Saint Gautier de l'Esterp
Abbé de l'Esterp, Chanoine régulier
Résumé
Né vers 990 en Aquitaine, Gautier fut formé au Dorat avant de devenir abbé de l'Esterp. Reconnu pour sa charité envers les pauvres et sa rigueur ascétique, il reçut du pape Victor II des pouvoirs spirituels étendus. Il mourut en 1070 après sept années de cécité, laissant l'image d'un pasteur dévoué à la guérison des âmes.
Biographie
SAINT GAUTIER, CHANOINE RÉGULIER
ABBÉ DE L'ESTERP, EN LIMOUSIN
Tout le monde ne peut pas quitter pour toujours ses affaires et sa maison ; mais nul qui ne doive se soustraire quelque temps à ses affaires temporelles pour s'occuper uniquement de l'affaire du saint.
Père Croiset au 11 mai.
Saint Gautier naquit vers l'an 990, de l'une des meilleures familles de l'Aquitaine ; plusieurs de ses ancêtres avaient été honorés de la dignité consulaire ; son père, Raymond, et sa mère, Galburge, jouissaient l'un et l'autre d'une grande considération. Ils habitaient le château de Confolens, au confluent de la Vienne et du Goire. Son bisaïeul maternel, issu d'une noble famille franque, avait eu sous son commandement trois villes importantes de l'Aquitaine.
La jeunesse, l'enfance même du jeune Gautier, furent si bien inspirées par la sagesse que, dès l'âge le plus tendre, il pouvait servir d'exemple même aux vieillards. Après qu'il eut reçu de sa pieuse mère les soins et l'éducation de la première enfance, vint le moment de l'envoyer dans un monastère pour qu'il y étudiât les lettres, ainsi que le faisaient la plupart des enfants de familles nobles : c'est à l'abbaye du Dorat qu'il fut confié, grâce à la réputation de saint Israël. À peine au milieu des chanoines du Dorat, le jeune Gautier brilla entre tous leurs élèves par sa vivacité d'esprit, par la douceur de ses mœurs et par l'élégance de ses manières. Saisissant avec facilité les sentences obscures, il les retenait avec une grande sûreté de mémoire. Ce n'était point assez pour son esprit que les assertions qui ne reposaient que sur la seule autorité du maître ; mais, dans toute question, il recherchait l'évidence, il consultait les lumières de sa raison. Par cette méthode, il dépassa, avec une rapidité extraordinaire, les limites des premiers éléments qui lui étaient enseignés et celles même de son âge. Faisant, à l'exemple de ses condisciples, de nombreuses questions sur les matières analogues à celles de l'enseignement, il apprit, pour ainsi dire, plus qu'on ne lui enseignait. « Jamais », dit son biographe, « il n'eut besoin, comme la plupart des autres enfants, d'être contraint au travail par le fouet » ; car son amour volontaire pour la science augmentait chaque jour son ardeur pour l'étude : ni les jeux ni la légèreté de l'enfance ne diminuèrent jamais son empressement pour ses livres et pour ses tablettes.
Simple écolier, déjà il était, par sa conduite, un exemple vivant : il regardait comme une honte pour celui qui étudie les lois du langage d'être ignorant des règles beaucoup plus utiles qui doivent diriger la conduite, et il évitait avec soin tout ce dont on devrait rougir non-seulement dans ses actions, mais encore dans ses paroles : sa conversation ne roulait que sur des choses utiles. Il avait en horreur la colère et l'envie, ainsi que l'orgueil, qui est le père de l'une et de l'autre. Jamais il ne prêta la langue à la moindre médisance. Il cédait volontiers à ceux qui lui étaient inférieurs soit par la naissance, soit par le savoir, et il se conciliait l'amitié de ses rivaux. Toutes ses démarches portaient en elles-mêmes un tel caractère de perfection qu'on y sentait bien moins l'œuvre de la nature que celle de la grâce.
Un jour la communauté du Dorat fut mise en émoi par l'arrivée d'un grand personnage qui venait, en passant, lui demander l'hospitalité : c'était Hervée, trésorier du monastère de Saint-Martin de Tours, dont il rebâtissait la célèbre basilique. Tous les entretiens des chanoines et de leurs élèves roulèrent naturellement sur les qualités éminentes de Hervée, et principalement sur sa ferveur si connue que de toutes parts on se recommandait à ses prières, comme nous pouvons le voir encore aujourd'hui par plusieurs lettres de ses contemporains. Ces conversations enflammèrent l'ardeur et la curiosité du petit Gautier, qui, voulant devenir puissant lui aussi par ses prières auprès de Dieu, résolut de dérober à Hervée le secret de les rendre plus efficaces.
Au moment où ce personnage entrait dans l'église pour se prosterner devant le saint Sacrement, le petit Gautier se glissa furtivement dans l'intérieur du prie-Dieu qu'on lui avait préparé dans le chœur, et de là il prêta une oreille attentive pour surprendre les paroles et les formules de prières
11 MAI.
que Hervée adresserait à Dieu. Mais le saint homme, pénétré d'émotion et de bonheur en se retrouvant dans le sanctuaire après plusieurs jours de voyage, versait d'abondantes larmes sans faire entendre aucune parole, sans émettre aucun son articulé. Gautier comprit par là que les soupirs et les larmes valaient mieux devant le Seigneur que les plus savantes paroles, et c'est ce genre de prières qu'il pratiqua dans la suite.
Cette pieuse espièglerie ne pouvait demeurer secrète : Hervée, en ayant eu connaissance, admira dans un âge si tendre ce désir ardent du progrès spirituel ; puis il montra à sa suite et à ceux des chanoines qui l'entouraient qu'un modèle de perfection se cachait sous l'extérieur modeste de ce jeune enfant, et il annonça de lui les plus grandes choses. « Combien n'est pas remarquable en effet chez un enfant une telle intention ! Pendant que la légèreté et la dissipation des autres écoliers abusaient, pour se livrer aux jeux, de la présence d'un hôte vénérable, Gautier seul, grâce à la maturité de son jugement, ne voulut pas que le passage, même rapide, d'un homme pieux fût inutile à son âme ».
Gautier devint, plus tard, chanoine du Dorat. Soit qu'il fût au chœur, soit qu'il fût chez lui, il était toujours occupé de la présence de Dieu dans la prière. Il mortifiait continuellement sa chair par les jeûnes, le cilice, les veilles, et par le retranchement de tout ce qui aurait été capable de flatter les sens. Il perdit bientôt son maître, le bienheureux Israël, mais il marchait déjà d'un pas si ferme dans les voies étroites de la perfection évangélique, que, avec la grâce de Dieu, il ne s'en écarta jamais, et ne recula point en arrière. Quoiqu'il fût regardé par ses confrères comme leur modèle, il ne laissait pas de les observer pour étudier leurs vertus et les imiter ; il savait même profiter de leurs défauts pour corriger les siens, et pour veiller sur lui-même avec une précaution continuelle.
Ayant encouru l'indignation de l'abbé ou du prieur de son église, pour avoir essayé d'adoucir l'humeur féroce avec laquelle il traitait les chanoines, et voyant que tout ce qu'il faisait pour lui gagner le cœur, ne servait qu'à l'aigrir contre lui, il se retira dans le bourg de Conflans ou Confolens, dont les principaux habitants étaient de ses parents. La réputation que sa vertu lui avait acquise le fit bientôt connaître aux Chanoines réguliers de l'Esterp, abbaye du diocèse de Limoges, à huit lieues de cette ville, à onze d'Angoulême, à quatorze de Poitiers. Ces religieux n'oublièrent rien pour l'attirer dans leur communauté, et ils n'eurent point de peine à y réussir. Il n'y fut pas plus tôt entré, qu'il devint l'objet de leur admiration dans toute sa conduite ; et ils conçurent le dessein de le choisir pour leur supérieur, dès que leur abbé viendrait à manquer. Un pèlerinage de dévotion, qu'il fit ensuite en Terre Sainte, ne leur fit point perdre cette résolution, et Dieu, pour la leur faire exécuter, permit que le retour de Gautier et la mort de l'abbé arrivassent dans le même temps. Notre Saint refusa d'abord cette charge : sa résistance fut longue, mais elle fut surmontée à la fin par la violence qu'ils lui firent, et par l'autorité d'Aymard, seigneur du pays. Il avait alors environ quarante-deux ans ; il s'appliqua à gouverner sa communauté, moins par son autorité que par les exemples de sa vie, les lumières de ses instructions et les secours célestes que sa prière continuelle attirait sur lui et sur les autres. Il ne se considérait que comme le dernier d'entre eux ; il voyait dans son rang de supérieur l'obligation de marcher le premier dans le chemin pénible et étroit de la perfection religieuse, et de se faire suivre par les autres. Il veillait sur tous aussi exactement que s'il n'en eût eu qu'un à conduire ; il étudiait leur tempérament, leurs forces, leurs inclinations, et se faisait tout à tous; il modifiait ou changeait quelquefois les règlements généraux en faveur des particuliers, persuadé que ce qui est utile à l'un peut devenir nuisible à l'autre. Il savait si heureusement discerner ce qui était vice d'avec ce qui était de nature, qu'il déracinait l'un en épargnant l'autre, avec plus d'adresse et d'assurance que les médecins les plus habiles n'en ont pour enlever la chair morte et corrompue, sans endommager celle qui est vive et saine.
Malgré le soin continuel de son monastère, il ne négligeait pas les populations d'alentour. Il faisait, en toutes saisons, de grandes distributions d'aumônes; il jeûnait pour avoir de quoi apaiser la faim des pauvres, et souffrait le froid pour pouvoir couvrir leur nudité et les garantir de la rigueur des hivers; n'étant sévère qu'à lui-même, il se refusait tout pour donner tout aux autres. Il ne se contentait point de maltraiter son corps par les austérités ordinaires de la pénitence, il se levait la nuit, et se déchirait à coups de fouet dans l'obscurité et sans témoin. Ce tourment n'était pas pour punir, de quelque révolte, sa chair qui lui était fort soumise depuis longtemps, mais pour la mettre hors d'état de se révolter jamais. Quand il s'aperçut que cette rude discipline ne le faisait plus souffrir assez, à cause de l'habitude, et aussi parce que son bras manquait de force pour la lui donner, il fit un marché secret avec un homme robuste pour lui prêter le sien. Le pape Victor II apprit ce que la renommée publiait des grands talents que Dieu avait donnés à notre Saint pour travailler au salut des autres; afin que ses services pussent être plus utiles à l'Église, il lui envoya le pouvoir d'écouter les confessions de tous ceux qui voudraient se présenter à lui, de lier et délier selon sa prudence, et même d'exclure de l'Église par l'excommunication, et d'y faire rentrer les pécheurs par l'absolution. Gautier donna lieu de croire que Dieu avait attaché le salut de plusieurs personnes à l'usage qu'il fit de ce pouvoir: il s'en servit pour faire rentrer une infinité de pécheurs dans les voies de la pénitence, pour garantir les uns du désespoir et les autres de la présomption. Au milieu de toutes ses occupations, Dieu purifia de temps en temps sa vertu par le feu des adversités et des tribulations. Il exerça, en dernier lieu, sa patience, par la privation de la vue, qu'il perdit sept ans avant sa mort. Après l'avoir longtemps éprouvé de la sorte, et l'avoir trouvé toujours égal dans sa constance et sa fidélité, il l'appela à la récompense éternelle le 11 mai de l'an 1070. Il avait alors quatre-vingts ans, et, pendant ses derniers jours, ni l'âge ni la maladie ne purent ôter à cette âme intrépide sa vigueur. La mort ne fut pour lui qu'une fonction dont il s'acquitta comme de toutes les autres, en chrétien calme et fervent. Il commença par un grand discours de consolation à ses frères, se fit donner le sacrement de l'Extrême-Onction et celui de la sainte Eucharistie. Ensuite il se fit porter à l'église, et là, couché sur la cendre, devant l'autel de la Mère de Dieu, pendant qu'on lui lisait quelques versets de la sainte Écriture, pour exciter l'essor de son âme, elle s'envola vers Dieu. Son corps fut enterré dans la même église, au milieu d'une foule immense, accourue à la nouvelle de sa mort. Dieu honora son tombeau de divers miracles qui servirent à confirmer l'opinion qu'on avait de sa sainteté. Gautier en avait fait aussi quelques-uns de son vivant pour la guérison des corps. Mais, selon la remarque de l'auteur de sa vie, ils doivent être de fort petite considération auprès de ceux qu'il avait obtenus de Dieu pour guérir les âmes de leurs vices. Sa fête était établie dès l'an 1091; mais, quoique son culte ait toujours été public depuis le commencement du XIIIe siècle, il paraît néanmoins qu'il n'a été guère en usage que chez les Chanoines réguliers.
11 MAI.
Voir Baillet et les Bellandistes, mai, tome II, page 701 et suiv.
Vies de saint Israël et de saint Théobald, chanoines de l'église collégiale du Dorat ; Histoire de leurs reliques et de leur culte, par M. l'abbé Rougerie, professeur de théologie au petit Séminaire du Dorat : 1 vol. in-9° ; Le Dorat, Sorénean, Libraire-éditeur, 1871.
Événements marquants
- Naissance vers 990 à Confolens
- Éducation à l'abbaye du Dorat sous saint Israël
- Retrait à Confolens après un conflit avec son supérieur
- Entrée à l'abbaye de l'Esterp
- Pèlerinage en Terre Sainte
- Élection comme abbé de l'Esterp à l'âge de 42 ans
- Réception des pouvoirs de lier et délier du pape Victor II
- Cécité durant les sept dernières années de sa vie
Miracles
- Guérisons physiques de son vivant
- Miracles posthumes sur son tombeau
Citations
Les soupirs et les larmes valaient mieux devant le Seigneur que les plus savantes paroles.