Saint Alban de Vérulam
Premier martyr d'Angleterre
Résumé
Noble citoyen de Vérulam au IVe siècle, Alban se convertit au christianisme après avoir offert l'hospitalité au prêtre Amphibale. Pour sauver son maître, il revêt ses habits et se livre aux persécuteurs à sa place. Après avoir opéré plusieurs miracles, dont le dessèchement d'une rivière et le jaillissement d'une source, il est décapité en 303, devenant le premier martyr d'Angleterre.
Biographie
SAINT ALBAN, PREMIER MARTYR D'ANGLETERRE
Gloriosum martyrum species est, qui confessioni Dei tanquam hostia electa sunt electi.
Il est une espèce glorieuse de Martyrs : ce sont ceux qui, semblables à une victime choisie, sont immolés en confessant le nom de Dieu.
S. Hilaire, sup. Matth. can. 2.
La lumière de l'Évangile fut portée en Angleterre dès le temps des Apôtres. Le nombre des chrétiens s'y accrut beaucoup par la conversion du roi Lucius, qu'on place en 180. La fureur des premières persécutions ne pénétra pas dans ces îles lointaines, ce qui permit à l'Église de cultiver en paix et de développer les germes de la foi. D'ailleurs, l'Angleterre étant comme un monde séparé du monde romain, on peut présumer que beaucoup de fidèles, persécutés ailleurs, s'y retirèrent pour y trouver un peu de repos. Mais Dioclétien, plus clairvoyant, ou plutôt plus impitoyable que les
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autres persécuteurs, ensanglanta ces contrées paisibles. Nous apprenons de Gildas et de Bède que plusieurs chrétiens y remportèrent la couronne du martyre.
Le premier, et un des plus célèbres de ces héros chrétiens, fut saint Alban, dont la mort a été illustrée par plusieurs miracles, et dont le sang, après avoir rendu témoignage à Jésus-Christ, a été une semence de chrétiens et une source de bénédictions pour l'Angleterre. « La gloire de son triomphe », dit Fortunat, « a été si éclatante, qu'elle s'est répandue par toute l'Église ».
Alban, jeune encore, se rendit à Rome pour se perfectionner dans les belles-lettres. De retour en Angleterre, il s'établit à Vérulam, où il jouissait d'une grande considération parmi le peuple, non moins à cause de son rang qu'à cause de ses richesses et des dignités dont il était revêtu. Il ne connaissait point Jésus-Christ, mais son âme, enrichie des plus heureuses dispositions, semblait n'attendre que l'instant de la grâce pour s'ouvrir aux lumières de la foi et pour ne plus rechercher que le trésor des biens éternels. Bon envers tout le monde, charitable envers les indigents, Alban ouvrait sa maison à tous les malheureux. Il reçut chez lui un saint prêtre nommé Amphibale, qui fuyait pour se soustraire aux inquisitions des persécuteurs. Il le traita avec toute sorte d'égards et même de respects. L'homme de Dieu passa ainsi quelque temps caché à l'œil des bourreaux. Alban, qui l'observait, était singulièrement édifié de sa conduite ; surtout il admirait avec quelle ferveur il passait les jours et une partie des nuits en prière. Il eut envie de connaître une religion qui inspirait une piété si merveilleuse. Un jour, il renvoya ses serviteurs, et demeurant seul avec son hôte, il lui dit :
« Comment se fait-il que toi, qui es chrétien, tu aies pu parcourir tout un pays où ta religion est en horreur, et arriver sain et sauf jusque dans cette ville ? »
Amphibale lui répondit : « Mon Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, a protégé mes pas et m'a gardé constamment de tout danger. C'est lui qui, pour le salut de plusieurs, m'a dirigé vers cette province, afin qu'annonçant aux nations la foi qu'il a prêchée lui-même, je lui prépare un peuple choisi. »
— « Mais », dit Alban, « quel est donc ce Fils de Dieu ? Prétendez-vous dire que Dieu est né ? Ces choses me paraissent bien nouvelles, et j'en entends parler aujourd'hui pour la première fois. Je serais curieux de savoir comment vous expliquez tout cela, vous autres chrétiens. »
Alors le bienheureux Amphibale, commençant à lui exposer les mystères de l'Évangile, parla en ces termes : « Notre foi nous enseigne à reconnaître Dieu le Père, et Dieu le Fils qui, pour notre salut, a daigné se revêtir d'une chair semblable à la nôtre, et naître miraculeusement d'une Vierge. Quand les temps furent accomplis, un Ange du ciel descendit vers cette Vierge, nommée Marie, pour lui annoncer le mystère qui allait s'accomplir en elle ; et Marie répondit : Je suis la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole. Ainsi cette Vierge méritait de donner naissance à son Dieu, à son Seigneur, à celui de qui elle avait reçu elle-même l'existence. Elle devint mère sans perdre sa virginité. C'est ce qu'avaient depuis longtemps prédit les Prophètes, à qui Dieu avait révélé ce mystère dans les siècles passés. Si donc tu crois toutes ces choses, les promesses de salut faites aux chrétiens s'accompliront aussi en toi : quand tu seras chrétien,
tu pourras, en invoquant le nom du Christ, guérir les infirmes et les malades; aucune adversité ne sera capable de t'abattre; enfin tu finiras ta vie par le martyre, et par une bienheureuse mort, tu quitteras cette terre pour aller vivre avec le Christ. C'est pour t'annoncer tout cela que je suis venu dans cette ville; le Seigneur veut récompenser ainsi l'hospitalité généreuse que tu m'as donnée. »
Alban dit alors : « Si je viens à croire au Christ, quel honneur devrai-je lui rendre ? »
Le prêtre lui répondit : « Crois que le Seigneur Jésus est un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit, et tu seras par là même très-agréable à ses yeux. »
Alban répliqua : « Que dis-tu ? Tu parles comme un insensé, car mon esprit ne peut trouver un sens à cette parole, et ma raison se refuse à l'admettre. Si les habitants de cette ville entendaient ce que tu viens de me dire de ton Christ, ils ne tarderaient pas à punir tes discours blasphématoires selon la rigueur des lois portées contre votre secte. Pour moi, je suis bien disposé à ton égard; mais je crains fort qu'il ne t'arrive malheur. » Il se retira donc tout ému, sans vouloir écouter davantage les paroles du prêtre, ni prêter l'oreille à ses enseignements.
Amphibale, resté seul, passa toute la nuit en prière, tandis qu'Alban se retira dans sa chambre pour prendre son repos. Mais pendant qu'il dormait, il eut une vision que Dieu lui envoya pour l'instruire, et dont il fut tellement touché qu'il se leva sur l'heure, vint trouver son hôte, et lui dit : « Si ce que tu prêches au sujet du Christ est véritable, daigne me donner l'explication d'un songe mystérieux que je viens d'avoir. J'ai vu descendre du ciel un homme qu'une foule immense d'autres hommes a saisi pour lui faire souffrir des tourments de toute espèce. Ils lui ont lié les mains, ont frappé sur son corps à coups de verges, et mis ainsi toute sa chair comme en lambeaux. Puis ils ont suspendu à une croix ce corps ainsi déchiré, après l'avoir dépouillé de tous ses vêtements; ils ont étendu violemment ses bras sur cette croix; ils ont percé de clous ses pieds et ses mains : ils lui ont ouvert le côté d'un coup de lance, et de cette blessure j'ai cru voir sortir du sang et de l'eau. Ils l'avaient injurié longtemps en disant : Salut, Roi des Juifs; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix à cette heure, et nous croirons en toi. Mais lui, sans leur répondre, a jeté ce cri : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. Et aussitôt après il expira. Ensuite j'ai vu descendre de la croix son corps inanimé, dont le sang s'épanchait par de larges blessures : on l'a mis dans un sépulcre de pierre qu'on a scellé et autour duquel on a placé des gardes. Mais, ô miracle! ce cadavre revient à la vie; il sort du tombeau sans briser les portes scellées; j'ai vu de mes yeux comment il est ressuscité d'entre les morts. Des hommes vêtus d'habits blancs comme la neige sont descendus du ciel : ils ont pris avec eux cet homme ressuscité, et sont retournés au ciel ensemble. Une multitude innombrable d'hommes revêtus pareillement de robes blanches suit le vainqueur de la mort, ne cessant jamais de chanter ses louanges et de bénir le Père en disant : Béni soit Dieu le Père et son Fils unique. Tous sont dans une paix inaltérable à laquelle aucun bonheur ne saurait être comparé. Telle est la vision que j'ai eue cette nuit : explique-la-moi, je t'en supplie, et ne crains pas de me dire entièrement tout ce que signifient ces choses. »
A ce récit, le bienheureux Amphibale comprit que Dieu avait daigné visiter le cœur d'Alban, et il en conçut une joie inexprimable. Aussitôt, tirant l'image de la croix du Seigneur qu'il portait toujours sur lui : « Voilà », dit-il, « le signe qui te fera connaître ce que signifie et ce que présage ta vision. L'homme que tu as vu descendre du ciel est mon Seigneur Jésus-
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Christ, qui n'a pas refusé de subir le supplice de la croix pour nous laver par son sang du péché auquel la prévarication d'Adam, notre premier père, nous avait rendus sujets. Ceux qui l'ont saisi et affligé par de si cruels tourments sont les Juifs, le peuple choisi de Dieu, à qui il avait promis d'envoyer du ciel son Fils : or, quand il est venu, ils ont refusé de le recevoir. Après une si longue et si pénible attente, ils n'ont pas voulu reconnaître l'auteur de leur salut ; mais ils l'ont contredit sans cesse, lui ont rendu le mal pour le bien, et n'ont répondu que par la haine à l'amour qu'il leur avait témoigné. Enfin, remplis d'envie contre lui, ils ont bien osé le saisir, cet Homme-Dieu que les Gentils eux-mêmes jugeaient innocent : ils l'ont saisi, et l'ont fait mourir sur une croix. C'est ainsi que ce Seigneur très-miséricordieux nous a rachetés au prix de son sang, qu'il a vaincu la mort en mourant lui-même, et qu'étant élevé sur la croix, il a tout attiré à lui. Il est aussi descendu dans les cachots ténébreux de l'enfer : il a brisé les liens des justes qui y étaient captifs ; et enchaînant le diable, il l'a rejeté au plus profond de l'abîme. »
Alban fut saisi d'admiration en entendant ces paroles, et il s'écria : « Oui, les choses que tu viens de dire touchant le Christ sont vraies, et l'on ne saurait les accuser de fausseté. C'est le Christ que j'ai vu cette nuit combattre et vaincre le démon. Je veux donc désormais prêter une oreille docile à tes enseignements. Dis-moi, puisque ta science est si grande, quels sont mes devoirs envers le Père et le Saint-Esprit, maintenant que je reconnais le Fils pour mon Seigneur et mon maître. »
Le prêtre, rempli d'une grande joie, s'écria : « Je rends grâces à mon Seigneur Jésus-Christ de ce que tu as appris à invoquer de toi-même ces trois noms sacrés. Crois donc que ces trois personnes que tu viens de nommer sont un seul et même Dieu, et confesse généreusement cette foi. »
— « Oui », répondit Alban, « telle est ma ferme croyance. Il n'y a point d'autre Dieu que mon Seigneur Jésus-Christ qui, pour le salut des hommes, a daigné se revêtir de leur nature, et souffrir la mort de la croix : il est un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit, en dehors de qui il n'y a point d'autre Dieu. »
Plusieurs fois il répéta avec ferveur cette profession de foi ; il se prosternait devant l'image de la croix du Sauveur, et comme s'il y eût vu Jésus présent lui-même, il implorait avec larmes le pardon de ses péchés. Il baisait la place des pieds et des mains, comme s'il eût touché véritablement les plaies sacrées du Christ, et que sa vision de la nuit précédente se fût transformée en une réalité. Des larmes coulaient en abondance sur son visage et baignaient le signe du salut qu'il tenait embrassé. « Je renonce au démon », disait-il, « je déteste tous les ennemis du Christ ; je me donne et je me confie à ce divin Seigneur qui, le troisième jour, est ressuscité d'entre les morts. »
Amphibale, voyant ses bonnes dispositions et jugeant qu'il était déjà parfait chrétien dans son cœur, le baptisa au nom de la très-sainte Trinité. Puis il lui dit : « Sois sans crainte : le Seigneur est avec toi, et sa grâce ne te manquera jamais. C'est de lui-même que tu as appris par révélation les mystères de notre foi, que les autres hommes reçoivent ordinairement par la prédication d'un homme faible comme eux ; c'est pourquoi je suis maintenant tranquille sur ton compte. Je vais donc reprendre ma route pour aller continuer ailleurs les travaux de mon ministère. »
— « Non », dit Alban ; « je te prie de ne pas me quitter si tôt, mais de passer encore une semaine avec moi, afin que tu m'apprennes en détail tout ce qui concerne les autres dogmes et les pratiques du culte chrétien. »
Amphibale, voyant que la résolution qu'il avait prise de quitter ce lieu remplissait
Alban d'une si grande tristesse, consentit à sa demande. Chaque jour donc, vers le soir, le maître et le disciple, fuyant le tumulte des hommes, se retiraient dans une maison à l'écart, et y passaient ensemble toute la nuit à louer Dieu. Ils se cachaient ainsi pour n'être pas découverts par les infidèles qui cherchaient à connaître la vraie religion, moins pour l'embrasser que pour la persécuter.
Néanmoins, quelque temps après, un Gentil audacieux parvint à découvrir leur secret, et fit connaître au magistrat tout ce qui s'était passé entre eux. Il n'omit rien de ce qui était propre à perdre les innocents, en allumant contre eux la fureur du juge. En effet, celui-ci fut aussitôt enflammé de colère : il ordonna qu'on lui amenât Alban et celui qui l'avait instruit dans la foi chrétienne, afin de les obliger à offrir un sacrifice aux dieux du pays. S'ils ne voulaient pas y consentir, ils devaient être saisis, enchaînés, et égorgés eux-mêmes en guise de sacrifice sur l'autel des dieux. Ces ordres, toutefois, ne purent être donnés d'une manière si secrète qu'ils ne parvinssent à la connaissance d'Alban qui, désirant sauver du péril le prêtre qui l'avait instruit, l'exhorta à sortir de la ville. Pour faciliter son évasion, il le revêtit de sa propre chlamyde qui était brodée d'or. Cet habit était alors celui des principaux du pays, et par là même si honoré qu'il commandait à tous le respect envers quiconque en était revêtu. Ayant donc jugé qu'Amphibale serait sous cet habit plus garanti contre les insultes et les violences, il prit lui-même le manteau de son cher maître, sachant bien que c'était un moyen de s'attirer la fureur des barbares. Alors Amphibale, cédant aux prières d'Alban, partit avant l'aurore et se dirigea du côté de l'aquilon, conduit quelque temps par son généreux disciple. Enfin ils se dirent adieu et se séparèrent. Qui pourrait rester insensible au souvenir de toutes les larmes qu'ils versèrent dans cette cruelle séparation ? Le prêtre se rendit dans le pays de Galles, pour y continuer ses travaux apostoliques : Alban, revêtu de la robe de son maître, revint seul à sa demeure, attendant paisiblement l'exécution des ordres qui avaient été donnés contre lui.
Quand le jour fut venu, une troupe nombreuse de soldats furieux se précipita tout à coup sur la maison d'Alban : ils pénètrent partout, visitent avec soin toutes les chambres, fouillent jusque dans les coins les plus obscurs, et remplissent tout de désordre et de tumulte. Enfin ils arrivent dans cet endroit solitaire où Alban avait coutume de venir prier avec Amphibale : ils entrent ; ils le voient revêtu d'un habit étranger, prosterné devant la croix du Sauveur, et se livrant à la prière. Alors ils se précipitent en foule, et lui demandent à grands cris de leur livrer le prêtre qu'il a reçu chez lui.
Alban, pour toute réponse, leur dit : « Pourquoi le cherchez-vous ? Il est sous la garde de Dieu ; et maintenant, avec ce tout-puissant secours, il ne craint pas vos menaces. »
Les satellites, irrités de voir cette proie leur échapper, sentirent redoubler leur fureur ; et tournant contre Alban lui-même tout leur ressentiment, ils mirent aussitôt la main sur lui. On l'arrache, on l'entraîne, on le charge de chaînes pesantes, on le tire par les vêtements et par les cheveux ; on le conduit enfin, après mille injures, après mille traitements inhumains, jusqu'au temple des idoles, où le juge se trouvait avec le peuple de la ville accouru de tous côtés en ce lieu. Alban, voulant montrer à tous qu'il était disciple et serviteur de la croix, portait sans cesse dans ses mains le signe du salut. Quand les Gentils virent ce signe sacré qui leur avait été inconnu jusqu'alors, ils furent étonnés et troublés ; le juge, cependant, regarda avec un visage irrité l'homme de Dieu et la croix qu'il tenait entre ses mains. Alban, loin d'être effrayé de sa colère, le
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méprisa tellement qu'il ne daigna pas lui répondre sur son rang et sa famille; mais à l'interrogation qui lui fut faite sur ce sujet, il ne répondit qu'en faisant connaître son nom et en déclarant à haute voix qu'il était chrétien.
Le juge lui dit : « Alban, fais-moi savoir où est ce prêtre envoyé de je ne sais où pour mettre le trouble dans cette ville, qui y est entré secrètement, et que tu as reçu dans ta maison. Si sa conscience n'était pas agitée de remords, s'il ne doutait pas lui-même de la bonté de sa cause, il se serait présenté devant nous pour rendre compte de sa doctrine, au lieu de laisser ce soin à son disciple. Mais, au contraire, il a fait voir par son exemple combien ses enseignements sont vains et trompeurs, puisqu'au lieu de défendre celui qu'il a gagné par ses belles paroles, il l'abandonne lâchement dès qu'il voit le péril. Je pense que cela suffira pour te faire voir que tu as accordé trop de confiance à un homme infatué de chimères, qui t'a poussé jusqu'à cet excès de folie de compter pour rien tous les biens de ce monde et de mépriser ouvertement nos grands dieux. Or, nous ne pouvons pas laisser impunie l'injure qui leur est faite : le contempteur des dieux doit être puni de mort. Mais comme il n'est personne qui ne puisse tomber dans l'erreur, il est aussi toujours possible d'en sortir. Tu peux donc te réconcilier encore avec les dieux que tu as offensés; tu rentreras dans leurs bonnes grâces en te séparant de la secte perfide dans laquelle tu t'es laissé entraîner. Écoute les conseils que je te donne dans ton intérêt : fais aux dieux de grands sacrifices : alors, non-seulement ils te pardonneront tes crimes et tes offenses, mais encore ils augmenteront ta fortune et tes honneurs, et combleront tous tes désirs, ainsi qu'ils ont coutume de faire pour leurs serviteurs fidèles. »
Alban, sans être effrayé par ces menaces, ni séduit par cette feinte douceur, répondit : « Tu as parlé longuement, ô juge; mais la longueur de tes discours ne peut m'empêcher d'en apercevoir la fausseté. Le prêtre dont tu parles serait certainement venu à ton audience, si cela nous avait paru bon à l'un et à l'autre. Mais, pour moi, je n'ai pu consentir à ce qu'il m'accompagnât ici, parce que je connais trop ce peuple méchant et prompt à mal faire; quant à lui, bien qu'il ne redoute pas la véritable justice, il ne peut souffrir les juges qui ne savent pas discerner le vrai du faux dans leurs jugements. J'avoue que j'ai embrassé sa doctrine, mais je ne saurais m'en repentir; la suite te fera voir que je n'ai pas cru sur la foi d'un ignorant ou d'un imposteur. Les malades et les infirmes, recouvrant leur santé première, rendront témoignage à la vérité de notre foi. Cette foi m'est plus chère que toutes les richesses dont tu me parles, plus précieuse que tous les honneurs par la vue desquels tu veux me tenter. Car supposons un homme comblé d'honneurs et de richesses au gré de ses désirs, ne faudrait-il pas qu'enfin il meure? tout son or pourra-t-il le tirer du sépulcre et le ramener parmi les vivants? Mais à quoi bon prolonger ce discours? Je ne sacrifie pas à tes faux dieux; car tous mes ancêtres les ont servis sans en recevoir d'autre salaire que leur damnation éternelle. Aidé du secours de mon Dieu, je ne crains pas les supplices dont tu me menaces. »
Quand il eut ainsi parlé, un sourd murmure s'éleva parmi la foule : les uns étaient attendris; d'autres poussaient des cris d'insulte; mais le bienheureux Alban paraissait insensible aux menaces du juge et aux clameurs du peuple irrité.
On lui intima de nouveau l'ordre de sacrifier aux dieux : une troupe furieuse de Gentils se précipita vers lui pour l'y contraindre; mais sa fermeté demeura inébranlable, et rien ne put l'amener à commettre un tel forfait. Alors, sur l'ordre du juge, on l'étendit pour le battre de verges. Mais tandis qu'on le frappait rudement, il se tourna vers le Seigneur et dit avec un visage serein : « Seigneur Jésus-Christ, daignez garder mon âme pour qu'elle ne soit pas ébranlée, et qu'elle ne tombe pas du rang élevé où votre bonté l'a placée. C'est à vous, Seigneur, que j'offre le sacrifice de ma vie; et je désire répandre mon sang pour votre amour. »
Ces paroles ne purent être étouffées par le bruit épouvantable des coups de fouet. Les bras des bourreaux se fatiguèrent sans que la constance du Martyr fût ébranlée. Le juge alors, sachant que le courage cède quelquefois plus facilement à la durée des tourments qu'à leur violence, le fit conduire dans une étroite et affreuse prison, où il le retint pendant près de six mois entiers.
Mais le ciel ne tarda pas à venger l'injure faite au serviteur de Dieu. Depuis le jour où il fut arrêté, jusqu'à celui où il consomma par sa mort son glorieux sacrifice, la pluie et la rosée ne vinrent plus rafraîchir la terre : les vents retinrent leur souffle bienfaisant : chaque jour les ardeurs du soleil desséchaient de plus en plus les campagnes, et même pendant les nuits la chaleur était excessive; les sillons et les arbres refusèrent de rendre aux laboureurs le fruit de leurs travaux; en un mot, toute la nature combattit contre les méchants pour venger le juste opprimé. Les habitants de Vérulam furent bientôt réduits à l'extrémité par ce fléau; mais ce châtiment, si rude qu'il fût, ne put les ramener à des sentiments meilleurs. Ils se réunirent donc, et dirent : « C'est par un art magique que notre terre est ainsi désolée : tout a péri dans nos campagnes; c'est le Christ, le Dieu d'Alban, qui a brûlé nos moissons et ruiné les espérances de nos récoltes ». Ils se firent donc amener Alban, qui parut devant eux les pieds nus, le visage exténué, et tout le corps couvert de la poussière du cachot. Quand ils le virent ainsi méconnaissable à cause des rigueurs qu'on lui avait fait souffrir, ils furent touchés de compassion, et, après avoir longtemps discuté entre eux, ils résolurent de le traiter plus humainement. Ses parents, de leur côté, firent valoir en sa faveur son rang et sa naissance, ajoutant que, puisqu'on ne pouvait le convaincre d'avoir excité aucun tumulte ni sédition, il était indigne de voir un homme noble et illustre chargé de fers comme s'il eût été un voleur. Le peuple les écouta volontiers; de grands cris s'élevèrent pour demander sa délivrance; et aussitôt, par le jugement de la multitude, il fut délivré de ses chaînes et proclamé libre.
Une faveur de ce genre ne pouvait être agréable à Alban : il s'était préparé au martyre, et il craignait de voir encore cette fois son triomphe différé. Il se leva donc au milieu de la foule, et montrant à tous la croix du Seigneur, il se prosterna devant elle, et fit cette prière : « Seigneur Jésus, ne permettez pas que la malice du diable profite de la concorde de tout ce peuple pour me ravir ma couronne. Daignez réprimer son audace et rendre inutiles toutes ses ruses perfides ». Puis, se tournant vers la foule, il dit : « Qui peut vous conduire à changer ainsi de sentiments? Si vous êtes indécis, consultez les lois de votre cité : elles vous indiqueront ce que vous avez à faire. Pourquoi tardez-vous? Ne savez-vous pas que je suis l'irréconciliable ennemi de vos dieux? En effet, comment pouvez-vous croire dignes d'adoration ceux qui, loin d'avoir quelque chose de divin, sont l'ouvrage de la main des hommes? Vous êtes témoins vous-mêmes qu'ils ne peuvent rien voir, rien entendre; est-il quelqu'un d'entre vous qui ait jamais souhaité d'être semblable aux dieux auxquels il rend ses hommages? Comment donc qualifier ces êtres que vous adorez, étant contraints cependant d'avouer
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qu'ils sont d'une condition inférieure à la vôtre? O folie déplorable! demander la vie à ceux qui ne l'ont jamais eue; offrir des prières à des dieux qui ne peuvent entendre; demander du secours à des dieux qui ne sauraient faire le moindre mouvement pour se sauver eux-mêmes! Malheur aux idoles, et malheur à quiconque est assez insensé pour leur rendre hommage! »
Les Gentils, entendant ces fermes et courageuses paroles, virent bien que la prison n'avait pas changé les dispositions d'Alban, et qu'il ne fallait pas espérer qu'aucun autre essai du même genre pût l'ébranler. Les sentiments de justice et de commisération qui les animaient naguère disparurent en face de leur zèle aveugle pour les faux dieux, et, après avoir délibéré ensemble, ils prononcèrent contre lui la peine de mort. Ils choisirent pour l'exécution un lieu appelé Holmhurst, situé à quelque distance de la ville; mais ils furent un certain temps avant de s'accorder sur le genre de supplice qu'ils devaient lui faire subir. Les uns disaient : « C'est un disciple de la croix : il faut le crucifier ». D'autres voulaient qu'il fût enterré vif, parce que c'était le supplice ordinaire de ceux qui blasphémaient contre les dieux; d'autres enfin proposaient de lui crever les yeux et de l'envoyer dans cet état à la recherche de son maître fugitif. Mais le juge et la plus grande partie du peuple décidèrent qu'on lui trancherait la tête. Alban, chargé une seconde fois de ses chaînes, sortit donc du tribunal pour être conduit au supplice; et le peuple, laissant le juge bien loin derrière lui, se précipita en foule sur le chemin qui conduisait au lieu de l'exécution. Chacun s'efforçait de devancer les autres pour mieux jouir de ce sanglant spectacle; et comme le Martyr marchait au milieu d'eux, ils le chargeaient d'injures en disant : « Sors, ennemi des dieux, de cette ville souillée par ta présence : va recevoir le châtiment de ton impiété; on va te traiter comme tu le mérites, et tes crimes vont être punis ». Au milieu de ces injures, le saint Martyr demeurait en paix et gardait le silence, mettant sa confiance en Dieu.
Une si grande multitude était accourue de toutes parts que le chemin, quoique large et spacieux, était encombré par les flots pressés du peuple; d'autre part, ce jour-là la chaleur était si forte que la terre semblait brûlante sous les pieds de la foule. Cependant on avançait toujours; enfin on arriva sur le bord d'une rivière très-rapide, qui devint pour la marche du peuple un obstacle fort embarrassant. Beaucoup se tenaient arrêtés sur la rive; car le pont était trop étroit pour qu'il fût possible à tous d'y passer. Alors quelques-uns, ne pouvant supporter ce retard, se jetèrent à la nage, malgré la profondeur et la rapidité du courant, et parvinrent ainsi jusqu'à la rive opposée. D'autres voulurent en faire autant; mais, emportés par les eaux, ils furent submergés et périrent misérablement. La vue de cet accident jeta un grand trouble parmi le peuple, et des cris de douleur se firent entendre de tous côtés. Alban fut, lui aussi, touché de ce spectacle: il pleura la perte de ces malheureux, et, se mettant à genoux, il éleva les yeux vers le ciel et son âme vers le Christ, en disant : « Seigneur Jésus, du côté duquel j'ai vu couler du sang et de l'eau, faites que les flots s'abaissent et se séparent, afin que tout ce peuple puisse venir sans danger jusqu'au lieu où il sera témoin de mon martyre ». Chose admirable! à peine Alban se fut-il agenouillé que le lit de la rivière, se desséchant aussitôt, laisse un libre passage à la foule impatiente. Mais là ne se bornent pas les miracles du
saint Martyr : ceux que les eaux avaient entraînés et submergés sont, par un nouvel effet de la prière d'Alban, retrouvés sains et saufs, comme s'ils n'avaient éprouvé aucun accident.
Alors un des soldats qui conduisaient Alban au supplice obtint, par les mérites du serviteur de Dieu, la grâce d'arriver lui-même au salut. Car, voyant les merveilles qui venaient de s'opérer à sa prière, il se sent touché de repentir, jette au loin son épée, et se prosterne aux pieds du Saint en confessant son erreur et demandant pardon avec larmes. « O Alban », lui dit-il, « ton Dieu est le Dieu véritable, et il n'y en a point d'autre que lui. Cette rivière dont le cours s'est arrêté à ta prière fait bien voir qu'aucune autre divinité ne saurait opérer un semblable prodige ». Cette conversion ne fit qu'accroître la fureur des autres satellites, bien qu'elle parût auparavant déjà portée à son comble. Ils saisissent leur compagnon que la grâce avait touché, et ils lui disent : « Ce ne sont pas les prières d'Alban qui nous ont ouvert tout à coup un passage, mais c'est le dieu Soleil que nous adorons qui a daigné dessécher par sa chaleur bienfaisante le lit de la rivière, afin que sains et saufs nous puissions assister avec joie à la mort de son ennemi. Quant à toi, qui t'efforces d'obscurcir par de fausses interprétations la connaissance que nous avons des bienfaits des dieux, tu vas subir la peine que méritent tes blasphèmes ». Ils le saisissent alors, frappent avec violence cette bouche qui venait de rendre témoignage à la vérité, jusqu'à ce qu'ils lui eussent brisé les dents. Puis ils déchirent les autres membres de ce nouvel athlète avec une égale fureur, et le laissant pour mort sur le sable de la rive, ils se hâtent de continuer leur route afin d'assouvir leur insatiable cruauté sur la personne d'Alban lui-même.
Qui pourrait retracer sans émotion les souffrances qu'eut alors à endurer le bienheureux Martyr, lorsque, traîné avec violence au milieu des rochers et des broussailles, son corps déchiré laissait de tous côtés des traces sanglantes ? Enfin l'on parvint au sommet de la montagne, où devait se consommer le sacrifice du généreux serviteur du Christ. La foule était innombrable, et la chaleur du soleil leur faisait endurer le tourment d'une soif ardente, en sorte que, accablés par le poids de cette température brûlante, plusieurs semblaient près de périr. Ils frémissaient de rage contre Alban, et disaient : « Voilà que ce magicien nous a réduits, par ses maléfices, aux dernières angoisses : il nous abat par la force de ses sortilèges : débarrassons-nous donc de lui, et nous retrouverons le repos que sa malice nous a fait perdre ». Le charitable Alban s'attendrit tout à la fois sur leurs maux et sur l'aveuglement de leur esprit, et il fit cette prière pour ses persécuteurs impies : « Seigneur Dieu tout-puissant, qui avez créé l'homme du limon de la terre, ne permettez pas que personne souffre à mon occasion. Qu'une agréable fraîcheur remplace cette chaleur excessive, et que, par votre miséricorde, un vent favorable tempère l'ardeur des rayons du soleil ». À peine avait-il achevé sa prière, qu'aussitôt elle est exaucée ; bien plus, une fontaine abondante jaillit aussitôt à ses pieds. Admirable puissance du Christ ! La terre brûlée de toutes parts n'offrait que le triste aspect de la désolation ; et cependant, à la voix du Martyr, une source d'eau vive jaillit du milieu de la poussière et coule de toutes parts en ruisseaux abondants. Le peuple se voit ainsi délivré miraculeusement du tourment de la soif. Mais ce bienfait insigne ne les empêche pas d'être encore altérés du sang de leur bienfaiteur.
Alors ils saisissent Alban, et l'attachent par les cheveux à un poteau pour le décapiter. Un bourreau, choisi dans la foule pour accomplir au nom de tous le forfait exécrable, lève bien haut le glaive homicide et tranche d'un
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seul coup la tête du Martyr (303). Le corps retombe sans vie, tandis que la tête, retenue par les nœuds de la chevelure, reste suspendue au poteau où on l'avait attachée : quant à la croix que le Saint avait toujours coutume de porter entre ses mains, elle tomba sur le gazon, rougie de son sang précieux ; et un chrétien, que les païens ne connaissaient pas pour tel, put l'enlever secrètement et l'emporter. Le bourreau qui venait de consommer le crime était encore au même lieu, lorsque tout aussitôt, par un juste effet de la vengeance divine, ses yeux sortent de leur orbite, et tombent à terre près du corps du Martyr. À la vue de ce terrible châtiment, plusieurs ne purent s'empêcher d'en reconnaître la justice. Mais voilà que tout à coup se présente le soldat que l'on avait laissé pour mort au milieu du chemin. D'autre part survient le juge qui était d'abord resté dans la ville, mais qui, entendant parler des miracles qui avaient accompagné le supplice, voulait voir par lui-même ce qui se passait. On lui présente le soldat que ses blessures précédentes avaient tout défiguré. Le juge lui dit par dérision : « Tu me parais malade : il faut aller implorer le secours d'Alban pour qu'il daigne guérir tes membres brisés. Cours, hâte-toi, va prendre sa tête, rapproche-la du tronc ; donne-lui la sépulture, rends-lui les honneurs usités dans votre secte ; et tu verras que cela te servira de remède contre les coups que tu as reçus ». Le soldat, rempli de ce zèle que donne une foi vive, répondit : « Je crois fermement que le bienheureux Alban peut, par ses mérites, m'obtenir une guérison complète, et surtout m'obtenir la faveur bien plus précieuse de trouver grâce devant la Majesté divine. Tout ce que tu dis par dérision pourra, par la puissance de Dieu et l'intercession d'Alban, s'accomplir en moi ». Alors, s'approchant du poteau avec respect, il détache les nœuds de la chevelure, et, prenant la tête du saint Martyr, il la pose auprès du tronc. Aussitôt il se sent guéri : et, par un miracle visible aux yeux de tous, il recouvre à l'instant une santé parfaite. Alors, rempli d'une force nouvelle, il rend les derniers devoirs au saint Martyr, creuse une fosse, y dépose le corps et le recouvre de terre. Puis, il se met à prêcher avec courage devant tout le peuple la puissance du Christ et les mérites d'Alban.
A cette vue, les païens, saisis d'une nouvelle fureur, se dirent entre eux : « Que ferons-nous ? Sera-t-il donc impossible de faire périr cet homme ? Nous l'avions déjà accablé de coups ; et maintenant nous ne voyons plus en lui nulle trace de blessure. Que ferons-nous donc maintenant ? » L'un d'eux dit alors : « Cet homme est magicien : le seul moyen que nous ayons de le faire périr, c'est de couper ses membres en morceaux ; autrement ses sortilèges émousseront le tranchant du glaive, et il sera impossible de le mettre à mort ». On suivit ce conseil barbare ; le généreux soldat du Christ souffrit avec constance ce cruel supplice, et, persévérant jusqu'au dernier soupir dans la sainte foi, il mérita de partager avec Alban l'honneur de la couronne.
La nuit suivante, Notre-Seigneur Jésus-Christ fit connaître par des signes évidents la gloire de son serviteur. Au milieu des ténèbres, une immense croix lumineuse parut sur le tombeau d'Alban : elle s'élevait de la terre au ciel, et l'on y voyait des anges descendant et montant sans cesse, et chantant pendant toute la nuit des hymnes et des cantiques de louange. Quelques païens ayant vu ce miracle, en appelèrent d'autres pour jouir du même spectacle ; et ainsi ce prodige prépara les voies à un grand nombre de conversions parmi les infidèles de ce pays.
La fête de saint Alban se célèbre le 22 juin comme au jour de son martyre.
On le représente tantôt faisant jaillir une fontaine en priant Jésus-Christ
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de montrer la sainteté de sa cause ; tantôt portant sa tête entre ses mains, pour marquer le genre de son martyre.
## CULTE ET RELIQUES.
Sous le règne de Constantin le Grand, on bâtit une magnifique église à l'endroit où saint Alban avait souffert le martyre et où était son tombeau. Les miracles qui s'opérèrent bientôt dans cette église par l'intercession du Saint portèrent si loin sa réputation de sainteté que, lorsque saint Loup et saint Germain allèrent en Grande-Bretagne extirper l'hérésie pélagienne, le grand évêque d'Auxerre recueillit des parcelles de terre imbibée de sang du premier Martyr de ce pays et les apporta religieusement en France. Les Saxons ayant détruit l'église de Saint-Alban, Offa, roi des Merciens, en fit bâtir une autre, avec un monastère sous le nom du Saint, l'an de Notre-Seigneur 793, et le trente-troisième de son règne. Il donna à ce monastère des revenus considérables, et l'exemple de la taxe appelée le denier de Saint-Pierre, à laquelle il avait soumis toutes les familles de son royaume. Les Papes accordèrent à ce monastère les plus grands privilèges. Il fut détruit sous Henri VIII ; mais les habitants de la ville donnèrent une somme d'argent pour qu'on leur rendît l'église, qui subsiste encore aujourd'hui et qui est paroissiale.
On sauva une partie des reliques de saint Alban, qui se gardent précieusement chez les Anglais de Valladolid ; il y en a aussi une petite portion à Saint-Omer. Le diocèse de Troyes possède plusieurs ossements de ce Saint. Ces reliques précieuses, longtemps vénérées dans l'abbaye de Neuvy-la-Reposte, furent transférées au couvent des Bénédictins de Villeneuve-la-Grande. Elles y restèrent jusqu'à la suppression des communautés religieuses. Le 8 mai 1791, elles furent transportées solennellement à l'église paroissiale de Villeneuve, où elles furent trouvées intactes, à l'époque de l'ouverture des églises. Ce respect des choses saintes fut le résultat de l'énergique attitude des habitants du pays, qui, fortement attachés à leurs chasses, n'eussent jamais permis aux révolutionnaires de donner suite à leurs sacrilèges desseins. L'authenticité de ces reliques a été publiquement reconnue par Mgr de Boulogne, le 11 septembre 1819.
L'armoire contenant les reliques de saint Alban, restaurée et embellie, appartient aujourd'hui à la cathédrale et renferme les chefs de saint Bernard et de saint Malachie.
L'Angleterre, pendant plusieurs siècles, a honoré saint Alban comme un de ses principaux patrons, et elle a obtenu du ciel des grâces signalées par son intercession. Ce fut en l'invoquant que saint Germain fit remporter aux Anglais, sans effusion de sang chrétien, une victoire complète sur des ennemis aussi dangereux pour les âmes que pour les corps. On ne voit plus rien de sa châsse, que Offa, Egfrid son fils, et plusieurs rois avaient décorée avec magnificence ; mais on a couvert d'une pierre de marbre le lieu où ses cendres sont renfermées. Sur la muraille qui est vis-à-vis, on a gravé quelques vers, dont le sens est que la châsse du Saint était anciennement en cet endroit.
Nous nous sommes servi, pour refaire cette Vie, des Actes des Martyrs, par les RR. PP. Bénédictins de la Congrégation de France ; de la Vie des Saints du diocèse de Troyes, par l'abbé Deler ; de Godescard, et de Notre-Dame fournies par M. l'abbé Caillat.
## SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE
353. — Papes : Saint Libère ; saint Célestin Ier. — Empereurs : Constantin II ; Valentinien III.
Allez dans la Campanie, voyez Paulin, cet homme si grand par sa naissance, par son génie et par ses richesses ; voyez avec quelle générosité ce serviteur de Jésus-Christ s'est dépouillé de tout pour ne posséder que Dieu ; voyez comme il a renoncé à l'orgueil du monde pour embrasser l'hostilité de la croix ; voyez comment il emploie présentement à louer Dieu ces trésors de science qui sont perdus quand on ne les consacre pas à Celui qui les a donnés.
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En personne qui ait reçu plus de louanges, personne que les saints Pères se soient plus étudiés à relever par leurs éloges. Saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand, que l'Église latine reconnaît pour ses quatre principaux docteurs, ont voulu être ses panégyristes, et ils ont été suivis en cela par beaucoup d'autres Pères qui ont cru que c'était louer la vertu même que de donner des louanges à cet excellent évêque de Nole. Il naquit, vers l'année 353, à Bordeaux ou à Embrau, qui n'en est éloigné que de quatre lieues. Ses parents étaient de Rome, et des plus nobles de cette ville, maîtresse du monde ; ils comptaient dans leur maison des consuls et des patrices, et plusieurs même estiment que son père était de la famille des Anicius, la plus illustre de toutes les familles de Rome. Ils avaient de si riches possessions, non-seulement dans l'Italie, mais aussi dans les Gaules et dans l'Espagne, que le poète Ausone ne fait point difficulté de les appeler des royaumes.
Paulin reçut une éducation conforme à sa naissance ; et, lorsqu'il fut en âge d'étudier, il eut pour précepteur le même Ausone, qui passait pour le premier orateur et le plus excellent poète de son temps. Le disciple ne fut pas longtemps sans égaler et même sans surpasser son maître ; il devint si éloquent, que saint Jérôme, ayant lu une apologie qu'il avait faite pour la défense de l'empereur Théodose contre les calomnies des païens, la loua comme un des ouvrages les plus éloquents de cette époque, et dit que Théodose était heureux d'avoir pour défenseur un tel panégyriste. Il ajoute que Paulin est un écrivain accompli et que l'Église acquerrait un grand trésor s'il voulait s'appliquer à composer sur l'Écriture sainte et sur les mystères de notre religion. Ausone même avoue qu'il était devenu meilleur poète que lui, et qu'il avait remporté en ce genre d'écriture un prix d'honneur que lui-même n'avait pas remporté.
Ces excellentes qualités, jointes aux biens immenses dont il se vit bientôt l'héritier, le rendirent célèbre par tout le monde. On dit qu'il fut quelque temps à la cour de l'empereur Valentinien l'aîné, et plaida aussi, étant jeune, plusieurs causes au barreau. Dieu lui donna une femme digne de lui et dont la noblesse et les grandes richesses étaient relevées par une vertu au-dessus du commun. C'est la célèbre Thérasie, espagnole, qui contribua si heureusement à lui faire quitter le monde, et qui fut la compagne inséparable de sa vie pauvre et retirée, comme nous le dirons dans la suite. L'empereur trouva tant de jugement et de solidité dans son esprit, qu'il le fit consul à un âge où à peine les autres commencent à être employés aux affaires publiques, et lui donna ensuite le gouvernement de Rome, sous le nom de préfet. Lorsqu'il se fut très-dignement acquitté de ces grandes charges, les diverses négociations dont on le chargea et ses affaires domestiques l'obligèrent pendant quinze ans à divers voyages, tant dans les Gaules qu'en Italie et en Espagne. Dans ces voyages, il alla quelquefois à Milan, où il eut le bonheur de fréquenter saint Ambroise, qui conçut pour lui une affection toute singulière, comme il le témoigne dans son épître 45. Il y fut aussi connu de saint Augustin et d'Alipius, auxquels il a depuis écrit plusieurs lettres. Il eut un fils à Alcalá de Henares, qui est une ville de l'Espagne Tarragonaise ; mais il ne le posséda que huit jours, et, quoiqu'il eût souhaité fort longtemps cette bénédiction de son mariage, il en fut privé presque aussitôt qu'il l'eut reçue, afin que rien ne l'empêchât de renoncer entièrement au monde.
SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE.
Ce qui commença à l'en dégager, ce fut un pèlerinage au tombeau de saint Félix, prêtre de Nole et martyr. Les grands miracles qui se firent devant ses yeux lui donnèrent tant d'affection pour ce glorieux martyr de Jésus-Christ, qu'il résolut dès lors, quoiqu'il n'eût que vingt-sept ans, de se retirer dans les terres qu'il avait auprès de cette ville, pour y passer le reste de sa vie en homme privé. Il fut néanmoins encore plus de quinze ans sans exécuter ce dessein. Les entretiens qu'il eut avec saint Ambroise et les sages conseils de Thérasie, son épouse, aidèrent aussi beaucoup à lui faire connaître la vanité des grandeurs du siècle ; mais celui qui acheva sa conversion fut saint Delphin, évêque de Bordeaux. Il reçut de lui le baptême à l'âge de trente-huit ans, comme il paraît par une épître qu'il écrivit peu de temps après à saint Augustin, touchant ses cinq livres contre les Manichéens. Ensuite il se retira, pour la seconde fois, en Espagne, et s'arrêta à Barcelone, où il commença à faire profession de la vie solitaire ; mais comme sa conduite donnait de l'admiration à tout le peuple, et que sa chasteté, sa modestie, son insigne charité et son oraison continuelle le faisaient juger digne des emplois ecclésiastiques, un jour de la Nativité de Notre-Seigneur, les clercs et les laïques demandèrent instamment à l'évêque Lampius qu'il l'ordonnât prêtre. Saint Paulin s'y opposa de toutes ses forces, non pas, comme il le dit lui-même en l'épître VI, qu'il dédaignait d'être le ministre de Jésus-Christ dans cette église peu considérable, mais parce qu'il regardait le sacerdoce comme une dignité au-dessus de ses mérites, et que, d'ailleurs, il avait résolu de vivre dans la retraite auprès de Nole, dans la Campanie. Il se rendit néanmoins enfin à leur volonté, mais à condition qu'il ne serait nullement lié à l'église de Barcelone, et qu'il aurait une entière liberté de s'en aller quand il le voudrait.
En effet, après avoir séjourné quatre ans en Espagne, le désir de la vie parfaite embrasant son cœur de plus en plus, il vendit les biens qu'il avait en ce pays, et en distribua le prix aux pauvres ; il repassa ensuite dans les Gaules, pour y faire la même chose. Il donna la liberté à ses esclaves, il ouvrit ses greniers, qui étaient remplis de grains, aux nécessiteux, et employa l'argent qu'il tira de la vente de ses terres et de ses maisons à racheter les captifs, à délivrer les prisonniers, à relever une infinité de familles que divers accidents avaient ruinées, à payer les dettes de ceux qui étaient persécutés par leurs créanciers, à fournir de quoi à un grand nombre de veuves et d'orphelins, à marier de pauvres filles que la nécessité aurait pu engager dans le désordre, à pourvoir aux secours des malades, et, pour tout dire en un mot, à enrichir les pauvres en s'appauvrissant lui-même.
Se voyant ainsi déchargé du poids, difficile à porter, des richesses, il se rendit à Milan, où saint Ambroise le reçut avec une joie et une tendresse merveilleuses et le pria même de trouver bon qu'il le mît au nombre des prêtres de son église ; notre Saint ne put le lui refuser, quoiqu'il se conservât toujours la liberté d'aller où Dieu l'appellerait. On a cru, avec beaucoup de raison, que ce grand docteur, qui était déjà fort âgé, jetait les yeux sur lui pour lui succéder après sa mort ; mais comme elle arriva dans un temps où saint Paulin était fort éloigné de Milan, le vieillard saint Simplicien fut mis en sa place.
Après que notre Saint eut fait quelque séjour dans cette ville, capitale de la Ligurie, il passa à Rome, capitale de l'empire. Le peuple, qui l'avait vu autrefois dans ses dignités éminentes de consul et de préfet, et qui connaissait ses rares qualités et l'excellence de sa vertu, l'y reçut avec un honneur extraordinaire. Il fut visité, principalement dans une maladie, par tout
VIES DES SAINTS. — TOME VII.
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ce qu'il y avait de magistrats et de grands seigneurs en cette ville. Ceux des villes voisines qui ne purent pas lui rendre ce devoir par eux-mêmes lui envoyèrent des députés pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de son retour, et la part qu'ils prenaient à son incommodité. Il y eut même peu d'évêques des environs qui ne le vinssent voir ou qui ne lui écrivissent, pour le congratuler de ce qu'il avait quitté les espérances du monde pour embrasser l'état ecclésiastique. Ces témoignages d'estime et de respect donnèrent de la jalousie aux principaux du clergé de Rome, et, au lieu d'être les premiers à lui faire honneur, ils n'eurent pour lui que de la froideur et de l'indifférence, et lui suscitèrent même quelque persécution. Le souverain Pontife ne lui témoigna pas non plus beaucoup d'amitié ; et il se plaint lui-même, en sa première épître à Sévère, de la réception un peu froide qu'il lui fit. Mais comme c'était le pape Sirice, qui a mérité, par sa piété et par les grands services qu'il a rendus à l'Église, d'être mis au nombre des Saints, il faut croire, avec le cardinal Baronius, que ce qui l'aigrit contre saint Paulin, ne fut autre chose qu'un zèle un peu trop ardent pour l'observance de la discipline ecclésiastique, qu'il crut avoir été violée dans l'ordination de ce saint prêtre : car il avait été promu au sacerdoce aussitôt après son baptême et sans avoir passé par les degrés inférieurs, ou sans y être demeuré un temps suffisant, avant de monter plus haut. Néanmoins, Paulin n'était point coupable, puisque, s'il avait souffert cette ordination, ce n'était que par force et contre sa volonté ; et, d'ailleurs, cette manière de conférer les ordres sans garder les interstices, ni même les degrés ecclésiastiques, était, en ce temps-là, autorisée par beaucoup d'exemples.
Quoi qu'il en soit, ce grand personnage se voyant devenu une occasion de plainte et de murmure, sortit promptement de Rome et se rendit, selon le dessein qu'il avait conçu quinze ans auparavant, à une maison qui lui appartenait auprès de Nole. Thérasie, son épouse, l'y suivit aussi ; mais ils logèrent séparément : et, ayant pris l'un et l'autre un habit de pénitence semblable à celui des solitaires, ils se mirent à pratiquer chacun de son côté toutes les pratiques de la vie religieuse. Un changement si admirable fit aussitôt grand bruit dans le monde ; les païens, encore nombreux dans le sénat et dans les premières magistratures de l'empire, en parlèrent avec beaucoup d'indignation, et comme d'une action extravagante. Il y eut même des personnes considérables parmi les fidèles qui ne le purent goûter ; elles disaient ouvertement que Paulin, étant capable de rendre de si grands services à l'État, commettait une injustice en lui dérobant ses soins, ses conseils et sa personne, pour mener une vie oisive dans un lieu champêtre et éloigné de la compagnie des autres hommes. Ausone, son ancien précepteur, fut surtout de ce nombre ; et il en écrivit souvent à ce cher disciple, dès le temps même qu'il quitta l'Aquitaine pour se retirer à Barcelone. Mais la grâce du Saint-Esprit, qui voulait donner aux grands du monde, en la personne de Paulin, un excellent modèle du mépris de toutes les choses de la terre, le fortifia contre ces plaintes et lui fit connaître, par expérience, que ce qu'il avait quitté était beaucoup moindre que ce qu'il gagnait en suivant Jésus-Christ ; elle lui mit dans la bouche des réponses si saintes et si évangéliques, qu'elles servent encore aujourd'hui de justification à tous ceux qui, imitant son exemple, renoncent aux plus grands emplois et aux fortunes les plus avantageuses pour suivre l'étendard de la croix, et pour se faire humbles disciples d'un Dieu pauvre et souffrant pour l'amour des hommes.
Aussi, tandis que Paulin était blâmé par les gens du siècle, il était, au contraire, loué par tout ce qu'il y avait alors de docteurs et de saints per-
SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE.
sonnages sur la terre. Saint Martin, qui vivait encore, et qui l'avait autrefois guéri par attouchement, d'une grande incommodité à l'œil, le proposait à ses disciples comme un exemple achevé de la perfection évangélique, et leur disait souvent qu'il était presque le seul dans le monde qui eût accompli les préceptes de l'Évangile ; que c'était lui qu'il fallait suivre, que c'était lui qu'il fallait imiter, et que le plus grand bonheur de son siècle était d'avoir porté un homme si rare et si admirable. C'est ce que rapporte Sulpice Sévère, en la vie de ce saint évêque de Tours.
Saint Ambroise n'en parlait aussi que comme d'un prodige ; et, dans l'épître à Saban, il ne peut assez relever sa générosité d'avoir quitté ce que le monde a de plus éclatant pour embrasser l'abjection et la pauvreté de la vie religieuse. Saint Jérôme lui écrivit de Bethléem et le dissuada du voyage de Jérusalem, où notre Saint avait dessein de se retirer pour une plus grande perfection, lui représentant que son désert de la Campanie était beaucoup plus tranquille et plus propre aux exercices de la vie monastique, que cette ville, qui était alors pleine de trouble et de confusion. Il lui prescrivit en même temps quelques règles de la vie solitaire qu'il avait embrassée, et lui témoigna qu'il ne pouvait assez louer sa résolution, d'autant plus recommandable, que ce qu'il avait abandonné pour Dieu avait plus de charmes pour l'arrêter dans le siècle. Dans une autre épître, adressée à Julien, il l'appelle un prêtre d'une foi très-fervente, et dit que, s'il avait quitté des richesses temporelles, il en était devenu plus riche par l'heureuse possession de Jésus-Christ, et que, s'il avait renoncé aux premiers honneurs de l'empire, la vie humble et abjecte à laquelle il s'était consacré l'avait rendu incomparablement plus glorieux qu'il n'était auparavant, puisque ce que l'on perd pour Jésus-Christ ne se perd point, mais se change en quelque chose de meilleur et de plus utile. Saint Augustin et saint Alipius lièrent aussi une étroite amitié avec notre Saint, et se firent gloire d'avoir un fréquent commerce de lettres avec lui. Le premier, lui adressant un jour un de ses disciples, lui mande qu'il l'envoie à son école, parce qu'il est sûr qu'il profitera beaucoup plus par son exemple, qu'il ne pouvait profiter de toutes les remontrances et de toutes les exhortations qu'il lui faisait ; et, écrivant à Décentius, il lui conseilla d'aller voir Paulin, parce qu'il trouverait en sa personne la modestie d'un véritable disciple de Jésus-Christ. Il y eut même une illustre compagnie d'évêques d'Afrique, qui, remplis d'une haute idée de sa sainteté, lui envoyèrent des députés avec une lettre, pour lui témoigner l'estime et la vénération qu'ils avaient pour son mérite. Le pape saint Anastase, qui succéda à Sirice, conçut aussi les mêmes sentiments pour lui ; car, à peine fut-il élevé au souverain pontificat, qu'il écrivit en sa faveur à tous les évêques de Campanie, leur témoignant l'amour qu'il avait pour ce saint prêtre. Et, une fois que notre Saint vint à Rome, pour assister à la solennité de la fête de saint Pierre, il l'y reçut avec de grandes démonstrations de bienveillance et d'honneur ; depuis, il l'invita à l'anniversaire de son couronnement : invitation que les Papes ne faisaient ordinairement qu'aux évêques. Enfin, saint Paulin était si célèbre par toute l'Europe, qu'on le proposait continuellement pour exemple à ceux qu'on voulait détromper de l'estime des biens de la terre et attirer au service de Jésus-Christ, comme fit saint Eucher dans son épître à Valérien. Ainsi, sa conduite fut d'une grande utilité pour toute l'Église, et elle servit non-seulement à la conversion d'une infinité de pécheurs, mais aussi à mettre en honneur la vie monastique et à la faire embrasser par un grand nombre de personnes de toutes sortes de conditions.
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Au reste, c'est une chose merveilleuse que la modestie et l'humilité avec lesquelles il recevait toutes ces louanges. Il ne manquait jamais, dans ses réponses, d'en témoigner son mécontentement, parce qu'il ne voyait rien en lui que de méprisable, et qu'il ne souhaitait aussi que du mépris. Sulpice Sévère l'ayant prié de lui envoyer son portrait, il ne fit point difficulté de traiter cette demande de folie, et lui répondit qu'il ne pouvait pas la lui accorder, parce qu'il ne portait plus l'image de Dieu dans sa pureté, l'ayant, disait-il, souillée par la corruption de l'homme terrestre. Cependant, ayant appris que, malgré ce refus, ce fidèle ami l'avait fait peindre dans un baptistère, à l'opposite de saint Martin, il lui en exprima sa douleur, et tourna cette action à son propre désavantage, disant que cela s'était fait par une conduite particulière de la divine Providence, afin que les nouveaux baptisés eussent devant les yeux, en sortant des fonts baptismaux, d'un côté celui qu'ils devaient imiter en la personne de saint Martin, et de l'autre, celui dont ils devaient fuir l'exemple, en la personne du pécheur Paulin.
Comme ce n'est pas assez d'entrer dans la voie de la perfection, si l'on n'y persévère avec constance, notre Saint persévéra toute sa vie dans l'amour de la pauvreté et de la mortification. Il avait changé sa vaisselle d'argent en vaisselle de bois et de terre, et jamais il n'en voulut avoir d'autre. Sa table était si frugale, que les religieux les plus austères avaient de la peine à en supporter la rigueur. La viande et le poisson en étaient bannis, et l'on n'y servait point d'autres mets que des herbes et des légumes. Ayant tout donné, il était lui-même dans la disette ; et cette nécessité lui attira une des plus rudes humiliations dont un homme de son rang soit capable ; ceux qui l'avaient autrefois honoré pour ses grands biens et pour les avantages qu'ils espéraient de sa libéralité, et les esclaves mêmes qu'il avait affranchis, l'abandonnèrent et le traitèrent quelquefois avec mépris. Cependant il croyait toujours n'avoir rien souffert pour Dieu : « O misérables que nous sommes ! » disait-il, « nous pensons avoir donné quelque chose à Dieu, nous nous trompons, nous trafiquons seulement avec lui, nous avons peu quitté pour avoir beaucoup, nous avons abandonné les choses de la terre qui ne sont rien, pour acquérir les biens du ciel qui sont solides, permanents et véritables. Oh ! que nous avons les choses à bon marché ! Dieu nous a rachetés bien plus cher : il nous a donné son sang et sa vie, dont le prix est infini, pour acquérir de misérables esclaves ! » Étant dans ces sentiments, il ne s'arrêtait jamais dans le chemin de la perfection ; mais il s'y avançait à tous moments par la pratique de toutes les vertus, tant intérieures qu'extérieures.
Nous avons déjà remarqué que saint Jérôme l'appelle, dans une de ses épîtres, « un prêtre d'une foi très-fervente » ; mais cette foi éclata principalement lorsque les Goths eurent pris Nole, et lui eurent enlevé à lui-même tout ce qu'il avait dans sa maison pour sa subsistance. Saint Augustin, au premier livre de la Cité de Dieu, chapitre 40, rapporte que ces barbares s'étant alors saisis de sa personne, et voulant le tourmenter pour l'obliger de déclarer où était son trésor, il disait à Dieu, dans le secret de son cœur : « Seigneur, ne souffrez pas que je sois tourmenté pour de l'or ou de l'argent ; car vous savez où sont tous mes biens ». Cette prière, animée d'une foi vive et d'une parfaite confiance en la bonté divine, fut si efficace, qu'on ne lui fit aucun mal, et qu'il ne fut point non plus emmené en captivité. Cependant, sa nécessité devint si grande, qu'à peine avait-il du pain pour se nourrir, parce que, les Goths ayant tout enlevé, il n'était rien resté dans Nole pour la
SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE.
subsistance de ceux qu'ils y avaient laissés. Mais dans une si grande misère, il ne pouvait manger un morceau de pain sans en faire part à ceux qu'il voyait dans la même peine, parce qu'il savait que Dieu, qui nourrit les oiseaux du ciel et les animaux de la terre, ne manquerait jamais de lui donner les choses nécessaires à la vie. On raconte qu'un pauvre étant venu lui demander l'aumône, il l'envoya à Thérasie, qui, de son épouse, était devenue sa sœur, lui disant de donner à ce pauvre ce qu'elle pourrait ; elle lui répondit qu'il ne restait plus en sa maison qu'un petit pain qui ferait tout son dîner. « Donnez-le », répliqua le Saint ; « Jésus-Christ, qui demande par la bouche et par la main de ce pauvre, doit être préféré à nous ». Thérasie, contre sa coutume, n'en fit rien, parce qu'elle jugea sans doute, selon la prudence humaine, que, dans un besoin égal, la vie de ce grand homme était préférable à celle du mendiant, et qu'ainsi il valait mieux garder le pain que de le donner à cet étranger. Mais elle apprit bientôt que la foi de Paulin était plus opulente et plus efficace que la précaution timide et défiante dont elle avait usé ; car, incontinent après, il arriva des hommes qui lui amenaient une grande provision de blé et de vin, s'excusant d'ailleurs et du peu qu'ils apportaient et de leur retardement, sur ce qu'une tempête avait submergé un de leurs vaisseaux qui était chargé de froment. « Voilà », dit alors Paulin à Thérasie, « le châtiment de votre incrédulité. Vous avez dérobé au pauvre le pain que je lui voulais donner, et Dieu, en punition, nous a privés de ce vaisseau de blé que sa providence nous envoyait ».
Cette grande foi était dans notre saint prêtre la source de toutes les autres vertus. On ne peut assez dignement représenter sa douceur, sa miséricorde pour toutes sortes d'affligés, sa reconnaissance pour ceux qui lui faisaient du bien, sa vénération pour les excellents prélats qui vivaient de son temps, sa dévotion envers les Saints, et surtout envers saint Félix, dont il rendit la mémoire si célèbre par tout le monde ; et, enfin, son grand amour pour Jésus-Christ dont, selon le témoignage de saint Augustin, il jetait partout une odeur très-sainte et très-agréable.
Il y avait quinze ans que Paulin vivait dans la retraite, lorsqu'on l'élut pour succéder à Paul, évêque de Nole, qui mourut sur la fin de l'année 409. « Dans la prélature », dit Uranius, un de ses prêtres, en l'abrégé de sa vie, « il n'affecta point de se faire craindre, mais il s'étudia à se faire aimer de tout le monde. Comme il n'était point touché des injures que l'on faisait à sa personne, rien n'était capable de le mettre en colère ; il ne séparait jamais la miséricorde du jugement ; mais s'il était obligé de châtier, il le faisait d'une telle manière, qu'il était aisé de voir que c'étaient des châtiments de père, et non pas des vengeances de juge irrité. Sa vie était l'exemple de toutes sortes de bonnes œuvres, et son accueil était le soulagement de tous les misérables. Qui a jamais imploré son secours sans en recevoir une consolation très-abondante ? et quel pécheur a-t-il jamais rencontré qu'il ne lui ait présenté la main pour le relever de sa chute ? Il était humble, bénin, charitable, miséricordieux et pacifique ; il n'eut jamais de fierté ni de dédain pour qui que ce fût. Il encourageait les faibles, il adoucissait ceux qui étaient d'une humeur emportée et violente. Il aidait les uns par l'autorité et le crédit que lui donnait sa charge, d'autres par la profusion de ses revenus, dont il ne se réservait que ce qui lui était absolument nécessaire ; d'autres, enfin, par ses sages conseils, dont on trouvait toujours de grands trésors dans sa conversation et dans ses lettres. Personne n'était éloigné de lui sans désirer de s'en approcher ; et personne n'avait le bonheur de lui parler sans souhaiter de ne s'en séparer jamais ». En un mot,
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comme sa réputation était si grande, qu'à peine il y avait un seul lieu sur la terre où le nom de Paulin ne fût célèbre; aussi ses bienfaits étaient si étendus, que les îles et les solitudes les plus éloignées en étaient participantes. Comme le remarque l'auteur des livres de la *Vocation des Gentils*, qui sont attribués à saint Prosper, quoique Paulin eût abandonné ses propres biens pour Jésus-Christ, il ne laissa pas, néanmoins, d'avoir grand soin des biens ecclésiastiques de son évêché, parce qu'il n'ignorait pas qu'il n'en était que le dépositaire et le gardien; et que, étant le patrimoine des pauvres, il était obligé de les conserver pour ceux en faveur desquels les fidèles les avaient donnés à l'Église. Mais il en conserva les fonds avec soin, il en distribua les revenus avec une liberté sans mesure; de sorte qu'il n'était pas moins pauvre dans l'épiscopat qu'il l'avait été dans le monastère; rien ne demeurant entre ses mains, il était autant dans la disette, sous l'éclat de la prélature, qu'il l'était sous l'humble habit de religieux.
Il ne faut pas oublier ici que ses éminentes vertus lui attirèrent même la vénération des empereurs. Honorius, fils du grand Théodose, avait pour lui la plus grande estime; il voulut qu'il fût presque le seul arbitre du différend qui survint dans l'Église romaine pour la succession au pontificat du pape saint Zozime. Car, ayant ordonné l'assemblée d'un Concile pour examiner les prétentions d'Eulalius, schismatique, contre le droit légitime de saint Boniface, et sachant que ce saint évêque n'y pouvait pas assister, parce qu'il était tombé malade, il fit différer ce concile jusqu'à ce qu'il fût entré en convalescence. Il lui écrivit ensuite une lettre pleine d'un souverain respect, lui témoignant que rien ne pouvait être décidé sans lui; il le prie de se trouver au Concile pour apprendre au monde la volonté de Dieu, pour déclarer à l'Église quel était son véritable pasteur, et pour lui donner à lui-même sa bénédiction.
Il nous reste à rapporter de lui cette action héroïque de charité qui n'a presque point d'exemple dans aucun des âges du monde, mais qui est fidèlement décrite par saint Grégoire le Grand, au livre troisième de ses *Dialogues*, et dont le bréviaire et le martyrologe romains font foi au 22 juin. « Au temps où les Vandales », dit saint Grégoire, « ravageaient la Campanie, et qu'ils emmenaient la plupart des habitants en captivité, l'homme de Dieu, Paulin, donna, pour le soulagement des captifs et des pauvres, tout ce qui était en sa disposition; lorsqu'il se fut entièrement dépouillé, il survint encore une veuve qui, lui ayant représenté que le gendre du roi vandale avait emmené son fils en servitude, le supplia avec beaucoup d'instance de lui donner de quoi le délivrer.
« L'esprit de ce saint évêque fut alors combattu de deux mouvements bien différents; car, d'un côté, il voyait que, n'ayant rien, il lui était impossible de rien donner, et de l'autre, il avait une peine extrême à renvoyer une veuve pleine de douleur et accablée de tristesse; enfin, Dieu lui donna une invention admirable pour satisfaire à la nécessité de son ouaille et au zèle de sa charité. Quoiqu'il eût donné tous ses biens, il se possédait encore lui-même, et il fut inspiré de s'offrir et de se donner lui-même, imitant Jésus-Christ qui n'a point fait difficulté de donner sa vie pour les hommes. Il dit donc à la veuve qu'il n'avait plus d'argent ni aucun bien; mais que, si elle voulait, elle pouvait feindre qu'il était son esclave et l'échanger pour son fils. La veuve, surprise d'une telle proposition, en croyait à peine ses oreilles; mais le Saint l'obligea d'accepter. Elle le mena donc en Afrique et le présenta au maître de son fils. Ce prince fit d'abord quelque difficulté avant de le prendre en échange; mais, lui ayant demandé ce qu'il savait
SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE.
faire, et le Saint lui ayant répondu qu'il savait bien travailler au jardin, il l'accepta avec joie et renvoya libre le fils de la veuve. Ainsi, Paulin s'acquitta éminemment du devoir d'un véritable pasteur, qui est de se donner pour ses ouailles, et il eut part à la qualité de rédempteur, que Jésus-Christ s'est acquise par son sang. Dieu lui fit ensuite trouver grâce auprès de ce nouveau maître; et, comme il le servit avec beaucoup de fidélité et de prudence, il gagna tellement son affection, qu'il quittait la compagnie des plus grands seigneurs pour s'entretenir avec lui. Un jour, Paulin lui dit qu'il devait penser à ses affaires, parce que le roi, son père, mourrait bientôt pour aller paraître devant le tribunal de Dieu. Le prince en avertit le roi, et le roi ayant fait venir le Saint, il reconnut qu'il était un de ceux qu'il avait vus en songe lui arracher le fouet de la main. Le mérite de ce grand personnage ayant ainsi fait reconnaître qui il était, on le renvoya libre avec tous les esclaves de son diocèse, et beaucoup de vaisseaux chargés de blé pour la subsistance des habitants de Nole. Peu de temps après le roi des Vandales mourut : ce qui fit encore connaître l'éminente sainteté et l'esprit prophétique de saint Paulin. »
Il y a des auteurs qui trouvent des contradictions dans cette histoire, rapportée par saint Grégoire. Mais le cardinal Baronius y a sagement répondu dans ses Notes sur le Martyrologe, en remarquant que le roi des Vandales dont il est parlé en cet endroit n'est pas Genséric, qui vécut si longtemps après saint Paulin; mais Gonthaire, son frère, qui régna quelque temps avec lui, et qui mourut avant notre saint évêque.
On ne peut exprimer la joie avec laquelle il fut reçu dans Nole, lorsqu'il y entra comme un victorieux qui revient chargé des dépouilles des ennemis; mais cette joie ne dura pas longtemps, parce que Dieu voulut enfin terminer la vie de son serviteur, pour lui donner la récompense de ses travaux.
Le prêtre Uranius, dont nous avons déjà parlé, nous a laissé par écrit les principales circonstances de son heureux décès. Trois jours avant sa mort, étant déjà au lit pour un mal de côté très-violent qui faisait désespérer de sa vie, il fut visité par deux évêques, appelés Symmaque et Benoît. Il les accueillit avec une douceur et une bonté angéliques; et, s'étant fait dresser un autel auprès de son lit, il offrit avec eux le sacrifice auguste du Corps et du Sang de Jésus-Christ, et réconcilia les pénitents qui avaient été interdits du bonheur de la communion. Ensuite, s'étant recouché, il demanda où étaient ses frères; les assistants crurent qu'il parlait des évêques qui étaient dans sa chambre et devant lui : « Ce n'est pas de ceux-ci que je parle », répliqua-t-il, « mais de saint Janvier et de saint Martin, qui m'ont rendu visite il y a peu de temps, et qui m'ont promis de revenir au plus tôt ». Ces deux Saints, dont l'un avait été évêque de Bénévent et martyr, et l'autre archevêque de Tours, lui étaient apparus, et l'avaient assuré que l'heure de sa délivrance était fort proche. Il leva alors les mains au ciel, et chanta en signe d'allégresse le psaume qui commence par ces paroles : « J'ai levé mes yeux vers les montagnes d'où me doit venir du secours ». Un saint prêtre, nommé Posthumien, l'avertit qu'il était dû quarante pièces d'argent à des marchands pour des habits que l'on avait fait faire pour les pauvres. « Ne craignez rien, mon fils », lui répondit-il en souriant : « nous avons de quoi payer les dettes que nous avons contractées pour les pauvres ». En effet, peu de temps après arriva un prêtre de Lucanie, qui lui présenta cinquante pièces d'argent que l'évêque Exupérance, et son frère Ursace, homme de qualité, lui envoyait pour ses besoins. Il remercia Dieu d'une Providence
22 JUIN.
si paternelle et si aimable; et, ayant donné de ses propres mains deux de ces pièces au prêtre qui les avait apportées, il fit payer avec les autres ce qui était dû aux marchands dont sa charité pour les pauvres l'avait rendu débiteur.
Il passa une partie de la nuit suivante dans de grandes souffrances; mais elles ne l'empêchèrent pas de réciter le matin ses Matines et de faire une exhortation à ses ecclésiastiques pour les animer à la piété envers Dieu et à la charité les uns envers les autres. Il garda ensuite le silence jusqu'au soir; alors, s'éveillant comme d'un profond sommeil, et voyant que la nuit commençait, il dit doucement: « J'ai préparé ma lampe pour mon Christ». Enfin, au milieu de la nuit, il se fit dans sa chambre comme un grand tremblement de terre, sans néanmoins qu'il en parût rien au dehors; et durant ce tremblement, qui obligea tous ceux qui étaient présents de se jeter à terre pour implorer la miséricorde de Notre-Seigneur, il rendit paisiblement son esprit entre les mains des anges, pour être porté dans les cieux. Ce fut le 22 juin de l'année 431. « Il ne faut pas s'étonner», dit Uranius, « si, à sa mort, un petit coin de la terre trembla, puisque tout le monde en fut rempli de tristesse : car, quel est le lieu en toute la terre où l'on n'ait pas pleuré une si grande perte? Et quel est le chrétien qui n'ait pas gémi en apprenant que l'évêque Paulin était mort? Le paradis se réjouit d'avoir reçu un habitant d'un si grand mérite; mais l'Église fut pénétrée de douleur d'avoir perdu un si excellent pasteur. Les anges firent une grande fête pour se voir honorés de la compagnie de cet homme céleste, qui leur était si semblable; mais les provinces, les royaumes et tout le peuple chrétien furent en deuil de se voir privés de la présence de cet ange terrestre dont la vie était le modèle de toutes sortes de perfections. Les Juifs mêmes et les païens déchirèrent leurs habits, et, se joignant aux chrétiens, déplorèrent avec eux la perte qu'ils faisaient tous de leur père et de leur défenseur. »
Quelque temps après sa mort, il apparut à saint Jean, évêque de Naples, dans une gloire merveilleuse. Son visage était brillant comme un astre, ses habits étaient parsemés d'étoiles sur un fond plus blanc que la neige; il rendait une odeur semblable à celle de l'ambroisie, et avait dans sa main un rayon de miel, dont l'éclat égalait la douceur. Dans cet état, il lui déclara qui il était; et lui ayant fait goûter de ce miel, il l'invita à venir lui-même prendre part à la gloire dont il le voyait comblé: ce qui arriva trois jours après.
On le représente vivant dans l'esclavage, auquel il s'était livré pour racheter le fils d'une veuve. Cet acte de générosité, aussi bien que sa captivité en Afrique, l'a fait honorer par l'Ordre des Trinitaires.
## CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.
Pour le corps de notre saint Prélat, qui fut revêtu à la mort d'une beauté ravissante, et qui remplit d'admiration tous les spectateurs, il fut enterré dans l'église qu'il avait fait bâtir en l'honneur de saint Félix, d'où il a été transféré depuis à Rome dans l'église de Saint-Barthélemy au-delà du Tibre, où il se rend redoutable au démon par la délivrance des possédés. Sa fête est marquée dans tous les martyrologes.
Les écrits de saint Paulin ne sont pas des ouvrages de longue haleine; mais il en avait laissé un assez grand nombre, qui malheureusement ne nous ont pas été tous conservés:
1° Nous avons un recueil de ses lettres, au nombre de cinquante, qui ne sont qu'une partie de celles qu'il a écrites et qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous.
2° Parmi les lettres de saint Paulin, nous avons l'unique sermon qui nous reste de lui. Il est intitulé *De Gazophylacio*, c'est-à-dire Du Trésor.
SAINTE ROTRUDE OU OTRUDE, VIERGE.
3° À la fin du recueil des mêmes lettres, se trouve l'histoire du martyre de saint Genès d'Arles.
4° Enfin nous avons un recueil de Poésies qui contient trente-deux Poèmes, en comptant les fragments de quelques-uns pour des poèmes entiers.
Outre la grande quantité de lettres et plusieurs poésies dont nous sommes privés, on compte : 1° l'excellent abrégé qu'il fit en vers des trois livres de Suétone sur les Rois des différentes nations. Aucune manque d'expression pour en relever l'élégance ; 2° la traduction de grec en latin des ouvrages de saint Clément ; 3° le Panégyrique de l'empereur Théodose ; 4° l'ouvrage qu'il entreprit contre les païens ; 5° un grand nombre de sermons ; 6° un livre d'Hymnes ; 7° un Sacramentaire ; 8° son livre sur la Pénitence et sur la louange des martyrs en général.
Parmi les autres écrits attribués à saint Paulin, les uns sont douteux et les autres absolument supposés.
Dans la première classe on peut mettre une lettre intitulée : *In Evagrium objurgatio quod Levstam lapium non consolatus sit* ; et deux autres dont l'une est adressée à sainte Marcelle et l'autre à Célancie.
Dans la deuxième classe on peut ranger : 1° deux Poèmes, dont l'un est une exhortation de l'auteur à sa femme, pour la porter à se consacrer entièrement à Dieu ; et l'autre qui est sur le nom de Jésus ; 2° un livre sur les bénédictions des douze Patriarches.
Nous n'indiquerons qu'une édition des œuvres de saint Paulin : c'est celle de M. Migne, t. xii de la *Patrologie* latine ; c'est la reproduction de l'édition de Vérone (due à Muratori et au marquis Maffei), avec les préfaces et additions de Mingarelli.
Saint Paulin montre partout une grande dévotion envers les Saints, et assure (*Ep. xxiii ad Sever.*, p. 204) qu'on se servait de leurs reliques dans la consécration des autels et des églises, les fidèles ne doutant point qu'elles ne fassent pour eux une défense et un remède. Il dit que leurs châsses étaient ornées de fleurs (*Poém.* 14) ; qu'il s'y faisait un grand concours de peuple (*Poém.* 13) ; que ce concours avait pour principe les miracles qui s'y opéraient ; que les choses perdues avaient été retrouvées et les malades guéris par l'intercession des Saints (*Poém.* 18). Il parle, comme témoin oculaire, d'un violent incendie qui, n'ayant pu être éteint par tous les secours humains, le fut par un petit morceau de la vraie croix (*Poém.* 25). Il en envoya un, enchâssé dans de l'or, à saint Sulpice-Sévère. « Je vous fais », disait-il, « un grand présent dans un petit atome : c'est un préservatif contre les maux de cette vie et un gage de la vie éternelle. (*Ep. xxxii*) ». Chaque année il faisait un voyage à Rome pour visiter les tombeaux des Apôtres (*Ep. xiv ad Augustin.*, p. 270), et pour assister à la fête de saint Pierre et de saint Paul. (*Ep. xvii ad Sever.*) Tous ses poèmes sur saint Félix sont remplis des témoignages de la confiance qu'il avait aux mérites du Saint. Il le conjure de s'intéresser pour lui auprès de Dieu et d'être son protecteur auprès de la Majesté divine, surtout au jour du jugement. (*Poém.* 14, p. 43.) Il déclare qu'en recevant l'Eucharistie, nous mangeons la chair de Jésus-Christ, cette même chair qui fut attachée sur la croix.
*In cruce fixa caro est, qua pascor, de cruce sanguis* *Dat mihi, vitam quo bibo, corda lavo.* *Ep. xxxii, p. 204.*
Souvent il parle des saintes images. Il fait la description des peintures qui étaient dans l'église de Saint-Félix de Nole, peintures où l'on voyait représentées les histoires dont on trouve le récit dans le Pentateuque, dans les livres de Josué, de Ruth, des Rois, de Judith et d'Esther. (*Poém.* 24 et 25.) Il dit, en parlant de ces peintures, qu'elles étaient les livres des ignorants. (*Poém.* 24, p. 156.) Il exhorte ses amis à prier pour l'âme de son frère qui était mort, dans la persuasion que ces prières lui procureront du rafraîchissement et de la consolation en cas qu'il souffre quelque peine dans l'autre vie. (*Ep. xxxv ad Delphin.*, et xxxvi ad Amand., p. 220.) Bien de plus énergique et de plus touchant que la manière dont il exprime en plusieurs endroits les sentiments d'humilité et de contrition dont il était pénétré, et l'estime qu'il faisait du don des larmes. (*Ep. xxiii, p. 146, etc.*)
*Acta Sanctorum; Godescard, Baillet, etc., etc.*
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## SAINTE ROTRUDE OU OTRUDE, VIERGE (XIIe siècle).
On ne connaît presque rien de la vie de sainte Rotrude. Les religieux de l'abbaye de Saint-Bertin, qui possédaient ses reliques, ignoraient son histoire, dit Molanus, et il n'est pas douteux qu'ils ont fait beaucoup de recherches pour la découvrir. Voici les quelques lignes que lui consacre Malbrancq, dans son *Histoire des Morins*.
Sainte Rotrude, née probablement dans le pays de Thérouanne, est signalée dans le martyrologe de Guines comme s'étant toujours montrée agréable à Dieu par ses vertus et ses bonnes œuvres.
22 JUIN.
Jamais les pauvres ne s'éloignaient d'elle sans avoir reçu quelque secours ; elle leur donnait avec joie ce qu'elle se retranchait à elle-même. La pensée de la passion du Sauveur était sans cesse présente à son esprit, et le souvenir de ses humiliations et de ses souffrances lui faisait répandre des larmes en abondance. Toutes les choses de la terre lui inspiraient un tel dégoût, qu'elle semblait en être entièrement détachée et vivre comme les anges du ciel. L'époque précise de sa mort est inconnue.
Cette Sainte fut canonisée, dit Gazet, par l'évêque de Thérouanne, Milon II, en présence d'Arnoult, comte de Guines. Son corps fut d'abord placé dans le monastère d'Andres, où Andernes (Pas-de-Calais, Ordre de Saint-Benoît, ancien diocèse de Boulogne et diocèse actuel d'Arras), bâti par Baudouin Ier, comte de Guines et de Boulogne. Plus tard on le transféra à l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer, où l'on faisait la fête de sainte Rotrude le 22 juin.
L'abbé Destombes, *Vies des Saints des diocèses de Cambrai et d'Arras*.
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## LE BIENHEUREUX LAMBERT,
### QUARANTIÈME ABBÉ DE SAINT-BERTIN, AU DIOCÈSE D'ARRAS (1125).
Lambert fut élevé dès son enfance dans l'abbaye de Saint-Bertin. Comme il montrait de grandes dispositions pour l'étude, on l'envoya assister aux divers cours que professaient alors en France les maîtres les plus célèbres ; et, de retour au monastère, il fut chargé d'enseigner à ses frères ce qu'il avait appris, et il le fit avec un grand succès. Il fut bientôt élevé à la dignité de prieur, mais il se démit de cette charge pour se livrer de plus en plus à la prière et à l'étude. Cependant, à la mort de Jean, premier du nom, il fut obligé d'accepter la dignité d'abbé et fut béni solennellement, l'an 1095, par Gérard, évêque de Thérouanne. Il assista cette même année au Concile de Clermont.
Il se mit dès lors avec activité à continuer les constructions commencées par ses prédécesseurs et il eut la consolation de les terminer, en sorte que la dédicace de l'Église fut faite le 1er juin 1106 par saint Jean, évêque de Thérouanne, et cette église était magnifique comme construction et comme ornementation. Le monastère n'était pas moins remarquable d'ailleurs, et toutes les affaires temporelles furent mises dans un ordre parfait.
Mais ce n'était là que le commencement et la moindre partie de la Réforme que méditait le digne abbé. L'esprit de pauvreté avait disparu du monastère, la vanité s'y était glissée, l'obéissance n'était plus connue ; il fallait un remède héroïque. Voyant que ses exhortations les plus pressantes étaient sans effet, Lambert quitte l'abbaye, d'accord avec saint Jean de Thérouanne, et il va s'enfermer à Cluny, où il fait profession comme simple moine. Bientôt les religieux de Saint-Bertin reviennent à de meilleurs sentiments : ils redemandent avec instance leur digne abbé, qui consent à rentrer dans le monastère et amène avec lui des religieux pleins de ferveur. Cependant, les bonnes résolutions ne persévèrent pas : il y a des tiraillements et des luttes, il faut même avoir recours au bras séculier et expulser les plus opiniâtres ; enfin la Réforme s'établit d'une manière sérieuse et durable, et bientôt tous accourent pour vivre de cette vie de sainteté. Là où l'on aurait naguère à peine trouvé douze moines, dit à ce sujet un ancien auteur, on en compta bientôt plus de cent vingt.
Lambert jouit de son œuvre pendant un assez grand nombre d'années, et il eut la consolation d'établir la Réforme dans d'autres maisons religieuses du voisinage. Il mourut, en 1125, après avoir restauré et, pour ainsi dire, fondé de nouveau ce puissant monastère, qui désormais, sous la Règle de Saint-Benoît, continuera de mener une vie pleine de vigueur et d'énergie, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, comme antérieurement et avec diverses périodes de relâchement et de ferveur, il avait produit d'abondants résultats pour le bien de la religion pendant cinq siècles sous la Règle de Saint-Colomban.
L'abbé Van Drival, chanoine d'Arras, *Hagiologie diocésaine*.
MARTYROLOGES. 235
Événements marquants
- Études à Rome
- Retour à Vérulam et accueil du prêtre Amphibale
- Conversion et baptême secret
- Substitution au prêtre Amphibale pour le sauver des soldats
- Comparution devant le juge et refus de sacrifier aux idoles
- Martyre par décapitation sur la colline de Holmhurst
Miracles
- Dessèchement du lit d'une rivière pour laisser passer la foule
- Résurrection de personnes noyées dans la rivière
- Jaillissement d'une fontaine au sommet de la montagne Holmhurst
- Chute des yeux du bourreau immédiatement après l'exécution
- Guérison instantanée d'un soldat converti touchant la tête du martyr
Citations
J'ai préparé ma lampe pour mon Christ
Je ne sacrifie pas à tes faux dieux ; car tous mes ancêtres les ont servis sans en recevoir d'autre salaire que leur damnation éternelle.