Bienheureuse Claire Gambacorti

Patronne de la ville de Pise

Fête : 17 avril 14ᵉ siècle • bienheureuse

Résumé

Fille du dirigeant de Pise, Claire (née Thora) Gambacorti vécut un mariage bref avant de se consacrer à Dieu chez les Dominicaines. Elle fit preuve d'un héroïsme rare en pardonnant publiquement à l'assassin de son père et de ses frères, allant jusqu'à offrir l'asile à la famille du meurtrier. Fondatrice du couvent de Sainte-Croix, elle est honorée pour sa charité envers les pauvres et les orphelins.

Biographie

LA BIENHEUREUSE CLAIRE GAMBACORTI

PATRONNE DE LA VILLE DE PISE

*Fortitudo et decor indumentum ejus.*

La force et la beauté, voilà son vêtement.

*Proc., xxxi, 25.*

L'histoire des républiques est certainement remplie, de loin en loin, d'héroïques entreprises et de magnanimes actions, mais, bien souvent aussi, elle est tissée de séditions, de guerres, de trahisons et de massacres, qui obligent un jour les citoyens à se mettre sous l'autorité d'un seul. Telle fut l'histoire de la République Pisane, autrefois si glorieuse et maintenant disparue. À la suite de longues discordes, Piétro Gambacorti, distingué par son illustre naissance, par un grand caractère et un grand cœur, reçut le fardeau des choses publiques, par la confiance des Pisans.

Piétro Gambacorti était d'une ancienne et illustre famille et avait alors plusieurs enfants, dont une, la jeune Thora, depuis nommée Clara, avait atteint sa septième année. On en parlait déjà comme d'une jeune enfant remarquable par sa candeur et sa piété. En avançant en âge elle devait croître encore en vertu et en ferveur. Le frère aîné de Thora, Piétro Gambacorti, surnommé Piétro de Pise, donnait aussi des marques de sainteté qui plus tard se vérifièrent pleinement, car il fonda l'Ordre des Ermites de Saint-Jérôme, et fut mis par l'Église au rang des Bienheureux où l'on devait aussi placer sa jeune sœur.

Nous rappelons le sang et la dignité de la bienheureuse Claire, non pour lui faire de sa famille un mérite nul aux yeux de Dieu, mais pour mieux faire ressortir la nature et la gravité des événements qui mirent si souvent sa force à l'épreuve.

Peu de jours après l'élection qui le plaçait à la tête de la république, Piétro Gambacorti, pour mieux assurer son pouvoir nouveau, déclara devant le peuple réuni qu'il fiançait sa fille Thora à Simon de Massa, jeune noble de la ville, et prenant la main de Thora, il la plaça dans la main de Simon. Celui-ci avait alors quatorze ans; il regarda d'un œil orgueilleux et satisfait sa douce et charmante fiancée. Les deux familles applaudirent, le peuple éclata en bruyantes acclamations; seule Thora pâlit, et lorsque Simon, sur l'invitation de son père, se pencha vers elle, Thora tendit alors innocemment la joue en disant: « Je demanderai au bon Dieu qu'il me

fasse la grâce de t'aimer, si je dois être ta femme. — Cela te sera donc difficile ? demanda Simon. — Je ne sais si Dieu le veut », ajouta Thora.

En effet, plaire à Dieu et faire sa volonté était déjà l'unique préoccupation de Thora. La famille de Thora ne s'occupait qu'à maintenir et à étendre sa puissance et à fixer dans sa maison cette autorité flottante, qui, à l'époque où nous nous reportons, passait dans les cités italiennes de mains en mains, de factions en factions. Mais la jeune fiancée de Simon de Massa restait étrangère à toutes ces pensées de guerre et d'ambition; elle continuait à être humble, simple et douce. Pour elle, la véritable destinée et l'unique bonheur ici-bas, c'était d'avancer dans la vertu et de purifier le sanctuaire intérieur, où, selon sa parole expresse, Dieu même veut habiter. Elle aimait Dieu ardemment, et après Dieu, elle n'aimait que ses parents et les pauvres, les représentants privilégiés du Christ. On la voyait, toute jeune encore, passer des nuits entières en oraison, prier de longues heures devant le tabernacle, et soupirer à la vue de cette petite porte d'or qui ne s'ouvrait pas encore pour elle. Sa plus grande récompense, son plus doux délassement, celui qu'elle obtenait de son père par ses grâces enfantines, c'était d'aller visiter les pauvres et les malades et de leur porter des aumônes moins précieuses que le sourire et la compassion dont elle les accompagnait.

Les fêtes brillantes du palais Gambacorti l'accablaient de fatigue et de tristesse; mais la joie des anges rayonnait sur son beau visage lorsqu'elle s'approchait des pauvres de Jésus-Christ. Dieu mettait sur ses lèvres des paroles toujours consolantes, qui élevaient l'âme de ses protégés au-dessus de la terre et les disposaient à porter sans murmure le poids de la croix. Tous s'étonnaient devant cette sagesse précoce, et les compagnes de Thora racontaient avec une admiration mêlée d'effroi, que semblable à Catherine Benincasa (sainte Catherine de Sienne), elle recherchait les lépreux, et qu'on l'avait vue à genoux laver et baiser leurs plaies !

Simon de Massa se réjouissait des éloges qu'il entendait faire partout de Thora, car il l'aimait, et il attendait avec impatience l'époque où il pourrait l'épouser. Les années fuyaient, Thora avait près de quinze ans, et le jour anniversaire de sa naissance fut fixé pour être celui de son mariage. Elle s'y disposa en implorant de Dieu avec ferveur les grâces qui font les épouses chastes et les mères bénies, et un cilice se cacha sous ses riches vêtements de noce comme il s'était souvent caché sous ses habits de jeune fille.

Son union avec Simon de Massa ne ralentit pas son ardeur pour les œuvres de la plus admirable charité. On cite à cet égard un trait des plus touchants. Cette jeune et gracieuse femme s'acheminait tous les jours vers une pauvre maison, où gisait, sur un grabat, une malade dont le visage fétide et repoussant était dévoré par un affreux ulcère. Là elle secouait la malheureuse ou par de tendres paroles, ou en préparant sa nourriture, ou en réparant le désordre de sa couche, ou en pansant l'horrible plaie, et enfin elle ne quittait cette chambre qu'après avoir doucement approché son frais et jeune visage de ce visage souillé et infecté, comme si elle voulait partager le mal de l'infortunée et alléger ses peines en participant à ses douleurs.

Dédaignant toutes les parures, elle trompait par de pieux artifices son mari et ses parents pour donner aux pauvres jusqu'à ses vêtements et ses bijoux de noce. Un jour, à ceux qui lui reprochaient d'avoir abandonné jusqu'à son vêtement, elle répondit avec animation qu'il lui restait le plus

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beau d'entre tous les vêtements : celui de la charité. Si quelquefois son visage perdait sa gaieté habituelle, si on la voyait triste et pensive, c'était seulement parce qu'elle n'avait plus rien pour ses pauvres dont les besoins l'inquiétaient et l'affligeaient; mais sa charité était si active et si ingénieuse que rarement elle manquait de secours pour les malheureux.

Contrainte à partager son affection pour Dieu avec l'époux auquel son père l'avait unie par des nœuds sacrés, elle s'efforçait pourtant d'offrir un amour pur et entier à son époux céleste. Quand elle s'unissait à lui par l'oraison, toujours elle enlevait de son doigt l'anneau de mariage; faisant ainsi à son cœur une douce illusion, elle pouvait dire à son Jésus, avec les vierges, qu'elle était à lui, à lui seul, et qu'elle ne partageait son amour avec aucun autre.

Peu de mois s'étaient écoulés lorsque le jeune Simon de Massa mourut frappé par un mal subit. Cette mort accabla de douleur sa famille et celle à laquelle il venait de s'allier. Thora aussi le pleura, mais, dans sa douleur, elle comprit que ses liens terrestres étaient rompus. Le Seigneur l'appelait à lui seul, elle ne devait plus servir aux projets ambitieux de sa famille; elle voulut par une marque extérieure instruire ses parents de ses sentiments et de ses secrètes pensées. Elle coupa ses longs cheveux, quitta les vêtements de soie et de fine laine qui depuis longtemps cachaient l'habit de la pénitence, et parut ainsi vêtue au milieu de sa famille qui déjà discutait sur la nouvelle alliance qu'on voulait lui proposer. — Tu pleures ton époux, ma fille, lui dit son père, je l'ai pleuré avec toi, mais un autre aussi aimable et aussi riche te recherche en mariage, et avant peu de mois il te mènera à l'autel. — Thora secoua la tête et répondit : Un autre, en effet, m'appelle à lui, mais ce n'est pas un époux mortel; un autre recherche ton alliance, mon père, ne le rejette pas, car cet époux, c'est Jésus-Christ même. — Tu veux te faire religieuse? — Oui, mon seigneur et père, et je viens solliciter votre bénédiction. Vous êtes ce que je chéris le plus au monde, et pourtant il faut que je vous quitte, car j'ai entendu la voix qui dit à ceux qui pleurent : « Le maître est là, et il vous appelle ! » À ces mots prononcés avec une résolution forte et calme, Piétro Gambacorti et ses fils se récrièrent avec colère, car la main de Thora était destinée à leur procurer de nouveaux amis et de plus fortes alliances.

Thora ayant épuisé en vain les prières et les représentations pour obtenir le consentement de son père, se fait recevoir secrètement dans un couvent de Clarisses. Là, elle revêt l'habit de la pénitence de Saint-François et quitte son nom du siècle pour prendre celui de Claire, l'humble Vierge d'Assise. Elle se croyait en sûreté dans cet asile sacré et s'abandonnait doucement aux transports de l'amour divin, lorsqu'un jour elle voit accourir vers elle les religieuses, ses compagnes, haletantes, éperdues, qui, sans lui dire un mot, la prennent et la portent dans un instant entre les bras de gens armés assemblés à la porte du couvent, et ayant à leur tête un des frères de Claire. Celle-ci, en le reconnaissant, comprend ce qui s'est passé, elle voit toutes ses espérances anéanties, mais son âme n'en est pas abattue, ses efforts ont échoué, ses projets sont renversés, mais sa force n'est pas vaincue. Elle se tourne vers ce frère qui lui ordonnait avec fureur de le suivre. « Agenouillez-vous près de moi », dit-elle avec une grande douceur, « et priez avec moi pour que je puisse supporter le coup qui me frappe; n'en doutez pas, je vous suivrai, je ne veux pas résister à la volonté du Seigneur ». Mais ce frère inhumain ne se laissa pas adoucir, il l'entraîne avec brutalité vers le palais paternel. On l'enferme dans une chambre

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comme dans une prison qui doit se prolonger jusqu'à ce qu'elle ait enfin cédé aux désirs de sa famille. Elle est laissée dans un abandon complet; trois jours entiers se passent sans qu'on lui donne aucune nourriture, celle qu'on se décide enfin à lui apporter est grossière et insuffisante. Il ne lui est accordé ni d'assister au saint sacrifice, ni de déposer au tribunal de la pénitence les secrets de sa conscience, ni de nourrir son âme du pain qui fait les forts. Si quelqu'un entre dans sa prison, c'est pour la tourmenter afin de l'amener à céder aux volontés de son père.

Son céleste Époux, pour éprouver encore mieux la force de son amour, l'abandonna, après l'avoir quelque temps comblée de ces douceurs intérieures, qui pour les âmes justes font descendre le paradis sur terre; elle se trouva dans l'angoisse d'une désolante aridité et de craintes d'autant plus cruelles, que tout secours spirituel lui manquait. Au milieu de ces cruelles épreuves sa force ne faiblit pas un instant. Nous savons par l'auteur contemporain de sa vie, qu'elle bénit constamment le Dieu qui l'avait trouvée digne de supporter quelque chose pour son amour; ses lèvres ne prononcèrent jamais aucune plainte contre ceux qui la traitaient si durement. Au milieu des rigueurs de sa captivité, il lui était doux de répéter ce que disait Agnès dans l'extase de son amour: Qu'elle conservait invariable la foi donnée à celui seul auquel elle s'était unie avec tant d'ardeur; et en souffrant, elle ajoutait: « Que mon corps périsse avant qu'il ne plaise à d'autres yeux qu'à ceux de mon Jésus! »

Enfin, le Dieu qu'elle servait avec tant d'amour permit que ce courage si grand et si constant attendrit son père. Au bout de cinq mois, elle fut libre de suivre sa vocation; un attrait intérieur, d'autres disent une révélation, la dirigea cette fois dans une maison de Dominicaines. Son père, revenu tout à fait à de meilleurs sentiments, lui fit bâtir un couvent, qui prit le nom de Sainte-Croix. Elle y servit Dieu dans la plus stricte observance, ou plutôt, comme elle disait, elle y régna avec lui: cui servire, regnare est. Elle garda le nom de Claire, et treize ans après, elle fut nommée prieure. Dans ce pieux asile la jeune religieuse goûtait ce repos inexprimable, cette sérénité délicieuse des âmes qui se sentent placées dans leur vocation, et qui comprennent qu'elles obéissent, pleinement et sans réserve, aux desseins que la Providence a formés sur elles. Cette certitude est la première base du bonheur terrestre. Claire, en embrassant la vie religieuse, ressemblait à ces exilés qui, après une longue absence, reviennent dans leur pays; les aspects, les paysages, les coutumes leur en sont familiers, leur bouche qui balbutiait jadis des langues étrangères, ressaisit avec joie l'idiome natal; il en était ainsi de Claire. Exilée dans le monde, étrangère à ses idées, à son langage, elle se retrouvait dans sa véritable patrie, au milieu de cette enceinte bénie où Jésus-Christ régnait seul. Tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait était l'écho de ses propres sentiments, de ses propres pensées; là on aimait Dieu comme elle voulait l'aimer; là on fouiait aux pieds les délices du monde qu'elle avait connues et méprisées; là, on aspirait au ciel l'unique objet de ses désirs; elle disait avec le roi prophète: « Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur, Dieu des armées! ma chair et mon cœur sont ravis de joie en pensant au Dieu vivant!... » Son âme, inondée du baume de la plus vive piété, se répandait comme une coupe trop pleine et versait autour d'elle des flots de charité et de tendresse.

A l'abri dans le port, elle n'oubliait pas ceux qui, restés au milieu de la mer orageuse du monde, souffraient, et qui toujours avaient eu une si large part dans ses affections. Malgré la grande pauvreté de son couvent,

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elle secourait encore les indigents par les abondantes aumônes qu'elle sollicitait et obtenait pour eux. Les affligés venaient trouver celle qui avait reçu du ciel le don des paroles heureuses et consolantes, et sa compassion vigilante, qui n'oubliait aucune des misères humaines, s'étendit même sur les enfants trouvés, alors si négligés. Elle s'en occupa activement; du fond du cloître elle leur trouva des bienfaiteurs, et parvint à ouvrir à ces pauvres créatures délaissées un asile qui subsiste encore, et cela par un acte du plus généreux renoncement.

Une pieuse femme, qui déjà à Pise recueillait et élevait dans sa maison plusieurs orphelins, étant sur son lit de mort, recommanda son hôpital à notre Bienheureuse. Claire accepta tout de suite et de bonne grâce ce legs onéreux. Elle comptait sur un homme riche, pieux et sans enfants, pour l'aider dans cette entreprise, et elle le pria de se consacrer avec sa fortune au soin des enfants abandonnés. Celui-ci déclara qu'il ne le pouvait pas, parce qu'il avait déjà disposé de ses biens en faveur du monastère où vivait la Bienheureuse, et dont elle était déjà supérieure. Que va décider la prieure, la fondatrice du monastère ? Elle voit, d'une part, les besoins de ses compagnes dont beaucoup sont infirmes; elle avait appris à répéter souvent les paroles du Sauveur par lesquelles on demande à Dieu le nécessaire dont souvent elle manquait; d'autre part, elle entend les cris des pauvres qui frappent continuellement à la porte du couvent pour leurs besoins journaliers; peut-être aussi un sentiment d'intérêt et d'affection parlera-t-il à son cœur pour cet asile de la piété qu'elle a fondée et lui ordonnera d'en assurer l'existence. Mais non, la grande voix de la charité lui parle plus haut que toute autre; sans hésitation, sans regret, mais avec le visage gai et brillant d'une sainte et céleste allégresse, elle prononce son renoncement absolu en faveur des pauvres enfants abandonnés.

Dès l'enfance, la bienheureuse Claire mortifiait son corps innocent par tous les genres de pénitence. Avec un art infini, elle s'appliqua à vaincre la faim pour s'accoutumer à un jeûne qui fût presque continuel. Mais lorsqu'elle fut entrée dans le cloître, son amour pour la pénitence prit encore un plus grand essor, les aliments les plus mauvais et les plus communs étaient ceux de son choix, et cela ne lui suffisant pas, souvent elle les recouvrait de cendres. Quoique sujette aux défaillances d'estomac, elle se nourrissait d'habitude des restes les plus répugnants de ses compagnes; elle s'adonnait, malgré sa faible santé, aux occupations et aux emplois les plus fatigants et les plus abjects du couvent, les prenant comme exercices de pénitence. Elle ne portait jamais que les vêtements abandonnés par ses sœurs comme trop usés. Dans son amour pour la pauvreté, elle ne pouvait comprendre comment on approuvait ces paroles de Salomon : « Ne me donnez ni indigence ni richesse, mais accordez-moi ce qui m'est nécessaire pour vivre », ne trouvant, elle, la vertu de pauvreté que là où le nécessaire manquait.

Nous savons que, tout enfant, la bienheureuse Claire avait déjà la coutume de passer des nuits entières en prières; c'est pourquoi dans son couvent on lui donna une cellule à part pour qu'elle pût librement veiller et prier sans troubler le repos des religieuses. Pendant ce saint exercice, elle répandait des torrents de larmes qui avaient leur source dans son ardent amour pour Dieu. Ses larmes avaient une grande valeur près du Seigneur, et bien des signes visibles en furent la preuve dès le premier temps de son noviciat. Un jour, sa maîtresse s'avance à pas lents et sans bruit, croyant que Claire était surprise par le sommeil; elle lui pose la main sur l'épaule pour

la réveiller, mais l'innocente enfant se retourne avec un visage serein; la maîtresse reste immobile et sans dire mot; elle a compris que Claire était en extase, car sa novice reste immobile. Une pénétrante et suave odeur du paradis s'exhale tout à l'entour de la jeune religieuse. Cette suave odeur du ciel remplit bien souvent les lieux où Claire priait et resta dans ses vêtements longtemps après sa mort.

Nous ne parlerons point de toutes les vertus de la bienheureuse Claire. Nous ne dirons rien de son humilité, de son obéissance; de la vigilance et de la prudence qu'elle déploya en étant supérieure; de l'observance, du silence et de la sévérité qu'elle sut établir comme fondatrice de son couvent: ces pages n'auraient point de fin. Elle avait donné à ce couvent le nom de Sainte-Croix. Elle voulait, par cet établissement, procurer à son Jésus des épouses tendres et fidèles qui chantassent sans cesse ses louanges; elle répandait autour d'elle de si vives étincelles de l'amour divin, que tous ceux avec lesquels elle s'entretenait en étaient embrasés. Personne ne la quittait sans être devenu meilleur; tous cédaient à l'ascendant de ses exhortations; les pécheurs se convertissaient. Des abus se réformèrent; des pratiques de piété s'établirent; dans plusieurs monastères, la règle abandonnée fut remise en vigueur; d'autres couvents se fondèrent, par son inspiration, dans diverses parties de l'Italie, avec une plus stricte observance et une discipline rigoureuse. Ce fut l'exemple de Claire qui encouragea le bienheureux Jean Dominic, depuis archevêque de Raguse, à tenter dans la province de Lombardie une réforme qui eut tant de succès, ainsi que le raconte l'histoire de l'Ordre de Saint-Dominique. Mais, tout en exerçant au dedans et au dehors tant d'œuvres de miséricorde, Claire, semblable aux bons anges, ne perdait jamais de vue la face du Seigneur. La prière était sa force et son inspiration, et elle se préparait, au pied du tabernacle, à répondre au Seigneur qui interroge les âmes qu'il aime par l'épreuve.

Pendant que la bienheureuse Claire vivait paisible et cachée, sa patrie était menacée de grands dangers. L'étranger jetait des regards de convoitise sur la République de Pise, sur son territoire fertile, sur cette ville aux quatre-vingts églises ou chapelles, si riche en monuments somptueux. Galéas Visconti, duc de Milan, cherchait à envelopper cette belle cité dans le réseau de ses conquêtes; ses soldats n'avaient pas encore pénétré dans l'enceinte de Pise, mais son or y avait trouvé des mains avides et infâmes ouvertes pour le recevoir. Piétro Gambacorti se croyait assuré du pouvoir qu'il possédait depuis vingt-quatre ans, et, dans son aveugle confiance, il ne voyait pas s'élever à côté de lui l'ennemi de sa race et de son pays. Iacopo Appiano, son ami, son fils d'adoption, le confident de ses pensées les plus intimes, entretenait depuis quelques années des relations coupables avec Galéas Visconti. Investi des premières fonctions de la République, plein de talent, d'adresse et d'insinuation, il ne lui avait pas été difficile de s'assurer un grand nombre de créatures, et de saper en secret le crédit et la puissance de Gambacorti. En vain un ami dévoué avait voulu prévenir ce dernier; il avait répondu en secouant la tête : « Appiano ne trahira pas son vieil ami !... J'ai vécu soixante-dix ans sans méfiance, ne venez pas altérer ma foi dans l'amitié ».

Cette noble et sainte confiance fut trahie. Des rumeurs sourdes s'étaient répandues par la ville et étaient parvenues jusqu'au monastère des Filles de Saint-Dominique. On savait que la puissance et peut-être la vie de Gambacorti étaient menacées. Claire porta sa douleur et son effroi au pied de l'autel, son refuge et son asile habituels. Tout à coup des cris tumultueux

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qui s'élevaient de la rue et qui venaient troubler la paix du sanctuaire, la firent frissonner. La voix courroucée des grandes mers, les fureurs stridentes de l'orage dans les nues sont moins terribles que le bruit des émeutes populaires. Claire tremblait, elle ne pouvait plus prier des lèvres, mais ses larmes, prières éloquentes! disaient à Dieu les profondes souffrances de son âme. Les clameurs s'élevaient toujours plus menaçantes et plus implacables; elle distingue à travers ces vociférations des cris sinistres : « Mort à Gambacorti! vive, vive Appiano ». — « O mon père », s'écria-t-elle, « quelle mort affreuse menace ta tête blanchie! ô mon Dieu! mon Dieu! sauvez-le... ou, s'il doit tomber sous les coups de ses ennemis, recevez la victime dans le ciel et pardonnez à ses bourreaux ! » Elle se releva pour aller rejoindre ses sœurs qu'elle savait alarmées pour elle. Au moment où Claire entrait au milieu d'elles, les clameurs de la rue redoublèrent et les cris de : « Mort! mort! tuez-le! frappez-le! pas de grâce! » augmentèrent l'épouvante de leurs cœurs. Au même moment, des cris redoublés ébranlèrent la porte: Claire y courut, et, à travers la grille qui ouvrait sur la rue, elle vit une populace ivre de fureur, de vin et de sang, qui poursuivait comme une meute ardente un homme déjà blessé. Celui-ci est parvenu à se cramponner aux barreaux de la porte du monastère; elle reconnut cet homme: c'était son frère Lorenzo! » Asile, s'écria-t-il d'une voix défaillante, et reconnaissant Claire, il lui dit : « Ma sœur, notre père vient d'être massacré par les sicaires d'Appiano; un de nos frères a péri avec lui; ce peuple ingrat me poursuit et veut aussi ma mort. Asile! ma sœur, asile! » Or, ce monastère n'avait pas le droit d'asile, la clôture en était sévèrement interdite aux hommes. Claire, en ouvrant les portes de son couvent aurait gravement enfreint les règles de son Ordre, et compromis la vie et l'honneur de ses sœurs. Le peuple n'aurait pas manqué de pénétrer dans le monastère pour y poursuivre sa victime, et dans sa fureur il n'eût rien respecté. Quelle cruelle alternative! Le devoir est évident, mais la chair et le sang réclament. Une lutte terrible éclate dans l'âme de la supérieure. Que va-t-elle décider? La femme forte est soumise à une rude épreuve, son courage va-t-il défaillir. La Tourière agite ses clefs, et les portant vers la serrure, s'écrie : « Faut-il ouvrir, ma mère? — Non, répondit Claire, cette porte doit rester close!... Lorenzo, je ne puis t'ouvrir un asile!... » Lorenzo comprit, il ne répondit que par un regard tristement résigné, il se laissa retomber, il s'éloigna. Mais à deux pas la horde furieuse le rejoignit, et le frappa de dix coups mortels!... Au moment où il expirait, Claire était tombée comme morte entre les bras de ses sœurs épouvantées. Ce fut l'acte le plus héroïque de sa vie. La loi naturelle impose des devoirs absolus; la loi créée par les hommes, non. Elle sacrifia tout à son devoir, sa volonté n'avait pas faibli un seul instant, mais l'épreuve était trop rude pour son cœur, et la nature, à la fin, reprit ses droits.

Pietro Gambacorti et deux de ses fils avaient succombé sous les coups perdus d'Appiano, et Claire, atteinte au cœur, marchait à pas précipités vers le tombeau. La main du traître l'avait frappée en frappant sa famille. Son corps était accablé sous le poids de la maladie, mais sa mémoire et sa raison conservaient leur vivacité, et ses sœurs s'apercevaient qu'elle ne perdait pas le souvenir des malheurs de sa maison; car, en quelques moments qu'on entrait dans sa cellule, on la trouvait toujours en pleurs, et tournant vers le crucifix un regard douloureux et résigné. Ses joues étaient empreintes d'une pâleur livide; mais le nom d'Appiano, lorsqu'on le prononçait devant elle, colorait son front, et une indignation muette se lisait alors dans

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ses yeux. Cependant, elle ne parlait jamais de cet homme. Sa mort, pensait-on, était prochaine. Elle ne prenait aucune nourriture, et la vie semblait prête à abandonner ce corps épuisé; elle-même se croyait au moment de paraître devant le souverain Juge, et elle demanda le confesseur du couvent. Celui-ci vint, elle se confessa longuement et avec beaucoup de larmes; les sœurs qui la servaient, en revenant auprès d'elle, s'étonnèrent que la dernière confession d'une vie innocente et mortifiée dût être accompagnée d'une douleur si amère. Elles le lui dirent. Claire sourit faiblement, et les pria de préparer dans sa chambre l'autel où la sainte Hostie, que le prêtre était allé chercher, devait reposer. Puis, les mains jointes, le cœur embrasé, elle attendit. Bientôt le son d'une cloche annonça l'approche du Viatique des mourants; toutes les religieuses, un flambeau à la main, précédaient et suivaient le divin Époux de leurs âmes. Quand Claire l'aperçut, ses yeux mourants se ranimèrent; elle se souleva sur son séant, et après un moment de silence recueilli, elle dit à haute voix : « Mes sœurs, en présence de mon Dieu que je vais recevoir, pour la dernière fois sans doute, je déclare que je pardonne à Iacopo Appiano et aux siens le mal qu'il a fait à ma famille... Je lui pardonne de tout mon cœur! J'abjure tout ressentiment et je prie le Seigneur de lui être miséricordieux et secourable!... Souvenez-vous de mes dernières paroles : je n'ai plus d'ennemis sur la terre... »

En achevant ces mots, elle leva vers le saint Ciboire un regard calme et tendre, et lorsqu'elle eut reçu le pain des forts, tous remarquèrent que son front semblait moins pâle et que les signes d'une mort prochaine paraissaient s'effacer de son visage. Elle demeura longtemps plongée dans un profond recueillement, un sourire paisible éclairait ses traits: la femme forte se reposait dans sa victoire, et son âme, calmée par l'oubli des injures et la douce influence de la miséricorde, jouissait sans obstacle de la présence du Dieu consolateur. La voyant un peu ranimée, la sous-prieure lui demanda si elle ne voulait pas essayer de prendre un peu de nourriture. Claire répondit : « Je prendrais volontiers quelque chose pour me fortifier; mais j'aurais, à cet égard, une prière à vous adresser. — Parlez, ma chère mère, vous serez obéie. — Eh bien! je désirerais qu'on allât de ma part chez Iacopo Appiano, et qu'on le priât de m'envoyer un plat de sa table, ainsi que le faisait, quand j'étais malade, mon pauvre et bien-aimé père... Il me semble que ce mets me guérirait ». Le visage de la sous-prieure exprimait un profond étonnement: « Ma mère », s'écria-t-elle, « y songez-vous? Appiano, le meurtrier... » — « Ne renouvelez pas ces souvenirs, ma sœur, ils n'ont été que trop vivants dans mon âme... j'aimais ceux qui ne sont plus autant que jamais fille et sœur ait aimé, jugez de ce que j'ai ressenti pour leur assassin! Mais la grâce victorieuse de Jésus a subjugué mon cœur, je veux, comme notre bon Maître, aimer et pardonner. Hélas! pourquoi haïr? nous sommes pour si peu de temps sur la terre. Oui, ma fille, le Seigneur se réserve la vengeance... Appiano n'y échappera pas... Ah! prions plutôt pour qu'il se repente et que nous soyons tous réunis au ciel ! »

A ce cri échappé du cœur de la Sainte, la sous-prieure ne résista plus; elle y reconnut l'inspiration divine. Un serviteur fut aussitôt envoyé, et arriva chez Appiano à l'heure du repas; il fit part de son message. Le nouveau seigneur de Pise resta confondu à ses paroles si inattendues: il pâlit et se tut. Sa femme fondit en larmes et s'écria : « Il faut lui obéir... ô sainte et malheureuse fille! » Elle remplit aussitôt une corbeille de poissons, de fruits et de pain, et la donna au serviteur, en disant d'une voix humble et tremblante : « Portez ceci à la sainte Dame qui vous envoie, et dites-lui

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que, pauvres pécheurs, nous nous recommandons à ses prières ». Et lorsqu'il fut parti, elle dit avec douleur à son mari silencieux et consterné : « Oh! Iacopo! Qu'avez-vous fait? la fille de notre bienfaiteur. — Taisez-vous », lui répondit-il, « le ciel la venge déjà ! »

On apporta à Claire ce qu'elle avait demandé; elle prit un peu de pain et le mangea, après avoir prié Dieu, et ce pain que ses compagnes appelaient le pain du pardon, parut exercer sur son faible corps une vertu mystérieuse. Elle guérit, elle se releva de ce lit où elle languissait depuis la mort de son père et de ses frères, et reprit avec une ferveur nouvelle sa vie de prières et d'œuvres saintes. Elle priait souvent pour ses morts chéris et pour Appiano, leur meurtrier, et lorsqu'on s'étonnait de ses constantes oraisons, de ses longues veilles, des fatigues et des macérations auxquelles elle soumettait son corps si débile, elle disait seulement à ses sœurs : « Oh! veillez et priez avec moi... il en est sur la terre qui bientôt seront surpris par l'arrivée du Fils de l'Homme. Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant! Prions ! »

La justice de Dieu, souvent même sur la terre, est peu tardive, et souvent la flèche revient percer celui qui l'a lancée. La faveur populaire, inconstante autant qu'irréfléchie, se détourna vite d'Appiano, et cet amer calice que son infâme trahison avait préparé à un ami, à un bienfaiteur, il le but à son tour. La sédition qu'il avait allumée contre Gambacorti, il l'entendit rugir aux portes de son palais; les cris de mort qu'il avait jadis appris à la populace revinrent à son oreille, et c'était maintenant son nom qu'ils menaçaient; le pouvoir qu'il avait ébranlé sous les pas d'un autre, s'abîma sous ses pieds, et les poignards qu'il avait aiguisés pour le meurtre, se dirigèrent sur sa poitrine. Traité à son tour, et à plus juste titre, d'ennemi public et de séditieux, il perdit d'abord la puissance et ensuite la vie.

Les serviteurs du monastère apportèrent un jour cette nouvelle à Claire; elle leva les yeux au ciel et dit avec douleur : « O grand Dieu! que vos vengeances sont promptes et terribles! je ne vous avais pas demandé la mort de cet homme, mais sa conversion, et maintenant, Seigneur, j'implore de vos éternelles miséricordes le salut de son âme ! » Elle pria ensuite quelques moments en silence, et pendant ce temps une des religieuses s'informa du sort de la femme et des filles d'Appiano. « Elles sont errantes dans Pise, répondit le serviteur, menacées par la foule furieuse, elles ne trouvent personne, même parmi les plus chauds partisans d'Appiano, qui veuille leur donner un asile. On craint la fureur du peuple, exaspéré depuis qu'on sait qu'Appiano voulait vendre Pise au duc de Milan. Elles n'ont plus rien: leur palais est pillé, leurs richesses sont dispersées, leurs amis sont en fuite... — Qu'elles viennent ici! s'écria Claire, les portes du monastère leur seront ouvertes, allez les chercher: la fille de Gambacorti a le droit de sauver la veuve et les enfants d'Appiano! allez, au nom du ciel ! »

Deux serviteurs dévoués coururent à la recherche des fugitives, et au bout de deux heures ils amenèrent au monastère la veuve et ses filles éplorées. Claire les attendait, Claire les reçut dans ses bras et leur dit avec un accent inexprimable : « Ici, vous n'avez rien à craindre! » La maison qu'elle n'avait pu ouvrir à son bien-aimé frère, devint pour la femme et les filles du meurtrier un asile sacré où nul n'osa les poursuivre; la colère et la vengeance du peuple s'arrêtèrent devant la vertu de Claire comme devant une barrière infranchissable: on n'osa plus haïr celles à qui elle avait pardonné.

Maintenant, qu'étonnés par de si nombreuses et de si belles vertus, nous avons admiré l'héroïsme de la femme forte, il est temps que nous la voyions

recueillir la récompense promise à la force et à la sainteté. La maladie vint bientôt la frapper, des souffrances horribles l'assaillirent pendant plusieurs années; mais enfin Dieu lui révéla que sa mort était proche, et il l'avertit même de l'heure et du moment où elle aurait à paraître devant son Père céleste. Alors la joie éclata sur ses traits: c'était déjà la récompense que Dieu lui préparait pour toute la force qu'elle avait montrée. Fortitudo et decor indumentum ejus, et ridebit in die novissimo : « Elle a été revêtue de force et de beauté, et elle sera dans la joie à ses derniers moments ». Dieu va bientôt se montrer, elle ouvre les bras, les étend sur son lit, et rappelant le dernier souffle sur ses lèvres : « Seigneur », dit-elle avec transport, « Seigneur, me voici en croix avec vous ! » À ces mots, une lumière céleste brille sur son visage, et les yeux fixés vers le ciel, elle sourit, bénit ses compagnes et expire.

A peine Claire a-t-elle rendu l'âme, que le teint brun de son visage devient, en un instant, blanc et éblouissant; la gloire de sa belle âme se reflète sur le corps qu'elle vient de quitter. Dieu se plut à en donner une foule de marques; les sœurs réunies autour d'elle se mirent à réciter les psaumes suivant l'usage de l'Ordre; elles devaient terminer chacune par le verset Requiem; mais tout en voulant se conformer sur ce point à la règle, elles ne purent jamais dire que le Gloria Patri. Un vénérable prêtre venu pour prier auprès de l'endroit où elle reposait, eut une vision qui la lui montra dans le ciel, le front orné d'une couronne d'or. L'Esprit-Saint a dit en effet, que la céleste couronne d'or appartient à la force unie à la sainteté. Corona aurea super caput ejus expressa signo sanctitatis; opus virtutis. « Une couronne d'or était sur sa tête, où l'on avait gravé le nom de la sainteté; c'était le prix de sa vertu ».

De grands honneurs furent rendus à l'humble religieuse; clergé et peuple, citoyens de Pise et étrangers, riches et pauvres, accoururent pour chercher et regarder ce qui restait d'elle; au lieu de répandre des larmes de tristesse pour une telle perte, ils manifestaient la joie la plus vive: tous étaient convaincus que s'ils avaient perdu une sœur sur la terre, ils avaient acquis dans le ciel une avocate et une protectrice.

De nombreux miracles s'opérèrent à son tombeau. On l'ouvrit quelques jours après la cérémonie des funérailles, et son corps jeta par la bouche un sang aussi frais et aussi vermeil que si elle eût été vivante. Treize ans après, de nouvelles fouilles ayant été faites, sa langue fut trouvée aussi fraîche et aussi entière qu'au moment de sa mort. Dieu voulait par là honorer ce qui, dans la Bienheureuse, avait été employé continuellement à le bénir et à lui attirer des âmes. La précieuse relique fut déposée dans un beau vase et placée dans le tabernacle.

Une tradition des plus authentiques nous rapporte que depuis la mort de la bienheureuse Claire, environ un mois avant qu'une des sœurs du couvent de la Croix n'ait à quitter le monde, les ossements de l'ancienne prieure s'agitent dans le sépulcre où ils sont renfermés. C'est un avertissement donné aux religieuses pour qu'elles se préparent à la mort. Après avoir tant veillé sur ses sœurs pendant qu'elle était sur la terre, avec la tendresse et la fermeté d'une véritable mère, Claire continuait dans le ciel à exercer son ministère de miséricorde et d'amour.

Le culte immémorial rendu à la digne prieure du couvent de Pise, fut approuvé, en 1830, par le pape Pie VIII. Le décret de béatification fut alors promulgué avec permission, pour le diocèse de Pise et l'Ordre des Frères

17 AVRIL.

Prêcheurs, de faire l'office de sœur Claire Gambacorti le 17 avril de chaque année.

Extrait en partie du Panégyrique de la bienheureuse Claire Gambacorti, prononcé en 1831, à Pise, par Mgr Luigi della Fantaria, et des Huit Béatitudes de Mme Froment.

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## SAINT LANDRY, ÉVÊQUE DE MEAUX (675).

Rien de plus aimable sur la terre, dit saint Bernard, qu'un jeune homme vertueux: la paix de son âme, l'innocence de son regard, la modestie de sa conduite attirent invinciblement à lui le cœur de tous ceux qui le voient, alors même qu'ils ne se sentent pas le courage de l'imiter. Tel se présenta, dès ses premières années, Landry, le fils de saint Mauger, surnommé Vincent, et de sainte Vaudru. Il était l'aîné de la famille, et son père ne négligea rien pour lui donner une excellente éducation. De bonne heure on le confia à des hommes sages et craignant Dieu, qui lui inspirèrent avec le goût de la science, l'amour et la pratique du bien. Les talents naturels que Dieu avait mis en lui, joints à un heureux caractère, lui firent faire en peu de temps de rapides progrès. Aussi son père fondait sur lui de grandes espérances, et il se flattait que son fils pourrait bientôt acquérir, par ses verbes et ses brillantes qualités, une éclatante réputation à la cour et dans tout le royaume. On comprend quelles devaient être aussi la consolation et la joie de sainte Vaudru, en voyant son fils aîné correspondre si fidèlement aux grâces du ciel et promettre de devenir tout à la fois un grand Saint et un illustre seigneur. Mais Dieu avait sur ce vertueux jeune homme des desseins particuliers, et il semble, d'après l'examen attentif des résolutions que prirent bientôt tous les membres de cette belle famille, que c'était à lui qu'était réservée l'initiative d'un dévouement généreux.

En effet, au moment où il semblait que la carrière du monde allait s'ouvrir pour lui, il sentit naître dans son âme le désir d'embrasser l'état ecclésiastique et de se consacrer au service des autels: quelque temps il en garda le secret, se bornant à prier le Seigneur de lui manifester clairement sa volonté. Dieu répondit aux vœux ardents de cette âme simple et droite, où sa grâce ne trouvait aucun obstacle à ses opérations; il augmenta de plus en plus en elle ce pieux attrait vers le sacerdoce.

Un jour donc Landry communiqua ses sentiments à son père et sollicita la permission de suivre la voix intérieure de la grâce qui l'appelait. Mauger fut étonné et affligé en entendant ces paroles de son fils qu'il aimait tendrement; et avec l'accent de la bonté et de l'autorité paternelle, il lui répondit : « Mon fils, cessez d'entretenir un pareil projet, suivez plutôt mes conseils, je saurai pouvoir à vos intérêts, mieux que vous ne le feriez vous-même. Vous devez, mon fils, me succéder un jour. Songez donc dès à présent à contracter un noble mariage, digne de votre naissance. Je sais bien que l'état des clercs est plus saint, qu'il leur donne une plus grande confiance d'acquérir le royaume du ciel; mais, mon fils, il y a aussi beaucoup de laïques qui pratiquent fidèlement les vertus chrétiennes, et qui parviendront certainement par leur foi au royaume de Dieu, ou qui y sont déjà parvenus. Je me réjouis beaucoup de voir que vous voulez servir Dieu; mais il faut que vous le fassiez en marchant sur les traces de vos ancêtres, et que vous me remplaciez un jour dans la charge qui appartient à notre famille ».

Un tel discours était bien capable d'ébranler une vocation naissante, surtout dans le cœur d'un jeune homme si dévoué aux auteurs de ses jours, et qui trouvait, au sein de sa famille, les jouissances les plus pures et les plus douces. Toutefois la résolution de Landry ne changea point: il accepta ce refus de son père comme une épreuve que Dieu lui envoyait, et remit à un autre temps de faire une nouvelle demande. L'occasion s'en présenta bientôt, et il en profita avec toute la délicatesse et la réserve que demandait un semblable dessein. Mauger était père, mais il était aussi chrétien fervent et fidèle: il craignait par-dessus tout de s'opposer aux volontés de Dieu, et de lui déplaire par un refus obstiné. Il réunit donc quelques hommes vertueux, en qui il avait une entière confiance, leur fit connaître les intentions de son fils, la réponse qu'il lui avait d'abord donnée, et les nouvelles instances qu'il faisait auprès de lui. Le jeune Landry fut en même temps appelé et interrogé par ces conseillers de son père. Après avoir mûrement considéré toutes choses devant Dieu, et sondé ses dispositions les plus secrètes, ils reconnurent, à n'en pouvoir douter, que le ciel l'appelait à l'état sacerdotal, et déclarèrent qu'il fallait donner à Dieu celui que Dieu demandait.

SAINT LANDRY, ÉVÊQUE DE MEAUX. 467

Mauger, faisant taire en ce moment toutes les réclamations de la nature, embrassa Landry avec tendresse et en l'arrosant de ses larmes: puis ayant appelé quelques saints prêtres, il leur confia son fils qui reçut, peu de temps après, la tonsure cléricale. Dès lors le jeune lévite parut avancer plus rapidement encore dans la carrière des vertus; sa plus douce occupation était de lire et de méditer les saintes écritures, d'offrir à Dieu de ferventes prières et d'accomplir avec fidélité toutes les fonctions du sacerdoce. Les auteurs ne disent point dans quel lieu, ni auprès de quel Pontife il vivait; mais on peut croire que ce fut dans le diocèse de Cambrai où résidait sa famille. Ils gardent également le silence sur tout ce qui s'est passé entre ses parents et lui jusqu'au jour où l'histoire nous le montre placé sur l'un des sièges les plus illustres de l'église de France.

Auparavant saint Landry fut témoin des bénédictions abondantes que Dieu répandait sur sa famille, et qui remplissaient son âme des plus ineffables consolations. Son père, le premier, se retirait dans un monastère qu'il faisait bâtir à Hautmont, après avoir reçu la tonsure des mains de saint Aubert; sa mère, sainte Vaudru, suivait peu de temps après son exemple et s'en allait vivre dans une tranquille solitude à Château-Lieu (Hons). Madelberte et Aldétrude, les deux jeunes sœurs de Landry, accompagnaient presque aussitôt leur vénérable tante sainte Aldegonde, qui consacrait à Dieu sa virginité et sa vie, et bâtissait sur les rives de la Sambre le monastère de Maubenge.

Pendant que sa famille se dévouait ainsi au service du Seigneur et donnait au monde étonné ce touchant spectacle, Landry s'avançait de plus en plus dans la perfection du saint état qu'il avait embrassé. Son éclatante vertu et sa sagesse précoce faisaient une grande impression sur tous ceux qui le voyaient ou qui en entendaient parler. On ne fut donc pas étonné lorsque, le siège de Meaux étant devenu vacant par la mort de l'évêque, les suffrages du clergé et du peuple se portèrent sur lui: le fils si vertueux et si sage du seigneur Mauger devait d'ailleurs être parfaitement connu à la cour, où ses parents occupaient un des premiers rangs.

Élevé à cette dignité, le Pontife continua avec une nouvelle ferveur les œuvres de religion qu'il avait pratiquées jusqu'alors. Toutes ses richesses et ses biens devenaient le patrimoine des pauvres, qui bénissaient sans cesse le Seigneur de leur avoir donné un si charitable et si saint pasteur. Malgré ses travaux et les fatigues de l'épiscopat, il affaiblissait encore son corps par les jeûnes, les mortifications et les veilles, et se livrait avec ardeur à la lecture des livres sacrés, pour sa propre édification et pour l'instruction de son troupeau.

Telles étaient les occupations de saint Landry, lorsqu'il reçut du vénérable saint Vincent un message, qui lui apprenait sa maladie et le vif désir qu'il avait de le voir avant de mourir. À cette nouvelle, il se transporta en toute hâte au monastère de Soignies, où il rendit à son père les devoirs les plus touchants de la piété filiale et chrétienne, lui parlant de la bonté de Dieu et des récompenses magnifiques qu'il réserve à ceux qui ont tout sacrifié pour lui plaire. Il l'entraînait ensuite des délices de la patrie céleste dans laquelle il allait bientôt entrer: puis, à sa prière, il promit à son père qu'il prendrait soin des deux communautés d'Hautmont et de Soignies qu'il voyait réunies. Quelques instants après, le vénérable vieillard remettait paisiblement son âme à son créateur. Landry le pleura avec toute la tendresse d'un bon fils et l'aida de ses prières avec toute la ferveur d'un Saint; en même temps il sentit naître dans son cœur le désir d'embrasser la vie silencieuse et cachée du monastère, et de passer le reste de ses jours auprès du tombeau où il venait de déposer son père. Les circonstances lui permirent bientôt de réaliser ce dessein: il se fixa donc à Soignies, et gouverna sagement ce monastère et celui d'Hautmont jusqu'à sa mort, qui arriva le 17 avril vers l'an 675. De nombreux miracles donnèrent aussitôt aux peuples le témoignage de sa sainteté.

Le propre de l'église de Sainte-Vaudru, à Mons, renfermait l'office de saint Landry, sous le titre de confesseur pontife, avec trois leçons particulières, examinées et approuvées par les docteurs de l'Université de Douai, et imprimées en 1625 avec permission de Monseigneur Vander-Burg, archevêque de Cambrai: dans celui des abbayes de Maroilles et du Câteau, il y en avait quatre: partout on le dit évêque de Meaux et non de Metz, comme l'ont avancé certains auteurs.

M. l'abbé Destembes.

18 AVRIL.

Événements marquants

  • Fiançailles à l'âge de sept ans avec Simon de Massa
  • Mariage à l'âge de quinze ans
  • Veuvage précoce après quelques mois de mariage
  • Entrée secrète chez les Clarisses sous le nom de Claire
  • Enlèvement par son frère et séquestration de cinq mois par sa famille
  • Entrée chez les Dominicaines et fondation du couvent de Sainte-Croix
  • Massacre de son père et de ses frères par Iacopo Appiano
  • Pardon public à l'assassin de sa famille et accueil de sa veuve au couvent

Miracles

  • Suave odeur céleste exhalée pendant ses extases et après sa mort
  • Guérison mystérieuse après avoir mangé le 'pain du pardon' envoyé par Appiano
  • Agitation de ses ossements dans le sépulcre pour annoncer la mort d'une sœur du couvent
  • Incorruptibilité de la langue trouvée treize ans après sa mort

Citations

Je demanderai au bon Dieu qu'il me fasse la grâce de t'aimer, si je dois être ta femme.

— Parole de Thora à Simon de Massa

Je déclare que je pardonne à Iacopo Appiano et aux siens le mal qu'il a fait à ma famille... je n'ai plus d'ennemis sur la terre.

— Déclaration avant le Viatique

Date de fête

17 avril

Époque

14ᵉ siècle

Décès

17 avril (année non précisée dans le texte, culte approuvé en 1830) (naturelle)

Patron(ne) de

Invoqué(e) pour

enfants trouvés, orphelins, pardon des ennemis

Autres formes du nom

  • Thora (it)
  • Clara (la)

Prénoms dérivés

Claire, Thora

Famille

  • Piétro Gambacorti (père)
  • Piétro de Pise (frère)
  • Lorenzo Gambacorti (frère)
  • Simon de Massa (époux)