Saint Séverin Boèce

Modèle des hommes d'État, Philosophe et Martyr

Fête : 23 octobre 5ᵉ siècle • saint

Résumé

Savant universel et ministre du roi Théodoric, Boèce fut un modèle d'homme d'État chrétien alliant sagesse antique et foi catholique. Victime de calomnies et de la jalousie du tyran, il fut exilé à Pavie où il rédigea sa célèbre 'Consolation philosophique'. Il mourut martyr en 525 après avoir subi d'atroces tortures pour sa fidélité à l'Église et à la justice.

Biographie

BOÈCE, MODÈLE DES HOMMES D'ÉTAT (470-525).

*Severinus Boetius, philosophus, vir Dei.* Séverin Boèce, philosophe, homme de Dieu. Chronique du VIIIe siècle.*

L'Église rend un culte public à Boèce. Les démolisseurs contemporains — les critiques allemands surtout — ont prétendu que Boèce n'était pas même chrétien. C'est attaquer de front la tradition ecclésiastique : en racontant la vie de Boèce, tous nos efforts tendront à donner les preuves de son christianisme.

Anicius-Manlius-Torquatus-Séverin Boèce naquit à Rome en 470. Chacun de ces prénoms représente une lignée d'ancêtres chrétiens et catholiques. « La famille illustre des Anicii, dit Prudence », la première, inclina sous la loi du Christ, la hache consulaire de l'Ausonie, et déposa les faisceaux de Brutus sur la tombe des martyrs.

Le quadrisel de Boèce était ce fier chrétien Anicius Petronius Probus, mari de l'héroïque Faltonia Proba que l'invasion de Rome par Alaric ne put faire trembler, et dont le tombeau, décoré des emblèmes de la foi du Christ, est aujourd'hui le plus bel ornement du musée chrétien du Latran. Le triscle de Boèce fut Anicius Probus dont le diacre Paulin, dans la « Vie de saint Ambroise », nous apprend que la réputation était si éclatante, que deux princes persans firent le voyage de Rome uniquement pour avoir le bonheur de le connaître. Une fille d'Anicius Probus épousa le bisel de Boèce, Manlius Theodorus, l'ami de saint Augustin, qui lui dédia son livre *De Beata vita*. Le surnom de Manlius Torquatus passa ainsi avec le sang dans la famille de Boèce, dont l'aïeul, Severinus, et le père également nommé Boetius, se distinguèrent l'un et l'autre par leur attachement à la foi chrétienne.

Boèce n'avait que dix ans lorsqu'il perdit son père, qui avait été trois fois consul. On l'envoya à Athènes pour y continuer ses études. Il revint à Rome dans la dix-neuvième année de son âge, et quelque temps après il y fut déclaré patrice. Par considération pour sa famille, il s'engagea dans l'état du mariage (492). La femme qu'il épousa se nommait Elpis.

Sa beauté la recommandait encore moins que sa piété et son savoir. Les deux hymnes en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, *Beate pastor Petre* et *Decora lux*, ont été composés

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par Elpis. « Si l'on pouvait établir la réalité de ce mariage », dit-on, « il en résulterait une forte présomption en faveur du christianisme de Boèce ». Or, il est impossible de ne pas l'admettre.

1° Tous les recueils liturgiques, tous les manuscrits où ces hymnes sont insérés, portent comme nom d'auteur, *Elpis, uxor Boetii*, Elpis, femme de Boèce. D'autre part, dans les manuscrits les plus anciens de Boèce, ces hymnes sont placés à la suite des œuvres du philosophe chrétien, et sont attribués à Elpis sa femme;

2° Dans l'épitaphe qui décorait le tombeau d'Elpis, elle est désignée comme femme de Boèce. Or, cette épitaphe dont des fragments avaient été découverts dans les manuscrits à la fin du XVIe siècle, fut trouvée entière en 1672, et publiée en 1715 par Dom Gervaise, prévôt de Saint-Martin de Tours, auteur de l'histoire la plus complète que l'on ait de Boèce.

3° Ce n'est pas tout, le marbre même qui portait cette épitaphe fut mis à découvert en 1720, cinq ans après la magistrale publication de Dom Gervaise, en creusant les fondations de l'église du Gesù à Palerme. L'inscription tombale était identique à l'épitaphe publiée par Dom Gervaise d'après les monuments écrits.

4° La tradition locale n'avait pas attendu ces révélations pour glorifier la mémoire d'Elpis. En 1543, le sénat de Messine plaçait le buste de son illustre compatriote dans une des salles de l'hôtel de ville. Et Jérôme de Raguse établissait dans ses *Elopes des Siciliens*, d'après des monuments qu'il avait alors sous les yeux, qu'Elpis était née à Messine, qu'elle était fille du fameux sénateur chrétien Festus Niger; qu'elle était morte à Pavie durant un voyage fait avec Boèce son époux, et qu'enfin sa sœur Faustina, mariée au patrice Tertullus, était mère de Placide, le disciple bien-aimé de saint Benoît du Mont-Cassin.

5° La mort brisa prématurément cette alliance. Les vers que la jeune épouse composa elle-même pour sa tombe, respirent la plus parfaite conformité de sentiments entre le mari et la femme.

Elpes dicta fui, sicuim regionis alumna, Quam procul a patria conjugis egit amor.

Que sine monsa dies, nox acuta fublis hora; Nec solum caro, sed spiritus unus erat.

Lux mea non clausa est, tali remanente marito, Majorique animo parte superstes uro.

Porticibus saeris jam nunc peregrina quiesco, Judicis scterci testificata farncum.

Neu qua manos bustum violet, nisi forte jugalis Hau iterum supiet jungere membra suis;

Ut thalami tumulique comes nec morte reveliar, Et socios vita nectat uterque cinis.

On m'appelait Elpis. Mon enfance s'est écoulée sous le climat de la Sicile. L'amour que je portais à mon époux m'a fait quitter ma patrie. Loin de lui, le jour était triste, la nuit inquiète, l'heure pleine de larmes. Ensemble, nous étions non-seulement une seule chair, mais un seul esprit. Mon flambeau ne s'éteint pas, puisque je laisse après moi un tel époux. En lui, je me survivrai dans la meilleure partie de moi-même. Je repose maintenant sous les portiques sacrés qui ont recueilli l'étrangère; j'ai comparu devant le trône du Juge éternel. Que nulle main n'ouvre mon sépulture, excepté celle de mon époux, s'il lui plaît un jour d'unir ses ossements aux miens. Alors je serai la compagne du tombeau, comme je fus celle de lit nuptial: une même cendre unira ceux qui vécurent d'une même vie.

Veuf de sa première épouse tant aimée, Boèce dut, dans l'intérêt de sa famille, contracter une nouvelle alliance : il épousa Rusticiana, fille du sénateur Symmaque, la plus illustre des dames romaines de son temps, une fervente chrétienne aussi. Comme la critique a contesté le premier mariage de Boèce, il n'y a qu'à la renvoyer aux œuvres du philosophe lui-même qui devait bien savoir, lui, s'il avait été marié deux fois, et qui a écrit en toutes lettres, qu'il avait eu deux beaux-pères aussi illustres l'un que l'autre.

Il importe de connaître ce qu'était la maison de Symmaque pour nous faire l'idée du milieu dans lequel le prétendu philosophe païen de la critique contemporaine avait voulu fixer ses affections et sa vie. Rusticiana, la nouvelle épouse, avait deux sœurs Galla et Proba, qui toutes deux ont leur nom inscrit au catalogue des Saints. Symmaque lui-même est vénéré comme martyr de la foi catholique. Telle était donc la famille à laquelle s'allia Boèce. Qu'eût fait un philosophe païen, dans un tel milieu ?

Si les alliances de Boèce furent chrétiennes, ses amitiés et ses amis ne le furent pas moins. Plaçons en première ligne, Cassiodore, chancelier de Théodoric, le futur moine de la Calabre, et Ennodius, évêque de Pavie. La critique contemporaine insinue que les lettres adressées par ces deux

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fervents catholiques à Boèce, ne laissent pas soupçonner le moindre sentiment de foi chrétienne dans leur illustre correspondant. Voyons :

Clovis, conquérant de la Gaule, avait fait demander à Théodoric le Grand, roi d'Italie, un joueur de harpe capable de charmer les oreilles des Francs pendant les festins où l'on chantait la gloire des guerriers. Il fallait d'abord trouver un artiste. Théodoric confia le soin de le choisir au patrice Boèce. Or, voici ce qu'on lit dans la lettre que le roi lui fit adresser par Cassiodore, son chancelier : « ... Nous aimons à parler du divin Psalterium véritablement tombé du ciel, dont les chants répétés dans tout l'univers, furent composés pour le salut des âmes. Le véritable prodige que le monde doit admirer et croire, c'est que la harpe de David mettait en fuite le démon et commandait aux puissances du mal. Trois fois aux sons de cette harpe, le roi Saül recouvra la plénitude de son esprit obsédé par l'ennemi intérieur. Les païens ont exprimé à leur manière que la musique est un don du ciel quand ils ont placé la lyre au nombre des constellations célestes... Mais c'est trop m'écarter de mon sujet. Quel que soit le plaisir que j'éprouve de m'entretenir de la doctrine avec les hommes compétents, je termine et recommande de nouveau à votre sagesse le choix d'un joueur de harpe ». Si Boèce eût été le philosophe païen, même tolérant, que l'on dit, n'eût-ce pas été se moquer de lui que de lui parler des Psaumes que l'on chante dans tout l'univers, de la harpe de David, qui chasse le diable, de miracles etc. Ou Cassiodore ne savait pas ce qu'il écrivait et voulait adresser une injure écrite à Boèce, ou Boèce était chrétien. Or, la preuve que Cassiodore savait ce qu'il faisait et ce qu'il écrivait à un chrétien, c'est qu'il ajoute « qu'il y a du plaisir à parler de la doctrine avec les doctes ». La doctrine dont il l'entretenait était toute chrétienne.

Quant à Ennodius, évêque de Pavie, on demande pourquoi il ne loue jamais Boèce de sa religion et ne la salue pas de la formule : « Portez-vous bien dans le Christ, Vale in Christo ? »

Écartons d'abord l'objection tirée de la formule Vale in Christo. On a deux cent quatre-vingt-dix-sept épîtres d'Ennodius, et cette formule loin de lui être familière ne se trouve que dans trois !!! À ce compte, le pape auquel Ennodius écrivait sans l'employer n'eût-il pas été chrétien !

Pour ce qui est de la correspondance elle-même, son contenu prouve parfaitement que Boèce était chrétien, ou du moins, on ne peut l'invoquer pour démontrer qu'il fut païen. Dans sa première lettre, Ennodius appelle Boèce le plus accompli, le plus correct des hommes — *emendalissime hominum*. On conviendra que vis-à-vis d'un évêque, il eût manqué quelque chose aux perfections de Boèce, s'il n'avait pas professé une foi, une doctrine, une religion communes. Après avoir loué ses talents, il eût saisi l'occasion d'apprendre au philosophe païen, qu'il lui manquait la science essentielle : celle de Jésus-Christ. — Dans une autre lettre, Ennodius demande à Boèce la cession d'une maison que celui-ci possédait à Milan. Boèce l'accorde par charité à l'évêque. Celui-ci n'eût pas demandé la charité à un païen pour une bonne œuvre, et le païen se fût peu soucié de venir en aide à un évêque catholique. Dans cette même lettre, Ennodius prend Dieu à témoin de sa reconnaissance et emploie la formule chrétienne : *Deo omnipotenti gratias*, grâces au Dieu tout-puissant.

Boèce fut le modèle des hommes d'État, abordons sa vie politique.

Le roi Théodoric, qui faisait sa résidence ordinaire à Spolète ou à Ravenne, étant venu à Rome en 560, eut occasion de connaître Boèce particulièrement. Le discours que Boèce prononça à l'occasion de l'entrée solennelle de Théodoric à Rome, les réjouissances magnifiques qu'il organisa pour le fêter, tout cela charma le monarque (560). Il le fit maître du palais et des offices, les deux charges de la cour qui donnaient le plus d'autorité dans l'état, et le plus d'accès auprès du prince.

Boèce se forma un système de politique fondé sur la vertu, et il mit tout en œuvre pour le faire goûter à Théodoric. Non-seulement il l'empêcha de persécuter les catholiques, mais il l'engagea encore à les aimer et à les prendre sous sa protection. Il lui représentait que son trône s'affermirait à mesure que la vertu serait encouragée et récompensée ; que la gloire d'un prince consiste à procurer le bonheur de ses sujets ; qu'un roi, étant véritablement le père de son peuple, doit s'appliquer à le gouverner avec bonté et avec sagesse ; que ce dernier article est le plus essentiel de ses devoirs ; et que, s'il le remplit fidèlement, il ne s'engagera point sans nécessité dans les guerres étrangères. Il vint à bout de lui persuader de diminuer les impôts, les richesses des particuliers étant la force du prince, et de ménager ses finances avec une sage économie. Sans cette économie, disait-il, l'état est méprisé au dehors, faible au dedans et malheureux de tous côtés, le peuple ne saurait vivre, le prince manque de secours, le soldat est insolent, ce n'est partout que misère et confusion. Il lui conseillait d'entretenir en temps de paix des troupes bien disciplinées, afin de donner du relief à la majesté royale, et d'imprimer de la terreur aux puis-

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sances ennemies. C'était en ce sens que Théodoric avait coutume de dire, qu'on ne faisait jamais mieux la guerre qu'en temps de paix.

Le sage et vertueux ministre d'État insistait fortement sur la nécessité de ne donner les places qu'au mérite, de faire observer strictement les lois, et d'en punir les transgresseurs avec sévérité. Il disait à ce sujet que la justice est le fondement du trône et la sûreté du peuple; qu'elle contenait dans le devoir ceux qui seraient tentés de devenir feurbes, voleurs, adultères; qu'elle inspirait une frayeur salutaire à ces hommes pervers qui oppriment le peuple; qu'elle mettait un frein à la mauvaise volonté des ennemis du repos public; qu'elle bannissait, en un mot, tous les crimes qui troublent le repos de la société. Il exhortait le roi des Goths à protéger les sciences et les beaux-arts, ainsi que ceux qui les cultivaient avec succès; l'expérience montrant qu'une telle protection contribue beaucoup à encourager les talents, à perfectionner la raison humaine, à inspirer l'amour des vertus sociales, à augmenter et à entretenir le bonheur temporel d'un état. Il l'exhortait encore à être magnifique dans les édifices publics et dans certaines fêtes qui, n'étant point contraires à la religion, relèvent aux yeux du peuple l'éclat de la majesté royale.

Théodoric se conduisit quelques années d'après ces excellentes maximes, et se montra tel qu'il est dépeint dans son panégyrique par Ennodius, évêque de Pavie. Son conseil était composé de tout ce qu'il y avait d'hommes habiles et vertueux, tels qu'un Cassiodore (qui depuis prit l'habit monastique dans la Calabre), un Boèce, un Symmaque, un Ennodius, etc.; et tandis que la barbarie avilissait les Francs, les Wisigoths et les autres peuples qui partageaient entre eux les dépouilles de l'empire romain, la cour de Théodoric était le centre de la politesse. Les lettres étaient cultivées en Italie, et l'on y voyait briller quelques rayons de cet âge d'or qui a rendu le siècle d'Auguste si mémorable. On ne s'y apercevait presque pas qu'on était tombé sous la domination des barbares. Tant d'avantages firent qu'Amalasonte, fille du roi des Goths, reçut une très-bonne éducation. Heureuse l'Italie, si Théodoric ne se fût jamais démenti !

Boèce se délassait par l'étude de l'application aux affaires publiques. Dans ses moments de loisirs, il s'amusait à faire des instruments de mathématiques. Quelquefois il composait de la musique, et il envoya plusieurs pièces de sa composition à Clovis, roi des Francs. Il envoya aussi à Gondebaud, roi des Bourguignons, des cadrans pour tous les différents aspects du soleil, avec des hydrauliques qui, quoique sans roues, sans poids et sans ressorts, marquaient toutefois le cours du soleil, de la lune et des astres, par le moyen d'une certaine quantité d'eau renfermée dans une boule d'étain qui tournait sans cesse entraînée par sa propre pesanteur. Il avait lui-même travaillé à la construction de ces machines. Les Bourguignons, ne comprenant pas comment elles pouvaient se mouvoir et marquer ainsi les heures, firent la garde nuit et jour pour s'assurer que personne n'y touchait. Convaincus de la vérité du fait, et ne pouvant en deviner la raison, ils s'imaginèrent que quelque divinité résidait dans ces machines, et leur imprimait ce mouvement. Il se forma à cette occasion une correspondance entre Boèce et les Bourguignons; et le fruit de cette correspondance fut de disposer ceux-ci à recevoir les maximes de l'Évangile.

Ce qui précède ne suffirait pas à donner une idée du génie de Boèce, si nous n'ajoutions un témoignage contemporain que la science moderne, jalouse des gloires de l'Église, s'efforce de tenir dans l'ombre. Cassiodore écrivait à Boèce, au nom du roi Théodoric son maître, précisément à propos de cette merveilleuse horloge hydraulique qu'il avait inventée et dont le secret est perdu : « Loin des rives du Tibre, vous êtes allé vous asseoir aux écoles d'Athènes, et porter la toge parmi les rangs pressés des philosophes vêtus du pallium, dans le but de conquérir pour Rome les sciences de la Grèce. Vous avez sondé les profondeurs de la philosophie spéculative; vous avez embrassé les diverses branches de la science pratique; vous avez rapporté aux descendants de Romulus tout ce qui fut inventé de plus extraordinaire par les fils de Cécrops. Grâce à vos traductions, Pythagore le musicien, Ptolémée l'astronome, sont devenus italiens. Le mathématicien Nicomaque, le géomètre Euclide parlent une langue comprise par les enfants de l'Ausonie. Le théologue Platon, le logicien Aristote, discutent dans l'idiome des Quirites. Vous avez rendu aux Siciliens leur grand mécanicien Archimède, en le faisant parler latin. Les sciences, les arts que par mille génies la Grèce féconde avaient enfantés, Rome en jouit maintenant, et le doit à vous seul. À la lumière de votre génie, la science de tant d'auteurs s'est réduite en pratique : des merveilles que nous aurions jugées impossibles se réalisent sous nos yeux. Nous voyons l'eau s'élancer des entrailles du sol, pour retomber en cascades bouillonnantes ! le feu courir par un système de pondération ; nous entendons l'orgue résonner sous le souffle qui gonfle ses tuyaux,

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et produire des voix qui lui sont étrangères. Des blocs humides sont jetés dans les profondeurs de la mer et y forment des constructions que l'humidité rend solides. Vous savez le secret de dissoudre les rochers sous-marins par votre art ingénieux. Les métaux mugissent, les grues d'airain de Diomède sonnent de la trompette dans les airs, le serpent d'airain siffle, des oiseaux artificiels voltigent et de leur gosier métallique qui n'a cependant pas de voix sortent les plus mélodieuses cantilènes. Mais c'est peu pour vous que toutes ces menues merveilles. Vous en êtes arrivé à reproduire les mouvements du ciel. La sphère d'Archimède règle son cours d'après le soleil, décrit le mouvement du zodiaque et démontre les phases diverses de la lune. Une petite machine est ainsi chargée du poids du monde; c'est le ciel portatif, l'abrégé de l'univers, le miroir de la nature évoluant avec une incompréhensible mobilité dans les régions de l'éther. C'est ainsi que les astres, dont la science nous apprend le cours, semblent pourtant immobiles à nos yeux. Leur course nous paraît stable, mais leur vélocité, démontrée par la raison, ne paraît point à nos regards. Vous avez réalisé toutes ces merveilles, dont une seule suffirait à la gloire du plus grand génie » — Après ces paroles de Cassiodore, je ne crois pas, dit un historien moderne de l'Église, qu'il y ait de nos jours un seul savant, vraiment digne de ce nom, qui ne s'incline devant Boèce. Jamais peut-être génie si universel ne fut donné en partage à un homme. Boèce nous apparaît ici beaucoup plus grand que les quelques livres qui nous restent de lui ne nous le font connaître. Mais plus il fut grand, plus sa renommée de son vivant fut universelle, moins il est possible de supposer que l'Église catholique se soit trompée, lorsque, plaçant ce génie extraordinaire au catalogue de ses martyrs, elle a dit à la face du monde : Boèce était mon enfant; *vir catholicus Boetius*. Moins surtout il est possible de supposer que les trois opuscules théologiques mentionnées dans tous les manuscrits avec le nom d'auteur Anicius-Manlius-Turquatus-Severinus Boetius, fussent le produit subreptice d'un homonyme inconnu appelé Boethus. Veut-on savoir d'ailleurs en quels termes Cassiodore, ou plutôt Théodoric, par la plume de son référendaire, parlait de Boèce au roi des Burgondes, lorsqu'il lui transmettait cette merveilleuse horloge hydraulique, qui ne marquait pas seulement les heures, mais figurait tous les mouvements astronomiques et indiquait le cours des saisons ? « Désormais », lui disait-il, « vous aurez dans votre patrie le chef-d'œuvre que vous avez jadis admiré dans cette ville de Rome. Il est juste que votre grâce jouisse de nos propres biens, puisqu'elle nous est alliée par le sang ! Familiarisez les peuples de la Burgondie avec les merveilles de l'art, apprenez-leur à estimer la science de ces Romains, leurs aînés, qui leur prêchent l'abandon du culte des gentils ». Ainsi, dans la pensée de Théodoric et de Cassiodore, le génie de Boèce devait être un instrument de conversion vis-à-vis des Burgondes païens.

Boèce fut longtemps l'oracle de Théodoric et l'idole de la nation des Goths. Les plus grands honneurs ne paraissaient point encore suffisants pour récompenser son mérite et ses vertus. Trois fois on l'éleva au consulat, et, par une distinction unique, il posséda cette dignité sans collègue en 510.

Il eut de Rusticienne, sa seconde femme, deux fils, qui, quoique jeunes encore, furent désignés consuls pour l'année 522. C'était un privilège réservé aux fils des empereurs. Boèce avoue qu'il ressentit en cette circonstance toute la joie que peuvent procurer des honneurs fragiles. En effet, il vit ses deux fils portés sur un char de triomphe par toute la ville, accompagnés du sénat et suivis d'un concours prodigieux; il eut lui-même une place au cirque au milieu des deux conseils, et là il reçut les compliments du roi et ceux de tout le peuple. Ce jour-là il prononça le panégyrique de Théodoric dans le sénat, après quoi on lui donna une couronne, et on le proclama prince de l'éloquence.

Mais il ne tarda pas à éprouver l'inconstance des choses humaines, et on eut lieu de croire qu'il n'était monté si haut que pour faire une chute plus terrible. Ses amis, ses richesses, ses honneurs ne purent le garantir des coups de la fortune. Heureux toutefois dans sa chute, puisque sa vertu fut la seule cause de ses souffrances !

Théodoric, se voyant affermi sur le trône, se livra aux penchants qu'il avait pour la tyrannie. En devenant vieux, il devint mélancolique, jaloux et plein de défiance pour tous ceux qui l'approchaient. Il donna sa confiance à Conigaste et à Trigilie, Goths l'un et l'autre, et aussi avares que fidèles. Ces indignes ministres, qui ne cherchaient qu'à assouvir leur rapacité, écrasèrent le peuple par des impôts excessifs. Dans une disette, ils firent porter dans les gre

commentaires au courant de la plume? Il y avait peut-être là le germe de l'invention de la vapeur, dont notre XIXe siècle est si fier à juste titre. — Note de M. l'abbé Darras.

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niers du prince le blé qu'ils achetèrent à très-bas prix. Ils imaginèrent des prétextes frivoles pour écarter de la cour plusieurs personnes de mérite et de probité, entre autres Albin et Paulin. Boèce se chargea de porter aux pieds de Théodoric les soupirs et les larmes des provinces; il le pria de la manière la plus pressante de laisser agir cette compassion dont il avait donné tant de preuves. Ses représentations furent inutiles. Le prince séduit ne voulut rien entendre. Boèce entreprit de faire un dernier effort; il exposa au roi, en plein sénat, les manœuvres des sangsues publiques. Il lui dit qu'il était prêt à lui obéir, et il l'assura en même temps de l'obéissance de tous les sénateurs. « Nous respectons », ajouta-t-il, « l'autorité royale, dans quelques mains qu'elle puisse se trouver, et nous lui laissons la distribution de ses faveurs aussi libre que le sont les rayons du soleil. Nous avons cependant vous demander la liberté, qui a toujours été le plus précieux avantage de cet empire, et vous prier de nous permettre de vous exposer nos plaintes, et de vous représenter qu'on abuse de votre confiance pour opprimer vos sujets contre votre intention. Les choses en sont venues à un point, qu'on ne peut plus être né riche impunément, et que d'avoir des biens est un titre pour éprouver les rapines de ceux qui causent le malheur public. Les pierres elles-mêmes font retentir les gémissements du peuple. Daignez vous rappeler ces belles paroles qui sont si souvent sorties de votre bouche : « Il faut tondre le troupeau, et non pas l'écorcher. Il n'y a point de tribut qui puisse être comparé à l'avantage précieux qu'en prince retire de l'amour de ses sujets... Nous vous conjurons de reprendre cet esprit qui vous faisait régner aussi bien sur les cœurs que sur les provinces; d'écouter ceux dont la fidélité ne peut vous être suspecte; de porter vos sujets dans votre cœur, et de ne point les fouler aux pieds; de vous souvenir que le devoir des rois est, non d'accabler le peuple sous le poids de l'autorité, mais de le rendre heureux; de penser que les princes doivent se comporter en pères, et non en maîtres impériaux, et se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. Ouvrez enfin les yeux sur la misère de vos provinces, qui gémissent sous d'horribles concessions, et qui sont obligées de satisfaire, par leurs sueurs et leur sang, l'avarice de quelques particuliers, qu'on peut comparer à un feu qui dévore, et à un gouffre qui engloutit tout ».

Conigaste et Trigille, qui convoitaient les biens de Boèce, s'efforcèrent de représenter ce discours comme un acte de rébellion. Survint le démêlé avec l'empereur de Constantinople au sujet des Ariens, dont nous avons parlé dans la vie de saint Jean, pape : les intrigants accusèrent Boèce et Symmaque d'entretenir une correspondance secrète avec Justin. On ne prouva rien, mais c'en fut assez pour les faire déclarer coupables de haute trahison et condamner à l'exil.

Mais avant de raconter la fin de ce grand homme, résolvons quelques autres objections sur le christianisme de Boèce. Voici ces objections :

1° Cassiodore a laissé une liste des ouvrages de celui qui fut à la fois philosophe, mathématicien, mécanicien, poète, musicien. Or, les traités qui en feraient un théologien, ne figurent pas dans cette liste. Voilà la difficulté, voici la solution; ces traités ont pour titre : de l'unité de la Trinité; — le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont-ils substantiellement Dieu, et ce prédicament est-il correct? — Les substances en tant que substances sont bonnes; — brève profession de foi; — de la personne et des deux natures. Or, sait-on quelle est l'étendue de ce que nous appelons aujourd'hui les traités théologiques de Boèce? Le premier a neuf pages; le second, deux; le troisième, quatre; le quatrième, cinq; le dernier, seize. C'est que les traités de Boèce sur les questions théologiques, étaient non pas des ouvrages *ex professo*, mais des feuilles détachées des lettres adressées, soit à son beau-père Symmaque, soit au diacre Jean, son ami, qui devint plus tard pape sous le nom de Jean Ier. On s'explique dès lors, pourquoi Cassiodore ne les a pas catalogués. Cassiodore ne mentionne pas non plus les autres épîtres de Boèce : S'ensuivra-t-il que Boèce n'a pas écrit de lettres? Lorsque Cassiodore dressa son catalogue, les lettres qu'on a appelées plus tard traités théologiques, n'étaient pas encore dans le domaine public.

Ces lettres ou traités portent en eux-mêmes des caractères intrinsèques d'authenticité qui ne permettent pas de les attribuer à un autre qu'à Boèce. Tout le monde convient que ce philosophe est le premier qui ait importé en Occident la forme dialectique d'Aristote, l'argumentation péripatéticienne, le syllogisme. Si donc Boèce n'a pas écrit ces traités, ils sont tombés du ciel, car, au VIe siècle, nul autre n'était capable d'appliquer le langage philosophique aux discussions théologiques contre les Ariens et les Nestoriens. Saint Augustin lui-même n'y avait pas songé.

Ce n'est pas tout : tous les manuscrits qui ont conservé ces opuscules de Boèce portent comme nom d'auteur : *Anicius-Manlius-Torquatus-Severinus Boetius*. Tous portent la suscription à Symmaque, beau-père de Boèce, ou au diacre Jean, son ami. Tous enfin relatent des faits qui ne peuvent convenir qu'à Boèce.

Enfin, ce qui a fait la gloire de Boèce, de son vivant, ce qui, après sa mort, lui a valu d'être

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adopté comme un auteur qu'on a étudié dans toutes les écoles pendant dix siècles, c'est précisément d'avoir traduit la philosophie grecque en latin, d'avoir assoupli la dialectique des Orientaux, au profit des Occidentaux. Si un autre que lui, un homonyme par exemple, avait eu cette gloire, serait-il resté inconnu ? ou du moins en eût-on fait un gendre de Symmaque ? Cette dernière confusion eût été impossible, puisque Symmaque n'eut que trois filles : Galla et Proba qui moururent vierges, et Rusticiana qui épousa le Martyr de Pavie, le patrice Boèce, désigné à travers tous les âges comme l'auteur des Traités théologiques.

2° Isidore de Séville, qui mourut en 636, ce grand évêque si profondément versé dans toutes les branches de la science religieuse, auteur d'une encyclopédie qui, sous le titre modeste d'Etymologie, résume tout le savoir de l'époque, Isidore de Séville ne fait pas figurer Boèce dans son catalogue des Écrivains ecclésiastiques. Même silence chez Beda de Tolède. Procédons par ordre : Les écrits d'Isidore de Séville, chacun en convient, ne sont point tous parvenus jusqu'à nous. Son catalogue des Écrivains ecclésiastiques, entre autres, est mutilé. Mais, de ce dernier ouvrage, il reste un abrégé authentique rédigé par Honorius, évêque d'Autun, vers l'an 1190. Or, dans son livre IIIe des Écrivains ecclésiastiques tiré de l'ouvrage, alors intact, d'Isidore, l'évêque d'Autun s'exprime ainsi : « Le patrice et consul Boèce a écrit un livre de la Trinité, un autre de la Consolation philosophique. Il a traduit du grec en latin divers traités sur l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'astronomie et exposé les règles de la dialectique. Il fut mis à mort par Théodoric, roi des Goths ». L'identité de Boèce est là prise sur le fait, pensons-nous.

Et, pour enfermer en deux mots notre réponse à l'objection tirée du silence de quelques contemporains, nous dirons qu'on ne peut tirer de ce silence que des conclusions négatives lesquelles demeurent sans force devant des preuves positives. Nous venons de citer quelques témoignages. En premier lieu, il convient de citer le *Liber Pontificalis* qui attribue aux fureurs ariennes de Théodoric la mort de Boèce : l'autorité de ce document est aujourd'hui scientifiquement établie. D'ailleurs, si l'on rejetait l'autorité des annales officielles de l'église de Rome, quelle raison aurait-on de rejeter aussi les registres des églises particulières qui relatent les mêmes faits et leur assignent les mêmes causes ? Le catalogue des Papes, de l'Église de Vérone par exemple, dit fort clairement que « Théodoric, irrité, voulut perdre les chrétiens d'Italie ; qu'il fit arrêter les deux patriciens Symmaque et Boèce, les fit frapper du glaive et ordonna de dérober leurs corps ». Vérone, où fut rédigée cette note, partageait avec Ravenne les faveurs royales de Théodoric : il y séjournait souvent. On put donc y savoir parfaitement le mobile de la haine de Théodoric contre des hommes qui avaient autrefois joui de son amitié. Et ensuite pourquoi cet ordre de soustraire les corps des suppliciés ? n'est-ce pas le procédé des empereurs païens qui ne voulaient pas qu'on vénérait les restes de ceux qu'ils avaient déclarés infâmes ? Si la mort de Boèce et de Symmaque n'eût pas été le martyre, Théodoric n'aurait pas ordonné qu'on cachât leurs corps.

Paul, diacre, qualifie nettement Symmaque et Boèce de héros de la foi catholique. — Procope, un auteur païen, leur a consacré ces lignes significatives dans son livre *De la guerre des Goths* : « Symmaque et son gendre Boèce », dit-il, « tous deux de la plus illustre naissance, tous deux hommes consulaires, tenaient le premier rang dans le sénat de Rome. Ils professaient la philosophie, et nul ne leur fut supérieur dans la pratique de la justice. Ils cousaient leurs biens au service des pauvres, indigènes ou étrangers. Leur réputation s'étendait au loin. Elle leur attira la haine d'hommes jaloux et envieux, dont les calomnies eurent une déplorable influence sur l'esprit du roi Théodoric. Ce prince admit la délation des sycophantes qui accusaient Symmaque et Boèce de tramer un complot. Il les fit mettre à mort et confisqua leurs domaines ».

Aux yeux de Procope, Symmaque et Boèce ne sont pas seulement unis par les liens de l'affinité, ils étudient et professent la même philosophie : Or, pour un païen, la religion de Jésus-Christ n'était autre chose qu'un système de philosophie. Mais ce qui, sous ce nom, fait deviner la religion chrétienne, c'est l'exercice de la charité, vertu inconnue au paganisme. Nous ajouterons : Si le patrice Symmaque était chrétien, Boèce l'était, puisque Procope fait des deux le même éloge et qu'il n'eût pas manqué, lui auteur païen, de noter en faveur du paganisme, la bienfaisance de Boèce, si celui-ci eût été son coréligionnaire. Or, rien de plus incontestable que le christianisme de Symmaque. Le fameux *Vale in Christo* par lequel saint Ennodius termine une des lettres qu'il lui adresse est une preuve qu'on ne songe pas à contester. D'autre part, saint Avit de Vienne lui dit dans une de ses lettres : « Nous espérons que vous n'aimez pas moins voir votre Église posséder le siège de Pierre que votre ville, la principauté du monde ». Enfin Symmaque, lui aussi, est au catalogue des Saints sous le 27 mai, et sa mort a certainement eu pour motif son attachement à la foi catholique, son opposition aux fureurs ariennes de Théodoric. Ne sommes-nous pas en droit maintenant après cela de demander aux adversaires de Boèce pourquoi le prétendu païen a si ardemment, si constamment recherché l'amitié de l'évêque Ennodius, l'alliance du catholique Symmaque, de l'homme que lui-même appelle quelque part le Saint, et pourquoi par deux fois il s'est uni à des chrétiennes aussi ferventes qu'Elpis qui consacre sa jeunesse et sa muse à chanter les Apôtres, que Rusticiana qui, devenue veuve, donne tous ses biens aux pauvres et se réduit elle-même à la mendicité ?

Est-ce tout ? non. Le patrice Tertullus, père de saint Placide, disciple de saint Benoît, forme le projet d'aller visiter le Mont-Cassin. Tout ce qu'il y a d'illustre parmi les catholiques de Rome veut l'accompagner, ce sont : Boèce, — il est nommé le premier, — Symmaque, Vitalien, Gerdien et Equitius. Avouons-le, ce Boèce, dévot pèlerin du Mont-Cassin, ne devait pas être un sectateur du paganisme, tous les hommes de bonne foi le reconnaissent.

3° Nous voici arrivé à l'objection capitale, à celle tirée du prétendu silence que Boèce garde sur ses convictions chrétiennes dans son célèbre ouvrage *De la Consolation philosophique*. « Pourquoi », demandent les critiques, « pourquoi dans sa prison de Pavie, écrivant ou dictant les pages de son immortelle *Consolation philosophique*, n'a-t-il pas une seule fois prononcé le nom du Verbe incarné ? Il allait mourir, et de quelle mort ! Les supplices réservés aux premiers martyrs attendaient le philosophe, le patrice, l'ex-consul chrétien du VIe siècle, et cependant le nom de Jésus-Christ, son Sauveur, son Dieu, ne tombe pas une seule fois de ses lèvres ! » Il y a, dans cette brillante sortie, deux erreurs, l'une de fait et l'autre de critique. D'abord il est inexact de dire que Boèce fut enfermé entre les quatre murs d'une prison lorsqu'il écrivit la *Consolation philosophique*. Il dit lui-même « que bien des gens se croiraient ravis au ciel s'ils possédaient une part, si mince fût-elle, des débris de sa fortune, et que le pays même qu'il appelait un lieu d'exil était une patrie pour ceux qui l'habitaient !... Il est donc probable que Boèce avait simplement été exilé de Rome et consigné dans Pavie, mais non jeté dans les fers. Lui-même ne croyait pas à un supplice prochain : le vaste sujet de composition qu'il s'était tracé pour charmer les loisirs du bannissement en est la preuve. Pouvait-il d'autre part soupçonner que Théodoric, après trente années de gloire, en viendrait à sacrifier ses meilleurs amis à une brutale jalousie ? Voilà pour le fait. Aux yeux de la critique, le livre de la *Consolation philosophique* est resté incomplet, et si le Verbe éternel qui, suivant toutes les apparences, devait former le couronnement de son ouvrage, est absent de la partie qu'il en a composée, ce silence ne prouve absolument rien contre le christianisme de Boèce. Ce qu'il a pu, au contraire, écrire de son livre, révèle un disciple de Jésus-Christ et de la sagesse incréée plus qu'un sectateur de la philosophie de Platon. Entraîné dans l'étude de ce chef-d'œuvre.

L'auteur feint de s'y entretenir avec la sagesse incréée. Le dialogue se poursuit à travers cinq livres dans une prose entrecoupée de vers résumant les sentiments qu'a fait naître la conversation. Dans le premier livre, Boèce se fait l'écho des plaintes amères qu'arrache aux malheureux la comparaison de leur félicité passée avec l'infortune présente : il dit qu'en ce monde on ne doit pas compter sur la fortune. Il raconte lui-même à la Sagesse, son interlocutrice, les causes de sa disgrâce. — Dans le deuxième livre, la Sagesse le console, et lui dit que nul n'a le droit de se plaindre de la mauvaise fortune, puisqu'en acceptant la bonne, on doit être prêt à accepter la mauvaise. — Dans le troisième, la Sagesse définit le bonheur : un état parfait et permanent où tous les biens se trouvent réunis ; et démontre qu'aucun des philosophes anciens n'a eu du bonheur une notion adéquate. — Le quatrième établit que le vrai bonheur consiste dans la pratique de la vertu : il y dit un mot des peines futures réservées aux méchants et distingue très nettement — conformément au dogme catholique — les peines purgatives de celles qui sont exercées avec toute la rigueur pénale. C'est là que le philosophe établit la différence qui existe entre le destin et la Providence. On peut résumer sa démonstration par cette définition du hasard : le hasard est l'effet connu d'une cause inconnue. — Le cinquième établit la thèse de la liberté humaine, et concilie cette liberté avec la notion de la prescience divine. « En Dieu », dit Boèce, « tout est présent. Il prévoit les choses parce qu'elles arrivent, mais elles n'arrivent pas parce qu'il les prévoit ». L'école n'a pas donné de meilleur argument contre la fatalité. — Là s'arrête brusquement la *Consolation philosophique*. Pour se convaincre que cet ouvrage n'a pu être achevé, il suffit de lire le passage suivant :

« Maintenant que j'ai placé sous tes yeux l'idée du bonheur véritable », dit la Sagesse, « main-

27 MAI.

tenant que tu connais en quoi il consiste, j'aurai, après avoir parcouru encore quelques préliminaires indispensables, à te montrer le chemin qui seul conduit au séjour du bonheur. Je devrais attacher des ailes à ton âme, afin qu'elle puisse planer dans les hauteurs. Secouant comme un fardeau inutile le chagrin et la douleur, sous ma conduite, par mes sentiers, sur mon char (*meis vehiculis*), tu rentreras sain et sauf dans la patrie. Quand je te montrerai cette patrie que tu cherches en ce moment comme une chose oubliée, tu t'écrieras : « Oui, je m'en souviens, c'est bien elle, c'est la patrie de mon âme, c'est là que je fixerai mon séjour ».

Boèce pressentait lui-même que le temps devait lui manquer pour aborder ultérieurement les grandes questions de la patrie des âmes, du chemin qui y conduit, des chars qui y transportent; car, au commencement du cinquième livre, la Sagesse dit à Boèce qu'elle a hâte de lui ouvrir la route qui doit le ramener à la patrie et qu'elle craint, à cause des discussions secondaires, de ne pouvoir achever la carrière qu'il leur reste à parcourir... L'exposition du dogme chrétien devait couronner l'œuvre philosophique. Mais il s'en faut que, dans les cinq livres achevés, Boèce tienne le langage d'un philosophe rationaliste : on devine le chrétien sous le manteau du philosophe. « Crois-tu », lui dit la Sagesse, « que rien ne puisse s'opposer à la volonté de Dieu, le souverain bien ? » — « Non », répond Boèce. — « Il y a donc », reprend la Sagesse, « un Dieu souverainement bon qui, par sa Providence, dirige et dispose toutes choses avec force et suavité ? » — « Oui », répond l'interlocuteur; « et j'avoue que toutes les raisons que vous venez de m'en fournir me ravissent encore moins que ces dernières paroles... » Ne voit-on pas là palpiter le cœur du chrétien ? Qu'on lise encore les paroles émues qu'il consacre au dogme de la prière, ce refuge des malheureux ? La critique s'est étonnée de trouver, dans une phrase isolée, l'opinion de la préexistence des âmes empruntée par Origène à Platon : il suffit de répondre que la doctrine d'Origène ne fut définitivement condamnée que vingt-cinq ans après la mort de Boèce.

Il est probable que la lecture du livre *De la Consolation philosophique* où Boèce plaide son innocence, acheva de le perdre dans l'esprit du prince. « Ma condamnation convenue d'avance », dit-il, « fait aujourd'hui le triomphe de mes délateurs. Et cependant quel est mon crime ? On m'impute une correspondance secrète, qui n'exista jamais. Si l'on m'avait accordé ce qu'on ne refuse pas au dernier des misérables, si l'on m'avait confronté avec mes calomniateurs, la vérité et mon innocence eussent éclaté au grand jour. — Quoi donc ! veut-on prétendre que j'ai conspiré ? Mais cette conspiration est un rêve. Que j'ai souhaité le rétablissement de la liberté romaine ? Mais un pareil rétablissement était-il donc possible ? Et plût à Dieu qu'il l'eût été ! J'eusse répondu comme autrefois Canius à Caligula : « Si j'avais connu un tel dessein, tu n'en aurais jamais rien vu » : — *Si ego scissem, tu ne scisses* ! Vous vous rappelez ce qui s'est passé à Vérone quand un roi, avide de notre perte commune, voulait envelopper tous les sénateurs dans l'accusation d'Albinus. Je garantis sur ma tête l'innocence des sénateurs, celle d'Albinus, la mienne. Est-ce pour cela qu'on m'a jugé sans m'entendre, et exilé à cinq cents milles de Rome ? Si j'avais, sacrilège incendiaire, mis le feu aux édifices sacrés ; si j'avais, abominable assassin, plongé le glaive dans le cœur des prêtres ; si j'avais tramé l'extermination de tous les gens de bien, on m'eût cité en personne, j'aurais été légalement entendu, confronté, convaincu, puni. Mais sans m'entendre, sans me juger, on me condamne à la proscription, à la mort peut-être. Les délateurs accumulent contre moi les accusations d'ambition, de magie, de sacrilège. Sacrilège, moi dont la devise a toujours été *sequere Deum* (Deum sequere). Magicien, moi qui n'eus jamais que de l'horreur pour les esprits impurs, moi dont l'idéal a toujours été de devenir de plus en plus semblable à Dieu ! Ambitieux, moi qui avais banni de mon cœur toute espèce d'attache aux choses de ce monde ! Pour prévenir jusqu'au soupçon de pareils crimes, il ne fallait que jeter les yeux sur le sanctuaire d'innocence de ma maison, sur l'honneur intègre des amis qui m'entouraient, sur mon beau-père Symmaque, un Saint, vénérable comme la sagesse elle-même ».

Sans doute, cette défense de Boèce était triomphante, mais elle devait exalter la colère du roi d'Italie. « On était au mois d'octobre 525 », dit M. du Roure. « Théodoric envoya subitement à Eusèbe, gouverneur de Ticinum, l'ordre d'arracher à Boèce par la torture l'aveu de ses prétendus crimes, la dénonciation de ses complices, et de le mettre à mort s'il refusait de parler. Les tyrans ne sont que trop obéis. Il nous en coûte d'appeler Théodoric un tyran, mais, à partir de ce moment, il le mérite, et nous ne lui donnerons plus d'autre nom. La prison de Calvenzana, près de Pavie, fut choisie pour théâtre de l'exécution. Le gouverneur s'y rendit avec l'appareil qui suit

SAINT HILDEVERT, ÉVÊQUE DE MEAUX, PATRON DE GOURNAY (680).

les bourreaux. Boèce, exercé par une longue pratique de la vertu, vit arriver ce cortège avec le sang-froid qu'il mettait naguère à disserter sur ses malheurs. On lui demanda des aveux ; il n'en fit point. Alors commença pour lui, entre les déchirements de la chair et la fermeté de l'âme, une de ces luttes mémorables dont l'historien, par une lâche et puérile délicatesse, ne doit point sauver la vue au lecteur, dont il doit au contraire le repaître en quelque sorte, parce qu'elles sont un sublime enseignement ». Après une longue et sanglante flagellation, le corps de Boèce fut étendu sur la roue. Une corde enroulée à sa tête fut serrée par un treuil jusqu'à faire sortir les yeux de leur orbite. Cette torture, lentement ménagée, ne put arracher à l'illustre patient aucune révélation. Quand on le détacha de l'instrument du supplice, il vivait encore. On dit qu'il porta les mains à sa tête comme pour faire rentrer ses yeux dans leur cavité sanglante. La hache du bourreau, quelques instants après, terminait son martyre (23 octobre 525). Ainsi mourut le philosophe chrétien, l'un des génies les plus complets qui aient paru sur la terre, le patrice, l'ex-consul Anicius-Manlius-Torquatus-Severinus Boèce. Ses reliques, soustraites d'abord aux fidèles par l'ordre exprès de Théodoric, furent, après la mort du tyran, portées à Pavie et déposées dans le tombeau d'Elpis, sa première femme, sous le portail d'une église que le Père Papebroch croit être celle qu'on voyait près du baptistère connu sous le nom de Tour-de-Boèce et qui subsista jusqu'en 1584. Luitprand, en 725, transféra, dans la basilique de Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or, les restes de Boèce. Enfin, l'empereur Othon III, en 998, érigea en l'honneur de Boèce le tombeau actuel que l'on admire encore dans l'église des Augustins de Pavie.

Nous ne nous arrêterons pas à démontrer l'absurdité d'une dernière supposition qu'on a faite pour arriver à prouver que le Boèce honoré comme Saint à Pavie n'est pas le philosophe chrétien qui nous occupe, mais un évêque africain du même nom, exilé par les Vandales, en Sardaigne, et dont les reliques auraient été apportées à Pavie en même temps que celles de saint Augustin par Luitprand, roi des Lombards, en 725. Les chroniqueurs nous ont transmis la liste exacte des évêques morts en Sardaigne dont les reliques furent transportées par Luitprand à Pavie : il n'y figure aucun évêque du nom de Boethus ou Boetius. Comment d'ailleurs supposer qu'on se sera immédiatement et subitement mis d'accord pour vénérer comme ceux du philosophe Boèce, les restes d'un évêque africain ? Boèce était mort à Pavie, avait été enterré à Pavie ; il eût été absolument impossible d'attribuer son culte à un étranger.

Le peuple de Pavie, fidèle au culte du martyr Boèce, l'honore même de nos jours, chaque année, le 23 octobre, par une solennité publique.

Nous avions pris la liberté de demander à S. G. Monseigneur l'évêque de Pavie si un culte quelconque était encore rendu à Boèce. M. Ariodante Ouette, secrétaire de l'évêché de Pavie, voulut bien nous répondre les lignes suivantes : « Évêché de Pavie — Pavie, le 7 septembre 1872. En réponse à votre estimée lettre du 31 août dernier, j'ai l'honneur de vous informer que le diocèse de Pavie célèbre, sous le rite double, l'office et la messe de saint Séverin-Boèce, le 23 octobre : office et messe sont du commun d'un martyr. Le culte du Saint remonte à la plus haute antiquité. Son crâne et son corps sont en grande partie conservés, avec la plus grande vénération, dans cette église cathédrale ». — Ainsi, pendant qu'on discute pour savoir si Boèce fut chrétien, voilà que depuis des siècles un diocèse tout entier l'honore comme un Saint et célèbre sa fête. Ceci prouve combien l'on a tort de ne pas recourir aux sources.

Cf. Du Roure, Hist. de Théodoric (1846); Darras, Hist. de l'Église, et surtout D. Gervaise, Hist. de Boèce.

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## S. HILDEVERT, ÉVÊQUE DE MEAUX, PATRON DE GOURNAY (680).

Hildevert acquit dans les environs d'Hébécourt, au diocèse d'Amiens. Son père, Adalbert, le confia à saint Faron, pour l'élever. Son éducation se fit suivant la discipline monastique. Il monta sur le siège de Meaux, vacant par la mort du même saint Faron. Comme il avait été un religieux exemplaire, ainsi il fut un évêque accompli. Lire les saintes Écritures, macérer sa chair par le cilice et l'abstinence, paître ses brebis par la parole, par la prière, par les aumônes, telles étaient les occupations auxquelles il se livrait avec une admirable assiduité. Une grande douceur, une égalité d'âme inaltérable était le trait saillant de sa sainteté.

Il mourut le 27 mai de l'an 680, jour auquel l'église de Meaux honore sa mémoire.

Saint Hildevert fut enseveli dans l'église qu'il avait lui-même fait construire environ à six milles

27 MAI.

de Meaux, au village de Vignely. Son culte est célèbre à Gournay, ville de Normandie, qui possède une belle église de son nom, autrefois collégiale, maintenant paroissiale.

La collégiale de Saint-Hildevert de Gournay, située sur les bords de l'Epte, au milieu de la riche vallée de Bray, fut longtemps la plus grande puissance ecclésiastique de ces contrées. Comme ses sœurs, les abbayes de Bellosane et de Saint-Germer, elle fut assise parmi les étangs, les marais, les lacs et les viviers dont le souvenir et les noms vivent encore, dans de verdoyantes prairies. À leur exemple, elle dut contribuer à assainir le pays et à faire sortir du désert les nombreux villages appelés depuis les Conquêts de Rue de Gournay et spécialités de Beauvoisis.

Les Airs de Gournay, seigneurs, patrons et fondateurs de cette église, se plurent à la couvrir de leurs pieuses libéralités ; ils soumirent à ses tours suzeraines bon nombre de clochers du pays de Bray et de l'Angleterre, double fruit de leur vaillance guerrière.

Les reliques de saint Hildevert ajoutaient un nouveau lustre à l'indépendance de la collégiale, et l'on eût dit qu'une partie de la crosse pontificale du saint patron était passée entre les mains du Chapitre, gardien de son sépulcre. Aussi, dès la plus haute antiquité, les Papes lui avaient-ils accordé l'exemption de l'autorité épiscopale. Les archevêques de Rouen avaient le droit de visiter la collégiale une fois dans leur vie, et encore, le pontife visiteur n'entrait point par le grand portail, mais par une porte latérale. Choqué de cet usage, un archevêque voulut un soir entrer par la porte principale, mais il la trouva fermée ; il se mit en devoir de la faire ouvrir, de la briser même ; mais au même instant, arriva, de la part du Chapitre, un huissier chargé de mettre fin à cet acte d'usurpation, et de faire respecter les droits méconnus. Le prélat, étonné de cet excès d'audace, dit au malheureux huissier : « Comme archevêque, je t'excommunie ; comme membre du parlement, je t'interdis » — « Ah ! Monseigneur ! » s'écria l'huissier, tombant à ses genoux, « j'ai huit enfants à nourrir ! » et l'affaire fut arrangée. Le métropolitain de la Normandie, cédant de bonne grâce, entra, comme ses prédécesseurs, par la porte latérale.

Fière des bulles des Papes et des édits de nos rois, l'église de Saint-Hildevert prenait le titre d'insigne.

Le personnel du Chapitre se composait, dès le XIIe siècle, d'un doyen, de huit chanoines, de six chapelains et deux vicaires perpétuels, dont l'un était curé de Saint-Hildevert et l'autre de la paroisse de Notre-Dame, charmante église, construite en 1230, et démolie à la Révolution. Parmi les huit chanoines, on choisissait le trésorier et le sainturier. Le trésorier veillait sur la sacristie, les cloches et le luminaire. Le sainturier prenait soin des choses saintes, des reliques et des offrandes des fidèles.

Ce Chapitre, avec ses titres, ses honneurs et ses prérogatives, fut détruit à la révolution de 89, et il ne reste plus de tant de puissance que le souvenir, quelques places et quelques débris de maisons auxquelles de beaux noms se rattachent encore. C'est, devant l'église, la place du parvis ou du cloître, qui rappelle la vie commune des anciens chanoines réguliers ; le doyenné, ou maison du doyen, ce prince de la Collégiale, si jaloux de son autorité presque épiscopale ; enfin l'écolâtre, ou maison du chanoine préceptoral ; c'était là, dit un ancien manuscrit, que le chanoine recteur des écoles tenait ses classes et donnait ses leçons.

Voici en deux mots l'histoire du culte et des reliques de saint Hildevert : Après être restée deux siècles dans l'obscurité, la sainteté d'Hildevert fut enfin manifestée aux yeux des hommes par de grands miracles qu'il plut à Dieu de faire éclater à son tombeau. Ces miracles furent suivis de la translation de son corps de Vignely à Meaux, translation à laquelle présida saint Mayent, abbé de Cluny, et qui eut lieu au Xe siècle.

Il était encore en grande vénération à la cathédrale de Meaux, sur la fin du Xe siècle, lorsque trois clercs de cette église conçurent le projet de l'enlever et de le conduire de ville en ville, par tout le royaume de France. Une de leurs premières stations eut lieu dans l'église de Saint-Laurent, à Paris, et depuis ce moment, une confrérie resta établie dans cette paroisse sous le nom de Saint-Hildevert ; un hôpital même s'éleva dans le voisinage, pour conserver à la postérité le souvenir de ce bienfaisant passage.

Le roi saint Louis et le grand archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, voulant profiter des indulgences accordées par le métropolitain d'Angleterre, vinrent en simples pèlerins visiter la châsse de saint Hildevert, et baiser ses reliques, fécondes en miracles. Le prince s'y présenta le 17 avril 1257, et le prélat le 22 août 1263.

Le 5 mars 1375, un effroyable incendie fut sur le point de réduire Gournay en cendres. Le clergé de Saint-Hildevert vint en procession opposer la châsse du Saint au fléau. L'incendie cesse, et le peuple reconnaissant voit avec joie les reliques du Saint, par l'intercession duquel il voit cesser le fléau. La reine Blanche, veuve de Philippe de Valois, qui affectionnait le séjour de

SAINT GAUSBERT, FONDATEUR DE MONTSALVY, EN AUVERGNE (1081).

Gausbert, qu'une tradition fait naître dans la Basse-Auvergne, fut élevé au sacerdoce à cause de la singulière pureté de ses mœurs et l'ardeur de son zèle pour la religion. Il exerça d'abord les fonctions du saint ministère, dans le village de Bezbédenne ou Bez. Exporté par le désir d'une vie plus parfaite, il s'attacha ensuite à l'église de Saint-Sulpice, sur la rive gauche du Lot et plus tard à celle de Saint-Projet, sur la rive droite de cette rivière : l'oraison, la prédication, les œuvres de miséricorde remplissaient toutes les heures de ce prêtre altéré du salut des âmes.

Ayant entendu dire qu'il y avait à quatre lieues de là, dans les montagnes de l'Auvergne, un passage couvert de neiges la plus grande partie de l'année et redouté des voyageurs à cause des voleurs et des bêtes sauvages, il s'y rendit tant pour augmenter ses pénitences que par le désir de se rendre utile au prochain.

Ayant obtenu la donation de ce lieu de Bérenger, comte de Rodez et vicomte du Carladès, il y éleva, dans l'espace de douze ans, un monastère, un hospice pour recevoir et soigner les voyageurs et une église qu'il dédia à l'Assomption de la sainte Vierge. Puis, deux prêtres, Pierre d'Alby et Bertrand de Rodez, auxquels vinrent se joindre quelques autres disciples qu'avait attirés la renommée du fondateur, vinrent peupler cette solitude : Gausbert leur donna la Règle des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Désormais, le lieu qu'infectaient les brigands, que d'autres dangers encore rendaient redoutable, ne fut plus habité que par la charité et reçut, conformément au désir du comte Bérenger, le nom de Montsalvy ou de Mont de Sécurité, sous lequel il est encore désigné aujourd'hui. Gérault, évêque de Sisteron, consacra l'église.

Gausbert bâtit une autre collégiale : celle de Saint-Michel de Laussac. Pontius, évêque de Rodez, et dans la suite, trois autres évêques, ceux de Clermont, de Saint-Flour et de Cahors placèrent jusqu'à cinquante-cinq paroisses sous la dépendance de Saint-Michel et de Montsalvy.

Malgré le poids des ans, Gausbert, toujours enflammé de zèle, entreprit la réformation de l'abbaye de Saint-Amand de Rodez et partit pour cette ville. Il s'efforça de ramener à une observance plus sévère les religieux qui, après avoir abandonné la Règle monastique, avaient embrassé celle des chanoines et s'étaient peu à peu écartés de toutes deux. Malgré l'appui de l'évêque Pontius et du comte Raymond IV, qui avait succédé à Bérenger, ses avis, ses prières, ses exemples, n'ob-

28 MAI.

tinrent presque aucun résultat. Alors, emmenant avec lui Bernard de Rhodes, qu'il avait gagné à la sainteté de la Règle, il reprit, l'âme remplie de douleur, le chemin de Montsalvy.

Gausbert bâtit une dernière église dans la partie est du comté de Rodez, près du village de Cantoin, puis il termina par une sainte mort sa laborieuse vie, le 27 mai de l'année 1081, sous le pontificat de Grégoire VII.

Sa dépouille mortelle, conformément au vœu que lui avait dicté l'humilité, fut déposée en dehors de l'église du monastère de Laussac, fondée par lui. Quelque temps après, elle fut néanmoins transférée dans l'intérieur, où se trouve encore ce qui en reste : Deux os ont été distraits vers 1850, l'un pour la cathédrale de Saint-Flour, l'autre pour l'église de Montsalvy.

Propre de Saint-Flour.

Événements marquants

  • Naissance à Rome en 470
  • Études à Athènes
  • Nommé patrice à Rome à 19 ans
  • Premier mariage avec Elpis en 492
  • Maître du palais et des offices sous Théodoric
  • Trois fois consul (seul en 510)
  • Consulat de ses deux fils en 522
  • Accusation de haute trahison et exil à Pavie
  • Rédaction de la Consolation philosophique en exil
  • Martyre par flagellation et supplice de la roue en 525

Miracles

  • Invention d'une horloge hydraulique complexe
  • Construction de machines reproduisant les mouvements célestes

Citations

Deum sequere (Suis Dieu)

— Devise personnelle citée dans sa défense

Si ego scissem, tu ne scisses (Si je l'avais su, tu ne l'aurais pas su)

— Réponse à l'accusation de conspiration

Date de fête

23 octobre

Époque

5ᵉ siècle

Décès

23 octobre 525 (martyre)

Autres formes du nom

  • Anicius-Manlius-Torquatus-Séverin Boèce (la)
  • Severinus Boetius (la)

Prénoms dérivés

Séverin, Boèce

Famille

  • Boetius (père)
  • Severinus (aïeul)
  • Elpis (épouse (première))
  • Rusticiana (épouse (seconde))
  • Symmaque (beau-père)
  • Festus Niger (beau-père (père d'Elpis))
  • Galla (belle-sœur)
  • Proba (belle-sœur)