Sœur Rosalie (Jeanne-Marie Rendu)
Fille de Charité
Résumé
Jeanne-Marie Rendu, en religion Sœur Rosalie, fut une figure emblématique de la charité parisienne au XIXe siècle. Supérieure de la rue de l'Épée-de-Bois, elle consacra plus de cinquante ans aux pauvres du faubourg Saint-Marceau, créant crèches, écoles et asiles. Son influence morale était telle qu'elle servit de médiatrice sur les barricades lors des révolutions et fut décorée de la Légion d'honneur.
Biographie
LA SŒUR ROSALIE, FILLE DE CHARITÉ, À PARIS
Jeanne-Marie Rendu, connue en religion sous le nom de sœur Rosalie, naquit le 8 septembre 1787, d'Anne Laracine et d'Antoine Rendu, à Comfort, hameau de la commune de Lancrans, au pays de Gex, aujourd'hui département de l'Ain. Elle était l'aînée de trois filles, et elle fut formée par sa mère, avec ses deux sœurs, à la connaissance de Jésus-Christ et à la pratique des vertus chrétiennes. C'était un doux spectacle de voir cette pieuse femme, entourée de ses enfants, se reposer des travaux du jour par ces enseignements maternels que rien, pour ainsi dire, ne saurait remplacer, et qui jettent dans les cœurs des semences si profondes de vertu. Jeanne-Marie, de son côté, apportait aux leçons de sa mère et aux impressions secrètes de la grâce une docilité entière; elle trouvait toute sa joie à fréquenter l'humble église de son hameau. Souvent on l'y rencontrait priant à l'écart, et, si elle avait disparu de la maison paternelle, il était facile de deviner le lieu de sa retraite: on n'avait qu'à se rendre au pied de l'autel, et on était sûr de l'y rencontrer. Elle avait en particulier pour son saint ange gardien une dévotion toute spéciale; elle le considérait comme le guide de sa jeunesse, le protecteur de son enfance, et ne se lassait pas de l'invoquer.
Elle avait sept ans à peine quand se levèrent sur la France des jours de sanglante mémoire. Malgré la loi qui punissait de mort quiconque facilitait l'exercice du culte condamné, ou recélerait un prêtre réfractaire, sa mère avait ouvert sa maison à de vénérables ecclésiastiques qui disaient la messe dans une chambre souterraine à laquelle on a conservé dans le pays le nom de Paradis. C'est là que, sous la direction d'un prêtre proscrit, de M. Colliex, curé de Lancrans, Jeanne-Marie fit sa première communion, sans pompe et cachée dans ce souterrain comme les premiers chrétiens dans les catacombes de Rome. Ces graves circonstances imprimèrent une maturité précoce à son caractère et à son jugement, sans lui faire perdre la gaîté, la vivacité et l'enjouement qui charmaient tous ceux qu'elle approchait. Quand la paix fut rendue à l'Église, Jeanne-Marie fut placée chez les Ursulines de Gex, où elle déploya l'activité qui lui était naturelle, en assistant ses compagnes. Elle se montrait si pieuse, si recueillie, si ardente à la prière, si détachée de tout, que les religieuses espéraient qu'elle ferait bientôt profession ; mais la vie contemplative du cloître semblait trop restreinte pour cette charité ardente qui avait besoin de se répandre et de se multiplier. Jeanne était tout entière à Dieu et aux pauvres : elle tournait toujours ses regards vers l'hôpital de Gex, où elle obtint de sa mère d'aller passer quelque temps auprès des malades. Là, elle fit connaissance avec les souffrances pour lesquelles elle avait un si grand attrait et une si grande compassion, et commença son apprentissage de dévouement. Une de ses amies, Mlle Jacquinot, beaucoup plus âgée qu'elle, lui ayant annoncé son prochain départ pour la communauté des filles de Saint-Vincent de Paul, Jeanne-Marie lui ouvrit aussitôt son cœur, et toutes deux résolurent d'aller à Paris se consacrer au service des pauvres. Ce fut le 25 mai 1802 qu'elles se présentèrent à la maison du noviciat, située rue du Vieux-Colombier.
Jeanne-Marie passa dans cette maison les premiers mois de son séjour à Paris. Malgré son courage et sa vocation, l'épreuve fut rude. Sa santé délicate, son tempérament nerveux, sa sensibilité extrême, la firent beaucoup souffrir. Elle eut à vaincre des répugnances inouïes : elle dut s'habituer à ensevelir les morts et à dompter, jour par jour, heure par heure, une nature physique sans cesse en révolte contre les devoirs que lui imposait sa profession. Elle en vint à bout, et les œuvres seules qu'elle a accomplies peuvent donner la mesure de son énergie morale. À la fin de son noviciat, Jeanne fit sa profession et reçut le nom de sœur Rosalie. Le faubourg Saint-Marceau fut le théâtre où elle déploya son zèle et son génie. D'abord simple sœur, et quelques années plus tard supérieure de la maison de la rue de l'Épée-de-Bois, mais toujours l'âme de ses compagnes, elle entreprit durant plus de cinquante années une guerre énergique contre la misère et les vices de son quartier. Dans une tâche si difficile, elle n'avait d'autres ressources que sa confiance en Dieu, son inépuisable amour du prochain et l'exemple du fondateur de son Ordre. Rien n'a pu affaiblir son courage ni sa persévérance ; les vices, l'ingratitude, toutes les plaies du cœur humain, que mieux que toute autre elle voyait dans leur entière nudité, semblaient lui redonner de nouvelles forces. Loin de s'écarter avec dégoût de ce triste spectacle, elle disait avec saint Vincent de Paul : « Souvent c'est la dureté et l'oubli du riche orgueilleux qui font la perversité et l'égarement du pauvre ». Elle savait trouver des paroles pour convaincre et pour attendrir ces âmes envahies par les mauvaises passions. Son éloquence, aussi simple que ses actes, était l'éloquence d'un cœur ardent et dévoué, toujours plein de miséricorde. Elle déplorait l'intempérance du pauvre, tout en la combattant, et lui cherchait une excuse. « Mon Dieu ! » s'écriait-elle dans un élan d'humilité, « si je n'étais soutenue par la grâce, je serais pire qu'eux ».
7 FÉVRIER.
Sœur Rosalie était douée au suprême degré de la sagacité qui fait juger rapidement les personnes et les choses, et de cette spontanéité dans la détermination qui ne laisse rien languir et fait saisir en tout le moment propice. Chacun venait lui demander conseil ; mais, malgré la certitude de son esprit, rarement elle consentait à répondre de suite. « Mon cœur n'est point encore assez éclairé devant Dieu en cette affaire », disait-elle, et elle remettait au lendemain. Le lendemain, son esprit et son cœur lui avaient suggéré les moyens de tirer de peine ceux qui mettaient leur confiance en elle. Malgré le succès qui couronnait tous ses efforts et l'enthousiasme qu'inspiraient ses vertus, elle n'eut jamais à tempérer dans son âme cette fermentation involontaire de l'amour-propre, cette satisfaction instinctive et personnelle qu'on nomme l'orgueil. « Ayons un cœur d'ange pour Dieu, de mère pour le prochain et de juge pour nous-même », répétait-elle souvent. Le peuple, fanatique de ses vertus, lui prodiguait les noms les plus pompeux. Elle en était affligée et ne voulait d'autre titre que celui de servante des pauvres.
Depuis son entrée dans la Congrégation de Saint-Vincent de Paul, sœur Rosalie a été l'âme de toutes les bonnes œuvres instituées pour le soulagement des classes pauvres et l'instruction morale et religieuse des enfants. Elle est parvenue à centraliser tous les services de charité dans la maison de la rue de l'Épée-de-Bois. Non-seulement elle s'est occupée des hospices pour les malades et les vieillards, mais elle a créé les crèches et a su donner ainsi aux mères laborieuses la possibilité d'allaiter leurs enfants en continuant le travail nécessaire à la vie maternelle. Elle entourait tous ces berceaux d'une sollicitude maternelle. « Aimez-les bien, ces chers petits enfants », disait-elle aux sœurs qui partageaient son œuvre ; « ne les rudoyons jamais et pensons que dans leur pauvreté ils sont l'image de Jésus-Christ ». Mais bientôt les crèches ne suffirent plus à la charité de sœur Rosalie. Il fallait quitter ces pauvres petits qui savaient si bien lui tendre leurs bras lorsqu'elle arrivait près d'eux. Son cœur ne put s'y résoudre : elle institua les salles d'asile, auxquelles succédèrent peu de temps après les classes et les ouvriers. Elle s'occupa sans relâche, avec une ardeur passionnée, de la régénération morale de ces jeunes âmes dont elle prenait charge à leur entrée dans la vie et dont elle se séparait le plus tard possible. Dans les cœurs de ces enfants, elle répandait à flots les trésors de l'amour de Dieu et de la charité chrétienne, et sa récompense fut d'avoir formé des filles pieuses et honnêtes et de bonnes mères de famille.
Cependant l'œuvre de sœur Rosalie n'était pas achevée ; il restait encore une lacune à combler. Après la première communion, lorsqu'on place les enfants en apprentissage, ils ne sont plus surveillés ; remis, la plupart du temps, à des maîtres inconnus, ils perdent les qualités acquises. Il fallait les préserver des dangers de l'adolescence : l'œuvre du Patronage y pourvut. Sœur Rosalie y aida de tout son pouvoir ; elle en fit comprendre l'importance aux mères de famille et aux maîtresses d'atelier. Tous les dimanches, elle ramenait dans la maison de la rue de l'Épée-de-Bois les jeunes filles en apprentissage, leur faisait remplir leurs devoirs religieux en commun et causait avec elles ; la douce et salutaire influence qui avait protégé leur première enfance les protégeait encore à l'heure du premier danger. Si quelques-unes lui échappaient, elle versait des larmes sur leur égarement ; mais avec quelle bonté, avec quelle mansuétude elle leur ouvrait les bras lorsque la misère, le chagrin ou la maladie les ramenaient honteuses et repentantes auprès de leur chère bienfaitrice ! Comme les jeunes filles devenues ouvrières, et quelquefois maîtresses, échappaient par leur âge et leur position au patronage, la sœur Rosalie fonda dans sa maison une association placée sous la protection de Notre-Dame du Bon-Conseil, dans le but de réunir celles qui avaient été le modèle et l'exemple de leurs compagnes ; on leur demanda de devenir les guides des plus jeunes, les auxiliaires des dames patronesses, et de remplacer les réunions du dimanche par la visite des pauvres et la pratique de la charité.
Au milieu de ses travaux si multipliés, elle songeait à ouvrir un refuge aux pauvres vieillards. Lorsque l'asile des petits orphelins fut transféré à Ménilmontant, elle en rassembla dans la modeste maison de la rue Pascal. Elle aimait ses pauvres par-dessus tous les autres, elle avait voulu leur consacrer son temps, ses forces, sa vie ; mais l'expansion de sa charité ne put tenir dans ces limites, il fallut qu'elle débordât au dehors, et que la sœur de la Charité de la rue de l'Épée-de-Bois devînt la sœur de la Charité de tout le monde. Les individus, les œuvres, les Ordres religieux, l'Église, l'État, la société, tout le monde s'adressa à elle, et tout le monde fut accueilli ; elle fut sur la terre la représentation de la Providence, et réalisa, autant qu'il était au pouvoir d'une créature humaine, la promesse de l'Évangile ; car elle a ouvert à quiconque a frappé à sa porte, elle a donné à tous ceux qui lui ont demandé, et sa charité a répondu à toute voix qui l'appelait. Quelle que fût l'œuvre qu'on offrit à sa charité, elle ne refusait jamais rien. « Acceptons », disait-elle à ses sœurs, « tout ce qui se présente. Dieu nous enverra assez d'argent et assez de moyens, pourvu que nous en fassions bon usage ». La jeunesse avait un droit particulier à sa prédilection, surtout quand elle se présentait à elle pauvre et courageuse. Pour la maintenir dans le bien, elle avait une méthode plus sûre encore que les services et les recommandations : elle enseignait à ses protégés à exercer la miséricorde envers leurs frères ; elle éclairait de son expérience leurs premiers pas dans la carrière du bien ; elle leur recommandait la patience, qui ne croit jamais perdu le temps passé à écouter le pauvre, puisque celui-ci trouve déjà une consolation dans la bonne volonté qu'on met à entendre le récit de ses peines. Elle voulait qu'à l'expansion de la charité, toujours prête à se donner, s'associât la prudence, qui en tempère l'ardeur et en règle l'exercice. Elle exigeait surtout une extrême circonspection, une grande délicatesse dans l'action religieuse que l'on devait exercer sur les pauvres, de peur que le désir trop vif de ramener au bien ne provoquât l'hypocrisie, et que le secours ne devînt l'appât ou le salaire d'une conversion menteuse.
La sœur Rosalie concourut puissamment, en 1826, à la création et au développement de la société de Saint-François-Régis, et lui donna l'hospitalité dans sa maison : aucune œuvre ne lui semblait répondre mieux aux misères et aux égarements du temps présent. En 1840, les fondateurs de l'Œuvre des pauvres malades vinrent lui apporter la première pensée de cette résurrection d'une des créations de saint Vincent de Paul ; elle accueillit avec joie cet héritage paternel, et retrouva dans son cœur les traditions de son saint patron. Lorsque la société de Saint-Vincent de Paul se rassembla pour la première fois, ses membres vinrent trouver la sœur Rosalie pour lui demander conseil : elle prêta sa chambre pour les premières conférences d'une œuvre qui, en quelques années, a étendu ses rameaux sur l'Europe entière. La société n'était pas riche à son début ; sœur Rosalie lui procura les premiers bons de pain et de viande à distribuer aux pauvres honteux. Comme saint Vincent de Paul, elle était l'amie, l'auxiliaire de toutes les Congrégations, et ne songeait qu'à leur prospérité et à leur gloire. Toutes les fois qu'une Congrégation venait s'établir à Paris, les sœurs s'adressaient à elle pour avoir conseil et assistance. Sa maison leur était ouverte ; dans leurs embarras et leur inexpérience, elles trouvaient toujours ses lumières et son appui. Elle accueillit ainsi les dames Augustines, venues à Paris en 1827, et leur envoya leur premier dîner. Elle rendit plus tard un service semblable aux dames de la Croix. Si quelque division s'élevait dans une communauté, l'intervention de la sœur Rosalie était réclamée ; sa parole, si calme, si persuasive, ramenait l'accord et la conciliation, et faisait tout rentrer dans l'ordre.
Partout où il y avait du bien à faire, on était sûr de la rencontrer, et son nom était le drapeau qui ralliait tous les cœurs généreux. Elle aida à fonder les écoles catholiques de Narbonne, pour lesquelles elle obtint quarante mille francs de la duchesse de Narbonne. Le jour où les Petites-Sœurs des pauvres vinrent apporter à Paris leur sublime misère au secours des vieillards, la sœur Rosalie les reçut comme ses filles, leur envoya les matelas de sa maison, les premiers ustensiles de leur cuisine ; elle leur chercha partout des amis et des protecteurs. Sa main puissante ne s'arrêta pas à Paris ; elle contribua au dehors à la fondation d'un grand nombre de maisons religieuses, d'institutions charitables, à la construction, à la réparation d'une multitude d'églises et d'écoles.
La suprématie morale de sœur Rosalie s'étendait à toutes les classes de la société. Elle faisait l'aumône aux riches en leur enseignant la charité, en compatissant à leurs douleurs souvent plus cruelles que la misère. Elle apaisait la discorde dans les familles et ramenait la paix intérieure dans les ménages. On eût dit un ange conciliateur qui se plaçait entre le père irrité et l'enfant prodigue. Son infatigable charité allait au-devant de toutes les plaies et de toutes les souffrances ; elle était devenue la confidente des personnes les plus élevées par la naissance, le talent et les emplois, aussi bien que des pauvres les plus délaissés dans les divers quartiers de Paris. Tout le monde se coudoyait au parloir de sœur Rosalie, et dans cette humble cellule, on a vu tour à tour les divers souverains qui ont gouverné la France, venir témoigner leur respect et leur admiration à la fille de saint Vincent de Paul et lui confier leurs aumônes. Ses rapports avec tous les rangs de la société, le rendez-vous donné dans sa maison par la charité à toutes les grandeurs comme à toutes les misères de ce monde, lui acquirent bientôt une puissance incomparable. Mais jamais cette puissance incontestée, cet ascendant universel, cette science incomparable de faire le bien, qui se révélaient à chaque instant et contre toutes les misères, ne se manifestèrent avec plus d'éclat que contre les deux ennemis qui vinrent successivement ajouter des malheurs d'exception aux calamités ordinaires, et accroître le poids déjà si lourd des souffrances du peuple : le choléra et les émeutes. Pendant le choléra de 1832, aucune faiblesse, aucun trouble, aucune peur n'atteignit son âme ; toujours la première à la veille, à la fatigue, à la tête de tous les dévouements qu'elle inspirait, elle anima ses auxiliaires de son esprit de foi et de charité, prêta le concours le plus actif, le plus intelligent aux mesures de l'autorité, aux efforts individuels, organisa les ambulances, utilisa les bonnes volontés, et imprima partout l'ordre, la rapidité et la continuité aux secours. En 1849, lors de la seconde invasion, elle fut ce qu'elle avait été en 1832 ; et, quand la tourmente fut passée, elle accepta l'héritage de tous les pauvres gens qui étaient morts ; ouvrière infatigable, elle travailla à la réparation des désastres, à l'adoption des orphelins, au soulagement des veuves, au placement des vieillards restés debout sur les ruines de leurs familles.
Sœur Rosalie eut encore à combattre un autre danger, qui plusieurs fois vint compromettre le bien-être déjà si peu assuré de ses enfants : elle lutta avec énergie contre les émeutes et les révolutions, en 1830 et en 1848. Elle exerça son ascendant au profit de la paix, et sut épargner aux vainqueurs l'abus de leur victoire. Lorsque les révoltés ne reconnaissaient plus d'autre autorité que la leur, ils reconnurent encore la voix de la sœur Rosalie ; les jours où la force publique elle-même n'avait plus entrée dans ces rues étroites qui semblaient faites pour les luttes civiles, la sœur entrait à toute heure, exerçait la police, rétablissait l'ordre, arrêtait les barricades en voie de construction, et faisait remettre à leur place les pavés déjà soulevés. Elle arracha plus d'un proscrit à la fureur populaire ; mais sa protection ne s'arrêtait pas à ceux que les émeutes et la révolution triomphante poursuivaient, elle avait aussi compassion des hommes qui avaient à rendre compte de leur défaite au gouvernement vainqueur. Fidèle à sa mission de représenter la charité sur la terre, elle n'avait qu'un but et qu'une pensée, détourner le coup de la tête qu'on allait frapper, dérober à la poursuite le fugitif, le proscrit. Elle protégeait successivement la société et ceux qu'elle avait vaincus, et arrêtait le bras de toutes les vengeances, quelle qu'en fût la cause ou le prétexte. En 1852, le président de la République, voulant rendre un éclatant témoignage à toutes les vertus de sœur Rosalie, lui envoya la croix de la Légion d'honneur.
La charité de sœur Rosalie était puisée à la source la plus haute et la plus pure : cette admirable sœur aimait les pauvres en Dieu, comme les membres souffrants du Sauveur ; elle les aimait encore comme une mère aime son enfant, avec son cœur et son sang, avec ses émotions et ses larmes ; elle avait de la sainte l'abnégation, le dévouement surnaturel. Familiarisée depuis longtemps avec toutes les douleurs, elle était jusqu'à la fin de sa vie aussi sensible au spectacle de la souffrance que le premier jour. Les pauvres étaient la pensée de tous ses moments : la nuit, le jour, elle avait devant les yeux leurs besoins, leur détresse ; comme le Seigneur, elle portait le fardeau de leurs fautes, et aurait voulu les expier par ses souffrances. En vraie fille de saint Vincent de Paul, elle n'hésitait pas, malgré sa profonde piété, à tout subordonner au service de ses malades : elle demanda souvent à ses sœurs de ne pas aller à la chapelle pour l'accompagner dans ses visites charitables. « Sachons », leur disait-elle, « comme nous l'enseigne notre saint patron, quitter Dieu pour Dieu, et la prière pour les pauvres ». À sa charité incomparable, elle joignait au plus haut degré la vertu qui donne du mérite à toutes les autres : elle avait l'humilité de saint Vincent de Paul. Elle souffrait autant de la louange, du respect, que les autres du mépris et du blâme ; elle ne pouvait supporter que les pauvres l'appelassent leur bienfaitrice. « Appelez-moi votre servante, votre amie, votre sœur, si vous voulez. Voilà tout ce que je suis ». Dans sa soif d'humiliations et son goût pour les injures, elle était toujours portée à se montrer généreuse pour ceux qui la maltraitaient. Elle se croyait incapable de toute vertu, et se regardait comme la dernière et la plus indigne des ouvrières, et comme coupable de tout le mal qui se faisait autour d'elle. Toutefois, la conviction de sa misère n'allait jamais jusqu'au découragement ; elle puisait, dans le sentiment de sa faiblesse et de ses imperfections, des motifs d'espérer en la miséricorde divine. Au mépris de soi-même dont elle était si bien pénétrée, elle voulait qu'on joignît cet abandon à la volonté divine qui prévient le désespoir.
VIES DES SAINTS. — TOME XV 10
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Sa piété était grave et sérieuse. La sainte communion était sa nourriture : elle trouvait dans la possession de son Dieu l'esprit de charité qui animait ensuite chaque instant de sa journée ; elle portait en elle Notre-Seigneur lorsqu'elle allait en son nom visiter, consoler, évangéliser les pauvres ; c'était lui qui parlait par sa voix, qui donnait par sa main, et répandait sur tous ses mouvements et tous ses actes la grâce qui rendait son travail si fécond et sa mission si fructueuse. Ses occupations très-multipliées l'empêchaient souvent de donner beaucoup de temps à la méditation et à la prière ; mais, dès qu'elle était restée seule un instant, ses sœurs la retrouvaient à genoux, dans un profond recueillement. Au milieu de la foule, dans ses courses, dans ses visites, son cœur priait ; pendant qu'elle remplissait ses charitables devoirs, tout devenait autour d'elle sujet de méditations et de réflexions pieuses. L'Imitation de Jésus-Christ, les œuvres de saint François de Sales, étaient ses lectures favorites ; mais elle se pénétrait surtout de la vie, des pensées de saint Vincent de Paul. Elle avait une dévotion particulière à la sainte Vierge et à saint Joseph. Sa vie était conforme à la doctrine de saint François de Sales : la forme en était douce, aimable, le fond sévère ; sa sérénité, l'égalité de son humeur, cachaient un détachement complet des choses et la pratique de la plus austère mortification.
Née avec une nature vive, impétueuse, elle devait l'excellence de ses vertus au travail incessant de sa volonté. Dans sa première jeunesse, toute opposition à ses sentiments la mettait dans une irritation extrême. Elle ne pouvait triompher de ses répugnances à accepter la moindre contrariété ; elle ne savait pas obéir, pas même attendre : une parole et un mouvement qui lui déplaisaient, suffisaient pour provoquer un orage au fond de son cœur. À force de luttes et de prières, elle parvint à changer sa nature, à transformer son caractère ; elle ne conserva de son impétuosité que son ardeur pour faire le bien : elle était tellement devenue maîtresse d'elle-même, qu'au milieu des importunités, des contradictions de tous les jours, elle restait calme, ne laissant voir aucune apparence d'irritation. Son activité ne connaissait ni repos ni relâche. Pendant ses maladies, elle acceptait tout avec résignation et même reconnaissance, excepté la nécessité de ne rien faire. Dans la dernière période de sa vie, elle devint aveugle : elle souffrit cruellement d'être ainsi privée de la vue de ses pauvres, de ses enfants, de ses amis ; mais sa tristesse n'avait rien d'abattu ni de découragé ; elle n'altérait en rien le calme et l'égalité de son humeur ; son âme se résignait sans murmurer aux souffrances qu'elle ressentait vivement, et, se détachant de plus en plus de la terre, se réfugiait dans le sein de Dieu. Au mois d'octobre 1855, on lui fit l'opération de la cataracte ; quelques rayons de lumière frappèrent son œil ; mais ces faibles lueurs disparurent, et la nuit se refit autour d'elle.
La tâche de sœur Rosalie touchait à sa fin : dans la nuit du 4 février 1856, elle se sentit saisie d'un grand froid, et le 5, au matin, elle était en proie à la fièvre et à une vive douleur de côté. Le 6 février, les symptômes les plus graves avaient disparu, et on se croyait maître du mal, quand tout à coup sa langue et sa tête s'embarrassèrent. Ces avertissements annonçaient l'approche de la mort. Après avoir reçu l'Extrême-Onction, la sœur Rosalie rendit son âme à son Créateur, le 7 février 1856, sans agitation, sans agonie, comme si elle avait passé d'un sommeil léger à un plus profond repos.
Le bruit de sa mort se répandit bientôt dans tout Paris. Les magasins et les usines furent fermés, et une foule attristée se pressait dans la rue de l'Épée-de-Bois. Chacun voulait encore une fois contempler la figure de sœur Rosalie, et la remercier par une prière. On embrassait ses mains, ses pieds ; on approchait de son corps des livres, des chapelets, des mouchoirs ; on se disputait, comme des reliques, les morceaux de ses vêtements, les parcelles de son linge : chacun désirait emporter dans sa maison, comme une bénédiction et une sauvegarde, quelque chose qui lui eût servi ou qu'eût touché ce qui restait encore d'elle sur la terre. De tous les quartiers de Paris on accourut à ses funérailles, et le cortège qui suivit le modeste corbillard était le plus touchant éloge qu'on pût rendre à sa mémoire. Chacune des innombrables personnes qui accompagnaient les restes mortels de la sœur Rosalie au cimetière du Mont-Parnasse portait dans son cœur le souvenir d'un bienfait. Ah ! sœur Rosalie avait bien compris et bien pratiqué la piété chrétienne, source de toute affection et de tout dévouement, vrai trésor de l'âme. Sa persévérance à accomplir les bonnes œuvres était devenue la fortune de ses pauvres, et, pauvre elle-même, elle a montré ce que le cœur peut apporter de consolation aux affligés. En accomplissant sa longue tâche, hérissée de difficultés et de peines de toute nature, elle a goûté les vraies joies chrétiennes, car elle a répandu la paix et le bonheur autour d'elle. Sa charité était celle du cœur, celle qu'enseigna Jésus-Christ et que saint Paul nomme la plus excellente des vertus, celle qui produit des œuvres, qui donne avec humilité, qui ne connaît d'autre patrie que le monde entier, d'autre limite que le besoin du pauvre. Elle nous a appris combien on peut être riche sans fortune lorsqu'on donne son cœur aux pauvres. « Aimez », disait-elle aux sœurs qui l'entouraient, « si vous voulez qu'on vous aime ; et si vous n'avez rien à donner, donnez-vous vous-mêmes ! » C'est ce qu'elle a pratiqué elle-même pendant plus de cinquante ans.
Cf. Vie de la sœur Rosalie, par M. le vicomte de Melun. (Paris, chez Pousselgue, 1870, in-18.)
Événements marquants
- Naissance à Comfort le 8 septembre 1787
- Première communion secrète dans un souterrain pendant la Révolution
- Entrée au noviciat des Filles de la Charité à Paris en 1802
- Supérieure de la maison de la rue de l'Épée-de-Bois
- Action héroïque durant le choléra de 1832 et 1849
- Médiation lors des émeutes de 1830 et 1848
- Réception de la Légion d'honneur en 1852
- Perte de la vue à la fin de sa vie
Citations
Ayons un cœur d'ange pour Dieu, de mère pour le prochain et de juge pour nous-même
Sachons quitter Dieu pour Dieu, et la prière pour les pauvres
Aimez, si vous voulez qu'on vous aime ; et si vous n'avez rien à donner, donnez-vous vous-mêmes !