Saint Walfroy (Stylite d'Occident)

Diacre et Stylite d'Occident

Fête : 21 octobre 6ᵉ siècle • saint

Résumé

Originaire de Lombardie, Walfroy est l'unique stylite connu en Occident. Installé sur une colonne près de Carignan au VIe siècle, il lutta contre le culte de Diane et convertit les populations locales par ses austérités extrêmes avant de fonder un monastère sur ordre de ses évêques.

Biographie

SAINT WALFROY, DIACRE ET STYLITE D'OCCIDENT

SOLITAIRE À CARIGNAN, AU DIOCÈSE DE REIMS

595. — Pape : Saint Grégoire le Grand. — Roi d'Austrasie et de Bourgogne : Childebert II.

*Ecce elongavi fugiens et mansi in solitudine.* Voilà que j'ai précipité ma fuite et établi ma demeure dans le désert. *Psaume LIV, 7.*

Saint Grégoire, évêque de Tours, écrivain célèbre du VIe siècle et père de l'histoire des Francs, fit en 585 un voyage à Coblentz, où Childebert, roi d'Austrasie, tenait sa cour. Il passa par Ivoy, et y vit saint Walfroy. Frappé des vertus qui brillaient en ce saint homme, il résolut de ne point le quitter sans avoir vu sa demeure. Ils se rendirent donc ensemble à la montagne qui porte aujourd'hui le nom du Saint. Après avoir visité le monastère et l'église, l'illustre voyageur voulut savoir du saint anachorète lui-même toutes les particularités de sa vie : or, c'est à ce grand écrivain que nous devons surtout ce que nous savons de la vie de saint Walfroy.

Saint Walfroy, lombard d'origine, naquit de parents chrétiens au commencement du VIe siècle. Il donna dès sa plus tendre enfance des marques non équivoques de ce que la grâce devait un jour opérer en lui de vertus éminentes et de haute perfection. Comme il avait souvent entendu parler de saint Martin qui était alors comme aujourd'hui en vénération singulière, il conçut pour ce Saint une grande dévotion. « J'étais encore enfant », dit-il, « lorsque j'entendis prononcer le nom du bienheureux Martin. Je ne savais si c'était un martyr ou un confesseur, ni quel pays avait le bonheur de posséder le tombeau où reposait son corps, et déjà je célébrais des veilles en son honneur ».

Mais saint Walfroy comprit de bonne heure qu'il ne suffit pas d'admirer les vertus d'un Saint, mais que l'on doit surtout travailler à marcher sur ses traces. Ayant pris saint Martin pour son protecteur et son modèle, il s'étudia à copier les traits les plus saillants de sa vie. À son exemple, il mettait son bonheur à distribuer aux pauvres ce qu'il pouvait recueillir d'argent : c'est le verre d'eau qui, donné au nom de Jésus-Christ, se remplit des dons célèbres. Un de ces plus beaux dons accordés au jeune Walfroy fut une prédilection pour le jeûne et la mortification. Sa fidélité à cette grâce dans un âge aussi tendre dut être bien agréable à Dieu ; cet essai de vie pénitente fut sans doute l'heureux prélude de ses grandes austérités. Car il est une vérité incontestable, c'est que les habitudes de l'enfance deviennent celles de nos vieux jours. Il importe que dès ses plus jeunes

années l'enfant chrétien se donne tout entier à la vertu; c'est parce que Walfroy, comme le jeune Samuel, a toujours été prêt à suivre les mouvements de la grâce, que celle-ci a fait en lui des miracles de vertus.

Ignorant le lieu où reposaient les reliques de saint Martin, et désireux de plus en plus de trouver ce trésor si cher à sa piété, Walfroy quitte sa famille et sa patrie, part pour la France, arrive aux environs de Limoges, et se rend d'abord au monastère de Saint-Yrieix, autrement nommé Arédius, du nom de son fondateur. L'intention du jeune Walfroy avait été, en entreprenant ce voyage, de satisfaire seulement sa dévotion envers saint Martin. Mais Dieu avait ses desseins sur cette âme privilégiée, il voulait en faire un homme apostolique. Imitateur des vertus de l'apôtre des Gaules, Walfroy le sera encore de ses travaux.

En étudiant les belles-lettres, Walfroy s'attacha à Arédius, et se mit sous sa direction. Ce saint abbé s'était depuis peu éloigné de la cour de Théodebert, roi d'Austrasie, pour mener dans son pays natal une vie plus retirée et plus pénitente : ni la place de chancelier qu'il occupait à cette cour, ni l'estime et l'affection dont l'honorait ce prince, ne purent le détourner de sa résolution. Un maître si détaché des choses de ce monde était bien capable de guider un tel disciple dans la voie de la perfection. Arédius mit tous ses soins à instruire le jeune Walfroy des vérités de la religion et à former son cœur à la vertu. Il n'ignorait pas que son disciple avait une grande dévotion pour saint Martin, et qu'il désirait ardemment visiter son tombeau; il lui promit, en récompense de son application à l'étude, de le conduire lui-même à Tours où se trouvaient les restes précieux du Bienheureux.

Arédius, en effet, après avoir donné ses ordres pour le gouvernement de son monastère durant son absence, prit son jeune élève et le conduisit au tombeau de saint Martin. Là ils donnèrent l'un et l'autre un libre cours à leur piété et à leur ferveur. Walfroy surtout ne pouvait se lasser d'honorer et d'invoquer un Saint dont il avait les reliques sous les yeux, et qu'il désirait voir depuis si longtemps. Il aurait bien souhaité passer le reste de ses jours en cet endroit, mais le saint abbé qui l'y avait conduit, comprenait que son devoir le rappelait dans son monastère. Cependant il voulut, avant de partir, lui faire connaître toute l'étendue de la vénération qu'il avait lui-même pour le saint patron de la Touraine : ayant pris un peu de poussière de son tombeau, il la mit dans un reliquaire qu'il suspendit au cou du jeune Walfroy. Lorsqu'ils furent arrivés au monastère, Arédius prit le reliquaire avec respect, et le plaça dans son oratoire. Dieu, qui se plaît à fortifier la foi des justes, avait opéré un miracle; ce peu de poussière était tellement augmentée que non-seulement elle remplissait la capacité du reliquaire, mais qu'elle se répandait par les jointures. Saisi d'admiration à la vue de ce prodige, le maître et le disciple se mirent à remercier Dieu et à chanter les louanges de saint Martin. « Ce miracle », dit saint Walfroy, « éclaira mon esprit d'une lumière plus vive, et confirma toute ma confiance dans les mérites du Saint ».

Walfroy résolut dès ce moment de se consacrer au service de Dieu; il s'en ouvrit à Arédius qu'il regardait avec raison comme son guide dans les voies du salut. Loin de l'en détourner, le saint abbé l'encouragea à suivre l'attrait de sa vocation. Après avoir pris les avis de ce maître respectable sur le genre de vie qu'il devait embrasser, il quitta le Limousin pour se rendre dans le diocèse de Trèves, où Arédius lui-même avait été formé à la vertu par saint Nicet.

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Il ne put voir sans gémir une partie de ce pays encore livré au culte de l'idolâtrie. C'était trop peu pour son zèle qu'une compassion stérile ; il résolut de travailler activement à la conversion de ces infidèles. Mais qu'était-il pour administrer le pain de la parole ? La vertu ne suffit pas, il faut être envoyé, il faut aux ouvriers du Seigneur une mission reconnue et légitime ; il s'adressa donc à saint Magneric, alors archevêque de Trèves, qui lui conféra le pouvoir de prêcher en l'élevant à l'ordre du diaconat.

Saint Walfroy devait, dans les desseins de Dieu, partager avec d'autres courageux apôtres la glorieuse mission de convertir les peuples de la Gaule-Belgique. Saint Sixte et saint Sinice, et après eux saint Euchaire de Trèves, et saint Memmie de Châlons avaient, dès les temps apostoliques, ouvert la voie à la conversion de ces infidèles. Saint Rufin et saint Valère vinrent ensuite étendre ces premières conquêtes. Saint Martin lui-même, appelé à si juste titre l'apôtre des Gaules, ayant été envoyé à Trèves par Théodose, catéchisait les peuples qui étaient sur sa route ; et par l'éclat des miracles qui accompagnaient ses prédications, il avait le bonheur de voir beaucoup de païens se convertir, et de détruire les idoles qui existaient encore dans plusieurs endroits. Saint Remi, le plus célèbre de tous, avait par la conversion du roi Clovis porté un coup terrible à l'idolâtrie dans les Gaules. C'est à la suite de ces généreux et héroïques soldats de Jésus-Christ que saint Walfroy a résolu d'anéantir ce qui restait encore du paganisme dans ces contrées.

Sur la plus haute des montagnes dont le sommet domine la riche vallée de la Chiers était une idole de la grande Diane ardennaise. C'est à cette infâme divinité que les peuples voisins venaient en foule adresser leurs hommages et leurs adorations. Ce sera sur cette montagne devenue à jamais célèbre, et non loin de la colossale idole que notre Saint viendra élever sa tribune sacrée, attaquant ainsi l'erreur à sa source même. Il ne demeura pas longtemps seul sur la montagne ; la réputation de sainteté dont il jouissait lui attira bientôt des compagnons qui, à son exemple et sous sa direction, embrassèrent la vie cénobitique. Aidé du roi Childebert, il y fit bâtir un monastère, et une église en l'honneur de saint Martin, dont saint Magneric vint faire la dédicace.

Cependant le saint anachorète ne perdait pas de vue la conversion des peuples idolâtres qui venaient adorer l'idole de Diane. Il conjurait le Seigneur de dissiper leurs ténèbres, et de faire luire à leurs yeux le soleil de justice. Une prière continuelle, des jeûnes excessifs, une pénitence très-austère donnaient à sa parole plus que de l'éloquence. Ce genre de vie était pour ces peuples grossiers et livrés à toutes les débauches un tableau où se reflétaient les plus héroïques vertus, qui contrastaient étrangement avec leurs mœurs si profondément corrompues. Ces rigides vertus de l'homme de Dieu, unies à la douceur évangélique et aidées de l'ineffable puissance de la grâce, étaient bien de nature à frapper ces enfants de l'erreur ; cette vie extraordinaire du saint anachorète était une prédication continuelle en faveur de la foi. Car quel autre que le vrai Dieu aurait pu montrer au monde le miracle incessant d'une force surhumaine ?

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Saint Walfroy, après l'entière conversion des peuples situés au sud du diocèse de Trèves, se livra aux pieux exercices de la vie cénobitique. Il y avait déjà plus de vingt ans qu'il menait ce genre de vie, quand il fut visité, comme nous l'avons dit, par Grégoire de Tours. Ce prélat, aussi distingué par son savoir que par sa sainteté, ne se bornait pas dans ses voyages à observer les choses avec une curiosité stérile et frivole ; son but était, en s'instruisant lui-même, d'être utile à la postérité ; il pria donc le saint diacre de lui raconter quel était son genre de vie sur cette montagne. L'humble anachorète ne put d'abord se résoudre à donner cette satisfaction au savant évêque ; « dispensez-moi, je vous prie », lui dit-il, « de vous donner les détails que vous me demandez ». Il résista longtemps, mais saint Grégoire de Tours le conjura avec tant d'instance, et le pressa si vivement de lui accorder cette satisfaction, qu'il se rendit enfin. Voici comment Grégoire de Tours raconte lui-même, dans son *Histoire des Francs*, le mémorable entretien qu'il eut avec saint Walfroy :

« Je trouvai sur la montagne où nous sommes », dit saint Walfroy, « une statue de Diane que les habitants, encore païens, adoraient comme une divinité. Moi, de mon côté, j'élevai une colonne sur laquelle je me tenais pieds nus avec d'horribles souffrances. Pendant l'hiver, j'étais saisi d'un tel froid que les ongles de mes pieds se fendaient et tombaient d'eux-mêmes, et l'eau de la pluie qui coulait sur ma barbe s'y gelait et en pendait en forme de chandelles. Ma nourriture était un peu de pain et des légumes, et ma boisson de l'eau. Cependant j'éprouvai une grande satisfaction au milieu de mes austérités.

« Lorsque je vis les peuples venir à ma colonne, je leur prêchai que Diane, ses idoles, et le culte qu'on lui rendait n'étaient rien ; que les chants qu'ils faisaient entendre au milieu de leurs débauches étaient des choses indignes, qu'ils devaient bien plutôt adresser leurs hommages au Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Souvent aussi je priais le Seigneur de renverser le simulacre impie, et de daigner arracher ce peuple à son erreur. La miséricorde divine disposa ces hommes grossiers à écouter favorablement mes paroles ; le Seigneur m'exauça, et ils se convertirent.

« J'appelai quelques-uns des convertis pour m'aider à renverser le colosse de Diane. J'avais bien pu briser les petites médailles gravées sur la base, mais il m'avait été impossible de renverser la statue, et j'espérais en venir à bout avec du secours. Nous prîmes des cordes et nous tirâmes de toutes nos forces ; tous nos efforts furent inutiles. Aussitôt je me rendis à l'église, et prosterné contre terre, je suppliai, les larmes aux yeux, le Seigneur de détruire par sa puissance ce que la force humaine ne pouvait abattre.

« Ma prière finie, je vins rejoindre mes ouvriers, nous saisîmes la corde, et, au premier coup, l'idole fut renversée. Je la brisai sur-le-champ, et la réduisis en poudre à grands coups de marteau. À l'instant même, et lorsque j'allais prendre mon repos, tout mon corps, depuis le haut de la tête jusqu'à la plante des pieds, se trouva tellement couvert de pustules malignes, qu'on n'aurait pu y trouver un espace vide de la largeur du doigt. J'entrai dans l'église, je me frottai avec de l'huile que j'avais apportée du tombeau de saint Martin, et presqu'aussitôt je m'endormis. À mon réveil qui eut

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lieu vers minuit, au moment où je me levais pour réciter les offices divins, mon corps se trouva aussi sain que si je n'avais jamais eu le moindre ulcère. Je reconnus que le démon m'avait frappé de cette plaie pour se venger de la destruction de la statue de Diane.

« Lorsque j'eus la consolation de voir ces restes du paganisme abolis, je remontai sur ma colonne, mais il ne me fut pas permis d'y rester longtemps ; les évêques vinrent m'y visiter et me dire : La voie que vous suivez n'est pas bonne, vous n'êtes pas comparable à Siméon d'Antioche, la rigueur du climat ne vous permet pas de supporter un genre de vie si austère, descendez au plus tôt, et demeurez avec vos frères que vous avez rassemblés ici.

« Je descendis, parce qu'on ne peut sans crime désobéir aux prêtres du Seigneur. Un jour que l'archevêque me conduisit à un village assez éloigné, il envoya, pendant mon absence, des ouvriers avec des haches et des marteaux qui renversèrent ma colonne. Le lendemain je trouvai tout détruit, et je me mis à pleurer ; mais je ne pouvais réparer ce qui était abattu sans encourir le reproche de braver les ordres des évêques. — Depuis ce temps, je me suis contenté d'habiter avec mes frères, ainsi que je le fais maintenant ».

Tel est le récit exact de saint Walfroy lui-même à saint Grégoire de Tours, et que nous nous sommes fait un devoir de rapporter ici intégralement. En lisant ces lignes où se révèle tout entière la grande âme de l'apôtre-anachorète, on reste saisi d'étonnement et d'admiration. Comme l'amour de Dieu et du prochain éclate sous cette simplicité de langage ! Quel zèle ardent ! Quelle soif insatiable pour les plus effrayantes austérités ! Quels mérites plus agréables à Dieu que ceux qui rappelaient les mérites de son Fils crucifié ! Cette colonne, instrument de la plus héroïque pénitence, était un véritable calvaire qui criait grâce et miséricorde pour des malheureux égarés dans les voies de l'erreur, et la vie tout entière du Saint n'était-elle pas une grande et volontaire expiation offerte au Seigneur pour la rémission de leurs péchés ?

Dieu avait exaucé les prières de son serviteur. Ces peuples infidèles, naguère livrés à toutes les horreurs de la débauche et du vice, venaient de passer de l'empire tyrannique du démon sous l'aimable joug de Jésus-Christ. La lumière avait lui dans les ténèbres, la foi avait triomphé des superstitions impies du paganisme, et la grâce de Dieu en se répandant dans les cœurs convertis les avait disposés à la pratique des vertus chrétiennes. Saint Walfroy, après une victoire aussi complète que glorieuse, n'a plus, semble-t-il, qu'à se reposer : il n'en sera pas ainsi. La mission du chrétien, ici-bas, est d'avancer dans les voies de la vertu en luttant sans cesse ; sa destinée est de ne se reposer qu'après avoir poursuivi sa course jusqu'au dernier calvaire que Dieu lui prépare.

Le saint Apôtre vient de porter un coup terrible au démon, il doit s'attendre à de nouvelles attaques de la part de son ennemi. Celui-ci, en effet, irrité et jaloux d'une victoire qui lui enlevait tant d'adorateurs, s'en venge en couvrant d'ulcères le corps du Bienheureux. Ainsi quand Dieu veut élever un généreux serviteur à la plus sublime sainteté, il le fait passer par les plus humiliantes épreuves et l'admet à la participation du calice amer de ses humiliations et de ses opprobres. Saint Walfroy, couvert d'ulcères du sommet de la tête à la plante des pieds, loin de s'abandonner aux plaintes

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et aux murmures, s'empresse de recourir à la prière, force efficace contre la fureur jalouse de l'enfer.

Le Saint, en remontant sur sa colonne, avait cru obéir aux inspirations de sa conscience, ses supérieurs lui demandent un acte d'obéissance contraire, il en descend aussitôt. C'est toujours l'homme soumis et résigné, quels que soient ses goûts ou ses répugnances, c'est le vrai et parfait chrétien, pour qui l'obéissance est plus chère que le sacrifice. Désormais réunis à ses religieux de la montagne, il les édifiera le reste de ses jours par la pratique de toutes les vertus.

Saint Walfroy se livrait avec ses frères de la montagne aux pieux exercices de la vie religieuse, quand Dieu vint le visiter par une nouvelle et dernière épreuve. La vallée du Chiers et les gorges de ses affluents ne cessaient dans ces temps malheureux d'être le théâtre de guerres sanglantes et destructives. Les seigneurs Austrasiens, presque toujours en révolte contre Childebert, venaient de se réunir à Bastogne pour former contre leur souverain un nouveau complot. Au nombre de ces conspirateurs était le duc Ursion. On croit assez communément que le duc fut la cause de la ruine du premier monastère construit sur la montagne. Poursuivi par Godégésile, général du roi d'Austrasie, il se serait réfugié avec ses complices dans l'enceinte du couvent ; ils y furent assiégés et s'y défendirent avec l'énergie du désespoir. En vain Godégésile les exhorte-t-il à se rendre à discrétion, il est contraint d'attaquer les murs sacrés, et de porter le fer et la flamme jusque dans le sanctuaire de saint Martin ! Saint Walfroy eut la douleur de voir, avant de mourir, son monastère détruit et entièrement ruiné. Cependant, malgré son grand âge, il trouva assez d'énergie pour en faire construire un nouveau au même lieu.

Quelques auteurs ont cru que saint Walfroy avait exercé les fonctions de doyen de la chrétienté d'Ivoy. Ces fonctions consistaient, dans ces temps anciens, à inspecter un certain nombre de paroisses, à administrer le baptême solennel la veille de Pâques et de la Pentecôte, à faire la visite des églises, et à rendre compte à l'évêque de leur situation. Grégoire de Tours, qui a vu saint Walfroy alors qu'il était déjà très âgé, ne dit nulle part qu'il ait exercé ces fonctions ; il ne lui donne que la qualité de diacre ; or, nous voyons dans l'Histoire de l'Église que ces doyens étaient prêtres. Quoi qu'il en soit, il se trouvait au milieu de ses frères, quand il termina sa carrière. On ne connaît pas l'époque précise de sa mort ; les uns la mettent en 593 ; d'autres la reculent jusqu'à l'an 600, mais tous sont d'accord que Dieu l'appela à lui dans un âge très-avancé, le vingt et unième jour du mois d'octobre.

Une vie si remplie de bonnes œuvres, usée par les fatigues de l'apostolat au sein des plus étonnantes comme des plus héroïques austérités, tout entière dévouée à la gloire de Dieu et au salut du prochain, couronnée d'une complète victoire remportée sur le paganisme, mérita à notre Saint le don des miracles. Douze siècles se sont écoulés depuis que Dieu l'a récompensé, en le revêtant dans le ciel de gloire et d'immortalité, et les miracles, accordés à sa puissante intercession, n'ont pas cessé. Depuis des siècles, des milliers de pèlerins viennent lui demander secours et protection pour des infortunes de tout genre, et tous descendent de la montagne consolés et heureux, parce que tous emportent dans leur cœur un accroissement de foi et d'espérance.

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Outre les miracles qui ont été rapportés dans le cours de cette vie, nous en mentionnerons ici quelques autres qui se sont opérés dans l'église du monastère, à la prière de saint Walfroy ; et ce qui suit est extrait de l'Histoire des Francs, déjà citée.

« Comme nous demandions au saint anachorète », dit saint Grégoire de Tours, « de nous faire connaître quelques-uns des miracles opérés dans ce lieu par saint Martin, il nous rapporta ces faits entre plusieurs autres : Un sourd-muet, fils d'un Franc d'une famille distinguée, fut conduit à l'église par ses parents ; je le fis coucher, avec mon diacre et un autre serviteur, sur un lit placé dans le saint temple : pendant le jour, il vaquait à l'oraison, la nuit il dormait dans l'église. Dieu, touché de pitié, me montra en songe saint Martin, qui me dit : Renvoie l'agneau de l'église, car il est guéri. Je ne vis là qu'un songe ; mais le matin le jeune homme vint à moi, se mit à parler et à rendre grâces à Dieu, puis, se tournant de mon côté, il me dit : J'offre mes actions de grâce au Dieu tout-puissant qui m'a rendu la parole et l'ouïe ».

« Un homme qui, souvent impliqué dans des vols et diverses sortes de crimes, avait coutume de se parjurer, dit un jour : J'irai dans l'église de Saint-Martin me purger par serment, et je serai absous. Au moment où il entrait, sa hache s'échappe de sa main, et il tombe sur le seuil de la porte, saisi au cœur d'une douleur violente. Le malheureux avoue de sa bouche le crime dont il voulait se laver par un parjure ».

« Un autre, accusé d'avoir brûlé la maison de son voisin, dit : J'irai au temple de Saint-Martin, je ferai serment, et je serai déchargé de l'accusation. Il était hors de doute qu'il avait mis lui-même le feu à la maison. Lorsqu'il se présenta pour jurer, je me tournai vers lui, et lui dis : Si l'on en croit tes voisins, tu n'es point innocent de ce crime. Dieu est partout, et sa vertu est la même au dehors comme au dedans de l'église ; si donc tu te reposes sur cette vaine sécurité que Dieu ou ses Saints ne tirent pas vengeance des parjures, tu es en présence du saint temple, jure, si cela te plaît, mais il ne te sera pas permis de mettre le pied sur le seuil sacré. Il leva la main et dit : Par le Dieu tout-puissant, et par les mérites de saint Martin son pontife, je ne suis pas l'auteur de cet incendie. Ce serment fini, il allait se retirer, lorsqu'il parut comme enveloppé de feu ; et aussitôt, se précipitant à terre, il se mit à crier que le bienheureux évêque le brûlait violemment. On pouvait entendre cet infortuné s'écrier : J'atteste Dieu que j'ai vu descendre du ciel le feu qui m'environne et qui souffle sur moi ses brûlantes vapeurs. En disant ces mots, il expira ! ».

Ces punitions réitérées furent regardées comme des avertissements du ciel ; elles intimidèrent tellement les habitants des environs, qu'on n'entendit plus parler de parjure.

On représente parfois une idole à quelque distance de la colonne de saint Walfroy, et d'un autre côté une chapelle. Cette caractéristique fait connaître son genre de vie et indique en outre que son exemple et ses prédications répandirent le christianisme aux environs de Carignan.

## CULTE ET RELIQUES. — MONUMENTS.

Le corps du saint Walfroy fut inhumé dans l'église du nouveau monastère qu'il avait fait bâtir peu de temps avant sa mort. On pense généralement, et tous les documents semblent le constater,

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que cette église était placée à l'endroit même de la petite chapelle qui existe encore aujourd'hui. De là ce respect religieux avec lequel les pèlerins visitent l'humble et pauvre chapelle de Saint-Walfroy ; voilà aussi ce qui explique cette vénération dont ils entourent le monument qui est à leurs yeux le signe commémoratif de son tombeau.

Les peuples voisins, ceux surtout qu'il avait convertis, vinrent les premiers vénérer le sépulcre où reposaient ses restes précieux : tous le regardaient comme un bienheureux dans le ciel et le priaient comme un Saint. Les miracles qui s'opérèrent bientôt dans l'église ne permirent pas de douter qu'il ne fût un des amis de Dieu ; le bruit s'en répandit au loin, et l'on afflua de toutes parts à la sainte montagne ; de là l'origine de ce célèbre pèlerinage que douze siècles n'ont pu affaiblir.

Le monastère rebâti par saint Walfroy a fleuri pendant quatre cents ans sous la Règle de Saint-Benoît ; mais les guerres qui au dixième siècle sont survenues entre les rois de France et les empereurs d'Allemagne, et notamment entre Lothaire et Othon II, désolèrent la partie méridionale du diocèse de Trèves. La montagne de Saint-Walfroy et les lieux circonvoisins en furent souvent le théâtre. Les religieux du monastère eurent eux-mêmes beaucoup à souffrir de ces guerres, et plus d'une fois ils durent céder la place aux attaques de l'ennemi. C'est au milieu de ces tristes circonstances que l'église et le monastère tout entier devinrent la proie des flammes, l'an 979. On avait à craindre que l'incendie n'eût pas épargné les saintes reliques, mais par un prodige éclatant, elles se retrouvèrent intactes, selon cette parole du Prophète : « Le Seigneur garde lui-même les os de ses Saints, et aucun d'eux ne sera brisé ».

Cet accident, qui concordait avec les invasions des Normands, détermina l'archevêque de Trèves, Egbert, à ordonner la translation des reliques à Ivoy, seule ville forte qui existât alors dans le pays. Cette cérémonie eut lieu le 7 juillet de l'année 980, en présence d'une foule innombrable de peuple ; tout le clergé d'Ivoy et des environs se rendit sur la montagne pour y assister. On enleva la châsse avec le corps saint qu'elle renfermait, et l'archevêque avec tout son cortège se mit en marche pour se rendre processionnellement à Ivoy.

Dieu ne cessant de faire éclater la gloire de son serviteur, illustra cette translation par un nouveau miracle non moins étonnant que celui qui préserva cette précieuse relique de l'action des flammes. Pendant une marche de plus de deux lieues, dit l'abbé de Tholey, il tomba une pluie abondante qui mouilla tous les assistants à la procession, et n'atteignit point la châsse où était renfermé le corps de saint Walfroy, l'eau respectant à son tour ce que le feu avait épargné. Ce nouveau miracle ne contribua pas à ramener la ferveur des assistants, et augmenta singulièrement la confiance que les peuples avaient au Saint.

Arrivé à Ivoy, l'archevêque fit déposer la châsse dans l'église paroissiale. Cette église était située près de la fontaine Saint-Georges, c'est-à-dire à plus de cent mètres de la ville moderne, aujourd'hui Carignan ; mais elle fut détruite vers la fin du XIXe siècle. Depuis cette époque il n'est fait mention dans aucun document des reliques de saint Walfroy, et les églises qui les ont tour à tour possédées ont été successivement détruites dans les différents sièges que la ville a eu à subir. Néanmoins on croyait assez communément que l'église de Carignan les possédait encore au moins en partie après la grande Révolution. On essaya en effet, en 1826, de constater l'identité de certains ossements sauvés des ruines, dans la supposition qu'ils auraient été ceux de saint Walfroy. Malheureusement on ne put parvenir à une certitude ; et l'autorité diocésaine, en rééditant l'afflux propre du diocèse de Reims, lors de la restauration de la liturgie romaine, fit insérer dans la légende de saint Walfroy ces paroles que les amis du Saint liront toujours avec tristesse : « Ces précieux gages ont péri à l'époque de la Révolution française ».

Toutefois cette perte si regrettable ne doit en rien affaiblir ni ébranler la confiance des fidèles : Dieu permet quelquefois, dit saint Bernard, que les corps de ses Saints soient humiliés sur la terre, et que leurs reliques disparaissent ! Il est parfois aussi donné à la bête (c'est-à-dire au démon), selon le langage des Écritures, de faire la guerre aux Saints !, et de prévaloir pour un temps. Mais ce que Dieu ne permet pas, c'est que leur mémoire périsse : *In memoria æterna erit Justus*. La mémoire de saint Walfroy et de ses bienfaits vivra à jamais dans la reconnaissance des peuples. C'est pourquoi la montagne aimée du saint anachorète n'a pas cessé d'être visitée par les infortunes d'ici-bas, et toujours elle sera chère aux pèlerins, car elle est la montagne de prières et de grâces, la montagne des prodiges et des miracles.

Totalement ruiné dans les guerres entre les rois de Germanie et les rois de France, le monastère de Saint-Walfroy avait disparu pendant le Xe siècle. En l'an 1240, il n'en restait plus qu'une petite église incorporée avec ses annexes à celle d'Orval ; cette église ou chapelle était sous la garde de quelques ermites dépendant des religieux de ce couvent. L'ermitage de la montagne, lieu d'asile et de refuge des pèlerins, a duré plusieurs siècles ; et le pèlerinage, sous ces humbles et pauvres religieux, n'avait rien perdu de sa célébrité, quand la Révolution éclata. Ainsi que la plupart des établissements religieux en France, il fut supprimé sur la fin du XVIIIe siècle.

Un soir du mois de juin 1793, frère Antoine, dernier ermite de Saint-Walfroy, prosterné dans

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le sanctuaire de la chapelle, se relevait, après de longues et douloureuses méditations, pour prendre quelque repos, un bruit plus intense, une lueur plus rougeâtre que dans la précédente nuit vinrent tout à coup frapper son oreille et éblouir ses yeux. Le vieil anachorète crut un instant que le phénomène raconté par Grégoire de Tours allait se reproduire ; mais ce n'était qu'un simple mirage, dont la cause trop réelle existait à une lieue de là. Au point du jour, une fumée épaisse et large remplissait déjà le bassin de la Marche et du Chiers : des langues de feu se détachaient, par intervalle, du fond du tableau que, de loin, contemplaient les ermites épouvantés. C'était le riche et vaste monastère d'Orval qui s'abîmait sous l'action dévorante du feu.

La chute de l'abbaye entraîna celle de l'ermitage ; les religieux et les frères n'eurent plus d'autre ressource que d'aller demander à la terre d'exil ce que la patrie leur refusait, la liberté de prier Dieu.

A peine la tourmente révolutionnaire avait-elle cessé, que le pèlerinage à la sainte montagne reprit son cours ordinaire. Malheureusement ce pieux héritage de la foi de nos pères n'avait plus pour gardien frère Antoine ; l'humble ermite, en partant pour l'exil, ne devait plus revoir ni sa chère montagne ni sa pauvre chapelle. En tombant en des mains cupides et profanes, l'ermitage avait été transformé en propriété vénale et livré à la spéculation et au trafic. On eût pu croire un instant que la mémoire du Bienheureux allait s'éteindre sur la montagne : on n'y entendait plus de chants sacrés, plus d'instructions pieuses et édifiantes, plus de prières publiques. Pourtant, malgré les désoedres qui souillaient l'antique séjour du saint anachorète, la chapelle continuait à être visitée, tant était enracinée dans les âmes la confiance qu'on avait eue en saint Walfroy.

Avertie des irrévérences et des profanations qui se commettaient à la chapelle, l'autorité ecclésiastique dut d'abord l'interdire et la dépouiller de son caractère religieux ? On ne sait que trop dans quel état de dénuement et de pauvreté elle était tombée depuis plus de quarante ans. Le zèle de Son Éminence le cardinal Gousset souffrait de cet état de choses déplorable ; mais occupé alors à fonder plusieurs établissements que réclamaient les besoins de son diocèse, et qui sont dus en grande partie à sa bienfaisance, il se vit obligé d'ajourner la restauration de l'œuvre de Saint-Walfroy. Cet ajournement ne fut pas de longue durée ; le cardinal trouva bientôt de nouvelles ressources dans sa charité, et, avec le concours des amis de l'œuvre, il put acquérir et ajouter ce nouvel établissement à ceux dont il avait déjà doté le diocèse. L'antique et célèbre pèlerinage de la montagne rentrait dans l'héritage commun de ses nombreux enfants, et, désormais placé sous la garde de l'autorité ecclésiastique, il a retrouvé son caractère sacré et religieux. C'est à ce titre qu'il se présente à la vénération des fidèles et qu'il se recommande à leur confiance.

La chapelle de Saint-Walfroy a été provisoirement restaurée ; l'intention bien connue de Son Éminence est, dès que les ressources le permettront, d'en faire construire une plus spacieuse et plus digne du Saint. Un prêtre du diocèse est chargé de desservir la chapelle. Cet ecclésiastique s'est adjoint quelques aides pour le service des visiteurs qui trouveront sur la montagne, même pour la nuit, une bienveillante hospitalité. Une hôtellerie sur la montagne devenait presque une nécessité pour les pèlerins : entre autres avantages que ceux-ci en retirent, ils ont celui de se préparer dès la veille à bien faire leur pèlerinage en assistant à la messe, aux instructions et aux prières publiques qui ont lieu tous les jours à la chapelle. Ils peuvent encore mettre ce temps à profit s'ils veulent se confesser ; M. le chapelain a la charité d'entendre les pénitents à toutes les heures qui leur conviennent.

La fête de saint Walfroy se célèbre solennellement le 21 octobre, jour anniversaire de sa mort. Tous les jours de la neuvaine qui suit immédiatement cette fête, les pèlerins peuvent assister à la sainte messe, se confesser et entendre les instructions.

Bien que le pèlerinage soit ouvert tous les jours de l'année, il y a néanmoins des jours de pèlerinages spéciaux ou jours de concours, qui sont : le 25 juin, jour de la foire de Saint-Jean-Baptiste ; — le premier mardi de septembre ; — les jeudi et vendredi saints ; — les lundis de Pâques et de la Pentecôte ; — les trois jours des Rogations ; — le 7 juillet, jour de la translation des reliques du Saint ; — tous les mercredis et vendredis de l'année ; — et spécialement les mercredis et vendredis de Carême.

Il existe dans la chapelle de Saint-Walfroy une association de prières, qui a pour but : 1° la conversion des pêcheurs ; 2° la sanctification des saints jours de dimanches et de fêtes ; 3° l'extinction du blasphème ; 4° le soulagement des malades et des affligés ; 5° la bonne éducation ; 6° le soulagement des agonisants ; 7° enfin celui des âmes du purgatoire. Pour faire partie de cette association, il suffit de donner son nom et de réciter chaque jour à l'intention proposée, un Pater, un Ave et l'invocation suivante : Saint Walfroy, priez pour nous et pour tous ceux qui implorent votre protection.

Nous devons cette notice à l'obligeance de M. l'abbé Dumay, curé de Moulins, au diocèse de Verdun.

SAINTE CÉLINE DE MEAUX, VIERGE.

Événements marquants

  • Naissance en Lombardie au début du VIe siècle
  • Voyage en France pour honorer Saint Martin
  • Formation auprès d'Arédius au monastère de Saint-Yrieix
  • Élévation au diaconat par saint Magneric à Trèves
  • Installation sur une colonne (stylitisme) pour convertir les païens adorateurs de Diane
  • Renversement de la statue de Diane
  • Descente de la colonne sur ordre des évêques
  • Fondation d'un monastère et d'une église à Carignan
  • Rencontre avec Grégoire de Tours en 585

Miracles

  • Multiplication de la poussière du tombeau de saint Martin
  • Guérison instantanée de pustules malignes après la destruction de l'idole
  • Renversement miraculeux de la statue colossale de Diane par la prière
  • Guérison d'un sourd-muet
  • Châtiment divin de parjures
  • Préservation de la châsse de la pluie et du feu

Citations

Ecce elongavi fugiens et mansi in solitudine.

— Psaume LIV, 7 (cité en exergue)

La voie que vous suivez n'est pas bonne, vous n'êtes pas comparable à Siméon d'Antioche... descendez au plus tôt.

— Paroles des évêques rapportées par Grégoire de Tours