Saint Léon le Grand (Pape et Docteur de l'Église)

Pape et Docteur de l'Église

Fête : 11 avril 5ᵉ siècle • saint

Résumé

Pape de 440 à 461, Léon Ier dit le Grand fut le défenseur de Rome et de l'orthodoxie chrétienne. Il est célèbre pour avoir arrêté Attila aux portes de l'Italie et pour son rôle doctrinal majeur au Concile de Chalcédoine. Premier pape à être proclamé Docteur de l'Église, il laissa une œuvre théologique et liturgique considérable.

Biographie

SAINT LÉON LE GRAND, PAPE,

ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE

440-461. — Empereur d'Occident : Valentinien III.

Saint Léon le Grand naquit à Rome d'une des plus nobles familles de Toscane, et se distingua également dans les lettres profanes et dans la science sacrée. « Dieu, dit un ancien Concile général, Dieu, qui l'avait destiné à remporter des victoires éclatantes sur l'erreur, et à soumettre la sagesse du siècle à la vraie foi, avait mis en ses mains les armes de la science et de la vérité ». Archidiacre de l'Église romaine, il eut beaucoup de part aux affaires sous le pape Célestin Ier. Il ne se distingua pas moins sous Sixte III. Ce Pape mourut, pendant que notre Saint était dans les Gaules, occupé à une mission difficile et dans laquelle il réussit parfaitement : c'était de réconcilier Aëtius et Albinus, deux généraux romains qui ne songeaient qu'à leurs rivalités, au lieu de tourner leurs armes contre les Barbares qui frappaient aux portes de l'Empire. Il fut élu unanimement, malgré son absence.

On jeta les yeux sur lui, parce qu'il surpassait tous ceux de son siècle en sainteté, en doctrine et en prudence. Après son élection, on lui envoya une célèbre ambassade pour le supplier de venir prendre possession de la charge à laquelle Dieu l'avait appelé. À son arrivée à Rome, on le reçut avec toute la vénération possible.

La cérémonie de son exaltation se fit un dimanche, 29 septembre 440. Si l'on veut connaître les sentiments qui animaient le nouveau Pape, qu'on lise les sermons qu'il prononçait à chaque anniversaire de son pontificat. Dans l'un, il dit qu'il a été effrayé en entendant la voix de Dieu, qui l'appelait à gouverner l'Église; il se proclame trop faible pour un si lourd fardeau, trop petit pour une telle grandeur, trop dénué de mérite pour une si auguste dignité. Cependant il ne perd pas courage, parce qu'il n'attend rien de lui-même, et tout de celui qui opère en lui : Ce qui, sans décourager le pontife, l'effrayait néanmoins, c'est que l'Église se trouvait attaquée de tous côtés par le vice et l'erreur. Disons, en quelques mots, comment il la défendit et quelles furent ses glorieuses victoires. Il eut soin d'associer à ses combats des personnes pleines de doctrine et de piété, entre autres, saint Prosper d'Aquitaine, le plus savant homme de son temps : il en fit son conseiller et son secrétaire, comme autrefois saint Damase avait fait de saint Jérôme : puis il commença la réforme par le peuple romain, afin que l'Église mère fût le modèle de toutes les autres églises. Non content de l'exciter à la vertu par ses propres exemples, il l'instruisit encore par ses prédications, imitant en cela, dit-il, l'exemple de ses prédécesseurs. Cette partie du ministère épiscopal était alors bien plus obligatoire qu'aujourd'hui, parce que les évêques seuls pouvaient l'exercer.

Rien ne nous montre mieux que ses lettres, au nombre de cent quarante-cinq, avec quelle vigilance, quelle habileté, quelle autorité le saint Pontife réglait ce qui avait besoin de l'être, en matière de foi et de discipline, dans toutes les parties du monde.

En Afrique, la Mauritanie Césaréenne, aujourd'hui province d'Alger, appartenait encore à l'empire d'Occident, mais elle avait beaucoup souffert de l'invasion des Vandales. Saint Léon écrivit une lettre décrétale aux évêques de ce pays pour réformer cette province et faire exécuter les canons. Après avoir réglé les principales affaires, il termina par ces paroles, qui nous montrent bien, dès ce temps, la primauté du Saint-Siège en plein exercice : « S'il s'élève d'autres causes, qui intéressent l'état des églises et la concorde des évêques, nous voulons qu'en les examine sur les lieux, dans la crainte du Seigneur, et que de tous les arrangements pris ou à prendre, on nous envoie une narration complète, afin que ce qui aura été défini justement et raisonnablement, d'après la coutume de l'Église, soit aussi confirmé par une sentence ».

Parmi les Africains qui se réfugièrent à Rome, pour échapper aux violences des Vandales, il y eut beaucoup de Manichéens; ils cachèrent d'abord leurs sentiments, parce que les empereurs avaient, dans leurs édits, menacé cette secte de peines sévères; mais Léon finit par connaître leurs erreurs et leurs crimes secrets. Voici comment il procéda contre eux : assisté d'évêques, de prêtres, de séputeurs et d'autres personnes illustres, qui faisaient une respectable assemblée de juges, il fit comparaître les accusés. Ceux-ci reconnurent publiquement qu'ils avaient plusieurs dogmes impies, subversifs de la morale et de la société, aussi bien que de la religion catholique; ils s'avouèrent même coupables d'un crime que la pudeur ne permet pas de nommer. Saint Prosper dit qu'on brûla leurs livres, que beaucoup d'entre eux se repentirent et rentrèrent dans le sein de l'Église. Saint Léon, en recevant leur abjuration, les recommanda aux prêtres du peuple fidèle. Ceux qui persistèrent opiniâtrement dans l'erreur, furent bannis.

Nommons rapidement les autres pays que le Vicaire de Jésus-Christ régénéra, consola, soutint, secourut. La Sicile avait été ravagée par les Vandales; il envoya du secours à Pascagin, évêque de Lilybée, avec des lettres de consolation. Plusieurs abus s'étaient glissés dans la discipline ecclésiastique en Italie : il adressa, le 10 octobre 443, une décrétale aux évêques pour qu'ils travaillassent à les extirper.

soutiennent mutuellement. On trouve parmi ces ouvrages neuf sermons sur le jeûne du dixième mois ou des quatre-temps de décembre. Selon le saint docteur, l'Église a institué les quatre-temps dans les quatre saisons de l'année, afin de les sanctifier toutes par le jeûne. Elle a voulu encore par là fournir des armes à ses enfants contre le dénouement, et les porter à remercier Dieu des fruits et des autres bienfaits qu'ils reçoivent continuellement de son amour. Le saint Pape revient souvent à l'amendement de faire l'aumône. « Cette obligation », dit-il, « ne souffre point de dispense. Dieu n'a donné des richesses aux hommes que pour qu'ils les versent dans le sein de l'indigence. C'est donc aller contre son intention que de les entasser par avance ou de les consumer en superfluités. Aussi la sentence que Jésus-Christ doit prononcer au dernier jour, portera-t-elle principalement sur la conduite qu'on aura tenue à l'égard des pauvres. Le Souvenir a voulu nous apprendre par là que l'aumône est la clef du ciel et le canal des grâces. L'obligation de faire l'aumône, ajoute-t-il, ne se mesure pas sur la quantité des biens, mais sur les sentiments du cœur. Elle est commune à tous les hommes, puisque tous doivent aimer leurs semblables et désirer de les secourir. Quant aux riches, ils sont tenus de rechercher les pauvres inactifs et de les assister pour les mettre dans le cas de sortir de leur misère ». Il montre que l'institution des quêtes pour les pauvres vient des Apôtres eux-mêmes, et qu'on n'a jamais cessé dans l'Église de composer un fonds des libéralités des fidèles pour soulager ceux qui étaient dans le besoin. On ne peut douter que saint Léon ne soit rempli de force et d'éloquence lorsqu'il traite les matières dont nous venons de parler : mais il se surpasse en quelque sorte lui-même, quand ses discours ont pour sujet le mystère de l'Incarnation, et l'amour incompréhensible qui porta le Fils de Dieu à se revêtir de notre nature et de nos misères.

41 AVRIL.

L'Illyrie ressortissait du patriarcat de Rome; l'évêque de Thessalonique y représentait les Papes, en qualité de vicaire apostolique. Mais depuis quelque temps, les évêques illyriens se montraient peu disposés à lui obéir. En 444, Léon confirma l'autorité de l'évêque de Thessalonique; dans les instructions qu'il lui donne, il lui recommande surtout les élections des évêques, où l'on ne doit regarder que le mérite de la personne et les services rendus à l'Église, sans aucune vue de faveur ni d'intérêt. « Personne », dit-il, « ne doit être ordonné évêque dans ces églises, sans vous consulter; car on les choisira avec un examen plus mûr, quand on craindra votre examen, et nous ne tiendrons point pour évêques, ceux que le métropolitain aura ordonnés sans votre participation. Comme les métropolitains ont le droit d'ordonner les évêques de leurs provinces, nous voulons que vous ordonniez les métropolitains, et que vous les choisissiez avec un plus grand soin, comme devant gouverner les autres ». Il termine en disant : « Vous nous renverrez, suivant l'ancienne tradition, les appellations et les causes majeures qui ne pourront être terminées sur les lieux ».

Des Priscillianistes, ainsi nommés de Priscillien leur chef, renouvelaient en Espagne une partie des impuretés Manichéennes, croyant, par exemple, à la fatalité, à l'influence des astres, proscrivant le mariage, et se livrant en secret à des actes de débauche, à des mystères impurs. Saint Turibe, évêque d'Astorga, qui les combattait avec courage, consulta le Pape. Léon, dans sa réponse, accorde à son zèle de justes éloges, lui envoie les actes de la procédure qu'il avait faite à Rome contre les Manichéens, pour lui servir de modèle, et réveille l'attention des autres évêques d'Espagne sur cette hérésie dont il leur montre l'horreur et les conséquences funestes. Il leur ordonne de s'assembler en concile pour y remédier.

Saint Hilaire, évêque d'Arles, ayant déposé un évêque, nommé Chélidoine, celui-ci appela de la sentence portée contre lui à saint Léon, qui, après l'avoir jugé de nouveau, le rétablit sur son siège. Il ôta à Hilaire son droit de métropolitain pour le donner à l'évêque de Vienne. Il faut bien remarquer que le Pape ne dispute pas à saint Hilaire sa juridiction sur Chélidoine. Ce dernier était sans doute suffragant de l'évêque d'Arles, ou bien, s'il était, comme certains le prétendent, évêque de Besançon, la juridiction de l'évêque d'Arles se comprend encore, car les Papes avaient accordé aux évêques de cette ville, métropole civile des Gaules, une espèce de suprématie : ils les avaient nommés leurs vicaires. Hilaire se rendit lui-même à Rome, en plein hiver, pour faire confirmer sa sentence contre Chélidoine; mais celui-ci produisit des témoignages de son innocence, contre lesquels Hilaire, présent, resta bouche close. De plus, il abusa de son autorité dans une circonstance peut-être plus grave encore. Ayant appris que Projectus, évêque dans une province autre que celle d'Arles, était malade, il s'y rendit inopinément, et ordonna un évêque à sa place, comme si l'église eût été vacante. Projectus étant revenu en santé, se plaignit de ce procédé au pape saint Léon. Hilaire méritait donc bien d'être dépouillé de son titre métropolitain, et devait se trouver « heureux de conserver son siège, par l'indulgence du Siège apostolique », comme le dit notre saint Pape, dans la décrétale écrite sur ce sujet aux évêques des Gaules.

Toutes les lois ecclésiastiques, qu'il rappelait aux autres, il les observait scrupuleusement lui-même; il était surtout attentif à bien choisir ceux qu'il admettait aux ordres sacrés. Il établit pour ceux qui devaient être ordonnés ministres des autels, cette règle de l'Apôtre, qui est passée de ses ouvrages dans le corps du droit canonique : N'imposez légèrement les mains à personne. Il veut qu'on n'élève au sacerdoce que ceux qui sont d'un âge mûr, qui ont été éprouvés durant un temps suffisant, qui ont donné des preuves de leur soumission aux règles, de leur amour pour la discipline, et de leur zèle à l'observer. L'auteur du Pré spirituel rapporte une chose qui est trop édifiante et trop instructive pour l'omettre ici. Il raconte qu'il avait entendu Amos, patriarche de Jérusalem, dire à plusieurs abbés : « Priez pour moi. Le terrible fardeau du sacerdoce m'épouvante au-delà de toute expression ; mais ce que je redoute le plus, c'est la charge de conférer les ordres. J'ai trouvé écrit que le bienheureux pape Léon, égal aux anges, avait veillé et prié quarante jours au tombeau de saint Pierre, demandant, par l'intercession de cet apôtre, la rémission de ses péchés, et qu'après cela, saint Pierre lui avait dit dans une vision : Le Seigneur vous pardonne tous vos péchés, excepté ceux que vous avez commis en conférant les saints ordres et dont vous êtes encore chargé pour en rendre un compte rigoureux ».

En Orient, il s'agissait de maintenir, non pas seulement la discipline ecclésiastique, mais la foi chrétienne. Eutychès, moine de Constantinople et abbé d'un monastère, enseignant l'erreur opposée à celle de Nestorius, prétendit qu'en Jésus-Christ il n'y a qu'une seule nature, tandis qu'il y en a deux : la nature divine et la nature humaine, unies en une seule personne, sans confusion de leurs propriétés ni de leurs opérations. Condamné par saint Flavien, évêque de Constantinople, il trouva un protecteur dans un eunuque de la cour, favori de l'empereur Théodose le Jeune, qui fit condamner saint Flavien, dans une assemblée connue sous le nom de Brigandage d'Ephèse. Flavien fut non-seulement déposé, mais maltraité si brutalement, qu'il en mourut quelques jours après. Les légats du pape saint Léon refusèrent de souscrire à cette injuste sentence. Ils prirent même son parti avec un courage qui attira l'admiration de tout le monde chrétien.

Avant Rohrbacher, on n'avait pas assez remarqué que dans cette affaire d'Eutychès, comme dans celle de Nestorius, toutes les parties s'adressèrent et en appelèrent au Saint-Siège de Rome : saint Flavien de Constantinople, l'empereur Théodose, Eutychès lui-même. Le Brigandage d'Ephèse avait eu lieu en 448. Par les soins de Léon, secondé par Marcien et Pulchérie, qui avait succédé à Théodose, il se tint en 451, à Chalcédoine, un nouveau Concile, composé de six cent trente évêques. Le Pape y présida par ses légats : Paschasin, évêque de Lilybée ; Lucence, évêque d'Ascoli, et Boniface, prêtre de Rome.

La mémoire de saint Flavien y fut rétablie. Dioscore, patriarche d'Alexandrie, auteur, ou du moins exécuteur de tous les désordres d'Ephèse, y fut excommunié et déposé pour plusieurs crimes : par exemple, pour avoir prétendu tenir un Concile sans l'autorité du Pape, ce qui, disaient les Pères du Concile, n'avait jamais été permis et ne s'était jamais fait, de n'avoir pas fait lire dans l'assemblée d'Ephèse, la lettre que saint Léon avait écrite à Flavien, exprès pour le futur Concile. Quand on lut, dans le Concile de Chalcédoine, cette lettre qui n'est comparable qu'aux évangiles, qui a toujours été considérée, dans l'Église, comme l'expression la plus exacte, la plus noble, la plus auguste de la croyance catholique sur l'admirable dogme de l'Incarnation, il n'y eut qu'un cri d'admiration. Les six cents évêques s'écrièrent : « C'est Pierre qui a parlé par Léon ».

Dans le Pré spirituel de Jean-Moschus, un abbé raconte avoir entendu le patriarche Eulogius d'Alexandrie faire le récit suivant : « Grégoire, diacre

distingué de Rome, m'apprit que le pieux pape Léon, après avoir écrit la lettre à Flavien, la posa sur le tombeau du Prince des Apôtres, en le conjurant, par des veilles, des jeûnes et des prières, de corriger les fautes ou les erreurs qui s'y seraient glissées par suite de la faiblesse humaine. Quatre jours écoulés, l'Apôtre lui apparut et lui dit qu'il avait lu sa lettre et y avait fait les corrections nécessaires. Le Pape ayant repris la lettre sur le tombeau, y remarqua en effet les corrections exécutées de la main de saint Pierre ».

Quand ils eurent fait leurs décrets, les Pères du Concile de Chalcédoine les envoyèrent au Pape avec une lettre où ils lui disent : « C'est vous qui nous avez présidé, comme la tête préside aux membres ». Notre Saint confirma les vingt-sept premiers canons du Concile qui concernaient les matières de foi, et ils furent reçus de toute l'Église avec le plus grand respect, mais il s'opposa au vingt-huitième qui avait été fait en l'absence de ses légats. On y donnait à l'archevêque de Constantinople le titre de patriarche, et même de premier patriarche d'Orient. Plus tard, malgré cette juste et prévoyante opposition de Rome, contrairement aux traditions apostoliques, le siège de Constantinople obtint des empereurs, de l'usage, ou plutôt de la faiblesse, de la coupable flatterie des autres églises orientales, ce titre et cette prééminence du patriarcat, qui devait aboutir au schisme et à la dépravation des églises grecques.

Pendant que l'empire d'Orient était troublé par les factions des hérétiques, celui d'Occident était prêt de disparaître ; le monde civilisé fut encore sauvé de ce côté par la religion chrétienne, et surtout par le Pape. Les Huns, peuple féroce, venu de la Scythie, après avoir longé, en les ravageant, les frontières de l'empire romain, et s'être grossis en Allemagne, au point de composer une armée de sept cent mille hommes, entrèrent dans les Gaules, commandés par Attila, qui se nommait lui-même le fléau de Dieu. Tongres, Trèves, Metz, furent saccagées ; Troyes fut sauvée par saint Loup ; Orléans, par saint Aignan. Battu dans les plaines de Châlons, par les efforts réunis d'Aétius, général romain ; de Mérovée, roi des Francs ; de Théodoric, roi des Wisigoths, Attila eut bientôt réparé ses pertes et tomba sur l'Italie, l'an 453. Devenu maître d'Aquilée, il la réduisit en cendres et mettait tout le pays à feu et à sang. On fuyait partout devant lui ; quelques-uns se réfugièrent dans de petites îles, au milieu des lagunes du golfe Adriatique, et ce fut l'origine de la ville de Venise. Attila continua ses ravages ; il saccage Milan, il prend Pavie. L'empereur Valentinien III, ne se croyant plus en sûreté dans Ravenne, où il s'était renfermé, se sauva comme un enfant ; où ? à Rome, près du Pape. L'empereur, le sénat, le peuple, n'ont qu'un sentiment : l'effroi ; ils ne voient qu'un sauveur possible, saint Léon. Une députation des Romains vient le prier d'aller au-devant d'Attila, et d'intervenir pour eux ; la mission était difficile et périlleuse, si Dieu lui-même n'intervenait. Le Saint y comptait sans doute, car il n'était guère probable que Jésus-Christ laissât ruiner entièrement, comme d'autres villes, la capitale de son royaume ici-bas. D'ailleurs il s'agissait pour Léon de sauver sa patrie, son peuple, le monde chrétien ; il n'hésite pas à affronter la présence de ce barbare qui fait trembler la terre entière. Le 11 juin 452, il sort de Rome, accompagné d'Aviénus, personnage consulaire, de Trigétius, gouverneur de la ville, et de plusieurs membres de son clergé. Il rencontre les Huns sur le bord du Mincio, non loin de Mantoue, à un endroit occupé aujourd'hui par la petite ville de Peschiera. Avant de se montrer aux barbares, il revêt ses habits pontificaux, et suivi de ses prêtres et de ses diacres en habits sacerdotaux, il aborde Attila. Celui-ci l'accueille avec respect, promet de vivre en paix avec l'empire, moyennant un tribut annuel ; il fit aussitôt cesser tous les actes d'hostilité ; et quelque temps après, fidèle à sa parole, il repassait les Alpes. Les barbares demandèrent à leur chef, pourquoi, contre sa coutume, il avait montré tant de respect au Pape, au point de lui obéir en tout ce qu'il lui avait commandé. Attila répondit : « Ce n'est point la parole de celui qui est venu me trouver qui m'a inspiré une crainte si respectueuse, mais j'ai vu auprès de ce Pontife un autre personnage, d'une figure beaucoup plus auguste, vénérable par ses cheveux blancs, qui se tenait debout, en habit sacerdotal, une épée nue à la main, me menaçant avec un air et un geste terribles, si je n'exécutais pas fidèlement tout ce qui m'était demandé par l'envoyé ». Ce personnage était l'apôtre saint Pierre : selon une autre tradition, l'apôtre saint Paul apparut également. Il ne nous reste aucun récit contemporain de cette intervention des apôtres saint Pierre et saint Paul ; mais la tradition qui nous l'apprend est consacrée par l'autorité du bréviaire romain, et admise par des savants, comme Baronius ; elle est confirmée aussi par ce que nous allons raconter. À son retour, saint Léon fut reçu avec le plus vif enthousiasme.

Le Pape prescrivit aussitôt des prières publiques pour remercier Dieu ; mais ce peuple léger, ingrat et corrompu, après quelques jours consacrés à ces témoignages de reconnaissance, se précipita avec plus de fureur aux jeux du cirque, aux théâtres, à la débauche. L'empereur Valentinien donna l'exemple de cette dégradation par les actes de l'immoralité la plus révoltante. Les beaux esprits du temps, pour se dispenser de rendre grâces à Dieu et à ses Saints de la retraite d'Attila, attribuent le succès de l'ambassade de saint Léon à l'influence salutaire des étoiles. Le cœur du Pontife est profondément affligé à la vue de ces désordres et de cette coupable ingratitude. Le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul étant venu, saint Léon prononça devant le peuple cette homélie, avec les accents de la douleur la plus expressive et d'une sévérité adoucie par une tendresse toute paternelle :

« Mes bien-aimés, la solennité religieuse établie à l'occasion du jour de notre délivrance, où toute la multitude des fidèles affluait à l'envi pour rendre grâces à Dieu, a été en dernier lieu presque universellement négligée : c'est un fait qu'a mis en évidence le petit nombre même de ceux qui ont assisté à cette sainte cérémonie : un abandon si général a jeté dans mon cœur une profonde tristesse et l'a pénétré des plus vives appréhensions. Car il y a beaucoup de danger pour les hommes à se montrer ingrats envers Dieu et à mettre ses bienfaits en oubli, sans être touchés de repentir, malgré les punitions qu'il inflige, et sans éprouver aucune joie, malgré le pardon qu'il accorde. Je crains donc, mes bien-aimés, qu'on ne puisse appliquer à des esprits aussi indifférents cette parole du Prophète : « Vous les avez frappés, et ils ne l'ont point senti ; vous les avez brisés de coups, et ils n'ont point voulu se soumettre au châtiment ! ». Quel amendement, en effet, peut-on apercevoir chez des gens en qui on remarque un éloignement si prononcé ? Je rougis de le dire ; mais je suis obligé de le déclarer : on dépense plus pour les démons que pour les Apôtres ; des spectacles insensés attirent une foule plus pressée que la basilique des bienheureux martyrs. Qui donc a sauvé cette ville ? qui l'a arrachée à la captivité ? qui enfin l'a soustraite aux horreurs du carnage ? Est-ce aux divertissements du cirque qu'on en est redevable ou à la sollicitude des Saints? N'en doutons pas, c'est par leurs prières que la justice divine s'est laissée fléchir; c'est grâce à leur puissante intercession que nous avons été réservés à une indulgence miséricordieuse, lorsque nous ne méritions qu'une colère implacable.

« Je vous en conjure, mes bien-aimés, laissez-vous toucher par cette réflexion du Sauveur, qui, après avoir guéri les dix lépreux, fit observer qu'il n'y en avait qu'un seul parmi eux qui fût revenu pour le remercier: marquant par là que les neuf autres, qui avaient aussi recouvré la santé, sans en témoigner la même reconnaissance, n'avaient pu manquer à ce devoir de piété sans une impiété manifeste. Ainsi, mes bien-aimés, pour qu'on ne puisse vous appliquer le même reproche d'ingratitude, revenez au Seigneur: comprenez bien les merveilles qu'il a daigné opérer parmi nous; gardez-vous d'attribuer notre délivrance à l'influence des étoiles, comme l'imaginent les impies: mais rapportez-la tout entière à la miséricorde ineffable d'un Dieu tout-puissant, qui a daigné adoucir les cœurs furieux des Barbares. Recueillez toute l'énergie de votre foi pour graver dans votre souvenir un si grand bienfait. Une négligence rare doit être réparée par une satisfaction plus éclatante encore. Profitons de la douceur du maître qui nous épargne pour travailler à nous corriger, afin que saint Pierre et tous les autres saints qui nous ont secouru dans une infinité d'afflictions et d'angoisses, daignent seconder les tendres supplications que nous adressons pour vous au Dieu de miséricorde, par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il! ».

Ce langage prouve évidemment que saint Léon croyait « à la délivrance de Rome par un secours visible de la divine Providence et par la protection efficace des saints apôtres ».

La mémoire de cette miraculeuse délivrance de Rome fut confiée, par saint Léon lui-même, à une célèbre statue en bronze, qui représente le chef des Apôtres, et se trouve aujourd'hui dans l'église Saint-Pierre. Raphaël en a fait aussi le sujet d'un de ses chefs-d'œuvre: c'est un magnifique tableau, faisant partie des peintures à fresque, exécutées de 1510 à 1515, dans la seconde salle du Vatican. En 1649, sous le pontificat d'Innocent IX, a eu lieu l'inauguration solennelle d'un bas-relief colossal, à Saint-Pierre de Rome, dans lequel Raphaël Algardi, un des célèbres artistes de cette époque, a représenté l'entrevue de saint Léon et d'Attila. Voici comment le Père Doissin, de la compagnie de Jésus, décrit ce bas-relief dans son poème latin de la sculpture:

« J'en prends à témoin un bas-relief exécuté avec une rare perfection, où le ciseau ingénieux d'un habile artiste a représenté le souverain Pontife saint Léon, remarquable par son aspect auguste, et la tête ceinte du triple diadème, abordant le roi des Huns, qui médite la ruine de la nation romaine, et qui se prépare à passer les habitants de Rome au fil de l'épée. Le saint Pape apaise par ses discours le prince barbare, et, le prenant par la main, il lui défend de porter plus loin sa marche téméraire, pendant que saint Pierre, et saint Paul, son fidèle compagnon, envoyés par le roi suprême du ciel au secours de Rome, paraissent dans l'air, environnés d'une nue, et armés d'un glaive terrible, menaçant Attila d'une prompte mort, s'il ne lève sur-le-champ le siège d'une ville protégée par Dieu même, et s'il n'a soin de remettre dans le fourreau son épée sacrilège. Attila lève les yeux vers les deux Apôtres; mais ses regards ne peuvent soutenir un si grand éclat; sa paupière débile en est éblouie. C'est ainsi que lorsqu'on veut fixer le soleil au milieu de son cours, et par un temps serein, sa lumière trop brillante blesse la vue, et les rayons de cette clarté qui importune offensent la membrane de l'œil. Une suite nombreuse de prêtres, revêtus d'un costume pompeux, accompagne le Pontife et le suit lentement, sans négliger aucun des devoirs de leur charge, et sans quitter leur rang, l'esprit plein d'une sainte confiance, et prêts à sauver leur malheureuse ville, ou à s'exposer, pour sa délivrance, à une mort certaine. Dans une autre partie du bas-relief, les soldats d'Attila se serrent autour de leur roi éperdu, et comme lui, le cœur glacé par la crainte, ils se hâtent de battre en retraite, et de quitter précipitamment et en désordre les frontières de l'Empire romain. Un bruit confus se fait entendre au loin dans le camp: la terre épouvantée tremble sous les pieds de la cavalerie et de l'infanterie; au milieu du tumulte, un nuage de poussière s'élève en tourbillonnant, et obscurcit l'atmosphère de ses flots onduleux.

Cependant Rome si ingrate envers Dieu qui l'avait sauvée de la fureur d'Attila, devait être châtiée: saint Léon le lui avait prédit. D'ailleurs les derniers vestiges de l'empire romain, devenus un obstacle à la société chrétienne, devaient disparaître. En 455, Genséric, roi des Vandales, qui s'était déjà emparé de l'Afrique, de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, marcha sur Rome, avec une armée formidable; l'empereur, le sénat, les fonctionnaires cherchent leur salut dans la fuite; personne ne songe à se défendre; les portes de Rome sont ouvertes, et les citoyens tremblants attendent la mort. Saint Léon va trouver Genséric, et obtient de lui qu'il se contentera de piller la ville, sans y verser le sang, sans y mettre le feu. Les Vandales se retirèrent au bout de quinze jours, emportant un butin immense, emmenant un grand nombre de prisonniers. Le saint Pape pourvut aux besoins spirituels et corporels de ces derniers, en envoyant en Afrique des prêtres zélés et des aumônes considérables; il rendit propres au culte les églises dévastées, les pourvut de vases et d'ornements sacrés: car on n'avait pu sauver du pillage que ceux des églises de saint Pierre et de saint Paul.

Saint Léon employa le reste de sa vie à réparer les abus qui s'étaient glissés dans la discipline ecclésiastique, à la suite de l'invasion des Barbares. Il mourut le 10 novembre 461, après avoir siégé vingt-et-un ans, un mois et treize jours. Son corps fut enterré en l'église Saint-Pierre; on le leva ensuite de terre pour le transporter dans un autre endroit de la même église. Cette cérémonie se fit le 11 avril, jour auquel son nom se trouve dans le calendrier romain. Il y eut une nouvelle translation de ses reliques en 1715; on les renferma dans une boîte de plomb, et on les mit sur l'autel dédié sous l'invocation de saint Léon, dans l'église du Vatican.

Un auteur, qui se plaît à lancer contre les Papes les traits de la satire la plus envenimée, n'a pu s'empêcher de payer un tribut de louanges à saint Léon. « C'était », dit-il, « un homme qui avait des talents extraordinaires. Il a surpassé de beaucoup tous ceux qui l'avaient précédé dans le gouvernement de l'Eglise romaine, et il y en a eu peu parmi ses successeurs dont le mérite ait approché du sien ».

Saint Léon doit à ses écrits une partie de la gloire dont il a toujours joui dans l'Eglise. Ils sont en effet les monuments les plus authentiques de sa piété, de son savoir et de son génie. Ses pensées sont vraies, pleines d'éclat et de force. Ses expressions ont une beauté et une magnificence qui charment, étonnent, transportent. Il est partout semblable à lui-même ; partout il se soutient, sans jamais laisser paraître d'inégalités. Sa diction est pure et élégante ; son style est concis, clair et agréable. Ce qui passerait pour enflure dans un écrivain ordinaire, n'est que grandeur dans saint Léon. On remarque dans les endroits même où il est le plus élevé, une facilité qui écarte toute apparence d'affectation, et qui montre qu'il ne faisait que suivre l'impression d'un génie naturellement noble et porté au sublime.

La manière dont saint Léon rend ses idées, mérite encore moins d'attention que l'importance des sujets qu'il a traités. On trouve dans ses sermons et dans ses lettres une piété consommée et une connaissance parfaite de la théologie, ce qui fait que le lecteur est tout à la fois instruit et édifié. On peut les comparer à une espèce d'arsenal où l'Eglise trouvera dans tous les siècles des armes propres à confondre les hérétiques. Le Saint explique, avec autant de solidité que de clarté, la doctrine orthodoxe sur l'Incarnation, et prouve, contre les Eutychiens, que Jésus-Christ a un vrai corps, parce que son corps est véritablement reçu dans l'Eucharistie. En déplorant les maux spirituels qui régnaient à Alexandrie durant la persécution des Eutychiens, il ne voit rien de comparable à l'interruption du sacrifice et de la bénédiction du saint chrême ; il est très-formel sur la primauté de saint Pierre et sur celle de ses successeurs. Souvent il se recommande aux prières des Saints qui règnent dans le ciel, et surtout à celles de saint Pierre ; il exhorte aussi les fidèles à réclamer leur intercession avec une ferme espérance d'être exaucés. Il se montre fort religieux envers leurs reliques et leurs fêtes, et nous apprend qu'on entretenait des lampes dans les églises dédiées sous leur invocation. Il pense, comme l'Eglise d'aujourd'hui, sur le jeûne du Carême et des Quatre-Temps, etc.

Benoît XIV fait de grands éloges du profond savoir et de la sainteté éminente de saint Léon. On les lit dans le décret qu'il publia en 1744, pour ordonner de dire le jour de sa fête la messe propre des docteurs.

Il nous reste à dire que la liturgie doit beaucoup à saint Léon ; il a introduit dans le canon de la messe ces paroles : *sanctum sacrificium, immaculatam hostiam* ; il sut faire régner dans les cérémonies saintes un ordre, une pompe, une majesté admirable. Fleury nous donne cette belle description de la solennité célébrée la veille de Pâques, par saint Léon :

« Représentons-nous les fidèles de Rome assemblés la veille de Pâques, sous le pape saint Léon, dans la basilique de Latran. Après la bénédiction du feu nouveau, lorsqu'un nombre incroyable de lumières rendait cette sainte nuit aussi belle qu'un beau jour, c'était sans doute un charmant spectacle de voir cet auguste lieu rempli d'une multitude innombrable de peuple, sans tumulte et sans confusion, chacun étant placé selon l'âge, le sexe et le rang qu'il tenait dans l'Eglise. On y regardait, entre autres, ceux qui devaient recevoir le baptême en cette même nuit, et ceux qui, deux jours auparavant, avaient été réconciliés à l’Église après avoir accompli leur pénitence.

« Les yeux étaient frappés de tous côtés par les marbres et les peintures, et par l’éclat de l’argent, de l’or et des pierreries qui brillaient sur les vaisseaux sacrés, particulièrement près du saint autel. Le silence de la nuit n’était interrompu que par la lecture des prophéties, distincte et intelligible, et par le chant des versets qui y sont entremêlés, pour rendre l’une et l’autre plus agréables. Par cette variété, l’âme frappée tout à la fois de grands et beaux objets, était bien mieux disposée à profiter de ces lectures divines, y étant préparée d’ailleurs par une étude continuelle.

« Quelle était la modestie des diacres et des autres ministres sacrés choisis et élevés par un tel prélat, et servant en sa présence, ou plutôt en la présence de Dieu, que la piété leur rendait toujours sensible ! mais quelle était la majesté du Pape lui-même, si vénérable par sa doctrine, son éloquence, son zèle, son courage et toutes ses autres vertus ! Avec quel respect et quelle tendresse de piété prononçait-il sur les fonts sacrés ces prières qu’il avait composées, et que ses successeurs ont trouvées si saintes, qu’ils nous les ont conservées dans la suite de douze siècles ! Je ne m’étonne plus si les chrétiens oubliaient en ces occasions le soin de leurs corps, et si, après avoir jeûné tout le jour, ils passaient encore toute cette sainte nuit de la résurrection en veilles et en prières, sans prendre de nourriture que le lendemain ».

Une fresque peinte par Raphaël, au Vatican, et souvent reproduite par la gravure, représente saint Léon allant au-devant d’Attila. C’est Raphaël qui a rendu pour ainsi dire classique la présence de saint Pierre et de saint Paul, signifiant à Attila d’avoir à exaucer le vicaire de Jésus-Christ. Angelico di Fiesole a peint le saint Pape en pied : son tableau est aussi au Vatican.

Événements marquants

  • Élection unanime au pontificat en 440 pendant une mission en Gaule
  • Exaltation le 29 septembre 440
  • Lutte contre les hérésies manichéenne, priscillianiste et eutychienne
  • Envoi de la lettre dogmatique à Flavien (Tome à Flavien)
  • Concile de Chalcédoine en 451
  • Rencontre avec Attila sur le Mincio en 452 pour sauver Rome
  • Négociation avec Genséric en 455 pour limiter le sac de Rome

Miracles

  • Apparition des apôtres Pierre et Paul armés d'épées pour menacer Attila lors de son entrevue avec le Pape
  • Correction miraculeuse de sa lettre à Flavien par Saint Pierre sur son tombeau

Citations

C'est Pierre qui a parlé par Léon

— Pères du Concile de Chalcédoine

N'imposez légèrement les mains à personne

— Cité par Saint Léon d'après l'Apôtre