Bienheureux Henri Suzo

Frère-Prêcheur, Amant de la Sagesse éternelle

Fête : 2 mars 14ᵉ siècle • bienheureux

Résumé

Religieux dominicain du XIVe siècle né en Souabe, Henri Suzo fut un grand mystique et prédicateur surnommé l'amant de la Sagesse éternelle. Après une jeunesse marquée par des mortifications extrêmes et des visions célestes, il endura de nombreuses calomnies et persécutions avec patience. Auteur d'ouvrages spirituels majeurs, il mourut à Ulm en 1365, laissant l'image d'un serviteur du Christ ayant gravé le nom de Jésus dans sa propre chair.

Biographie

LE BIENHEUREUX HENRI SUZO,

DE L'ORDRE DES FRÈRES-PRÊCHEURS

Le Seigneur châtie ceux qu'il aime, et il frappe ceux qu'il adopte.

Maxime du bienheureux Henri Suzo.

Ce fidèle amant de la Sagesse éternelle naquit l'an 1300, dans la Souabe; il était issu de l'illustre famille des Berg et des Saüssen. Dieu l'appela dès son enfance à l'état religieux et le revêtit, à l'âge de treize ans, de l'habit de Saint-Dominique, dans la ville de Constance. L'Église le nommait frère Henri, et le monde Suzo.

Il ne fut point d'abord assez détaché des futilités de la terre, quoiqu'il évitât les péchés graves et ce qui aurait pu ternir sa réputation. Dieu ne l'abandonna point pendant cinq ans d'un noviciat peu exemplaire : il l'assista, il le sauva en troublant miséricordieusement son âme. Il n'y avait pas de paix et de tranquillité pour Suzo, toutes les fois qu'il se laissait trop captiver par les affections de famille, par la société de ses amis, ou par le plaisir et les jouissances matérielles : son cœur avait besoin d'autre chose, et ce tourment intérieur, ce dégoût, ce pénible remords le tourmentèrent jusqu'à ce que Notre-Seigneur, dans sa bonté, blessa si amoureusement son cœur, qu'il le détacha de toutes les créatures.

Le démon fit tous ses efforts pour arrêter notre Bienheureux dans sa résolution de laisser le monde et de se vaincre lui-même; il lui murmurait sans cesse : « Souviens-toi que commencer est bien facile, mais persévérer est vraiment impossible ».

HENRI répondait : « L'Esprit-Saint qui m'appelle et qui est tout-puissant, peut faire en moi ce qui est facile et ce qui est difficile ».

Le tentateur, loin de se tenir pour vaincu, continuait : « Oui! on ne peut douter de la puissance de Dieu; mais ce qui est bien incertain, c'est la correspondance à la grâce; peux-tu y compter ? »

— « Puisque Dieu m'a appelé », répliquait Henri, « c'est qu'il ne veut pas m'abandonner. Je le sens qui m'invite à le servir et qui me promet son secours. Comment, lorsqu'il m'attire et que je me donne à lui, lorsque je me jette dans ses bras, comment se retirerait-il pour me laisser tomber ? »

Alors le malin esprit lui conseillait, du moins, de ne pas changer trop brusquement son genre de vie; que c'était en modérant son ardeur qu'il pourrait réussir; que personne ne devenait saint tout à coup, parce que les choses violentes ne sont pas durables; que, s'il voulait être si dur à lui-même dans son intérieur, il devait en public se renfermer dans de sages limites et ne pas révolter tout le monde.

Mais, d'un autre côté, la divine Sagesse, qui voulait posséder son cœur, lui disait : « Celui qui peut vaincre son corps révolté et le tenir sous la loi de l'esprit, en vivant au sein des délicatesses et des satisfactions sensuelles, est un insensé ; il est impossible de jouir du monde et de servir Dieu. Si tu veux me servir, il faut commencer avec courage, en renonçant au monde et à toi-même ».

Il ne fut pas seulement soutenu par ses aspirations intérieures ; pour consoler son âme, ainsi privée du bonheur de la terre, Dieu lui montra le bonheur céleste dans une vision, un jour qu'il pleurait seul dans l'église ; sa mémoire conserva le goût de cette extase, comme le vase conserve l'odeur d'un parfum, et ce souvenir le délivrait de plus en plus des affections humaines.

Voyant dans les saintes Écritures que l'éternelle Sagesse, qui n'est autre que Notre-Seigneur, s'offre aux hommes comme une tendre Vierge avec des charmes incomparables, il gémissait, il soupirait, il brûlait pour elle des plus ardentes flammes. « Mon cœur jeune et ardent », se disait-il, « est porté à l'amour ; il m'est impossible de vivre sans aimer : les créatures ne sauraient me plaire et ne peuvent me donner la paix ; oui, je veux tenter fortune et tâcher d'obtenir les bonnes grâces de cette divine et sainte amie, dont on raconte des choses si admirables et si sublimes ».

Il savourait avec une sainte ivresse ces paroles : « La Sagesse est plus éclatante que le soleil, elle est plus belle que l'harmonie des cieux, et quand on la compare à la lumière, on la trouve préférable. Aussi je l'ai aimée, je l'ai recherchée dès mon enfance, je l'ai demandée pour épouse et je suis devenu l'adorateur de ses charmes... Quand cette épouse céleste viendra habiter mon cœur, comme mon âme se reposera doucement en elle ! Sa présence et ses entretiens ne peuvent causer d'ennui et d'amertume ; elle apporte toujours, au contraire, une paix et une joie continuelles... Oh ! celui qui l'aime, cette Sagesse, qui l'embrasse, la possède et la suit dans ses sentiers, n'a pas à craindre les égarements et les chutes ! Quand il voudra dormir, il ne sera point réveillé par les fantômes de l'épouvante ; son repos sera assuré et son sommeil toujours délicieux ».

Mais le serpent infernal tâchait de souiller avec son venin ces pures jouissances dont l'âme de notre Saint s'abreuvait. « Que fais-tu », lui disait-il souvent, « quelle folie de vouloir aimer ce que tu ne connais pas, ce que tu n'as jamais vu ! Ne vaut-il pas mieux posséder une petite chose certaine que d'en tenter une grande qui est bien douteuse ? D'ailleurs, ta prétendue Sagesse éternelle demande que ses amants soient ennemis d'eux-mêmes, qu'ils se privent de sommeil, de nourriture, de vin, de délassements, de plaisirs ».

Notre Saint répondait : « C'est une loi de l'amour, que celui qui veut aimer se résigne à la peine : voyez quelles fatigues, quels dégoûts et quels déboires endurent les amants du monde ! — J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, dit l'Écclésiaste ; elle est semblable au piège du chasseur, son cœur est un âlet tendu et ses mains de véritables chaînes : l'ami de Dieu la fuira, mais le pécheur deviendra sa proie ».

Toutefois il aurait bien désiré voir au moins une fois la divine Épouse dont il préférait l'amour à toutes celles de la terre ; comme il tendait vers elle de tous les élans de son cœur, elle lui apparut au loin, élevée sur une colonne de nuée et sur un trône d'ivoire, avec une majesté plus brillante que le matin, plus éblouissante que le soleil : sa couronne était l'éternité ; son voile et son vêtement la félicité ; son langage la douceur, et ses embrassements l'abondance et la possession de tout bien ; elle paraissait à la fois éloignée et proche, sublime et humble, évidente et cachée, simple et pourtant incompréhensible, plus élevée que les hauteurs des cieux, plus profonde que les abîmes de la mer ; c'était comme une reine qui régnait avec puissance jusqu'aux limites de la terre, et qui gouvernait toute créature avec douceur; tantôt elle lui semblait une pure et charmante vierge, tantôt un jeune homme d'une exquise beauté; tantôt c'était une maîtresse savante en toutes choses, tantôt une tendre amie qui se tournait doucement vers lui et lui souriait avec grâce et majesté en disant: *Fili, præbe mihi cor tuum*: — « Mon fils, donne-moi ton cœur ».

Alors, il se précipitait à ses pieds et lui rendait les plus humbles, les plus amoureuses actions de grâces: « Oui», s'écria-t-il, « je vous veux, je vous choisis pour ma bien-aimée, pour la souveraine de mon cœur ». Qui pourrait dire combien de fois, depuis cette époque, il l'embrassa au fond de son cœur! Il s'attachait à elle comme le petit enfant qui, dans les bras de sa mère, s'attache à ses mamelles et se cache dans son sein; cet être faible agite sa tête et son petit corps pour atteindre celle qui le nourrit et pour lui témoigner, par des caresses et des baisers, la joie de son cœur; ainsi s'agitait et se tourmentait l'âme de Henri, en présence de la divine Sagesse, tout enivré qu'il était par le torrent des consolations célestes.

Un jour, il prit un canif, et, l'amour guidant sa main, il se coupa, il se lacéra la poitrine jusqu'à ce qu'il eût formé les lettres du saint nom de Jésus sur son cœur; alors il s'écria: « O amour unique de mon âme, ô mon Jésus! voyez donc l'ardeur de ma passion pour vous! je vous ai imprimé dans ma chair; mais je ne suis pas satisfait, je voudrais aller plus loin et arriver jusqu'au centre de mon cœur; je ne le puis; mais que votre tendresse accueille ma prière; qu'elle supplée à ce qui me manque, et, puisque vous le pouvez, gravez vous-même votre saint nom au fond de ce cœur, et cela, avec des lettres éternelles que rien ne puisse effacer ni détruire en moi ».

Ces lettres, blessures de l'amour, parurent sur sa poitrine jusqu'à sa mort, et à chaque battement de son cœur, le nom de Jésus se faisait sentir d'une manière toute particulière. Nous ne pouvons raconter toutes les autres consolations qu'il reçut du ciel: un jour, en extase, il vit sortir de son cœur un rayon d'une pure lumière, et, dans son cœur même, briller et resplendir une croix d'or magnifique.

Une autre fois qu'il saluait, le matin, son étoile d'amour, la Reine souveraine du ciel, et qu'il lui chantait dans son âme un cantique délicieux, comme font en été les petits oiseaux pour le lever du soleil, une voix mélodieuse lui répondit intérieurement par ces paroles: *Maria, stella maris, hodie processit ad ortum*: — « Voici Marie, l'étoile de la mer, qui se lève ».

Puis cette douce Reine, se penchant avec bonté vers son enfant, lui dit: « Plus tu m'embrasseras amoureusement sur la terre, plus je t'embrasserai tendrement en paradis; plus ton âme m'aura poursuivie d'un amour chaste et dégagé des sens, plus aussi, au jour de l'éternelle clarté, tu régneras uni et attaché à mon cœur ».

Au temps du carnaval, comme il avait passé toute une nuit en oraison, le matin, à l'instant où le jour allait paraître, les anges descendirent dans sa cellule et chantèrent: *Surge, illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuum, et gloria Domini super te orta est*: — « Levez-vous, illuminez-vous, Jérusalem, parce que votre lumière a paru et que la gloire du Seigneur brille sur vous ».

Ce chant excitait une telle joie dans l'âme de notre Saint, que son corps n'ayant plus la force de supporter un tel bonheur, les voix célestes furent obligées de se taire.

Les âmes des morts lui apparaissaient comme les anges, pour lui révéler leur état, leurs joies ou leurs peines; il vit, entre autres, l'âme d'un saint homme nommé Eckard; elle lui raconta qu'elle était dans le ciel, heureuse, inondée d'une gloire ineffable et réellement toute transformée en Dieu.

Henri lui demanda quel était, dans notre pèlerinage, l'exercice spirituel le plus efficace pour arriver à cette parfaite béatitude. L'âme répondit : « C'est de renoncer à soi et à toute propriété, en se confiant aveuglément à Dieu ; c'est de recevoir tout ce qui arrive comme venant du Créateur, et non de la créature ; c'est d'être patient et doux avec ceux qui nous poursuivent comme des loups furieux ».

Il demanda à un autre habitant du céleste séjour, quelle était la plus grande douleur que pût supporter le juste et la plus méritoire pour obtenir la gloire éternelle ; il lui fut répondu : « C'est de se trouver abandonné de Dieu, de s'oublier soi-même et de se faire violence, au point de se résigner par amour à rester privé de Dieu, autant qu'il plaît à Dieu lui-même ».

Ces visites de l'autre monde le fortifiaient beaucoup dans le service de Dieu. Voyons maintenant comment il faisait ses actions : à table, il s'imaginait qu'il était en face ou à côté de Jésus, et que cet hôte divin lui accordait une grâce toute particulière en l'honorant de sa présence. Aussi tenait-il les yeux de son âme sans cesse fixés sur lui, et il baissait quelquefois humblement la tête comme pour se pencher et se reposer sur ce sein percé d'une lance à cause de nos crimes. Il offrait sa nourriture, il présentait son verre à Jésus-Christ, en le priant de les bénir ; le peu qui lui était nécessaire pour étancher sa soif, il le prenait en cinq fois pour honorer les cinq plaies du Rédempteur, et la dernière fois était partagée en deux gorgées, parce que du côté de Notre-Seigneur avaient coulé de l'eau et du sang. De même, à chaque bouchée, il s'occupait de quelque pensée pieuse ; mais il prenait toujours la première et la dernière en union de la charité ardente du Séraphin le plus élevé du ciel et en participation avec le cœur le plus enflammé de la terre, et il suppliait Dieu de vouloir bien pénétrer son âme de ces deux amours. Quand il trouvait quelque mets désagréable, il le mettait d'abord dans le cœur sanglant de Jésus et le mangeait ensuite avec courage.

Il est impossible de dire avec quelle dévotion sensible il célébrait le saint sacrifice de la messe et combien il était embrasé d'amour. Un jour, à ces paroles : *Sursum corda, gratias agamus Domino Deo nostro*: — « Elevons nos cœurs et rendons grâces au Seigneur », il fut ravi en extase, et les assistants, s'en étant aperçus, lui demandèrent quelles étaient alors ses pensées. Notre Saint répondit : « Trois pensées surtout agitent et enflamment mon cœur. D'abord je contemple en esprit tout mon être, mon âme, mon corps, mes forces, mes puissances, et autour de moi toutes les créatures dont le Tout-Puissant a peuplé le ciel, la terre et les éléments, les anges du ciel, les bêtes des forêts, les habitants des eaux, les plantes de la terre, le sable de la mer, les atomes qui volent dans l'air au rayon du soleil, les flocons de neige, les gouttes de la pluie et les perles de la rosée. Je pense que, jusqu'aux extrémités les plus reculées du monde, toutes les créatures obéissent à Dieu et contribuent autant qu'elles peuvent à cette mystérieuse harmonie qui s'élève sans cesse pour louer et bénir le Créateur. Je me figure alors être au milieu de ce concert comme un maître de chapelle : j'applique toutes mes facultés à marquer la mesure ; j'invite, j'excite, par les mouvements les plus vifs de mon cœur, les plus intimes de mon âme, à chanter joyeusement avec moi : *Sursum... habemus ad Dominum; gratias agamus Domino Deo nostro*: — Elevez-vos cœurs ! nous les avons vers le Seigneur ; rendons mille actions de grâces au Seigneur notre Dieu.

« Je considère ensuite mon cœur et ceux de tous les hommes ; je pense à la joie, à l'amour, à la paix de ceux qui se consacrent uniquement à Dieu ; puis aux malheurs, aux tortures, aux remords, à l'agitation de ceux qui se passionnent pour le monde avec tant de sollicitude et d'ardeur. Alors j'appelle de toutes mes forces tous les hommes qui peuplent la terre, à s'élever avec moi jusqu'à Dieu pour le louer et le bénir. Je m'écrie : O pauvres cœurs des hommes, surmontez donc le flot qui vous entraîne, sortez enfin du vice et de la mort, rompez les chaînes de votre dure prison, secouez le sommeil de votre apathie ; qu'une sainte et véritable conversion vous conduise à Dieu pour le remercier et le servir ! *Sursum corda; gratias agamus Domino Deo nostro*.

« Enfin, je m'adresse à ces âmes innombrables qui ont bonne volonté, mais qui ne s'abandonnent point entièrement à Dieu. Je pleure et je gémis amèrement sur elles, parce que, dans leur déplorable erreur, elles ne peuvent jouir ni de Dieu ni des créatures, mais qu'elles s'égarent à la vaine poursuite des choses de la terre. Je les invite, je les excite à mépriser avec courage l'amour frivole des créatures, à se donner à Dieu pour toujours, à l'aimer avec confiance, et à le remercier en disant : *Sursum corda; gratias agamus Domino Deo nostro* ».

Notre Saint a aussi laissé un beau modèle de la manière dont nous devons célébrer pieusement les fêtes qui nous rappellent les grands mystères de notre religion. Au temps de la Purification de la Vierge, pour se préparer dévotement à la recevoir dans le Temple, frère Henri choisissait les trois jours qui précédaient cette fête, et il honorait symboliquement la virginité, l'humilité, la maternité de Marie, en faisant brûler un cierge à trois branches et en récitant, chaque jour, trois fois le Magnificat.

Le matin de la solennité, avant que le peuple vînt à l'église, il allait se prosterner devant le maître-autel, et il y méditait les gloires de Marie, jusqu'au moment où elle vint apporter son cher Fils au Temple ; alors il se levait, et, s'imaginant qu'elle était arrivée à la porte de l'église, il appelait tous les amis de Dieu et allait avec eux jusqu'à la porte et sur la place, à la rencontre de la sainte accouchée. Quand il l'avait trouvée, il la priait de vouloir bien s'arrêter un peu avec son cortège, pour entendre un cantique que son cœur voulait lui chanter dans le silence de son âme, avec l'aide de tous ceux qui l'aimaient ; et il entonnait avec tendresse cette hymne spirituelle : *Inviolata, integra et casta es, Maria, quæs effecta fulgida cæli porta: suscipe pia laudum præconia, o benigna! quæ sola inviolata permanstiti*; — « Vous êtes pure, vous êtes chaste et sans tache, ô Marie ! aussi vous êtes devenue la porte éblouissante du ciel ; recevez le pieux tribut de nos louanges, ô Vierge compatissante qui seule avez conservé votre pureté ! »

A ces dernières paroles il baissait humblement la tête, et suppliait Marie d'avoir compassion de son cœur si pauvre et si chargé de péchés, puis il se levait et, se dirigeant vers l'autel, il la suivait en tenant son cierge dont il faisait briller la clarté mystérieuse, pour demander à Marie qu'elle ne laissât jamais éteindre dans son cœur la lumière de l'éternelle Sagesse et la flamme du divin amour. Il s'adressait à tous les amis de Dieu, les engageant à chanter avec lui l'hymne : *Adorna thalamum*, — « Ornez le lit nuptial », etc., et à recevoir le Sauveur et sa Mère avec les sentiments les plus vifs d'amour et de louanges.

Arrivé à l'autel, au moment où Marie allait offrir son cher Fils au vieillard Siméon, il la suppliait, humblement prosterné à terre, les yeux et les mains levés vers le ciel, de lui montrer son Enfant, de lui permettre d'embrasser ses pieds, ses mains, de le confier un instant à son âme. Marie consentait, et frère Henri, tout tremblant de joie et d'amour, prenait Jésus dans ses bras, le pressait sur son cœur, l'embrassait et l'embrassait encore, comme s'il l'eût réellement possédé. Il contemplait avec bonheur ses yeux éblouissants, son visage pur comme le lait, sa bouche ravissante, ses petites mains, son corps blanc comme la neige, ses membres enfantins et divinisés par quelque chose de céleste. Dans son ravissement et son extase, il était tout ému et tout étonné de voir le Créateur de toutes choses, à la fois si grand et si petit, si beau et si sublime dans le ciel, si faible et si pauvre sur la terre. C'était au milieu de ces chants, de ces pleurs, de ces actions de grâces qu'il rendait le divin Enfant à Marie et qu'il l'accompagnait au chœur et dans les cérémonies de la fête.

Au temps du carnaval, il pleurait amèrement tous les péchés et les injures qui se commettent contre Dieu, et il châtait son corps plus qu'à l'ordinaire. En récompense, il eut une extase, où il entendit la voix mélodieuse d'un enfant de douze ans, qui chantait avec tant de douceur, qu'aucune musique humaine ne lui était comparable ; et, après avoir chanté, le bel enfant, sans se montrer, lui présenta une branche de fruits qui ressemblaient à des fraises ; puis, sur son désir, il se montra à notre Saint ravi : c'était Notre-Seigneur. Il avait une beauté ravissante ; regardant affectueusement Henri, il le bénit et disparut.

Au mois de mai, comme les jeunes gens du monde portaient en chantant et dansant un rameau vert et fleuri qu'ils appelaient le mai, frère Henri choisissait pour son mai la sainte Croix, pensant que jamais les champs ni les forêts n'avaient produit un arbre si beau et si riche en fleurs, en feuilles et en fruits ; il chantait : *Salve, Crux sancta! salve, mundi gloria!* — « Salut, Croix sainte ! salut, gloire du monde ! » Et il ajoutait : *Salve, cælestis arbor salutis perpetuæ, in qua crescit fructus sapientiae!* — « Salut, arbre céleste du salut éternel, sur lequel a mûri le fruit de la sagesse ! »

Notre-Seigneur avertit Henri qu'il ne parviendrait jusqu'à sa divinité qu'en suivant la voie rude et douloureuse de son humanité ; dès lors, toutes les nuits, après Matines, il se retirait dans un coin du Chapitre pour s'exercer sur la Passion de son Sauveur et prendre part à toutes ses douleurs en les méditant et en y compatissant. Commençant à la dernière cène, il suivait Jésus-Christ d'un lieu dans un autre, assistait à son jugement, portait sa croix, baisait les traces de son douloureux trajet jusqu'au clavaire : il s'excitait à abandonner, à l'exemple de ce divin Modèle, ses amis, ses biens et toutes les jouissances temporelles ; à fouler aux pieds les honneurs ; lorsque passait devant lui le cortège de mort, il saluait la sainte Victime en demandant à mourir avec elle : *Ave, Rex noster, Fili David, etc.* — « Salut, ô notre Roi, Fils de David.. » ; puis, considérant la pauvre Mère qui consentait, pour nous, à un si grand sacrifice, il lui disait : *Salve, Regina, Mater misericordiae*: — « Salut, ô notre Reine, ô Mère de miséricorde ! » Après les douloureuses funérailles, il la consolait, il la reconduisait du Calvaire à sa maison.

Le soir, pendant qu'on chantait le *Salve, Regina*, il la saluait à l'entrée de Jérusalem par ces mots : *Eia ergo, Advocata nostra*: — « Consolez-vous, consolez-vous ; n'est-ce pas par ce précieux sang vous devenez notre Avocate ? Ah ! au nom de Jésus mort devant nos yeux et déposé sur vos genoux, jetez un regard bienveillant sur mon âme » ; à la porte de sa maison, par ces derniers mots : *O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria!* — « O clémente, ô tendre, ô douce Vierge Marie, défendez-moi contre les assauts du démon, sauvez-moi à l'heure de la mort ».

Il prenait surtout part à la Passion de Notre-Seigneur par un silence rigoureux et des mortifications qui dépassent tout ce qu'on peut imaginer : il portait un cilice, une chaîne de fer, qu'il remplaça plus tard par un habit tissu de cordes, dans lesquelles étaient cent cinquante pointes de fer si aiguës, qu'elles faisaient de tout son corps comme une seule plaie ; il se laissait dévorer par les vers, afin, disait-il, de mourir à chaque minute, sans jamais mourir entièrement ; pendant la nuit, ses mains et ses bras étaient tenus dans des anneaux de cuir et fermés par des cadenas. Dans la suite, il laissa ses mains libres, mais il les revêtit de deux gants garnis de pointes de fer, de sorte qu'ils ressemblaient à des étrilles ou à des cardes. Ainsi, ses mains le déchiraient comme les griffes d'un ours, s'il touchait son corps en dormant. Il plaça aussi sur ses épaules une croix de bois longue d'une palme, avec trente clous en honneur et reconnaissance de toutes les plaies que Jésus-Christ souffrit pour nous prouver son amour. Il se flagellait avec toutes sortes d'instruments, avec plus de cruauté que ne l'eût fait son ennemi le plus acharné.

Il se passa, à ce sujet, une chose miraculeuse : une sainte religieuse nommée Anne, qui était en oraison dans une ville éloignée, fut transportée en vision dans l'endroit où notre Saint macérait son corps avec une sainte fureur. Ayant vu les coups cruels qu'il se donnait, elle en eut compassion et avança le bras pour recevoir le coup qu'Henri se destinait. Il lui sembla être frappée elle-même, si bien que, au sortir de son extase, elle vit son bras tout livide et tout noir, et elle le garda malade pendant quelque temps.

Son lit était une vieille porte sur laquelle il étendait une petite natte de joncs qui lui arrivait seulement jusqu'aux genoux ; son oreiller, un sac plein de paille d'avoine ; il se couchait habillé comme il était pendant le jour, avec tous ses instruments de torture. Pendant vingt-cinq ans, il ne s'approcha jamais du feu ; il ne faisait qu'un repas très-frugal par jour, ne mangeait jamais de poisson, de viande, d'œufs, se contentant de pain, de légumes et de fruits. Il ne buvait du vin que le jour de Pâques ; il ne s'accordait qu'un peu d'eau, et encore au dîner seulement ; il ne voulut jamais soulager sa soif en prenant quelques gouttes de plus qu'à l'ordinaire : ce tourment fut un des plus rudes qu'il endura. Un jour qu'il en gémissait, il entendit une voix d'en haut qui disait dans son cœur : « Rappelle-toi, Henri, combien fut terrible ma soif lorsque j'étais sur la croix, dans les dernières angoisses de la mort. Quoique je fusse le Créateur de toutes les fontaines, je n'ai pu obtenir alors pour me soulager que du fiel et du vinaigre. Supporte encore avec patience la soif que tu éprouves, si tu veux suivre mes traces ».

Il mérita, par cette dure privation, de recevoir en extase, des mains de Jésus et de Marie, un vase plein d'un breuvage céleste, d'une douceur et d'une vertu si grandes, qu'après en avoir bu, sa soif se calma, et qu'il se trouva tout rafraîchi, tout consolé.

Lorsqu'il eut pratiqué pendant vingt-deux ans ces mortifications excessives, qui l'avaient tellement abattu et usé qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, Dieu lui commanda de les abandonner pour entrer dans une voie encore plus parfaite. Ravi en extase, il vit un jeune homme qui portait une armure de chevalier et qui l'en revêtit en disant : « Tu as combattu comme fantassin, désormais Dieu veut que tu le serves comme un généreux chevalier ».

Puis on lui expliqua qu'il aurait à soutenir des guerres plus terribles, à remporter des victoires plus brillantes que les Hector, les Achille et les César. On lui dit comment ses mortifications corporelles devaient être remplacées par de spirituelles : « Je veux », lui dit Notre-Seigneur, « te découvrir trois croix parmi celles que je te prépare. La première croix sera celle-ci : Autrefois, tu te frappais de tes propres mains tant que tu voulais, et tu t'arrêtais quand tu avais pitié de toi-même ; maintenant, tu seras entre les mains des autres, tu seras maltraité et frappé sans pouvoir te défendre : de plus, tu perdras l'estime et la considération de beaucoup, et cela te sera plus pénible que cette croix pleine de clous qui déchirait ta chair et tes épaules. On te louait, on t'admirait dans tes mortifications volontaires; mais quand tu souffriras désormais, tu seras abaissé, méprisé et tourné en ridicule par tout le monde.

La seconde croix sera celle-ci: Quoique tu te sois martyrisé par de nombreuses et cruelles tortures, tu as conservé ton cœur d'homme et ta nature aimante: tu jouis de l'affection de beaucoup de monde; mais, là où tu avais trouvé de la confiance, de l'estime et de l'amour, tu rencontreras désormais partout une insigne déloyauté; tu seras tellement joué et accablé, que tu deviendras le chagrin et le désespoir du petit nombre qui te restera fidèle. Voici la troisième croix: Jusqu'à présent, je t'ai nourri comme un petit enfant du lait de ma divine grâce, et cela, avec tant d'abondance, que tu te sentais souvent plongé dans un océan de délices; désormais, je retirerai mes grâces et mes consolations; je te livrerai à la pauvreté, à l'aridité spirituelle; tu seras abandonné de Dieu et des hommes, tourmenté de toutes les manières par tes amis et tes ennemis, et ce que tu rechercheras, ce que tu tenteras pour te consoler et te soulager dans tes angoisses, tournera toujours contre toi ».

Et comme notre Saint tremblait d'épouvante à la vue de tels combats, une voix lui dit intérieurement : « Aie bon courage, car je serai avec toi et je te rendrai victorieux dans tous tes combats ».

Il se décourageait souvent, mais il était aussitôt fortifié par Notre-Seigneur; lorsqu'il était injurié par les siens et qu'il détournait la tête par dégoût et par indignation, il entendait au fond de son âme ces reproches : « Ai-je détourné la tête quand les hommes m'injuriaient et me crachaient au visage? » Alors il se corrigeait, allait trouver ceux qui l'avaient maltraité et leur parlait avec douceur.

Dieu semblait avoir permis à tous les démons de l'enfer de le tourmenter le jour et la nuit: ils délibérèrent une fois devant lui sur les moyens de le faire souffrir davantage, et l'un d'eux, lui mettant un glaive dans la bouche, lui déchira tellement les gencives et lui causa un si grand mal de dents que, pendant trois jours, il ne put absolument rien manger.

Les croix intérieures les plus pesantes qu'il lui fallut porter furent une tentation continue entre la foi et les principaux mystères; une tristesse profonde qui, pendant huit ans, pesa sur son âme comme une lourde montagne; une tentation de désespoir: il était poursuivi partout par la pensée qu'il était réprouvé. Dieu lui en préparait encore de bien rudes dans l'apostolat, car il ne voulut pas que cette lampe brûlât toujours dans l'obscurité; il l'envoya dans le monde travailler au salut des âmes.

Un jour il eut une vision. Il lui sembla se trouver près d'une ville, au milieu d'un grand nombre d'anges. — Alors un ange, qui se trouvait près de lui, lui dit: « Etendez votre main». Et quand il eut étendu la main, voici qu'il s'y éleva une belle rose, avec de belles feuilles vertes. La rose s'accrut au point de couvrir toute la main, jusqu'à l'extrémité des doigts, et en outre, elle était si belle et si éclatante, qu'elle était ravissante à voir. Et ayant retourné la main, des deux côtés il vit des choses admirables. Alors il dit à son compagnon: « Mon cher ange gardien, que signifie cette vision? » — L'ange répondit: « Les deux roses que vous avez aux mains, et les deux roses que vous avez aux pieds signifient que vous allez avoir à essuyer malheurs sur malheurs ».

Alors Suzo dit en soupirant: « Mon bon ange, c'est une chose admirable de voir que les tribulations, qui font tant souffrir le corps et le cœur, soient pour nous un ornement devant Dieu ».

Et il en fut ainsi. Bientôt par toute la ville, et par tout le pays, se répandirent des bruits calomnieux sur son compte. Il y avait alors dans la ville de Constance un couvent, où se trouvait une croix de pierre, et sur cette croix était un christ qui, disait-on, avait exactement la taille de Notre-Seigneur. Or un jour, pendant le Carême, on trouva du sang frais sur ce christ, à l'endroit de la plaie du côté. Suzo, ayant entendu parler de ce prodige, alla aussi, avec beaucoup d'autres, le voir. Et quand il y fut, il s'approcha de très-près, et prit de ce sang à son doigt pour l'examiner. Alors la foule qui l'entourait se pressa autour de lui et le somma de dire ce qu'il pensait de ce miracle. Il dit franchement et sincèrement qu'il ne lui était pas possible de dire, si ce fait extraordinaire devait être attribué à Dieu ou aux hommes. Là-dessus ses ennemis firent courir le bruit que Suzo s'était coupé au doigt, pour y faire venir du sang, et faire ainsi accroire aux simples que le sang avait été produit par le christ de la croix de pierre. L'on ajoutait qu'il avait agi ainsi par avarice, pour se faire donner de l'argent par la foule. Et ces bruits calomnieux se répandirent dans toute la contrée.

Alors les habitants de Constance s'ameutèrent contre lui, de sorte qu'il s'enfuit pendant la nuit, sans quoi ils l'auraient tué. Poussés par la haine, ils offrirent une forte somme d'argent à celui qui le ramènerait mort ou vif. De cette manière, son nom fut couvert de honte et d'opprobre dans tous les pays d'alentour, et quand ses amis, qui connaissaient son innocence, voulaient prendre sa défense, ils étaient réduits au silence et accablés d'injures.

Une pieuse femme de Constance, émue de compassion de tout ce qui se passait, alla le trouver, et lui conseilla de se faire donner de ceux qui étaient convaincus de son innocence, et qui étaient très-nombreux, un acte authentique en sa faveur, et puis d'aller habiter une autre ville. Suzo lui répondit : « Hé ! ma bonne dame, si je n'avais à souffrir que cela, je ferais volontiers ce que vous me conseillez ; mais ma vie entière est un tissu de tribulations : j'aime donc mieux m'en rapporter à Dieu ».

Un jour, il était en route pour les Pays-Bas, où il devait assister à un chapitre de son Ordre. Là encore il trouva sa croix : Deux hommes considérables l'y précédèrent, pour l'accabler d'imputations odieuses. Il fut formellement mis en accusation par-devant les supérieurs de son Ordre. L'un des chefs d'accusation était le suivant : On lui reprocha d'écrire des livres remplis d'erreurs, par lesquels le poison de l'hérésie se répandait partout autour de lui. Il fut à ce sujet sévèrement réprimandé, et menacé des plus grands maux, quoique tout le monde sût qu'il était entièrement innocent.

Ce ne fut pas tout : Dieu permit que pendant son retour, il fût atteint d'une fièvre violente. Tout cela n'était pas assez encore : outre la fièvre, il eut un abcès près du cœur ; de sorte qu'aux peines de l'âme vinrent aussi s'ajouter les souffrances poignantes du corps. Son état était parfois si grave que son compagnon, le regardant avec commisération, le croyait près d'expirer.

Or, une nuit, étant couché dans un couvent étranger, et ne pouvant dormir, à cause de ses douleurs, il entra en compte avec Dieu, et il dit : « Ah ! juste Dieu, pourquoi donc m'avez-vous ainsi accablé de maux de toutes sortes, de peines de cœur, de maladie et de souffrances physiques ? Quand donc cesserez-vous, bon Père, de me frapper ainsi de tous les côtés à la fois ?... » Et après qu'il eut parlé ainsi, il sentit tout son corps se couvrir d'une sueur froide, semblable à celle de l'agonie de Jésus, au jardin des Oliviers. Et comme il lui fut impossible de rester au lit, à cause de l'abcès, il se laissa glisser sur un fauteuil qui était tout près. Alors il eut une vision : il lui sembla que sa cellule se remplissait d'une légion d'esprits célestes qui, pour le consoler, se mettaient à chanter des chants ineffables. Et ces chants lui firent tant de bien qu'il en était comme guéri. Et pendant qu'ils chantaient ainsi, un ange se détacha du chœur céleste, s'approcha de Suzo, et lui dit avec douceur : « Pourquoi ne chantez-vous pas avec nous ? vous savez pourtant bien ces beaux chants célestes !... »

Suzo répondit en soupirant : « Ne voyez-vous pas comme je souffre ? Avez-vous jamais vu chanter un mourant ? Autrefois je chantais aussi, et avec joie ; mais maintenant je vais mourir !... »

L'ange reprit, avec un ton encourageant : *Esto fortis, et viriliter age!* — « Prenez courage, et ne vous désespérez pas ! Vous ne mourrez pas encore ; vous allez revivre, et puis vous entonnerez des chants dont Dieu se réjouira au ciel, et dont les hommes seront consolés sur la terre ».

A l'instant même, ses yeux se remplirent de larmes, et il pleura abondamment. L'abcès qu'il avait à l'intérieur s'ouvrit, et il guérit sur l'heure même.

Quand il fut retourné chez lui, un homme de Dieu vint le visiter, et lui dit : « Mon Père, quoique vous fussiez éloigné d'ici de près de deux cents lieues, je savais tout ce que vous aviez à souffrir. Je vis un jour, par les yeux de mon esprit, comment le Seigneur permit à Satan d'entrer dans le corps de vos deux puissants accusateurs, pour vous accabler d'afflictions. Alors je m'écriai plein de douleur : Ah ! mon Dieu, comment pouvez-vous permettre que votre fidèle serviteur soit ainsi tourmenté par le diable et par ses émissaires ? Et Dieu me répondit ainsi : Il a été élu pour être une fidèle image de mon Fils, par ses souffrances ; et pourtant, ceux qui ont consenti à être les instruments des volontés du démon, seront punis par une mort subite ». Et en effet, ses deux détracteurs moururent peu de temps après.

Une autre fois, comme il s'en allait en voyage, on lui donna pour compagnon un frère lai qui n'était pas animé des meilleurs sentiments, et que Suzo ne prit avec lui que par obéissance, parce que souvent déjà il avait éprouvé à cause de lui toutes sortes de désagréments. Or, de grand matin, ils arrivèrent ensemble, à jeun, dans un village où, à cause de la foire qui s'y tenait ce jour-là, il y avait déjà une foule de monde. En arrivant, ils étaient tous deux mouillés par la pluie ; le frère dit alors à Suzo qu'il pourrait bien aller faire ses affaires seul ; que lui préférait aller se chauffer et se sécher près d'un bon feu ; que, les affaires terminées, il n'aurait qu'à venir le prendre dans telle maison. Mais à peine Suzo fut-il parti, que le frère alla s'attabler avec des gens grossiers et des marchands, qui étaient venus à la foire. Ceux-ci, voyant que le vin lui était monté à la tête, et qu'il s'était posté sous la porte cochère pour regarder les passants, allèrent le prendre au collet en disant qu'il leur avait volé un fromage. Pendant qu'il se débattait avec eux, voici que quatre ou cinq méchants soldats survinrent et l'arrêtèrent en disant qu'il était un empoisonneur. En ce temps-là il régnait en différentes contrées de l'Europe des maladies épidémiques, qui étaient faussement attribuées à l'empoisonnement. Et cette affaire fit tant de bruit que tous les habitants du village, ainsi que les gens de foire s'attroupèrent devant la maison où le moine avait été arrêté.

Celui-ci, voyant donc que les choses prenaient une mauvaise tournure, imagina un moyen de sortir de cet embarras ; il se tourna vers eux et leur parla ainsi : « Laissez-moi tranquille un moment et écoutez-moi, je vais vous avouer tout. — Vous voyez que je suis un homme simple, un sot, pas bien malin. Eh bien, au couvent, comme on a plus de confiance en mon compagnon, qui est très-habile en toutes sortes de choses, on l'a chargé d'apporter ici des sachets pleins de poison, avec ordre de les jeter dans les puits, depuis ici jusqu'en Alsace ; et partout où il passe, il empoisonne l'eau des puits. Tâchez donc de l'arrêter au plus vite, sans quoi il vous fera tous mourir infailliblement ; ce matin, en arrivant ici, il a pris l'un des sachets, et il l'a jeté dans le grand puits qui est au milieu de la place du marché, afin que tous ceux qui en boiront meurent empoisonnés. Et c'est pour cela que je n'ai pas voulu aller avec lui, parce que je ne veux pas prendre part à son crime. Comme preuve de la vérité que je vous dis, vous trouverez chez lui un grand sac à livres, dans lequel il cache les sachets empoisonnés et l'argent que, en vertu d'un contrat passé entre les chefs de l'Ordre et les Juifs, il reçoit de ceux-ci pour empoisonner les puits ».

Après avoir entendu ce discours, la foule ameutée cria mort et malédiction contre le pauvre dominicain ; et ils s'écrièrent pleins de rage : « Sus au meurtrier, à l'empoisonneur ! et hâtons-nous, de peur qu'il ne nous échappe ! » Là-dessus ils coururent le chercher, armés de piques, de hallebards, de masses d'armes, etc. Ils parcoururent toutes les maisons, en forçant les portes qu'ils trouvaient fermées, fouillant avec leurs sabres les lits et les tas de paille.

Parmi les étrangers qui étaient venus là à l'occasion de la foire, il s'en trouvait quelques-uns qui connaissaient Suzo, et qui, ayant entendu prononcer son nom, eurent le courage de prendre sa défense en présence de la foule irritée. Ils leur dirent de ne pas ajouter foi à cette noire calomnie, que Suzo était un saint homme, incapable d'une telle action. Ne l'ayant pas trouvé, la foule cessa de le chercher, et elle emmena le frère lai devant le bailli, lequel le fit mettre en prison. Suzo, ignorant ce qui s'était passé, vint enfin pour déjeuner. Mais à peine y fut-il arrivé, que ceux qui s'y trouvaient se hâtèrent de l'informer de tout. Aussitôt il courut chez le bailli pour le prier de relâcher le frère prisonnier. Mais le bailli s'y refusa formellement. Alors le saint homme voulut le faire relâcher à prix d'argent ; et comme il n'en avait pas assez, il courut de côté et d'autre pour en emprunter, mais sans succès. Enfin, à force d'insister auprès du bailli, il parvint cependant à faire remettre en liberté son compagnon, en sacrifiant une forte somme d'argent.

Il crut alors que tout était fini ; mais le pire allait seulement commencer. Vers l'heure des Vêpres, comme il s'en allait de chez le bailli, pour sortir du village, voilà que la foule, ameutée de nouveau par quelques mauvais sujets, courut après lui en vociférant : « Voici l'assassin ! voici l'empoisonneur des puits !... Il ne faut pas le laisser s'en aller ; assommons-le, et ne nous laissons pas corrompre par son argent, comme il a corrompu le bailli !... »

Suzo se retira pour aller se cacher quelque part dans le village, mais ils coururent tous après lui en criant et en le menaçant de plus en plus. Quelques-uns disaient : « Jetons-le dans le Rhin ! » D'autres répliquaient : « Non, ce moine-bandit souillerait les eaux du fleuve : brûlons-le ! » — Un paysan d'une taille gigantesque, vêtu d'une camisole sale et armé d'une pique, fendit la foule, se plaça au milieu d'eux et les harangua en ces termes : « Ecoutez-moi ! Nous ne saurions nous mieux venger de ce brigand, que de la manière suivante : de cette longue pique je vais le percer d'outre en outre, comme on embrocha un vil crapaud ! Je veux le déshabiller tout nu, ce maudit empoisonneur ! ensuite je le transpercerai de ma pique, et je le planterai solidement au milieu de cette haie. Là on le laissera pourrir et sécher au haut de la pique, comme sur une potence, afin que tous ceux qui viendront à passer par ici, en le voyant, secouent la tête et le maudissent comme un vil assassin, et ainsi sa mémoire soit à jamais infâme devant Dieu et devant les hommes ! Ce sera le juste châtiment de ses crimes ».

L'infortuné Suzo, en écoutant ce discours, fondit en larmes et trembla de tous ses membres. Ceux qui étaient le plus près de lui, émus de pitié, se frappaient la poitrine et levaient les mains au ciel ; mais ils n'osaient pas prendre la défense du moine, parce qu'ils redoutaient la rage des autres. La nuit étant survenue, Suzo alla en différentes maisons, en suppliant avec larmes les habitants de lui offrir un gîte ; mais cette charité lui fut partout refusée. Ne sachant donc plus comment faire pour échapper à la mort, chassé de partout, et poursuivi comme un malfaiteur, épuisé de lassitude et de faim, il se laissa enfin choisir auprès d'une haie, et il éleva au ciel ses yeux gonflés de larmes, en disant : « O Père miséricordieux, ne viendrez-vous pas bientôt me secourir en cette misère et ce danger extrême ? Bon Cœur de Jésus, m'avez-vous donc entièrement oublié ? Père miséricordieux, et vous, mon doux Jésus, venez à mon secours. Vous le voyez : je dois être noyé, ou brûlé vif, ou percé d'une pique ; venez donc me secourir ! Ceux qui veulent ma mort me pressent de toutes parts, comme des animaux féroces : ayez donc pitié de moi et sauvez-moi !... »

Enfin, un prêtre de l'endroit, sachant ce qui se passait, et ayant entendu parler des tristes plaintes de Suzo, vint l'arracher des mains des meurtriers, et l'emmena dans sa maison, où il le garda jusqu'au lendemain matin. Ensuite il lui procura les moyens de sortir du village, sain et sauf.

Ces larmes ne sont rien auprès de celles qu'il versa sur sa sœur : elle s'était enfuie d'un couvent où elle était religieuse, pour courir dans le monde après les plaisirs mauvais et la perte de son âme. Notre Saint, à cette nouvelle, allait, la figure bouleversée et méconnaissable, à travers le couvent, prenant des informations et surtout demandant conseil aux religieux, ses frères ; mais tous le repoussaient et le fuyaient. Il ne perdit pas pour cela courage, offrant à Dieu son abandon, son déshonneur : il part, prêt à affronter tous les précipices, à parcourir le monde entier pour suivre les traces de la brebis égarée ; les chemins sont remplis de boue et tout rompus par les pluies, le voyage est pénible, notre Saint tombe même dans un fossé ; mais l'amour de sa sœur le relève, lui fait braver toutes les fatigues. Il la trouve enfin, il s'évanouit de douleur à ses pieds ; revenu à lui, il l'embrasse en sanglotant, il la conjure, d'une voix déchirante, d'abandonner le péché : il la ramène convertie dans un couvent plus régulier et plus sévère, où elle vécut saintement jusqu'à sa mort. Nous n'aurions jamais fini, si nous voulions raconter tous les autres dangers qu'il courut, toutes les afflictions dont son âme fut abreuvée : il était si accoutumé aux épreuves, qu'il s'étonnait quand Dieu lui laissait quelque trêve ; il disait alors que ses affaires allaient mal.

Le mépris, les outrages, les injures dont on l'accablait, étaient quelquefois si amers, que, ne pouvant plus les supporter, il se sauvait à son oratoire tout en larmes, et là se plaignait amoureusement : « O mon doux maître ! » dit-il un jour, « vous qui êtes le père de tous les hommes, jetez les yeux sur votre pauvre serviteur, et veuillez, je vous en prie, vous expliquer avec moi. Je sais bien que votre souveraine majesté n'a envers moi ni grandes ni petites obligations ; mais il me semble que votre bonté infinie doit consoler les âmes affligées, et que vous ne vous offenserez pas, si un cœur accablé et abandonné espère en votre grâce et vous adresse ses plaintes. Seigneur, vous connaissez toutes choses, et je puis invoquer votre témoignage : Comment vous ai-je servi ? N'ai-je point commencé dès le sein de ma mère à montrer un cœur tendre et sensible ? Ai-je jamais pu voir un de mes frères dans l'affliction sans être ému jusqu'au fond de moi-même ? Comment aurais-je donc pu contrister volontairement quelqu'un ? Ceux avec qui j'ai vécu le savent bien : jamais je n'ai mal pensé de personne, jamais je n'ai mal interprété les actions des autres : je les ai toujours excusées au contraire, et, lorsque je n'ai pu le faire et en dire du bien, j'ai gardé le silence et je me suis éloigné. Quand j'ai su que quelqu'un avait été blessé dans son honneur, non-seulement j'en ai eu compassion, mais encore je me suis fait son ami pour qu'il recouvrât facilement l'estime qu'il avait perdue. Ne m'a-t-on pas appelé le père assuré des malheureux, l'ardent ami des amis de Dieu ? Tous les affligés, qui se sont adressés à moi, m'ont quitté joyeux et consolés, car je pleure avec ceux qui pleurent, je mêle mes gémissements à leurs gémissements, je les reçois tous avec une tendresse de mère, et je parviens toujours à leur rendre la joie et la tranquillité. Quand quelqu'un m'a offensé, je lui ai pardonné sur-le-champ, comme s'il n'avait pas eu l'intention de le faire. Mais pourquoi parler des hommes, puisque je n'ai jamais pu voir un animal, même un agneau, un insecte, souffrir sans en être véritablement ému, et sans vous demander à vous, mon Dieu, qui êtes tout-puissant, de vouloir bien le soulager ? Oui, tout être vivant a trouvé en moi un sentiment de tendresse et d'amour. Comment donc, miséricordieux Jésus, permettez-vous si souvent que je sois méprisé, injurié, outragé par ceux qui m'entourent ? Voyez, Seigneur, mon affliction, consolez-moi, puisque vous le pouvez ».

Lorsque frère Henri eut ainsi soulagé son cœur dans le sein de son Dieu, la paix revint, et il entendit en lui-même ces paroles célestes : « Henri, les plaintes que tu m'adresses sont bien puériles, et ce n'est pas étonnant, car tu n'as jamais bien médité les paroles et les actions de Jésus-Christ ton Sauveur. Il ne suffit point à Dieu que tu aies un cœur tendre et sensible, c'est le courage et la perfection qu'il te demande ; ce n'est pas assez que tu souffres avec résignation les offenses, il veut encore que tu meures véritablement à toi-même, et que, quand tu auras été injurié, tu ne te couches jamais sans avoir été trouver celui qui t'a offensé, pour fléchir sa colère et calmer sa dureté par la douceur de tes paroles, la sérénité de ton visage, et par tes manières tendres et affectueuses. Cette conduite humble et patiente désarme la haine, la fureur, et rien ne peut arrêter son triomphe. C'est là l'éternelle voie de perfection enseignée par Jésus-Christ, lorsqu'il dit à ses disciples : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ».

Un jour il s'adressa à Dieu et le supplia de vouloir bien lui révéler les grâces qu'il répandait en cette vie sur les affligés. Dieu lui répondit dans une vision : « Mes amis que j'afflige, vivent dans l'allégresse et supportent tout pour mon amour avec un généreux courage, parce qu'ils savent bien que leur patience aura son jour de triomphe et que leur récompense sera d'un prix infini. N'est-il pas juste que ceux qui souffrent beaucoup et qui sont sans cesse malheureux au milieu du monde, deviennent les délices de mon cœur et vivent dans un océan de grâces, au sein d'une joie spirituelle et inaltérable ? Apprends donc que tous mes serviteurs, qui sont morts et ressuscités avec moi, jouissent surtout de trois grâces particulières. La première est la permission de désirer et de demander tout ce qu'ils veulent dans le ciel et sur la terre. J'accorde tout à leur intercession. La seconde est une paix intérieure et délicieuse que ne peuvent leur ravir ni les anges, ni les hommes, ni aucune créature. La troisième est une abondance de douceur et de caresses divines que je leur prodigue intérieurement, de sorte qu'ils sont une même chose avec moi. Sans cesse ils vivent en moi, et moi je vis en eux. Ainsi, pour ce moment d'affliction si court et si passager, l'amour, qui me lie à l'âme qui souffre, ne s'éteindra jamais; il commence dans cette vie et dure dans l'autre éternellement ».

Les pères de l'Ordre de Saint-Dominique, connaissant l'éminente sagesse, la grande vertu de frère Henri et la grâce toute particulière qu'il avait pour convertir et sauver les âmes, s'empressaient de l'envoyer dans les différentes villes et contrées de l'Allemagne, pour qu'il consacrat son talent à l'édification des peuples. Le Bienheureux remplit sa mission avec tant de zèle et de sagesse, qu'il devint bientôt le plus célèbre prédicateur de son temps. Ses paroles célestes triomphaient de tous les cœurs, les arrachaient à l'amour du siècle et faisaient même embrasser une vie exemplaire à ceux qui étaient souillés des vices les plus honteux; le démon, qui se voyait arracher toutes ses conquêtes, entrait en fureur et suscitait une foule d'obstacles au Bienheureux. Une sainte religieuse, nommée Anne, que dirigeait frère Henri, le vit dans une extase tout entouré d'une multitude de démons qui criaient en rugissant : « Moine maudit, allons, que faut-il lui faire ? unissons-nous, foulons-le aux pieds, jetons-nous sur lui et massacrons-le »; et ils juraient au milieu de leurs blasphèmes de se venger et de le tourmenter dans son corps, dans son honneur, dans sa réputation, par toutes sortes de moyens et de violences. Quand frère Henri eut appris cette conjuration de l'enfer, il craignit une nouvelle épreuve et se retira dans sa chapelle, dont il fit neuf fois le tour, en priant et en invoquant le secours des neuf chœurs des anges contre tant d'ennemis cruels qui en voulaient à son honneur et à sa vie. Les anges lui apparurent et lui dirent pour le consoler : « Ne crains rien », Henri, « parce que le Seigneur est avec toi et ne t'abandonnera point au moment du péril. Poursuis ton entreprise et rappelle les âmes à la vérité et à la vertu ».

Le Saint consolé, consacra de nouveau toutes ses forces à exhorter, à prêcher, à confesser; et là où se trouvait une âme perdue, il y courait aussitôt pour la conquérir.

Nous ne citerons qu'un exemple des nombreux miracles qui accompagnaient ces missions: Une dame d'une haute naissance, qui était malheureusement tombée dans le péché, s'en était repentie amèrement, mais sans l'avouer à un confesseur; elle pleurait dans le secret de son âme, et se recommandait à la Sainte Vierge, qui daigna lui apparaître et lui ordonner d'aller se confesser à frère Henri. Cette dame répondit qu'elle ne le connaissait pas; alors la Sainte Vierge ouvrit son manteau, et lui dit : « C'est ce religieux que tu vois sous mon manteau; regarde-le et tu le reconnaîtras. Je l'aime et je le protège : adresse-toi à lui, car il est le père des malheureux, et il te consolera ».

Cette dame ayant pris des informations, alla trouver frère Henri et le reconnut pour le religieux de sa vision. Notre saint l'écouta, la confessa et la rendit à sa première vertu. Mais il ne cueillait pas les roses de l'apostolat sans rencontrer de cruelles épines. Ayant appris qu'une mauvaise femme, dont il était le directeur et qu'il nourrissait de ses aumônes, le trompait par une odieuse hypocrisie et continuait ses désordres, il se crut obligé de l'abandonner. Cette méchante femme, pour se venger, alla publier par tous les couvents et par toute la ville, qu'un enfant, qu'elle venait d'avoir, était de frère Henri. Cette infâme calomnie, qui se propagea rapidement, ne l'empêcha point de prendre entre ses bras ce pauvre enfant abandonné; l'enfant lui sourit, le Bienheureux l'embrassant et le pressant sur son cœur, disait : « Pauvre petit enfant, ta cruelle mère t'abandonne, et Dieu veut que je te serve de père; je suis heureux de lui obéir, et je te reçois, non pas des hommes, car je suis innocent, mais des mains de Dieu même. Oui, tu seras l'enfant de Dieu et le mien, devrais-tu m'occasionner mille tourments.

Le Seigneur te bénira, les anges te protégeront. Le même pain nous servira, et je te ferai tout le bien possible pour l'honneur et la gloire de Dieu ».

Dès ce jour, il fit pourvoir aux besoins de cet enfant, qu'il retira à sa mère. Cette femme, surprise de tant de sainteté, rougit de honte et disparut. Cependant, ce mensonge s'accréditant, les supérieurs de notre Saint l'apprirent, et ce fut là le coup le plus cruel pour son cœur; il fut tenté de désespoir et de défiance envers Dieu, qui semblait l'abandonner et se jouer de ses peines; alors il ne cessa de gémir et de se plaindre au cœur de son tendre Jésus, qui enfin fit éclater son innocence.

C'était principalement pour le salut des personnes religieuses que Suzo affrontait toutes les difficultés, passait sur tous les obstacles, et Dieu lui accorda la grâce de retirer du vice, quelquefois d'une manière miraculeuse, ces âmes égarées et livrées à de coupables affections, malgré les liens qui les attachaient indissolublement à l'Époux céleste. Voici une de ces conversions surprenantes : Dans un couvent se trouvait une religieuse d'une haute naissance, qui menait une vie dissolue. Elle abhorrait et détestait le Saint, dans la crainte qu'il la retirât du bourbier où elle était enfoncée, et où elle se complaisait comme dans un paradis. Enfant de ténèbres, elle fuyait la lumière. Sa sœur, qui était d'une grande vertu, suppliait frère Henri de vouloir bien la secourir et la ramener à une vie plus honnête. Le Saint lui répondit : « Je sens qu'il me serait plus facile d'abaisser les cieux que de convertir cette malheureuse ». — « Pourtant, lui disait la sœur, si vous intercédiez bien auprès de Dieu, vous ne seriez pas repoussé ».

Le Serviteur de Dieu pria pour la pécheresse, et se présenta une fois pour lui parler; mais celle-ci, furieuse, lui jeta des regards menaçants, et lui cria : « Que voulez-vous ? Retournez à votre cellule, et ne me parlez jamais de changer de vie; j'aimerais mieux perdre la tête que de me confesser : j'aimerais mieux être enterrée toute vivante que de vous obéir et de quitter mes habitudes ».

Sa sœur cherchait toujours à la faire consentir et à écouter frère Henri. Enfin, elle trouva une occasion de la mettre dans l'impossibilité de l'éviter. Alors le Saint lui dit en versant des larmes : « O vous, qui êtes toute belle, vous l'épouse choisie de Dieu, jusqu'à quand laisserez-vous cette âme si noble et ce corps si parfait sous la puissance du démon ? Dieu ne vous a faite si aimable et si gracieuse, que pour que vous vous donniez à lui, qui est la fleur des amants. Les roses du printemps n'appartiennent-elles pas à celui qui les a fait naître ? Souvenez-vous de ce chaste amour qui commence sur la terre et qui dure toute l'éternité; goûtez un peu de cette douce paix que donne une vie sainte et pure, et puis réfléchissez aux misères, aux infidélités, aux douleurs, aux peines, à la perte de la fortune, de la santé, de l'honneur, de l'âme, à tous les malheurs enfin qui abreuvent ceux qui boivent à la coupe empoisonnée de l'amour profane. Songez surtout aux tourments éternels qui les attendent dans l'autre vie. Allons, ma fille, vous si douce et si charmante, donnez tout ce que vous avez en vous de bon et d'aimable à ce Dieu qui fut de toute éternité votre bon maître, et je vous promets que vous serez sa bien-aimée, et qu'il vous sera fidèle en cette vie et en l'autre ».

Pendant qu'il parlait d'une manière si touchante, la religieuse pleurait, et quand il eut fini, elle leva les yeux au ciel et déclara hautement qu'elle se confiait à ses soins ; puis, se tournant vers ses compagnes, elle dit : « Adieu, mes sœurs, je me détache de vous et du monde, pour me consacrer jusqu'à la mort à Jésus-Christ, et pour pleurer mes fautes dans la solitude. Hélas ! que j'ai jusqu'à présent follement dissipé mes jours ! »

Frère Henri la dirigea, et pendant plusieurs années, la vit s'avancer à grand pas dans la perfection. Longtemps après, elle tomba malade, et le Saint entreprit un voyage pour l'assister et la consoler. La route était longue, et comme il était accablé de fatigue, son compagnon lui conseilla de demander à Dieu de vouloir bien lui envoyer le secours de quelque monture. Implorons sa divine bonté, répondit-il en demandant lui-même cette faveur. Comme ils étaient en prières, ils virent sortir d'une forêt, qui était à leur droite, un cheval sans maître, tout sellé, tout bridé, et il s'approcha de frère Henri comme pour l'inviter à monter sur son dos. Frère Henri comprit que c'était un présent du ciel et l'accepta ; il arriva bientôt au monastère où l'appelait son ardente charité, et quand il fut descendu, le cheval disparut sans qu'on ait pu découvrir à qui il appartenait.

Il n'était pas juste qu'un directeur si habile à mener les âmes à Dieu n'usât de ce don céleste qu'en dehors de son couvent, ni qu'il manquât à ses épreuves, la plus rude de toutes pour les humbles, la charge de supérieur. Les Pères de la maison où vivait notre Saint l'élurent prieur ; c'était une charge d'autant plus pesante que les religieux l'avaient choisi, non pour qu'il rétablît la règle, mais pour qu'il soutînt la maison qui se trouvait sur-chargée de dettes et de besoins. Frère Henri accepta cette dignité en gémissant, et déclara dans le premier Chapitre que, pour le temporel, il ne ferait pas autre chose que de se confier au père saint Dominique, puisqu'en mourant il avait promis d'assister ses religieux ; il ordonna de prier pour la maison et de chanter le lendemain matin l'office du glorieux fondateur. Les religieux murmuraient de sa confiance ; mais le lendemain, pendant qu'on chantait la messe et que le prieur était encore au chœur, un chanoine de ses amis le fit appeler et lui donna une grande somme d'argent, en lui disant que Dieu lui avait ordonné pendant la nuit de l'aider, et que, pour obéir, il lui apportait de l'argent et lui en apporterait davantage, parce qu'il connaissait la pauvreté de la maison et son peu d'expérience dans les affaires temporelles. Ainsi le Bienheureux, dès les premiers jours de sa charge, pourvut toute l'année la maison de grains et de vin, et les religieux furent confondus.

Il continua tout le temps de sa charge à supporter mille souffrances et à être assisté du ciel en proportion. Notre-Seigneur voulut lui apprendre, à l'école des afflictions, à consoler les affligés qui accouraient de toutes parts vers lui, quelquefois envoyés par leurs saints patrons ou leurs anges gardiens.

Les miracles que Dieu opéra par son moyen, et les effets surprenants de ses prédications rempliraient tout un livre, et son Ordre ne les nota point, peut-être parce que sa vie tout entière était une grande merveille. Prêchant un jour à Cologne, son visage devint par trois fois resplendissant comme le soleil, et tout le peuple qui vit cette lumière, en fut frappé d'étonnement. Il arriva un jour dans une hôtellerie où le vin manquait ; on lui en avait donné un peu par charité ; il le bénit et le multiplia tellement que vingt personnes qui étaient avec lui en prirent tant qu'elles voulurent. Les grands voyages qu'il faisait, le plus souvent à pied, le nombre et la gravité des peines qu'il éprouva, le mirent deux fois à l'agonie, et deux fois Jésus-Christ et son ange gardien qu'il invoquait, le ranimèrent et le guérirent en un instant. Enfin il rendit la santé à une foule de malades, car tout ce qu'il demandait à Jésus-Christ lui était accordé.

Après avoir, pendant de longues années, saintement travaillé au service de Dieu et de l'Église, après avoir versé des torrents de larmes en méditant continuellement la Passion et la mort de Jésus-Christ, après avoir adressé à sa majesté divine les élans de l'amour le plus pur, après avoir été l'amant de l'éternelle Sagesse, et s'être soumis à la solitude, aux jeûnes, aux cilices, aux chaînes, aux glaces, aux clous et aux croix; après avoir été poursuivi par mille tentations extérieures et intérieures, diffamé par tout le monde, méprisé, injurié, outragé par les étrangers et par les siens, éprouvé de Dieu en mille manières et crucifié avec Jésus-Christ, frère Henri, rassasié de la vie, et brûlant des désirs du ciel, termina sa carrière au milieu des regrets universels, et mourut dans le couvent d'Ulm en Allemagne, riche de grâces, armé des sacrements de l'Église et les yeux levés au ciel. Il passa de cette vie mortelle à la gloire du paradis, le 25 janvier 1365. Son corps fut enseveli dans l'église de son couvent, devant l'autel de saint Pierre, martyr, et Dieu attesta par de nombreux miracles la gloire et la félicité de son serviteur. Son Ordre le présenta au souverain Pontife en même temps que saint Thomas, pour que son nom fût inscrit au Catalogue des Saints.

En 1613, des ouvriers travaillant dans l'ancien cloître des Dominicains, à Ulm, découvrirent son corps, parfaitement conservé et répandant une suave odeur. Les magistrats protestants de la ville firent refermer la tombe, et la trace en fut perdue.

La fête de notre Bienheureux se célèbre le 2 mars dans l'Ordre de Saint-Dominique, avec l'approbation de Grégoire XVI, donnée le 16 avril 1831.

On se rappelle que le bienheureux Henri broda, pour ainsi dire, à l'aide d'un instrument tranchant, le nom de Jésus sur sa propre chair : aussi le représente-t-on avec ce nom divin sur la poitrine.

## ÉCRITS DU BIENHEUREUX HENRI SUZO.

Son éminente piété, sa vaste science, son étude assidue des voies de Dieu dans les âmes, le rendirent un des maîtres les plus habiles dans la théologie mystique, dans la prédication et l'art de ramener les âmes les plus égarées.

Nous avons du bienheureux Henri Suzo plusieurs ouvrages précieux. Le principal, celui qui, au moyen âge, était répandu, dit-on, comme *l'Imitation de Jésus-Christ* l'est de nos jours, c'est le livre de la Sagesse éternelle, autrefois appelé *Horologium Sapientia æterna*. C'est une réunion délicieuse d'enseignements admirables sur les diverses phases de la vie spirituelle.

On possède encore de lui un *Traité de l'Union de l'âme avec Dieu*, fort remarquable aussi par l'onction et la clarté avec laquelle il présente les vérités les plus sublimes de la religion.

*Le Colloque des neuf Rochers*, sous forme allégorique très difficile à saisir, quelques *Discours spirituels*, des *Lettres* fort intéressantes et qui sont écrites avec une onction et une tendresse d'âme qui ravissent le lecteur; enfin, des opuscules contenant des *Méditations sur les trois heures d'agonie de Jésus-Christ sur la croix*: un *Soliloque sur la miséricorde de la Vierge Marie, et sur les douleurs de Jésus et de Marie*; un *Exercice spirituel de la Sagesse éternelle*; des *Sentences tirées des saints Pères, et l'Office de l'éternelle Sagesse*. Ces divers opuscules rentrent tout à fait dans le genre des livres d'offices ou de prières.

HENRI Suzo avait une pieuse familiarité avec une de ses filles spirituelles, nommée Elizabeth : il lui racontait naïvement, pour l'encourager elle-même, sa propre vie, les épreuves et les grâces que Dieu lui envoyait; cette sainte amie mit par écrit les confidences de notre Bienheureux; les *Bollandistes* les ont invérées dans les *Acta Sanctorum*; enfin, elles furent traduites avec les œuvres d'Henri Suzo, par MM. Cartier et Chavin de Malan. C'est là-dessus que nous avons composé ce récit.

Il y a trente ans, M. Pustet de Ratisbonne a publié : *La vie et les écrits de Henri Suzo, surnommé Amundus*. Dans ce livre, le bienheureux Suzo raconte lui-même sa vie, et son style plein de charme et d'onction ressemble à un doux chant.

L. M. l'abbé Grimes, *Esprit des Saints*.

Événements marquants

  • Naissance en Souabe en 1300
  • Entrée chez les Dominicains à Constance à 13 ans
  • Conversion intérieure après 5 ans de noviciat
  • Vision de la Sagesse éternelle
  • Lacération de la poitrine pour y graver le nom de Jésus
  • Période de 22 ans de mortifications extrêmes
  • Accusations calomnieuses d'empoisonnement des puits
  • Élection comme Prieur
  • Mort au couvent d'Ulm en 1365
  • Découverte du corps intact en 1613

Miracles

  • Multiplication du vin dans une hôtellerie
  • Apparition d'un cheval sellé en forêt pour l'aider dans son voyage
  • Guérison instantanée d'un abcès interne après une vision d'ange
  • Visage resplendissant comme le soleil pendant une prédication à Cologne
  • Corps trouvé parfaitement conservé et odorant en 1613

Citations

Le Seigneur châtie ceux qu'il aime, et il frappe ceux qu'il adopte.

— Maxime citée en introduction

Fili, præbe mihi cor tuum

— Parole de la Sagesse éternelle en vision

Date de fête

2 mars

Époque

14ᵉ siècle

Décès

25 janvier 1365 (naturelle)

Invoqué(e) pour

consolation des affligés, conversion des pécheurs

Autres formes du nom

  • Frère Henri (fr)
  • Amundus (la)

Prénoms dérivés

Henri

Famille

  • Famille des Berg et des Saüssen (lignée)
  • Inconnue (sœur)