Sainte Émilie de Rodat

Fondatrice des Sœurs de la Sainte-Famille

Fête : 19 septembre 18ᵉ siècle • vénérable

Résumé

Née en 1787 dans l'Aveyron, Émilie de Rodat consacra sa vie à l'instruction gratuite des filles pauvres et au soin des nécessiteux. Elle fonda à Villefranche la Congrégation des Sœurs de la Sainte-Famille, malgré de violentes épreuves spirituelles qui durèrent trente-deux ans. Son œuvre se développa largement avant sa mort en 1852.

Biographie

LA V. MARIE-ÉMILIE-GUILLEMETTE DE RODAT,

FONDATRICE DES SŒURS DE LA SAINTE-FAMILLE

Cette vénérable servante de Dieu naquit le 6 septembre 1787, au château de Druelle, près Rodez. Son père s'appelait Jean-Louis-Guillaume-Amans de Rodat, et sa mère Henriette de Pomayrols de Ginals. Entourée dès le berceau de soins vigilants, elle se forma de bonne heure à la vertu. La lecture de la vie des Saints la transportait : elle voulait imiter leurs exemples, elle en était pénétrée jusqu'aux larmes. Son recueillement dans la prière était profond, et tout acte de dévotion charmait son cœur. Elle aimait les pauvres. Ce fut, avec l'amour de Dieu, le principal attrait de sa vie, et il parut dès son plus jeune âge. Elle ne pouvait supporter la vue d'un malheureux sans chercher à le soulager : elle donnait en aumône tout ce qui était à sa disposition.

À l'âge de seize ans, son âme touchée par la force de Dieu se sentait capable de tous les sacrifices ; elle acceptait tous les dévouements et les embrassait à l'avance ; elle ne voyait que Dieu, elle ne voulait que Dieu ; elle était devant lui, elle le contemplait, elle l'adorait. Elle entra ainsi avec impétuosité dans la pratique la plus élevée de la vie chrétienne : en compagnie d'une sainte fille, elle passait les journées entières du dimanche à l'église, variant sans jamais se lasser les exercices de dévotion. Durant la semaine, elle gravissait deux fois par jour une haute montagne sur laquelle était un calvaire et y faisait le chemin de la croix ; elle s'appliquait à cet

exercice par tous les temps et ne l'interrompit pas en hiver ; quelquefois elle prenait plaisir à se mettre les genoux sur des pierres ou sur des morceaux de bois. Elle ressentait pour la mortification l'attrait mystérieux et puissant qu'éprouvent toutes les âmes d'élite : elle voulait vaincre son cœur, elle voulait opprimer sa chair ; elle embrassait ardemment la croix, allant toujours à ce qui lui coûtait davantage. Elle aimait l'humilité, elle chérissait déjà l'abjection. Elle avait adopté un costume très simple et bien au-dessous de sa condition ; elle visitait les pauvres avec une ardeur toute renouvelée dans l'esprit de Dieu. Elle les assistait et ne se rebutait pas de leurs infirmités : à l'insu de ses parents, elle soigna et consola une femme atteinte de la lèpre. Cette âme droite et forte était courte dans ses confessions. Son confesseur lui parlait peu : ce peu lui suffisait ; l'amour la conduisait et lui versait ses lumières ; le désir de la sainte communion la brûlait ; elle passait sans dormir la nuit qui précédait le jour où elle devait s'approcher de la sainte table. Tout dans la nature l'élevait vers les pensées éternelles. Il y avait auprès du château un ruisseau qui était pour elle comme une inépuisable source de méditation. La simplicité des filles de la campagne la charmait : elle aimait à s'entretenir avec elles et à leur parler de leurs âmes et de Dieu.

Appelée à Villefranche par son aïeule, elle se rendit dans cette ville et entra comme pensionnaire dans la maison de Mme Saint-Cyr, où peu de temps après elle fut priée d'enseigner le catéchisme aux jeunes élèves qui se préparaient à la première communion. La manière dont elle s'acquitta de cette tâche ravit les élèves : elle cherchait à exciter leur amour pour la sainte Eucharistie, qui est la source de la vie chrétienne ; elle parlait souvent de ce mystère adorable, et tout en préparant ces jeunes âmes à recevoir la manne céleste, le pain des forts, la nourriture réservée aux enfants de Dieu, elle les accoutumait à s'approcher avec tremblement, respect et bonheur des autels, à travailler pour leur ornement et à regarder comme un honneur et une joie de disposer les linges, les fleurs et tout ce qui est nécessaire à la célébration du culte et à sa splendeur. Elle mettait tous ses efforts sous la protection de Marie, et n'oubliait pas de recommander sa dévotion ; elle y portait sans cesse ses élèves, leur faisant apprendre et réciter des prières et confiant tout le petit troupeau à la sainte Vierge. Elle se plaisait à la faire honorer sous le nom de divine bergère ; ce titre agréait singulièrement à la piété d'Émilie, et elle a toujours aimé à saluer la Mère de Dieu sous cet humble vocable. Auprès des âmes qui lui étaient confiées, Mme de Rodat essayait d'appliquer le système de douceur et de patience dont on avait autrefois usé à son égard. Quand elle désirait voir une de ses élèves pratiquer un acte de vertu, elle commençait par se l'imposer à elle-même. La gloire de Dieu était toujours devant ses yeux : c'était l'unique but de ses travaux. Elle préparait ses élèves à la confession, leur désignait des pratiques pour s'exciter à la contrition. Elle indiquait aussi, avec douceur, à celles qui avaient quelque inclination vicieuse, les moyens d'en triompher, et leur faisait avec soin rendre compte de leurs efforts et de leurs progrès. Ces soins vigilants et animés du seul désir du salut des âmes étaient couronnés de succès.

Cependant Émilie était ainsi entrée par l'instruction religieuse des enfants dans la vie active de la charité, et elle ne devait plus la quitter : chaque jour, au contraire, elle va s'engager davantage dans le service de Dieu et le travail du salut du prochain. Elle ajoute bientôt à sa charge de l'instruction religieuse celle de la surveillance des enfants pendant la récréa-

tion. Elle se préparait pour cette dernière tâche avec le même soin que pour le catéchisme, offrant toujours à Dieu ses efforts et le priant de bénir ses intentions. Au milieu de ces soins, Émilie n'oubliait pas les pauvres ; elle s'efforçait de faire connaître à ses élèves la douceur de la charité. Elle avait toujours à raconter quelques traits de saints qui avaient le plus particulièrement aimé les pauvres et la pauvreté ; elle citait leurs exemples et engageait à les imiter ; elle conseillait les petites mortifications que des enfants peuvent s'imposer, et qui, pour être légères, n'en sont pas moins agréables à Dieu.

Émilie n'oubliait pas la fin de l'éducation en ce monde ; elle recommandait à ses élèves de bien consulter et d'étudier leur vocation. La sienne se dessinait tous les jours. Elle n'en avait pas encore une conscience bien nette ; mais elle voulait servir Dieu, le servir de toutes ses forces, dans toutes les voies et dans toutes les occasions possibles. Elle allait même au-delà de ce que demandait la prudence, et l'audace de sa charité ne reculait devant rien : elle entreprit une fois de consoler et de guérir une âme blessée dans ses passions ; elle s'aperçut bientôt que le délire de ces malheureuses est contagieux, et que l'imagination subit toujours volontiers le charme d'un langage enflammé. Émilie connut ainsi, par expérience, le danger des mauvaises compagnies et les précautions qu'il faut prendre pour ne pas se laisser entraîner par elles ; elle eut recours au remède aussitôt qu'elle sentit le péril : elle n'attendit pas que la paix de son âme fût troublée. Elle courut se confesser et rompit avec la malheureuse. Mais toutes les charités ne font pas courir de pareils périls : l'âme d'Émilie se fortifiait dans un amour pour les pauvres chaque jour plus ardent : elle leur distribuait tout ce dont elle pouvait disposer ; elle vendait ses livres et son linge ; elle portait des vêtements d'étoffes communes qu'elle raccommodait et rapiécait sans cesse : l'argent qu'on lui donnait pour sa toilette était distribué aux pauvres. Elle ne calculait plus, elle ne réfléchissait plus pour ainsi dire devant un pauvre, elle voulait le soulager. La vivacité de ce premier mouvement du cœur en présence de la pauvreté n'empêchait pas Émilie d'être persévérante dans ses sacrifices ; rien ne lui coûtait quand le soulagement d'un malheureux était en question.

Le désir de la vie religieuse qui était né dans son âme et ne devait plus la quitter, était la récompense de tous les sacrifices qu'elle faisait chaque jour et comme le précieux couronnement de sa fidélité à correspondre aux attraits de la grâce. Émilie n'oubliait pas les pauvres, qui furent toujours la constante affection de son âme ; et, tout en demandant à Dieu la grâce de se lier par des vœux à leur service en se consacrant à la vie religieuse et à l'éducation des enfants, elle continuait à visiter et à soulager, autant qu'elle pouvait, les malheureux et les infirmes. Un jour (mai 1815), elle était allée visiter une femme malade : c'était une mère de famille, et Émilie trouva auprès d'elle quelques voisines et amies chargées elles-mêmes d'enfants. Ces femmes se lamentaient sur l'abandon dans lequel grandissaient leurs filles, dans une ville absolument privée de moyens d'instruction pour les pauvres. « Avant la Révolution », disaient-elles, « les dames Ursulines enseignaient gratuitement ; nous avons été élevées par elles, et aujourd'hui, parce que nous n'avons pas le moyen de mettre nos filles à l'école, il faut les voir croupir dans l'ignorance et grandir dans l'oubli de Dieu ! » Ces paroles pénétrèrent comme un trait le cœur d'Émilie ; la pensée de toutes ces âmes régénérées par le baptême et privées d'instruction religieuse la fit frissonner. Cédant à ce premier instinct, à cet attrait tout-puissant pour

les pauvres qui lui était devenu comme naturel, elle demanda à ces femmes de lui confier leurs filles, s'offrant de les instruire elle-même. À partir de ce jour, la vocation de Mme de Rodat était connue : elle s'y appliqua avec ardeur, et en attendant de pouvoir réaliser complètement sa pensée, elle obtint de Mme Saint-Cyr l'autorisation de faire l'école à toutes les enfants pauvres qu'elle pourrait recevoir dans sa chambre. Elle embrassait ces enfants d'une affection merveilleuse, mais ne voyait là que le commencement de son travail : elle n'oubliait pas la promesse qu'elle avait faite à Dieu. Son directeur lui désigna comme pouvant s'associer à son entreprise, trois demoiselles vivant aussi chez Mme Saint-Cyr. Ursule Delbreil, Marie Boutaric et Éléonore Dutriac.

Émilie et ses compagnes s'installèrent, le 30 avril 1816, dans une maison qu'elles avaient louée et commencèrent immédiatement les exercices de la communauté. Elles se proposaient d'honorer particulièrement le divin Cœur de Jésus et de vivre entièrement abandonnées aux soins de la Providence. La Providence répondit à cette générosité, et le bon Maître fit goûter à ces âmes le bonheur qu'il y a de tout quitter pour le suivre. Ce fut avec délices qu'elles consommèrent leur sacrifice. Dans cette pauvre et obscure maison habitaient désormais les joies célestes. Les choses les plus essentielles à la vie manquaient. La pieuse demoiselle qui leur avait loué la maison se chargea de pouvoir à leur nourriture et de faire face aux besoins des premiers jours. Pour attirer les bénédictions de Dieu sur le nouvel établissement, on commença par recueillir une pauvre orpheline. On voulut la loger et la nourrir. Les nouvelles Sœurs étaient à peu près aussi pauvres que leur adoptée ; les lits ne leur appartenaient pas ; on les avait prêtés. La sœur Émilie céda le sien, ne se réservant pour elle-même qu'une paillasse. Dès le premier jour, la classe gratuite réunit environ trente enfants. On ouvrit une seconde classe, placée sous le patronage de la sainte Vierge. Cette classe n'était pas entièrement gratuite. Fidèle aux attraits de son cœur et aux promesses qu'elle s'était faites, la sœur Émilie, trouvant que les riches ne manquent pas de moyens d'instruction, ne voulut donner dans cette classe qu'une instruction élémentaire et convenable seulement aux familles de condition médiocre.

Un de leurs désirs était d'observer exactement la clôture. Elles s'abstenaient de faire des visites ; elles recevaient celles qu'on leur rendait dans une sorte de grenier obscur, qui était comme le parloir de la communauté. Malgré tout leur désir de se renfermer, il fallait bien sortir au moins pour aller à la messe. Elles s'y rendaient en silence ; quelque temps qu'il fît, elles n'auraient pas voulu la manquer. La maison nouvelle était un sujet de raillerie pour toute la ville. Lorsqu'elles passaient dans les rues, on les montrait au doigt ; les enfants les poursuivaient et les entouraient en riant et en poussant des huées ; quelquefois même on leur jeta des pierres. La sœur Émilie alors était au comble de la joie. Il lui paraissait que son œuvre portait tous les caractères de la bénédiction divine. Elle était un objet de scandale au monde ; elle était pauvre, déjà aimée des pauvres, et privée de tout appui humain. Les contradictions, les mépris, les dédains étaient comme les arrhes de la promesse de Dieu.

Il y avait deux mois que la sœur Émilie et ses compagnes menaient cette vie étrange et scandaleuse aux yeux du monde et même aux yeux de leur famille, lorsque Mgr de Grainville passa à Villefranche (juin 1816). Le prélat vint visiter la nouvelle communauté : il fut ravi de ce qu'il y trouva. Il admira l'ordre qui régnait dans cette maison ; il reconnut l'esprit de

Dieu dans cet esprit de pauvreté, de charité et de renoncement qui enflammait les Sœurs. Il leur accorda de tout son cœur la grâce qu'elles demandaient de posséder le Saint-Sacrement. Dès lors, elles n'eurent plus rien à désirer. Les choses les plus indispensables au culte furent données, et les familles des Sœurs commencèrent, en cette circonstance, à se rapprocher d'elles. Le jour de Pâques, 6 avril 1817, la sœur Émilie fit sa profession ; elle s'était enfin engagée au service de Dieu et des pauvres par ce vœu formel qu'elle avait tant désiré. Le nombre de ses élèves s'était considérablement augmenté ; la classe gratuite était pleine ; l'autre classe, où ne se donnait toujours que l'instruction élémentaire uniquement destinée aux enfants de condition médiocre, regorgeait d'élèves. La maison qu'on occupait était trop étroite : on songea à s'agrandir. Celle de Mme de Saint-Cyr se trouvant disponible, au mois de juin 1817, moins de quatorze mois après l'avoir quittée, la sœur Émilie, entourée de ses orphelines et de ses pauvres enfants, vint, escortée de huit religieuses, occuper cette maison. On put dès lors observer rigoureusement la clôture.

Après deux ans de séjour dans cette maison, la sœur Émilie, pour répondre à diverses sollicitations et surtout à son désir d'accroître le bien qu'elle faisait, ne laissa pas échapper l'occasion d'agrandir son établissement, qui paraissait à peine fondé. Elle acheta diverses parties d'un ancien couvent des Cordeliers, dont le prix total dépassa 42 000 francs. Elle n'avait pas plus d'argent qu'au premier jour. Les parents des Sœurs qui s'étaient unies aux premières fondatrices n'avaient pas beaucoup d'attraits pour la nouvelle Congrégation, et on ne devait pas compter sur leur concours ; mais on avait celui de la Providence. Ce fut le 29 juin 1819 que la sœur Émilie transféra sa communauté dans la maison qu'elle venait d'acquérir. Quelques mois après, à la Notre-Dame de septembre, les Sœurs, qui n'avaient jusque-là porté qu'un habit uniforme, reçurent avec les cérémonies usitées l'habit religieux des mains de leur supérieur. Elles firent aussi les vœux de religion entre les mains de M. Marty. La sœur Émilie les fit perpétuels.

L'œuvre entreprise par la bonne sœur Émilie portait les marques de la bénédiction divine ; au milieu des contradictions et des difficultés, elle progressait tous les jours, s'établissait de plus en plus et commençait à prendre de la consistance aux yeux mêmes des hommes les plus aveugles et les plus dédaigneux. Tant qu'elle avait été en butte à la dérision et au mépris, la sœur Émilie avait vécu en paix ; mais jamais elle n'avait rien éprouvé qui pût lui faire concevoir la pensée de l'orage qui allait fondre sur elle. Le 9 août 1820, un mois avant que la sœur Émilie s'engageât par des vœux perpétuels, les tentations les plus horribles fondirent subitement sur elle comme un orage, selon son expression. Elle se trouva tout à coup enveloppée des ténèbres les plus épaisses et livrée à toutes les suggestions diaboliques les plus étranges. Le combat ainsi engagé dura trente-deux ans. La tentation qu'elle avait à supporter atteignait à la fois toutes les forces de son âme, et elles étaient comme détruites. La foi était comme évanouie ; toutes les vérités étaient voilées et obscures ; l'âme ne se sentait pas même la force d'adhérer et de se soumettre aux vérités mystérieuses et révélées : il lui semblait qu'elle était sans puissance devant elles et sans ressort pour les embrasser. En même temps l'espérance, cette espérance surnaturelle que la foi fait germer et qu'elle entretient, semblait anéantie ; l'âme se voyait comme abandonnée de Dieu ; tout paraissait concourir à lui prouver qu'elle était perdue sans ressource. Dieu lui appa-

raissait comme un ennemi, et la charité aussi, pour ainsi dire, n'existait plus. Elle ressentait un éloignement incroyable pour l'humanité sacrée de Jésus-Christ, et sans ressource désormais, sans appui, sans consolation, elle entrait dans d'épouvantables désolations. Le souvenir de l'union si douce où elle avait vécu avec son Sauveur lui apparaissait alors ; les joies qu'elle avait goûtées dans cette union, le rafraîchissement que son âme y avait trouvé, les faveurs, les moindres caresses qu'elle avait reçues de son Bien-Aimé se présentaient avec vivacité à son esprit, et ne servaient qu'à raviver sa douleur. Dieu permit que toutes les consolations qu'on pouvait lui apporter ne servissent jamais qu'à l'affliger, en sorte que pour elle les remèdes se tournaient en poison. Les paroles de son confesseur l'exhortant à la paix l'épouvantaient, augmentaient sa peine et renouvelaient ses tourments. Lorsqu'elle voulait aller vers Dieu, elle se sentait repoussée et rentrait dans de nouvelles épouvantes. La sainte communion, qui était sa force, était devenue un tourment, aussi bien même que l'application du précieux sang de Jésus-Christ dans le sacrement de pénitence. Ce fut à cause de ces douloureuses angoisses que, pendant les dix dernières années de sa vie, son confesseur lui donna l'absolution et la fit communier tous les jours. La prière, qui avait été ses délices, lui était insupportable. Elle ne pouvait se résoudre à aller à la chapelle ; elle comptait les instants qu'elle y passait. Si de bonnes pensées ou de saints désirs se présentaient à son esprit, cela augmentait sa douleur « d'une façon que je ne saurais expliquer », écrit-elle. Elle se croyait au pouvoir du démon et livrée à ses suppôts. Au milieu de sa douleur, elle poussait vers le ciel des cris enflammés et qui auraient dû la consoler ; mais il lui semblait que ces étincelles venaient d'un foyer étranger, et elle s'affligeait qu'elles n'eussent pas porté la chaleur et la flamme dans son intérieur froid, vide et désolé. Dans cette détresse, cette nuit et cette tempête où elle était plongée, la pauvre Sœur avait pour guide unique l'obéissance.

Dans la vie du chrétien, la lutte ne doit jamais cesser. Les œuvres que la Providence veut bénir ne prospèrent qu'en traversant chaque jour de nouvelles épreuves. Les contradictions que le nouvel institut avait rencontrées n'avaient pas arrêté son établissement, et les avanies que les Sœurs pouvaient recevoir ne devaient pas non plus troubler leur paix. La sœur Émilie regardait comme des faveurs les humiliations qu'elle pouvait avoir à supporter. C'est une grâce, disait-elle, que le bon Dieu nous fait de nous humilier ; n'oublions pas les jours où nous avons de telles occasions de mérite, ils sont précieux !

Le premier et le plus grand des commandements, a dit Notre-Seigneur, est celui qui nous ordonne d'aimer Dieu ; et le second, aussi important que le premier, nous ordonne d'aimer le prochain. Ces deux commandements contiennent toute la loi. La Mère Émilie l'a accomplie tout entière. L'amour de Dieu et l'amour du prochain ont occupé toute sa vie. Ces deux amours se confondent : l'un naît de l'autre. C'est par amour de Dieu que la Mère Émilie se dévouait aux hommes. Elle voulait travailler au salut des âmes : elle connaissait cette soif mystérieuse qui tourmentait Jésus-Christ attaché sur la croix ; elle eût voulu l'étancher, et rien ne lui semblait rebutant ou impossible lorsque la gloire de son Maître était intéressée.

L'unique pensée de la Mère était de faire la charité et de la faire exercer. La faire d'abord, la faire avec humilité à l'aide de toutes sortes de ressources exiguës qu'on ne saurait énumérer. On ne peut exprimer sa joie,

lorsqu'elle parvenait à découvrir un nouveau procédé d'allier la pauvreté avec la charité. Quand l'œuvre de la Sainte-Enfance commença à être prêchée, la Mère Émilie l'embrassa et la répandit avec une ardeur inconcevable. Son cœur était ouvert à toutes les dévotions et à toutes les bonnes œuvres qui se présentaient. La chapelle des Sœurs de la Sainte-Famille avait été la première, à Villefranche, où fut établi l'office de l'archiconfrérie pour la conversion des pécheurs. C'était bien là, en effet, une dévotion faite pour la Mère Émilie. La Sainte-Enfance était aussi une imagination de charité où son esprit se complaisait : ce fut la dernière des bonnes œuvres qu'elle essaya de propager. Son zèle embrassait toutes les bonnes œuvres ; elle aimait celles qu'elle établissait ; elle pratiquait toutes celles qui lui étaient indiquées ; elle aimait et elle voyait avec plaisir celles où elle ne pouvait concourir. Elle tenait à ce que les Sœurs de la Sainte-Famille estimassent leur institut : néanmoins elle voulait que, dans leur humilité, elles regardassent avec amour et respect tous les autres Ordres religieux.

La Mère Émilie eut toujours une santé chétive, et durant de longues années elle eut des infirmités considérables : le délabrement de son estomac et son dégoût de toute nourriture augmentèrent à mesure qu'elle avançait en âge ; mais rien ne fut capable d'arrêter ses travaux. La Congrégation prospéra par ses soins. Elle comptait déjà de son vivant cinq maisons cloîtrées, trente-deux maisons d'écoles et d'œuvres extérieures de miséricorde ; elle instruisait environ cinq mille enfants ; près de dix-huit cents recevaient l'instruction gratuite ; cent vingt orphelines étaient adoptées. Les Sœurs de la Sainte-Famille se portaient, en outre, avec allégresse, à toutes les œuvres de charité qui se présentaient ; elles gouvernaient huit salles d'asile ; elles faisaient la visite des pauvres et des prisonniers, dans quelques paroisses elles étaient chargées de distribuer les secours des bureaux de bienfaisance ; à Villefranche, elles tenaient la maison du Refuge. Partout elles faisaient aimer et honorer la Sainte-Famille. Mais au milieu du succès de ces diverses œuvres, la Mère Émilie restait, tourmentée de toutes manières, en proie aux perplexités et aux angoisses effrayantes dont nous avons parlé.

Vers le mois d'avril 1852, une petite ulcération à l'œil gauche s'ajouta à toutes ses autres incommodités. Les souffrances augmentèrent : la maladie empira. Les forces de la Mère diminuaient ; sa maigreur était excessive, le dégoût qu'elle éprouvait pour toute espèce de nourriture s'augmentait. Elle était heureuse de ses souffrances ; elle y voyait une occasion de faire pénitence : « Personne », disait-elle à ses Sœurs, « ne songe à me féliciter de mon grand dégoût, qui me procure cependant la facilité d'expier mes péchés de sensualité ». Elle restait en tout attentive à se mortifier. Une de ses plus grandes afflictions était de ne pouvoir plus faire elle-même ses lectures habituelles. Vers le commencement de juillet, la Mère Émilie se trouva débarrassée de ses tentations, et son âme entra dans un état de paix. Dès lors, elle eut un pressentiment de sa fin prochaine. En effet, le 19 septembre 1852, elle s'endormit dans le Seigneur. Le pape Pie IX a signé, le 7 mars 1872, la commission d'introduction de la cause de la vénérable servante de Dieu.

Cf. Vie de la vénérable Émilie, par Léon Aubineau.

Événements marquants

  • Naissance au château de Druelle (1787)
  • Entrée comme pensionnaire chez Mme Saint-Cyr à Villefranche
  • Fondation de la première école gratuite pour filles pauvres (1815)
  • Installation de la communauté dans une maison louée (30 avril 1816)
  • Profession religieuse (6 avril 1817)
  • Achat de l'ancien couvent des Cordeliers (1819)
  • Début d'une période de tentations et ténèbres spirituelles de 32 ans (1820)
  • Mort en odeur de sainteté (1852)

Miracles

  • Guérison spirituelle après 32 ans de ténèbres
  • Prospérité inexpliquée de ses fondations malgré l'absence de ressources financières

Citations

C'est une grâce que le bon Dieu nous fait de nous humilier ; n'oublions pas les jours où nous avons de telles occasions de mérite, ils sont précieux !

— Paroles rapportées par ses Sœurs

Date de fête

19 septembre

Époque

18ᵉ siècle

Décès

19 septembre 1852 (naturelle)

Catégories

Invoqué(e) pour

instruction de la jeunesse, soulagement des pauvres, épreuves spirituelles

Autres formes du nom

  • Émilie de Rodat (fr)
  • Mère Émilie (fr)

Prénoms dérivés

Émilie, Guillemette

Famille

  • Jean-Louis-Guillaume-Amans de Rodat (père)
  • Henriette de Pomayrols de Ginals (mère)