Saint Éleuthère (Pape et Martyr)
Pape et Martyr
Résumé
Pape d'origine grecque au IIe siècle, Éleuthère gouverna l'Église sous Marc-Aurèle et Commode. Il est célèbre pour avoir envoyé des missionnaires convertir le roi Lucius de Grande-Bretagne et pour avoir lutté contre l'hérésie montaniste en recevant Irénée de Lyon. Il mourut en 185 et fut enterré au Vatican.
Biographie
SAINT ÉLEUTHÈRE, PAPE ET MARTYR
Les paroles scandaleuses qui sortent de la bouche, les pensées mauvaises qui sortent du cœur, voilà ce qui souille l'âme de l'homme.
In Matth., xv, 18.
« Éleuthère, grec d'origine », dit le *Liber Pontificalis*, « eut pour père Abundius, de la cité de Nicopolis. Il siégea sous le règne de Marc-Aurèle et de Commode (170-185)... Il reçut du roi de la Grande-Bretagne, Lucius, une lettre dans laquelle ce prince lui témoignait le désir d'embrasser le christianisme. Il eut à confirmer par un décret l'usage qui interdit aux fidèles la distinction judaïque des aliments purs ou impurs. En trois ordinations faites au mois de décembre, il imposa les mains à douze prêtres,
huit diacres et quinze évêques, destinés à diverses provinces. Éleuthère fut enseveli près du corps du bienheureux Pierre, au Vatican, le 7 des calendes de juin (26 mai 185) ».
Une procession générale et solennelle : *Quod si die ordinatus processio solennis et generalis*, dit la rubrique. Voyez Monographie de Saint-Front, par M. l'abbé Carles, missionnaire. Les reliques de saint Mémoire ont disparu; mais sa petite statue est restée dans la cathédrale jusqu'à nos jours.
Voici l'oraison et trois belles antiennes de son office :
*Deus qui innumera Sanctorum coronas millia; concede propitius, ut B. Memerii, Martyris tui atque innocentis, cujus te donante experti sumus merita, percipiamus suffragia.*
*Ad Magnif. — Ave, Martyr sanctissime, avo sancte Memori, molestiae concors militiae, qui primorum vaginum purpureos flores Regi cœlestium offerens, superna Majestatis viciniora marniati subcellis; unde a te petimus, ut pro tuis vernaculis Dominam orare non desinas, tibi superius quo fiant cohæredes. Alleluia.*
*Ad Bened. — O Beate Memori, qui inter collectantium cusum parvulorum sublimior aditas ante superni judicis thronum; semper tuorum memor esto servulorum. Alleluia.*
Le Périgord possède encore les reliques d'un autre saint Innocent : ce sont celles de saint Sicaire, qui sont à Brantôme. Ce jeune Martyr a plusieurs églises qui lui sont dédiées au Périgord, comme Montagrier et la chapelle, qui existait autrefois à Périgneux, au bas du coteau qui est en face de la nouvelle Mission et qui porte son nom. Plusieurs villages ou hameaux portent son nom et font sa fête. On fait à Brantôme deux fêtes de ce Saint, la grande et la petite, au mois de mai et au mois d'octobre; et on possède encore quelques reliques de ce Saint.
Voici l'oraison de son office, d'après les Bollandistes :
*Deus, qui Ecclesiam tuam meritis et orationibus pretiosissimi Martyris tui splendore clarificas; concede propitius, ut qui solemnitatem ipsius celebramus in terris, intercessionem ejus apud te mereamur in cœlis. Acta SS., 2 et 26 mai; notis localibus.*
26 MAI.
Entrons dans quelques détails.
A ce règne appartient le miracle opéré en faveur d'une légion romaine. Écoutons avec respect Bossuet :
« Quelquefois la persécution se ralentissait. Dans une extrême disette d'eau que Marc-Aurèle souffrit en Germanie, une légion chrétienne obtint une pluie capable d'étancher la soif de son armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvantèrent ses ennemis. Le nom de foudroyante fut donné ou confirmé à la légion pour ce miracle. L'empereur en fut touché, et écrivit au sénat en faveur des chrétiens. A la fin ses devins lui persuadèrent d'attribuer à ses dieux et à ses prières un miracle que les païens ne s'avisaient pas seulement de souhaiter. »
On voit encore à Rome un témoignage de ce miracle sur les bas-reliefs de la colonne Antonine. Les Romains y sont représentés les armes à la main, contre les barbares, que l'on voit étendus par terre avec leurs chevaux. Il tombe sur eux une pluie mêlée d'éclairs et de coups de foudre qui semblent les terrasser. A cette occasion, Marc-Aurèle écrivit en effet au sénat des lettres où il déclarait que son armée, près de mourir, avait été sauvée par les prières des soldats chrétiens.
Le personnage, que la Chronique des Papes désigne sous le nom de roi Lucius, porte dans les antiques légendes gaéliques, le nom de Lever-Maur. — Grande lumière. — La numismatique a signalé deux médailles où il est désigné ainsi : Lucius, roi chrétien, en sorte que Lucius ne serait que la traduction latine du gaélique. On a essayé de prouver qu'il descendait de Cogidunus ou Caractacus, un héros breton fait par l'empereur Claude (45-54), roi des Dobuni qui habitaient le comté actuel de Glocester. Ce Cogidunus avait eu une fille, appelée Claudia du nom de l'empereur romain Claude Ier, patron de sa famille. Élevée à Rome, elle fut une des premières chrétiennes converties par les Apôtres, et saint Paul la mentionne dans sa seconde épître à Timothée. Il y avait donc du sang chrétien dans les veines de Lucius : des événements contemporains, pleins de retentissement, tels que le miracle de la légion fulminante, l'édit rendu par Marc-Aurèle, son patron, en faveur des chrétiens, les conversions qui s'opéraient dans les rangs de l'aristocratie, durent sans doute influer sur la détermination du prince breton. On connaît les noms des deux missionnaires envoyés par le pape Éleuthère aux Bretons : ce sont Fugace et Damien, saint Fagan et saint Dwiwan, en langue gaélique : ils moururent dans le territoire appartenant au diocèse actuel de Landoff, et furent enterrés à Glastonbury. On lit dans l'Histoire d'Angleterre d'Harpfield, qu'il y avait dans la principauté de Galles une église dédiée sous leur invocation ; les Annales de Stow mentionnent la même particularité pour une église paroissiale du doyenné de Dunster, dans le comté de Sommerset.
La critique avait naturellement rejeté ce fait, sous prétexte que le *Liber
1. Discours sur l'Hist. univ. — 2. Usherius, Antiq. britan. ch. 3. 3. Salutant le Eubulus et Pudens, et Linus, et Claudia, et fratres amnes. (II Timoth., iv, 21.) Il est curieux de confronter en texte apostolique avec celui d'un épithalame où Martial donne à Claudia le titre d'« étrangère » (*peregrina*) :
*Claudia, Rufe, meo nubit peregrina Pudenti.*
(Mart. Épigramm., lib. IV, n° 13. Ad Rufum de nuptiis Pudentis et Claudia peregrina, édit. Varior, page 221.)
Pontificalis seul en rendait témoignage. Or, la critique n'avait pas lu l'Histoire d'Angleterre, n'avait pas lu les nombreux exemplaires paléographes qu'on a retrouvés du Liber Pontificalis et qui tous sont d'accord sur ce point.
Le pontificat de saint Éleuthère est fameux aussi par la naissance des Montanistes. Ces Jansénistes du IIe siècle, qui affectaient une sévérité excessive dans la morale, jeûnaient fréquemment, distinguaient comme les Juifs les viandes pures des viandes impures, refusaient l'absolution à ceux qui étaient tombés dans quelque faute d'impureté, etc. Mais ces faux zélateurs s'ennuyèrent bientôt de la vie austère qu'ils affectaient de mener. Dieu, pour les punir de leur orgueil, permit qu'ils tombassent dans les désordres les plus honteux. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que des chrétiens éclairés et illustres, comme Tertullien ; des confesseurs qui avaient bravé toute la fureur des persécutions devinrent les dupes de ce rigorisme menteur. Parmi ces derniers se trouvèrent quelques-uns des compagnons du martyre de saint Pothin de Lyon. Cette austérité exagérée que les Lyonnais pratiquaient sans doute de bonne foi, émut les pasteurs des âmes : une députation fut envoyée à Rome. « Les bienheureux confesseurs de la foi », lisons-nous dans l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, « écrivirent à Éleuthère, évêque de la ville de Rome, au sujet de cette hérésie naissante. Ils lui firent porter leur lettre par Irénée, prêtre de Lyon, qu'ils lui recommandèrent d'une façon toute spéciale, ainsi qu'on peut s'en convaincre par leurs expressions mêmes. « Avant tout, vénérable Père », disaient-ils, « nous prions Dieu de vous combler toujours de ses faveurs. Cette lettre vous sera remise par notre frère et collègue, Irénée, qui a cédé à nos instances, en acceptant ce message. Nous vous supplions de l'accueillir comme un Apôtre zélé du Testament de Jésus-Christ, et nous vous le recommandons à ce titre. Si le rang pouvait ajouter quelque chose au mérite, nous insisterions, pour le mieux recommander encore près de vous, sur sa dignité de prêtre de l'Église, car il l'est ». »
Qu'il nous soit permis de demander ici aux protestants, qui rejettent à la fois la suprématie des Papes et la hiérarchie ecclésiastique, ce que signifie ce recours à Rome, adressé par les confesseurs captifs, au moment où la persécution sévissait avec plus de violence ; quand le bienheureux Pothin, par sa mort, venait de laisser veuve une Église désolée, et que les fidèles, traqués comme des bêtes fauves, n'attendaient que l'heure du martyre ? On nous dit que la suprématie du pontificat romain est une usurpation ambitieuse, lentement préparée et habilement maintenue, à la faveur des siècles de barbarie. Voilà pourtant qu'au plus beau siècle de l'Église primitive, vers l'an 170 de notre ère, quand les Papes ne sauraient être accusés d'une autre ambition que de celle du martyre, quarante-huit Confesseurs de la foi, emprisonnés dans un cachot à Lugdunum, prêts à verser leur sang pour Jésus-Christ, s'adressent au pape Éleuthère, comme au Père commun de la chrétienté, et lui demandent, à propos d'une question intéressant le dogme et la discipline, ce qu'ils doivent croire et pratiquer ! Ce n'est pas tout. Pour transmettre leur lettre collective au siège suprême de l'apostolat, ils choisissent le prêtre le plus distingué d'entre eux, et par conséquent celui dont la présence eût été le plus nécessaire à leur Église durant cette affreuse tempête. Ils ont dû lui faire violence à lui-même, pour lui faire accepter ce message. Le terme qu'ils emploient le fait suffisamment entendre. Le prêtre Irénée eût voulu partager leur martyre, mais on
lui impose sa mission, et non-seulement on exige ce sacrifice, mais on réclame pour lui de nouveaux honneurs. Quel serait, en effet, le sens de la recommandation si instante faite à Éleuthère? Les Martyrs de Lyon envoyaient au Pape le plus illustre de leurs prêtres, afin que le Pape leur rendît un second et illustre évêque en sa personne. Et cela est si vrai, que l'année suivante Irénée revenait enfin s'asseoir sur le siège épiscopal de Lugdunum, laissé vacant par le bienheureux Pothin. Irénée fut donc, à n'en pouvoir douter, l'un des quinze évêques consacrés d'après le Liber Pontificalis par la main même d'Éleuthère, et envoyés par ce pontife à diverses églises d'Occident. Le Pape, en l'élevant à la dignité épiscopale, lui remettait une réponse adressée « à toutes les églises qui combattent pour la foi de Jésus-Christ dans les provinces des Gaules ». La nouvelle distinction que le Montanisme, exagérant encore les observances judaïques, prétendait établir entre les aliments défendus ou permis, y était condamnée par l'autorité des Écritures et de la tradition.
Nous avons vu que le Liber Pontificalis relate cette décision, parmi les constitutions dogmatiques de saint Éleuthère. Ce saint Pape déclara que parmi les viandes propres à nourrir l'homme, il n'y en avait point qui fussent mauvaises d'elles-mêmes et dont on dût s'abstenir pour cette raison. Ce qui n'empêche pas de s'en abstenir par mortification et par pénitence, et pour soustraire à la chair ce qui peut entretenir le feu de la concupiscence; c'est dans cet esprit, et non par l'erreur ridicule de ces hérétiques, que l'Église catholique oblige les fidèles à jeûner et à faire quelques abstinences. Elle sait bien que les aliments qu'elle leur défend ne sont pas mauvais d'eux-mêmes, puisqu'elle les leur permet en d'autres temps, et qu'elle les permet en tout temps aux personnes infirmes; mais elle connaît les vrais intérêts de ses enfants, et elle leur fait ces défenses pour les obliger à satisfaire à la justice de Dieu, et à mortifier leur corps, afin qu'il ne s'élève pas contre l'esprit.
Le glorieux pontificat d'Éleuthère se termina en 185, par la mort de ce Pape, auquel certains Martyrologes donnent le titre de Martyr. Nous avons vu que le texte du Liber Pontificalis est complètement muet sur ce point. En ce temps de persécutions intermittentes, on donnait souvent le nom de Martyrs à ceux qui avaient confessé la foi de Jésus-Christ devant les tribunaux, sans qu'ils eussent perdu la vie dans les supplices. On comprendra facilement la raison de ce fait, si l'on se reporte à l'étymologie du nom de martyr, qui signifie proprement témoin.
Si saint Grégoire le Grand est justement appelé l'Apôtre des Anglais, parce qu'il a envoyé saint Augustin, saint Mélitus et plusieurs autres prédicateurs pour travailler à leur conversion, nous pouvons, pour la même raison, appeler saint Éleuthère l'Apôtre de la Grande-Bretagne, pour avoir employé saint Fugace et saint Damien à la conversion des peuples qui l'habitaient en ces premiers siècles du christianisme. Aussi représente-t-on saint Éleuthère confiant leur mission à saint Fugace et à saint Damien.
Cf. Outre Godescord et les autorités citées dans les notes, Arland de Montanr, Histoire des Papes ; Darras, Histoire de l'Église.
SAINT PRISQUE OU PRIX, ET SES COMPAGNONS, MARTYRS. 183
Événements marquants
- Pontificat sous Marc-Aurèle et Commode (170-185)
- Réception d'une lettre du roi Lucius de Grande-Bretagne demandant la conversion
- Décret interdisant la distinction judaïque des aliments purs et impurs
- Envoi des missionnaires Fugace et Damien en Bretagne
- Réception d'Irénée de Lyon envoyé par les confesseurs gaulois contre le montanisme
- Consécration de quinze évêques, dont Irénée de Lyon
Miracles
- Mention du miracle de la légion foudroyante sous le règne de Marc-Aurèle
Citations
Éleuthère, grec d'origine, eut pour père Abundius, de la cité de Nicopolis.