Saint Pierre Thomas

Patriarche de Constantinople et Martyr

Fête : 14 fevrier 14ᵉ siècle • saint

Résumé

Religieux carme originaire du Périgord, Pierre Thomas devint un diplomate influent et patriarche de Constantinople au XIVe siècle. Il œuvra pour l'unité de l'Église et prêcha la croisade contre les Turcs. Blessé lors de la prise d'Alexandrie, il mourut à Chypre, honoré comme saint et martyr pour son zèle apostolique.

Biographie

SAINT PIERRE THOMAS,

DE L'ORDRE DES CARMES, PATRIARCHE DE CONSTANTINOPLE ET MARTYR

Le ciel se réjouit, l'enfer tremble, le monde me devient vil et toute chair se fane, la tristesse s'en va, la lâcheté s'évanouit, la dévotion s'accroît, la compensation naît, l'espérance s'endamme... quand je dis : AVE, MARIA. Thomas à Kempis, Seul. de l'Imitation, XIII.

La naissance de saint Pierre Thomas n'a rien d'éclatant selon le monde, et sa grandeur n'est fondée que sur les grâces particulières que Dieu lui fit dès son enfance, et sur la fidélité qu'il apporta à y correspondre jusqu'à sa mort. Il naquit dans un petit village du Périgord, nommé Sales, de parents si pauvres, qu'ils étaient obligés de gagner leur vie à labourer la terre, et n'avaient pas le moyen de l'envoyer aux écoles. Cette pauvreté le contraignit, aussitôt qu'il fut en âge de se connaître, de sortir de la maison de son père et de quitter le village pour se retirer en la ville de Montpazier, qui en est proche. Il y trouva d'honnêtes personnes qui l'assistèrent de leurs aumônes et lui fournirent les moyens d'étudier. Comme Dieu l'avait doué d'un excellent esprit, il fit des progrès si merveilleux, qu'en fort peu de temps, d'un petit écolier il devint un grand maître, et enseigna aux autres ce que lui-même venait d'apprendre ; il alla ensuite à Agen où, avec le secours d'autres personnes charitables qui pourvoyaient à sa subsistance, il avança de plus en plus dans la connaissance des arts libéraux. Le prieur des Carmes de Lectoure le voyant si capable, quoiqu'il n'eût encore que vingt ans, l'emmena avec lui pour lui faire enseigner les humanités et la logique pendant un an. Ensuite il passa, avec le prieur du même lieu, à Condom, où il prit l'habit de ce saint Ordre, et après un an d'épreuves, il y fit profession, à l'âge de vingt-deux ans.

Après ses vœux, les supérieurs l'employèrent à enseigner les jeunes frères, d'abord en ce même couvent de Condom, et puis en la ville d'Agen, jusqu'à ce qu'ayant atteint l'âge requis pour recevoir les saints ordres, il fut fait prêtre par un commandement exprès de son provincial, auquel il ne put résister; dès lors, il fit de tels progrès en la vertu, qu'il était considéré, non-seulement comme un trésor de science, mais aussi comme un modèle de modestie, de pureté et de charité. Il avait surtout une très-grande dévotion envers la très-sainte Vierge, dont l'amour était si fortement gravé dans son cœur, que le bienheureux nom de Marie revenait dans tous ses discours. Il ne se mettait jamais à table sans avoir dit ou fait quelque chose en son honneur; et les mets lui eussent semblé insipides et sans goût, s'ils n'eussent été assaisonnés du souvenir de cette reine des Vierges. En tous ses travaux, en toutes ses affections, c'était l'autel de Marie qui lui servait d'asile, c'était là qu'il trouvait continuellement des armes contre les embûches de ses ennemis, et il remporta, par ce secours, d'admirables victoires sur eux. Enfin, l'ardeur de cette piété le possédait tellement, qu'il ne pouvait presque plus rien goûter, prononcer ni entendre que le nom de MARIE, et l'on dit que ce saint nom fut trouvé gravé sur son cœur, après son décès, comme l'adorable nom de JESUS sur celui de saint Ignace le Martyr. Désirant augmenter l'honneur qui est dû à la reine des anges, à la bienfaitrice des hommes, il fit un livre exprès pour prouver sa Conception immaculée, et se montra toujours un défenseur intrépide de ce mystère. En retour, la Sainte Vierge l'assista de ses faveurs, et lui obtint des grâces de son Fils; lui apparaissant un jour dans le dortoir, elle lui promit qu'elle ne le délaisserait jamais; et une fois, que le couvent de sa résidence se trouva en une extrême disette, cette dispensatrice des trésors du ciel lui envoya, par un homme inconnu, que l'on croit avoir été un ange, une notable somme d'argent pour subvenir aux besoins des religieux.

Une si éclatante lumière ne devait pas assurément être cachée sous le boisseau: c'est pourquoi les supérieurs voulurent profiter des talents de notre Saint; ils l'employèrent à lire la philosophie et la théologie, premièrement à Bordeaux, à Alby et Agen, puis à Cahors, et enfin dans Paris, où, par obéissance, il fut obligé de prendre le degré de bachelier et ensuite celui de docteur; mais ce fut d'une façon extraordinaire, parce qu'au lieu des cinq ans qu'il devait employer à faire son cours, selon les statuts de l'Université, ce temps, pour lui, fut réduit à trois années, après lesquelles il passa docteur en théologie, aux applaudissements du chancelier et de tous les docteurs; il se rendit ensuite à Avignon, où le Saint-Siège avait été transféré. Le pape Clément VI, français de nation, le créa docteur régent en théologie dans sa cour pontificale, où il se fit admirer des premiers esprits de son siècle.

Il n'excellait pas seulement dans les écoles, mais encore dans la chaire sacrée. C'était un prédicateur vraiment apostolique qui disait hautement la vérité, sans jamais la déguiser ou la diminuer par aucun respect humain, pas même en présence des cardinaux et du souverain Pontife; ce qu'il faisait prudemment et de si bonne grâce, que chacun trouvait bon ce qu'il disait et en demeurait édifié. Il fléchissait les cœurs et gagnait l'affection de ses auditeurs, tantôt en faisant couler leurs larmes, tantôt en les portant à la joie, et souvent en les laissant dans des sentiments extraordinaires de composition de leurs péchés, et comme ravis et hors d'eux-mêmes par la force et l'énergie de ses paroles qui persuadaient tout ce qu'il voulait. En effet, ayant prêché une fois, dans la ville d'Avignon, contre le luxe des dames, il n'y en eut pas une, en toute cette grande ville, qui n'apportât aux pieds du Saint toutes ses parures, ses perles et ses autres ornements de vanité, pour en faire ce qu'il lui plairait. Il ne faut pas s'en étonner, car un jour qu'il prêchait, sa voix eut tant d'efficacité, qu'elle ouvrit le ciel pour en attirer la pluie, en un temps où les biens de la terre périssaient faute d'eau. Mais ce que j'admire le plus, dans toutes les fonctions que remplissait ce grand homme, lecture, prédication, confession auriculaire, c'est que tout cela ne l'empêcha jamais de se lever à minuit pour chanter les Matines avec les autres religieux, ni de célébrer tous les jours de grand matin la sainte messe, et lui-même a confessé qu'il recevait beaucoup plus de lumières en la célébration et dans le silence de ce saint mystère, que dans toutes ses études : aussi disait-il souvent de très-belles choses qui lui venaient en prêchant et dont il n'avait jamais eu la pensée ; il s'en reconnaissait très-particulièrement obligé à Notre-Seigneur et à sa très-sainte Mère qui l'assista toujours, ainsi qu'elle le lui avait promis. Lorsqu'il prêchait en quelque ville où il y avait un couvent de son ordre, il ne manquait point de s'y retirer, et il prenait ordinairement ses repas dans le réfectoire avec les autres frères, évitant ainsi la singularité qui est la peste des monastères.

SAINT PIERRE THOMAS. 167

Tandis que le Saint produisait de si grands fruits dans Avignon, le pape Clément VI mourut le 6 décembre 1352. Et comme il fut question de transporter son corps en France, en l'abbaye de la Chaise-Dieu, en Velay, dont il avait été religieux et abbé, on en donna la conduite au bienheureux Pierre Thomas, qui prêcha chaque jour une fois à l'endroit où le corps s'arrêtait. Il arriva qu'en l'église cathédrale de Notre-Dame du Puy, en Velay, le Saint se trouva la voix tellement rauque, à cause des fatigues du chemin et des prédications précédentes, que quand il voulut commencer son sermon, il ne put pas dire un seul mot ; alors, tournant la vue sur une image de la sainte Vierge, sa protectrice particulière, il recouvra tout d'un coup une voix si claire et si intelligible, qu'il ne prêcha jamais mieux.

Innocent VI, qui succéda à Clément, n'eut pas moins d'estime que son prédécesseur pour le bienheureux Pierre, et il s'en servit toujours dans les affaires importantes. Il l'envoya d'abord vers les Génois, pour négocier leur raccommodement avec la république de Venise. Puis il le fit son nonce apostolique au royaume de Naples, près du roi Louis et de la reine Jeanne. Par une troisième légation, il le députa vers l'empereur Charles IV, comme aussi vers le roi de la Rascie, qui se faisait appeler empereur de Bulgarie ; mais, parce que cette légation était plus importante que les deux autres, le Pape voulut que son nonce fût honoré de la dignité d'évêque de Patti et de Lipari, en Sicile. Le Saint passa plus d'un an en cette ambassade, durant laquelle il lui arriva divers événements, même miraculeux; car un jour, voyageant par mer sur les côtes d'Esclavonie, la barque où il était fut attaquée par un vaisseau turc; mais une grande nuée s'étant mise entre l'un et l'autre, déroba le navire des chrétiens à la vue de ces ennemis de la foi. Une autre fois, la même barque se trouvant en grand péril à cause d'une furieuse tempête en laquelle chacun se croyait perdu, le Saint fit une prière avec une entière confiance en la sainte Vierge, sa puissante protectrice, et aussitôt le vaisseau fut miraculeusement transporté en un lac voisin et séparé de la mer, jusqu'à ce que l'orage eût cessé. Nous laissons ces merveilles à raconter aux auteurs qui ont écrit plus amplement sa vie, pour le suivre à la cour du Pape, où il se rendit vers la fin de l'année 1355.

L'année suivante, il fut encore honoré d'une nouvelle légation pour Louis, roi de Hongrie, issu du sang de France par la branche des rois de Sicile, afin de négocier quelque accommodement entre lui et les Vénitiens, contre qui il était en guerre; notre saint nonce s'acquitta de cette mission avec un très-heureux succès. Mais voici la plus célèbre ambassade dont le bienheureux Pierre Thomas fut honoré : le Pape ayant appris que Jean Paléologue, empereur de Constantinople, voulait rentrer dans le giron de l'Église catholique, toute la cour romaine jeta les yeux sur l'évêque de Patti, pour le charger de cette réunion. Il y travailla avec tant de bonheur, que l'empereur, renonçant au schisme et à toutes les erreurs des Grecs, fit sa profession de foi, et promit obéissance au chef de l'Église, le Pontife romain, légitime successeur de saint Pierre.

À son retour, il passa par le royaume de Chypre, où le roi Hugues, de l'illustre maison de Lusignan, lui fit le meilleur accueil qu'il put; le Saint y tomba malade, et la reine Éléonore, fille du prince d'Aragon, apprêtait et servait elle-même les mets dont il avait besoin. Pour le reste du temps qu'il séjourna à Famagouste, où il avait abordé, il logea toujours au couvent de son Ordre, afin d'y observer plus librement toutes les saintes pratiques de la vie religieuse. Il passa ensuite jusqu'à Jérusalem, pour y visiter le saint sépulcre et les autres lieux sacrés, arrosés par le précieux sang de Jésus; partout il célébra la messe, et prêcha publiquement, quoiqu'au péril de sa vie, parce qu'on le chercha souvent pour le faire mourir. Le roi de Chypre, voyant qu'il avait recouvré la santé, attribuait cela à un miracle. On raconte qu'après son retour, faisant une fois ses prières de nuit, on vit descendre comme des globes de feu qui s'arrêtèrent sur sa chambre.

Cette légation au royaume de Chypre heureusement terminée, sur la fin de l'année 1358, Pierre Thomas revint à Avignon, où le Pape, pleinement informé, par les lettres de l'empereur et du roi de Chypre, et par sa propre expérience, des grandes qualités du Saint, fit, de l'avis des cardinaux, expédier une bulle par laquelle, après avoir donné des éloges à sa vertu, il l'établit légat général et spécial du Saint-Siège par toute la Thrace : à savoir, dans le patriarcat de Constantinople, au royaume de Chypre, et dans les archevêchés de Crète, de Smyrne, d'Athènes et d'autres villes de l'Orient, révoquant tous les autres légats particuliers de ces contrées-là. De plus, le Saint-Père le transféra de l'évêché de Patti à ceux de Coron et de Négrepont, celui-ci dépendant de l'archevêché d'Athènes, et l'autre de celui de Patras.

Le serviteur de Dieu, muni de cette commission du Pape, partit pour Constantinople avec une multitude de vaisseaux et de galères, bien garnis de soldats chrétiens, qu'il avait ramassés de plusieurs endroits, pour les conduire à l'empereur afin de l'assister en la guerre qu'il soutenait contre les Turcs; et, comme légat, il lui tint fidèle compagnie, courut souvent danger de sa personne et de sa vie, s'exposant librement aux hasards pour la gloire de Dieu. Ce fut lui qui fit emporter de force le château de Lepséke, quelque peu éloigné de la mer, parce que de là les Turcs incommodaient notablement les voyageurs chrétiens; et comme, au retour, sa petite troupe se trouva entourée d'un gros d'ennemis, sans apparence de pouvoir échapper à ce péril, lui seul fortifié d'une vertu céleste encouragea tellement les soldats, qu'ils passèrent sur le ventre aux Turcs, tuèrent leur chef et en laissèrent trois cents, morts sur la place. Nous laissons plusieurs autres actions martiales que cet invincible soldat de Jésus-Christ fit par le glaive matériel, pendant quatre ans que dura sa légation, parce que le récit en serait sans doute trop long, et au-delà des bornes que nous nous sommes prescrites dans cet abrégé. Mais nous ajouterons qu'il n'usa pas moins utilement du glaive spirituel et des censures ecclésiastiques, afin de purger toutes les provinces de l'Orient des erreurs des Grecs et d'autres abus qu'il y trouva. En l'île de Crète, maintenant Candie, il fit citer devant lui, comme inquisiteur général contre l'hérésie, tous les chefs d'une pernicieuse erreur qui s'y était élevée, et les condamna.

Il ne se comporta pas avec moins d'énergie au royaume de Chypre, où, après avoir sacré roi le prince Pierre de Lusignan, en présence de son père et de la reine sa mère, il entreprit de rétablir en cette île la pureté de la foi catholique. En effet, Dieu bénit tellement son zèle, qu'il ramena enfin, par ses exhortations et par ses soins, le primat des Grecs avec tous leurs évêques et tous leurs prêtres, à l'obéissance de l'Église romaine; toutes les puissances du monde avaient inutilement travaillé jusque-là pour obtenir ce résultat.

De Chypre, notre saint légat fit voile vers l'Achaïe, pour y visiter son évêché de Coron; ce fut là qu'il fit valoir plus que jamais ses dignités de légat et d'évêque, y prêchant et travaillant sans cesse à ramener les Grecs à l'obéissance du Saint-Siège. Il réforma les églises des Latins et leurs pasteurs; il affermit et fortifia les princes dans la foi; il nourrit le peuple de la parole divine, et fit beaucoup d'autres belles actions qui augmentèrent admirablement la dévotion et la crainte de Dieu dans le cœur des fidèles; mais les miracles qu'il fit durant ses voyages le rendirent singulièrement recommandable à tout le monde. Par ses prières, il obtint un fils à un des seigneurs de la province d'Arcadie; il apaisa une furieuse tempête sur la mer, lorsque tous ceux du vaisseau se croyaient perdus; il prit une croix, et l'attachant à une corde, il la jeta dans les flots, après s'être mis à genoux et avoir élevé ses yeux et son cœur au ciel, pour en implorer le secours : à l'instant la tempête se calma; il fit cesser le fléau de la peste dans tout le royaume de Chypre, en ordonnant des pénitences publiques et des processions générales, et où il paraissait le premier, couvert d'un sac et d'un cilice, la cendre sur la tête, la corde au cou et les pieds nus, afin d'apaiser la colère de Dieu. Lui-même, arrivant au port de Paphos, pour le sacre du roi de Chypre, fut délivré d'une grave maladie, contre toutes les espérances des hommes, par les mérites de saint Grégoire, comme il le dit expressément au doyen de l'église de Nicosie. Mais je reviens à la suite de son histoire.

Le saint légat, voyant que les affaires du Christianisme étaient en assez bon état dans les provinces de l'Orient, et que le nouveau roi de Chypre, Pierre de Lusignan, qu'il avait sacré, ainsi qu'il a été dit, se résolvait au passage de la Terre sainte pour recouvrer le royaume de Jérusalem, lui persuada de venir d'abord en personne demander secours aux princes de l'Occident, et de s'aboucher avec le Pape qui était pour lors Urbain V. Le roi trouva bon cet avis : il disposa sa maison et partit de Chypre vers la fin de l'année 1362, menant avec lui le bienheureux Pierre Thomas ; celui-ci, laissant le roi à Gênes pour quelques affaires, vint l'attendre à Avignon. Il y fut reçu avec tout l'honneur possible par les cardinaux et particulièrement par le Pape, qui, pour relever davantage les mérites du serviteur de Dieu, le nomma de son propre mouvement à l'archevêché de Candie, vacant par le décès d'Urse, autrefois légat du Saint-Siège à Smyrne.

En ce même temps, il survint un grand différend entre Sa Sainteté et le duc de Milan, pour quelques prétentions respectives qu'ils avaient sur la ville de Bologne ; ce fut cause que le Pape, qui connaissait l'expérience de notre bienheureux dans la conduite des affaires, jeta les yeux sur lui et le choisit pour terminer cette querelle. En effet, il s'en acquitta avec tant de prudence que, contre toutes les apparences humaines, il porta enfin ce prince à remettre la ville de Bologne sous le pouvoir du Saint-Siège ; Dieu, sans doute, accorda cette heureuse réussite à la ferveur de l'oraison et aux pénitences du Saint, qui ne cessait d'importuner sa divine Majesté pour la conclusion de la paix, dans la crainte que cette guerre particulière ne traversât l'entreprise de la Terre sainte. Pour assurer davantage ce traité (pendant lequel il fut délivré miraculeusement de plusieurs dangers et embûches, que des ennemis du repos public lui avaient dressées pour l'assassiner), il fut obligé de demeurer quelque temps dans Bologne ; là, ayant donné des preuves de son rare esprit et de sa grande sainteté, il fut choisi par les docteurs de l'Université de cette ville pour être la pierre fondamentale d'une faculté de théologie qu'ils y établirent en ce même temps, avec l'autorisation du Pape ; ils en ont conservé la mémoire jusqu'aujourd'hui, reconnaissant le bienheureux Pierre Thomas pour leur principal instituteur. Lorsqu'il était dans cette même ville, ayant appris que quelques esprits remuants parlaient en mauvaise part de l'ordre du Mont-Carmel et des faveurs qu'il a reçues du ciel, il eut recours à la mère de Dieu, son asile ordinaire, et ne cessa de la prier jusqu'à ce qu'elle lui apparût le jour de la Pentecôte, après Matines ; elle lui dit : « Pierre, ayez confiance : car l'ordre des Carmes persévérera jusqu'à la consommation des siècles, cette grâce et cette faveur lui ayant déjà été obtenues il y a longtemps par Élie, son fondateur ». Après quoi elle disparut, laissant le Saint rempli de consolation.

Ce fut durant ces importantes négociations de saint Pierre Thomas que la croisade fut résolue. Le Pape nomma pour chef et général de cette grande entreprise Jean, roi de France, qui s'était rendu à Avignon pour visiter Sa Sainteté, et pour légat universel le cardinal de Talleyrand-Périgord. Pour le roi de Chypre, il fut prié de préparer et de disposer toutes choses, comme étant voisin des infidèles. Mais la mort du roi de France, chef de ce pieux parti, étant survenue, au grand regret de toute la chrétienté, et le cardinal de Talleyrand étant aussi passé de cette vie à l'autre, toute l'affaire fut confiée à notre Pierre Thomas, à son retour de Bologne et de Venise, avec le titre de légat universel du Saint-Siège en Terre sainte et dans toutes les autres provinces de l'Orient. Afin de l'honorer encore davantage et de lui donner plus de pouvoir en Orient, le Pape, d'après le conseil des cardinaux, le nomma au patriarcat de Constantinople. Les bulles de l'un et de l'autre lui en furent expédiées sur la fin du mois de juin de l'an 1364; le vicaire de Jésus-Christ, dans ces bulles, le qualifie d' « homme selon le cœur de Dieu, éclatant par la pureté de sa vie, excellent en science, admirable en humilité, très-docte dans la loi du Seigneur et dans la foi catholique, prudent, généreux et clément ».

SAINT PIERRE THOMAS.

Pierre Thomas prit congé du Saint-Père et reçut sa bénédiction pour aller à Venise afin de hâter le secours qu'il avait obtenu de la république. En attendant que le roi de Chypre s'y rendît au jour assigné, notre zélé légat n'y demeura pas oisif : il s'occupa à gagner plusieurs âmes au service de Dieu, tant par ses discours familiers que par ses prédications animées d'un feu céleste qui embrasait les cœurs. En effet, un grand nombre de gentilshommes s'unirent à lui, et, pour lui donner une marque plus assurée de leur fidélité, reçurent de sa main la croix de Jésus-Christ, protestant qu'ils étaient prêts à donner leur sang et leur vie pour la gloire de son nom. Mais le roi de Chypre ne s'étant point rendu au jour nommé et n'ayant amené, depuis, avec lui qu'un fort médiocre secours de la part des princes chrétiens, faillit faire rompre toute l'entreprise des Vénitiens qui retirèrent leur parole, et la noblesse croisée commença à s'ennuyer d'un si long délai. Néanmoins, ni cette disgrâce, ni un nouveau différend survenu de la part des Génois qui, se tenant offensés de quelques injures reçues des officiers du royaume de Chypre, étaient sur le point de dénoncer la guerre à leur roi, n'abattaient le courage de notre saint légat, chef de la croisade; il apaisa les Génois par sa prudence, et fit résoudre le roi de Chypre à se confier en la puissance de Dieu et à poursuivre son dessein.

L'île de Rhodes fut désignée pour le rendez-vous général de l'armée. Lorsqu'à peu près douze mille combattants furent arrivés, tout le soin de notre Saint fut d'établir un bon ordre parmi les troupes, particulièrement en ce qui regardait la conscience des croisés. Il les disposa tous, depuis le premier jusqu'au dernier, à recevoir le corps de Jésus-Christ, qu'il administra de sa propre main, au roi, à tous les seigneurs et à la plus grande partie des soldats; ils en reçurent des forces très-sensibles et un courage intrépide pour attaquer les ennemis; deux chefs turcs qui connurent ces dispositions eurent peur; ils envoyèrent leurs ambassadeurs au roi de Chypre, pour se mettre sous sa protection et se faire ses tributaires; de plus, ils lui donnèrent un notable secours de gens de guerre et de vivres.

Enfin, vers les derniers jours du mois de septembre, l'an 1365, l'armée partit de Rhodes, et la navigation fut si heureuse qu'en moins de quatre jours tous les vaisseaux, qu'une furieuse tempête avait écartés çà et là en mer, se trouvèrent malgré un vent fâcheux et contraire assemblés à la vue l'un de l'autre, au grand étonnement des pilotes, vis-à-vis d'Alexandrie que l'on voulait attaquer la première. Les ennemis n'eurent pas plus tôt aperçu cette flotte que, sortant bien armés, ils se mirent en défense entre la ville et le port, pour empêcher la descente des chrétiens qui ne furent pas peu effrayés d'abord de se voir tant d'infidèles en tête. Mais le saint légat, ayant recours à ses armes ordinaires, c'est-à-dire aux larmes, à l'oraison et aux puissantes exhortations qu'il faisait aux soldats, monta sur le lieu le plus élevé de son vaisseau, sans vouloir se servir de bouclier pour se couvrir, et de là, tenant une croix à la main, il encouragea si bien les chrétiens que, malgré une grêle continuelle de flèches que l'on tirait sur eux de toutes parts, ils abordèrent et purent enfin débarquer; après un combat opiniâtre d'une heure entière, les infidèles tournèrent le dos et s'enfuirent dans la ville. Mais ils furent bientôt forcés et contraints de l'abandonner; de sorte que le roi, le saint légat et toute l'armée y entrèrent triomphants, le quatre octobre de la même année 1365, rendant mille louanges et mille actions de grâces à Dieu, de leur avoir donné une si belle victoire sans qu'ils y eussent presque souffert aucune perte.

Cependant, si l'on peut nommer perte la mort d'un homme de bien dont la vie devrait durer des siècles, cette même victoire fut très-funeste aux chrétiens, parce que le B. Pierre Thomas, qui, dans le plus fort de l'attaque de cette ville d'Alexandrie, se tenait au milieu de l'armée, la croix à la main, fut percé de tant de coups de flèches et de dards, que si ses blessures ne lui ravirent pas la vie sur l'heure, elles furent néanmoins si graves qu'il en mourut trois mois après, ainsi que nous le verrons. Ne poursuivant pas avec assez d'énergie les suites de la victoire que Dieu mettait entre leurs mains, les chrétiens n'eurent pas même le courage de retenir et de conserver la ville qu'ils avaient prise avec tant de bonheur. Quoi que puissent faire le saint légat et le roi de Chypre pour relever la lâcheté des soldats, leur promettant de très-grandes récompenses, il fut tout à fait impossible de les dissuader de s'en retourner; ce qui ne pouvait être qu'extrêmement honteux et funeste à la chrétienté. Dieu, qui désire ardemment la gloire de son nom, ne laissa pas impunis les auteurs d'une telle lâcheté; car, à leur malheureux retour, ils furent si fortement agités sur mer, qu'ils firent trois ou quatre fois le voyage d'Alexandrie en Chypre, et de Chypre à Alexandrie, jusqu'à ce que, touchés de repentir, mais trop tard, ils confessèrent enfin que ces désastres leur arrivaient pour n'avoir pas suivi le conseil du saint homme et le commandement de leur roi.

Voilà donc notre saint légat de retour en Chypre, chargé de travaux et d'années, accablé de veilles, de jeûnes et de pénitences, et souffrant de ses blessures, mais souffrant plus encore de la tristesse que lui causaient la perte d'Alexandrie et la lâcheté des chrétiens. Il suivit le roi jusqu'en la ville de Nicosie d'où il prit congé de Sa Majesté pour Famagouste, dans le dessein de faire encore un voyage à Avignon, et d'y rendre compte à Sa Sainteté de leur expédition. Mais Dieu, qui tient en ses mains les moments de notre vie, lui préparait un voyage plus long et plus heureux, celui du ciel où il devait reconnaître et récompenser les travaux que son serviteur avait soufferts sur la terre. Il se rendit donc à Famagouste pour la fête de la Nativité de Notre-Seigneur, et se logea, selon sa coutume, au couvent des Carmes d'où il alla en l'église cathédrale, y assista à tout l'office et y chanta les trois grand' messes: l'une à minuit, l'autre le matin et la troisième durant le jour. Les fêtes suivantes, il célébra aussi pontificalement dans diverses églises. Le jour de Saint-Jean, il l'alla dire hors de la ville, à Notre-Dame de Cena, où il se rendit pieds nus, malgré la boue, et se tint toujours de même sur le pavé durant le service. Comme ses domestiques lui représentèrent qu'il excédait en cela et faisait tort à sa santé, il leur repartit: « Hé quoi! nos anciens Pères du désert n'allaient-ils pas toujours les pieds nus? pourquoi ne les imiterions-nous pas?»

Vers la fin des fêtes, il fut saisi d'une fièvre qui lui fit connaître les approches de cette heure bienheureuse après laquelle il avait si longtemps soupiré, et dont il prédit positivement le jour au grand chambellan de Chypre, Pierre Marcelli. Le chancelier du même royaume, nommé Philippe Mazzeri, qui était son ami très-intime, l'étant venu visiter en cette maladie, le Saint lui fit une déclaration de toute sa vie, jusqu'au moindre de ses défauts, qu'il voulait faire passer pour de grandes offenses. Le dimanche au matin, il fit sa confession générale au père Arnould de Solins, religieux carme, son confesseur ; ensuite il ouït la messe avec une très-fervente dévotion, et voulut que tous ses domestiques y communiassent en sa présence ; après quoi il les exhorta à persévérer en la crainte de Dieu, le meilleur de tous les maîtres, le plus puissant pour les récompenser ; puis il leur distribua de sa propre main mille florins, prévenant, par cette action, ce qu'il eût voulu que l'on fît après son décès.

Il se couvrit d'un sac tout déchiré, se mit une grosse corde au cou et se fit coucher sur la terre nue, et en cet état, on lui apporta, selon son désir, le saint corps du Fils de Dieu, qu'il reçut les mains jointes et les yeux baignés de larmes, ayant auparavant demandé pardon à tous les assistants et fait une généreuse profession de foi ; on le remit ensuite sur le lit, toujours avec ce sac et cette corde qu'il ne voulut jamais quitter. Alors l'ennemi du genre humain le voulut effrayer par des spectres et des fantômes ; mais la très-sainte Vierge, sa puissante protectrice, lui apparaissant en cette extrémité, les fit bientôt évanouir par sa présence ; le saint malade en fut tellement consolé qu'il ne put dissimuler sa joie à deux saints prêtres qui l'étaient venus visiter. Comme sa maladie augmentait toujours, il demanda le sacrement de l'Extrême-Onction ; et, pour s'y disposer, il se fit mettre encore une fois à terre avec la croix et le bénitier à son côté, et plusieurs cierges allumés autour de lui ; puis il commanda que sa chambre fût ouverte à quiconque voudrait y entrer. En cet état, il reçut avec toute la dévotion possible, ce dernier Sacrement qui lui fut administré par l'évêque ; on le supplia de souffrir qu'on le reportât sur son lit, mais il le refusa, disant « que le chrétien ne devait point mourir ailleurs que sur la cendre et sur le cilice ». Il donna sa bénédiction aux assistants et pria l'évêque de s'en retourner avec son clergé ; puis il se fit lire la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce divin Sauveur le consolait souvent par sa présence pendant les plus grandes douleurs de sa maladie ; il lui fit connaître le jour et l'heure de sa mort et lui donna des assurances qu'il était du nombre des élus ; de là vient qu'il assura devant tous les assistants, avant de rendre l'âme, qu'il mourait content et en repos d'esprit. On lui présenta quelque nourriture pour lui donner un peu de force ; mais il se retourna vers la croix, et la prenant entre ses mains, il proféra ces paroles avec une confiance merveilleuse : « C'est là le seul aliment que je désire, et non point d'autre ; c'est le fruit de vie qui me gouverne et me soutient et en qui j'ai mis toutes mes espérances ». Enfin, après avoir ainsi mis bon ordre à sa conscience et à ses affaires, pourvu à l'intérêt de ses domestiques et ordonné qu'on l'enterrât à l'entrée du chœur, afin d'être plus souvent foulé aux pieds, il rendit paisiblement son âme à Dieu le jour de l'Épiphanie, à deux heures de nuit, l'an de Notre-Seigneur 1366. Son corps exhala, après son décès, comme un excellent parfum, et son visage devint vermeil et beau comme celui d'un ange. Des rayons de lumière furent aperçus sur son corps, qui en fut tellement échauffé, qu'il en coula une certaine sueur de toutes les parties ; il fallut les essuyer avec du coton qui a servi depuis à plusieurs guérisons miraculeuses. On conserva ce dépôt sacré six jours entiers, exposé dans le chœur du couvent des Carmes, à Famagouste, où il était décédé, sans que l'on y aperçût en tout ce temps-là la moindre trace de corruption. Tous les honneurs que l'on rend ordinairement

6 JANVIER.

aux Saints lui furent rendus par le peuple, même par les schismatiques qui, pendant sa vie, le tenaient pour un antechrist et pour leur ennemi mortel. Le titre de saint lui est demeuré parmi les catholiques comme aussi celui de martyr, parce qu'il est mort à la suite des blessures qu'il avait reçues dans le combat, à une guerre sainte contre les infidèles. Cela n'est pas un petit sujet de joie et de consolation pour nos généreux soldats chrétiens qui, lorsqu'on les mène contre l'ennemi de ce glorieux nom, donnent librement leur vie pour s'opposer à ses conquêtes; car ils en peuvent attendre le très-illustre et très-glorieux titre de martyrs de Jésus-Christ, ainsi que le roi saint Louis appelait ses soldats décédés en une semblable guerre. En effet, pour ce qui est de notre B. Pierre Thomas en particulier, le Saint-Siège ne lui a jamais refusé les qualités de saint et de martyr, puisqu'il a permis à tout l'Ordre des Carmes d'en célébrer des messes et d'en faire l'office, comme d'un saint Martyr, le 14 février, parce que le jour de son décès est occupé par la fête de l'Épiphanie: tel est le sens d'un décret de la sacrée Congrégation des Rites, donné à Rome, le 11 juin de l'an 1618.

On représente le B. Pierre Thomas avec un rameau d'olivier à la main: c'est le symbole des nombreuses missions de pacification qu'en sa qualité de légat il accomplit, soit en Orient, soit en Occident.

La vie de ce grand Saint a premièrement été écrite par Philippe Marzori, chanoine du royaume de Chypre, d'après ce qu'il avait vu de ses propres yeux et ce qu'il avait entendu de la bouche même du bienheureux, un peu avant qu'il passât de ce monde. Et depuis, toutes les chroniques et tous les Martyrologes de l'Ordre des Carmes, comme aussi celui de France, le reconnaissent sous cette qualité de Saint et de Martyr.

Événements marquants

  • Entrée chez les Carmes à Condom à 21 ans
  • Doctorat en théologie à Paris en trois ans
  • Nonce apostolique à Naples et auprès de l'empereur Charles IV
  • Conversion de l'empereur Jean Paléologue au catholicisme
  • Prise d'Alexandrie en 1365 où il est blessé par des flèches
  • Mort à Famagouste des suites de ses blessures

Miracles

  • Obtention de la pluie par la prédication à Avignon
  • Protection d'un navire contre les Turcs par une nuée miraculeuse
  • Apaisement de tempêtes en mer par la prière
  • Guérison de la peste à Chypre
  • Apparition de la Vierge Marie confirmant la pérennité de l'ordre des Carmes

Citations

Le chrétien ne doit point mourir ailleurs que sur la cendre et sur le cilice.

— Paroles rapportées lors de son agonie