Saint Albéric
Deuxième abbé de Cîteaux
Résumé
Saint Albéric fut l'un des trois piliers fondateurs de l'Ordre de Cîteaux au XIe siècle. Succédant à saint Robert comme abbé en 1099, il structura la règle cistercienne dans toute sa rigueur et obtint la protection papale. La tradition lui attribue l'adoption de l'habit blanc, reçu miraculeusement de la Vierge Marie.
Biographie
SAINT ALBÉRIC, DEUXIÈME ABBÉ DE CITEAUX
Celui qui est placé sous le joug de l’obéissance périra d’une manière pitoyable, au lieu de se sauver, s’il résiste à ses supérieurs.
Saint Jean Climaque, Échelle, après le 26ᵉ degré.
L’Ordre de Cîteaux est si recommandable dans l’Église, et l’histoire de son origine est si sainte et si édifiante, qu’on ne doit rien omettre de ce qui peut contribuer à en donner une parfaite connaissance; et comme l’institution des Ordres religieux dépend de leur fondateur, il n’est pas convenable d’omettre la vie de saint Albéric; car il est un de ceux dont Dieu s’est servi pour jeter les premiers fondements de ce grand édifice, que la divine Providence a voulu comme appuyée sur trois précieuses colonnes qui en devaient soutenir toute l’élévation, nous voulons dire, le grand saint Robert, saint Albéric et saint Étienne. Nous donnerons la vie du premier le 29 du mois d’avril, celle du troisième le 17 du même mois : ainsi, il nous reste à donner place au second en ce jour, puisque c’est celui de sa précieuse mort.
Les historiens de la vie de ce grand homme se sont moins mis en peine de nous découvrir les circonstances de sa naissance et de ses parents, selon la nature, que du progrès qu'il a fait dans la vertu et du bonheur qu'il a eu d'avoir saint Robert pour père selon l'esprit. Nous apprenons seulement des Annales de l'Ordre de Cîteaux, dont il est regardé comme un des fondateurs, qu'il reçut une excellente éducation, ce qui, joint à d'heureuses dispositions pour les belles-lettres, en fit un homme fort expérimenté dans les sciences divines et humaines ; il pouvait jouir de grands biens dans le siècle, mais il aima mieux chercher un lieu de retraite pour vivre pauvre, suivant les conseils de Jésus-Christ, qui dit : « Allez, vendez tout ce que vous possédez, donnez-en l'argent aux pauvres et suivez-moi ! ». Dans ce sentiment, il prit la résolution d'aller découvrir son dessein à saint Robert, qui gouvernait alors les solitaires de Collan, et dont la réputation répandait partout une odeur très-suave de sainteté.
Il fut reçu par ce digne supérieur avec tous les témoignages de bienveillance imaginables. Il montra sa reconnaissance en faisant aussitôt paraître à ses confrères, par la sainteté de ses exemples, qu'il voulait marcher sur les pas des plus saints anachorètes qui l'avaient précédé.
La solitude de Collan étant malsaine, Robert conduisit ses solitaires dans la forêt de Molesme : ce fut en cet endroit qu'Albéric, animé et fortifié de l'esprit des anciens Pères du désert, dont il avait toujours conçu une très-haute estime, travailla avec ses frères, sous la conduite de saint Robert, à construire un oratoire et de petites cellules au milieu d'une forêt, n'ayant alors pour tous matériaux que des branches d'arbres et de la terre détrempée ; ce travail, néanmoins, ne leur fit rien relâcher de leurs exercices ordinaires, des saintes lectures et de l'oraison, ni rien retrancher du temps précieux qu'ils employaient ordinairement à chanter les louanges de Dieu. Mais, chose surprenante, et qui prouve bien le changement et la faiblesse de l'esprit humain, cette ferveur que semblaient partager tous les religieux se ralentit bientôt ; plusieurs seigneurs du pays leur ayant donné, à l'envi, ce qui était nécessaire pour leur entretien et même au delà, le revenu temporel du monastère devint trop considérable ; ces richesses les firent tomber dans de grands excès. Saint Robert ne pouvant, ni par prières ni par remontrances, arrêter leurs dérèglements, se retira dans un désert appelé Haur, où il y avait des solitaires qui vivaient dans une grande union et simplicité de cœur. Albéric, qu'il avait fait prieur, gouverna le monastère de Molesme en son absence ; il s'appliqua d'abord à rétablir la première observance, en joignant de puissants exemples à des exhortations fréquentes et pathétiques ; s'apercevait-il qu'il ne gagnait rien par la voix de la douceur, il savait se servir prudemment de toute l'autorité que Dieu lui avait confiée. Une si grande fermeté, soutenue d'une vie irréprochable, condamnait ouvertement les désordres de ceux qui ne voulaient se conduire qu'en suivant des maximes mondaines et séculières ; aussi devint-il bientôt l'objet de la haine de tous ceux qui ne le regardaient que comme un censeur incommode, et l'on vit, pour nous servir des termes de son histoire, des disciples mépriser audacieusement les leçons salutaires d'un maître aussi saint, des enfants s'élever contre leur père, des sujets vouloir commander à leur supérieur, et des coupables traiter comme criminel celui qui ne travaillait qu'à les conduire dans le chemin de la perfection. Ils le chargèrent enfin d'opprobres et d'injures ; notre Saint souffrit toutes sortes de calomnies, et Dieu, pour présenter de plus grandes occasions de victoires à son serviteur, permit qu'on poussât si loin cette persécution, que ces mauvais disciples, l'ayant outragé jusqu'à l'excès, l'enfermèrent comme un malheureux digne des plus rudes supplices.
Albéric voyant tous ses soins inutiles, et son humilité lui faisant croire que Dieu réservait à un autre la juste réforme qu'il voulait introduire en ce monastère, se retira dans un lieu plus solitaire, nommé par les Bollandistes Vivificus, et Vinicus dans Surius (Viviers), avec saint Étienne et deux autres religieux, dont il connaissait la haute vertu, afin de pratiquer avec pleine liberté tout ce que leur piété leur inspirerait de faire, pour répondre à ce que l'esprit de la grâce demandait d'eux ; mais Dieu fit bientôt connaître que les instructions données par ce digne supérieur aux religieux de Molesme n'avaient pas été inutiles, et que cette semence devait porter du fruit en son temps ; car, à peine se fut-il retiré, que ses disciples, ouvrant les yeux, reconnurent la faute qu'ils avaient faite ; ils la pleurèrent, en firent pénitence et ne pensèrent plus qu'à chercher les moyens de faire revenir à Molesme, non-seulement leur prieur saint Albéric, mais encore saint Robert, qui l'avait précédé en l'office d'abbé, et saint Étienne. La chose réussit après de grandes diligences dont ils usèrent pour cet effet, d'autant qu'on y interposa l'autorité du souverain Pontife et de l'évêque de Langres. Les trois grands serviteurs de Dieu revinrent donc en cette solitude, où ils furent très-bien reçus : saint Robert en qualité d'abbé ; saint Albéric en qualité de prieur ; et saint Étienne en qualité de sous-prieur ; on leur rendit une parfaite obéissance, et ils virent, avec beaucoup de joie, tous les esprits réunis et disposés au moins alors à une parfaite observance de toutes les règles.
Mais dans le temps où tous les religieux croyaient ne devoir plus jamais perdre de si saints conducteurs, ils furent de nouveau privés de leur présence et de leur secours. Ces trois illustres personnages, ayant toujours faim et soif d'une plus grande justice, et se sentant appelés et portés à une plus haute perfection que celle qui se pratiquait à Molesme, où ils étaient obligés d'exempter sans cesse de quelques points de la règle les moins fervents, formèrent et exécutèrent, avec les permissions requises, le dessein de se retirer en un lieu fort champêtre et fort solitaire, nommé Cîteaux, où ils allèrent sous l'inspiration du ciel, afin d'y établir un nouvel Ordre.
Ce fut l'an 1098 que saint Robert, saint Albéric et saint Étienne, après avoir laissé toutes choses dans un bel ordre à Molesme, vinrent s'établir à Cîteaux, non loin de Dijon, accompagnés de plusieurs autres fervents religieux qui les suivirent. Mais saint Robert, n'ayant pas été plus d'un an et quelques mois abbé de ce monastère, en fut retiré du consentement du souverain Pontife Urbain II, pour aller une troisième fois gouverner les religieux de Molesme, qui avaient fait des instances extraordinaires pour obtenir cette grâce ; c'est à l'occasion de cette grande perte que les religieux de Cîteaux élurent canoniquement pour abbé, en sa place, le pieux Albéric, dont nous donnons ici la vie.
Cette élection eut lieu l'an 1099 : il fit tout ce qu'il put pour éviter d'accepter cette dignité ; mais ayant enfin reconnu l'ordre de Dieu, il se chargea de ce fardeau, s'associant pour prieur et pour collègue en ses travaux saint Étienne, qui devint son successeur après sa mort, et qui est reconnu pour le troisième fondateur de l'Ordre, comme on peut le voir dans sa vie, au 17 avril.
Notre Saint donc, considérant d'une part le pouvoir qu'il avait en qualité de supérieur, pour augmenter la pureté de cette sainte et étroite observance pour laquelle il avait toujours conservé une très-grande estime, et ayant d'ailleurs la consolation d'avoir pour disciples des sujets bien disposés à suivre tout ce qu'il leur inspirerait, commença à produire en liberté ses sentiments, à faire premièrement lui-même beaucoup plus qu'il ne souhaitait des autres, et à soutenir par ses ferventes exhortations, jointes à une sainteté de vie tout à fait exemplaire, le plus bel ouvrage de piété que l'on vit en son siècle.
Ces saints solitaires ne cédaient alors en rien à ceux de la Thébaïde; ils partageaient la nuit en trois parties; ils se reposaient à peu près l'espace de quatre heures; pendant les quatre heures suivantes, ils chantaient des psaumes et des hymnes pour publier les louanges de Dieu, et pendant les autres quatre heures, ils s'occupaient au travail manuel; leur ouvrage le plus ordinaire était de transporter et de cultiver des terres pour faire venir des légumes qui composaient toute leur nourriture. A la suite de ce travail, ou de quelque autre semblable, ils faisaient de pieuses lectures et récitaient des prières particulières; de sorte que plusieurs autres saintes pratiques semblables, se succédant ainsi les unes aux autres, ne leur permettaient de se donner aucun relâche ni le jour ni la nuit.
Leurs habits, fort pauvres et fort simples, n'étaient composés que d'étoffes très-grossières qu'ils savaient préparer de leurs propres mains. Quelques auteurs même disent que leurs vêtements n'étaient faits que de feuilles de palmier entrelacées avec industrie les unes dans les autres. Ce fut encore par les soins de saint Albéric que l'on vit en peu de temps un monastère assez régulièrement construit, et il fut aisé d'élever un tel édifice, puisqu'on ne chercha avant tout qu'à bâtir une grande quantité de cellules fort simples pour loger les postulants qui venaient, et à construire une petite église en l'honneur de la sainte Vierge, et quelques autres lieux réguliers absolument nécessaires pour être à couvert des plus grandes injures du temps.
C'était une chose qui attirait l'admiration de tout le monde, de voir le saint abbé donnant l'exemple aux autres, porter des terres et d'autres fardeaux fort pesants pour avancer ces bâtiments; il savait nourrir son esprit de pieux sentiments qu'il tirait des psaumes, en même temps qu'il occupait son corps au travail manuel; et quoiqu'il fût fort âgé, il ne laissait pas de dompter sa chair par des mortifications corporelles, par des jeûnes et des veilles qui surpassaient, dit son historien, tout ce qu'on peut imaginer; car, lorsque les religieux allaient par nécessité prendre leur repos, il se servait de ce temps de la nuit pour faire subir à son corps de longues flagellations, et s'il prenait quelque peu de sommeil, c'était sur deux planches toutes nues: cette manière de prendre son repos sur ce lit de pénitence, lui donnait facilité pour se lever avant les autres; de telle sorte qu'il avait ordinairement récité tout le Psautier avant que les autres religieux fussent levés pour venir chanter les Matines.
La réputation du saint abbé et de ses illustres disciples se répandit avec tant d'éclat et vola si hautement partout, que deux célèbres cardinaux, Benoît et Jean, envoyés en France comme légats par Pascal II, successeur d'Urbain II, vinrent loger par dévotion dans leur pauvre demeure, où ils admirèrent, avec une satisfaction incroyable, la vie plus angélique qu'humaine de ces nouveaux religieux. Après avoir reconnu que leur dessein venait du ciel, ils leur persuadèrent d'envoyer en cour de Rome, pour demander au souverain Pontife sa protection spéciale dans leurs saintes entreprises, et la confirmation de leur établissement: ce qu'ils exécutèrent avec succès; car saint Albéric débuta deux de ses religieux, nommés Jean et Hodebert, qui, munis de plusieurs lettres de recommandation et d'instructions qui leur avaient été données par les deux légats, par leur propre évêque et même par l'archevêque de Lyon, obtinrent de Sa Sainteté tout ce qu'ils souhaitaient. Le monastère fut mis sous la protection du Saint-Siège.
On voit encore avec plaisir, dans les Annales de Cîteaux, toutes ces lettres et les autres actes qui concernent le premier établissement de cet Ordre. Il serait difficile d'exprimer la joie que reçut saint Albéric, se voyant autorisé du souverain Pontife dans ses desseins, par la bulle que lui apportèrent les religieux qui revinrent de Rome. Il composa pour lors divers statuts et plusieurs saintes ordonnances qu'il publia et qui furent acceptées; elles n'avaient d'autre fin que de faire observer, dans toute la rigueur et à la lettre, la règle de saint Benoît, et par conséquent de rejeter plusieurs usages contraires qui regardaient les habits, la nourriture, la possession des biens et d'autres choses semblables. Il est important de s'attacher à ces détails pour juger la part que prit à cette œuvre le glorieux saint Albéric, et l'on ne doit pas s'étonner si plusieurs auteurs lui attribuent la qualité de principal fondateur de l'Ordre de Cîteaux; car, sans dire, comme le veulent insinuer quelques actes rapportés par Bollandus, qu'il est venu, même avant saint Robert, au désert de Cîteaux, il est toujours indubitable, comme nous l'avons dit, que le même saint Robert n'a demeuré qu'environ un an en ce lieu; que quand il le quitta et remit sa crosse abbatiale entre les mains de Gautier, évêque de Châlon-sur-Saône, on déclara publiquement tous les religieux exempts de l'obligation de lui obéir, comme ils l'avaient promis auparavant; et que ce fut par conséquent saint Albéric, qui sut premièrement arrêter, par sa douceur, sa sagesse et la force de ses exemples, tous ces solitaires qui, dans la liberté qu'ils venaient de recevoir, auraient pu, sous différents prétextes, demander à se retirer de côté et d'autre, dans les monastères voisins où l'on n'observait pas à beaucoup près cette grande rigueur de Cîteaux. Ainsi il paraît assez que le Saint dont nous parlons, après avoir soutenu ses frères dans la régularité et dans la ferveur depuis l'absence de saint Robert, fut élu abbé en sa place, comme nous l'avons déjà dit, par les suffrages de la communauté, en présence et du consentement de l'évêque de Châlon, qui présida à l'élection; on convient aussi que ce fut lui le premier qui perfectionna, qui composa même en partie et fit recevoir les constitutions de cet Ordre commençant; ce qu'il exécuta avec une ferveur, une constance et un zèle toujours nouveaux, l'espace de près de dix ans. Ces règlements ne sont qualifiés, dans les premières histoires de cet Ordre, que d'institutions des moines de Cîteaux, sortis de Molesme. Les abus qu'ils répriment sont les fourrures et les peaux précieuses, les superfluités des habits, les garnitures des lits, la diversité et l'abondance des viandes, l'usage de la graisse, etc. Albéric résolut d'avoir des convers laïques, pour prendre soin des métairies et de la culture des terres, parce que, conformément à la règle, les religieux devaient demeurer dans le cloître pour y vaquer à l'oraison et au service divin.
Ces frères convers étaient le plus souvent des hommes simples et droits qui ne savaient ni lire, ni chanter, mais qui n'en étaient pas moins dignes de la vie religieuse. Ils faisaient les mêmes vœux et jouissaient des mêmes avantages spirituels que les frères du chœur, seulement ils n'étaient pas obligés à l'office et pouvaient ainsi consacrer tout leur temps au travail. Chaque fois qu'ils entendaient la cloche du couvent sonner une heure canoniale, ils se mettaient à genoux, ou s'appuyaient courbés sur le manche de leurs bêches, de leurs sarcloirs ou de leurs faux et récitaient des Pater et des Ave, en union avec les Pères qui chantaient l'office, mêlant ainsi leur prière aux hymnes des oiseaux, au bruit des vents, aux harmonies des cieux pour adorer Dieu et saluer la vierge Marie.
L'habit de ces religieux était d'abord de couleur grise ou noire, mais Albéric le changea en habit blanc, avec un scapulaire gris.
Voici comment la tradition raconte ce changement symbolique : Le jour des nones d'août, pendant qu'Albéric et ses moines chantaient Matines au chœur, la très-sainte Vierge apparut tout à coup au milieu d'eux, et s'approchant du bienheureux abbé, elle lui mit sur les épaules une robe toute blanche, et, à l'instant même, les vêtements des autres religieux devinrent blancs, et la Vierge sans tache remonta aux cieux avec les Saintes qui lui faisaient cortège.
On faisait la fête de ce miracle dans l'Ordre de Cîteaux, au 5 août, sous ce titre : Descente de la bienheureuse Vierge Marie à Cîteaux, et miraculeux changement de l'habit noir en habit blanc, sous le très-saint abbé Albéric. L'habit blanc fut comme une livrée de la sainte Vierge : aussi tous les monastères cisterciens étaient-ils dédiés à Marie.
Cette apparition n'est pas un fait isolé : souvent la Mère de Jésus se montrait aux frères « du désert de Cîteaux » pour les défendre et les consoler. Rien n'est gracieux comme ces poétiques légendes qui nous montrent la très-douce vierge Marie visitant les moines qui chantent l'office et les enflammant de zèle, soulageant ceux qui labourent, coupent du bois ou portent des fardeaux, et essuyant le front des moissonneurs. Tantôt, nous disent-elles encore, elle les entoure, au sein de la nuit, d'une paisible lumière, tantôt elle présente à leurs adorations son divin Fils Jésus, ou s'agenouille avec eux devant lui ; tantôt elle fait briller aux yeux du mourant la couronne immortelle, le soutient contre les frayeurs du trépas et attend son âme pour la porter devant Dieu.
Un des frères, que les Annales ne nomment point, vit les cieux ouverts, et, sur des trônes étincelants, les chœurs des anges, les patriarches, les prophètes, les apôtres et les martyrs... puis des religieux de différents Ordres. Il chercha ceux de ses frères qui étaient sortis de ce monde et n'en put voir aucun... « Qu'est-ce donc ? ô très-sainte Vierge », s'écria-t-il avec effroi, « je ne vois aucun de mes frères !... Serait-ce possible que des religieux qui vous sont si dévoués soient exclus du paradis?... » La reine du ciel le voyant troublé jusqu'au fond de l'âme, lui répondit : « Ils me sont si chers, mes fils de Cîteaux, que je les garde sur mon cœur », et, entrouvrant son manteau d'une merveilleuse ampleur, elle lui montra les religieux de sa famille. Transporté de joie, il raconta ce qu'il avait vu, et tous les frères en bénirent Dieu.
Toutefois, une épreuve terrible pesait sur Albéric : la mort poursuivait son œuvre dans le nouveau monastère, et personne ne venait occuper la stalle ni relever la bêche du défunt. Il s'en attristait, et si résigné qu'il fût dans son abandon, la crainte que Cîteaux ne fût enseveli avec ses premiers fondateurs l'affligeait profondément. Il s'en plaignait souvent à Dieu et demandait avec instances des novices.
Quand cette épreuve eut suffi aux desseins de la Providence sur le bienheureux Albéric, elle cessa, du moins pour un temps, par l'arrivée d'un postulant dont la vocation miraculeuse réjouit la communauté désolée. Il était clerc et étudiant aux écoles de Lyon. Un jour qu'il demandait à Dieu la grâce de connaître la voie du ciel, il aperçut dans une vision une vallée profonde et, sur une haute montagne qui s'élevait au milieu, une cité magnifique... Il voulut y monter, mais une large rivière en protégeait les avenues. Cherchant un endroit qu'il pût traverser, il vit sur la rive opposée douze ou quatorze pauvres qui lavaient leurs tuniques. L'un d'eux avait un vêtement d'une blancheur éblouissante, et il aidait tour à tour chacun de ses compagnons. — « Qui êtes-vous ? » leur dit le clerc. — « Ces pauvres sont des moines qui font pénitence et se purifient de leurs péchés ; je suis, moi, Jésus-Christ... Cette cité, c'est le Paradis, où je règne avec ceux qui ont lavé leur vêtement et fait pénitence ; voici le chemin que tu demandes à connaître depuis si longtemps. » — Le clerc raconta sa vision à l'évêque de Châlon, qui lui dit de se faire moine et lui indiqua le chemin de Cîteaux. Il obéit. À la porte d'osier pendait un marteau de fer, il le souleva et ce fut l'un des pauvres de sa vision qui vint ouvrir !... Il reconnut de même tous les autres moines et leur raconta comment il les avait déjà vus, ce qui les ravit de joie. Ce clerc, qui avait nom Robert, devint un excellent religieux et fut prieur.
Nous ne finirions point si nous voulions rapporter tout ce que nous trouvons à la gloire de ce saint fondateur dans les mémoires de son Ordre ; il nous reste à dire quelque chose de son pieux décès. Ce saint abbé ayant donc heureusement accompli ce que la divine Sagesse avait désiré de lui pour l'institution d'une des plus saintes et des plus célèbres congrégations, fut jugé digne d'aller posséder l'objet céleste après lequel on l'avait vu si fréquemment soupirer ; cette récompense lui fut procurée à l'occasion d'une fièvre qui fut assez violente pour causer la mort à celui qui ne pouvait plus vivre que de la vie des Bienheureux. Étant à l'extrémité et voyant ses religieux baignés de larmes et attristés de l'état de souffrance où ils le voyaient, il les consola et releva leur courage, leur disant qu'ils ne devaient pas le plaindre dans les douleurs qu'ils lui voyaient souffrir, puisqu'elles allaient le mettre en possession d'un grand bonheur ; ajoutant que, s'ils savaient quel était le degré de gloire auquel Dieu lui avait fait connaître qu'ils étaient appelés, la vie présente leur deviendrait tout à fait ennuyeuse, et ils ne travailleraient uniquement que pour le ciel. Ensuite il récita d'une voix fort distincte, et qui marquait le contentement de son cœur, le Symbole des Apôtres ; après quoi, il dit les *Psalmodies de la sainte Vierge*, et après ces paroles, *Sancta Maria, ora pro nobis*, Marie, priez pour nous, sa vénérable figure devint rayonnante comme un soleil, et il rendit doucement sa belle âme à son Dieu, le 26 janvier l'an 1109. On raconte qu'il apparut plusieurs fois à ses religieux lorsqu'ils étaient au chœur, ou à l'oraison, ou à l'ouvrage manuel, les exhortant à travailler efficacement à leur sanctification.
Saint Étienne, qui lui succéda, fit sur ce sujet, à ses religieux, un discours admirable qui a été heureusement conservé, et où, après avoir exprimé, d'une part, la douleur dont il est pénétré lui-même pour cette perte commune, il les anime aussitôt, en leur disant qu'ils doivent néanmoins se souvenir qu'il n'y a rien au monde de plus avantageux, pour ceux qui ont longtemps combattu sur la terre pour la gloire de Jésus-Christ, que d'être délivrés de la chair mortelle dont nous sommes enveloppés, afin d'aller jouir avec plus de liberté de celui qu'on aime par-dessus toutes choses, et qu'il faut verser des larmes bien plutôt sur ceux qui demeurent ici-bas dans le combat, toujours en doute s'ils remporteront la victoire, que sur ceux qui, étant victorieux, sont allés, comme le saint abbé Albéric, recevoir la palme due à leurs travaux. On pourra voir ce discours plus au long dans l'histoire de l'Ordre.
On peut représenter saint Albéric de la manière suivante : la sainte Vierge lui apparaît et lui remet l'habit blanc des Cisterciens ; elle lui apparaît encore à l'heure de sa mort ; on l'associe aussi aux trois célèbres religieux de Cîteaux, saint Robert, saint Étienne Harding et saint Bernard de Clairvaux.
Nous avons tiré ce que nous avons dit dans cette vie du tome IV des Annales de Cîteaux et des Actes de Bollandise. Le R. P. Dom Pierre-le-Nain, sous-prieur de l'abbaye de la Trappe, a donné autrefois au public un ouvrage en français, qui porte pour titre : Essai sur l'Ordre de Cîteaux ; on y pourra découvrir plusieurs particularités sur la vie de ce grand Saint. — Voir aussi Saints de Dijon, par M. l'abbé Duplus.
Événements marquants
- Entrée au monastère de Collan sous la direction de saint Robert
- Fondation du monastère de Molesme
- Prieur de Molesme et persécution par les moines récalcitrants
- Retraite à Viviers (Vivificus)
- Fondation de l'Ordre de Cîteaux en 1098
- Élection comme deuxième abbé de Cîteaux en 1099
- Obtention de la protection du Saint-Siège par le pape Pascal II
- Changement miraculeux de l'habit noir en habit blanc
Miracles
- Changement miraculeux de l'habit noir en habit blanc par la Vierge Marie
- Vision d'un clerc lyonnais montrant Albéric et ses moines purifiés par le Christ
- Visage rayonnant comme un soleil au moment de sa mort
Citations
Allez, vendez tout ce que vous possédez, donnez-en l'argent aux pauvres et suivez-moi !
Ils me sont si chers, mes fils de Cîteaux, que je les garde sur mon cœur