Saint Crépin et Saint Crépinien
Martyrs à Soissons
Résumé
Frères romains de noble lignée, Crépin et Crépinien s'installèrent à Soissons au IIIe siècle pour évangéliser tout en exerçant le métier de cordonnier. Sous le règne de Maximien, ils subirent d'atroces supplices ordonnés par le préfet Rictiovare avant d'être décapités. Leurs reliques, longtemps disputées, firent l'objet de nombreuses translations et miracles à travers l'Europe.
Biographie
SAINT CRÉPIN ET SAINT CRÉPINIEN DE ROME,
MARTYRS À SOISSONS
« Livrez-vous avec soin et avec ardeur à des travaux honorables pour ne pas vous assujettir à la fatigue de vains travaux. » Saint Éphrem.
Crépin et Crépinien étaient romains de naissance et d'une famille distinguée. Ils étaient frères, et partirent de Rome pour aller prêcher la foi chrétienne dans les Gaules. Ils se fixèrent à Soissons, et ne laissèrent perdre aucune occasion d'y annoncer la bonne nouvelle. À l'exemple du grand Apôtre, ils ne voulurent être à charge à personne, et choisirent le métier de cordonnier, comme une occupation tranquille et sédentaire qui leur permettrait, sans être dérangés de leur travail ni privés de moyens d'existence, d'initier peu à peu à la connaissance de Jésus-Christ tous ceux qui viendraient à leur modeste atelier. L'habileté dont ils faisaient preuve dans l'exercice de leur humble profession, et plus encore leur esprit de justice, leur désintéressement, leur charité, leur complaisance, leur attirant de nombreux visiteurs. Comme on était charmé de leurs manières polies et affables, on aimait à venir réclamer leurs services et à s'entretenir avec eux. La doctrine qu'ils prêchaient, mise en parallèle avec les enseignements si bizarres du paganisme, la profonde conviction qui accompagnait leur parole, faisaient une forte impression sur leurs auditeurs. Aussi pendant l'espace de temps assez considérable (peut-être une quarantaine d'années) qu'ils restèrent à Soissons sans être inquiétés par personne, ils déterminèrent un grand nombre de païens à renoncer au culte des faux dieux pour embrasser la religion de Jésus-Christ.
Mais le moment arriva où nos deux apôtres devaient attester, en souffrant mille tortures et en répandant leur sang, la vérité de leurs enseignements. En 284, Dioclétien avait été proclamé empereur ; et en 285 ou vers la fin de l'année précédente, Maximien Hercule avait reçu de lui le titre de César. Envoyé contre les Bagaudes qui s'étaient révoltés, Maximien les eut bientôt soumis ; c'est à cette époque qu'il commença à montrer toute sa haine contre le christianisme et la férocité de son caractère par le massacre de saint Maurice et de la légion thébéenne. Pendant les vingt années qu'il conservera le souverain pouvoir, il poursuivra les chrétiens partout où il pourra les rencontrer, et il saura s'adjoindre de dignes exécuteurs de ses vengeances. Après la victoire dont nous venons de parler, Maximien
entra dans les Gaules vers le mois d'octobre. On le vit à Paris, à Meaux et dans les villes voisines. Étant venu à Soissons, il apprit avec rage les progrès rapides qu'y avait faits le christianisme, et il n'eut pas de peine à découvrir qu'il fallait attribuer ce succès à Crépin et à Crépinien. Aussitôt il envoie ses satellites se saisir de leur personne, et quand ils sont devant son tribunal : « Est-ce Jupiter ou Diane, ou Apollon, ou Mercure, ou Saturne que vous adorez ? » leur dit-il. « Nous n'adorons qu'un seul Dieu », répondent les deux frères ; « c'est lui qui a créé le ciel et la terre. Vous, en adorant Jupiter, Apollon, etc., vous êtes dans une déplorable erreur ». — « Quelle est votre origine ? et qu'êtes-vous venus faire dans les Gaules ? » — « Nous sommes romains et d'une famille noble. Nous sommes venus dans les Gaules au nom et pour l'amour de Jésus-Christ, vrai Dieu, et ne faisant qu'un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit ».
Maximien, transporté de colère, menace de les faire mourir au milieu des plus cruels tourments s'ils persévèrent dans leur sotte croyance. Puis se radoucissant, il leur promet des richesses et des honneurs, s'ils consentent à sacrifier aux dieux. Les saints confesseurs répondent avec un grand calme : « Vos menaces ne nous intimident pas, le Christ est notre vie, et la mort est pour nous un gain. Votre argent et vos honneurs, donnez-les à ceux qui vous servent ; c'est avec joie que nous avons renoncé à tout cela pour l'amour de Jésus-Christ. Si vous connaissiez notre Dieu, et si vous renonciez à vos idoles, une récompense éternelle vous serait assurée ; mais si vous continuez à adorer le démon, vous serez tourmenté avec lui dans les enfers ». Maximien, voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur eux, les envoya à son ministre Rictiovare qui était préfet du prétoire des Gaules, et lui enjoignit de n'épargner contre eux aucun genre de torture.
La mémoire de ces saints martyrs et des circonstances de leur supplice est encore vivante dans la ville de Soissons ; on y montre au nord l'emplacement de la prison où ils ont été renfermés avant leur passion ; une abbaye du nom de saint Crépin en chaîne ou *in cavea* a été bâtie plus tard en cet endroit consacré par leurs chaînes.
Rien ne s'oppose à ce que ce cachot ait fait partie des dépendances du château d'Albâtre, résidence ordinaire des gouverneurs romains. Le lieu même où Crépin et Crépinien subirent leurs cruels tourments se présume aisément. C'était près de la rive gauche de l'Aisne, au nord de l'abbaye dont nous venons de parler. Une croix y avait été élevée ; et, pendant bien des siècles, on conserva un souvenir bien précis du théâtre de leur glorieux combat.
Rictiovare, fidèle exécuteur des ordres de Maximien-Hercule, se chargea de faire cruellement expier à Crépin et Crépinien leur constance à croire en Jésus-Christ et à professer sa doctrine. Il les fit suspendre avec des poulies, et commanda qu'en cet état ils fussent rompus à coups de bâton. Au milieu de ces tourments, nos saints confesseurs levaient les yeux vers le ciel où la récompense les attendait et ils disaient : « Jetez un regard sur vos serviteurs, ô Seigneur Dieu, et secourez-nous, afin qu'aucune tache, aucune faiblesse ne déshonore l'œuvre entreprise en votre nom ». Rictiovare s'attendait à ce que la violence de la douleur leur arrachât des cris affreux ; voyant au contraire qu'ils priaient, il n'en devint que plus furieux, et ordonna d'enfoncer des broches entre les ongles et la chair de leurs doigts, et de couper et d'arracher de leur dos de longues bandes ou lanières de peau, ce que les bourreaux exécutèrent sur-le-champ. Crépin et Crépinien, pendant cet atroce supplice dont le seul récit fait frémir, ne cessèrent de
prier et de demander justice au Seigneur : *Judica, Domine, judicium nostrum, et libera nos ab homine impio et doloso*. Et à peine avaient-ils prononcé cette parole que les broches sortirent de leurs doigts et allèrent frapper les bourreaux ; quelques-uns en moururent, les autres furent grièvement blessés. Alors Rictiovare, transporté de fureur, commanda qu'on leur attachât au cou une meule de moulin et qu'on les précipitât dans la rivière d'Aisne, pour les y submerger. Mais la puissance de Dieu fit surnager les saints martyrs, les meules se détachèrent de leur cou, et ils purent en nageant aborder à la rive opposée.
Rictiovare envoya aussitôt des satellites pour saisir Crépin et Crépinien et les ramener au lieu du supplice. Là, il fit préparer un brasier de poix, de graisse et d'huile bouillante, et on y jeta les saints confesseurs, qui, par la puissance de Dieu, n'en souffrirent aucune atteinte. À l'imitation des trois enfants de la fournaise, ils chantaient des hymnes au Seigneur : « Secourez-nous, soyez-nous propice, dans la crainte que les infidèles ne demandent : Où donc est leur Dieu ? *Ne forte dicant gentes : Ubi est Deus eorum ?* » Tout à coup une goutte de ce mélange de plomb fondu et d'autres matières sauta dans l'œil de Rictiovare et lui causa d'inexprimables douleurs. Quant à Crépin et Crépinien, des anges, envoyés du ciel, les firent sortir sains et saufs de ce brasier où l'enfer voulait les faire périr. Mais, comme les miracles endurcissent souvent les pécheurs au lieu de les convertir, Rictiovare ne se laissa pas toucher par les prodiges opérés sous ses yeux. Sa rage s'accrut à un tel point que, de dépit et de désespoir de se voir vaincu, il se précipita lui-même dans le feu, où il trouva la mort, juste punition de toutes les cruautés qu'il avait exercées contre les élus de Dieu. Crépin et Crépinien, se voyant délivrés de ce cruel ennemi du nom chrétien, conjurèrent Notre-Seigneur Jésus-Christ de les soustraire au plus tôt aux misères de cette vie mortelle pour les mettre en possession de la gloire céleste. Leur prière fut exaucée ; sur l'ordre de Maximien-Hercule, ils eurent la tête tranchée le 25 octobre ; et tandis que leurs âmes étaient conduites au ciel par des anges, leurs corps furent jetés à la voirie pour être la proie des animaux et des oiseaux carnassiers. Mais le Christ, pour le nom duquel ils avaient souffert les tourments et la mort, les préserva de toute morsure.
On les représente : 1° arrêtés par deux soldats ; 2° travaillant par humilité au métier de cordonnier, afin de pouvoir prêcher plus facilement les gens du peuple. — Ils sont patrons des villes de Soissons, Château-Thierry, Osnabruck ; et des cordonniers, savetiers, corroyeurs, tanneurs, gantiers, tisserands.
## CULTE ET RELIQUES.
La nuit qui suivit leur martyre, un ange apparut à un pieux vieillard nommé Roger, qui habitait, avec sa sœur Pavie, une petite maison située à Soissons dans une rue appelée aujourd'hui rue de la Congrégation. L'ange leur indiqua l'endroit où gisaient étendus les corps des saints Martyrs, et leur ordonna d'aller les enlever. Le frère et la sœur se bâtirent de se diriger vers le lieu indiqué, en songeant toutefois à la difficulté de transporter seuls deux cadavres. Quand ils furent près du bord de la rivière d'Aisne, ils chargèrent sans peine les corps sur leurs épaules ; et, ayant aperçu une barque vide, ils les y déposèrent. Aussitôt la petite barque, se mettant d'elle-même en mouvement, sans rame ni batelier, alla contre le courant de l'eau jusqu'à ce qu'elle se trouvât vis-à-vis de la pauvre habitation des deux vieillards. Ils prirent alors les corps des saints Martyrs et les ensevelirent avec honneur dans leur propre maison. Ces précieuses reliques y restèrent jusqu'à la fin du XIXe siècle, visitées souvent, en cachette d'abord, par les pieux fidèles qu'avaient convertis les entretiens de Crépin et de Crépinien, et qui allaient implorer devant leur tombeau la grâce de persévérer dans la foi. Mais, lorsque la persécution se fut ralentie, les chrétiens profitèrent de l'espèce de tolérance des gouverneurs romains pour accourir plus librement à la pauvre cabane de Roger, laquelle fut considérée alors par la population chrétienne comme une véritable église. Après la conversion du grand Constantin, la maison de Roger fut canoniquement érigée en oratoire public sous le nom de Saint-Crépin le Petit. Sur son emplacement, le bienheureux Fourier, curé de Mattaincourt, établit, en 1622, des filles de sa Congrégation pour l'instruction de la jeunesse. La Révolution a détruit le couvent et son église dont il ne reste qu'une arcade en plein-cintre. Dans l'intention de perpétuer le souvenir de l'oratoire de Saint-Crépin le Petit, l'usage s'est établi qu'aux Rogations, lorsque la procession passe dans la rue de la Congrégation, devant la maison du n° 14, laquelle est bâtie sur le terrain de cet ancien oratoire, on interrompt encore aujourd'hui le chant des litanies des Saints et on chante l'antienne et l'oraison de saint Crépin et de saint Crépinien.
La première translation des reliques de ces saints Martyrs eut lieu environ trente ans après leur mort. De la maison de Roger, on les transporta par eau, en remontant le cours de l'Aisne, et on s'arrêta devant le château de Crise, bâti près de la petite rivière de ce nom. Une crypte avait été préparée pour recevoir les corps de ces généreux Confesseurs de la foi, où on les enferma. Plus tard, le château ayant été détruit, on construisit une église sur leur tombeau. C'est cette église qui prit le nom de Saint-Crépin le Grand, pour la distinguer de celle qui était élevée à l'endroit de la maison de Roger.
La seconde translation des reliques de saint Crépin et de saint Crépinien se fit, de 647 à 649, avec une très-grande solennité, par saint Anseric, vingtième évêque de Soissons, accompagné de saint Éloi de Noyon, de saint Ouen de Rouen, de saint Faron de Meaux et de plusieurs autres évêques. Après un jeûne de trois jours, le clergé et le peuple se rassemblèrent dans la nouvelle église élevée sur le tombeau des saints Martyrs. Anseric et les prélats descendent dans la crypte qu'on venait d'ouvrir ; on enlève le couvercle des deux cercueils ; aussitôt une suave odeur se répand dans toute la basilique, les prélats baissent avec respect et en versant des larmes les ossements sacrés, et les placent dans la châsse chargée d'or et de pierreries qu'avait préparée lui-même saint Éloi, ou du moins qu'il avait fait exécuter sous sa direction. Les évêques se font un honneur de porter eux-mêmes la châsse sur leurs épaules et la déposent au-dessus de l'autel. La tête de saint Crépin avait été mise à part pour la conserver dans les archives et la donner à baiser au peuple ; on l'enferma dans un vase d'argent. Quant à celle de saint Crépinien, on conjecture que saint Anseric, par reconnaissance, en fit présent à saint Éloi, et que ce dernier l'offrit à l'abbaye de Sologne ou Sologne, à deux lieues de Limoges, monastère qu'il avait fondé avant sa promotion à l'épiscopat.
Une portion notable de leurs reliques fut transportée à Osnabruck, dans la basilique qui leur était dédiée. Vers la fin du VIIIe siècle, Charlemagne obtint de l'abbaye de Saint-Crépin le Grand le partage des reliques des glorieux Martyrs soissonnais. L'église d'Osnabruck, encore aujourd'hui, fait très-solennellement la fête de saint Crépin et de saint Crépinien le 25 octobre, et celle de leur translation le 20 juin, avec un office propre qui a été approuvé à Rome. Une nouvelle reconnaissance des reliques a été faite à Osnabruck, en 1721, par acte notarié. Les ossements, renfermés dans deux châsses, sont dénommés l'un après l'autre dans le procès-verbal authentique (1721). Chaque année, et aux fêtes principales, ces châsses sont exposées au-dessus du grand-autel.
À Rome, dans l'église bâtie à l'endroit même où saint Laurent reçut la palme du martyre, et faisant aujourd'hui partie du couvent des religieuses Clarisses, on conserve, depuis le IXe siècle, des reliques de saint Crépin et de saint Crépinien. Elles sont renfermées dans le tombeau de l'autel de la deuxième chapelle à droite. La châsse qui les renferme est petite et ne peut tenir que peu d'ossements. Peut-être ces reliques ont été données, vers 826, en échange de celles de saint Sébastien et de saint Grégoire le Grand, apportées de Rome par Bildiou à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. À diverses époques, on avait donné un certain nombre d'ossements de leurs restes, pour en enrichir d'autres églises. L'abbaye de Fulde en avait aussi obtenu ; et une dent cédée à un comte nommé Henri a été de la part de ce seigneur l'occasion de plusieurs donations faites par lui au monastère de Saint-Crépin le Grand.
En 1141, le 29 mai, le lundi de la Pentecôte, Ernaildas, abbé de Saint-Crépin, transféra les reliques des saints martyrs dans une châsse qui surpassait par sa richesse et la beauté de son travail celle donnée par saint Éloi. Elle avait deux pieds de long et était surmontée des statues des douze apôtres. Ce monument de la piété des Soissonnais s'est conservé jusqu'à la Révolution. Cette troisième translation s'était faite très-solennellement, en présence de Samson, archevêque de Reims. Tous les ans, pour en célébrer la mémoire, les moines de Saint-Crépin le Grand, le lundi dans l'octave de l'Ascension, descendaient la châsse de leur saint patron et la portaient à la cathédrale, suivis des corps constitués et de tout le peuple ; et après l'avoir exposée à la vénération publique, ils remportaient à leur abbaye leur précieux trésor.
Les marques de vénération envers saint Crépin et saint Crépinien se multiplièrent avec les siècles. En 1242, il fut décidé que deux cierges brûleraient toujours devant leur châsse. En 1298, on ordonna que la veille de leur fête, les moines de Saint-Médard enverraient à l'abbaye de Saint-Crépin deux cierges, de l'encens et de l'huile dont on détermina la quantité.
La confiance en ces saints Martyrs ne se manifestait pas seulement dans le diocèse de Soissons. En 1406, une peste désastreuse envahit la ville de Paris. Déjà on avait porté en procession les
reliques de saint Marcel et de sainte Geneviève, et le fléau continuait de sévir. Alors les Parisiens invoquent saint Crépin et saint Crépinien, demandant que les moines apportent leur châsse à Paris ; les prières redoublent autour de ces saints ossements et la peste cesse ses ravages.
Mais le moment allait arriver où ces moines seraient forcés de se dessaisir de ce précieux dépôt dans la crainte de le voir profaner par les Huguenots, qui envahissaient les provinces et marquaient partout leur passage en pillant les églises et en jetant au feu les reliques des Saints. Le pieux évêque de Soissons, Charles de Roucy, dit le père des pauvres, crut que ce serait pourvoir à la sûreté de la châsse de saint Crépin, que de la retirer du faubourg pour la transporter *intra muros* dans l'abbaye de Notre-Dame, qui avait alors pour abbesse Catherine de Bourbon, sœur du prince de Condé, chef des Huguenots. Le 29 juin 1562, tout le clergé de la ville se réunit à la cathédrale et se rendit en procession à l'abbaye de Saint-Crépin, où, après avoir célébré la messe et entendu le panégyrique des saints Martyrs, on transporta leur châsse dans l'abbaye royale de Notre-Dame. La piété des Soissonnais n'eut qu'à se féliciter de cette translation ; car en 1567, les Huguenots s'étant emparés de Soissons, pillèrent les églises de la ville et des faubourgs ; ils ne respectèrent que la seule abbaye de Notre-Dame, selon la promesse que le prince de Condé avait faite à l'abbesse, sa sœur. L'abbaye de Saint-Crépin le Grand ne fut plus qu'une ruine, tout y ayant été mis à feu et à sang. Charles de Roucy n'avait pas eu l'intention de priver à jamais l'abbaye de ses précieuses reliques, il s'était même formellement engagé à les restituer aux moines à leur première réquisition ; les Soissonnais avaient fait les mêmes promesses ; mais le souvenir des récents ravages des Huguenots, la crainte de les voir se renouveler et par là d'être exposés à perdre sans retour les ossements de leurs glorieux Martyrs, rendirent inflexible l'abbesse de Notre-Dame, à tel point que, dans les supplications publiques, lorsqu'on permettait aux moines de porter sur leurs épaules le long des rues de la cité, la châsse vénérée, l'abbesse exigeait expressément que les magistrats de la ville s'engageassent par écrit et par-devant notaire, à ramener ladite châsse au monastère de Notre-Dame aussitôt après la cérémonie. Ce fut en vain que les moines renouvelèrent leurs instances, après la paix en 1568 ; puis, en 1578, lorsqu'ils eurent restauré le chœur de l'abbaye de Saint-Crépin le Grand, l'abbesse persévéra dans son refus. Louise de Lorraine, qui avait succédé à Catherine de Bourbon, se montra de meilleure composition, et la reddition du dépôt était sur le point d's'effectuer, lorsqu'un soulèvement général de la population vint mettre obstacle à sa bonne volonté. Les Soissonnais bouchèrent la porte Saint-Martin pour empêcher la châsse de passer. Il y eut, en 1614, une nouvelle tentative à laquelle les chanoines de Saint-Gervais prirent part ; mais elle fut encore sans effet. À partir de ce moment, il fut décidé que désormais les reliques ne sortiraient plus de l'enceinte du monastère de Notre-Dame et qu'on se contenterait de les exposer devant la grille des religieuses. Toutefois, sur le désir impérieusement exprimé par les habitants, les reliques parurent dans les rues en 1617 ; mais l'abbesse exigea qu'un des échevins restât en otage au monastère pendant toute la durée de la procession, jusqu'à ce que la châsse fût rentrée dans l'abbaye. Dans les années suivantes jusqu'à la Révolution, on se contenta de la simple promesse de la municipalité.
Il paraîtra sans doute intéressant de savoir ce qu'est devenue la tête de saint Crépin, renfermée par saint Anseric dans une châsse d'argent ornée par saint Éloi et destinée à être déposée dans les archives de l'abbaye. Vers l'année 1300, l'abbé Wermond retira la tête de saint Crépin de son reliquaire d'argent pour la mettre dans un reliquaire de cuivre, qui se trouva trop petit par l'inattention de celui qui l'avait fabriqué. Pour l'y faire entrer, on fut obligé de séparer en trois morceaux les ossements de la tête. En 1578, Charles de Roucy, évêque de Soissons, obtint deux de ces ossements et en enrichit sa cathédrale. Des personnes pieuses les ont sauvés de la profanation au moment de la Révolution, ainsi qu'une partie assez considérable d'un os du fémur, et quelques fragments moins importants. Mgr Le Blanc de Beaulieu, évêque de Soissons, après le Concordat, en reconnut l'authenticité le 25 octobre 1804. Le 6 mars 1800, une nouvelle reconnaissance des reliques de saint Crépin et de saint Crépinien a été faite, à Soissons, par le chanoine Delsplace, secrétaire général de l'évêché et délégué *ad hoc* par l'autorité épiscopale. Le procès-verbal authentique, signé par le vicaire général Hurillon, contient le narré des translations successives des reliques de ces saints Martyrs, et constate que la châsse actuelle, en bois doré, renferme deux fragments de la tête de saint Crépin, une partie considérable d'un fémur et quelques autres petits ossements. Chaque année, à Soissons, on expose ces précieuses reliques à la vénération des fidèles, et les cordonniers de la ville tiennent à les porter sur leurs épaules à la procession qui
précède la grand'messe que fait chanter annuellement l'association des cordonniers de Soissons.
La dévotion des fidèles envers saint Crépin et saint Crépinien a porté beaucoup de paroisses à désirer de les avoir pour patrons de leurs églises. Il y a, en effet, dans le diocèse de Soissons et Laon, plusieurs églises consacrées sous le vocable de ces saints Martyrs. Sans compter les trois églises faisant partie de la ville de Soissons, on sait que Château-Thierry, Saint-Crépin-aux-Bois (aujourd'hui diocèse de Beauvais), Aiguizy, Bussières, Cugny, Vichel, Serches, Ventzel, Verdelot (aujourd'hui diocèse de Meaux), Bouconville et peut-être quelques autres sont dédiées à saint Crépin et saint Crépinien.
Le calendrier liturgique de l'Angleterre, même depuis que ce royaume a rompu avec l'Église romaine, conserve au 25 octobre les noms des saints Crépin et Crépinien. La raison en est peut-être que c'est en ce jour que Henri V, roi d'Angleterre, a gagné la bataille d'Azincourt. Ce prince avait ordonné que, pendant son règne, chaque jour, et à toutes les messes qui se célébreraient dans son royaume, on fît mémoire de saint Crépin et de saint Crépinien.
L'église de Soissons avait autrefois un ancien et magnifique office propre pour la fête de ses deux plus célèbres Martyrs. Il avait beaucoup de ressemblance avec l'office qui est encore aujourd'hui en usage à Oenabruck. L'évêque Charles de Bourbon l'avait conservé en entier dans l'édition du bréviaire qu'il donna en 1675, *ad normam breviarii romani*. Les antiennes de tout l'office
sions. Son rôle lui inspira le dessein de travailler à leur conversion. Il en engagea plusieurs à profiter des instructions publiques, à fuir les compagnies dangereuses, à prier avec ferveur, à fréquenter les Sacrements, à faire tous les jours des actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition ; en un mot, à prendre tous les moyens propres à s'avancer dans la pratique de la vertu.
Son apprentissage fini, il continua d'exercer le même métier en qualité de compagnon. Sa sainteté donnait à ses paroles beaucoup de poids et d'autorité. Il était véritablement le père de sa famille. Il écoutait les plaintes des personnes divisées, et les réconciliait. Il consolait les affligés, et trouvait dans sa pauvreté le secret d'assister les indigents. Souvent il lui arriva de partager ses vêtements avec ceux qui étaient nus. Il ne vivait que de pain et d'eau, afin d'avoir de quoi faire l'aumône. Plusieurs années se passèrent de la sorte à Luxembourg et à Meuse. Enfin, la Providence conduisit à Paris le serviteur de Dieu. Il ne changea rien à son premier genre de vie.
Il avait quarante-cinq ans lorsqu'il fut connu du baron de Renty que sa piété a rendu célèbre. Celui-ci eut envie de voir le bon Henri. Il fut aussi surpris qu'édifié de trouver, dans un homme du peuple, tant de vertus et de connaissances des voies de Dieu. Il admira surtout son courage à entreprendre et à exécuter de grands projets pour la gloire de la religion. Il apprit qu'il avait le talent de convertir des jeunes gens de son état, et de les faire rentrer dans les bonnes grâces de leurs parents et de leurs maîtres ; que, après les avoir ainsi gagnés, il leur prescrivait des règles de conduite, et qu'il allait chaque jour à l'hôpital de Saint-Gervais pour instruire les pauvres qui s'y retiraient. Mais rien ne lui paraissait plus grand que cet esprit de prière et d'humilité, et tous ces deux surcroîts qu'il remarquait en lui. Pensant donc qu'il était plus propre que personne à faire l'œuvre de Dieu, il lui proposa d'établir une pieuse association, dont le but était de faciliter la pratique de toutes les vertus parmi les ouvriers de la même profession. Il commença par lui procurer le droit de bourgeoisie. Ensuite il le fit recevoir maître afin qu'il pût prendre chez lui, en qualité d'apprentis ou d'ouvriers, ceux qui désiraient suivre les règlements que le curé de Saint-Paul fut prié de rédiger. Ces règlements recommandaient aux personnes qui s'y associaient, la prière fréquente, la participation aux Sacrements, la pratique de la présence de Dieu, l'assistance mutuelle dans les maladies, le soin de soulager et de consoler les malheureux.
Le bon Henri eut bientôt un certain nombre d'apprentis ou d'ouvriers. Ce fut avec eux qu'il fonda, en 1648, l'établissement connu sous le nom de communauté des Frères cordonniers. Il en fut fait le premier supérieur. L'innocence et la sainteté de ces pieux artisans montraient visiblement que Dieu les avait choisis pour glorifier son nom. Ils faisaient revivre en eux l'esprit des premiers chrétiens. Cette communauté donna naissance à celle des Frères toiliers, deux ans après. Certains artisans de cette dernière profession, édifiés de la vie sainte que menaient les Frères cordonniers, et de la manière dont ils employaient un temps que plusieurs autres passaient dans le désordre ou dans l'oisiveté, prièrent le bon Henri de leur donner une copie de sa liturgie. Ils s'adressèrent ensuite au curé de Saint-Paul, et formèrent aussi une association. Ces deux communautés en associations sont répandues en France et en Italie ; elles sont même établies à Rome. Les membres dont elles sont composées se lèvent à cinq heures du matin, font la prière en commun, récitent d'autres prières particulières, à des temps marqués, entendent la messe tous les jours, gardent le silence qu'ils n'interrompent que par le chant des cantiques, font une méditation avant le dîner, assistent à tout l'office fêtes et dimanches, visitent les pauvres dans les prisons, dans les hôpitaux et dans leurs maisons, font chaque année une retraite de quelques jours, etc.
Le bon Henri mourut à Paris, le 9 juin 1666, d'un ulcère au poumon, et fut enterré dans le cimetière de Saint-Gervais. Il avait été le modèle des plus héroïques vertus. Les Frères cordonniers ont eu des établissements à Paris, à Soissons, à Grenoble, à Toulouse, à Lyon, etc. Les maîtres cordonniers laïques leur suscitèrent souvent des embarras et des tracasseries de toute espèce. En 1686, à Soissons, le maire et les échevins firent comparaître le frère Rodier et, après un minutieux interrogatoire duquel il ne résulta rien à la charge de la communauté, il fut enjoint aux frères de se séparer immédiatement, « à quoi faire ils seront contraints par toutes voies et justice de leurs meubles, et expulsion de leurs personnes de la maison en laquelle ils ont établi leur communauté, défense à eux de plus s'assembler ainsi à peine de cinq cents livres d'amende et de prison ». Malgré cet arrêt, une transaction par-devant notaire fut faite la même année entre les frères et les maîtres cordonniers en titre de Soissons, moyennant qu'un des frères serait toujours tenu de se faire recevoir maître cordonnier, que la communauté restreindrait le nombre des ouvriers externes et se chargerait d'autant de l'hôpital pendant trois ans.
Les antiennes de tout l'office
avaient été prises généralement, sauf de légères modifications, dans les Actes des saints Martyrs, et elles respiraient un parfum de piété, un langage héroïque, un saint enthousiasme qu'on ne retrouve pas dans les offices plus récents.
Notice due à M. Henri Congnet, du chapitre de Soissons. — Cf. Acta Sanctorum ; Baillet ; Tillemont ; M. Pêcheur, Annales, t. 1er ; Lépaulart, Recueil manuscrit ; Actes du martyre de saint Crépin.
Événements marquants
- Départ de Rome pour prêcher dans les Gaules
- Installation à Soissons comme cordonniers
- Arrestation par Maximien Hercule
- Supplices sous le préfet Rictiovare
- Décapitation après plusieurs miracles de préservation
Miracles
- Broches sortant des doigts pour frapper les bourreaux
- Surnage avec une meule de moulin au cou dans l'Aisne
- Préservation intacte dans un brasier de poix et d'huile
- Barque se déplaçant seule contre le courant avec leurs corps
- Cessation de la peste à Paris en 1406
Citations
Le Christ est notre vie, et la mort est pour nous un gain.
Judica, Domine, judicium nostrum, et libera nos ab homine impio et doloso