Saint Kilien d'Aubigny

Évêque missionnaire de l'Artois

Fête : 13 novembre 7ᵉ siècle • saint

Résumé

Moine et évêque irlandais du VIIe siècle, Kilien renonça à son siège pour un pèlerinage à Rome avant de devenir missionnaire en Artois. Sous l'impulsion de saint Faron de Meaux, il évangélisa la région d'Aubigny pendant trente ans, y fondant une église et multipliant les miracles. Il mourut en 670, laissant une réputation de grande douceur et de charité.

Biographie

SAINT KILIEN, ÉVÊQUE MISSIONNAIRE DE L'ARTOIS

Plein de douceur, d'une chasteté à toute épreuve, d'une charité surabondante, il savait joindre la vigilance à la sagesse.

Ancien office du Saint.

Saint Kilien naquit en Irlande, vers la fin du VIe siècle, de parents nobles et distingués. Son éducation répondit au rang et à la piété de ceux qui lui avaient donné le jour. Le ciel, qui le destinait à de grandes choses, l'avait prévenu de la douceur et de l'abondance de ses bénédictions ; aussi montra-t-il dès l'enfance une piété solide. Sa lumière était celle de la foi ; son cœur, tourné vers l'Auteur de toutes choses, y demeurait invariablement attaché. À l'exemple du divin Maître, il employa, pour ne point s'écarter de la route qu'il avait choisie, la mortification et le crucifiement d'une chair innocente.

Pendant qu'il formait ainsi son cœur, Kilien cultivait son esprit par de sérieuses études. Toutefois, sans négliger les connaissances profanes et les lettres humaines, il donna la préférence à ce qui avait pour objet la morale et la piété. Il retira de cette étude un redoublement d'attrait pour la vertu et pour les lieux où on la professe avec éclat. Ses cours terminés, l'enfant devenu homme dut songer à prendre un parti. Ses parents eussent bien désiré le faire entrer dans une famille illustre de l'île en lui procurant la main d'une riche héritière ; mais le goût de Kilien le portait à un genre de vie plus parfait. Le monde n'ayant pour lui aucun attrait, il sollicita la permission d'entrer dans un monastère ; ses parents, qui craignaient Dieu, ne crurent pas devoir aller au-delà des remontrances et des prières, et consentirent enfin à sa demande. Maître de son choix, il embrassa avec la joie la plus vive la profession de ceux qui l'avaient formé à la science et à la piété.

Ce jeune religieux, l'exemple de la communauté, n'avait rien tant à cœur que la pratique de l'humilité. Il avait compris qu'elle est à la fois et le fondement et la gardienne des autres vertus. Se faire tout à tous sans affectation, ne se distinguer en rien de ses frères, mais donner du prix aux actions ordinaires et aux exercices communs par les motifs les plus sublimes ; veiller avec la plus grande attention sur toutes ses démarches, invoquer sans relâche la sagesse d'en haut pour qu'elle le conduisît dans la carrière qu'il commençait à fournir : telle était l'étude constante de ce véritable disciple de Jésus-Christ. La douceur, a dit gracieusement un Saint, naît de l'humilité comme une fleur de sa tige ; la douceur de Kilien, tout en lui procurant à lui-même une paix inaltérable, le rendait aimable à ses frères dont il possédait les cœurs. Sa charité aimait à se montrer dans ces mille détails de la vie religieuse, où une bonne parole, un regard ami, un fraternel concours, font tant de bien à l'âme et l'aident merveilleusement à porter avec joie le joug du Seigneur. Il possédait à un haut degré toutes les autres vertus qui font les Saints, et pour ne parler que de sa chasteté, elle fut toujours sans nuages ; rien dans le cours de sa longue vie ne put en ternir l'éclat.

A la pratique des vertus ce religieux parfait savait joindre l'application aux devoirs de son état. Perfectionnant ainsi les études de sa première éducation, il développa ses talents, et Dieu bénissant un travail entrepris pour sa plus grande gloire, Kilien fut très-versé dans les lettres. Les supérieurs de notre Saint crurent devoir faire passer par tous les degrés de la cléricature un sujet qui promettait tant et faisait leur consolation ; des ordres inférieurs il fut élevé aux ordres sacrés et promu au sacerdoce. Les différents exercices du cloître où il se distingua lui servirent comme de degrés pour monter à la supériorité. Dans ce poste élevé on le voit suivre avec un zèle tout nouveau les exercices de la vie religieuse ; redevable à tous de son temps et de ses soins, il devient par sa sollicitude de tous les instants l'image vivante du Père céleste. « Sa vertu, qui prit un nouvel éclat dans cette première élévation », disent les historiens de sa vie, « n'avait rien d'austère ; sur son visage se peignait la joie d'une bonne conscience ; doux et affable aux autres, il n'était dur et sévère qu'à lui-même ; et par cet air aimable qui fait si bien augurer de la vertu, il attirait bien mieux à l'amour du devoir que par cet air dur et impérieux qui trop souvent révolte ou décourage ».

Le nouveau supérieur ne se contentait pas de prodiguer ses soins à ceux qui l'avaient placé à leur tête ; sa fervente charité le portait à les étendre bien au-delà de l'enclos de son monastère. Il utilisait ses loisirs en visitant les familles qui vivaient autour de lui, et mettant à profit l'influence que lui donnait sa nouvelle position, il y annonçait la parole de Dieu avec l'autorité d'un apôtre et la tendresse d'un père.

L'évêque du lieu étant venu à mourir, on jeta les yeux sur l'abbé du monastère pour le remplacer. Le clergé et le peuple assemblés le choisirent d'une voix unanime et lui portèrent le décret d'élection en le conjurant de l'accepter. Cependant Kilien s'excuse ; il repousse l'honneur qu'on lui défère ; mais c'est en vain : l'élection portant sur l'excellence de ses mœurs et sur son éminente sainteté, ils persistent dans leur choix, et lui déclarent qu'ils n'auront point d'autre pasteur que lui. Kilien reçoit cet arrêt avec douleur et accompagne de ses larmes un timide acquiescement. Il cède enfin ; il n'ose désobéir à ceux qui lui représentent Dieu, craignant d'aller contre sa volonté clairement manifestée par l'unanimité des suffrages. Ce que nous ne regardons que comme un honneur, le nouvel évêque l'envisage comme un lourd fardeau. Les yeux fermés sur les prérogatives de l'épiscopat, il n'en voit que les charges ; une foule de devoirs difficiles à remplir se présentent à son esprit, et la lumière d'en haut lui découvrant la vanité des distinctions et des prééminences attachées à sa place, il ne sait que trembler en pensant qu'un évêque est une sentinelle avancée de la maison du Seigneur, chargée de veiller jour et nuit, au péril de sa vie, à la défense du peuple chrétien.

13 NOVEMBRE.

Dès le premier jour de son épiscopat, notre Saint se croit tenu plus étroitement encore de se dévouer aux rigoureux exercices de la mortification. Voulant ressembler parfaitement au divin Pasteur des âmes, il travaille tout de nouveau à renoncer à lui-même, à porter sa croix. Prenant sur lui les péchés de son peuple, il châtie son corps innocent. À la parole qui touche les cœurs il joint la force de l'exemple qui seul les entraîne. Son troupeau se compose de fidèles bons et justes qu'il faut conduire à la perfection, et de pécheurs qu'il s'agit d'amener à un état de justice. Le bon pasteur travaille pour les uns et pour les autres avec une égale patience ; il n'a garde de se laisser rebuter ni par l'impénitence de ceux-ci, ni par la tiédeur de ceux-là. Toujours inaccessible à l'humeur qui gâte tout, il tolère les mauvais parmi les bons, les tièdes parmi les parfaits. S'il avait le bonheur de les convertir tous ou de les rendre tous parfaits, il ferait plus que le Sauveur ; il se contente d'imiter sa patience et sa longanimité, espérant que la sainte parole produira un jour son fruit dans les cœurs indociles. Placé sur un siège épiscopal, Kilien n'avait pas oublié son monastère. Ses religieux formaient l'élite de son troupeau, et il tenait à eux par des liens trop forts pour les quitter tout à fait. C'était d'ailleurs un besoin et un bonheur pour lui d'y aller reprendre les exercices de la vie religieuse ; c'était là aussi que pour la première fois l'auréole de la sainteté devait entourer sa tête. Dans le monastère tout se faisait en commun. Chacun, sans que le chef s'exemptât de rien, s'acquittait de l'office qui lui était assigné ; on allait ainsi de l'un à l'autre à tour de rôle. Un jour donc que le prélat était occupé dans la boulangerie, le feu se déclara tout à coup. Les flammes ayant atteint le pain destiné au repas des religieux, le Saint se précipite avec confiance au milieu des flammes, éteint le feu sans aucune trace de brûlure, et fournit sur l'heure même à ses enfants un pain qui ne se ressent nullement de l'incendie.

Ce double miracle était la récompense de sa vertu ; mais il fit trop de bruit pour le bonheur de ceux qui en étaient l'objet. Les bénédictions de ses disciples, les éloges de ses ouailles troublèrent le saint évêque. Craignant de succomber aux attaques de la vanité, il s'arrache à son monastère et à son siège pour se borner aux fonctions de simple évêque apostolique. Il parcourt l'Irlande en apôtre inconnu ; sous un habit modeste conforme à son premier état, il annonce dans les villes le royaume de Dieu. Il met toute sa consolation à visiter les temples et les tombeaux célèbres par le concours des fidèles. Les hôpitaux sont aussi honorés de sa présence ; il aime à y découvrir le trésor caché de sa tendresse pour les membres souffrants de Jésus-Christ. C'était surtout dans ces asiles du malheur qu'on le voyait déployer à la fois et sa piété envers Dieu et son amour pour les pauvres ; rien n'échappait alors à sa religieuse charité. Il savait placer un mot d'édification partout, et il le faisait avec un à-propos qui justifie le Proverbe : « Une bonne parole vaut mieux que le plus riche présent ». Aussi la divine parole, si bien annoncée, si bien soutenue par le meilleur exemple, fructifiait-elle d'une manière étonnante dans tous les lieux où il passait. Mais ce qui lui donnait une entière autorité, c'étaient les guérisons que Dieu, à la prière de son serviteur, daignait opérer sur les infirmes de toute espèce.

Témoins d'une telle vertu, comblées de tels bienfaits, les populations couraient en foule à la suite du thaumaturge. Tous à haute voix bénissaient la secourable Providence qui faisait paraître au milieu d'eux un Saint si puissant en œuvres et en paroles. À ce nouvel assaut livré à sa modestie, encore une fois il prend la résolution d'éviter le combat, de quitter une patrie qui l'honore trop à son gré. Ni les larmes de ses compatriotes, ni l'affection qu'il se sent pour eux, ne peuvent retarder un seul instant l'exécution de sa nouvelle résolution. Il s'échappe de sa patrie, et, pèlerin inconnu, traverse la mer qui sépare son île du continent. Pressé par les désirs de son cœur et par l'esprit de Dieu qui le remplit, notre exilé volontaire se rend à Rome, pour y vénérer les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul, et y honorer Jésus-Christ dans la personne de son représentant sur la terre. Aucun lieu ne lui parut plus propre pour se sanctifier que la ville de Rome. Tout ce qu'il y voyait le portait à la plus tendre piété : la religion, environnée de la plus grande pompe, laissait voir toute la beauté de ses cérémonies ; les exemples édifiants des apôtres et des martyrs qui y avaient scellé de leur sang la foi qu'ils annonçaient, retracés dans tant d'illustres monuments, le frappaient aussi vivement que s'ils eussent été nouveaux. Ces puissants motifs le déterminèrent à y demeurer et à demander qu'on voulût bien l'associer aux religieux du monastère des étrangers.

Quand on connut sa noble extraction, sa qualité d'évêque, les louables motifs qui l'avaient porté à renoncer au monde et à l'épiscopat, on jugea qu'il ne fallait pas négliger une si utile acquisition ; Kilien, incorporé au monastère, reprit la vie que son épiscopat, ses courses évangéliques et son pèlerinage avaient un peu interrompue. L'église du monastère était sous l'invocation de saint Pierre ; il s'y appliqua au service de Dieu pendant plus de onze années. La Règle qu'on y suivait était celle de Saint-Benoît. Kilien étudia avec zèle ce chef-d'œuvre de discrétion, de sagesse et de piété ; il s'appliqua à en observer les prescriptions avec la plus grande ponctualité.

Pendant les onze années qu'il passa dans le monastère, notre religieux eut la satisfaction de voir et d'entretenir bien des fois le pape Honorius, qui, charmé de vérifier par lui-même le témoignage avantageux qu'on lui en avait rendu, lui fit toujours un accueil distingué, et ordonna à ses religieux d'avoir pour l'évêque d'Irlande tous les égards dus à sa naissance et à son rang. Mais le saint homme ne voulait se faire remarquer que par une plus grande exactitude à observer tous les points de la Règle. Ainsi notre Saint, tout en travaillant à sa perfection, édifiait ses frères, méritait l'estime de ses supérieurs et s'attirait l'admiration des Romains. Mais il ne devait pas toujours demeurer en Italie : Dieu avait sur lui des desseins qu'il ne voulait lui découvrir que peu à peu ; il le préparait, dans cette sainte retraite, à porter son nom à une nation qui ne le connaissait pas assez.

Kilien avait souvent entendu parler de saint Faron, évêque de Meaux, et d'un saint homme, de ses parents, qui avait quitté le siècle depuis nombre d'années et s'était retiré auprès de ce prélat bienfaisant. Il se sent un vif désir de les aller trouver pour servir Dieu dans leur société avec plus de perfection et de recueillement. Après avoir pris congé du Saint-Père et de ses amis, Kilien se dirige donc vers la France, laissant sur son passage des traces de son zèle, de sa miséricorde et de sa ferveur. Arrivé au monastère de Sainte-Croix, ce fut là qu'il lia avec saint Faron une amitié si étroite qu'on les regardait comme deux véritables frères, et qu'ils s'appelaient réciproquement de ce doux nom. Kilien y reprit le train ordinaire de la vie religieuse. Il ne sortait du monastère que pour aller se cacher dans la forêt de Fordille. Dans l'un et l'autre endroit il s'anime, tantôt avec saint Faron, tantôt avec saint Fiacre, à marcher dans les voies de Dieu. Kilien, en regagnant sa retraite, trouvait une nouvelle joie à y pratiquer, sous l'abbé Elie, tous les exercices du cloître.

C'était un genre de vie dont l'attrait le suivait toujours : là, confondu avec les autres religieux, il se plaisait à se dérober à la foule dont les louanges lui étaient importunes ; il mettait son bonheur à s'abaisser aux plus vils ministères et à jouir de l'entretien de Celui dont les délices sont d'être avec de tels enfants des hommes. La divine Providence destinait ce fervent religieux à des occupations sinon plus utiles et plus sublimes, du moins plus en rapport avec sa vocation. Le vertueux pèlerin eut bien voulu passer le reste de ses jours au monastère de Sainte-Croix ; mais il n'était pas fait pour le cloître seul ; il ne devait point passer ses jours en de pieux pèlerinages. L'Esprit-Saint l'avait préparé dans le calme de la retraite à travailler avec succès au salut des autres ; il est temps qu'il reprenne les fonctions de l'épiscopat que son humilité l'a forcé d'interrompre, et qu'il fasse profiter au bien des peuples des talents que le ciel ne lui a départi qu'à ce dessein.

Saint Aubert, évêque de Cambrai et d'Arras, jaloux de ne négliger aucune partie de son peuple, s'adressa aux plus saints évêques et leur demanda quelques hommes apostoliques qu'il pût faire travailler sous lui. Kilien fut donc invité, de la manière la plus pressante, à aller essayer les travaux de l'apostolat en Artois. Mais il fallut revenir plusieurs fois à la charge : lettres, prières, exhortations, tout fut mis en usage. Saint Faron, à qui notre pieux solitaire ne pouvait rien refuser, l'emporta enfin, après qu'il lui eut déclaré que telle était la volonté de Dieu sur lui, qu'il ne pouvait sans crime s'y opposer plus longtemps et rendrait compte au souverain Juge du talent enfoui. Kilien se soumet et se dispose à partir. De Fordille, il va prendre congé de saint Faron et recevoir ses dernières instructions.

Le comte Eulfes était alors dans le Soissonnais, où il possédait une très-belle terre et une maison de plaisance que baignait la rivière de l'Aisne. Notre voyageur, sachant qu'il s'y trouvait avec toute sa famille, fit route de ce côté. La divine Providence, qui avait ses desseins, permit que le comte fût absent lorsque Kilien se présenta au château pour parler au maître. L'épouse du comte considérait cet étranger, et, par nous ne savons quel sentiment de défiance, ne lui offrait point d'entrer. Cependant Kilien, fatigué d'une longue route, lui demande en grâce à rafraîchir. « Je n'ai rien à vous donner à boire », répond sèchement la comtesse ; et sur de nouvelles instances : « Si vous avez soif, la rivière est près de vous, allez vous y désaltérer à votre aise », ajoute-t-elle avec dédain. À ces froides et dures paroles, point d'autre réponse que ce peu de mots : « Qu'il soit fait, madame, comme vous l'avez dit ». Et aussitôt le serviteur de Dieu, pour ne pas trop irriter la mauvaise humeur de cette femme, se retire à l'écart.

Le vœu du Saint fut suivi de son effet. Il avait à peine quitté le château, que le comte y rentrait après s'être livré aux plaisirs de la chasse. Il demande à boire, et l'échanson lui répond que les tonneaux sont entièrement vides. Grande surprise dans tout le château ! Étonnée et confuse, l'épouse garde un silence morne et accusateur. Eulfes, qui ne peut croire ce qu'on lui rapporte, s'en assure par lui-même. Il questionne, on ne lui répond rien qui le satisfasse. Mais dans la conversation, l'un de ses gens, pressé par les interrogations de son maître, lui a dit : « Personne n'est entré dans vos caves en votre absence ; seulement, il s'est présenté dans la cour un étranger, prêtre ou religieux, que Madame a durement éconduit ».

Eulfes en sait assez, il a deviné : cet étranger, c'est l'évêque irlandais qu'il attend avec impatience ; ces tonneaux vides, c'est la punition du refus fait au saint homme. Sur l'heure même il se met à la recherche de Kilien et le trouve à peu de distance du château. Les Saints se vengent, mais ils se vengent noblement et surtout chrétiennement. À l'exemple du Sauveur, il priait pour celle qui l'avait traité avec si peu de charité. Le comte lui offre mille excuses, le presse de le suivre et le prie de faire cesser le trouble qui règne dans sa maison.

Kilien, qui avait déjà pardonné de toute son âme, suivit le comte. Après avoir donné sa bénédiction à cette maison désolée et adressé au ciel une fervente prière, les tonneaux furent miraculeusement remplis, et tout remis dans son premier état. La comtesse alors se jette aux pieds du Saint ; on rend grâces au ciel, et l'on admire la puissance du Dieu que Kilien adore. Eulfes, l'embrassant avec les plus grands transports de joie, lui fait promettre de rester quelques jours avec lui, afin d'achever, par ses instructions, le grand ouvrage qu'il vient de commencer par un éclatant prodige. Après un court séjour dans ce château, où l'on a vu la joie succéder à la sombre tristesse, aux procédés outrageants l'accueil le plus gracieux, et où l'on a pu admirer comment la Providence a su arranger toutes choses pour parvenir à ses fins adorables, Kilien quitte les bords de l'Aisne et s'avance vers la résidence de saint Aubert, évêque de Cambrai et d'Arras.

Après un court séjour chez le saint prélat, Kilien prend le chemin d'Arras ; il y reçoit les derniers avis de l'autorité spirituelle sur tout ce qui concerne la carrière évangélique où il va entrer, et se rend sans délai à Aubigny. C'est la terre que le Seigneur lui montre ; il la désire comme le lieu de son repos après tant de courses lointaines. Kilien, impatiemment attendu, est reçu au château du Bourbon par Eulfes et son épouse avec une grande joie. C'est un ami, c'est un père ; c'est plus encore, c'est un sauveur.

Le comte possédait à Aubigny des biens considérables : au nombre de ces biens, il en était un séparé de tout autre, entre le château et le lieu, coupé en deux et arrosé par la Scarpe ; terrain commode soit pour y construire une église, soit pour y élever quelques bâtiments avec tout ce qui peut les rendre utiles. Le comte et la comtesse ont résolu d'en faire don au saint missionnaire, autant pour s'acquitter envers lui que pour se l'attacher sans retour ; ils lui proposent cet héritage et le prient de l'accepter pour l'avantage de sa mission. Rien ne pouvait être plus agréable à l'homme de Dieu : cette concession, en le mettant à même de recevoir des disciples et des coopérateurs, lui donnait aussi le moyen de tout entreprendre pour cette partie du territoire des Atrébates qu'on lui avait assignée. Il court donc aussitôt vers l'endroit qu'on vient de lui céder, avec une ardeur mêlée de joie ; il en mesure toute l'étendue, en examine toutes les parties. Mais ce qui lui causa autant d'allégresse que de surprise, ce fut d'y découvrir un oratoire.

Aussitôt le saint prédicateur forme le projet d'y construire une église d'une étendue proportionnée au nombre des habitants qu'il doit instruire. Pour commencer cet ouvrage, il lui faut des secours ; Eulfes et son épouse les lui fournissent, et bientôt, grâce à leurs libéralités, l'édifice s'achève ; on y ajoute des bâtiments qui doivent servir de logement au saint évêque et à son clergé. On raconte que pendant le temps de cette bâtisse, les ouvriers altérés eurent recours à saint Kilien ; lui, dont l'âme était si sensible aux maux de ses frères, ne put voir sans pitié la souffrance de ceux qui travaillaient à la maison de Dieu. Il pria avec confiance Celui qui a promis de récompenser un verre d'eau froide donné en son nom ; une fontaine jaillit aussitôt à l'endroit où il était prosterné. Cette fontaine s'appelle encore fontaine de Saint-Kilien.

Après avoir consacré son église et l'avoir mise sous l'invocation de saint Sulpice, patron de l'ancien oratoire, auquel il associe saint Brice, Kilien travaille tout de bon à rendre ses nouveaux paroissiens, de pêcheurs et superstitieux qu'ils étaient, chrétiens instruits et réglés. Il a bientôt réformé les abus, dissipé les préjugés, réprimé les désordres, fruits malheureux de l'éloignement et de la disette des pasteurs, suites inévitables des guerres fréquentes et de la mutuelle jalousie de ceux qui ont gouverné le royaume : en un mot, par ses soins, par son zèle, la religion reparut à Aubigny dans sa première pureté. Cependant il se forme un petit clergé ; le bruit de sa réputation ne pouvait manquer de lui attirer des disciples, avides de partager ses travaux.

Aussitôt que Kilien a formé sa communauté et affermi l'empire de la religion dans le chef-lieu de son apostolat, il entreprend, dans le voisinage d'Aubigny et jusqu'aux confins du diocèse d'Amiens et de celui de Boulogne (vers le sud-ouest d'Arras), ces missions célèbres où, par de puissantes exhortations et des œuvres miraculeuses, il rappelle à la pureté de la foi, à la sainteté de la vie chrétienne des peuples de nouveau ensevelis dans les ténèbres de la mort. Son premier soin, c'est de faire disparaître du champ du Père de famille l'ivraie qu'a semée l'homme ennemi ; il arrache, il détruit les restes toujours renaissants de l'ancien paganisme. Ses vertus, ses talents, ses miracles forment autour de lui un nombreux et éclatant cortège qui le rend terrible à l'impiété. Aussi le démon essaie-t-il de lui résister en face en armant trop souvent contre lui des apôtres d'erreur, d'anciens druides, qui, sans oser se montrer à découvert, entretiennent encore par de sourdes insinuations bien des rebelles dans l'infidélité. Mais Dieu vint plus d'une fois visiblement au secours de son ministre, confirmant par d'éclatants prodiges la doctrine qu'il prêchait.

C'est dans ce vaste champ, dont la majeure partie ne produisait que des ronces et des épines, que Kilien développe les talents de la nature et les dons de la grâce que Dieu lui a départis ; c'est là qu'il fait éclater toutes les lumières, qu'il déploie toutes les richesses reçues pour l'utilité du prochain ; là que pendant trente ans on voit l'infatigable missionnaire travaillant au salut des âmes. S'il eut de la peine dans ce travail incessant, il eut aussi la consolation de moissonner dans la joie ce qu'il avait semé dans les larmes, et l'on peut dire que le Seigneur lui fit goûter toutes les douceurs attachées aux succès mérités. De temps en temps, Kilien interrompait ses missions : le repos est nécessaire aux apôtres comme aux peuples qu'ils évangélisent. De retour à Aubigny, c'était avec une sainte allégresse qu'il se réunissait à ceux de ses enfants qu'il y laissait pour desservir l'église et la paroisse Saint-Sulpice. Dans le calme de la retraite, à des heures réglées, il chantait avec eux les louanges du Seigneur.

Kilien, semblable au juste de l'Écriture, qui s'élève de vertus en vertus jusqu'à ce que, comme le soleil, il soit arrivé à son midi, montre constamment aux dociles Atrébates, avec une perfection toujours nouvelle, les vertus qui ont signalé son épiscopat en Irlande : une aménité de mœurs, une affabilité, une éloquence persuasive et d'autant plus insinuante qu'elle est accompagnée de formes plus aimables ; joignez à cet extérieur, qui dispose en faveur des vérités qu'il annonce, des vertus plus solides : un entier dévouement aux intérêts du pauvre, une véritable pitié qui le porte à rechercher tous les moyens de soulager l'indigence. Lorsqu'il avait épuisé ses ressources, il mettait à contribution la bourse de ses généreux amis et, par d'innocentes industries, assurait aux malheureux des secours abondants. En un mot, sa commisération ne connaissait pas nos frivoles prétextes, et, n'en déplaise aux prudents du siècle, il ne comptait pas avec la misère et savait aller jusqu'à la profusion. À l'aide de ces vertus que la religion consacrait, il n'est donc point étonnant que Kilien ait réussi dans la conversion des habitants de l'Artois, qu'il les ait amenés à venir s'instruire des vérités du salut, à se nourrir du pain de vie.

Les années avaient depuis longtemps diminué les forces de Kilien ; mais lui, se souvenant des paroles de saint Paul, courait dans la carrière évangélique avec une ardeur toute juvénile. Il avait, il est vrai, détruit, dissipé, presque anéanti l'idolâtrie ; mais l'œuvre de Dieu ne demandant point de relâche, il fallait sans cesse perfectionner l'ouvrage commencé sur des ruines, sans cesse éclairer les esprits et régler les mœurs. Jusqu'à son dernier souffle, Kilien combattra l'ignorance et le dérèglement ; mais aussi, à l'heure de la mort, il pourra présenter avec confiance le fruit de ses labeurs.

Sur la fin de sa vie, accablé d'infirmités et sentant ses forces trahir son courage, notre saint missionnaire était souvent forcé de partager son temps entre les fonctions pénibles de l'apostolat et les paisibles exercices de la méditation. Quand il résidait à Aubigny, c'était un vrai religieux sous un habit d'évêque ; il y menait une vie qui ressemblait plus à la vie des vertus célestes qu'à celle d'un faible mortel. Souvent, retiré à l'écart, il se livrait aux douceurs de la contemplation ; mais lorsque sa santé lui permettait de reprendre le cours de ses missions, c'était un tout autre homme : un apôtre plein de zèle, un prophète plein de feu, et qui, oubliant ses cheveux blancs, se livrait à tout ce qui est du devoir d'un bon pasteur et d'un missionnaire fervent.

Bien que saint Kilien sentît ses forces diminuer notamment, il ne voulut jamais consentir à diminuer ses austérités ordinaires, ses prières et les instructions dont il nourrissait les habitants d'Aubigny. Bien donc ne semblait annoncer au dehors l'homme cassé de vieillesse ; et ce courage apostolique le faisait regarder comme un Saint et portait les peuples qu'il évangélisait à lui donner le titre de Saint.

Cependant il était arrivé aux jours de la plus extrême vieillesse ; sa tête, blanchie par les années et les travaux, s'inclinait faiblement sur sa poitrine, où battait plus que jamais un cœur embrasé de l'amour de Dieu et des hommes. À l'exemple de saint Amand, il achevait en paix son pèlerinage terrestre au milieu de ses enfants. Chaque jour il leur donnait par sa conduite les plus admirables exemples de la vie religieuse, et toutes les paroles qui sortaient de sa bouche devenaient pour eux une pressante exhortation à la piété.

La mort, que Kilien attendait de jour en jour, le trouva au milieu de ses disciples et de ses paroissiens qu'il avait réunis autour de sa couche. Il expira après leur avoir donné les marques les plus sensibles du zèle et de l'esprit apostolique qui l'animait, au milieu de ses fonctions évangéliques qu'il n'avait jamais cru devoir interrompre. C'était le 13 novembre 670.

13 NOVEMBRE.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Saint Kilien fut enseveli dans l'église d'Aubigny, auprès du tombeau du comte Eulfe. Le culte et les hommages dont l'Église entoure la mémoire des Saints remontent au jour même de son décès. Les miracles se multiplient à son tombeau, on s'empresse de célébrer le jour qui commença son triomphe et sa félicité, et sa fête devint une grande solennité.

Au VIIIe siècle, son corps fut levé de terre et renfermé dans une châsse. En 1130, Robert Ier, évêque d'Arras, fit couvrir d'un riche tapis le lieu de la première sépulture du Saint et replaça avec respect sa châsse dans une niche qui lui était destinée au-dessus du maître-autel. Dans le courant de la même année, Robert fit creuser et fouiller le tombeau de saint Kilien, dans lequel on trouva un coffret renfermant quelques reliques de saint Sulpice, évêque de Bayonne, et de saint Brice, évêque de Tours, avec une parcelle de la vraie croix. Après avoir fait l'ouverture de la châsse, il y renferma ces reliques et les replaça avec pompe dans la niche qui leur était destinée.

En 1131, les chanoines séculiers dits de Saint-Kilien furent remplacés par des religieux du Mont-Saint-Éloi. En 1214, dans une guerre entre Philippe-Auguste et le comte de Flandre, l'église d'Aubigny fut brûlée. Rétablie ensuite, elle fut placée sous la protection de saint Kilien, de saint Sulpice et de saint Brice. Dans ce même siècle, il se fit une distraction des reliques du Saint en faveur de l'ermitage ou prieuré de Saint-Flacre, au diocèse de Meaux. On les mit dans une châsse de bois, à côté de celle qui contenait les reliques du saint solitaire. Le 6 juin 1478, on les plaça l'une et l'autre dans une châsse d'argent.

Aujourd'hui, les reliques sont toujours à Meaux dans la châsse de saint Flacre ; mais elles sont mêlées et confondues avec les reliques de saint Flacre et d'autres Saints dont les noms n'étaient plus lisibles lorsqu'on retira les reliques d'un petit jardin attenant au chapitre où elles avaient été cachées pendant la Révolution de 1793.

À Aubigny, l'usage était de descendre la châsse de saint Kilien et de la porter processionnellement au jour de sa fête. Deux religieux de Saint-Éloi étaient députés à cet effet. Tel était le culte de saint Kilien à Aubigny lorsque éclata la Révolution de 1789. Les reliques du Saint furent d'abord envoyées par les moines de la fureur des révolutionnaires. Le prieuré d'Aubigny ayant été supprimé, quelques habitants résolurent de soustraire leur trésor aux atteintes des profanations. Le 1er septembre 1805, la châsse contenant les reliques du Saint fut replacée solennellement dans l'église paroissiale d'Aubigny, en présence de l'évêque d'Arras. Le 9 juin 1854, une parcelle des ossements du Saint fut accordée à la paroisse de Warlincourt. Placée dans un médaillon au bas du buste de saint Kilien, elle est constamment exposée à la vénération des fidèles sur l'autel du saint patron.

Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire du Saint, par M. A. Cuvillier.

Événements marquants

  • Naissance en Irlande à la fin du VIe siècle
  • Entrée au monastère en Irlande
  • Élection comme évêque en Irlande
  • Pèlerinage à Rome et séjour de onze ans au monastère de Saint-Pierre
  • Rencontre avec Saint Faron à Meaux
  • Mission en Artois à la demande de Saint Aubert
  • Fondation d'une église et d'une communauté à Aubigny
  • Trente ans d'apostolat en Artois

Miracles

  • Extinction d'un incendie dans une boulangerie sans brûlure
  • Remplissage miraculeux de tonneaux vides chez le comte Eulfes
  • Jaillissement d'une fontaine pour les ouvriers de l'église d'Aubigny
  • Guérisons d'infirmes durant ses prédications

Citations

Qu'il soit fait, madame, comme vous l'avez dit

— Réponse à la comtesse refusant de l'eau