Saint Gall d'Irlande
Fondateur et premier abbé du monastère bénédictin de S.-Gall
Résumé
Moine irlandais disciple de saint Colomban, Gall participa à l'évangélisation de la Gaule et de la Suisse au VIIe siècle. Après avoir détruit des idoles païennes et vécu en ermite dans les forêts helvétiques, il refusa les honneurs ecclésiastiques pour se consacrer à la prière. Son ermitage devint le noyau de la célèbre abbaye bénédictine de Saint-Gall.
Biographie
SAINT GALL D'IRLANDE,
FONDATEUR ET PREMIER ABBÉ DU MONASTÈRE BÉNÉDICTIN DE S.-GALL, EN SUISSE
Vers 646. — Pape : Théodore. — Rois de France : Sigebert II ; Clovis II.
Quand vous recevez une humiliation, regardez cela comme un bon signe, comme une preuve certaine de la grâce qui approche.
Saint Bernard.
Saint Gall naquit en Irlande de parents nobles et vertueux qui l'offrirent à Dieu dès sa première jeunesse dans le monastère de Benchor ou Bangor (comté de Down), pour être élevé dans la piété et les lettres, sous la discipline de saint Colomban dont la vertu donnait alors beaucoup d'éclat à ce lieu. Il avait les inclinations si heureuses, qu'avec les grâces dont il plut à Dieu de le soutenir il fit des progrès tout extraordinaires dans la vertu et les sciences, surtout dans l'intelligence de l'Écriture sainte dont il expliquait admirablement les endroits les plus difficiles et les plus obscurs. Il y joignait l'agrément des belles-lettres, et particulièrement de la poésie dont il tâchait de sanctifier l'usage en la faisant servir à la piété. Quoiqu'il parût avoir été confié aux soins de Colomban, ce Saint n'avait sur lui d'autre supériorité que celle que lui donnait l'autorité particulière de ses exemples et de ses instructions. Son abbé, saint Comgall, fondateur du monastère où il vivait, voulut le faire élever aux ordres sacrés, de l'avis de toute sa communauté : mais s'il exécuta ce dessein, ce ne fut que pour lui conférer les ordres inférieurs. Car on est persuadé que saint Gall ne reçut la prêtrise qu'après qu'il fut passé en France avec saint Colomban, et par le commandement exprès de ce Saint, lorsqu'il fut devenu son abbé. Il n'y a que sa
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modestie qui lia pour lors les mains à l'abbé saint Comgall, et ce ne fut qu'après beaucoup de temps et d'efforts que saint Colomban put vaincre une répugnance qui n'était que l'effet de son humilité. Il fut du nombre des douze religieux de Bangor que ce Saint choisit, par la permission de saint Comgall, pour l'accompagner dans le dessein qu'il avait d'aller hors de son pays chercher à se perfectionner dans la vie pénitente. Ils passèrent de l'Irlande en Angleterre, et de là en France, du temps des rois Gontran et de ses neveux Clotaire II et Childebert II. Ils s'arrêtèrent quelque temps dans les États du dernier qui régnait en Austrasie : puis, étant entrés dans les déserts des Vosges, ils y bâtirent le monastère d'Annegray, sur les confins des diocèses de Toul et de Besançon. Le pays y était stérile et dépourvu des commodités nécessaires à la vie. Cela ne pouvait être que favorable au dessein de Colomban et de ses disciples, qui y souffrirent beaucoup pendant près de deux ans qu'ils y demeurèrent. Mais, ayant été conviés par des personnes de piété, entre autres par Agnosid, de passer sur les terres de Bourgogne qui obéissaient au roi Gontran, saint Colomban, à la faveur de ce prince, bâtit, de l'autre côté des montagnes des Vosges, un nouveau monastère sur les ruines d'une vieille maison appelée Luxeuil, au diocèse de Besançon. Saint Gall y embrassa des premiers la Règle que son maître y prescrivit à ses disciples, et y devint un modèle de régularité pour la communauté, qui se multiplia beaucoup, en peu de temps, par l'affluence de ceux qui venaient de France et de Bourgogne servir Dieu sous la conduite de saint Colomban.
Notre Saint, attaché à ses devoirs, passa plusieurs années dans le silence et la retraite de ce saint lieu, jusqu'à ce qu'il plut à Dieu de procurer d'autres épreuves à sa vertu dans les traverses et les persécutions qui furent suscitées à saint Colomban. Pendant que Thierry, roi de Bourgogne, fils de Childebert II, à l'instigation de sa grand-mère Brunéhaut, exerçait la patience de saint Colomban par divers exils, saint Gall, accompagné de saint Eustase, autre religieux de Luxeuil, qui en fut depuis abbé, ne trouvant point de sûreté dans sa communauté contre les insultes de cette princesse, se réfugia auprès de Théodebert, roi d'Austrasie, frère de Thierry. Saint Colomban s'y rendit peu de temps après, au retour de la cour du roi Clotaire, où les vexations de Thierry et de Brunéhaut l'avaient obligé de passer. Théodebert les reçut comme des anges du Seigneur, témoignant être fort satisfait d'entendre leurs instructions et fort joyeux d'avoir auprès de lui de tels serviteurs de Dieu. Saint Colomban lui demanda ensuite permission d'aller en Italie trouver Agilulphe, roi des Lombards. Mais Théodebert, ne pouvant souffrir qu'il sortît de ses États, le pria d'y choisir tel lieu qu'il jugerait à propos de son serviteur de Dieu en paix et instruire les peuples sous sa protection. Le Saint accepta cette faveur et remonta le long du Rhin avec saint Gall, saint Eustase et quelques autres de ses disciples qui étaient venus le joindre à Metz. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu où le Rhin reçoit la rivière d'Aar, entre les diocèses de Bâle et de Constance, ils entrèrent en Suisse, s'avancèrent par la rivière du Limat jusqu'au bout du lac de Zurich, et passèrent au territoire de Zug où ils croyaient avoir trouvé une solitude propre à leur établissement, lorsqu'ils s'en virent chassés par les habitants. Ces peuples étaient entièrement barbares et idolâtres : nos Saints, touchés de compassion pour leur aveuglement et leurs désordres, s'employèrent à les instruire de la religion chrétienne, mais ils ne les trouvèrent point disposés à les écouter. Saint Gall, ne pouvant retenir son zèle, mit le feu aux temples de leurs faux dieux et jeta dans le lac qui en était proche les oblations et les autres choses destinées aux sacrifices. Cette action irrita tellement les barbares, que, pour s'en venger, ils résolurent de le tuer et de fouetter saint Colomban, puis de le chasser de leur pays avec tous les siens. Nos Saints ayant su cette résolution jugèrent à propos de se retirer. Ils s'arrêtèrent au bourg d'Arbon, sur le lac de Constance, où ils furent charitablement reçus par Willimar, qui était un prêtre de grande vertu.
Colomban ayant demandé à cet hôte s'il ne savait point quelque lieu écarté qui pût lui servir de retraite et à sa compagnie, il lui apprit qu'à l'extrémité du lac, vers le levant, il y avait une solitude fort propre à son dessein, parce qu'il y trouverait de vieux bâtiments abandonnés où il pourrait se loger, et que la campagne y était assez abondante en fruits. Suivant cet avis, saint Colomban monta sur une barque avec saint Gall et un diacre et arriva au lieu qui lui avait été indiqué. C'était un lieu près la ville de Brégentz assez désert, mais dans une solitude fort agréable. Ils y trouvèrent une chapelle dédiée à sainte Aurélie, mais on n'y disait plus la messe et elle était profanée par un culte impie et idolâtre; car il y avait trois statues d'airain, attachées à la muraille, que les habitants adoraient comme les anciens dieux du pays à qui ils se tenaient redevables de leur fortune et de leur conservation. Saint Colomban, ne pouvant souffrir cette abomination, ordonna à saint Gall de leur annoncer l'Évangile, parce qu'il savait assez bien parler leur langue. Le jour de la grande fête du lieu étant venu, il s'y rendit une multitude de monde de tout âge et de tout sexe, dont le concours fut encore augmenté par le désir de voir ces étrangers. Saint Gall y signala son zèle: il prêcha fortement contre la superstition païenne, exhorta le peuple à reconnaître et à adorer le vrai Dieu. Puis joignant l'effet aux paroles, il brisa les statues et en jeta les morceaux dans le lac. Plusieurs profitèrent de ces instructions et se convertirent; les autres, demeurant dans leur aveuglement, en furent fort irrités, ce qui n'empêcha point saint Colomban de purifier la chapelle avec de l'eau bénite. Il la dédia pendant que saint Gall et son autre compagnon chantaient des psaumes, en consacra l'autel avec de l'huile sainte, y mit des reliques de sainte Aurélie, et l'on commença ensuite à y dire la messe. Les autres disciples de saint Colomban, qui étaient restés à Arbon, vinrent le rejoindre à Brégentz. Ils bâtirent des cellules autour de la chapelle; et outre les exercices de piété, les uns s'occupèrent à cultiver un jardin et les autres à pêcher. L'exercice de saint Gall était de faire des filets pour les pêcheurs ou de pêcher souvent lui-même. Par ce moyen, il fournissait du poisson à ceux de sa communauté et aux hôtes qu'ils recevaient dans leur petit monastère.
L'enfer était furieux de se voir arracher un domaine où il régnait depuis si longtemps. Une nuit, notre Saint entendit le démon de la montagne crier à celui du lac: « Viens à mon secours, afin que nous chassions ces étrangers; car ils m'ont expulsé de mon temple, brisé mes simulacres et attiré après eux le peuple qui me suivait ». Le démon du lac de Constance répondit: « Ce que vous annoncez de votre infortune, je le ressens par la mienne; car un de ces étrangers me presse dans les eaux et dévaste mon domaine; je ne saurais ruiner ses filets ni le tromper lui-même, car l'invocation du nom divin est toujours dans sa bouche, et, veillant continuellement sur lui-même, il se rit de nos pièges ». L'homme de Dieu, quand il eut entendu ces choses, se fortifia de toutes parts du signe de la croix et dit à ces démons: « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je vous adjure de quitter ce lieu et de n'y faire de mal à personne »: Ensuite il s'empressa de raconter à son abbé ce qu'il venait d'entendre. Aussitôt Colomban donna le
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signal de se réunir à l'église. Mais, avant qu'on eût commencé le chant des psaumes, on entendit sur le sommet des montagnes les hurlements des démons et les gémissements de leur départ. Sur quoi les serviteurs de Dieu se prosternèrent en oraison et rendirent grâces au Seigneur, qui les avait délivrés de ces malins esprits.
Cependant les infidèles du pays, irrités que les serviteurs de Dieu eussent brisé leurs idoles, allèrent se plaindre au duc Gonzon, qui était ou seigneur ou gouverneur du lieu, que ces étrangers étaient venus troubler la liberté publique, et que l'on ne pouvait plus chasser aux environs de Brégentz à cause d'eux. D'autres enlevèrent quelques vaches du monastère et tuèrent même deux des disciples de Colomban. Gonzon, qui n'était pas sans doute idolâtre, mais qui préférait la politique à la religion, lui ordonna de sortir du pays ; et Colomban, au lieu de s'aller justifier comme il lui était aisé de le faire, aima mieux obéir, parce que d'ailleurs il craignait la colère de Thierry, roi de Bourgogne, qui, par la défaite et la mort du roi Théodebert, son frère, était devenu roi d'Austrasie, d'où dépendait le lieu où il s'était établi. Il prit le parti de passer en Italie avec ses disciples ; mais saint Gall, se trouvant indisposé lorsqu'on était sur le point de partir, s'excusa de ne pouvoir le suivre. Le saint abbé crut que c'était moins l'infirmité que l'attachement que Gall avait pour ce pays qui lui faisait souhaiter de n'en pas sortir. Il s'imagina que ce disciple, après avoir travaillé en ce lieu, était bien aisé d'y demeurer et qu'il se lassait de souffrir en sa compagnie. Il lui permit cependant de rester, mais il lui défendit de dire la messe tant qu'il saurait qu'il serait en vie. Saint Gall obéit, et sa maladie, qui n'était que trop réelle, ayant augmenté après le départ de saint Colomban, l'obligea de retourner à Arbon, chez le prêtre Willimar, qui le reçut avec beaucoup de charité. Il lui donna pour gardes et pour infirmiers deux clercs de son église, Magnoald et Théodore, et prit un soin extrême de lui tout le temps de sa maladie, qui fut longue.
Après sa guérison, l'amour de la solitude le portant à chercher une autre retraite que celle de Brégentz, lui fit demander quelque lieu écarté à Hiltibod, diacre de Willimar, qui avait une connaissance très-particulière de tout le pays. Celui-ci lui répondit : « Père, je connais une solitude telle que vous dites ; mais elle est habitée par des bêtes féroces, des ours, des sangliers et des loups sans nombre. Je crains donc de vous y conduire, de peur que vous ne soyez dévoré par ces animaux ». Gall répliqua : « L'Apôtre a dit : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » et encore : « Nous savons qu'à ceux qui aiment Dieu toutes choses tournent en bien. Celui qui a délivré Daniel de la fosse aux lions peut aussi m'arracher de la griffe des bêtes ». Ils convinrent tous deux de partir le lendemain. Saint Gall demeura à jeun tout le jour et passa toute la nuit en prières. Le lendemain ils marchèrent jusqu'à l'heure de None, où le diacre dit : « C'est l'heure de la réfection, prenons un peu de pain et d'eau, afin de faire mieux le reste du chemin ». L'homme de Dieu répondit : « Prenez, mon fils, ce qui est nécessaire à votre corps. Pour moi, je ne goûterai de rien que le Seigneur ne m'ait montré le lieu de la demeure que je désire ». Le diacre répliqua : « Puisque nous devons partager la consolation, nous partagerons aussi la peine ». Et ils marchèrent tous deux sans manger jusqu'au soir. Ils vinrent à une petite rivière appelée *Stemaha*, et la descendirent jusqu'à un rocher, d'où elle se précipitait dans un gouffre où ils aperçurent beaucoup de poissons. Ils y jetèrent leurs filets et les prirent. Le diacre ayant fait du feu, les fit rôtir et tira du pain de la panetière. Le bienheureux Gall s'étant un
peu écarté pour prier, s'embarrassa dans des ronces et tomba par terre. Le diacre accourut pour le relever ; mais l'homme de Dieu lui dit : « Laissez-moi, c'est ici mon repos à jamais, c'est ici le lieu que j'habiterai, parce que je l'ai choisi ». Et, se levant après sa prière, il prit une tige de cornouiller, en fit une croix et la fixa en terre. Or, il avait appendu à son cou une boîte où étaient des reliques de la sainte vierge Marie (quelques fragments des vêtements de la sainte Vierge), ainsi que de saint Maurice et de saint Didier. Il attacha le reliquaire à la croix, se prosterna devant elle avec le diacre et dit : « Seigneur Jésus-Christ qui, pour le salut du genre humain, avez daigné naître de la Vierge et subir la mort, ne méprisez point mon désir à cause de mes péchés ; mais, pour l'honneur de votre sainte Mère ainsi que de vos Martyrs et de vos Confesseurs, préparez en ce lieu une habitation propre à vous servir ».
La prière finie, les deux pèlerins prirent leur nourriture avec actions de grâces, au soleil couchant, et puis ayant prié de nouveau, ils se couchèrent par terre pour reposer quelque peu. Quand le saint homme crut son compagnon endormi, il se prosterna en forme de croix devant le reliquaire et pria le Seigneur avec beaucoup de dévotion. Cependant un ours, descendu de la montagne, ramassait avec soin les miettes échappées aux deux convives. L'homme de Dieu, voyant ce que faisait la bête, lui dit : « Je t'ordonne, au nom du Seigneur, prends du bois et mets-le dans le feu ». À ce commandement, la bête alla prendre un morceau de bois très-considérable et le jeta dans le feu. Sur quoi le saint homme tire de la panetière un pain tout entier, le donne au nouveau servant et lui dit : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, retire-toi de cette vallée et aie en commun les montagnes et les collines environnantes, sous la condition que tu ne feras de mal ici à aucun homme ni à aucune bête ». Cependant le diacre, qui faisait semblant de dormir, considérait avec étonnement ce qui se passait. Il se leva, vint se jeter aux pieds du saint homme et dit : « Maintenant, je sais que le Seigneur est vraiment avec vous, puisque les bêtes de la solitude vous obéissent ». Le Saint lui répondit : « Gardez-vous de dire ceci à personne, jusqu'à ce que vous voyiez la gloire de Dieu ».
Au matin, le diacre s'en alla vers la fosse de la rivière pour y prendre du poisson et en faire cadeau au prêtre Willimar à son retour. Il était sur le point d'y jeter ses filets, lorsqu'il aperçut sur les bords deux esprits immondes sous la forme de femmes, qui lui jetèrent des pierres et dirent : « C'est toi qui as amené dans cette solitude cet homme méchant et plein d'envie, accoutumé à nous vaincre par ses maléfices ». Le diacre retourne aussitôt vers l'homme de Dieu et lui raconte ce qu'il vient de voir et d'entendre. Ils se mettent tous deux en prière, puis se rendent à la fosse. À leur vue, les démons s'enfuient vers la montagne voisine, pendant que saint Gall leur dit : « Fantômes impurs, je vous ordonne, par la puissance de l'éternelle Trinité, de quitter ce lieu, de vous en aller dans les montagnes désertes et de n'oser plus jamais revenir ici ». Ils jettent ensuite leurs filets dans la fosse et prennent des poissons tant qu'ils veulent. Mais ils entendent sur le sommet de la montagne la voix comme de deux femmes en deuil se disant l'une à l'autre : « Hélas ! que ferons-nous ? ou bien, où irons-nous ? Cet étranger ne nous laisse point habiter parmi les hommes, il ne nous permet pas même de demeurer dans la solitude ». Ces voix, ces plaintes des démons contre saint Gall furent encore entendues d'autres fois.
Les deux pèlerins, explorant alors la vallée, trouvèrent entre deux ruisseaux ce qu'ils souhaitaient : une belle forêt, des montagnes à l'entour,
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une plaine au milieu ; ils jugèrent ce lieu excellent pour y bâtir des cellules. Gall, se rappelant l'échelle de Jacob et les anges qui montaient et descendaient, dit comme lui : « Le Seigneur est vraiment en ce lieu ». Jusqu'alors il y avait dans cette vallée une infinité de serpents. Dès ce jour ils disparurent tellement, qu'on n'y en voyait pas un seul au temps de Walafrid Strabon. Ce miracle s'accorde avec les premiers, dit cet auteur, car le démon étant chassé de là, il était digne que l'animal par lequel il avait trompé l'homme cédât la place à la sainteté.
Quelque éloigné qu'il fût du commerce des hommes, il ne put longtemps demeurer inconnu en ce lieu. Sa réputation lui attira des disciples et porta loin la bonne odeur de sa vertu. Le duc Gonzon en eut lui-même une si haute opinion sur le récit qu'on lui en fit, qu'il changea entièrement de disposition à son égard. On dit même, qu'ayant une fille possédée d'un démon qui la tourmentait horriblement, il manda au prêtre Willimar de lui envoyer saint Gall pour la guérir. Deux évêques y avaient inutilement employé tous leurs exorcismes, et l'on rejetait la confusion qu'ils avaient eue de leur mauvais succès sur leur défaut de sainteté et sur quelques dérèglements particuliers dont ils étaient soupçonnés. Willimar mena donc saint Gall au duc, dont la fille n'avait pris aucune nourriture depuis trois jours. Elle était étendue sur les genoux de sa mère, les yeux fermés, les membres contournés et comme morte. Une odeur de soufre sortait de sa bouche. Le Saint se mit en prière et dit avec larmes : « Seigneur Jésus-Christ qui, venant en ce monde, avez daigné naître d'une Vierge, et qui avez commandé aux vents et à la mer et ordonné à Satan de retourner en arrière, qui, enfin, avez racheté le genre humain par votre Passion, commandez que cet esprit immonde sorte de cette fille ». Puis il prit la main de la malade, lui mit la sienne sur la tête et dit : « Esprit immonde, je te commande, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sortir et de t'éloigner de cette créature de Dieu ». A ces mots, elle ouvrit les yeux et le regarda, et l'esprit malin dit : « Est-ce toi, Gall, qui m'as expulsé de mes premières habitations ? Quoi ! c'est pour te venger que je suis entré dans cette fille, parce que son père t'a chassé toi-même, et tu m'en expulses ! Si donc tu me chasses d'ici, où irai-je ? » L'homme de Dieu répondit : « Là où le Seigneur t'a précipité, dans l'abîme ! » Aussitôt, à la vue de tous les assistants, il sortit de la bouche de la frénétique sous la forme d'un oiseau noir et horrible à voir. La fille se leva guérie, et l'homme de Dieu la rendit à sa mère.
Le duc, au comble de la joie, offrit au Saint tous les présents que le roi Sigebert avait envoyés à sa fille. En même temps, il le pria de vouloir bien accepter l'évêché de Constance. Le Saint lui répondit : « Du vivant de mon maître Colomban, je ne célébrerai point la messe ; si donc vous voulez m'élever à cette dignité, permettez que je lui écrive. S'il m'absout, je serai à vos ordres ». Le duc y consentit. Après quoi le Saint distribua tous les présents aux pauvres d'Arbon et rentra dans sa chère solitude. Il y attira même le diacre Jean, et pendant trois ans, l'instruisit à fond dans la philosophie et dans la science des divines Écritures.
Cependant le roi Sigebert, ayant appris la guérison de sa fiancée, pria son père de la lui envoyer pour en faire son épouse. Elle fut reçue à Metz avec les plus grands honneurs, raconta au roi comment saint Gall l'avait guérie et le pria de favoriser l'homme de Dieu et son nouvel établissement. Sigebert, ayant trouvé que le monastère de saint Gall était situé sur le domaine public, lui accorda aussitôt une charte de donation et de protection royale.
Pendant ce temps, on préparait les noces du roi et de la reine. Un grand nombre d'évêques et de seigneurs y furent convoqués. Le roi étant allé inviter la princesse de venir résider au palais, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, j'ai été épuisée par une longue et cruelle maladie, accordez-moi encore sept jours pour que je reprenne un peu de force et que je puisse vous être présentée convenablement ». Le roi condescendit à sa demande. Le septième jour, Frideburge, accompagnée de deux hommes et de deux filles, entra vers l'office du matin dans l'église cathédrale de Saint-Étienne, dépouilla derrière la porte ses vêtements de reine, prit un habit de religieuse, saisit une corne ou un coin du grand autel et fit cette prière : « Saint Étienne, qui avez répandu votre sang pour Jésus-Christ, intercédez aujourd'hui pour moi, indigne, afin que le cœur du roi se tourne à ma volonté et que ce voile ne soit point ôté de ma tête ». Le roi, informé de ce qui se passait, assembla les évêques et les princes pour savoir que faire. Un des évêques dit : « Cette fille, lorsqu'elle a été délivrée du démon, paraît s'être obligée par un vœu de garder la chasteté ; prenez donc garde de l'y faire manquer, de peur qu'il ne lui arrive pis qu'auparavant et que vous ne vous rendiez vous-même coupable d'un si grand crime ». Le roi, de l'avis des princes, acquiesça au conseil de l'évêque. Il entra dans l'église, fit apporter les vêtements et la couronne de reine et dit à la princesse : « Venez à moi ». Elle, croyant qu'on voulait la tirer hors de l'église, tenait plus étroitement embrassée la corne de l'autel. Le roi lui dit plus clairement : « Ne craignez point de venir à moi ; car tout se fera aujourd'hui suivant votre volonté ». Mais elle, plaçant sa tête sur l'autel, dit : « Me voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon sa volonté à lui ». Le roi Sigebert ordonna aux prêtres de l'amener, la fît revêtir des habits de reine avec le voile et la couronne, et la recommanda au Seigneur en ces termes : « Avec les mêmes ornements que vous avez été préparée pour moi, je vous donne pour épouse à mon Seigneur Jésus-Christ ». En même temps il lui prit la main droite et la posa sur l'autel ; puis il sortit de l'église pour pleurer, car il aimait tendrement la princesse. Plus tard, il lui donna le gouvernement d'une communauté de religieuses.
Après cela, le duc Gonzon convoqua une assemblée d'évêques et de seigneurs à Constance, pour élire un pasteur à cette église. On y vit les évêques d'Augsbourg, de Verdun et de Spire, avec une foule d'ecclésiastiques et de fidèles. Le concile dura trois jours. Saint Gall s'y rendit avec les diacres Jean et Magnoald. Le duc, le voyant entrer, fit tout haut cette prière : « Le Dieu tout-puissant, dont la providence augmente et régit tout le corps de l'Église, veuille, par l'intervention et les mérites de la sainte Vierge en l'honneur de qui cette église est consacrée, répandre aujourd'hui l'Esprit-Saint sur nous, pour choisir un pontife capable de régir le peuple des fidèles et de gouverner l'Église de Dieu ! » Puis il exhorta les évêques et le clergé à choisir, suivant les canons, celui qu'ils jugeraient à propos. Après quelques moments de délibération, le clergé s'écria tout d'une voix, avec le peuple : « Gall que voici est un homme de Dieu, jouissant d'une bonne renommée dans tout le pays, instruit dans les Écritures et plein de sagesse, joignant la chasteté à la justice, à la fois doux et humble, charitable et patient, père des orphelins et des veuves : c'est lui qui convient pour évêque ! » Le duc dit alors au Saint : « Entendez-vous ce qu'ils disent ? » L'homme de Dieu répondit : « Ils parlent bien ; si seulement ce qu'ils disent était vrai ! Mais ils ne pensent pas que les canons défendent d'ordonner évêque un étranger. Cependant il y a ici avec moi le diacre Jean,
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de votre nation, à qui, par la grâce de Jésus-Christ, conviennent toutes les louanges que vous m'avez données, et qui est capable de porter le fardeau du gouvernement ». Aussitôt le duc l'interrogea sur son nom, sa qualité, son origine et sa patrie. Quant à sa vertu et à sa capacité, saint Gall demanda à répondre pour son disciple. Pendant qu'il parlait, Jean se déroba de l'assemblée et s'enfuit dans l'église de Saint-Étienne, hors de la ville. Mais le clergé et le peuple coururent après lui et le ramenèrent malgré ses pleurs, en s'écriant : « C'est le Seigneur lui-même qui a élu Jean pour son pontife ! » Jean fut donc consacré par les évêques, et officia pontificalement. Le peuple témoigna un grand désir d'entendre l'homme de Dieu. Saint Gall monta donc en chaire avec l'évêque qui lui servait d'interprète. Il prêcha sur l'ensemble de la religion, depuis la création du monde jusqu'au jugement dernier. Le peuple fondait en larmes et se disait : « Le Saint-Esprit a vraiment parlé aujourd'hui par la bouche de cet homme ! »
Après avoir demeuré quelques jours avec le nouvel évêque, pour l'assister de ses conseils et de ses prières, il retourna dans sa solitude, où il bâtit l'église dont il avait fait le projet, et l'environna de douze cellules pour ses disciples. Ce fut là l'origine de la célèbre abbaye de Saint-Gall. Elle a embrassé depuis la Règle de Saint-Benoît ; et, outre divers privilèges, son abbé tient son rang parmi les princes de l'Empire. Notre Saint commença pour lors à établir une discipline réglée dans sa communauté, sans s'écarter de l'institut de saint Colomban, qu'il regardait toujours comme son maître et son abbé. Un jour, que ses frères s'étaient remis sur leurs lits, après Matines, saint Gall appela son diacre Magnoald, et lui dit de préparer l'autel, parce qu'il voulait dire la messe. Le diacre, étonné d'une résolution si subite, crut que le Saint ne songeait pas que cela lui était défendu, et que depuis plus de deux ans il n'avait approché de l'autel. Saint Gall comprit sa pensée, et, pour le tirer de peine, il lui dit qu'il devait offrir le sacrifice pour le repos de son Père Colomban, parce qu'il avait appris dans une vision de la nuit qu'il était passé des misères de cette vie à la félicité du ciel. Après la messe, il envoya Magnoald au monastère de Bobbio, pour vérifier sa vision. L'historien de sa vie assure qu'elle se trouva vraie, et ajoute que Magnoald rapporta au Saint des lettres des religieux de Bobbio, avec la crosse ou le bâton de saint Colomban, qui avait ordonné qu'on le lui envoyât pour marque qu'il était absous de sa suspension, et qu'il avait levé la défense qu'il lui avait faite de dire la messe. Dix ans après, les religieux de Luxeuil ayant perdu leur abbé, saint Eustase, envoyèrent prier saint Gall de vouloir prendre sa place, et lui députèrent six de leurs confrères, tous irlandais de naissance, croyant que ce choix de personnes, toutes de son pays, lui serait plus agréable. Le Saint, qui avait refusé l'épiscopat, ne crut pas devoir se charger de l'abbaye de Luxeuil, qui était déjà devenue considérable par les grandes affaires et les honneurs qui y étaient attachés. Les députés le pressant trop vivement de consentir à son élection, il leur déclara qu'il aimait mieux servir les autres que de leur commander, et il en appela à leur propre témoignage sur cela. Il les renvoya en paix, après les avoir retenus quelques jours pendant lesquels il les nourrit de sa pêche. Car il n'avait point fait difficulté d'en continuer le métier depuis l'établissement de sa communauté, non plus que les Apôtres après la résurrection du Sauveur; ce qui n'empêchait pas qu'on y vécut fort pauvrement en toute saison, et que la farine n'y manquât souvent autant que les autres provisions.
Il conserva toujours une liaison fort étroite avec le prêtre Willimar,
curé d'Arbon, son ancien hôte. Étant l'un et l'autre fort avancés en âge, ils se voyaient plus rarement : Willimar s'en plaignit, et, se croyant proche de sa fin, il obligea saint Gall, par d'instantes prières, à venir encore une fois à Arbon, afin qu'il eût la consolation de l'embrasser avant de mourir. Il avait pris l'occasion de la fête de sa paroisse pour l'y convier. Le Saint y alla et prêcha même devant une multitude de peuple, qui était venue à la solennité. Trois jours après il tomba malade chez Willimar, et mourut quatre jours après, le 16 octobre, entre les bras de cet hôte. L'année de cette mort est fort contestée, et l'on ne peut nier qu'il n'y ait de la confusion dans les calculs de ceux qui l'ont rapportée à l'an 623, et de ceux qui ont donné à saint Gall quatre-vingt-quinze ans de vie. Il suffit pour les ruiner de remarquer que notre Saint était plus jeune que saint Colomban, son maître, qui n'avait guère que trente ans lorsqu'il vint en France, vers l'an 590, et qu'il a survécu au roi Dagobert, qui ne mourut point avant l'année 638. C'est ce qui rend assez probable l'opinion de ceux qui mettent la mort de saint Gall vers l'an 646, et qui doit nous faire juger qu'il n'a vécu guère plus de quatre-vingt et un ans. On trouva après lui, dans une cassette, divers instruments de pénitence tout sanglants, surtout un cilice et une chaîne d'airain, dont il se serrait le corps; ce qui fit connaître qu'il avait pratiqué beaucoup d'austérités dont sa discrétion l'avait empêché de donner l'exemple à ses frères, pour ne pas les faire sortir des bornes de la modération qu'il leur avait prescrites.
On le représente : 1° debout, tenant sa crosse et un livre; 2° quelquefois ayant un ours près de lui à qui il commande d'apporter du bois pour alimenter son foyer; 3° guérissant une possédée; 4° quelquefois avec un bourdon de pèlerin, pour indiquer ses longs voyages depuis l'Irlande jusqu'en Suisse.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE SAINT-GALL.]
Jean, évêque de Constance, voulut prendre soin de ses funérailles, et transporta son corps, d'Arbon dans son ermitage, où Dieu rendit témoignage à la sainteté de son serviteur par les miracles qui se firent à son tombeau. Il fut déposé devant l'autel de l'oratoire, puis inhumé entre le mur et l'autel. Plus tard, le pays fut ravagé par des troupes de mécontents, et un de leurs officiers, ayant pillé l'église de notre Saint, ouvrit et viola encore son sépulcre pour voir s'il n'y avait point d'argent caché. Mais, ayant été saisi d'une terreur subite, il voulut se retirer brusquement, et se blessa de telle sorte contre la porte, qu'après avoir eu beaucoup de peine à se guérir, il porta toute sa vie des marques de son sacrilège.
Doson, évêque de Constance, successeur de Jean, replaça les reliques du Saint dans un endroit plus convenable; mais il ne put rassembler dans son ermitage les religieux que les gens de guerre avaient dispersés. Il y trouva seulement ses deux plus anciens disciples, Magne ou Magnoald, et Théodore. Dans une disette générale de toutes choses, il les pourvut d'habits et de nourriture; mais, comme les soldats ne leur rendaient point leur ancienne tranquillité, ils quittèrent aussi l'ermitage de Saint-Gall et en allèrent bâtir ailleurs, l'un à Kempten, l'autre à Fussen, tous deux dans le diocèse d'Augsbourg, qui furent depuis augmentés et convertis en monastères de la Congrégation de Saint-Gall. Cependant Boson pourvut à la garde des reliques de notre Saint par le moyen de quelques ecclésiastiques, qui y attirèrent bientôt les peuples en pèlerinage sur la réputation des miracles qu'ils en publièrent. Du temps de Charles-Martel, Wultramne, riche seigneur du pays, ayant remarqué que l'on ne faisait pas bon usage des offrandes que l'on donnait à l'église de Saint-Gall, voulut y établir une communauté de religieux pour remédier à ce désordre. Il y fit venir un saint prêtre, nommé Othmar, à qui il fournit toutes les choses nécessaires pour bâtir un monastère près du tombeau du Saint. Othmar fut ainsi le restaurateur, en plutôt le véritable fondateur de l'abbaye de Saint-Gall.
Cette célèbre abbaye ne subsiste plus aujourd'hui; elle fut évacuée en 1805. Après bien des vicissitudes, l'église de l'abbaye fut érigée en cathédrale et son territoire en évêché, par le pape Léon XII, en 1823.
16 OCTOBRE.
Les martyrologes du IXe siècle marquent différemment la fête de ce Saint. Celui de Wandalbert, conformément à Walafrid, auteur de sa vie du même temps, la met au 16 octobre. Celui de Notker y est conforme, et même celui d'Usnard, dans les imprimés ; mais dans celui d'Adon, comme dans celui d'Usnard qui n'est point corrompu, elle se trouve marquée au 26 février. Il semble que ce soit celle de l'élévation ou rétablissement de ses reliques, fait par l'évêque Boson, ou celle de quelque translation plutôt que celle de sa mort, qu'on ne peut point déplacer du 16 octobre sans une autorité plus forte que celle de Walafrid Strabon.
Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, de la Vie des Saints de Franche-Comté, par les professeurs du collège Saint-François-Xavier, de Besançon.
Événements marquants
- Éducation au monastère de Bangor en Irlande
- Départ pour la France avec saint Colomban
- Fondation des monastères d'Annegray et de Luxeuil
- Évangélisation de la Suisse et destruction d'idoles à Brégentz
- Retraite solitaire et miracle de l'ours
- Guérison de Frideburge, fille du duc Gonzon
- Refus de l'évêché de Constance et de l'abbaye de Luxeuil
- Fondation de l'ermitage à l'origine de l'abbaye de Saint-Gall
Miracles
- Soumission d'un ours qui lui apporte du bois pour son feu
- Exorcisme de Frideburge, fille du duc Gonzon
- Disparition des serpents dans la vallée de son ermitage
- Vision de la mort de saint Colomban
Citations
Laissez-moi, c'est ici mon repos à jamais, c'est ici le lieu que j'habiterai, parce que je l'ai choisi.