Saint Guillaume d'Aquitaine (Guillaume de Maleval)
Comte de Poitou, Duc de Guyenne, Pénitent et Confesseur
Résumé
Duc de Guyenne et comte de Poitou au XIIe siècle, Guillaume mène d'abord une vie de débauche et de schisme avant d'être converti par saint Bernard. Après avoir abdiqué ses titres, il s'impose une pénitence héroïque en portant une cuirasse à même la peau et finit sa vie comme ermite à Maleval. Il est le fondateur de l'ordre des Guillelmites.
Biographie
SAINT GUILLAUME D'AQUITAINE,
SAINT GUILLAUME DE MALEVAL, ET AUTRES SAINTS DU MÊME NOM
Le Seigneur attend avec patience, ne voulant qu'aucun périsse, mais que tous aient recours à la pénitence. II Pet., III, 9.
Jamais un contraire ne paraît avec plus d'éclat que par l'opposition de son contraire, et jamais la vertu ne répand ses rayons avec un plus grand lustre que par l'opposition du vice. C'est ce qui paraîtra très-évidemment en la vie de saint Guillaume, premièrement comte de Poitou, duc de Guyenne ou Aquitaine, et persécuteur de l'Église, puis très-insigne pénitent et glorieux confesseur de la grâce de Jésus-Christ ; de sorte que nous pouvons dire ces paroles du saint Apôtre : « Où le péché s'est déchaîné avec plus de débordement, la grâce a surabondé avec plus d'excès ».
Cet illustre pénitent naquit en Poitou, et, dès sa jeunesse, il fit paraître toutes sortes de mauvaises inclinations, ne respirant que libertinage et débauches.
Après la mort de son père, il fut reconnu par tous les barons et les seigneurs du pays pour duc de Guyenne et comte de Poitou, et reçut en cette qualité les hommages et le serment de fidélité de tous ses sujets. On dit qu'il était de si haute taille qu'il semblait un géant. On remarque bien quelques bonnes œuvres qu'il fit au commencement de son gouvernement, comme de bâtir des églises ; mais, son mauvais naturel l'entraînant bientôt dans les excès, il ravit, à la face de son peuple, la femme de son frère, et en abusa l'espace de trois ans, sans que personne lui en osât parler. Le seul évêque de Poitiers, appelé Pierre, deuxième de ce nom, prit la hardiesse, comme un autre saint Jean-Baptiste, de lui en dire quelques mots ; mais ce cruel prince, après lui avoir fait souffrir mille indignités en récompense d'un si charitable avis, le chassa de sa présence.
Cette passion le rendait prompt et violent, et, pour contenter ses appétits, il usait d'une grande rigueur. Il faisait battre outrageusement, et même quelquefois mettre à mort ceux qui se voulaient opposer à ses desseins, et se rendait, par ce moyen, insupportable à ses domestiques, cruel aux étrangers, sans pitié pour son peuple et ennemi de lui-même. Il suscitait des querelles entre les seigneurs, ses vassaux, et prenait plaisir à les voir s'égorger les uns les autres. Il ne savait ce que c'était que de pardonner, et la haine qu'il avait une fois conçue contre quelqu'un ne s'éloignait jamais de sa pensée, encore moins de son cœur, où il conservait toujours le désir de se venger.
Le désordre de ce vice fraya le chemin à des crimes plus exécrables, car il déchargea sa rage contre le sanctuaire de Dieu, s'efforçant, pour ainsi dire, de diviser la tunique de Jésus-Christ que les soldats laissèrent entière, et de mettre en pièces l'Église, qui est toujours une, sans pouvoir être partagée. Les troubles de ce temps-là servirent fort à son pernicieux dessein : après le décès du pape Honorius II, il s'éleva un schisme dangereux dans l'Église. Pierre de Léon, par la malice de quelques-uns, usurpa injustement le Siège apostolique et se fit nommer Anaclet, contre le pape Innocent II, qui était élu par toutes les voies justes et canoniques. Le parti d'Innocent avait de son côté la justice et l'équité, et celui d'Anaclet la violence et la témérité des seigneurs ; si bien qu'Innocent fut contraint de céder à la force et de se réfugier en France. Il assembla un concile en la ville d'Etampes, par la vigilance et la sagesse de saint Bernard, sagesse autorisée par la sainteté de sa vie : les prélats déclarèrent que l'érection d'Innocent était canonique, et celle d'Anaclet contraire aux lois divines et humaines. A cette conclusion, que l'on regardait comme un jugement du ciel, se soumirent le roi de France, Louis VI, dit le Gros, celui d'Angleterre, et avec eux presque toute la chrétienté. Il n'y eut que Gérard, évêque d'Angoulême, et le duc de Guyenne, qui demeurèrent opiniâtre, et qui, protestant contre le concile, en appelèrent à l'antipape. Innocent leur remontra doucement la justice de sa cause, et leur envoya des députés pour les remettre en leur devoir par la voie de la douceur, mais ils n'en tinrent aucun compte. C'est pourquoi le vrai Pape, voyant que les remèdes doux ne profitaient en rien, prit en main le glaive de l'anathème et les retrancha du nombre des fidèles. Le duc en fut si irrité, qu'il publia un édit par toutes ses terres en faveur d'Anaclet, imposant des peines très-sévères à tous ceux qui refuseraient de le reconnaître pour pape ; il bannit les évêques qui suivaient le parti d'Innocent, et s'empara de leurs biens ; et, de sa main, comme exécuteur de la justice en sa propre cause, il mit l'évêque de Poitiers, aussi nommé Guillaume, et surnommé Adelin, hors de son siège, et le chassa de la ville.
Pour remédier à ces désordres et ramener ce duc à la raison, le Pape envoya saint Bernard avec Josselin, ou Gosselin, évêque de Soissons, et leur donna la qualité de légats en Guyenne. Le Saint trouva le duc fort obstiné et très-difficile à aborder : ce qui l'obligea de se retirer dans un monastère de son Ordre ; mais, après qu'il y fut demeuré quelque temps, le duc le visita et fut sept heures en conversation avec lui, durant lesquelles saint Bernard ne lui parla que de l'incertitude et de la brièveté de cette vie, de la vanité des grandeurs du monde, de la peine des méchants et de la récompense des bons.
Mais le fruit n'était pas encore mûr : le duc n'écoutait ni la grâce ni la raison ; ainsi, bien loin de tirer profit des paroles de saint Bernard, il s'aigrit davantage contre lui, protestant que s'il ne sortait de ce lieu, où il croyait être en assurance, il le ferait mourir. Le saint abbé était touché de cette mauvaise humeur du duc, et encore plus de son procédé, parce qu'il nommait de nouveaux évêques de son parti, et les mettait en la place de ceux qu'il avait chassés ; ce qui faisait douter de l'heureux succès de l'affaire. Le pape, en étant averti, joignit aux autres légats Godefroi, évêque de Chartres, et plusieurs autres prélats célèbres en doctrine et en sainteté. Le duc en ayant reçu la nouvelle, contre l'espérance générale, prit jour pour se trouver à Parthenay, où, après plusieurs conférences, il consentit à quitter Anaclet, pour obéir à Innocent, pourvu que les évêques qu'il avait nommés fussent maintenus dans leurs sièges, parce qu'ayant annexé la plupart des biens ecclésiastiques à son domaine, il n'avait pas envie de restituer ce qu'il avait ainsi usurpé.
Comme on désespérait de rien gagner sur lui, saint Bernard dit qu'il ne fallait pas tant de pourparlers, mais qu'il était nécessaire d'avoir recours à Dieu, qui prend plaisir à faire paraître son pouvoir, quand la puissance humaine est à bout. Toute l'assemblée entra dans l'église, excepté le duc et ses partisans, parce qu'ils étaient excommuniés ; et saint Bernard se présenta à l'autel pour offrir à Dieu l'auguste sacrifice de son Fils, pour les intérêts duquel on était assemblé, puisque l'affaire regardait l'Église, son épouse. Après la consécration, le saint abbé prit le corps de Jésus-Christ sur la patène, et, sortant du sanctuaire, il s'avança vers la porte de l'église avec un visage plein de zèle, des yeux étincelants de charité et un ton de voix qui donnait de la terreur; et, tenant ainsi entre les mains ce précieux gage de notre rédemption, il parla au duc en cette sorte : « Nous t'avons prié et tu nous as méprisés; tous ces serviteurs de Dieu t'ont supplié, et tu n'en as pas tenu compte: voici le Fils de la Vierge, le Chef et le Seigneur de l'Église que tu persécutes, qui vient devant toi; voici ton Juge, et ton âme passera bientôt par ses mains; voyons si tu feras cas de lui, ou si tu lui tourneras le dos comme à nous ».
Le duc ne pouvant supporter l'éclat de la voix de saint Bernard, et moins encore la présence du Dieu vivant, fut saisi d'une telle frayeur, qu'il tomba par terre, et, écumant comme un forcené, il ne pouvait dire un seul mot; il fut relevé par ses officiers, mais il retombait autant de fois, jusqu'à ce que saint Bernard l'eût touché de son pied, et lui eût commandé de se lever et de dire tout haut ses intentions. En ce moment, la main du Tout-Puissant fit un tel changement dans le cœur endurci de Guillaume, que, l'ayant rendu d'enfant de rébellion un fils d'obéissance, il promit, en présence de toute la compagnie, de renoncer à Anaclet, de reconnaître Innocent pour le vrai et légitime Pape, de remettre les évêques en leurs sièges et de restituer leurs biens; pour preuve de son obéissance, il donna le baiser de paix à l'évêque de Poitiers, et employa pour le rétablir la même main qui lui avait servi pour le chasser de son palais. Pour Anaclet, il fut emporté à quelque temps de là par une mort subite, comme aussi le malheureux Gérard d'Angoulême, qui se rompit le cou en tombant de cheval.
La légation ayant eu enfin un si heureux succès, saint Bernard s'en retourna à Clairvaux; et comme le duc, pour avoir quitté le schisme, n'avait pas laissé entièrement ses débauches, il se mit à prier pour sa conversion, ajoutant à ses prières celles des religieux, et obtint de la miséricorde de Dieu ce qu'il demandait, car le duc se sentit touché intérieurement, et, se souvenant des remontrances que saint Bernard lui avait faites en cet entretien de sept heures, il devint tout autre, et perdit en un moment le désir des libertés qui lui faisaient aimer la vie. Son esprit n'était plus occupé que de saintes pensées, et il prononçait souvent ces paroles du plus profond de son cœur: « N'entrez point, Seigneur, en jugement avec votre serviteur, car nul homme ne pourra jamais se justifier devant vous ».
Guillaume ne pensant plus qu'au salut de son âme et au pardon des offenses dont elle était chargée, fut averti qu'il y avait un ermite dans une forêt, près de Poitiers, dont la vie était fort exemplaire; il résolut de l'aller voir et de prendre son conseil sur ce qu'il avait à faire pour réparer les désordres de sa vie passée. Ce saint personnage, qui n'était pas instruit dans sa solitude des nouvelles du siècle, ne savait rien du changement arrivé à son seigneur; lors donc qu'il sut son arrivée, il s'imagina qu'après avoir persécuté les évêques des villes, il venait au désert pour y tyranniser les ermites; il le rebuta d'abord et lui reprocha sa mauvaise vie; mais, après avoir vu l'abondance de ses larmes et les protestations qu'il faisait de s'amender, il lui ouvrit la porte et lui parla quelque temps sur la nécessité de faire pénitence. Comme Guillaume désirait en savoir les moyens, l'ermite, ne se croyant pas assez éclairé pour cela, l'envoya à un autre plus docte et plus capable que lui. Celui-ci le reçut avec charité, le félicitant de sa conversion, et l'assurant de la divine miséricorde, quoiqu'elle eût été infiniment offensée par toutes ses impuretés. Ensuite il lui conseilla de ne plus penser qu'au ciel, d'abandonner ses États temporels pour ne plus mener qu'une vie crucifiée.
Ce prince, pour qui toute l'Église avait versé des larmes comme pour un enfant perdu, et qu'elle avait eu en exécution comme l'ennemi juré de son repos, s'en retourna résolu à ce changement exemplaire, qui causa tant de joie aux anges et tant de consolation aux fidèles. Il voulut, néanmoins, procéder sans bruit en cette sainte entreprise, pour n'être pas traversé par ses parents ni détourné par ses proches, qui, en de semblables circonstances, ne sont pas les moindres ennemis. Il mit ordre à ses affaires publiques et particulières, et fit son testament, par lequel il laissait ses deux filles sous la protection du roi de France, destinant son aînée, appelée Éléonore, au prince Louis, fils du même roi, et lui assignant pour la dot de son mariage la Guyenne et le Poitou. Il fit aussi beaucoup de legs pieux à plusieurs monastères, et distribua ses finances aux pauvres; enfin il prit ses bagues et ses joyaux pour en faire le même usage. Ayant ainsi réglé toutes choses, il se déroba secrètement de sa cour, et s'en alla revoir ce saint ermite sans être suivi de personne. Étant rencontré en ce pauvre équipage par des seigneurs, ils jugèrent mal de lui et de son dessein, et lui donnèrent mille imprécations; mais Dieu, qui pénètre dans le fond des âmes, le combla de mille bénédictions pour cette malédiction.
Quand il fut arrivé, l'ermite lui parla de cette sorte : « Vous n'avez pas oublié les crimes que vous avez commis, combien de sang vous avez répandu, en quels incestes et en quels adultères vous vous êtes plongé, combien de meurtres et de vols ont été faits sous votre nom dans tous vos États. Dieu est miséricordieux, il est vrai, et il tend les bras à ceux qui reviennent à lui; mais il faut que la pénitence soit en rapport avec la grandeur et avec la multitude des péchés, et que, sans se flatter, on s'efforce d'y satisfaire. C'est beaucoup qu'après tant d'abominations Dieu se montre favorable au pécheur, et qu'il ne veuille pas lui refuser sa grâce. Ne trouvez donc pas étrange la pénitence que je veux vous enjoindre; elle est convenable à la qualité de vos offenses : pour expier tous les crimes que vous avez commis par les mouvements de votre impureté, vous porterez la haire et vous jeûnerez le reste de vos jours. Pour les vols et les brigandages de vos soldats, vous vendrez vos joyaux et donnerez l'argent aux pauvres, sans vous réserver autre chose que la divine Providence; et pour le sang humain qui a été cruellement répandu par vos violences, il y a en ce désert un armurier qui fera des armes sur la mesure de votre corps; et au lieu de les porter comme auparavant au-dessus de vos vêtements, vous les porterez sur la chair, couverte seulement d'une haire ».
Ce pénitent, saisi d'une extrême douleur pour l'énormité de ses péchés, dépouilla incontinent ses habits, prit une rude haire, mit le casque en tête, endossa la cuirasse et se lia tout à l'entour de dix chaînes. L'armurier riva si adroitement les clous auxquels elles tenaient qu'il ne les pouvait ôter, et l'ermite lui commanda d'aller en cet équipage se jeter aux pieds du pape Eugène III (Innocent était décédé depuis peu), afin d'être absous de ses crimes et de son excommunication qui n'était pas encore levée.
L'horreur de ses péchés et la crainte d'être prévenu d'une mort soudaine lui pesaient si fort sur le cœur, qu'il s'en alla aussitôt vers le pape Eugène, qui était à Reims : et là, se jetant à ses pieds, il lui demanda, avec une profonde humilité, d'être absous de tous ses crimes. Eugène le voyant en cet état, ne se pouvait persuader que ce fût ce redoutable duc de Guyenne, mais plutôt un impudent qui s'humiliait en apparence pour gagner de l'argent. Il le rebuta d'abord, et le traita fort rudement; Dieu inspira cette sévérité au chef de l'Église, afin de mieux éprouver la fidélité de son nouveau serviteur. Le duc se retira frappant sa poitrine, criant miséricorde et confessant publiquement ses péchés, ses meurtres, son inceste de trois ans, sa désobéissance, et sa rébellion à l'Église, mais avec tant de larmes et de soupirs, que toute l'assistance, au lieu de s'en scandaliser, en était édifiée. Il se présenta une seconde fois au Pape, mais Sa Sainteté ne le voulut pas recevoir, jusqu'à ce qu'elle fût assurée qu'il était véritablement dans le repentir, qu'elle eût entendu ses sanglots, vu les larmes qui coulaient de ses yeux, et qu'elle eût su que son lit était le pavé, et qu'il portait une cuirasse clouée sur son corps, ces marques de contrition ne se trouvant pas aisément dans une âme dissimulée. Alors le Pape adressa un bref au patriarche de Jérusalem, avec pouvoir d'absoudre entièrement ce pénitent de l'excommunication de ses crimes.
Le duc, plus satisfait que s'il eût eu la tête couronnée de toutes les couronnes de l'univers, partit aussitôt de Reims, et se mit en chemin pour l'Italie; au premier port de mer, ayant rencontré un vaisseau tout à propos, il s'embarqua et arriva en peu de jours à Jérusalem; il alla donc se prosterner aux pieds du patriarche, et lui présenta, avec abondance de larmes et de sanglots, le bref du Pape, le suppliant de le vouloir absoudre. Le patriarche, voyant sa grande pénitence, la douleur de son cœur, le long chemin qu'il avait fait, les plaisirs et les honneurs qu'il laissait, et sachant qu'il était le duc de Guyenne, leva l'excommunication, et lui donna une absolution générale de tous ses crimes. Ce prélat eût bien désiré l'arrêter en son palais, parce que son père avait servi autrefois le feu duc de Guyenne; mais ce prince pénitent l'en remercia avec beaucoup d'humilité, se contentant d'un trou de muraille qui ressemblait à la cabane d'un lépreux: il y demeura neuf ans, sans autre nourriture que du pain noir et de l'eau pure. Il n'avait point d'autre habit que sa cuirasse; la haire lui servait de chemise, la terre de lit, un caillou d'oreiller, et le toit de couverture. Sa peau était écorchée et sa chair toute meurtrie, à cause des armures qu'il ne dépouillait point; mais sa ferveur ne se ralentit point au milieu de ces austérités, et son esprit en devint même plus vigoureux. Ses yeux ne s'ouvraient que pour regarder le ciel; il se frappait la poitrine, pleurait continuellement et passait toutes les nuits en oraison, disant à ceux qui en étaient surpris, que le serviteur de Dieu doit prier sans cesse, s'employer aux bonnes œuvres, et ne manger et ne boire que par mesure, quand même ce ne serait que de l'eau. Enfin il n'avait point de honte de confesser publiquement ses péchés, et de protester que le soleil, depuis la création des siècles, n'avait pas vu un pécheur semblable à lui.
Cependant, son absence mit les gens de sa maison en peine: ils le cherchèrent de tous côtés, et ayant su qu'il avait pris le chemin de Jérusalem, ils s'embarquèrent immédiatement. L'ayant trouvé en cette pauvre cabane, ils ne purent d'abord se résoudre à lui parler, à cause de l'état pitoyable où ils le voyaient; néanmoins, ils le firent enfin, et s'efforcèrent de lui persuader de revenir et de quitter ses rigoureuses austérités, lui représentant qu'il mériterait plus à sa cour, où il maintiendrait son peuple en repos, et ferait de belles ordonnances, qu'en cette solitude, et que sa qualité l'obligeait de travailler plutôt à l'utilité publique qu'à son intérêt propre et particulier. Le Saint ferma les oreilles à leurs paroles comme au sifflement d'un serpent, sachant bien qu'ils montraient l'appât et cachaient l'aiguillon, et qu'ils couvraient d'un spécieux prétexte les dangers évidents auxquels sont exposés les princes du monde, et auxquels ils n'échappent qu'avec peine. Ceux-ci donc, voyant qu'ils ne pouvaient le ramener par la douceur, ni le gagner par leurs raisons, résolurent de l'enlever de force; mais ce dessein étant venu à la connaissance du Saint, il se retira dans les déserts; après y être demeuré quelques mois, il repassa la mer pour retourner en Italie, et prit enfin terre sur les confins de la seigneurie de Lucques.
En ce même temps, les Lucquois étaient en guerre contre plusieurs de leurs voisins; et lorsque ce nouveau pèlerin aborda en leurs terres, ils avaient mis depuis quelques jours le siège devant un château dont ils ne pouvaient se rendre maîtres. Le duc Guillaume, dont l'humeur martiale n'était pas encore éteinte, se sentit ému par un objet si agréable à son souvenir: ayant relâché quelque peu de ses austérités, il les quitta ensuite tout à fait, rompit les chaînes dont il était ceint, dépouilla les armes qui étaient comme collées à son corps, et, prenant les habits que l'occasion lui présenta, il s'en vint à Lucques, s'adressa aux principaux de l'État, et, leur offrant son service pour la guerre, il leur donna parole de mettre en leur pouvoir, dans vingt-quatre heures, le château qu'ils tenaient assiégé. O résolutions mortelles, que vous êtes légères! O constance humaine, que tu es inconstante! A quoi prend garde ce pénitent, et où se porte le cœur de l'homme quand Dieu l'abandonne? mais Notre-Seigneur ne l'a pas conduit jusqu'ici pour le perdre, ni afin qu'il serve de trophée au démon.
Les Lucquois, jugeant à sa taille et à son port, mais encore plus à sa parole, ce qu'il était en effet, acceptèrent son offre, et lui donnèrent le commandement de l'armée. Mais, comme il se disposait à exécuter ce qu'il avait promis, et qu'il prenait les armes pour se mettre en campagne à la tête de l'armée, il devint aveugle, et pria quelqu'un de lui donner la main pour marcher, parce qu'il ne voyait plus. Ceci arriva en présence des capitaines, qui ne savaient que penser d'un si étrange accident: mais lui reconnut bien que c'était un coup de la puissante main de Dieu, et une conduite de sa sainte Providence, qui le voulut affliger sans le perdre, et, par cet aveuglement corporel, lui rendre la lumière de l'âme. Il se prosterna publiquement à terre, et, tout baigné de larmes, il confessa son péché et reprit sa première ferveur. Il partit de Lucques après avoir recouvré la vue et s'embarqua pour retourner à Jérusalem, résolu d'expier le reste de ses crimes. Etant sur mer, il fut pris par des pirates, dont il souffrit mille maux, et qui, sans doute, ne lui eussent pas laissé la vie, parce qu'il était chrétien, si Dieu ne l'eût pris sous sa protection, et ne lui eût fourni le moyen d'échapper de leurs mains aussitôt qu'ils l'eurent mis à terre. Se voyant en liberté, il remonta sur mer pour aller en Galice, visiter les reliques de l'apôtre saint Jacques; après quoi il revint en Italie, et se cacha en la forêt de Livanie, qui n'était qu'une retraite d'animaux sauvages et un repaire de reptiles venimeux. Ce fut en ce lieu qu'il recommença sa pénitence, résolu de la continuer, malgré toutes les attaques des démons, qui employaient mille artifices pour l'épouvanter: la forêt semblait quelquefois trembler aux cris horribles et aux hurlements effroyables de ces esprits d'enfer; mais, par la faveur du ciel, il était sans crainte au milieu de tant de sujets de frayeur, et jouissait, parmi ces tempêtes, d'une grande tranquillité, provoquant même ses ennemis au combat. Un démon lui apparut sous la forme du duc, son père, et lui commanda de quitter le désert, l'assurant que ses crimes étaient pardonnés, et que c'était la volonté de Dieu. Guillaume aperçut bientôt cet artifice, et protesta qu'il redoublerait sa pénitence, puisqu'elle leur faisait tant de dépit: il y mit un courage invincible et tourmenta si cruellement son corps, qu'il semblait ou n'être pas à lui, ou être de bronze.
Une fois, la porte de sa cellule fut enfoncée sous l'effort de ses ennemis qui le blessèrent de telle sorte qu'il demeura comme mort, et il était en danger de la vie, parce que le lieu étant fort solitaire, il n'y avait nulle apparence de secours humain. Mais la très-sainte Vierge, dont il avait imploré la faveur pendant le combat, lui apparut, suivie de deux autres saintes, brillante comme un soleil ; et, touchant doucement ses plaies, elle lui rendit la santé et lui donna un nouveau courage pour persévérer dans sa résistance contre les ennemis de son salut.
Cependant, le bruit de sa sainteté se répandant par tout le pays, plusieurs vinrent à lui pour se ranger sous sa conduite : cela lui fit entreprendre de remettre en vigueur l'Ordre des Ermites qui était entièrement déchu de l'observance régulière. Il ordonna que ceux qui y seraient reçus feraient le vœu d'obéissance à un supérieur, se conduiraient par ses conseils, et n'entreprendraient rien sans lui. Dieu donna sa bénédiction à ce dessein ; de sorte que cet Ordre s'étendit en beaucoup de provinces de France, de Saxe et de Bohême, et que l'Église en reçut un grand service.
Ses actions ne prêchaient que la mortification, et ses discours ne roulaient que sur la pénitence ; il disait souvent à ses religieux : « Que plusieurs âmes, qui avaient fait autrefois profession de religion, brûlaient dans les enfers et soupiraient après la haire de saint Jérôme, après les larmes d'Arsène, après le lit d'Eulalius, après la nudité de saint Paul, après la nourriture d'Elisée, et après les plus rudes austérités ; mais que ces désirs ne leur servaient de rien, parce qu'ils ne les avaient pas mis à exécution pendant leur vie ».
Il gouverna pendant quelque temps cette communauté en paix ; mais depuis, il fut tourmenté par ses propres disciples, la Providence divine le permettant ainsi, afin que sa vie fût un martyre continuel : il fut même forcé, par leurs calomnies, de quitter le désert, d'où il n'avait pu être chassé par tous les esprits malins. Il se retira donc sur une montagne nommée Pérée, mais il la laissa aussitôt, à cause des bergers qui y amenaient leurs troupeaux et troublaient sa solitude. De là il descendit en la ville de Castiglione-Aretino, dans la Toscane, où il guérit miraculeusement la femme de son hôte, et quand il vit que la ville, pour cette guérison, commençait à le considérer et à lui faire beaucoup d'honneur, il partit de nuit et s'en vint en une vallée, près de Sienne, appelée l'Étable de Rhodes, autrement Mala-Val. Il demeura seul en ce désert jusqu'à ce que, se sentant exténué de vieillesse et cassé par tant d'austérités, il fut contraint de prendre un serviteur, nommé Albert, pour le servir en ses nécessités. Il avait soin de l'instruire en la vertu, et l'autre, en récompense, lui allait chercher de quoi vivre. Un jour qu'ils étaient en oraison, la lampe qui les éclairait tomba à terre et s'éteignit, et toute l'huile fut répandue ; mais le tout fut remis en son premier état par la prière du Serviteur de Dieu.
Au bout de deux ans, il fut atteint d'une maladie dont il prédit l'issue au médecin, l'assurant que ses remèdes ne lui serviraient de rien, puisque le Saint-Esprit lui avait révélé le jour et l'heure de son décès. Pour s'y disposer, il voulut recevoir le saint Viatique, afin de se munir contre les ennemis de notre salut, qui font leurs derniers efforts lorsque les hommes sont sur le point de quitter ce monde. Son compagnon ne lui manqua pas en cette extrémité : il fit venir un prêtre, qui lui apporta le corps de Notre-Seigneur ; il le reçut avec des témoignages de piété et de composition, qui tiraient les larmes des yeux de ceux qui étaient présents. Il prédit à Albert, qui s'attristait de leur séparation, que Dieu le pourvoirait d'un fidèle compagnon ; et il n'eut pas si tôt achevé ce discours, que Regnault, homme de bien, sage et riche, se vint présenter à lui et lui promit d'abandonner le monde et de passer le reste de ses jours en ce désert. Enfin, le dixième jour de février, l'an 1157, levant les mains en haut pour remercier la divine Bonté des grâces qu'il en avait reçues, il rendit son âme à son Créateur. Son corps fut enterré dans un petit jardin qu'il cultivait lui-même, et au-dessus de son tombeau fut érigé un oratoire que les chrétiens visitent avec beaucoup de vénération, à cause des grâces qu'ils y reçoivent de Dieu par les mérites du Saint. Mais quand il n'y aurait point d'autre miracle que celui de sa conversion et de sa pénitence, n'est-il pas plus que suffisant pour nous faire admirer la force et reconnaître l'excès de la divine miséricorde, qui ne paraît pas moins admirable en tirant l'homme de son péché que sa puissance ne paraît infinie en tirant le monde des abîmes du néant?
Sa vie a été écrite fort au long par l'évêque Thibault, et abrégée par Surius, à qui nous l'avons empruntée.
## AUTRES SAINTS DU NOM DE GUILLAUME.
Les historiens reconnaissent aujourd'hui plusieurs Guillaume, dont il n'est pas facile de distinguer les actions. Ce que raconte le P. Giry se rapporte surtout à Guillaume de Maleval et à Guillaume de Guyenne. Son récit intéresse tant que nous n'avons pas osé le changer. Nous allons seulement y suppléer par plusieurs notices.
*Saint Guillaume* de Maleval, ermite.— Sa jeunesse est inconnue. Il fit le pèlerinage de Rome ; le pape Eugène III l'envoya à Jérusalem pour l'expiation de ses péchés. Il partit en 1145. En 1153, il se fit ermite en Italie. En 1155, il entra dans l'affreuse solitude de Maleval. Il mourut en 1157. Sa vie est racontée par le P. Giry, comme on vient de le voir, avec les plus grands détails.
Les solitaires, ses disciples, bâtirent un ermitage avec une chapelle sur son tombeau. Telle fut l'origine de l'Ordre des Guillelmites, que Grégoire IX mit sous la règle de Saint-Benoît. Cette congrégation a été depuis unie à celle des Ermites de Saint-Augustin. Ils portaient un habit blanc comme les Cisterciens. On faisait la fête de saint Guillaume, à Paris, dans l'église des Blancs-Manteaux, qui appartint aux Guillelmites, de 1297 à 1618.
*Saint Guillaume*, fondateur des Ermites de Monte-Vergine, dans le royaume de Naples. Ce Saint est nommé le 25 juin dans le martyrologe romain.
*Guillaume le Débonnaire*, comte d'Auvergne, fondateur de la célèbre abbaye de Cluny, en Bourgogne, fondation que nous avons racontée dans notre tome IV, dans la vie de saint Bernon. Il fut appelé duc d'Aquitaine, parce que l'Auvergne faisait alors partie de l'Aquitaine. Il ne fut point duc de Guyenne. Mais ayant conservé religieusement à son pupille Ebole la succession de son père, Ranciphe II, qui comprenait la seconde Aquitaine et le comte de Bordeaux, c'est-à-dire ce qu'en a appelé depuis la Guyenne et le comté de Poitou, il fut cause que la Guyenne et le Poitou devinrent héréditaires dans la suite et appartinrent en propre aux descendants d'Ebole.
*Guillaume*, dernier duc de Guyenne.— Ebole, qui mourut en 963, eut pour successeur : Guillaume II, dit *Télès-d'Étoupe* (mort en 963) ; Guillaume III, qui vécut presque jusqu'à la fin du siècle ; Guillaume IV, surnommé *Fier-à-Bras* ou *Bras-de-Fer* (1030) ; Guillaume V, dit le *Gros* (1036) ; Guillaume VI (1053) ; Guillaume VII (1086) ; Guillaume VIII, son fils, père de Guillaume IX.
Guillaume IX, que plusieurs qualifient de Guillaume X, est celui dont le P. Giry raconte la vie, en le confondant avec saint Guillaume de Maleval. Il vint au monde l'an 1099, succéda à son père l'an 1126. On lui attribue beaucoup des désordres de son père, avec lequel les historiens le confondent souvent. Il se conduisit lui-même très-mal. Il mit cependant quelques bornes à ses débauches par son mariage avec Eléonore, sœur du vicomte de Châtellerault, dont il eut, en 1123, Eléonore, son héritière. Après la mort de cette première femme, il prit en secondes noces Emma, fille du vicomte de Limoges, déjà veuve du seigneur de Cognac, laquelle lui fut enlevée en son absence par le fils du comte d'Angoulême. Le P. Giry raconte le reste de sa vie. Seulement, ceux qui ne veulent pas confondre ce Guillaume avec Guillaume de Maleval, au lieu de le faire retirer en Italie, disent qu'il mourut dans son pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.
VIES DES SAINTS. — TOME II.
434 10 FÉVRIER.
Événements marquants
- Naissance en Poitou
- Succession comme duc de Guyenne et comte de Poitou
- Soutien à l'antipape Anaclet contre Innocent II
- Conversion par Saint Bernard à Parthenay
- Pèlerinage à Rome et Jérusalem pour pénitence
- Retraite dans le désert de Maleval en Toscane
- Fondation de l'Ordre des Guillelmites
Miracles
- Cécité subite et guérison à Lucques comme signe divin
- Guérison miraculeuse de la femme de son hôte à Castiglione-Aretino
- Restauration miraculeuse d'une lampe et de son huile par la prière
- Apparition de la Vierge Marie pour soigner ses blessures après une attaque démoniaque
Citations
Où le péché s'est déchaîné avec plus de débordement, la grâce a surabondé avec plus d'excès
N'entrez point, Seigneur, en jugement avec votre serviteur, car nul homme ne pourra jamais se justifier devant vous