Le Bienheureux Jean Cassien
Prêtre, fondateur et abbé du monastère de Saint-Victor de Marseille
Résumé
Jean Cassien (v. 350-433) est un moine et théologien majeur, fondateur de l'abbaye de Saint-Victor à Marseille. Après avoir vécu l'ascétisme en Égypte et servi à Constantinople, il importa les traditions monastiques orientales en Occident à travers ses écrits célèbres, les Institutions et les Conférences. Bien que ses positions sur la grâce aient été débattues, il reste une figure fondamentale de la vie monastique chrétienne.
Biographie
LE BIENHEUREUX JEAN CASSIEN,
PRÊTRE, FONDATEUR ET ABBÉ DU MONASTÈRE DE SAINT-VICTOR DE MARSEILLE.
Vers 433. — Pape : Saint Sixte III. — Roi des Francs : Clodion.
Les ouvrages de Cassien ont immortalisé son nom, et sont restés au premier rang des codes de la vie monastique.
De Montalembert.
Jean Cassien, prêtre, fondateur et abbé du célèbre monastère de Saint-Victor, à Marseille, naquit vers 350, selon les uns en Égypte, selon les autres en Scythie, suivant le plus grand nombre dans les Gaules. Il s'accoutuma, dès sa jeunesse, aux exercices de la vie ascétique, dans un monastère de Bethléem. La haute réputation de sainteté qu'avaient les solitaires qui habitaient les déserts de l'Égypte l'engagea, vers l'an 390, à aller les visiter. Il fut accompagné par Germain, son parent et son compatriote. Frappés l'un et l'autre des beaux exemples de vertu qu'ils avaient sous les yeux, ils passèrent plusieurs années dans la solitude de Scété et dans la Thébaïde. Ils allaient nu-pieds comme les moines du pays, étaient pauvrement vêtus, et n'avaient pour subsister que le travail de leurs mains. Leur vie était fort austère, et ils mangeaient à peine par jour deux pains de six onces chacun.
En 403, ils se rendirent tous deux à Constantinople, et y entendirent les instructions que faisait saint Chrysostome. Cassien fut ordonné diacre et employé au service de l'église de cette ville. Le saint archevêque ayant été exilé, Cassien et Germain allèrent à Rome. Ils étaient, au rapport de Pallade, porteurs des lettres dans lesquelles le clergé de Constantinople prenait la défense de son pasteur persécuté. Cassien fut élevé au sacerdoce dans l'Occident, après quoi il se retira à Marseille, où il fonda, vers 413, deux monastères, l'un pour les hommes et l'autre pour les femmes.
VIES DES SAINTS. — TOME VIII.
23 JUILLET.
Saint-Victor de Marseille (Sanctus Victor Massiliensis) est une très-ancienne et illustre abbaye de l'Ordre de Saint-Benoît, double, comme nous venons de le faire remarquer. Celui des hommes fut bâti dans le lieu où était anciennement la Confession ; celui des femmes fut consacré sous le titre de Saint-Sauveur. L'église du premier était appelée Basilique des apôtres Pierre et Paul. L'église inférieure, ou la petite église, était dédiée en l'honneur de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Cet antique monastère, après avoir été tour à tour dévasté par les Vandales, les Normands et les Sarrasins, fut reconstruit, vers l'an 1040, par les soins de Pons II, évêque de Marseille. On conservait, dit-on, dans l'église inférieure, la croix de saint André, enchâssée d'abord dans du fer, puis dans de l'argent, et qui avait été révélée par un ange au sacristain saint Hugues, après avoir été enfouie sous terre, près de la rivière de la Veaune, par crainte des Sarrasins.
Les rois de France, Pépin, Charlemagne, Louis le Pieux et Lothaire, ainsi que les évêques et les vicomtes de Marseille, enrichirent tour à tour l'abbaye de Saint-Victor de biens, de dignités et de privilèges. Mais sa principale gloire est d'avoir été la mère d'une multitude d'autres monastères, même hors des Gaules. L'observance régulière s'y étant maintenue florissante, les abbayes qui avaient besoin de réforme étaient soumises au régime des abbés de Saint-Victor. Aujourd'hui il reste encore de cet antique monastère une église et quelques autres débris que l'on contemple avec un religieux respect.
Ce fut dans le cloître que le bienheureux Cassien composa ses Conférences spirituelles et ses autres ouvrages. Il mourut en odeur de sainteté, vers l'an 433. On voyait à Saint-Victor de Marseille un ancien tableau qui le représentait. Sa tête et son bras droit, renfermés dans des châsses, y étaient exposés à la vénération publique, en conséquence d'une permission accordée par le pape Urbain V. Le reste de son corps était sous une tombe de marbre qui se voyait dans une chapelle souterraine. La même église, par un privilège spécial, honore Cassien le 23 de juillet.
## ÉCRITS DU BIENHEUREUX JEAN CASSIEN.
Les ouvrages que nous avons du bienheureux Jean Cassien sont :
1° Le livre de l'Incarnation, contre Nestorius ; il fut écrit à la prière de saint Léon, alors archidiacre de Rome.
2° Les Institutions de la vie monastique, en douze livres. L'auteur, dans les quatre premiers, parle des vêtements, des exercices et de la manière de vivre des moines qui habitaient l'Égypte, et qu'il proposait pour modèles aux moines d'Occident. Ils portaient, dit-il, un habit pauvre qui ne servait qu'à cacher leur nudité ; les manches en étaient courtes et ne passaient point le coude. Leur vêtement était attaché avec une ceinture, et leur tête couverte d'un capuchon. Ils ne connaissaient point l'usage des souliers ; ils avaient seulement une espèce de sandales qu'ils quittaient quand ils approchaient de l'autel. Ils portaient tous un bâton à la main, pour se rappeler qu'ils étaient voyageurs sur la terre. Ils abandonnaient tout ce qu'ils pouvaient posséder dans le monde, travaillaient des mains, vivaient dans l'obéissance, récitaient l'office divin composé de psaumes et de leçons.
Ceux qui voulaient être reçus dans un monastère, devaient donner des preuves de patience, d'humilité, de mépris pour le monde, et être éprouvés par les refus et les affronts. On ne permettait à aucun postulant de donner ses biens au monastère qu'il choisissait. La première chose qu'on lui enseignait était la nécessité de vaincre ses passions, de renoncer à sa propre volonté, et d'avoir une obéissance aveugle pour son supérieur. On lui inculquait encore l'obligation où il était de ne pas se prévaloir de ses talents, de son savoir, et de tout ce qui pouvait nourrir en lui un orgueil secret. Cassien, après avoir dit que les jeunes moines ne vivaient que d'herbes bouillies et assaisonnées avec un peu de sel, ajoute que l'abstinence et les austérités extraordinaires des moines orientaux dans la nourriture n'étaient point praticables en Occident.
Il traite, dans les huit derniers livres, de huit vices capitaux ; il en indique les remèdes, et explique les vertus contraires. Il montre que la chasteté ne peut s'obtenir que par une grâce spéciale de Dieu, et qu'on doit la demander par des prières ferventes, accompagnées de jeûne et des veilles. S'il recommande un jeûne continuel, il veut que l'on y observe les règles de la modération. Il remarque que la vaine gloire est le dernier vice que nous vainquions, et qu'elle prend occasion de la victoire même remportée sur lui pour renouveler ses assauts.
Les Institutions de la vie monastique sont peut-être le meilleur et le plus utile des ouvrages de Cassien. Nous voyons cependant que la lecture de ses Conférences a été fortement recommandée aux moines par saint Benoît, saint Jean Climaque, saint Grégoire, saint Dominique, saint Thomas, etc.
3° Cassien, dans ses Conférences, a recueilli les maximes spirituelles des plus sages et des plus expérimentés d'entre les moines d'Égypte avec lesquels il avait vécu. Cet ouvrage peut se diviser en trois parties : La première, qui contient dix conférences, fut écrite en 423 ; la seconde, qui en contient sept, fut composée deux ans plus tard ; la troisième, où il y a sept autres conférences, fut achevée en 428.
Selon Cassien, le but que doit se proposer un moine est d'acquérir plus facilement dans la solitude que dans le monde cette pureté ou cette simplicité de cœur sans laquelle personne ne peut voir Dieu dans sa gloire, ni jouir de sa présence par la grâce dans cette vie ; pour cela, il doit quitter le monde avec ses biens et ses richesses, renoncer ou mourir à lui-même, dégager son cœur de toute affection désordonnée, se détacher de toutes les choses visibles, pour s'appliquer uniquement à ce qui est spirituel et divin. Le voile des passions étant une fois déchiré, les yeux de l'âme commenceront, pour ainsi dire, à contempler naturellement les mystères de Dieu, qui sont toujours obscurs et inintelligibles pour ceux qui n'ont que les yeux de la chair, et dont le cœur est souillé par le péché et par l'amour du monde. Le cœur se purifie par les exercices de la composition, de la pénitence et du renoncement. On doit poser pour fondement une humilité profonde et capable de porter une tour qui atteigne jusqu'au ciel ; car c'est là-dessus qu'est appuyée l'édification de toutes les vertus spirituelles. Pour remporter la victoire sur ses vices, il faut qu'un religieux découvre toutes ses tentations à son supérieur. Les tentations ainsi découvertes perdent leur force. Le tentateur, voyant ses ruses mises au jour, se retire de lui-même. Ses suggestions ne sont dangereuses qu'autant qu'elles restent cachées dans le cœur. Cassien confirme ceci par l'exemple de Sérapion qui fut guéri de l'habitude invétérée de faire une chose contraire à la règle de sa communauté, en confessant sa faute.
Mais tous ces exercices dont Cassien vient de parler ne sont que des préparatifs. Car, selon lui, la fin et la perfection de l'état monastique consistent dans une continuité de prière telle que la fragilité humaine la peut comporter, et c'est ce qu'on appelle l'union constante du cœur avec Dieu ; mais cet esprit de prière ne peut s'obtenir que par une contrition véhémente, un affranchissement de tous les liens des affections terrestres, par la lumière de l'Esprit-Saint dont les rayons purs ne peuvent entrer dans un cœur souillé. Cassien compare l'âme à une plume qui s'élève par sa propre légèreté quand on souffle doucement dessus, mais que la moindre humidité fait retomber à terre. En effet, l'âme ne peut monter vers Dieu, si elle n'est dégagée du poids de la corruption terrestre.
Cassien loue avec force l'usage des aspirations fréquentes, et recommande surtout celle dont l'Église se sert, et qui commence par ces mots : *Deus, in adjutorium meum intende*, etc. Revenant à la fin et à la perfection de l'état monastique, il dit que, pour y parvenir, il faut se purifier de tout attachement terrestre et s'élever aux choses spirituelles, jusqu'à ce que l'âme, par des progrès insensibles, acquière le don de la prière continuelle, et que son amour et ses désirs se terminent en Dieu. Dans cette union que forme la charité, elle possède une image du bonheur futur et un avant-goût des délices éternelles.
Le même auteur, parlant de la tiédeur, fait cette remarque : « Nous avons souvent vu des âmes passer à la perfection, de la froideur, c'est-à-dire, du monde et du paganisme ; mais nous n'avons jamais rien vu de tel parmi les chrétiens tièdes. Dieu a tant d'aversion pour ceux-ci, que le Prophète ordonne de sa part aux prédicateurs de ne leur adresser aucune exhortation, mais de les abandonner comme une terre stérile, et de jeter la semence de la divine parole dans les cœurs nouveaux parmi les pécheurs et les païens. Labourez ce champ qui a été en friche jusqu'à présent, et ensemencez cette terre qui est couverte de ronces ».
Le saint abbé fait un bel éloge de la paix et du bonheur dont jouit une âme qui cherche Dieu ; il expose les merveilleux effets que le Seigneur opère dans ses saints, et qui ne peuvent être connus que de ceux qui les ont éprouvés.
Dans sa troisième conférence, Cassien, sous le nom de l'abbé Chérémond, favorise les principes des Semi-Pélagiens, qui n'avaient point encore été condamnés, les erreurs de ces hérétiques ayant été prescrites pour la première fois dans le Concile d'Orange, tenu en 529. C'est pour cela que saint Prosper d'Aquitaine, disciple enthousiaste de saint Augustin, appelait l'attention de ce dernier sur les opinions de Cassien et des autres Marseillais, et écrivait une réfutation expresse de Cassien sous ce titre : *De gratia Dei et libero arbitrio, contra Collatorem*. Toutefois il ne nomme jamais par son nom l'auteur des Conférences, et lui donne même le titre de docteur catholique.
Le style de Cassien n'est ni pur ni élégant ; mais il est clair, plein d'onction et persuasif. La meilleure édition de ses œuvres est celle d'Alard Gasée, qui renferme aussi l'écrit de Prosper contre Cassien et les précieuses censures de Henri Cayx, évêque de Ruremonde. Douai, 1616, 2 vol. in-8°;
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Arras, 1628, in-fol. ; Francfort, 1722, in-fol. — Cf. Wigger, *De J. Cassiano M. S.*, qui semi-pelagianismi auctor vulgo perhibetur, Rostock, 1824, 1825. Les œuvres de Cassien se trouvent comprises dans la collection de l'abbé Migne (2 vol. in-4°). Une traduction française des *Conférences* et des *Institutions* a été donnée par Nicolas Fontaine, sous le nom de Salignac, qui les a purgées de tous les endroits favorisant le semi-pélagianisme (2 vol. in-8°, Paris, 1663).
Tiré des *Acta Sanctorum*, et complété avec Godescard ; Dom Rivet, *Histoire littéraire de la France* ; Gombier, *Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique* ; Migne, *Dictionnaire des Abbayes* ; De Montalembert, *Les Moines d'Occident*.
Événements marquants
- Naissance vers 350
- Vie ascétique dans un monastère de Bethléem
- Visite des solitaires d'Égypte vers 390
- Séjour dans la solitude de Scété et dans la Thébaïde
- Ordination comme diacre à Constantinople par saint Chrysostome en 403
- Voyage à Rome pour défendre saint Chrysostome
- Élévation au sacerdoce dans l'Occident
- Fondation de deux monastères à Marseille vers 413
- Composition des Conférences spirituelles et des Institutions
- Mort vers 433
Citations
Deus, in adjutorium meum intende