Vénérable César de Bus

Fondateur de la Congrégation des Pères de la Doctrine Chrétienne

Fête : 15 avril 16ᵉ siècle • vénérable

Résumé

Gentilhomme provençal menant d'abord une vie mondaine, César de Bus se convertit radicalement à Cavaillon. Il fonde en 1592 la Congrégation de la Doctrine chrétienne pour instruire les populations et introduit les Ursulines en France. Malgré une cécité totale et de violentes tentations, il se consacre au catéchisme et aux œuvres de miséricorde jusqu'à sa mort en 1607.

Biographie

LE VÉNÉRABLE CÉSAR DE BUS,

FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DES PÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

15 AVRIL.

vivre avec la même retenue qu'il avait étant enfant. La paix qui succéda pour quelque temps au tumulte des armes, rendit César à des occupations plus tranquilles. Étant retourné chez son père, il s'y appliqua avec beaucoup de succès à la poésie et à la peinture ; mais ne trouvant pas ces occupations dignes de son courage, il en alla chercher de plus nobles à Bordeaux, où un de ses frères, nommé Alexandre, assemblait une armée navale pour le siège de La Rochelle ; ce dessein, néanmoins, ne réussit point à César, à cause d'une maladie qui lui survint, et qui l'obligea de reprendre le chemin de son pays, pour y respirer l'air natal. Sa convalescence fut suivie d'un voyage à Paris ; là les sociétés profanes, les spectacles, l'éclat du monde l'éblouirent : il oublia ses devoirs de chrétien pour se livrer tout entier aux plaisirs. Exemple terrible, qui doit faire trembler les jeunes gens les plus sages et les plus retenus, et les convaincre de la vérité de cette sentence prononcée par le Sage : « Que celui qui aime le péril et ne le fuit pas de toutes ses forces, y fera un triste naufrage ».

Après trois ans de séjour en cette grande ville, qui n'est pas moins le trône du vice que la capitale du royaume, il retourna encore à Cavaillon, où il vit mourir son père et un de ses frères, chanoine de Salon, auxquels il rendit de bons offices en cette extrémité. Les bénéfices du dernier étant demeurés vacants par son décès, il ne fit point difficulté de s'en charger, quoiqu'il portât l'épée et qu'il n'eût aucune intention d'embrasser l'état ecclésiastique. Il suivit en cela la déplorable coutume des gentilshommes de son temps, dont beaucoup jouissaient des biens de l'Église, comme s'ils avaient rempli les fonctions auxquelles ces biens étaient attachés. Sa vie oisive et dissipée fut un grand scandale dans un pays où l'on avait jadis admiré ses vertus naissantes. Deux personnes pieuses, sans doute poussées par l'esprit de Dieu, entreprirent sa conversion. L'une était une bonne veuve de la campagne, nommée Antoinette ; l'autre un simple clerc, appelé Louis Guyot, fort vertueux, qui servait de sacristain à l'église de Cavaillon. Antoinette, qui demeurait dans un village voisin, le quitta et vint se fixer à Cavaillon. Une lumière mystérieuse qui marcha devant elle, pendant son chemin, la convainquit que son dessein venait du ciel. S'étant logée près de la maison de ce jeune gentilhomme, elle s'y insinua adroitement, sous prétexte de voisinage, et d'ailleurs sa piété, sa modestie et son air de sainteté qui paraissait sur son visage et en toutes ses actions, la faisant recevoir avec respect, elle commença à livrer diverses attaques à César de Bus, qu'elle voulait faire rentrer dans le bon chemin. Quelquefois elle lui représentait la laideur du péché et la beauté incomparable de la vertu ; d'autres fois elle lui décrivait les peines qui sont préparées à ceux qui aiment le monde et qui en suivent les maximes, et les récompenses qui sont réservées aux gens de bien, qui vivent selon les règles de l'Évangile. Les longues résistances de César ne lui firent point perdre courage. Elle offrait à Dieu des prières, des pénitences et des communions fréquentes, afin d'obliger sa bonté de la soutenir dans cette entreprise et de rompre enfin la dureté de cœur qui résistait à la force et à la suavité de la grâce. Le pieux clerc de l'église de Cavaillon, dont nous avons parlé, étant d'intelligence avec elle pour ce pieux dessein, l'aidait de son côté par ses oraisons et par plusieurs austérités qu'il pratiquait en secret pour obtenir du ciel cette conquête. Enfin, un jour cette sainte veuve présenta la Vie des Saints à César, afin qu'en lisant leurs actions, il y vit lui-même la condamnation de sa conduite. Il refusa d'abord ; mais les instances d'Antoinette redoublant, il céda enfin et lut quelques pages. Antoinette suivait cette lecture et y joignait des ré-

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flexions qui ne produisirent d'abord aucun effet. Indignée de cette résistance, elle dit à César : « On ne se moque pas de Dieu, Monsieur. Il vous appelle, et vous ne l'écoutez pas. Il ne cesse de vous chercher, et vous ne cessez de le fuir. Prenez garde qu'il ne se lasse, et qu'à la fin il ne vous rejette de devant sa face. Peut-être l'a-t-il déjà fait ; du moins votre conduite donne-t-elle lieu de le craindre ». César, quoique un peu ébranlé, ne fit que rire de cette remontrance, et quittant le livre, il prit son manteau pour aller dans la société qu'il voyait habituellement. Alors la pieuse veuve, n'en espérant presque plus rien, lui dit, les larmes aux yeux : « Au moins, Monsieur, je vous prie de ne point sortir sans vous recommander à Dieu ». César le promit en plaisantant ; néanmoins il remplit cette promesse et pria Dieu de tout son cœur. Ô prodige de la grâce ! À quelques pas de sa maison, il éprouve une espèce de défaillance et tombe par terre : « Misérable que je suis », s'écria-t-il, « je me recommande à Dieu, et je me mets en chemin pour aller l'offenser ! » À ce moment ses yeux se dessillèrent, et comme un autre saint Paul, dès qu'il eut été terrassé, il fut converti.

Ce coup du ciel l'ayant fait retourner sur ses pas, il rentre chez lui et raconte à Antoinette la grâce que Dieu vient de lui accorder. On ne peut concevoir la joie qu'elle en ressentit. Elle cultiva avec soin ces premières dispositions ; elle encouragea son néophyte à la persévérance et lui fit surmonter, par ses avis, des difficultés sans nombre qui se présentent à l'esprit de César, au sujet d'un nouveau genre de vie. Le jeune pénitent se renferma pour pleurer devant Dieu et châtier rudement son corps, qui avait été l'instrument de ses plaisirs. Il se disposa à faire une confession générale de ses fautes. Antoinette lui servit encore quelque temps de directrice avec le pieux sacristain de Cavaillon : quoiqu'il ne fût pas prêtre, c'était néanmoins un homme fort éclairé et qui avait de grandes lumières pour la conduite des âmes. César apprit de la première, dans une conférence spirituelle, tout ce qui lui devait arriver dans la suite, surtout qu'il serait le fondateur d'une nouvelle Congrégation de prêtres, pour enseigner la doctrine chrétienne ; qu'il souffrirait de grands maux, tant par rapport au corps que par rapport à l'âme ; qu'il serait cruellement persécuté des hommes et des démons, et qu'il deviendrait aveugle plusieurs années avant sa mort. Pour échapper aux attaques de ses anciens amis, qui essayaient de le ramener à son premier genre de vie, il quitta Cavaillon et alla passer quelque temps à Aix. Il y trouva un excellent ecclésiastique de son pays, qui l'affermit dans ses bons sentiments. De là, il se rendit à Avignon, pour participer à la grâce du Jubilé, qui venait d'y être publié. Mais, ô inconstance du cœur humain, et qu'on est faible dès qu'on cesse un instant de s'appuyer sur Dieu ! César fuyait ses amis ; il en rencontra à Avignon : ils l'invitèrent à un bal ; il accepta pour ne pas dire ouvertement qu'il avait renoncé au monde. Il s'y rendit en effet, malgré la voix intérieure qui l'avertissait de ne pas le faire ; mais il n'y demeura pas longtemps. Les remords qui tourmentaient sa conscience, et qui lui reprochaient son infidélité, l'en firent sortir au plus tôt, sans dire adieu à personne. Comme il était plus de minuit, en passant devant le couvent des religieuses de Sainte-Claire, il les entendit chanter Matines : cette voix lui perça le cœur de douleur et le couvrit de confusion. Il tomba une seconde fois à la renverse et s'écria : « Misérable que je suis, je cours encore les rues pour offenser Dieu, tandis que ces innocentes vierges sont assemblées pour le louer ; pardon, je renonce dès ce moment à toutes mes folies, je me donne entièrement à vous ! » Ce fut là l'achèvement de sa conversion, et comme

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le sceau qui la rendait inviolable. Il fit sa confession générale, gagna le Jubilé, et se démit volontairement de tous ses bénéfices.

Depuis ce temps-là, il ne se cacha plus, mais il se montra publiquement serviteur de Jésus-Christ. Étant retourné à Cavaillon, il s'y exerça dans la pratique de l'humilité, de la mortification et de la miséricorde envers les affligés, visitant souvent l'Hôtel-Dieu, assistant spirituellement et corporellement les malades, et faisant de grandes aumônes aux pauvres. Ses amis conservaient quelques poésies licencieuses qu'il avait autrefois composées ; il les leur demanda, sous prétexte de les retoucher (cette ruse est blâmable, quelque sainte que fût l'intention), puis, il les jeta au feu en leur présence, et leur dit : « Voilà, Messieurs, l'usage que je voulais en faire ; je vous demande pardon du scandale que je vous ai donné par ces écrits ; j'en reconnais maintenant la vanité et la folie, et j'y renonce pour jamais. Suivez en cela mon exemple ; si vous ne voulez pas le faire, ne m'empêchez point de persévérer dans ma résolution ». Il eut une autre occasion de manifester ses nouveaux sentiments et de vaincre le respect humain. Un jour, comme il priait dans l'église de Cavaillon, Louis Guyot, le pieux sacristain, vint tout à coup lui présenter un cierge, et lui dit d'accompagner le Saint-Sacrement qu'on allait porter à un malade. L'épreuve était rude. Il fallait traverser la ville. César portait encore son habit de cour, l'épée au côté, une plume sur la tête. Ses amis, ses anciens compagnons d'armes, étaient en grand nombre à Cavaillon ; un général même s'y trouvait alors. Toutes ces considérations se présentèrent à la fois à son esprit : il les fit taire, prit courageusement le cierge, marcha dans les rues à côté du petit clerc qui précédait le prêtre, et supporta ensuite avec patience les railleries que cette action chrétienne lui attira de la part des mondains.

Cette victoire, qu'il remporta sur lui-même, ne fut pas sans récompense. Dieu l'éclaira de plus en plus des lumières de la foi, qui lui firent voir toute la fragilité des choses terrestres. Il méditait souvent sur la mort : chaque soir, il considérait son lit comme un tombeau. Il faisait ses délices de la Vie des Saints et, ne croyant pas qu'il pût gagner le ciel autrement qu'eux, il se livra avec ardeur à la mortification, se privant des plaisirs innocents, jeûnant et se macérant de la manière la plus rigoureuse. Il s'adonna ensuite aux œuvres de miséricorde. Sa maison devint un hospice ouvert à tous les indigents. Quand des pécheurs, à la mort, refusaient les secours du prêtre, César tâchait de les voir et de les décider à recevoir les sacrements. Pendant les cinq premières années qui suivirent sa conversion, son âme fut inondée de délices spirituelles. Les visites qu'il rendait assidûment à Notre-Dame de Pitié, dans une chapelle hors de la ville, lui méritèrent aussi l'apparition et les caresses de cette Reine du ciel. Cependant le temps des épreuves arriva. Le démon le tenta de la manière la plus horrible : cette tentation fut longue, il n'en fut délivré que quinze mois avant sa mort.

Désirant embrasser l'état ecclésiastique, si Dieu l'y appelait, pour se rendre plus utile au prochain, il reprit à Avignon ses études, qu'il avait abandonnées pendant sa vie mondaine. Ses succès furent tels, qu'au bout de quelques mois il put entrer en philosophie. Il quitta bientôt cette science pour se livrer à l'étude de la théologie, et surtout de l'Écriture sainte.

L'évêque de Cavaillon, qui connaissait sa vertu et ses talents, le pourvut d'un canonicat dans sa cathédrale. César se rendit aussitôt l'exemple de tous ses confrères ; et, comme sa conversation était toute de feu, il en attira plusieurs à la piété, et les engagea de s'assembler souvent dans la chapelle de l'évêque pour y vaquer à divers exercices spirituels. Il s'ap-

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pliqua aussi dès lors avec plus de contention et d'assiduité au silence, à la retraite, à l'oraison, à la mortification et à la pratique de toutes les autres vertus. Il se logea dans le cloître de la cathédrale, afin de pouvoir assister à l'office avec plus d'exactitude, et y prit une habitation si petite, qu'elle était pour lui un lieu de pénitence. S'il était obligé de s'absenter du chœur, il récitait son bréviaire à genoux. Il n'avait point d'autre lit que sa chaise ou un peu de paille. Une haire, extrêmement rude, lui servait de chemise : il finit par la trouver trop douce pour un criminel, et s'arma d'une cuirasse de fer, qu'il porta longtemps sur la chair nue et qu'il ne quitta que par obéissance. Souvent, lorsqu'il faisait oraison, la face contre terre, on l'entendait gémir et sangloter. Il jeûnait et se donnait la discipline trois fois la semaine. L'étude et la contemplation absorbaient presque toutes ses nuits ; et, pour vaincre jusqu'aux moindres inclinations de la nature, il s'obligeait à les réprimer par des vœux de huit ou dix jours, et se mettait aussi très-souvent de petits cailloux ou de l'absinthe dans la bouche, pour se mortifier le goût et le trop grand empressement de parler. De sa réformation particulière, il passa à celle de toute sa famille, et ses efforts furent si efficaces qu'on vit, en peu de temps, un changement entier dans la conduite de ses frères et de ses belles-sœurs. Il est vrai qu'il n'était pas facile de résister à ses remontrances si fortes et si entraînantes. Un jour de jeûne, on avait préparé un souper splendide pour ceux qui étaient venus d'Avignon aux fiançailles de l'une de ses nièces. César parla si bien de l'obéissance que l'on doit aux ordres de l'Église, que toute la compagnie fit desservir les mets principaux, et l'on se contenta d'une légère collation. Il travailla ensuite au salut de ses compatriotes, et il eut en cela tant de bonheur, que les dames quittèrent le luxe et le bal, et que l'on commença dans Cavaillon à s'adonner à la piété et à fréquenter les sacrements.

Les cinq années de consolation duraient encore, quand une nuit, à la fin de son oraison, César entendit une voix qui l'avertissait de se préparer à la terrible tentation dont nous avons parlé. Il s'abandonna entre les mains de Dieu, et, depuis ce moment, il fut sans relâche, pendant vingt-cinq ans, tourmenté ou plutôt torturé par des pensées, des images, des sollicitations intérieures, que saint Paul ne veut pas qu'on nomme dans l'assemblée des fidèles. Il les combattit sans relâche, par les larmes, la prière, la pénitence. Ce fut alors surtout qu'il eut recours aux macérations dont nous avons parlé. Pour être plus libre dans cette lutte contre le démon et la concupiscence, il se retirait dans une cellule qu'il fit bâtir exprès, auprès de la chapelle de Saint-Jacques, sur une montagne à une demi-lieue de la ville, et qu'il arrosa plus d'une fois de son sang, sous les coups d'une cruelle flagellation. Ces mortifications spirituelles et corporelles ne l'empêchèrent point d'agir au dehors avec beaucoup de zèle. Ayant reçu l'ordre de prêtrise, et célébré sa première messe en présence de tout le peuple, avec une dévotion admirable, dont il eut bien de la peine d'arrêter les transports, il s'appliqua à la prédication, à la confession et à tous les autres exercices qui peuvent servir à sauver les âmes. On ne peut assez admirer l'assiduité, la patience, la ferveur et la générosité avec lesquelles il s'acquittait de tous ces ministères ; rien n'était capable de le rebuter ; il entrait dans les hôpitaux, y passait les jours entiers, et une grande partie des nuits à consoler les malades, sans que l'horreur de leurs plaies l'empêchât de s'approcher d'eux, de recevoir leurs derniers soupirs, de les exhorter jusqu'à la mort. Qui pourrait exprimer le nombre de ceux qu'il gagna en ce temps à Dieu, soit par ses sermons, qui étaient pleins de feu et d'une vigueur apostolique,

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soit par ses exhortations et ses remontrances particulières, où il faisait paraître l'onction de la grâce dont il était rempli ? Son assistance même paraissait quelquefois miraculeuse : car un jour il calma, par la douceur de sa parole, l'esprit d'un malade qu'une vision horrible avait rendu inconsolable ; et, une autre fois, il ranima l'espoir d'une jeune fille, que la pensée de ses péchés avait réduite aux dernières extrémités du désespoir, et lui rendit ensuite la santé, comme il le lui avait promis.

Il serait trop long de nommer ici toutes les personnes illustres que César convertit et guida ensuite dans les voies de la perfection, et de raconter ce qu'il fit pour réformer le clergé et certaines Congrégations religieuses. Pour avoir entrepris, de concert avec Catherine de la Croix, de rétablir la Règle, presque entièrement détruite, chez les Bénédictins de Cavaillon, il fut violemment persécuté, chassé même de la ville. Mais sa constance triompha de tous les obstacles ; il secondait en tout cela les projets du pieux archevêque d'Aix, Alexandre Canigien, qui, ayant vécu avec saint Charles Borromée, en conservait l'esprit. Il fut très utile à ce prélat pour démasquer un faux ermite, qui, à force d'hypocrisie, était parvenu à se faire vénérer comme un Saint, et cachait pourtant tant de vices et de crimes, qu'il fut enfin condamné, selon les lois de l'époque, par le parlement de Provence, à être brûlé vif sur la place publique d'Aix.

César de Bus travaillait avec une grande charité à la conversion des hérétiques. Il suivit pour cela une méthode toute particulière et qui réussit merveilleusement ; laissant de côté la controverse, il leur disait, comme s'ils avaient été catholiques : « Avant de discuter entre nous, combattons ensemble notre ennemi commun ; détruisons la gourmandise, l'impureté, l'avarice, l'ambition et tous les autres vices ; concevons une grande crainte des jugements de Dieu et des peines de l'enfer : il ne sera pas difficile après cela de nous accorder ». En effet, les descriptions effroyables qu'il faisait du péché et des supplices qui lui sont préparés, en ont tellement étonné plusieurs, qu'ils sont passés du mouvement de la crainte à celui de la foi, et qu'ils ont reconnu la vérité de la religion catholique.

On ne le suivait pas seulement dans les églises où il prêchait, mais on allait aussi en procession à son ermitage pour y recevoir le pain salutaire de ses instructions ; ce qui l'obligea d'y faire une chaire et un confessionnal, afin de ne refuser son assistance à personne. Lorsqu'on lui donnait quelque relâche, il descendait de sa montagne, comme un autre Moïse, pour porter la loi de Dieu dans les bourgs et les villages, et y travailler au salut des fidèles ; il consolait les uns, instruisait les autres, reprenait la malice et l'endurcissement de ceux-ci, animait la faiblesse et la pusillanimité de ceux-là, et il le faisait avec si peu de soin de son corps, qu'il avait souvent beaucoup de peine à regagner sa cellule, tant il était abattu de jeûnes et accablé de travail. Cette cellule a depuis été en grande vénération parmi le peuple, d'autant plus que l'ermite qui succéda au vénérable César, l'ayant destinée à un usage profane, en fut puni par une grande maladie, et celui qui l'avait porté à cette profanation fut frappé d'une mort précipitée.

La peste s'étant déclarée dans le village de Thaur, César s'y rendit aussitôt, quoique les habitants l'eussent chassé quelque temps auparavant. Il prodiguait à tous les soins que réclamaient l'âme et le corps, et ne quitta ce poste glorieux qu'avec le fléau.

Une âme sainte ayant su par révélation, et fait connaître à César qu'un déluge de crimes et de maux allait fondre sur la France (c'était l'époque

où le roi Henri IV assiégeait Paris, qui le repoussait comme hérétique), et qu'il fallait fléchir la colère de Dieu par une pénitence extraordinaire, il entreprit ce pieux et noble dessein et y fit entrer quelques fidèles disciples qu'il avait à Cavaillon. On les vit, on les entendit toute la nuit, au plus fort de l'hiver, pendant deux heures, parcourir les rues de la ville en procession, avec des chants lugubres : César marchait en tête, chargé d'une pesante croix ; ils s'arrêtaient devant les églises, et là redoublaient de ferveur, pour obtenir miséricorde. Cette cérémonie, qui dura trois mois, étonna d'abord, puis fit une vive impression dans l'âme de plusieurs pêcheurs, et notre vénérable contribua ainsi à obtenir de Dieu la paix dont jouit bientôt la France.

Une des meilleures armes dont se servit l'Église pour combattre les hérésies de cette époque, fut le Catéchisme du concile de Trente. César lut ce livre admirable, en fut charmé, et forma le projet d'établir une Congrégation, dont le principal emploi serait d'enseigner ce catéchisme, qui renferme si clairement, si complètement, si suavement, la doctrine chrétienne. Ayant rassemblé quelques ecclésiastiques dans ce dessein, il le soumit avant tout à l'évêque de Cavaillon, Jean-François Bordini, qui était en même temps vice-légat d'Avignon. C'était un disciple de saint Philippe de Néri. Il s'empressa d'approuver une si sainte œuvre. Ces pieux catéchistes des enfants et des pauvres tinrent leur première assemblée le 29 septembre 1592, dans l'église collégiale de l'Isle. Après une longue délibération, il y fut résolu, entre autres choses, que la Congrégation de la Doctrine chrétienne ne se bornerait pas à évangéliser les campagnes, mais qu'elle instruirait aussi les habitants des villes. En conséquence, ils décidèrent qu'ils s'établiraient d'abord à Avignon. Le moment était favorable. Le pape Clément VIII venait de nommer archevêque d'Avignon, un des plus saints et des plus savants hommes de ce siècle, François-Marie Taurugio, supérieur général des Pères de l'Oratoire, après saint Philippe de Néri, et employé dans plusieurs légations importantes. Dès qu'il connut César et ses projets, il le seconda de tout son pouvoir. Avant de partir pour son diocèse, il obtint du Saint-Siège l'approbation de la nouvelle Congrégation. Arrivé à Avignon, il aida César de Bus à lever les difficultés inséparables d'un établissement qui se forme. Le 29 septembre 1593, César prit possession de la maison qu'il avait obtenue, et ouvrit ses catéchismes dans l'église de Sainte-Praxède. Il y en avait deux : l'un pour les enfants, l'autre pour les auditeurs, qui demandaient une instruction plus solide et un langage plus relevé. On y chantait des cantiques spirituels. L'archevêque se mêlait aux auditeurs, et il était tellement touché du bien que faisaient ces catéchismes, qu'il en pleurait de joie. Un jour, il embrassa tendrement César et lui dit : « Conservez toujours cet esprit ». Quand le pape le rappela à Rome pour le nommer cardinal, il continua de soutenir la Congrégation de la Doctrine chrétienne, lui servant de protecteur auprès du Saint-Siège.

Dieu, pendant que son serviteur travaillait à sa gloire avec tant de zèle, le visita par une des peines les plus sensibles que l'homme puisse souffrir ici-bas. César devint aveugle, et ressentit continuellement aux yeux les plus vives douleurs. Il s'en réjouit, y trouvant le moyen d'expier les égarements de sa jeunesse. Il répétait souvent ces paroles de David : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables ». Ne pouvant plus offrir le saint sacrifice de la messe, privation plus grande que celle de la vue, il y suppléa par la communion fréquente ; il confessait, il prêchait

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avec la même assiduité qu'auparavant. Un jour, le peuple, voyant en chaire ce saint prédicateur avec sa cruelle infirmité, lui en témoigna sa peine assez haut dans l'église par des soupirs et par des paroles de compassion. César l'ayant compris, lui dit : « Ne pleurez point sur moi, mais sur vous et sur vos enfants. J'ai perdu mes deux plus grands ennemis, et vous avez encore les vôtres. Oh ! que le sage a eu bien raison de dire, que de toutes les créatures il n'y en a pas de plus méchantes que les yeux ». Un célèbre médecin arabe ayant demandé à le voir, ne jugea pas sa cécité incurable ; mais César refusa tout remède : « Je fais », lui dit-il, « si peu de cas de mes yeux, que je ne les crois dignes, ni d'un simple désir de ma part, ni de la moindre application de la vôtre ». Cette infirmité était en effet pour lui un moyen de pénitence et de recueillement ; elle ne l'empêchait pas de satisfaire à l'obligation de l'office divin ; il récitait l'office de la sainte Vierge avec beaucoup d'autres prières. Les démons eurent aussi permission de le tourmenter, soit en le frappant, soit en lui apparaissant sous des formes horribles, presque toutes les nuits.

Il annonçait la parole de Dieu d'une manière plus touchante, semblait-il, qu'auparavant, et lorsque, en 1598, l'archevêque d'Avignon, Bordini, ancien évêque de Cavaillon, vice-légat du Saint-Siège, eut donné des bulles pour approuver de nouveau l'Institut de la Doctrine chrétienne, et que César eut été, malgré lui, nommé supérieur (jusque-là, par une invention de son humilité, il avait voulu que chaque membre de la communauté y commandât à son tour pendant une semaine), il remplit cette charge avec le plus grand succès. Le cardinal Taurugio obtint un bref dans lequel Clément VIII fait le plus grand éloge de la nouvelle Congrégation, la confirme une seconde fois, en autorise la propagation et lui confère de grandes grâces spirituelles. De plus, ce Pape, en sa qualité de souverain d'Avignon, assigna, dans cette ville, à César et à ses disciples, le couvent de Saint-Jean dit le Vieux, pour être la maison mère de leur Institut : les Pères de la Doctrine chrétienne l'ont habité jusqu'à la Révolution française.

Mais il ne faut pas croire que tout cela se fit sans contradiction, sans obstacle. L'œuvre de César fut calomniée. On lui disputa la possession du couvent de Saint-Jean. Il se vit même dans la dure nécessité de soutenir un long procès à ce sujet. Lorsque, après des efforts aussi généraux que pénibles, il eut triomphé de ces difficultés, il s'en éleva de plus embarrassantes au sein même de sa société. Jusque-là on n'y était astreint à aucun vœu. Les statuts qu'il avait publiés recommandaient simplement les vertus chrétiennes et sacerdotales, la dévotion à la sainte Vierge, qui a porté dans son chaste sein la Lumière du monde, et à l'apôtre saint Pierre, qui est le prince des catéchistes ; l'obéissance au supérieur, l'usage des conférences, la règle de ne sortir jamais seul, mais deux à deux, le travail des mains chaque jour. L'an 1600, il proposa à sa Congrégation d'introduire les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. La plus grande partie des membres se rangea à cet avis ; mais d'autres s'y opposèrent. Il fallut leur permettre de se retirer, ayant à leur tête le Père Romillon, dans la maison d'Aix, nouvellement fondée. Il est vrai que la Congrégation, restée fidèle à son fondateur, et fortifiée par ce nouveau lien, devint très-prospère, très-nombreuse. Les vœux qu'elle fit attirèrent tout de suite sur elle les bénédictions célestes.

Nous devons à César de Bus une autre œuvre non moins utile ni moins belle : c'est lui qui établit les Ursulines en France, pour l'éducation des

jeunes filles. Cassandre de Bus, sa nièce, Françoise de Brémond, sa pénitente, furent les deux premières religieuses de cette illustre Congrégation, qu'elles commencèrent en 1502, dans la petite ville de l'Isle.

La réputation du saint prêtre s'étendait au loin : on accourait vers lui comme à un oracle, pour recevoir des lumières dans le doute, de la consolation dans les peines. C'est ainsi qu'il contribua à la fondation de l'Oratoire. M. de Bérulle étant venu le consulter sur sa vocation, en reçut de salutaires conseils, qui durent le confirmer beaucoup dans son dessein, et le poussèrent à organiser sur-le-champ cette Congrégation. Environ dix-huit mois avant sa mort, César fut délivré de la tentation qui le tourmentait depuis vingt-six ans. Il fut aussi guéri, après une communion fervente, des douleurs qu'il souffrait aux yeux, sans toutefois recouvrer la vue. Mais Dieu lui envoya beaucoup d'autres infirmités qui le rendirent, comme son divin Maître, un homme de douleur. Devenu hydropique, il ne cherchait point à adoucir les souffrances de cette cruelle maladie, et n'en continuait pas moins ses pratiques de mortification. Notre-Seigneur et la sainte Vierge le visitaient en certains jours ; mais la nuit suivante les démons le maltraitaient plus que de coutume : aussi dit-il un jour amoureusement au Sauveur qu'il vendait bien cher ses visites, et que, quelque honorables qu'elles fussent, il le priait de ne lui en point donner à tel prix. Il semblait, d'autres fois, que Dieu l'eût entièrement abandonné à lui-même, tant il était sec et privé de toute consolation. Mais il était si grand ami de la croix, qu'il disait, au milieu de ses peines, qu'il ne voudrait pas changer sa condition contre les plus heureuses du monde, ni se décharger de ses douleurs sur le plus vil animal qui fût sur la terre.

Cette chaîne continuelle de souffrances était un avertissement que sa vie finirait bientôt et que sa récompense était proche. Le dimanche de la Passion de l'année 1607, se sentant extrêmement affaibli, il demanda le Viatique et l'Extrême-Onction, et il reçut ces deux derniers sacrements avec des sentiments admirables de dévotion. Il prédit ensuite le jour et les moindres circonstances de sa mort ; puis, s'étant démis du supérieur de sa Congrégation, qu'il n'avait jamais accepté que par force et par obéissance, il ne pensa plus qu'à soupirer vers le ciel, à s'entretenir avec Notre-Seigneur et avec les Saints, à s'enflammer de plus en plus du divin feu de son amour, et à le bénir des grâces qu'il avait reçues de sa bonté. Ses enfants spirituels lui demandèrent sa bénédiction pour eux et pour ceux qui embrasseraient son Institut. Il la leur donna avec des paroles et des instructions dignes de la charité dont son cœur était rempli ; il leur répéta jusqu'à cinq fois : « Estimez l'obéissance ; n'espérez pas, sans elle, faire jamais rien de bon ». Il eut quelque combat avec le démon, qui lui reprocha les péchés de sa jeunesse. César lui répondit : « Oui, j'ai péché ; mais depuis j'ai porté la croix ». Il triompha ainsi de ce lion rugissant. Ce combat lui fit dire, qu'il est bien nécessaire de se préparer à la mort pendant qu'on est en santé, parce qu'en ce moment critique la maladie affaiblit, les artifices du démon troublent, et l'on ne peut plus, on ne sait plus rien faire. Que penser après cela de la conduite de ces pécheurs qui veulent continuer leurs désordres jusqu'à la fin, se flattant qu'à la mort il sera encore temps de se convertir ? Le Père Antoine Sizoin, supérieur depuis la démission de César, lui commanda de raconter devant toute la communauté les détails de sa vie. Son humilité le fit rougir ; il fut tout troublé. Il commença d'abord un récit abrégé, où il cachait les faveurs que le ciel lui avait accordées. Mais le supérieur insista, disant qu'on voulait tout savoir. Il fut

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alors obligé de faire le récit de ses principales actions, tel que nous l'avons rapporté.

Enfin, le jour de Pâques suivant, qui tombait le 15 avril, il rendit paisiblement son âme à Dieu. On l'enterra dans l'église de Saint-Jean le Vieux, en présence d'une foule nombreuse. Quatorze mois après, son corps fut trouvé aussi frais, aussi entier que le jour de sa mort. On l'exposa d'abord à la vénération des fidèles ; mais il fallut plus tard le remettre en terre, pour que l'on travaillât à sa canonisation.

Il y eut, après son décès, des marques indubitables de sa gloire. Une religieuse, qui priait en ce moment à Cavaillon, le vit tout rayonnant de gloire. Un estropié fut guéri par l'attouchement de son corps avant que la cérémonie de l'enterrement fût achevée. Une femme stérile obtint aussi en même temps la fécondité par l'intercession de celui dont elle implorait le secours. Trois jours après son décès, une personne de candeur et de vertu, voulant prier pour lui, se trouva tout enveloppée de lumière, et entendit une voix qui lui dit par trois fois : « Il faut le prier, et non pas prier pour lui ». Avant la fin de l'année, il se fit un grand nombre de merveilles à son tombeau.

On a plusieurs fois demandé aux souverains Pontifes la canonisation de César de Bus. Les procédures commencèrent en 1817. Le 8 décembre 1821, le pape Pie VII déclara, du consentement des cardinaux : « qu'il est certain que le vénérable César de Bus a pratiqué dans un degré héroïque les vertus théologales et cardinales, et les autres vertus qui en sont les suites ; que l'on peut en conséquence procéder convenablement à la discussion de trois miracles qui lui sont attribués ». Il n'y a pas eu depuis de nouveaux décrets ; mais la cause se poursuit, et l'on attend avec impatience l'heureux moment où le saint fondateur de la Doctrine chrétienne sera proposé à la vénération publique. Cette sainte Congrégation fut détruite en France avec toutes les autres pendant la Révolution française.

Elle a été rétablie à Cavaillon en 1850. Quant au corps de César de Bus, il fut sans doute oublié par les Vandales de 93, lorsqu'ils profanèrent l'église où il reposait. On l'en retira en 1807, et un décret du cardinal Caprara, légat a latere du Saint-Siège en France, permit de le transférer dans l'église paroissiale de Saint-Pierre d'Avignon ; il y fut déposé au milieu du chœur, dans un cercueil de plomb. Il nous reste de ce saint prêtre les Instructions familières sur les quatre parties du catéchisme romain, 5 vol. in-12.

Le Père Giry disait de ces ouvrages, en 1685 : « Les grands fruits qu'ils produisent tous les jours entre les mains des curés, des missionnaires, des prédicateurs, des catéchistes, et qui ont obligé de les réimprimer souvent, donnent la gloire à cet excellent serviteur de Dieu, de continuer, après sa mort, l'enseignement de la Doctrine chrétienne ».

Cf. Guérin, et le Dictionnaire des Ordres religieux, par le P. Hélyot. (Édition Migne.)

Événements marquants

  • Conversion suite à une chute mystérieuse à Cavaillon
  • Seconde conversion devant le couvent des religieuses de Sainte-Claire à Avignon
  • Ordination sacerdotale et première messe
  • Fondation de la Congrégation de la Doctrine chrétienne le 29 septembre 1592
  • Cécité totale et douleurs physiques chroniques
  • Établissement des Ursulines en France en 1502 (sic, probablement 1602)

Miracles

  • Chute et conversion subite sur le chemin du péché
  • Apparition de la Vierge Marie à Notre-Dame de Pitié
  • Guérison d'un estropié lors de son enterrement
  • Don de fécondité à une femme stérile après sa mort
  • Incorruptibilité du corps constatée quatorze mois après le décès

Citations

J'ai perdu mes deux plus grands ennemis, et vous avez encore les vôtres.

— Réponse au peuple sur sa cécité

Estimez l'obéissance ; n'espérez pas, sans elle, faire jamais rien de bon.

— Dernières instructions à ses disciples