avoir vécu plus tard que le saint Abbé de Clairvaux ; 3° le Traité de l'Édification de la Maison intérieure, écrit par quelque moine de Cîteaux, qui paraît avoir été contemporain de saint Bernard ; 4° le Traité des Vertus, qui a pour auteur quelque moine bénédictin. C'est une instruction pour les novices ; 5° le livre aux Frères du Mont-Dieu, et celui de la Contemplation de Dieu, quoique souvent cités sous le nom de saint Bernard, sont certainement de l'auteur du premier livre de la vie du Saint. C'est Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims, qui depuis entra dans l'Ordre de Cîteaux, à Signy, où il mourut vers l'an 1150.

Saint Bernard, dans ses écrits, est tout à la fois insinuant, affectueux et véhément ; son style est animé, sublime et agréable. La charité lui fait tellement assaisonner les reproches, que l'on voit que le but qu'il se propose en les faisant est de corriger, et non d'insulter. Lors même qu'il emploie les expressions les plus fortes, il gagne le cœur et inspire le respect avec l'amour : le coupable qu'il avertit n'en veut qu'à lui-même ; il ne se fâche ni contre la réprimande, ni contre celui qui la fait. Il possédait si parfaitement l'Écriture, qu'il en faisait passer le langage dans presque toutes ses périodes ; et, si l'on peut parler de la sorte, il répandait dans tous ses écrits la moelle du texte sacré dont son cœur était rempli. Il avait beaucoup lu les anciens Pères, surtout saint Ambroise et saint Augustin : souvent il emprunte leurs pensées ; mais il sait se les rendre propres par le tour nouveau qu'il leur donne. Quoiqu'il ait vécu après saint Anselme, le premier des scolastiques (et l'on range dans la même classe les contemporains), il a traité les matières de théologie à la manière des anciens. Cette raison, jointe à l'excellence de ses écrits, l'a fait compter parmi les Pères de l'Église. Tous ses ouvrages sont marqués au coin de l'homilité, de la dévotion et de la charité ; comme il parle toujours le langage du cœur, il touche singulièrement ses lecteurs.

Le savant Père Mabillon a dû le fondement de cette haute réputation dont il a joui dans le monde littéraire, à l'édition complète des Œuvres de saint Bernard, qu'il publia en 1667, 2 vol. in-fol. en 9 vol. in-8°. En 1690, il en donna une seconde, enrichie de préfaces et de notes très-curieuses qui ne se trouvaient point dans la première. Il en avait préparé une troisième, lorsqu'il mourut en 1707. Elle fut publiée en 1719. La seconde est la plus recherchée.

Ces éditions ont été reproduites par M. Migne, par M. Périsse et par MM. Gaume.

M. L. Guérin, à Bar-le-Duc (Meuse), a publié une excellente traduction des Œuvres complètes de saint Bernard. Cette traduction est précédée de la vie du Saint par le Père Ratisbonne ; un chef-d'œuvre servant de portique à d'autres chefs-d'œuvres, 5 vol. in-8°.

Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de la vie de saint Bernard écrite en cinq livres par trois abbés différents, dont le premier est Guillaume, abbé de Saint-Thierry de Reims, de l'Ordre de Saint-Benoît ; le second, Bernard, abbé de Bonneval, de l'Ordre de Cîteaux, d'un diocèse de Vienne ; et le troisième, Geoffrey, secrétaire du Saint, et depuis abbé d'Igny, et quatrième abbé de Clairvaux ; celui-ci a composé les trois derniers livres, et les deux autres les deux premiers. Nous l'avons complété avec Godoscard, les Annales de Cîteaux, et surtout avec l'*Histoire de saint Bernard et de son siècle*, par le Père Ratisbonne, édit. Guérin, Bar-le-Duc (Meuse) ; la vie des Saints de Troyes, par l'abbé Defer, des Notes locales fournies par M. A. Fourat, et les Saints de Dijon, par l'abbé Duplus.

[ANNEXE: NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE BOSSUET.]

Nous croyons devoir placer, après la vie de saint Bernard, l'une des plus grandes gloires de l'Église de France, une notice sur Bossuet, l'un des hommes les plus illustres dont notre patrie s'honore, et qui, par son génie et par ses travaux, occupe un rang si distingué après les Pères et les Docteurs de l'Église.

Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une famille distinguée dans la robe ; il commença ses études au collège des Jésuites, puis fut envoyé à Paris par ses parents pour les finir. Déjà il appartenait à l'Église par plus d'un titre. Il avait été tonsuré en 1635, et nommé en 1640, à l'âge de treize ans, chanoine de la cathédrale de Metz.

Ce fut en 1642 qu'il arriva à Paris. Il fut placé au collège de Navarre, dont le grand-maître était Nicolas Cornet, docteur célèbre par son savoir et par sa piété. Bossuet avait seize ans, lorsqu'en 1643 il soutint sa première thèse de philosophie ; elle eut un tel éclat que bientôt on ne parla plus à Paris du jeune élève que comme d'un prodige. On voulut le voir à l'hôtel de Rambouillet, et on l'y invita à composer sur-le-champ un sermon. Le jeune orateur se retira, et après quelques heures de recueillement et de réflexion, il reparut au milieu de l'assemblée, qui était composée des plus beaux esprits du royaume, et il étonna ce redoutable auditoire par un sermon qui fut couvert d'applaudissements et qui excita l'admiration générale.

Il reçut le sous-diaconat à Langres, et revint à Paris sur la fin de 1648. L'année suivante, il retourna à Metz et y reçut le diaconat. Bossuet revint de nouveau à Paris en 1659. Pendant les deux années que dura sa licence, il fit une étude approfondie de toutes les parties de la théologie. Sa science et sa réputation croissaient avec une extrême rapidité ; mais loin de se laisser éblouir

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par ses succès, il semblait ne les pas apercevoir ou même n'y pas songer, aimant de plus en plus la religion, la retraite et le travail, et il se livrait sans relâche aux études qu'il jugeait indispensables dans la carrière qu'il avait embrassée. L'Écriture sainte et les Pères faisaient le fond de ses méditations et de ses travaux.

A peine avait-il achevé sa licence (en 1652), qu'il fut nommé archidiacre de Metz, sous le titre d'archidiacre de Sarrebourg; son seul mérite l'éleva deux ans après au grand archidiaconé de la même Église.

Il reçut aussi en 1652 le bonnet de docteur et l'ordre de prêtrise. Il voulut, pour se préparer à la prêtrise, passer quelque temps en retraite à Saint-Lazare. Là il fut connu de saint Vincent de Paul, fondateur de cette maison, et il obtint son amitié. Toute sa vie il se glorifia de l'appeler son maître, et il se trouva heureux de rendre à sa mémoire le tribut d'éloges et de vénération qu'il lui devait, lorsqu'au commencement du XVIIIe siècle on s'occupa à Rome de la béatification de ce saint prêtre.

Ses études théologiques terminées, Bossuet retourna à Metz, et là, dans le silence de la retraite, il reprit ses travaux avec une nouvelle activité. L'Écriture sainte faisait toujours le principal objet de ses études. Il ne se passait pas de jour qu'il ne chargeât sa Bible de quelque note abrégée sur la doctrine ou sur la morale. Il continua aussi de lire fort assidûment les Pères.

Les protestants de Metz, qui désiraient sincèrement s'éclairer, allaient trouver Bossuet, qui les accueillait avec bonté et les aidait à secouer le joug de l'erreur. Ils avaient alors pour principal ministre Paul Ferry, homme fort estimé pour son savoir, ses talents et son affabilité. Ce ministre publia en 1654 un catéchisme qui parut fort dangereux par les propositions qu'il contenait. Bossuet, à la sollicitation de l'évêque d'Augusta, grand vicaire de l'évêque de Metz, entreprit la réfutation de ce catéchisme et s'en acquitta avec le succès le plus complet. Ce qui doit paraître le plus étonnant, c'est que cette réfutation ne fit qu'augmenter l'estime et l'amitié que Paul Ferry avait déjà pour son redoutable adversaire, tant Bossuet avait su, en combattant l'erreur, ménager la personne ! La Réfutation du catéchisme de Paul Ferry eut un si grand effet que les protestants accoururent en foule auprès de Bossuet, dans le dessein de se faire instruire.

Le père de Bossuet, devenu veuf, s'était engagé dans l'état ecclésiastique et avait pris les ordres sacrés jusqu'au diaconat. Bossuet lui résigna le grand archidiaconé de Metz, dont il était titulaire, lorsqu'il fut lui-même nommé doyen de cette Église. On vit alors le père et le fils s'exercer à la pratique des mêmes vertus et montrer une égale assiduité et un même zèle dans l'accomplissement des mêmes devoirs.

Bossuet se vit obligé, vers la fin de 1666, de quitter Metz pour venir à Paris rendre à la mémoire de la reine mère, morte au commencement de cette année, un hommage dont la reconnaissance semblait lui faire un devoir. Il prononça l'oraison funèbre de cette princesse le 20 janvier 1667. Il ne tarda point à retourner à Metz, où il devait bientôt avoir à pleurer une perte plus sensible. Il perdit son père le 15 août suivant.

Bossuet, dans les années suivantes, parut encore avec plus d'éclat qu'on ne l'avait vu jusqu'alors. Ce fut surtout de 1660 à 1669 que sa vertu, son génie, son rare savoir et ses travaux apostoliques l'élevèrent à ce haut rang qu'il occupa dans l'Église.

Il ramena à la religion catholique le marquis de Dangeau et son frère, qui depuis prit l'habit ecclésiastique et fit connaître au public quelle marche avait suivie Bossuet pour le détromper de ses erreurs. Une conquête plus éclatante fut celle du maréchal de Turenne, dont l'exemple devait nécessairement influer sur un grand nombre d'autres personnes élevées dans les mêmes principes. C'est en travaillant à la conversion de ce grand homme que Bossuet composa le livre de l'Exposition de la Doctrine catholique. Livre justement célèbre, simple, plein de savoir, fort de preuves et de raison, et qui venge la religion de ceux qui la calomnient ou qui l'insultent sans la connaître. Trois ministres protestants essayèrent de le réfuter. Bossuet fit aux deux premiers une réponse qui demeura sans réplique; quant au troisième, qui était Brueys, Bossuet fit mieux que de lui répondre, il le convertit.

On s'étonnait de ne point voir Bossuet élevé à l'épiscopat, dont il semblait digne depuis si longtemps lorsqu'enfin il fut nommé évêque de Condom le 13 septembre 1669; mais il ne fut sacré que plus d'un an après.

Le roi le nomma, en 1670, précepteur du dauphin, en remplacement de Monsieur le Président de Périgny, qui venait de mourir après avoir rempli deux ans cet emploi important. Le duc de Montanier était gouverneur du jeune prince. Bossuet hésitait à accepter une place qui ne lui paraissait pas compatible avec les devoirs de l'épiscopat, surtout avec l'obligation de la résidence, dont rien à ses yeux ne pouvait le dispenser; il se démit de son évêché, et n'accepta en dédommagement qu'un modeste bénéfice.

Bossuet composa pour son élève le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, livre important qui peut passer pour un traité complet de métaphysique. Il voulut coordonner l'éducation du dauphin par trois ouvrages non moins importants: 1° le Discours sur l'Histoire universelle; 2° la Politique tirée de l'Écriture sainte; et 3° l'État du royaume de France et de toute l'Europe. On n'a rien trouvé de ce dernier écrit dans les papiers de Bossuet; c'est un travail précieux dont on ne peut que regretter la perte. Dans la Politique de l'Écriture sainte, Bossuet

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prêche aux rois la modération, aux peuples l'obéissance, aux uns et aux autres la soumission à la volonté divine. Quant au Discours sur l'histoire universelle, c'est un chef-d'œuvre qui seul eût suffi pour porter le nom de Bossuet à l'immortalité. On ne saurait trop regretter qu'il n'eût pas eu le loisir de compléter cet ouvrage immortel, c'est-à-dire d'en donner la continuation depuis les temps de Charlemagne, jusqu'à ceux de Louis XIV.

L'éducation du dauphin étant terminée, Bossuet aurait bien désiré quitter Versailles, mais il avait été nommé aumônier de madame la dauphine en 1680, et ces nouvelles fonctions le retinrent malgré lui à la cour. Le roi le nomma en 1681 évêque de Meaux.

Louis XIV avait cru devoir convoquer en ce moment une assemblée générale du clergé de France, pour s'appuyer de son autorité contre le pape Innocent XI qui menaçait de réprimer l'extension abusive de la régale. Les évêques, esclaves du roi, paraissaient prêts à formuler d'une manière schismatique les prétendues libertés de l'Église gallicane. Bossuet prêcha le sermon d'ouverture, c'est son fameux sermon sur l'Unité de l'Église. Il y montra son attachement au Saint-Siège apostolique et son désir d'inspirer le même sentiment à tous les membres de son auditoire. Il représenta l'Église romaine avec tous les caractères qu'une institution divine lui a imprimés, et finit par exhorter les évêques de l'assemblée à y demeurer invariablement unis. On reproche néanmoins à Bossuet d'avoir rédigé les quatre articles de la déclaration du clergé de France : on l'excuse en disant qu'un autre eût fait une rédaction plus erronée, plus violente, plus hostile au Saint-Siège. On blâma aussi l'ouvrage latin qu'il fit pour défendre cette déclaration, quoique fût dans l'intention de l'illustre auteur de le compléter et de le corriger avant de le publier. Nos lecteurs trouveront la solution de ces questions historiques dans les avis des éditeurs qui précèdent les Œuvres de Bossuet (éd. Bar-le-Duc) ; ils y verront aussi ce que Bossuet fit pour combattre le quiétisme.

Lorsque l'assemblée de 1682 se fut séparée, Bossuet se donna tout entier au gouvernement et au sein de son diocèse. Il exécuta, pour s'y préparer, le dessein depuis si longtemps formé d'une retraite à la Trappe. Là, dans les entretiens de son ancien ami l'abbé de Rancé, et par l'exemple des nombreux religieux qui y vivaient dans la plus austère pénitence, il ranima sa piété, et lui donna, pour ainsi dire, une nouvelle trempe. Bossuet aimait cette sainte solitude ; il y fit, à diverses époques, huit voyages pendant son épiscopat ; il disait que la Trappe était le lieu où il se plaisait le plus après son diocèse.

Le premier objet de sa sollicitude, lorsqu'il fut installé à Meaux, fut son séminaire épiscopal. Il y rétablit la discipline, l'ordre, le goût de l'étude, et par l'effet de sa surveillance assidue, non moins que par de sages règlements, tout respira dans cette maison la ferveur, la piété, l'amour des plus austères vertus, dont il donnait lui-même l'exemple.

Il établit des missions pour la conversion des protestants et pour l'instruction des peuples ; il ranima et perfectionna l'usage des conférences ecclésiastiques. Il assistait régulièrement à celles qui se tenaient à Meaux, et souvent à celles des autres principaux cantons de son diocèse. Il visitait jusqu'aux moindres paroisses, jusqu'aux oratoires des plus petits hameaux, et partout il adressait aux peuples des paroles de prix et de consolation. Son extérieur inspirait le respect et la confiance ; il laissa dans l'âme de ses diocésains une longue impression d'attachement et de vénération. Longtemps après sa mort, les vieillards aimaient à parler à leurs enfants de leur bon et digne évêque, et du plaisir qu'ils avaient eu à le voir et à l'entendre.

Non seulement Bossuet visitait souvent l'hôpital général de Meaux, mais il y versait tous les ans d'abondantes aumônes. Il augmenta ses libéralités pour cette maison et pour les pauvres, dans une année de disette, avec tant de profusion que son intendant effrayé crut devoir l'engager à les modérer. La réponse de Bossuet fut : « Pour les diminuer, je n'en ferai rien ; et pour faire de l'argent, en cette occasion, je vends tout ce que j'ai ».

Bossuet était extrêmement sobre, ennemi de toute profusion, de tout luxe dans ses repas et de toute recherche dans les mets qu'on lui servait. Religieux observateur des lois de l'Église, il était un modèle d'austérité et d'abstinence les jours que l'Église a consacrés à la pénitence et à la mortification des sens. Il eut à l'âge de soixante-douze ans un érysipèle qui l'obligea à modifier la sévérité habituelle de son régime, et ce fut la première fois qu'il se permit de se relâcher un peu de l'austérité du Carême. Aussitôt qu'il se sentit rétabli, il reprit sa manière de vivre accentuée. Dans son intérieur, en famille, avec ses amis, c'était le plus simple des hommes. Ses domestiques trouvaient en lui un père plutôt qu'un maître, et le servaient par affection autant que par devoir. Il leur faisait aimer le travail et la vertu ; ils perdaient dans sa maison leurs mauvaises habitudes, et en prenaient de bonnes ; car il ne dédaignait pas de veiller sur leur conduite et de les instruire. Chaque jour il les réunissait pour la prière, et tous les soirs il les bénissait de sa main.

Toujours occupé des triomphes de l'Église, Bossuet ne cessa d'y consacrer toutes ses veilles jusqu'au dernier moment de sa vie. C'était en 1688 qu'il composait son Histoire des variations des Églises protestantes, l'un des ouvrages les plus étonnants de l'homme qui excite le plus l'étonnement et l'admiration. Rien de plus vrai ni de plus fort n'a jamais été dit pour ramener les protestants. De tous les ouvrages de Bossuet, aucun ne montre plus de science, de franchise, de forme. On y voit une certitude de conscience, une autorité simple et imposante, qui étonnent et subjuguent ; nul livre ne comporte moins de réplique. On y répliqua néanmoins : Jacques Bénigne de Beauvais,

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ministre à Rotterdam, se montra un des plus empressés à lutter contre Bossuet. Cette attaque produisit la Défense de l'Histoire des variations; ouvrage dans lequel Bossuet repousse victorieusement les objections et les allégations du docteur protestant, avec un ton de décence et de modération dont ses adversaires étaient bien loin de lui fournir le modèle. Après Bénigne, vint le ministre Jurien, fanatique visionnaire, désavoué par les plus raisonnables de sa secte. Bossuet lui répondit par six Avertissements aux protestants. Le cinquième est surtout remarquable par le fond de la question qui y est agitée; c'est celle de la souveraineté du peuple, examinée dans les mêmes termes qu'elle l'a été depuis, ainsi que la théorie du contrat social. Bossuet appuie tous ses raisonnements par des faits; il prouve par l'autorité de l'histoire que lorsque les peuples ont été bien éclairés sur leurs vrais intérêts, ils ont eu horreur de l'anarchie, qui serait le véritable état de ce qu'on appelle un peuple souverain.

Jurien se méfiait de prophétiser: il annonçait la ruine prochaine du catholicisme; il fixait l'époque de la destruction du Saint-Siège, et faisait imprimer que le Pape était véritablement l'Antéchrist prédit dans l'Apocalypse. Bossuet indigné de cette profanation d'un texte sacré publia, en 1689, son *Explication de l'Apocalypse*. Son dessein, dans cet ouvrage, n'est pas d'approfondir les différents sens de cette célèbre prophétie, mais de montrer qu'elle a été accomplie dans une de ses parties importantes, par la chute de l'empire romain. Ses conjectures se renferment dans les justes bornes que l'intention de l'Église a toujours été de respecter, et qu'un génie aussi sage était incapable de franchir.

Le grand scandale qu'avaient causé dans toute l'Église les erreurs de Molinos, récemment condamnées par le Saint-Siège, n'était pas encore effacé, lorsque les ouvrages de Mme Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet.

Accoutumé au langage simple et sévère des Écritures et à la précision d'une saine théologie, il ne put manquer de trouver dangereuse une doctrine qui comptait pour rien la conduite et même les sentiments positifs. Plusieurs évêques, par des ordonnances et des instructions pastorales, censurèrent et interdirent dans leurs diocèses les écrits de Mme Guyon, et Bossuet, dans son *Traité sur les états d'oraison*, entreprit une réfutation complète et directe de la doctrine des nouveaux mystiques. Il désirait que ce livre eût l'approbation de l'archevêque de Cambrai. Fénelon la refusa après quelques délais.

La lutte une fois engagée entre de tels hommes, forts de leur pureté et de leur conscience, devait être vive, et nulle part peut-être leur âme ne s'est montrée plus puissante. Pendant que Bossuet composait son livre contre les mystiques, Fénelon se croit obligé de les soutenir, et publia ses *Maximes des Saints*, qui furent déférées, et que lui-même soumit au jugement du Saint-Siège.

A peine le Pape eut-il nommé des examinateurs pour prononcer sur cette affaire, qu'il s'éleva entre l'archevêque de Cambrai et l'évêque de Meaux une guerre de plume, qui dura sans relâche pendant dix-huit mois. Aussitôt que Bossuet publiait un écrit, Fénelon répondait par un autre.

La *Relation du quiétisme*, que Bossuet publia dans cet intervalle, fit la plus grande sensation dans le public et eut un succès prodigieux. Malheureusement Fénelon y était peu ménagé; c'est ici l'époque la plus affligeante de la controverse du quiétisme. Ce fut aussi celle où Fénelon déploya le plus grand caractère. Rome, après de longues délibérations, prononça sur le livre des *Maximes des Saints*; le pape Innocent XII le condamna par un bref du 12 mars 1699. On sait avec quelle humilité et quelle résignation Fénelon se soumit à cette condamnation.

L'assemblée du clergé de 1700 se fit rendre compte de toute l'affaire du quiétisme. Bossuet fut chargé d'en faire le rapport, et ce choix fut bien justifié par la modération et l'impartialité qu'il y montra. Il déclara avec la plus noble franchise, devant tous les évêques assemblés, que la véhémence avec laquelle il avait combattu les erreurs de son collègue n'avait jamais altéré ses sentiments pour sa personne.

Lorsqu'il fut question, vers 1690, de la réunion des protestants d'Allemagne à l'Église catholique, Bossuet sembla chargé par la Providence de traiter cette importante négociation. Déjà des propositions avaient été faites par l'évêque de Neustadt et Molanus, abbé de Lokkum, sage et habile docteur. La cour de Brunswick, qui s'occupait de ce projet, engagea Leibnitz à entrer en relation avec Bossuet. Cette négociation, suivie avec une bonne foi bien rare dans ces sortes d'affaires, laissait espérer les plus heureux résultats, et n'échoua que par des circonstances indépendantes du fond même des discussions, et parmi lesquelles on doit compter la nouvelle situation politique où se trouve placé, en 1701, l'électeur de Hanovre, auquel Leibnitz était tout dévoué.

Bossuet pressentait le danger qui menaçait toutes les institutions politiques et religieuses; il prévit tous les maux qui fondirent sur la France à la fin du XVIIIe siècle; il s'en expliqua plusieurs fois assez ouvertement, et son zèle pour la religion recevait une nouvelle ardeur de la pensée même du peu de jours qui lui restait à combattre pour elle.

Au milieu de tous les soins et de tous les mouvements auxquels le livraient son zèle et sa sollicitude pastorale, Bossuet ressentait déjà les atteintes de la maladie qui devait mettre un terme à sa glorieuse carrière. Dès 1696, il avait éprouvé des douleurs qui pouvaient indiquer qu'il était menacé de la pierre; mais il était alors loin de prévoir un si grave accident.

Il n'avait pas attendu la vieillesse et les infirmités pour se disposer sérieusement à sa fin. Au

NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE BOSSUET. 91

synode qu'il tint en 1702, il parla dans les termes les plus touchants de sa mort, que ses infirmités lui faisaient regarder comme très-prochaine. Bientôt, en effet, sa maladie, prenant un caractère plus grave, ne fut plus un secret; ses douleurs devinrent plus vives, et il s'y joignit, sur la fin de 1703, une fièvre qui ne le quitta plus jusqu'au 12 avril 1704, qui fut son dernier jour. Sa mort fut très-édifiante. Il reçut l'Extrême-Onction et le saint Viatique des mains du vicaire de Saint-Roch, répondant à tout avec fermeté, sans ostentation, docile comme la plus humble brebis du troupeau de l'Église. Plein de résignation à la volonté de Dieu et d'espérance en sa miséricorde, il s'explora sans agonie, âgé de soixante-seize ans, six mois et seize jours.

On commença à réunir les œuvres de Bossuet en une édition donnée en 1743, 17 vol. in-4°; 13 volumes d'une autre furent publiés vers 1780; mais l'esprit de secte y ayant dénaturé et interpolé certains ouvrages du grand évêque, elle fut publiquement blâmée et rejetée par l'assemblée du clergé de France. Burigny donna, en 1761, une vie de Bossuet, ouvrage faible et incomplet. Le cardinal de Bausset, le fidèle et élégant historien de Fénelon, en publia une autre en 1814, 4 vol. in-8°. Cette vie a été jointe à l'édition que le libraire Lobel, de Versailles, a donnée en 1819, en 45 vol. in-8°. Depuis, une édition a été publiée à Paris en 63 vol. in-12, deux autres à Besançon en 52 vol. in-8° et 48 vol. in-12, deux autres en 12 vol. grand in-8° deux colonnes (l'une, Paris, Lefebvre; l'autre, Chalandre, Gaume, Leroux et Jouby, et Lefort). Une édition en 51 vol. in-8° a paru, il y a quelques années, chez Vivès, à Paris. M. Poujoulat a publié une étude fort remarquable sur Bossuet, Paris, 1855, 1 vol. in-8°. Une nouvelle édition des Œuvres complètes de Bossuet, en 12 vol. grand in-8°, est en vente à l'imprimerie des Célestins, à Bar-le-Duc. Nous suivrons, dans l'analyse qui va suivre, l'ordre donné dans cette dernière édition.

## NOTES ET COMMENTAIRES SUR L'ÉCRITURE SAINTE.

1° Liber Psalmorum. — La dissertation ou préface que Bossuet a mise à la tête de son Commentaire sur les Psaumes peut être regardée comme un de ses plus beaux ouvrages. — 2° Veteris et Novi Testamenti Cantica. — 3° Supplenda in Psalmos. — 4° Explication de la prophétie d'Isaïe sur l'enfantement de la sainte Vierge. — 5° Explication littérale du psaume 22 sur la passion et le délaissement de Notre-Seigneur. — 6° Libri Salomonis, Proverbia, Ecclesiastes, Canticum Canticorum, Sapientia, Ecclesiasticus. — 7° L'Apocalypse avec une explication, suivie d'un Abrégé de l'Apocalypse, et d'un Avertissement aux Protestants, sur le prétendu accomplissement des prophéties. — 8° De excidio Babylonis, apud S. Joannem, demonstrationes tres adversus S. Verensfeistum. — 9° Méditations sur l'Évangile.

## CONTROVERSE. — PROTESTANTISME.

1° Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse. — 2° Fragments sur diverses matières de controverse : Du culte dû à Dieu ; — du culte des images ; — de la satisfaction de Jésus-Christ ; — de l'Eucharistie ; — de la tradition. — 3° Histoire des Variations des Églises protestantes, avec Préface. — 4° Six Avertissements aux Protestants sur les lettres du ministre Jurien contre l'Histoire des Variations. — 5° Défense de l'Histoire des Variations, suivie d'un Éclaircissement sur le reproche d'idolâtrie et sur l'erreur des païens, où la calomnie des ministres est réfutée par eux-mêmes. — 6° Réfutation du catéchisme de Paul Ferry, ministre de la religion prétendue réformée. — 7° Conférence avec M. Claude, ministre de Charenton, sur la matière de l'Église. — 8° Treize Réflexions sur un écrit de M. Claude. — 9° Deux Instructions pastorales sur les promesses de l'Église. — 10° Traité de la communion sous les deux espèces. — 11° La Tradition défendue sur la matière de la communion sous une espèce. — 12° Lettre pastorale aux nouveaux catholiques du diocèse, pour les exhorter à faire leurs Pâques. — 13° Explication de quelques difficultés sur les prières de la messe, à un nouveau catholique. — 14° Lettre sur l'adoration de la croix, à frère N., novice de l'abbaye de N. (la Trappe), converti de la religion protestante à la religion catholique. — 15° Pièces concernant un Projet de réunion des Protestants de France et d'Allemagne à l'Église catholique. — Première partie : Regula circa christianorum omnium ecclesiasticam reunionem ; — Cogitationes privatae de methodo reunionis Ecclesiae protestantum cum Ecclesia Romana catholica ; — Projet de réunion de Molanus, traduit par Bossuet ; — De scripto cui titulus : Cogitationes privatae, ejusdem episcopi Meldensis sententia ; — Reflexions de l'abbé Molanus ; — De professoribus confessionis Augustana ad repetendum unitatem catholicam disponendis ; — Explicatio ulterior methodi reunionis ecclesiastica ; — Summa controversiae de Eucharistia, inter quosdam religiosos et Molanum ; — Judicium Meldensis episcopi de summa controversiae de Eucharistia ; — Executoria dominorum legatorum super compactatis data Bohemis ; — Annotationes Leibnitzii in pacta cum Bohemis. — Deuxième partie : Quarante-quatre lettres de Bossuet, Leibnitz et Madame de Brinon, concernant le projet de réunion. — 16° Mémoire de ce qui est à corriger dans la nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de M. Dupin. — 17° Remarques sur l'Histoire des Conciles d'Éphèse et de Chalcédoine, de M. Dupin.

## CONTROVERSE : CRITICISME. — JANSÉNISME. — QUIÉTISME.

1° Lettres, Ordonnance et Instructions sur la version du nouveau Testament de Trévoux,

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- 2° Défense de la tradition et des saints Pères, contre Richard Simon. — 3° Avertissement sur le livre des Réflexions morales. — 4° Lettres sur le quiétisme. — 5° De l'autorité des jugements ecclésiastiques, où sont notés les auteurs des schismes et des hérésies. — 6° Ordonnance et instruction pastorale sur les états d'oraison. — 7° Instruction sur les états d'oraison, où sont exposées les erreurs des faux mystiques de nos jours. — 8° Actes de la condamnation des quiétistes : Bulle d'Innocent XI et Décret de l'Inquisition de Rome. — 9° Tradition des nouveaux mystiques. — 10° Réponse aux difficultés de Madame de la Maisonfort. — 11° Réponse à une lettre de Mgr l'archevêque de Cambrai. — 12° Déclaration des sentiments de Mgrs de Noailles, Bossuet et Godet des Marais sur le livre qui a pour titre : Explication des Maximes des Saints, etc. — 13° Sommaire de la doctrine du livre : Explication des Maximes des Saints, etc., des conséquences qui s'ensuivent, des défenses et des explications qui y ont été données. — 14° Mémoires à M. de Cambrai sur l'Explication des Maximes. — 15° Préface sur l'Instruction pastorale donnée à Cambrai, le 15 septembre 1697. — 16° Réponse de Bossuet à quatre lettres de l'archevêque de Cambrai. — 17° De nova quaestione tractatus tres : — Mystici in toto; — Scholis in tuto; — Quietismus redivivus. — 18° Relation sur le quiétisme. — 19° Remarques sur la réponse de Mgr l'archevêque de Cambrai aux remarques de Mgr de Meaux. — 20° Réponse d'un théologien à la première lettre de Mgr l'archevêque de Cambrai à Mgr l'évêque de Chartres. — 21° Réponse aux préjugés décisifs de Mgr l'archevêque de Cambrai. — 22° Les Passages éclaircis, ou Réponse au livre intitulé : Les Principales propositions du livre des Maximes des Saints, justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs. — 23° Relation des actes du clergé portant condamnation des Maximes des Saints. — 24° Mandement de Mgr l'évêque de Meaux pour la publication de la Constitution du pape Innocent XII contre le livre des Maximes. — 25° Lettres relatives à l'affaire du quiétisme. — 26° Dernier éclaircissement sur la réponse de Mgr l'archevêque de Cambrai aux remarques de Mgr de Meaux. — 27° De Quietismo in Galliis refutato.

## SERMONS, PANÉGYRIQUES, ORAISONS FUNÈBRES.

1° Sermons. — Quelques heures avant de monter en chaire, Bossuet méditait sur son texte, jetait sur le papier quelques paroles, quelques passages des Pères, pour guider sa marche ; puis se livrait à l'inspiration du moment et à l'impression qu'il produisait sur ses auditeurs. Ce qu'on a recueilli de ses sermons ne peut donc passer pour l'expression fidèle de ce qu'il a prononcé ; toutefois son génie s'y retrouve. Son sermon sur la Vocation des Gentils fut celui qui fit le plus de sensation, et celui sur l'Unité de l'Église est, au jugement du cardinal Maury, le plus magnifique ouvrage de ce genre qui ait jamais été composé dans aucune langue. — 2° Sermons pour vœux et professions. — Le plus remarquable est le sermon pour la profession de Madame de la Vallière. — 3° Panégyriques des Saints. — 4° Oraisons funèbres. — Celle de Henriette-Marie de France, reine d'Angleterre, de Madame, duchesse d'Orléans, et de Louis de Bourbon, prince de Condé, sont des chefs-d'œuvre. Bossuet s'élève, dans ces discours, à une perfection d'éloquence qui n'avait pas eu de modèle dans l'antiquité, et que rien n'a égalée depuis.

## OUVRAGES DE PIÉTÉ ET DE MORALE.

1° ÉLÉVATIONS à Dieu sur les mystères de la religion chrétienne. — 2° Pensées morales et chrétiennes sur différents sujets. — 3° Pensées détachées. — 4° Exhortations aux Ursulines de Meaux. — Ordonnances; — Conférence et Instruction. — 5° Opuscules de piété. — 6° Poésies sacrées et Discours de réception à l'Académie française.

## ÉDUCATION DU DAUPHIN.

1° De Institutione Ludovici Delphini ad Innocentium XI. — Bref d'Innocent XI à Bossuet. — 2° Introduction à la philosophie, ou De la connaissance de Dieu et de soi-même. — 3° La logique. — Le libre arbitre. — 4° Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte. — 5° Discours sur l'histoire universelle. — 6° Traité des causes. — 7° Instruction à Mgr le Dauphin pour sa première communion. — 8° De Existentia Dei, serenissimo Delphino. — 9° De Incontinentia, serenissimo Delphino. — 10° Extraits de la morale d'Aristote. — 11° Sentences pour Mgr le Dauphin. — 12° Grammaire latine et Maximes de César. — 13° Fable latine composée pour Mgr le Dauphin. — 14° Abrégé de l'Histoire de France.

## ŒUVRES PASTORALES.

1° Catéchisme du diocèse de Meaux. — 2° Prières ecclésiastiques pour les dimanches et jours de fêtes. — 3° Méditations pour le temps du Jubilé. — 4° Statuts et Ordonnances synodales. — 5° Ordonnance pour réprimer les abus qui s'étaient introduits à l'occasion de la fête du monastère de Cerfroid. — 6° Pièces concernant l'état de l'abbaye de Jouarre. — 7° Règlement du séminaire des filles de la Propagation de la foi, établies en la ville de Metz. — 8° Mandatum illustrissimi ac reverendissimi Episcopi Meldensis, ad Censuram ac declarationem conventus cleri Gallicani anni 1700 promulgandam in synodo dioecesana die 1 sept. an. 1701.

SAINT HADOUIN, ÉVÊQUE DU MANS.

9° Extrait du procès-verbal de l'Assemblée du clergé, tenue à Saint-Germain en Laye. — 10° Extrait des procès-verbaux de l'Assemblée générale du clergé de France de 1700. — 11° Decretum de morali disciplina. — 12° De doctrina concili Tridentini circa dilectionem in sacramentis poenitentiae requisitam. — 13° Mémoires sur l'impression des ouvrages des évêques.

## CORRESPONDANCE.

1° Lettres diverses. — 2° Lettres de piété et de direction.

## OPUSCULES THÉOLOGIQUES.

1° Plan d'une théologie. — 2° Traité de la concupiscence, ou exposition de ces paroles de saint Jean : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde ». — 3° Traité de l'usure. — 4° Dissertationculae IV adversus probabilitatem.

## GALLICANISME.

1° Cleri Gallicani de ecclesiastica potestate declaratio. — 2° Gallia orthodoxa, sive vindiciae scholæ Parisiensis totiusque cleri Gallicani adversus nonnullos. — De causis et fundamentis hujus operis praevia et theologica dissertatio. — 3° Appendix ad Galliam orthodoxam, seu Defensio declarationis cleri Gallicani de ecclesiastica potestate anni 1682. — 4° Epistola cleri Gallicani Parisiis congregati, anno 1682, ad SS. DD. N. Innocentium papam XI. — 5° Innocentii XI ad clerum Gallicanum responsa. — 6° Epistola cleri Gallicani, anno 1682, in comitiis generalibus congregati, ad omnes praelatos per Gallias consistentes et universum clerum. — 7° Epistola conventus cleri Gallicani anni 1682, ad universos praelatos Ecclesiae Gallicanae. — 8° Censura et Declaratio conventus generalis cleri Gallicani, congregati anno 1700 in materia fidei et morum. — 9° Censura propositionum. — 10° Declaratio de dilectione Dei in poenitentiae sacramento requisita, et de probabilitum opinionum usu. — 11° Epistola conventus cleri Gallicani anni 1700, ad cardinales, archiepiscopos, episcopos et universum clerum per Gallias consistentem. — 12° Mémoire de Bossuet au Roi contre le livre de Boccaberti, intitulé : De Romani Pontificis auctoritate.

## SAINT HADOUIN ¹, ÉVÊQUE DU MANS (654).

Hadouin, issu d'un sang illustre, appartenait en même temps, par son origine, à la race gauloise et à celle des Francs. Sa vertu et ses talents, unis à sa haute naissance, le firent choisir pour gouverner l'Église du Mans après la mort de saint Bertrand. Clotaire II confirma volontiers cette élection, et Hadouin ne tarda pas à prendre possession de son siège, en sorte que la vacance ne fut pas longue. Dix-huit ou vingt mois après son ordination, l'an 625, il se trouva au premier concile de Reims, où l'on fit vingt-cinq canons ou règlements touchant la discipline.

Hadouin s'appliqua de toutes ses forces à faire fleurir la piété dans son diocèse. Ayant reconnu que la science et l'étude doivent être l'apanage du clergé, il se montra jaloux de maintenir cette gloire dans son Église. Pour conserver à la postérité les grands exemples des vertus qui avaient brillé dans l'Église du Mans, il fit écrire par un clerc de son diocèse la vie de saint Domnole. Les légendes et les vies des Saints étaient le goût dominant de cette époque, qui fut le siècle des Saints. Hadouin, en s'appliquant à les recueillir, marchait dans une voie où d'autres chefs des Églises gauloises se distinguaient également. On peut donc croire que c'est à son zèle qu'est due la conservation d'un grand nombre d'histoires des pieux personnages qui ont rendu l'Église du Mans illustre entre toutes les autres.

Le saint Évêque fit construire une basilique et un monastère, en l'honneur de la sainte Vierge, dans un lieu nommé Aurion, aujourd'hui Évron. Il fit venir des moines des abbayes de Saint-Vincent, et de Saint-Pierre et Saint-Paul du Mans, et les établit dans ce cloître consacré à la Mère de Dieu, pour y faire le service divin, sous la Règle de Saint-Benoît. Par son testament, en date du 6 février 642, il fit des dons magnifiques à son monastère de Notre-Dame d'Évron, et donna toute sa fortune à l'Église-mère et aux monastères de son diocèse.

21 AOUT.

Un concile ayant été tenu à Châlons-sur-Marne en 644, il s'y fit représenter par l'abbé Chagnouldus. Le diocèse du Mans ayant été, pendant plusieurs années, le théâtre des hostilités des Francs et des Bretons (632-636), est beaucoup à souffrir de cette guerre où l'on pillait les églises et les monastères. Hadouin signala à cette occasion tout le zèle dont il était animé. Il répara autant qu'il était en lui tant de ruines; mais il s'appliqua surtout à la restauration des monastères, et il a mérité pour ce fait les plus beaux éloges de la part des historiens. Dans les dernières années de sa vie, une grande famine désola la Gaule (en 631), et bientôt on vit se joindre à ce fléau une maladie contagieuse dont les effets furent terribles.

Saint Hadouin mourut vers l'an 654, le deuxième jour avant les calendes de septembre, jour où sa mémoire est honorée dans l'Église du Mans. Il fut enterré, selon son désir, dans la basilique de Saint-Victorius. Saint-Aldrich, deux cent cinquante ans plus tard, découvrit le corps de saint Hadouin encore entier, frais et vermeil et le transféra dans la cathédrale. Les ornements pontificaux dans lesquels on l'avait enseveli, étaient encore entiers et sans corruption.

Tiré de l'Histoire de l'Église du Mans, par Dom Piolin.

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Événements marquants

  • Naissance au château de Fontaines
  • Éducation chez les prêtres de Châtillon-sur-Seine
  • Entrée à l'abbaye de Cîteaux en 1113 avec trente compagnons
  • Fondation de l'abbaye de Clairvaux en 1115
  • Bénédiction abbatiale par Guillaume de Champeaux en 1115
  • Rôle majeur dans la fin du schisme d'Anaclet II
  • Prédication de la seconde croisade
  • Rédaction des cinq livres de la Considération pour le pape Eugène III

Miracles

  • Guérison instantanée d'un mal de tête après avoir chassé une magicienne
  • Vision de l'Enfant Jésus la nuit de Noël
  • Multiplication du blé à Clairvaux pendant une famine
  • Excommunication des mouches à l'église de Foigny
  • Guérison de nombreux possédés et aveugles à Milan
  • Protection du papier de la pluie pendant la dictée d'une lettre

Citations

Bernarde, Bernarde, quid venisti ?

— Tradition monastique citée dans le texte

Si vous désirez vivre dans cette maison, il faut laisser dehors les corps que vous apportez du monde ; car les âmes seules sont admises en ces lieux.

— Parole aux novices

Date de fête

20 aout

Époque

12ᵉ siècle

Décès

12 avril 1153 (déduit du contexte historique, texte mentionne 20 août pour la fête) (naturelle)

Invoqué(e) pour

éloquence, protection contre les hérésies, paix entre les nations

Autres formes du nom

  • Bernard de Clairvaux (fr)

Prénoms dérivés

Bernard

Famille

  • Técelin (père)
  • Aleth (ou Alix) (mère)
  • Guido (frère)
  • Gérard (frère)
  • Barthélemy (frère)
  • André (frère)
  • Nivard (frère)
  • Hombeline (sœur)
  • Gauldry (oncle)