Saint Antonin de Florence
Archevêque de Florence
Résumé
Né à Florence en 1389, Antonin entra chez les Dominicains après avoir prouvé sa détermination en apprenant le droit canon par cœur. Devenu archevêque de Florence malgré lui, il se distingua par sa pauvreté évangélique, son zèle contre les vices sociaux et sa charité héroïque durant la peste. Surnommé 'Antonin-des-Conseils', il laissa d'importants écrits théologiques et fut canonisé en 1523.
Biographie
SAINT ANTONIN, ARCHEVÊQUE DE FLORENCE
Saint Antonin appliquait à la dévotion envers la sainte Vierge ce que Salomon a dit de la Sagesse : « Toutes sortes de biens me sont venus avec elle, et j'ai reçu par ses mains des honneurs et des grâces sans fin ».
Saint Antonin, ainsi appelé au lieu d'Antoine, parce qu'il était de petite taille, naquit à Florence en 1389. Son père était notaire, et se nommait Nicolas Pierrozi, et sa mère Thomassine ; ils prirent un grand soin de l'élever dans la crainte de Dieu. Ils n'eurent pas beaucoup de peine, parce qu'il était d'un si bon naturel que l'on eût dit que la vertu était née avec lui. À l'âge de dix ans, il ne manquait pas d'aller tous les jours dans une église de Saint-Michel pour y faire ses prières au pied du Crucifix et à l'autel de la Sainte Vierge, à l'honneur de laquelle il disait ce répons : *Sancta et immaculata Virginitas*. Ce fut là que, quelques années après, il conçut le dessein de se faire religieux de l'Ordre des Frères Prêcheurs : il en demanda l'habit au Père Dominici, qui fut depuis cardinal-archevêque de Raguse, et légat du Saint-Siège en Hongrie. Ce pieux et savant Dominicain faisait alors bâtir un couvent de son Ordre à Fiesoli, à deux milles de Florence. Voyant le petit Antoine de si faible complexion en apparence, qu'il ne semblait pas qu'il pût supporter les rigueurs de la Règle, il lui demanda à quelles études il s'appliquait ; l'enfant répondit qu'il étudiait le droit-canon. « Eh bien ! » lui dit Dominici pour l'ajourner, « je vous recevrai dans notre Ordre quand vous saurez votre droit par cœur ». Cette réponse fut loin d'étonner le postulant ; redoublant de courage, il étudia avec tant d'ardeur, qu'en peu de temps il apprit par cœur les règles et le texte du droit : c'est pourquoi le Père, reconnaissant évidemment l'opération de la main de Dieu sur ce jeune homme, lui donna le saint habit, l'an 1407, la seizième année de son âge.
Nous ne nous arrêterons point ici à décrire avec quelle ferveur il passa son noviciat, et prononça ses vœux au couvent de Cortone, où les supérieurs l'avaient envoyé. Le pape Nicolas V le jugeait digne d'être canonisé dès le temps de sa vie ; preuve convaincante qu'il avait fait de grands progrès en la perfection. Son zèle et son courage surpassaient ses forces, et les rigueurs de la Règle lui semblaient si légères, que, ne s'en contentant point, il couchait encore sur la dure, ne quittait point le cilice, et prenait la discipline toutes les nuits : il ajoutait aussi à l'office du chœur celui de la Vierge et celui des morts, avec les sept Psaumes de la Pénitence, et quelquefois le Psautier tout entier. Son recueillement était si grand pendant ses prières, et particulièrement pendant l'oraison mentale, qu'on l'a vu plusieurs fois élevé de terre.
Il eût bien voulu toujours continuer ce genre de vie ; mais l'obéissance l'appliqua bientôt au secours du prochain : car il fut élu supérieur des couvents de Fiesoli, de Cortone, de Gaëte, de Florence, de Sienne, de Pistoie, de Naples et de Rome, et les gouverna l'un après l'autre ; et partout il maintint l'observance de la Règle, non-seulement par ses pressantes exhortations, mais encore par ses exemples. Il était le premier à tout ; et quoiqu'il fût ensuite vicaire-général de la Congrégation de Naples et de Toscane, et provincial de la province romaine, il s'abaissait néanmoins jusqu'aux ministères les plus humbles de la communauté où il résidait. Il disait tous les jours la sainte messe, et en servait une autre ; il prêchait fort souvent et avec beaucoup de succès, et il écoutait, avec une patience et une assiduité merveilleuses, les confessions de ceux dont il avait touché les cœurs par la force de ses paroles.
Cependant l'archevêché de Florence vint à vaquer, par la mort du cardinal Barthélemy Zarabella, et il y avait neuf mois entiers que l'on était en contestation sur l'élection d'un successeur, lorsque le pape Eugène IV, jetant les yeux sur le Père Antonin, vicaire-général de la Congrégation réformée de Naples, le nomma archevêque de cette grande ville ; et voyant qu'il refusait obstinément, il lui fit commandement, « en vertu du Saint-Esprit et de la sainte obéissance », sous peine de péché mortel et même d'excommunication, d'accepter cette charge. Ne pouvant plus s'opposer à des ordres si précis, il leva les yeux et les mains au ciel ; puis, se tournant vers quelques personnes doctes qu'il avait assemblées pour savoir si, vu son incapacité, il était obligé d'obéir à ce commandement : « Vous savez », dit-il, « mon Dieu, que j'accepte cette charge contre ma volonté, pour ne pas résister à celle de votre vicaire ; assistez-moi donc, Seigneur, ainsi que vous savez que j'en ai besoin ». Il fit ensuite son entrée à Florence, les pieds nus et les yeux baignés de larmes, tandis que toute la ville retentissait de joie de posséder un si digne pasteur, le considérant comme un Saint ; et, en effet, il l'était devant Dieu, qui pénètre le secret des cœurs.
Cette nouvelle dignité ne lui fit rien changer dans sa vie privée : car il garda toujours jusqu'aux moindres observances de son Ordre ; de sorte que ceux qui n'eussent pas été informés de son nouveau caractère, l'eussent plutôt pris pour un simple religieux que pour l'archevêque de Florence. Sa table, son lit, sa chambre et généralement tous les meubles de son palais archiépiscopal, ne ressentaient que la pauvreté religieuse. Son train n'était composé que de six personnes, à qui il donnait de bons gages, afin de les empêcher de rien recevoir de ceux qui avaient quelque affaire à l'archevêché. Il prenait lui-même connaissance des causes qui devaient se juger à son tribunal, ne se contentant pas des soins de son official, auquel, néanmoins, il donnait tous les ans cent ducats d'or, afin qu'il rendît la justice sans nul salaire. Tout le monde se trouvait si bien de ses jugements, de ses avis et de ses conseils, qu'on lui donna le titre d'Antonin-des-Conseils, avant même qu'il fût archevêque.
Quoique d'un accès si facile pour toutes les personnes qui demandaient son assistance, il se montrait néanmoins extrêmement réservé à l'égard des femmes ; il ne leur parlait que par nécessité, et ses yeux pudiques n'osaient les regarder. Il prêchait ordinairement les dimanches et les fêtes en quelque église de la ville, il faisait même des instructions familières et des catéchismes. Il tenait exactement ses synodes, visitait son diocèse, et enfin n'omettait rien de ce que doit faire un bon prélat. Il récitait d'abord ses Matines avec ses clercs domestiques, suivant la pratique de son Ordre ; mais, apprenant qu'on ne les chantait pas avec assez de respect dans la cathédrale, il voulut y assister, pour remédier à ce désordre.
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Voilà quelle était la vigilance de ce saint Prélat ; mais ce qui est merveilleux, c'est que, parmi tant de différentes fonctions, il ne perdit jamais la solitude, la paix ni la sérénité de son cœur, parce que, comme il l'avoua lui-même à un de ses chanoines appelé François de Chastillon, il s'y était formé de bonne heure un oratoire, où il se retirait souvent. Il remit l'état ecclésiastique dans sa splendeur, et en retrancha plusieurs désordres que les guerres civiles y avaient causés. C'est pourquoi le Pape, qui connaissait la pureté de son zèle et la justice de ses jugements, défendit d'appeler des sentences qu'il aurait données. Il sut très-bien user de cette faveur à l'avantage de l'église de Florence. Il la délivra des pratiques impies, immorales et funestes de la magie ; de la plaie non moins déplorable de l'usure ; des charlatans et des comédiens. Certains joueurs avaient inventé un nouveau brelan, où la jeunesse de Florence perdait tous les jours de grosses sommes d'argent, au grand préjudice des familles ; le saint Archevêque défendit d'abord ce jeu, sous peine d'excommunication ; ensuite il allait lui-même sur les lieux et en chassait honteusement ceux qu'il y rencontrait, renversant les tables, les dés, l'argent et les jetons. Son zèle le porta encore à purger les églises de ces causeurs insolents, qui en profanent la sainteté par leurs entretiens sacrilèges ; il les en chassait tous.
Il ne craignit pas même de s'opposer aux magistrats et au bras séculier, lorsque, passant les bornes de leur puissance, ils entreprenaient sur les droits et les immunités de l'Église. Il réprimait leurs violences par les censures ecclésiastiques, sans appréhender les menaces qu'on lui faisait. Un jour, quelqu'un l'ayant menacé de le jeter par la fenêtre et de le faire priver de son évêché, il répondit avec calme qu'il ne se jugeait pas digne du martyre, et qu'il avait toujours désiré être déchargé de l'épiscopat ; que, dans cet espoir, il avait toujours gardé la clé de sa chambre du couvent de Saint-Marc, pour s'y retirer. Voilà quel a été le zèle de ce grand archevêque ; disons maintenant quelque chose de sa douceur et de sa compassion pour les pauvres et pour toutes sortes de malheureux.
Il divisait le revenu de son bénéfice en trois parties : la première, fort médiocre, était pour l'entretien de sa maison ; la seconde, pour la réparation du palais archiépiscopal qui tombait en ruine ; et la troisième, pour le soulagement des pauvres, et celle-ci était la plus grosse et devint enfin presque le total, parce que le palais étant réparé, il ne pensa plus qu'aux pauvres. Il faisait tous les jours de grandes aumônes à sa porte, sans la refuser à personne ; et c'était avec tant de profusion, que quelquefois il ne restait plus rien pour sa maison. Aux grandes fêtes de l'année, il distribuait deux cents ducats d'or en diverses œuvres de piété ; il vendait même ses meubles, ses livres et ses habits pour assister les nécessiteux avec plus de libéralité. Aussi était-il l'asile de tous ceux qui étaient dans la misère. En voici un bel exemple : Un habitant de Florence vint le supplier de l'aider à doter trois de ses filles : le charitable Prélat n'ayant rien alors à lui donner, lui conseilla de visiter chaque jour l'église de l'Annonciade, lui assurant que Notre-Dame elle-même doterait ses filles. Comme il s'en allait un matin, il trouva deux aveugles qui, croyant n'être entendus de personne, se racontaient l'un à l'autre leur bonne fortune : l'un disait qu'il avait deux cents ducats cousus dans son bonnet, et l'autre qu'il en avait trois cents dans son pourpoint. Il avertit le saint Archevêque qui fit venir ces aveugles ; et, après leur avoir reproché leur malice, de frustrer les véritables pauvres, en recevant des aumônes dont ils n'avaient pas besoin, il les condamna à payer une amende de quatre cent cinquante ducats, qui servirent à doter les trois jeunes filles. Ce fut là un trait de prudence et de cette justice que l'on appelle distributive.
En voici un autre de charité qui n'est pas moins considérable. Le Saint, passant une fois par la rue Saint-Ambroise, aperçut, sur la maison d'une bonne veuve, des anges qui paraissaient se réjouir ; il voulut savoir qui étaient ceux qui y demeuraient, et il y trouva trois jeunes personnes qui, pour gagner leur pain et celui de leur mère, travaillaient jour et nuit, sans même excepter les fêtes ; il en eut compassion, et leur assigna une rente annuelle pour vivre, afin qu'elles ne fussent plus obligées de travailler les fêtes. La piété et la bonne conduite disparurent avec la nécessité du travail. Saint Antonin, passant une autre fois par le même endroit, n'y vit plus les anges, mais un démon si horrible, qu'il l'effraya de son regard : il en donna avis à la mère et aux jeunes filles, et leur retrancha une partie de son aumône, de crainte que l'oisiveté ne leur causât un plus grand malheur.
C'était encore trop peu, pour saint Antonin, de donner ses biens, s'il ne consacrait aussi sa personne et sa vie pour le salut de ses ouailles : dans un temps de contagion, tous les riches abandonnaient Florence, pour éviter le mauvais air ; le Saint y demeura généreusement pour assister les pestiférés, et ne craignit point de les visiter et de leur administrer lui-même les Sacrements. C'est cette charité du prochain, et ce grand zèle à le servir, qui lui ont fait mettre la main à la plume au milieu de ses fonctions épiscopales, et composer tant de beaux et excellents traités pour la consolation des âmes, pour l'instruction des peuples et pour la satisfaction des savants.
C'est aussi cette charité qui lui a fait opérer tant de miracles, guérir des malades désespérés des médecins, ressusciter des morts et multiplier du pain et de l'huile. Ses paroles avaient aussi une vertu admirable : car un habitant de Florence lui ayant fait présent, le premier jour de l'année, d'un panier de fruits, dans l'espérance d'en recevoir quelque bonne récompense, et voyant que le Saint, pour toute reconnaissance, ne lui disait que ce mot : « Dieu vous le rende », il s'en alla tout mécontent. L'Archevêque le sachant le fit rappeler, et mit en sa présence le panier de fruits dans le bassin d'une balance, et dans l'autre un billet contenant ces paroles : « Dieu vous le rende », et ce billet se trouva peser plus que le panier ; le pauvre homme, tout confus, lui demanda pardon. Il fit encore paraître la force de ses paroles lorsque, pour donner de la terreur à quelques personnes qui le pressaient de fulminer une sentence d'excommunication pour un sujet qui ne le méritait pas, il prit un pain blanc, sur lequel il prononça quelque anathème, et aussitôt ce pain devint plus noir que des charbons.
Étant âgé de soixante-dix ans, il tomba malade d'une petite fièvre ; il prévit qu'il allait bientôt mourir, quoiqu'on lui promît une prompte guérison ; c'est pourquoi il reçut promptement les Sacrements, et rendit ainsi sa belle âme à Dieu avec ces paroles : « Mes yeux sont toujours élevés vers mon Seigneur, parce que c'est lui qui dégagera mes pieds des filets ». Ce fut le 2 mai, veille de l'Ascension, l'an 1459, la treizième année de son épiscopat. Un religieux de l'Ordre de Cîteaux, qui faisait son oraison, vit monter son âme au ciel sous la forme d'un petit enfant environné d'une nuée.
Son corps, conformément à son testament, fut porté en l'église du couvent de Saint-Marc. Le pape Pie II, qui était alors à Florence, donna sept ans et autant de quarantaines d'indulgences à tous ceux qui le visiteraient.
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et lui baisseraient les pieds. Il demeura huit jours ainsi exposé, exhalant une très-agréable odeur. Il s'est fait plusieurs miracles à son tombeau, d'après lesquels le pape Adrien VI fit le décret de sa canonisation, l'an 1523. La bulle de canonisation n'a été publiée que par Clément VII, successeur d'Adrien VI.
On représente saint Antonin tenant de la main gauche sa crosse épiscopale, et dans la main droite une balance où est placé, d'un côté le panier de fruits que lui apporte un paysan, et de l'autre un bout de papier avec ces mots : « Que Dieu vous le rende ». Nous avons raconté ce trait. On prétend que le Saint se servit de la même comparaison vis-à-vis d'un hôtelier qui lui avait fourni un frugal repas dans un voyage : alors l'écrit porte ces mots, qu'on récite aux grâces : *Retribuere dignare*, *Domine*, *omnibus nobis bona facientibus*, *vitam æternam* : « Récompensez, Seigneur, par le don de la vie éternelle, tous ceux qui nous font du bien ». On place près de lui le titre de ses ouvrages : *Summa theologica ; opus Chronicorum*, etc. On lui attribue aussi le lis de la virginité ; mais l'attribut principal du Saint est évidemment la balance.
## ÉCRITS DE SAINT ANTONIN.
Nous avons plusieurs écrits de saint Antonin :
1° Une *Somme théologique*, divisée en quatre parties. On y trouve une explication des vertus et des vices, avec les motifs qui portent à la pratique des unes et à la fuite des autres.
2° Un *Abrégé d'histoire*, appelé aussi *Chronique tripartite*, depuis la création du monde jusqu'à l'an 1458. L'auteur montre de la sincérité et de la bonne foi ; mais il manque souvent d'exactitude lorsqu'il raconte des faits éloignés de son temps.
3° Une *Petite Somme* où sont renfermées les instructions nécessaires aux confesseurs.
4° Quelques *Sermons* et quelques *Traités particuliers sur les vertus et les vices*. Voir le Père Echard, *de Script. Ord. Predicat.*, t. 1er, p. 818, et les Bâllerini, dans la vie de saint Antonin, qu'ils ont mise à la tête de leur édition des œuvres du saint archevêque. Le Père Mamachi a donné aussi une édition de la *Somme théologique* de saint Antonin, avec des notes très-prolixes. Elle parut à Florence en 1741.
Le pape Clément VII fit aussi écrire en Vie par le Père Vincent Maluard de Géminten, procureur général de l'Ordre de Saint-Domitique. C'est celle qui est rapportée au troisième tome de *Surius*, et que nous avons suivie en ce recueil, avec d'autres documents que les confesseurs de Soliandus ont donnés au public.
## LE PATRIARCHE JOB (1500 ans av. J.-C.).
Le patriarche Job naquit dans la terre de Hux, pays situé entre l'Idumée et l'Arabie, vers l'an 1700 avant Jésus-Christ. Il était un modèle de vertus, craignant Dieu, élevant ses enfants dans la piété. Le Seigneur, qui se plaisait lui-même à rendre témoignage de la sainteté de son serviteur, permit au démon de lui faire subir les épreuves les plus terribles, à condition qu'il lui laisserait la vie sauve. Aussitôt toute sa fortune, qui était considérable, disparut ; ses enfants périssent écrasés sous les ruines d'une maison, et ces tristes nouvelles lui sont apportées l'une après l'autre, sans le moindre intervalle. À chacune, Job se contente de répondre : Dieu me les avait donnés, Dieu me les a ôtés, il n'est arrivé que ce qui lui a plu ; que son saint nom soit béni. Le démon, vaincu par cette patience héroïque, l'affligea dans son corps en lui envoyant une lèpre hideuse, qui l'infecta de la tête aux pieds. Job, repoussé de la société de ses semblables, se vit réduit à se confiner sur un fumier, et à réciter avec un morceau de pot cassé le pus qui sortait de ses plaies. Sa femme, la seule personne de sa famille que le démon lui avait laissée, vint ajouter à ses maux en lui reprochant sa piété, qui ne lui avait servi de rien, et en insultant à son infortune. Job, pour toute réponse, lui dit : Puisque nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrons-nous pas aussi des maux ?
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Trois de ses amis vinrent le visiter et furent pour lui des consolateurs d'autant plus importuns, qu'ils confondaient les maux que le Seigneur envoie aux justes pour les éprouver avec ceux qu'il inflige aux méchants pour les punir, et ils s'efforcèrent de lui prouver que s'il souffrait, c'est qu'il l'avait mérité. Job se justifie avec calme et modération, et Dieu lui-même prend en main la cause de son serviteur, fait éclater son innocence, lui rend d'autres enfants, des biens plus qu'il n'en avait perdus, et le guérit de sa lèpre. Après une longue carrière, il mourut vers l'an 1500 avant Jésus-Christ, âgé de plus de deux siècles. Quelques auteurs ont prétendu que Job était un personnage imaginaire, et que le livre qui porte son nom était moins une histoire qu'une fiction ; mais cette opinion est contredite par l'autorité d'Ézéchiel et de Tobie, qui parlent de lui comme d'un personnage qui a réellement existé ; l'apôtre saint Jacques, qui le propose comme un modèle de patience, combat aussi ce sentiment qui a contre lui toute la tradition, tant celle des Juifs que des Chrétiens. Le livre de Job est écrit en vers dans l'original ; aussi est-il étincelant de beautés poétiques du premier ordre.
Personne (hors ceux qui ont voulu prendre Job pour un personnage parabolique) n'a douté qu'il n'eût été enterré dans son pays ; mais tout le monde n'a point été d'accord touchant ce qui est arrivé à son corps. Entre ceux qui estiment que jamais il ne fut remué du lieu de la sépulture, quelques-uns prétendent que son tombeau s'est conservé jusqu'en ces derniers siècles aux extrémités de l'Idumée, où ils mettent la terre de Hax, près de Bosra, ville de l'Arabie Pétrée, et où s'étendait autrefois le partage de la tribu de Manassès. L'on montre encore aux voyageurs et aux pèlerins de notre temps une pyramide que l'on dit avoir été érigée près de ce tombeau, pour y servir de monument à la postérité, selon que les anciens avaient coutume d'en user. D'autres ont prétendu que l'on avait transporté son corps à Constantinople. Il est vrai que l'on voyait en cette ville, dans le VIe siècle, une église et un monastère du nom de Job, dont les archimandrites ou abbés le faisaient considérer par leur mérite ; mais l'histoire ne dit pas que les reliques de Job aient donné lieu à la construction de ces édifices. Aussi cette opinion de la translation du corps de Job à Constantinople semble être fondée sur une erreur qui, dans les siècles postérieurs, a fait prendre pour le saint homme Job un sarrasin ou arabe de ce nom, mahométan de religion, qui fut tué au siège de Constantinople l'an 672, et qui fut enterré au pied des murailles de la ville. C'est du tombeau de ce dernier qu'est venu le nom d'un faubourg de Constantinople, appelé Job, plutôt que du monastère du saint homme Job, quoique les Turcs aussi bien que les Chrétiens du quartier se soient laissé persuader du contraire.
Les prétentions de ceux de l'Occident sur les reliques de Job ne paraissent pas avoir plus de fondement. Ceux qui veulent qu'elles fussent à Rome dès le VIIe siècle, ont négligé de nous dire quand et comment elles y étaient venues. Ils n'ont avancé cela que pour avoir le plaisir de feindre que Retharis, roi des Lombards, qui régna depuis 638 jusqu'en 653, fit transporter de Rome à Pavie les corps de Job, des deux Tobie, de la jeune Sara et de beaucoup d'autres Martyrs de la loi nouvelle. On les déposa, dit-on, dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, et elles furent exposées à la vénération publique dans la chapelle de Saint-Raphaël, archange, où elles demeurèrent jusqu'à ce qu'elles furent furtivement enlevées, sans que l'on eût pu savoir dans la suite ce qu'en firent les voleurs. Leur intention était de dérober de véritables reliques et de nuire à ceux qui les croyaient telles, et qui les honoraient de bonne foi. De sorte que ce ne serait rien diminuer de l'énormité de leur sacrilège de nous apprendre que c'étaient toutes fausses reliques, que jamais on ne vit à Rome les os ni de Job ni des deux Tobie, et que de plus, il est faux que le roi Retharis ait jamais rapporté des reliques de Rome, qu'on lui aurait données par reconnaissance, comme on le dit, pour avoir secouru et délivré la ville des Barbares ; ce qui est une autre fiction, capable de faire rire ceux qui savent que les rois lombards n'ont jamais fait que du mal à la ville de Rome.
Outre le tombeau de Job qu'Alfonse Tostat, évêque d'Avila, disait subsister encore de son temps près du Jourdain, être toujours visité avec une grande dévotion par les peuples, il semble que son fumier fut respecté aussi comme les reliques, au moins du temps de saint Chrysostome. S'il faut prendre littéralement et sans figure ce que ce Père a dit au peuple d'Antioche, on sera obligé de reconnaître que ce fumier, tout autrement précieux que le trône des rois et le lit des reines, attirait en Arabie une infinité de pèlerins d'au-delà des mers et des extrémités de la terre, pour voir ce théâtre des combats et de la patience victorieuse du saint homme, et en tirer des instructions.
Entre les saints personnages qui ont paru devant et après Jésus-Christ, l'Église n'en connaît guère qui ait mérité plus de culte et de vénération que Job, qui a eu l'avantage d'être Saint dans tous les états de sa vie, dans le repos et la prospérité, de même que dans les calamités et les douleurs, selon le témoignage de Dieu même qui voulut le faire éprouver par Satan, c'est-à-dire par l'ennemi du genre humain, le seul qui osât contester cette sainteté dans l'Écriture. Il est représenté dans Exéchiel comme un ami de Dieu, capable d'intercéder pour les autres, jusqu'à faire de lui comme de Noé et de Daniel une espèce du proverbe, pour dire que quand il se trouverait parmi les pêcheurs et les impies des justes aussi saints que ces trois, ils n'empêcheraient pas que Dieu punit le péché des autres dans sa colère, mais que leur justice leur servirait à se sauver eux-mêmes. Job avait déjà été reçu intercesseur de son vivant auprès de Dieu pour ses trois amis. Outre qu'il est proposé dans le livre de Tobie comme un modèle de la patience sanctifiante, il semble que l'apôtre saint Jacques ait voulu le canoniser encore dans son Épître : « Vous voyez », dit-il, « que nous appelons les prophètes Bienheureux de ce qu'ils ont tant souffert ; vous avez appris quelle a été la patience de Job, et vous avez vu la fin dont le Seigneur l'a couronnée ».
L'Église fait profession d'honorer Job comme un prophète, comme un Martyr, et comme le type ou la figure de Jésus-Christ, d'autant plus parfaite qu'il a joint les souffrances avec l'innocence. C'est ce que l'on trouve expliqué par les saints Pères, avec autant d'étendue et de variété que pouvait le demander l'importance du sujet, pour former des modèles à tous les fidèles. Les Grecs et les Orientaux ont choisi le sixième jour de mai pour faire la fête de Job dans leurs églises ; ce qui se pratique aussi chez les chrétiens d'Arabie, d'Égypte et d'Éthiopie, chez les Russes ou les Moscovites et les autres peuples qui se gouvernent sur le rit des Grecs. Les Latins ont mieux aimé assigner son culte au dix du même mois. C'est le premier des Saints de l'Ancien Testament, après les frères Macchabées, martyrs, à qui l'Église d'Occident ait entrepris de décerner publiquement ces honneurs religieux. Les anciens martyrologes du nom de saint Jérôme se servent des termes de jour natal et de déposition, mais qui ne signifient rien ici. Ils donnent à Job la qualité de prophète ; ce qui a été observé dans les suivants, depuis ceux d'Adon et d'Unard jusqu'au romain moderne. Saint Chrysostome lui avait déjà attribué celle de Martyr, comme ont fait d'autres encore depuis. Quelques autres martyrologes ne le marquent qu'au onze du même mois. Un calendrier Julien le met au neuf. Et il est remarquable que toutes les églises de la terre se sont accordées à le mettre dans le même mois, et dans l'espace de six jours ; ce qui ne se trouve guère en ceux qui ont un culte étendu en Orient et en Occident.
Nous ne connaissons point de Saints parmi les Prophètes et les autres justes qui ont précédé Jésus-Christ en l'honneur de qui on ait dressé des églises et des chapelles en plus grand nombre. On en voit en Italie plus qu'en aucun autre pays des Latins. Son office est de rit semi-double à Venise et par tout le diocèse, de même que celui du prophète Jérémie. On solennise sa fête comme celle des plus célèbres d'entre les saints venus depuis Jésus-Christ, dans plusieurs villes de Lombardie, de Toscane, de l'État ecclésiastique de Rome. Il y est devenu le patron d'un nombre prodigieux d'hôpitaux. Les malades de diverses espèces, principalement ceux qui étaient attaqués de la lèpre, de la teigne, de la galle et de la vérole en Italie, se sont mis sous sa protection particulière pour obtenir ou leur guérison, ou le don de la patience qui leur est nécessaire, par son intercession. Outre son office public reçu et approuvé de l'Église, il y avait une messe votive du bienheureux Job contre le mal de Naples, que les Italiens ont mieux aimé appeler mal français. Quoiqu'elle se trouvait dans les missels, principalement dans le romain, le bienheureux pape Pie V ne laisse point de la supprimer et de l'interdire, mais sans nuire au culte du bienheureux Job dans les lieux où il se trouvait établi. Cette messe propre fut rétablie néanmoins dans le siècle suivant pour les églises d'Espagne, où l'on est travaillé plus qu'ailleurs du mal des écrouelles, qui sont comprises parmi les espèces contre lesquelles on réclame l'intercession de Job. C'est ce qui se fit par l'autorité du Saint-Siège, et qui se renouvela en dernier lieu sous le pape Clément IX. La contestation survenue à Rome sous Innocent XI, en 1680, à l'occasion de la chapelle d'un hôpital que l'on voulait dédier sous le nom du bienheureux Job, dans la ville d'Albano, n'a servi qu'à autoriser davantage son culte.
La France et les Pays-Bas ont admis aussi le culte public de Job, quelque avec moins d'étendue et moins d'éclat peut-être que l'Italie et l'Espagne. On y voit des tableaux consacrés sur une infinité d'autels, surtout dans les hôpitaux. Le cardinal de Bérulle ayant dressé un calendrier et un bréviaire pour la Congrégation de l'Oratoire, qu'il avait fondée en France, fit composer un office de rit semi-double avec la messe pour le jour de la fête de Job, au dix de mai. Il le publia et le fit observer par l'autorité du Siège apostolique, et la permission expresse des évêques du royaume, après que l'affaire eut été longtemps examinée, débattue, et confirmée en diverses assemblées et chapitres généraux.
On représente naturellement le saint homme Job couché sur son fumier et couvert d'ulcères ; son image se multiplia surtout au XVIe siècle, où l'usage de l'invoquer contre le mal vénérien fut peut-être répandu par le souvenir de ces paroles de l'Écriture : « Le diable le frappa d'un ulcère malin ». (Job, II, 7.)
Outre les lépreux et les syphilitiques, le saint homme Job a pour clients les gens mélancoliques et accablés de chagrin ; sans doute à cause du peu de consolation que sa femme et ses amis apportèrent à ses peines.
Cf. Baillet, Pettin, le Père Cahier.
Événements marquants
- Naissance à Florence en 1389
- Entrée chez les Frères Prêcheurs en 1407 après avoir appris le droit canon par cœur
- Noviciat et vœux au couvent de Cortone
- Supérieur de plusieurs couvents (Fiesoli, Naples, Rome, etc.)
- Nomination forcée comme archevêque de Florence par Eugène IV
- Lutte contre l'usure, la magie et les jeux de hasard
- Dévouement lors de la contagion à Florence
- Mort le 2 mai 1459
- Canonisation en 1523 par Adrien VI
Miracles
- Lévitation pendant l'oraison mentale
- Billet pesant plus lourd qu'un panier de fruits dans une balance
- Pain devenant noir après un anathème
- Multiplication du pain et de l'huile
- Guérisons et résurrections de morts
- Vision de son âme montant au ciel sous forme d'enfant
Citations
Dieu vous le rende
Mes yeux sont toujours élevés vers mon Seigneur, parce que c'est lui qui dégagera mes pieds des filets