Saint Jean d'Égypte (le Prophète)
Prophète et reclus en Basse Thébaïde
Résumé
Ancien charpentier devenu solitaire en Basse Thébaïde, saint Jean d'Égypte se distingua par une obéissance absolue et un don de prophétie exceptionnel. Reclus pendant près de cinquante ans dans une grotte, il conseilla l'empereur Théodose le Grand et opéra de nombreux miracles. Il mourut en prière à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
Biographie
SAINT JEAN D'ÉGYPTE
Si nous voulons nous reposer éternellement, il faut renoncer au repos temporel.
Maxime des Pères du désert.
Nul solitaire, après saint Antoine, n'eut un plus grand renom de sainteté et ne fut plus vénéré que saint Jean d'Égypte, prophète et reclus en Basse Thébaïde.
Lyque ou Lycopolis, aujourd'hui Siout, près de la rive gauche du Nil, fut la patrie de saint Jean. Il apprit dans sa jeunesse le métier de charpentier et l'exerça jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Après quoi, touché du désir de ne travailler qu'à son salut, il renonça entièrement au siècle pour se retirer dans la solitude. Quoique les biens qu'il abandonna fussent peu de chose, on peut dire de lui ce que saint Jérôme dit de saint Pierre, qu'il quitta beaucoup, parce qu'il ne resta dans son cœur aucune affection pour les biens de la terre.
Ce premier sacrifice fut suivi de celui de sa propre volonté. Il se rangea sous la conduite d'un ancien solitaire pour s'exercer dans l'obéissance, et le servit avec tant d'humilité, de zèle, et même d'adresse, que le bon vieillard craignit qu'il n'agit ou par contrainte, ou par quelque affection naturelle, ce qui le porta à s'assurer de la pureté de ses intentions, en lui commandant des choses probablement impossibles, ou qui paraissaient choquer le sens humain.
La première qu'il lui ordonna, fut d'arroser deux fois le jour un bâton sec et à demi pourri, jusqu'à ce qu'il eût pris racine et poussé des feuilles et des branches. Cette épreuve dura un an, pendant lequel Jean ne se démentit jamais de son obéissance, quoiqu'il fût obligé d'aller chercher l'eau à deux milles de là.
Sa soumission aveugle fut connue des religieux des monastères voisins, où l'on ne faisait cas que de la pratique des vertus; et plusieurs d'entre eux vinrent voir son supérieur pour s'en assurer par eux-mêmes, et s'édifier par
SAINT JEAN D'ÉGYPTE.
l'exemple d'un si excellent disciple. Comme ils lui en parlaient avec admiration, le vieillard appela Jean et lui dit en leur présence d'aller jeter par la fenêtre une fiole d'huile qui faisait toute leur provision : ce qu'il exécuta sur-le-champ, sans raisonner sur le besoin qu'ils en avaient.
Cassien, qui rapporte ces exemples de son obéissance, dit que Dieu l'en récompensa par le don de prophétie, auquel il l'éleva dans la suite. Jean s'exerça ainsi onze à douze ans dans le renoncement à sa propre volonté. Après quoi son père spirituel étant mort, il demeura environ cinq ans dans différents monastères pour s'y perfectionner toujours de plus en plus dans les vertus religieuses, et se retira enfin dans le désert pour y vivre en parfait anachorète.
Le lieu qu'il choisit pour sa retraite fut une montagne déserte à deux lieues de Lycopolis. Il s'y creusa une grotte dans une roche d'un accès difficile, et en boucha l'entrée, afin d'être moins détourné des exercices de la vie intérieure et contemplative. Il avait quarante ou quarante-deux ans lorsqu'il s'y retira, et il y demeura enfermé jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, sans l'ouvrir à personne, excepté la dernière année de sa vie qu'il y introduisit Pallade, de qui nous avons appris son histoire.
Quelque désir qu'il eût de n'y vivre qu'avec Dieu, il ne put empêcher qu'on ne recourût à lui de toute part ; de sorte qu'il fut obligé de permettre qu'on bâtit un logement à quelque distance de sa cellule, afin que ceux qui le venaient voir y fussent à couvert des injures du temps, et qu'on y exerçât envers eux l'hospitalité, si fort recommandée dans l'Évangile. Mais il ne parlait que le samedi et le dimanche par la fenêtre qui lui servait à recevoir ce qui lui était nécessaire ; et il ne voulut jamais souffrir qu'aucune femme s'approchât de sa cellule.
La vie qu'il menait en ce lieu était toute céleste. Il vaquait sans cesse à la prière et à la contemplation ; son cœur détaché de la terre et affranchi des sollicitudes du monde, s'élevait à Dieu avec une liberté entière : et Dieu se communiquant à son âme à proportion de son dégagement, la remplissait par des lumières et des grâces très-abondantes. C'est à cette pureté de cœur que Rufin attribue le don de prophétie qu'il reçut, comme Cassien l'attribue à son obéissance ; elle peut lui avoir été accordée en faveur de l'une et de l'autre, puisqu'elles concourent toutes les deux à disposer merveilleusement une âme au plus intime commerce avec Dieu.
Dieu, qui le favorisa de grâces extraordinaires, comme nous le verrons bientôt, ne le dispensa pas de passer par la tentation, puisqu'il la fait servir à éprouver les plus grands Saints. Les démons s'efforcèrent souvent de le troubler pendant la nuit, pour l'empêcher de prier ou de prendre quelque repos ; et ajoutant l'insulte à la peine qu'ils lui causaient, ils lui apparaissaient le matin sous des figures sensibles, et feignaient de lui demander pardon du mal qu'ils lui avaient fait pendant la nuit.
Ces esprits de malice, toujours attentifs à profiter auprès des serviteurs de Dieu des moindres occasions de les séduire, eurent en une rencontre un petit avantage sur lui. Ils lui persuadèrent de prolonger son jeûne jusqu'à deux jours de suite, afin d'abattre plus aisément son esprit, en abattant tout à fait son corps, déjà usé de vieillesse, et épuisé par son abstinence ordinaire.
Le Saint, que l'amour de la pénitence eût porté à tout souffrir, donna dans l'illusion ; et lorsqu'à la fin du second jour il voulut se mettre à table, le démon se fit voir à lui sous la figure d'un Éthiopien hideux, et se jetant à ses genoux, lui dit, par une raillerie insultante : « Pardonnez-moi, s'il
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vous plaît, c'est moi qui vous ai porté à ce long jeûne » ; à cet aveu, le Saint revint à lui, et quoique très-habile dans le discernement des esprits, il comprit à ce coup qu'il avait été séduit. C'est de Cassien que nous tenons ceci : il l'apprit de l'abbé Joseph, dans la conférence qu'il eut avec lui sur la nécessité d'user de discrétion. Mais cela ne servit qu'à conserver ce grand serviteur de Dieu dans une plus grande vigilance ; et cette faible victoire de l'artifice du démon, ne fut rien auprès de celles qu'il remporta toujours sur lui à son tour.
Il y avait trente ans qu'il vivait ainsi renfermé dans sa cellule, lorsqu'il reçut de Dieu le don de prophétie, avec tant d'abondance de lumière, que rien n'échappait à sa connaissance.
Plusieurs venant à lui, tant des pays éloignés, que du voisinage, il leur déclarait, quand il était nécessaire, ce qu'ils croyaient bien caché dans le fond de leur cœur ; et lorsqu'ils avaient commis quelque grand péché en secret, il leur en faisait la correction en particulier, avec zèle et avec douceur, pour les exciter à se repentir et à se corriger. Il annonçait aussi par avance si les débordements du Nil seraient grands ou médiocres, d'où dépendait la bonne ou la mauvaise récolte, et il avertissait les hommes, lorsqu'ils étaient menacés pour leurs péchés de la colère de Dieu, faisant connaître les crimes qui l'irritaient contre eux, et exhortant les pécheurs à prévenir sa juste vengeance par le repentir et le changement de vie.
Ce n'étaient là que les moindres objets de ses prédictions. Entre les autres qui firent plus de bruit, on peut compter celle de la défaite des Éthiopiens, lorsqu'ils entrèrent sur les terres de l'empire du côté de Sienne, la première ville qu'on rencontrait dans la haute Thébaïde en sortant de leur pays. Ils avaient d'abord taillé en pièces les troupes qu'on leur avait opposées, fait beaucoup de dégâts et emporté un riche butin. Il était à craindre qu'ils ne poussassent plus loin leurs conquêtes, parce qu'ils étaient de beaucoup supérieurs en nombre aux troupes romaines ; de sorte que le général qui commandait celles-ci, ne trouva de meilleure ressource que dans les avis et dans les prières de notre Saint.
Il vint donc le consulter sur ce qu'il avait à faire ; et le serviteur de Dieu lui répondit, en désignant le jour auquel sa prédiction devait s'accomplir, qu'il pouvait marcher sans crainte contre les ennemis ; qu'il remporterait ce jour-là sur eux une victoire complète, qu'il s'enrichirait de leurs dépouilles, et qu'il recouvrerait ce qu'ils avaient enlevé. L'effet suivit la prédiction ; et comme cet officier, au retour de son expédition, vint le remercier, il lui prédit encore qu'il serait en grand crédit auprès de l'empereur : ce que l'événement vérifia.
Un autre officier l'étant venu voir, sa femme, qu'il avait laissée enceinte, accoucha le même jour qu'il était arrivé à sa cellule ; mais elle était en danger de mourir. Sur quoi le Saint lui dit : « Vous rendriez grâces sans doute au Seigneur, si vous saviez qu'il vous a donné aujourd'hui un fils. Sa mère est en péril ; mais Dieu l'assistera, et vous la trouverez guérie. Retournez-vous-en chez vous en diligence ; vous arriverez le septième jour de la naissance de l'enfant. Faites-le nommer Jean. Nourrissez-le chez vous jusqu'à l'âge de sept ans, sans permettre qu'il ait aucune communication avec les païens ; et après ce temps, confiez son éducation à quelques solitaires pour l'élever dans une sainte et céleste discipline ».
Ses prédictions les plus fameuses furent celles qu'il fit à l'empereur Théodose le Grand, qu'il informa par avance, en diverses rencontres, des irruptions des barbares dans les provinces, du soulèvement des tyrans, des
moyens de les dompter, et bien d'autres événements de son règne. Ce prince le fit principalement consulter sur deux ennemis qu'il eut à combattre. L'un fut le tyran Maxime, déjà victorieux des deux empereurs Gratien et Valentinien, dont il avait tué le premier en 383, et chassé l'autre de ses États en 387. Jean le fit assurer de la victoire. Théodose marcha sur sa parole, quoiqu'avec des troupes inférieures; défit Maxime en deux combats dans la Pannonie, passa les Alpes sans obstacle, le poursuivit et le surprit enfin dans Aquilée, où ses soldats lui coupèrent la tête.
Quatre ans après, Eugène s'étant emparé de l'empire d'Occident, par le crédit du comte Arbogaste, qui avait fait étrangler le jeune Valentinien, Théodose résolut de marcher contre lui pour venger la mort de ce prince. Eugène, qui s'y attendait, s'y prépara en païen par les superstitions de l'idolâtrie et de la magie. Il fit consulter un homme qui se mêlait de prédire l'avenir par des sortilèges. Les idolâtres de Rome faisaient aussi pour lui de grands sacrifices, fouillaient curieusement dans les entrailles des victimes, et croyaient trouver d'heureux présages. Mais Théodose, guidé par la véritable religion, chercha la vérité dans des sources plus pures. Il envoya en Thébaïde l'eunuque Eutrope, pour tâcher de déterminer saint Jean à le venir voir, ou de savoir de lui si c'était la volonté de Dieu qu'il prévînt le tyran, ou s'il devait attendre que le tyran vînt l'attaquer.
Eutrope exécuta sa commission en serviteur zélé. Il fit au Saint de fortes instances pour le porter à se rendre auprès de l'empereur; mais ne pouvant le persuader de quitter sa solitude, il apprit de lui que l'empereur remporterait la victoire; qu'elle serait plus sanglante que celle qu'il avait remportée sur Maxime; qu'il ferait périr le tyran; qu'il ne lui survivrait pas de beaucoup; qu'il mourrait en Italie, et laisserait à son fils l'empire d'Occident. Tout ceci s'accomplit à la lettre. Théodose marcha contre Eugène, et pensa d'abord être défait; car il perdit dix mille Goths à la première journée; mais le lendemain la victoire se déclara entièrement pour lui, et il parut évidemment qu'il ne la devait qu'aux prières du Saint, puisqu'il avait été en si grand danger de la perdre. La bataille se donna dans la plaine d'Aquilée le 6 septembre de l'an 394. Théodose n'y survécut que jusqu'au 17 janvier de l'année suivante, et laissa par sa mort l'empire d'Orient à Arcade, et celui d'Occident à Honorius ses fils.
Le don de prophétie que saint Jean avait reçu de Dieu fut accompagné de celui des miracles. Il en opéra même en son absence, surtout en faveur de quelques femmes, parce qu'il ne voulut jamais souffrir qu'aucune abordât sa cellule. Celle d'un sénateur étant devenue aveugle, ne cessait de presser son mari de la mener au Saint. Le mari, qui savait que le Saint ne le souffrirait jamais, ne trouva pas de meilleur expédient que de le venir conjurer de prier au moins pour elle. Il le fit, et lui envoya outre cela de l'huile qu'il avait bénite; la malade en ayant frotté ses yeux, recouvra la vue. Outre qu'il opérait des merveilles sans cette huile bénite, il s'en servait ordinairement, afin qu'on lui attribuât moins la guérison des malades, qu'à la vertu de la bénédiction. C'est ainsi qu'il cachait par humilité la grâce qu'il avait reçue. Il en attribuait aussi les effets à la foi de ceux qui s'adressaient à lui, assurant qu'il n'était pas exaucé pour aucun mérite qu'il y eût en lui; mais seulement parce que Dieu voulait accorder de telles faveurs à ces personnes.
La ferme résolution qu'il avait prise de ne parler à aucune femme, donna lieu à une merveille singulière, et dont saint Augustin a fait grand cas. Un mestre de camp, qui conduisait des troupes à Sienne, où sa femme le sui-
vait, se rendit, à la sollicitation de celle-ci, à la cellule du Saint, pour obtenir de lui qu'il souffrît qu'elle y vînt aussi recevoir sa bénédiction; l'extrême désir qu'elle en avait, lui ayant fait courir de grands dangers. Saint Jean lui répondit qu'il n'avait jamais vu de femmes depuis qu'il s'était enfermé dans sa cellule, et que ce qu'il demandait était tout à fait impossible. L'officier ne se rendit point; il continua à le presser avec plus d'instances, assurant que s'il lui refusait cette grâce, sa femme en mourrait d'affliction, au lieu qu'en la lui accordant, elle recevrait un merveilleux avantage du bonheur de l'avoir vu.
Le Saint, admirant sa foi et sa persévérance, et ne voulant pas lui causer, ni à son épouse, le chagrin d'un refus entier, ni manquer d'ailleurs à sa résolution, lui dit : « Allez, votre femme me verra sans venir ici, et même sans sortir de sa maison ». L'officier se retira sur cette réponse, roulant dans son esprit quel en pouvait être le sens; ce qui ne donna pas moins matière de réflexion à sa femme, lorsqu'il la lui rapporta; mais la nuit, quand elle fut endormie, le Saint lui apparut en songe, et lui tint ce discours : « Ô femme, votre foi est grande, et m'oblige à venir ici pour satisfaire à votre prière. Je vous avertis néanmoins de ne pas désirer de voir le visage matériel des serviteurs de Dieu, mais de contempler plutôt des yeux de l'esprit leur vie et leurs actions. Car la chair ne sert de rien; et c'est l'esprit qui vivifie. Quant à moi, ce n'est point en qualité de juste et de prophète, ainsi que vous le pensez; mais seulement en vertu de votre foi, qu'ayant prié pour vous, Dieu vous a accordé la guérison de tous les maux que vous souffriez en votre corps. Vous jouirez donc, vous et votre mari, à commencer d'aujourd'hui, d'une santé parfaite, et toute votre maison sera comblée de bénédiction; mais n'oubliez jamais tous les deux les bienfaits que vous avez reçus de lui. Vivez toujours dans sa crainte, ne désirez rien au-delà des appointements qui sont dus à votre charge, et enfin contentez-vous de m'avoir vu en songe, sans en demander davantage ».
À son réveil, cette femme raconta à son mari ce qu'elle avait vu et entendu, et lui détailla si bien les traits du visage du Saint, la couleur et la forme de son habit, et toutes les autres marques par lesquelles il pouvait être reconnu, qu'il ne put pas douter que le Saint ne lui eût apparu durant le sommeil; ainsi plein d'étonnement il retourna à la grotte de saint Jean, lui raconta tout ce qui était arrivé à son épouse, lui rendit des actions de grâces, et après avoir reçu sa bénédiction, il poursuivit son voyage dans un contentement parfait.
Il faut parler à présent de la visite que lui firent Pallade et d'autres solitaires, et des admirables instructions qu'ils en reçurent. Pallade était dans le désert de Nitrie avec Évagre son maître, Albin, Ammon et trois autres. Comme ils s'entretenaient un jour du bruit que faisait la réputation de saint Jean, Évagre témoigna qu'il eût eu une grande joie de savoir au vrai quelle était l'éminence de sa vertu, par quelqu'un qui fût capable de discerner son esprit et sa manière d'oraison.
Pallade se sentant assez de force pour faire le voyage, et s'en aller assurément par lui-même, car il n'avait alors que vingt-six ans, partit sans en rien dire à personne, et arriva enfin avec beaucoup de peine à la montagne du Saint. Outre qu'il y avait dix-huit journées de chemin, qu'il fit partie à pied, et partie par eau, comme c'était le temps de l'accroissement du Nil, durant lequel les maladies étaient fréquentes, il tomba malade comme bien d'autres.
Il trouva en arrivant que le vestibule de la cellule du Saint était fermé,
et apprit qu'on ne l'ouvrait que le samedi et le dimanche. Il attendit jusqu'à ce temps-là qu'il lui fût permis d'entrer, et il vit le Saint assis à sa fenêtre, au travers de laquelle il parlait à ceux qui s'approchaient. Aussitôt que le Saint le vit, il le salua et lui demanda par un interprète de quel pays il était ; quel sujet l'amenait, ajoutant qu'il lui paraissait de la compagnie d'Évagre.
Pallade satisfait à toutes ces demandes ; mais tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, le gouverneur de la province, nommé Alype, entra et s'approcha de saint Jean en grande hâte. Le Saint quitta alors Pallade, qui se retira à l'écart pour les laisser parler en liberté. Comme leur conversation était longue, Pallade commença à s'ennuyer d'attendre, et il s'éleva dans son cœur des sentiments de murmure, comme si le Saint eût fait trop peu de cas de lui et qu'il y eût, dans son procédé, acception de personnes ; de sorte qu'il songeait à se retirer tout à fait.
Le Saint connut à ce moment ce qui se passait dans son âme, et lui envoya son interprète, appelé Théodore, pour lui dire de ne point entrer en impatience, qu'il allait bientôt renvoyer le gouverneur. Cette parole fit rentrer Pallade en lui-même. Il reconnut combien le Saint était éclairé du ciel, puisqu'il avait pénétré dans ses pensées, et attendit sans peine que le gouverneur se fût retiré.
Alors saint Jean l'appela, et lui fit une douce correction sur le jugement qu'il avait porté, et le murmure intérieur auquel il s'était laissé aller ; après quoi, pour le consoler, il lui dit : « Ne savez-vous pas qu'il est écrit que ce ne sont pas les hommes en bonne santé, mais les malades qui ont besoin de médecin : je puis parler à vous quand je veux, et vous à moi, et quand je ne pourrai pas vous consoler, il y a d'autres pères et d'autres frères qui le peuvent faire. Mais ce gouverneur étant engagé sous la puissance du démon, dans les affaires temporelles dont il s'occupe, et étant venu à moi pour recevoir quelques avis salutaires, dans ce peu de temps qu'il a eu pour respirer, ainsi qu'un esclave qui fuit la domination d'un maître fâcheux et insupportable, quelle raison y avait-il que je le quittasse pour vous parler à vous, qui vous occupez continuellement de ce qui regarde votre salut ? »
Pallade, ensuite de ceci, le supplia de prier pour lui ; mais le saint vieillard lui donnant un petit soufflet, comme à son enfant, avec une gaieté douce et agréable, continua de lui parler en ces termes : « Vous ne serez pas exempt de peines, et vous avez déjà soutenu de grands combats dans la pensée de quitter votre solitude ; mais la crainte d'offenser Dieu vous a fait différer votre sortie. Le démon vous tourmente sur cela, et ne manque pas d'alléguer des raisons apparentes et des prétextes de piété. Il vous a représenté le regret qu'a votre père de votre absence, et que votre retour porterait votre frère et votre sœur à embrasser la solitude. Mais je vous annonce une bonne nouvelle, en vous assurant que l'un et l'autre sont en sûreté, puisqu'ils ont renoncé au monde, et que votre père vivra bien encore sept ans. Demeurez donc avec un cœur ferme et constant dans la solitude, et ne pensez plus à retourner pour l'amour d'eux à votre pays, puisqu'il est écrit : Celui qui, après avoir mis la main à la charrue, tourne la tête en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu ».
Ces paroles consolèrent et fortifièrent beaucoup Pallade ; et le Saint lui ayant ensuite demandé avec la même gaieté, s'il ne désirait pas d'être évêque, il répondit que non, parce qu'il l'était déjà, puisque selon l'étymologie grecque, ce mot signifie un intendant et un surveillant. De quelle ville êtes-vous donc évêque ? lui dit le Saint. Je le suis, répondit Pallade en riant,
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de la cuisine, de la dépense, de la table, car je veille avec soin sur toutes ces choses; voilà mon épiscopat et l'intendance que ma délicatesse m'a fait choisir. Cessez de railler, lui dit le Saint en souriant; car vous serez un jour évêque, et supporterez beaucoup de travaux et d'afflictions. Mais si vous voulez les éviter, ne sortez pas de votre solitude, puisque tandis que vous y demeurerez, personne ne peut vous ordonner évêque ».
Il éprouva dans peu d'années la vérité de cette prophétie : car, au bout de trois ans, étant menacé d'hydropisie, il consentit qu'on l'envoyât à Alexandrie, d'où, par les avis des médecins, il passa en Palestine et ensuite en Bithynie, où il fut fait évêque d'Hélénopolis. Il se trouva ensuite enveloppé dans la persécution que saint Jean Chrysostome souffrit, et fut onze mois caché dans une chambre fort obscure. Il se ressouvint alors que ce grand Prophète lui avait prédit les peines qu'il endurait.
Cependant le Saint, voulant l'encourager à souffrir patiemment sa solitude, lui dit qu'il y avait quarante ans qu'il vivait renfermé dans la sienne sans avoir jamais vu aucune femme, ni une seule pièce de monnaie, ni même vu manger personne.
Pallade retourna ensuite à Nitrie, où il raconta à Évagre et aux cinq autres, ce qu'il avait vu de cet homme admirable, et leur inspira par son récit un désir plus ardent de l'aller voir eux-mêmes; ce qu'ils firent deux mois après. Ils rapportèrent à leur retour à Pallade ce qui s'était passé dans leur visite; mais il ne l'a pas inséré dans son histoire.
Saint Jean rendit son esprit à Dieu étant à genoux et en oraison, après avoir passé trois jours de suite sans se laisser voir à personne.
On représente le saint solitaire arrosant un bâton sec : cette simplicité lui a valu le nom de Jean l'Obéissant.
Les Bellandistes et Boiteau croient que saint Jean d'Égypte mourut au mois de septembre ou d'octobre de l'année 594. Tillemont pense que ce pourrait être en mars ou avril de l'année 495. Les martyrologes, depuis le XIIe siècle, inscrivent sa fête au 9 mars. Barocque dit que les Grecs la faisaient le 13 décembre; mais les Bellandistes soutiennent qu'ils ne la célèbrent pas du tout. — Voir les Pères des déserts d'Orient.
Événements marquants
- Exerce le métier de charpentier jusqu'à 25 ans
- Épreuve du bâton sec arrosé pendant un an par obéissance
- Retraite dans une grotte sur une montagne près de Lycopolis à l'âge de 40 ans
- Don de prophétie et prédiction de la victoire de Théodose sur Maxime et Eugène
- Visite de Pallade et prophétie sur son futur épiscopat
- Mort en oraison à l'âge de 90 ans
Miracles
- Arrosage d'un bâton sec qui finit par prendre racine (épreuve d'obéissance)
- Guérison de l'aveugle (femme d'un sénateur) par l'envoi d'huile bénite
- Apparition en songe à la femme d'un mestre de camp pour la guérir
- Don de prophétie sur les crues du Nil et les victoires militaires
Citations
Si nous voulons nous reposer éternellement, il faut renoncer au repos temporel.
Allez, votre femme me verra sans venir ici, et même sans sortir de sa maison.