Saint Camille de Lellis
Fondateur de l'Ordre des Chanoines Réguliers pour le service des malades
Résumé
Ancien soldat italien converti après une vie de débauche et de jeu, Camille de Lellis fonda l'Ordre des Serviteurs des malades à Rome. Marqué par une plaie incurable à la jambe, il se dévoua corps et âme au soin des plus démunis, des pestiférés et des mourants. Il est le précurseur des soins infirmiers modernes, plaçant la charité chrétienne au cœur du service hospitalier.
Biographie
SAINT CAMILLE DE LELLIS,
FONDATEUR DE L'ORDRE DES CHANOINES RÉGULIERS POUR LE SERVICE DES MALADES
1614. — Pape : Grégoire XV. — Empereur d'Allemagne : Matthias.
Mansio pauperis gazophylacium Christi est : quidquid accipit, ne in terra pereat, in caelo reponit.
La bourse du pauvre est la caisse des trésors du Christ; tout ce qu'elle reçoit, elle le dépose dans le ciel, de peur de le perdre ici-bas.
Saint Césaire d'Arles.
Une petite ville des Abruzzes, Bacchianico, au royaume de Naples, eut l'insigne honneur de donner le jour au grand Serviteur de Dieu dont le zèle charitable devait rendre tant de services à l'humanité, en instituant une Congrégation pour le service des pauvres malades. Sa mère avait presque soixante ans lorsqu'elle le conçut : pendant qu'elle le portait dans son sein, elle rêva qu'elle mettait au monde un fils qui avait une croix sur la poitrine : il était suivi par d'autres enfants également marqués de la croix. C'était en effet la livrée que devaient porter plus tard les Clercs réguliers, serviteurs des membres souffrants de Jésus-Christ.
Cependant, la jeunesse de Camille ne répondit guère à ces présages de sa future sainteté : il la passa dans les vices et surtout dans une passion
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extrême pour les jeux de hasard. Il y perdit sa santé, sa fortune et sa réputation.
Il embrassa tour à tour et quitta plusieurs fois la profession des armes. Touché de la modestie de deux religieux de Saint-François qui passaient dans les rues de Zermo, il fit vœu de renoncer au désordre de sa vie pour imiter la leur ; mais il n'y pensa plus quelques jours après. Il renouvela ce vœu lorsqu'il se vit près de périr dans une affreuse tempête qui dura trois jours et trois nuits ; mais une fois à terre il ne s'en souvint plus. Sa passion du jeu ne connut plus de bornes : il finit par jouer son épée, son arquebuse, son manteau et jusqu'à sa chemise. Il lui fallut mendier pour ne pas mourir de faim : on le vit tendre d'une main son chapeau aux passants, tandis que de l'autre il couvrait sa figure toute rouge de honte. Il se loua enfin comme aide-maçon chez les Capucins de Siponto, qui faisaient construire un bâtiment : le métier sans doute était rude et vil, mais on lui donnait de quoi apaiser sa soif et sa faim, et préserver son corps du froid. Il dut alors comprendre les suites funestes des passions et faire des réflexions sérieuses sur les misères de ce monde. C'était là la circonstance que Notre-Seigneur avait ménagée pour toucher son cœur et le détacher de la terre.
Le gardien d'un couvent où on l'avait envoyé chercher quelque chose, le prit à l'écart dans le jardin, et là il l'entretint de la nécessité de fuir le péché et de se donner tout entier à Dieu. Le lendemain, en revenant à cheval, il songeait à ce que le Père lui avait dit : tout à coup, frappé d'une lumière intérieure, qui lui montre ses péchés et les jugements de Dieu, il se jette à bas de son cheval, s'agenouille sur une pierre au milieu du chemin et s'écrie en versant un torrent de larmes : « Ah ! malheureux, misérable que je suis, pourquoi ai-je connu si tard mon Seigneur et mon Dieu ? Comment suis-je resté sourd à tant d'appels ? Que de crimes ! Ne vaudrait-il pas mieux que je ne fusse jamais né ? Pardon, Seigneur, pardon pour ce misérable pécheur : laissez-lui le temps de faire une vraie pénitence ». En disant cela, il se frappait rudement la poitrine, remerciait Dieu des bontés qu'il avait eues pour lui et renouvelait son vœu de se faire Franciscain. « Je ne veux plus rester dans le monde », ajoutait-il, « j'y renonce à jamais ». En effet, dès son arrivée au couvent, il se réconcilia avec Dieu, et depuis ce jour il resta fidèle à la grâce ; non-seulement il ne retomba plus dans le péché mortel, résolu qu'il était, disait-il, de se laisser mettre en pièces plutôt que d'en commettre aucun, mais il commença de tendre au sommet de la perfection chrétienne.
En attendant qu'on le reçût dans l'Ordre, il en pratiquait les austérités : il voulut faire un Carême rigoureux, accompagnant le jeûne de fréquentes disciplines ; il allait à Matines avec les religieux, travaillait au jardin, balayait le couvent, lavait la vaisselle, en un mot recherchait les plus humbles emplois. On l'envoya bientôt faire son noviciat au couvent de Trivento.
Son ange gardien lui sauva la vie dans ce voyage. Comme il s'apprêtait le soir à traverser une rivière, il entendit une voix lui crier du haut d'une montagne voisine : « Ne va pas plus loin, ne passe pas ! » Il regarda pour voir qui lui parlait, et, n'apercevant personne, il continua d'avancer ; mais la même voix l'appela trois fois et parvint enfin à l'arrêter ; il revint sur ses pas et se reposa la nuit sous un arbre : le lendemain, il apprit que la rivière était très-profonde en cet endroit, et qu'il y eût certainement perdu la vie s'il ne se fût arrêté. Dès qu'il fut dans ce couvent, il édifia tout le monde. On ne l'appelait jamais autrement que frère humble. Mais, comme nous
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l'avons déjà dit, Dieu avait d'autres desseins sur lui : un ulcère qu'il avait contracté autrefois à la jambe se rouvrit, et les religieux, à leur grand regret, furent obligés de le congédier. Il alla à Rome et resta quatre ans comme servant à l'hôpital Saint-Jacques : aussitôt que sa jambe fut guérie, il rentra au noviciat des Capucins, malgré saint Philippe de Néri, son confesseur, qui lui dit ces paroles prophétiques : « Adieu, Camille, tu persistes à vouloir te faire capucin, mais la plaie se rouvrira et il faudra partir une seconde fois ». C'est ce qui arriva, et les Franciscains de l'Observance refusèrent de le recevoir pour le même motif. Notre-Seigneur le détachait ainsi de tout, et le réservait pour ses desseins, qu'il lui fit enfin connaître. Un jour que Camille soignait les malades dans l'hôpital où il était rentré comme servant, il se dit à lui-même : « Ah ! il faudrait ici des hommes qui n'y fussent point conduits par l'amour de l'argent, mais par l'amour de Notre-Seigneur ; qui fussent de vraies mères pour ces pauvres malades, et non des mercenaires. Mais comment trouver des hommes qui se sacrifient à ce point ? » Alors il pensa à la croix de Notre-Seigneur : « S'ils la portaient », se dit-il, « sur leur poitrine, cette vue les soutiendrait, les encouragerait, les récompenserait ».
Il parla de son pieux dessein à ceux de ses compagnons qu'il croyait animés d'une plus grande charité que les autres ; ils entrèrent dans ses vues avec empressement ; ils ornèrent une petite chambre, dont ils firent un oratoire, et s'y réunissaient pour prier, faire une lecture pieuse et se préparer, comme autrefois les Apôtres, à recevoir l'Esprit-Saint pour l'établissement de leur Ordre. Ils y rencontrèrent de grands obstacles ; on les accusa d'aspirer à la direction de l'hôpital : on ferma leur oratoire. Camille emporta dans ses bras le crucifix en pleurant, et le plaça dans sa chambre ; la nuit, pendant qu'il dormait, il lui sembla voir ce crucifix qui le consolait, en remuant sa tête vers lui, et l'entendit prononcer ces paroles : « Ne crains rien, je t'aiderai et serai avec toi ». Le même prodige se renouvela plusieurs fois : lorsqu'il était découragé, il voyait le crucifix détacher ses mains de la croix et les étendre vers lui, en lui disant : « De quoi t'affliges-tu ? poursuis cette affaire, je viendrai à ton secours ; ce n'est pas ton entreprise, c'est la mienne ». Soutenu par cette assurance, et sachant bien que les entreprises de Dieu réussissent toujours, il ne reculait devant aucune difficulté pour se mettre en état d'assister plus utilement les malades ; il se prépara à recevoir les saints Ordres. Il est aisé d'imaginer combien cette préparation dut coûter à un vieux soldat, qui avait oublié le peu qu'il avait appris dans sa jeunesse : il se mit à étudier la grammaire et suivit même les cours du collège romain : les enfants riaient d'un condisciple si âgé (il avait plus de trente-deux ans), et dont la haute taille faisait contraste avec la leur ; ils lui disaient : *Tarde venisti* : « Vous êtes venu bien tard aux écoles ». — « Oui, il est venu tard », répondit un jour son professeur, « mais il regagnera le temps perdu et fera de grandes choses dans l'Église de Dieu ». Il eut le bonheur de dire sa première messe le 10 juin de l'an 1584. Ayant été chargé de desservir la chapelle de Notre-Dame-aux-Miracles, ce fut là qu'il fonda sa Congrégation avec deux compagnons seulement. Ils étaient bien pauvres, mais pleins de joie de souffrir pour Jésus-Christ. Leur temps se partageait entre la prière et le soin des malades. Ils allaient chaque jour au grand hôpital du Saint-Esprit, consolant les infirmes, faisant les lits, balayant les salles, pansant les plaies, préparant les remèdes que les médecins avaient ordonnés. Jamais les malades n'eurent de servants plus attentifs à leurs moindres désirs : c'étaient de véritables mères au chevet de leurs enfants. Les besoins
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de l'âme n'étaient pas moins secourus que ceux du corps; les nouveaux frères les préparaient à recevoir les derniers sacrements, les aidant de leurs prières, ne les quittant qu'à la mort, après les avoir vus s'endormir dans la paix du Seigneur. Que de pauvres pécheurs leur ont dû leur salut! Que d'âmes bienheureuses bénissent aujourd'hui dans le ciel la charité du saint prêtre, qui leur avait ménagé ces derniers secours dont dépend l'éternité.
Des adversaires puissants voulurent le traverser dans ses desseins; mais sa confiance en Dieu triompha de tout. En 1585, ses amis, ou plutôt la divine Providence, lui procurèrent une maison commode pour loger sa Congrégation. Cependant l'Ordre était toujours dans la misère: il avait même des dettes considérables. Cela plongeait les frères dans la plus grande inquiétude; on eût dit que la confiance de notre Saint dans la divine Bonté n'en était que plus grande: il savait que le père n'a jamais plus de pitié de ses enfants que lorsqu'il les voit le plus abandonnés.
« Mes Pères et mes Frères », leur avait-il dit, un jour qu'ils lui témoignaient leurs craintes, « il ne faut jamais douter de la Providence; il ne se passera pas un mois qu'elle ne vienne à notre secours et ne paie toutes nos dettes. Rappelez-vous ce que ce bénin Sauveur », ajouta-t-il en montrant le tabernacle, « disait à la vierge sainte Catherine de Sienne : Catherine, pense à moi, et je penserai à toi. Ainsi, pensons à lui et à nos pauvres, pour qu'il pense à nous. Lui est-il si difficile de nous donner un peu de ces biens temporels, dont il a comblé les Juifs et les Turcs, qui sont les ennemis de notre foi ? »
Une autre fois, comme ses créanciers lui disaient: « Eh bien! Père, quand finirez-vous de nous payer? »
« Ne vous inquiétez pas », répondit le Saint; « Dieu n'est-il pas assez puissant pour envoyer ici demain matin des sacs d'argent ? »
Les créanciers se mirent à rire en disant: « Le temps des miracles est passé ».
La confiance du Saint ne fut point trompée, et sa prophétie se réalisa; car à cette époque mourut le cardinal Mondovi, l'ami et le bienfaiteur de l'Ordre. Sur le point de quitter cette vie, il prit dans ses mains tremblantes les mains de saint Camille, et les serrant une dernière fois, il lui dit avec un regard plein de tendresse: « Père, je vous ai aimé dans la vie et dans la mort; souvenez-vous de prier pour moi ».
Le Saint, attendri de tant de bonté, ne put lui répondre que par ses larmes et par ses prières. Bientôt le cardinal expira, et le Saint comprit ce qu'il avait voulu lui dire par ces mots: « Je vous ai aimé dans la vie et dans la mort »; car, en ouvrant le testament, on trouva qu'il laissait aux religieux de la Madeleine quinze mille écus romains, c'est-à-dire plus de quatre-vingt mille francs, somme très-considérable en ce temps-là.
À mesure que Dieu fournissait des ressources à Camille, celui-ci, voulant consacrer à Dieu tout ce qu'il en avait reçu, embrassait avec son Ordre de nouvelles œuvres de charité. Il voulut que ses frères s'engageassent à servir les pestiférés, les prisonniers, et ceux mêmes qui mouraient dans leurs propres maisons. Leur principal soin était de secourir les âmes en suggérant aux malades des actes de religion convenables à l'état où ils se trouvaient. Camille procura aux prêtres de son Ordre les meilleurs livres de piété qui traitaient de la pénitence et de la Passion de Jésus-Christ, et leur recommanda de se faire, d'après les Psaumes, un recueil de ces prières touchantes que l'on appelle jaculatoires, pour qu'ils s'en servissent dans le besoin. Il leur ordonna d'assister surtout les moribonds, de leur faire régler de
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bonne heure leurs affaires temporelles, afin qu'ils ne s'occupassent plus que de celle de leur salut ; de ne point les laisser trop longtemps avec des amis ou des parents qui pourraient les troubler par un excès de tendresse ; de les faire entrer dans de vifs sentiments de pénitence, de résignation, de foi, d'espérance et de charité ; de leur apprendre à accepter la mort en esprit de sacrifice et en expiation de leurs péchés, et de les exhorter à demander miséricorde par les mérites du Sauveur agonisant ; à le conjurer de leur appliquer le fruit de cette prière qu'il fit sur la croix, de leur accorder la grâce de lui offrir leur mort en union avec la sienne, et de vouloir bien recevoir leur âme dans le sein de la gloire. Il forma un recueil de prières qu'on devait réciter pour les personnes qui étaient à l'agonie.
Il n'y avait personne qui ne fût charmé d'un établissement qui avait eu la charité pour principe. Le projet en paraissait d'autant plus admirable, qu'il avait été formé et exécuté par un homme sans lettres et sans crédit. Le pape Sixte V le confirma en 1586 et ordonna que la nouvelle congrégation serait gouvernée par un supérieur triennal. Camille fut le premier. On lui donna l'église de Sainte-Marie-Madeleine pour son usage et celui de ses frères. On l'invita, en 1588, à venir à Naples, afin d'y fonder une maison de son Ordre. Il s'y rendit avec douze de ses compagnons, et fit ce qu'on lui demandait. Ces pieux serviteurs des malades (c'était le nom qu'ils prenaient) volèrent au secours des pestiférés qui étaient dans les galères qu'on n'avait point voulu laisser aborder. Deux d'entre eux moururent victimes de leur charité.
En l'année 1590, une grande famine se répandit sur Rome et toute l'Italie ; les pauvres furent réduits à se nourrir des animaux morts et souvent d'herbes crues. Saint Camille fit provision de pain et de vêtements, qu'il allait distribuant dans Rome à tous ceux qui en avaient besoin. Il ne refusait jamais rien, et lorsqu'on lui représentait que les pauvres vendaient ou jouaient les objets qu'il leur donnait, il avait coutume de répondre : « Mais ne savez-vous pas que Notre-Seigneur est peut-être caché sous les haillons de ces malheureux ? Comment oserais-je refuser la charité à mon Seigneur ? »
Le froid, qui fut très-rigoureux cette année-là, augmenta encore les ravages que faisait la famine. Les pauvres mouraient par milliers ; on compta jusqu'à soixante mille morts dans la ville de Rome et ses environs. Le Saint se multipliait pour subvenir à toutes ces misères ; il parcourait les rues, portant du pain, des vêtements et du vin, entrant dans les étables, les écuries, les ruines antiques, trouvant partout des malheureux transis de froid et de faim, à qui il rendait la vie par ses secours. Combien de fois ne donna-t-il pas son manteau aux pauvres qu'il rencontrait ? Les hôpitaux étant encombrés, il fit de son couvent un hôpital où il reçut tous ceux qu'il y pouvait loger. Aucune représentation ne l'arrêtait, quand il s'agissait de ses chers amis les pauvres ; il donna pour eux jusqu'à son dernier sac de farine, et ses religieux lui remontrant qu'ils seraient réduits à mourir de faim à leur tour, il leur répondit simplement que les oiseaux du ciel ne labouraient ni ne semaient, que Dieu les nourrissait cependant, et qu'il saurait bien les nourrir aussi. Ce jour-là même, en effet, un boulanger de la ville leur apporta du pain, promettant de ne les en point laisser manquer tant que durerait la famine : et il tint religieusement sa parole.
En 1591, Grégoire XIV érigea la nouvelle congrégation en Ordre religieux, et lui accorda tous les privilèges des Ordres mendiants, sous l'obligation toutefois d'ajouter aux vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.
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sance, celui de servir les malades, même ceux qui seraient attaqués de la peste. Il leur défendit de passer dans d'autres communautés religieuses, excepté chez les Chartreux. En 1592 et en 1600, Clément VIII confirma le même Ordre et lui accorda de nouveaux privilèges.
Saint Camille ne négligea rien pour prévenir les abus qui se glissaient jusque dans les lieux consacrés par la charité. Son zèle devint d'autant plus ardent, qu'il découvrit que dans les hôpitaux on enterrait quelquefois des personnes qui n'étaient point mortes. Il ordonna à ses religieux de continuer les prières pour les agonisants, quelque temps encore après qu'ils paraîtraient avoir rendu le dernier soupir, et de ne pas permettre qu'on leur couvrit le visage sur-le-champ, comme cela s'était toujours pratiqué; mais son attention à assister les âmes l'emportait de beaucoup sur celle qu'il avait à soulager le corps. Il parlait aux malades avec une onction à laquelle il était impossible de résister; il leur apprenait à réparer les défauts de leurs confessions passées et à entrer dans les dispositions où doivent être des moribonds. Tous ses discours roulaient sur l'amour de Dieu, même dans les conversations ordinaires, et, s'il lui arrivait d'entendre un sermon où il n'en fût point parlé, il disait que c'était « un anneau auquel il manquait un diamant ».
Le serviteur de Dieu fut lui-même affligé de diverses infirmités dont la complication le fit beaucoup souffrir. Ce qui le touchait le plus, c'était de ne pouvoir servir les malades comme auparavant; du moins, il les recommandait fortement à la charité de ses religieux. Il se traînait encore d'un lit à un autre, pour voir si rien ne leur manquait et pour leur suggérer différents actes de vertu. Souvent on l'entendait répéter ces paroles de saint François: « Le bonheur que j'espère est si grand, que toutes les peines et toutes les souffrances deviennent pour moi un sujet de joie ».
Saint Camille n'obligea point ses religieux à réciter le Bréviaire, à moins qu'ils ne fussent dans les Ordres sacrés; mais il leur était enjoint de se confesser et de communier tous les dimanches et toutes les grandes fêtes, de faire chaque jour une heure de méditation, d'entendre la messe, de dire le chapelet et quelques autres prières.
Il était le premier à observer les lois de la perfection qu'il avait données aux siens; sa vie entière raconte sa charité. Nous ne pouvons cependant omettre un trait de cette vertu qui le peint tout entier: la plaie qu'il avait à la jambe le faisait tomber quelquefois. Un jour, des malades le voyant se soutenir avec peine, lui dirent: « Père, reposez-vous un peu, vous allez tomber ». — « Mes enfants », leur dit-il aussitôt, « je suis votre esclave; il faut bien que je fasse tout ce que je peux pour votre service ». Sa chasteté était telle que toutes les choses créées n'étaient pour lui qu'une échelle pour monter au Créateur. Il ne pratiqua pas l'humilité dans un moindre degré.
Il se méprisait lui-même, au point que tous ceux qui le connaissaient en étaient dans l'étonnement. Ce fut par un effet de cette vertu qu'il se démit du généralat en 1607; il voulait encore, par cette démission, se donner plus de temps pour servir les pauvres. Il fonda des maisons de son Ordre dans plusieurs villes, comme à Milan, à Bologne, à Gênes, à Florence, à Ferrare, à Messine, à Mantoue, etc.; il envoya aussi quelques-uns de ses frères en Hongrie et dans d'autres lieux qui étaient affligés de la peste. Nole ayant été attaquée de ce fléau en 1600, l'évêque de la ville établit Camille son vicaire général. Le Saint se dévoua généreusement au service des pestiférés. Ses compagnons suivirent son exemple, et il y en eut cinq d'entre eux auxquels il en coûta la vie.
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Après avoir assisté au cinquième Chapitre de son Ordre, qui se tint à Rome en 1613, il alla en visiter les différentes maisons, avec le nouveau général, faisant partout des exhortations fort touchantes, comme un père qui parle à ses enfants pour la dernière fois. Comme il passait en son pays, il dit à ses amis : « Je m’en vais mourir à Rome, vivez chrétiennement si vous voulez éviter l’enfer ; adieu, car nous ne nous reverrons plus ». Il prédit à Gênes qu’il mourrait le jour de saint Bonaventure, en qui il avait une particulière dévotion. De retour à Rome, sa dernière visite fut pour les hôpitaux, où il dit aussi adieu à ceux qu’il avait le plus aimés après Dieu sur la terre, en les soignant de ses mains presque mourantes. Dès qu’il apprit que les médecins désespéraient de sa vie mortelle, son cœur battit de joie et d’impatience sur le seuil de la vie éternelle, et ses transports s’échappèrent en ces mots : « Je me réjouis de ce qu’on m’a dit : nous irons dans la maison du Seigneur » : *Lætus sum in his quæ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus*. Il reçut le saint Viatique des mains du cardinal Ginnasio, protecteur de son Ordre. Lorsqu’il vit son Dieu dans sa chambre, il dit, les larmes aux yeux : « Je reconnais, Seigneur, que je suis le plus grand des pécheurs et que je ne mérite pas de recevoir la faveur que vous daignez me faire ; mais sauvez-moi par votre infinie miséricorde. Je mets toute ma confiance dans les mérites de votre précieux sang ». Quoiqu’il eût purifié sa conscience par la confession, il craignait encore de n’être point assez bien disposé. Il avait cependant mené une vie très-sainte, et il s’était confessé tous les jours avec les plus vifs sentiments de componction. Au commencement de la nuit où il devait partir pour le ciel, il étendit ses bras en croix, prononça les noms sacrés de Jésus et de Marie, invoqua la très-sainte Trinité, appela à son aide l’archange saint Michel, et il expira en disant ces paroles : *Mitis atque festivus Christi Jesu mihi aspectus appareat* : « Que le visage du Seigneur Jésus me soit doux et joyeux ». C’était le 14 juillet de l’an 1614 ; il avait soixante-cinq ans, un mois et vingt jours. On l’enterra auprès du grand autel de l’église de Sainte-Marie-Madeleine. Plusieurs miracles s’étant opérés à son tombeau, on leva son corps de terre et on le mit sous l’autel même. On l’a depuis renfermé dans une chasse. Un reliquaire à part contient son pied, qui porte encore l’empreinte profonde de l’ulcère dont nous avons parlé. Ce pied est bien conservé et sans aucune corruption. Benoît XIV béatifia le serviteur de Dieu en 1742, et le canonisa en 1746.
On le représente souvent assisté par les anges : c’est que bien souvent les anges l’aidèrent miraculeusement. Un jour, égaré de son chemin, il y fut ramené par un ange ; une autre fois, il fut retenu par les anges dans une chute dangereuse. Saint Philippe de Néri vit les anges travailler avec les disciples de ce saint à préparer les malades à la mort. — On le représente aussi à ses derniers moments, quand Notre-Seigneur vint recevoir son âme. — On le voit aussi devant un crucifix qui détache ses bras de la croix pour l’embrasser et l’encourager à poursuivre ses projets charitables.
Sa vie a été écrite en italien, par Cicatello, son disciple. M. l’abbé Duras en a mis un excellent abrégé dans la nouvelle édition de Ribadeneira ; nous l’avons reproduit ici, souvent avec les mêmes termes.
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Événements marquants
- Jeunesse dissipée et passion pour les jeux de hasard
- Conversion après un entretien avec un gardien de couvent capucin
- Études tardives et ordination sacerdotale le 10 juin 1584
- Fondation de la Congrégation des Serviteurs des malades
- Dévouement lors de la famine et de la peste à Rome et Naples
- Démission du généralat en 1607 pour se consacrer aux pauvres
Miracles
- Rêve prémonitoire de sa mère montrant des enfants marqués d'une croix
- Voix céleste lui sauvant la vie près d'une rivière profonde
- Crucifix s'animant pour l'encourager dans son entreprise
- Multiplication du pain pendant la famine
- Guérison et conservation miraculeuse de son pied après sa mort
Citations
Ah ! malheureux, misérable que je suis, pourquoi ai-je connu si tard mon Seigneur et mon Dieu ?
Mes enfants, je suis votre esclave; il faut bien que je fasse tout ce que je peux pour votre service.